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L'USAGE DE LA LANGUE | FRANÇAISE

Monsieur le Présidentt, Monseigneurt, Mesdames, Messieurs.

‘‘Avant tout notre langue: nos descendants se chargeront du reste." C'est par ces paroles du grand écrivain canadien-français que fut Faucher de St. Maurice que je commencerai les quelques remarques très courtes que j'ai à vous adresser pour appuyer la résolution que je viens de lire.$ (Ce n'est pas mon intention de m'étendre sur les deux premiers considérants: vous savez tous aussi bien que moi que depuis Jacques Cartier d'un côté et Pierre Gauthier de Varennes, Sieur de La Vérendrve, de l’autre, le français s’est continuellement parlé au Canada et au Manitoba, qu’en 1867 pour la Puissance et en 1871 pour la Province, la langue que nous parlons a été déclarée officielle. Je vous dirai seulement quelques mots sur les caractéristiques de langue universelle, et partant parfaite, que possède cette langue que nous avons le bonheur et l’honneur de parler, la langue française.

C'est d'abord la langue la plus expressive que l’on connaisse. Napoléon, cet esprit si vaste, disait: ‘‘Si je pouvais parler plusieurs langues, je parleraïs italien à ma femme, espagnol aux dames, allemand à mon cheval, anglais aux oiseaux, je continuerais à parler français à mes hommes." C’est donc la langue mâle, la langue virile par excellence.

En effet, c'est en français que se sont exprimées les meilleures idées de liberté et de justice. Aïnsi an Xlle siècle, en Angleterre, mais en français, les paysans, réclamant l'égalité, disaient :

Nous sommes hommes comme ils sont,

Tous membres avons comme ils ont,

Et tout aussi grand corps avons, o Et tout autant souffrir pouvons.

* Allocution prononcée devant la convention populaire de l'Association d’'Education des Canadiens-français du Manitoba, le 27 juin 1916.

L'honorable juge James E. Prendergast.

+ Sa Grandeur Monseigneur Arthur Béliveau, Archevêque de St-Boniface.

$ Attendu que la langue française est notre langue;

Attendu que la langue française a été la première langue européenne parlée au Canada et au Manitoba et qu'elle n’a jamais cessé d'y être parlée:

Attendu que la langue française est l’une des deux langues officielles de la Puissance du Canada et de la Province du Manitoba;

Attendu que la langue française possède tous les éléments et toutes les qualités d’une langue universelle, ’

Qu'il soit résolu: ,

Que cette association se déclare formellement et énergiquement en faveur de l'usage quotidien et suivi de la langue française pour tous les besoins publics, sociaux et commerciaux de ses membres, . L

Cette résolution avait été adoptée par la convention officielle dans l'après-midi du même jour.

Et s’il agit de bonhomie, de gaîté, de bonté, en quelle langue mieux qu’en français saurait-on se faire comprendre ? Dès le XIIIe siècle, alors que la langue française était encore à peine formée, Brunetto Latini, orateur, poète, historien et philosophe florentin, ne disait-il pas que les idées aïimables et délicates ne pouvaient parfaitement et délectablement s'exprimer qu'en français?®$ N'était-ce pas à cause de sa langue que eet autre auteur italien, qui écrivait surtout

. en français, Casanova, disait de la nation française, il y a un siècle et demi: ‘C’est le caractère de cette nation: vive, spirituelle et aimable, elle ne sent plus ni ses malheurs ni les malheurs d’autrui dès qu'on trouve le facile secret de la faire rire.”’ Et n’est-ce pas une bien grande vérité que Renan, ce célèbre linguiste entre tous, a exprimé lorsqu. ‘11 a dit du français : ‘Quelque chose d’essentiel manquerait au monde le jour où ce grand flambeau clair et pétillant cesserait de briller”?? - ù

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Le français est aussi le meilleur instrument de vulgarisation et de civilisation qui soit: c’est la langue classique par excellence. Quand les philosophes allemands éerivent quelque chose qui vaut vraiment la peine d'être lu, que font-ils? Pour être sûrs de pouvoir se comprendre eux-mêmes, ils se traduisent en français; c'est que le caractère essentiellement anälytique de la langue française se prête admirablement à l'expression des idées renfermant la véritable culture; l'allemand n'est tout au plus bon que pour la kuiltur. Allez dans les milieux polis du monde entier: partout on parle francais. Sans doute, à l’exemple de cette New-Yorkaïse qui se vantait d’avoir fait le tour du monde et d'avoir pu partout se faire comprendre en anglais, d’autres langues que le français se parlent dans la rue, sur les quais, dans les gares et dans les hôtels, maïs s'il s’agit d'entrer dans la bonne société, il faut de plus connaître la langue des bonnes manières : le français. Tant il est vrai comme le disait Hugo, que ‘ce n ’est pas seulement la France qui parle français, c’est la civilisa-

tion.”

En Italie on parle couramment le français; il en est de même en Suisse, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, à Jersey, à Guernsey, à la Louisiane, en Egypte, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, dans toute l'étendue de l'Amérique du Sud. En Russie les colis et télégrammes à destination de l'étranger doivent être libellés en français; autrement le gouvernement n en-garantit pas la livraison.

Il y a quelques années Île Kaiser visitait le Tsar; l’adresse de bienvenue fut lue en français. Passant quelques régiments en revue,

Guillaume II adressa la parole, d’abord en allemand, puis en russe,

à quelqüés officiers ; ceux-ci restèrent raides en posture respectueuse, sans répondre ; étonné, le Kaiser demanda la raison de ce mutisme à son impérial cousin. ‘C’est que, répondit Nicolas, dans les circonstances solennelles, les officiers de mon armée ont ordre de ne comprendre et de ne parler que la langue universelle des bonnes manières, le français.”

$ Ernest Renan.

Un voyageur anglais, Alexandre Burns, se trouvant à Lahore, aux [ndes, fut invité à assister à une grande revue de cinq régiments ’ d'infänterie régulière que Rendizet, Sing le fyia d'’inspecter. Ils étaient commandés par un général français: touiles commandements se faisaient en français. *

SX ‘On prétend quelquefois que la langue française &st encombrante, “qu'elle n'est pas pratique ; alors je vous le demande phurquoi la pillet-on de tous les côtés? C'est que, quoi qu'on en dise, elle a atteint un tel degré de perfection qu'il est impossible de s'éñ passer,

œ C'est la seule langue qui se contente, ou à peu près, de ses propres ressources quand il s’agit de créer un mot nouveau, de désigner quel- - que chose jusqu'alors inconnu. Buffon au XVIILe siècle se riait de ceu& de ses compatriotes qui disaient que la langue française fût pauvre, puisqu'elle avait tous les mots qui lui sont nécessaires. Soradacci, un savant italien du même siècle, qui âvait visité tous les pays ‘ de l'Europe, et en parlait toutes les langues, trouvait que c'était là un défdut, et parlant de sa langue maternelle disait: ‘‘Quänt à nous, nous prenons dans toutes les langues ‘les mots dont'nous avons besoin, -lorsqu'ils répondent à notfe génie. Nous -aimons à voir nos richesses s'accroître: nous volons même les pauvres: c'est le carac- . tère du riche.” ' h rs "Nos bons amis et compatriotes les Anglais agissent de même. Il y a quelques trente ans-le. ‘Home Library,’ magazine américain, disait :, ‘11 est impossible de connaître à fond la langue anglaise à môins d’avoir acquis uné certaine notion de l’idiome français duquel nous avons reçu nos expressions les plus énergiques.”” Et “‘Blackwooës’ Magazine”’ de 1869 publiait: ‘‘Les autres langues sont difficiles dans le choix des matériaux servant à les augmenter ; mais l’anglais, comme l’homme, est omnivore: son palais affamé s'arrange de tout, Il emprunte, il vole, il assimile tes mots qui Ini viennent des quatre points du globe. Le grec et le latin forment sa nourriture habituelle; depuis longtemps'le français à été son restaurateur. . . . Mais, ajoutait l'auteur de l’article, si peu dé langages maintenant pérlés au monde ont gagné autant que l’anglais par suite de la civilisation, il faut admettre aussi qu'il y'en a peu qui'aient autant perdu ; que lui.” . : : * :

De sorte qu’il ne faut pas se faire un cas de conscience de con- * . tinuer à parler français en ce pays, même à nos amis les Anglais, et ° quand même ils ne nous comprendraient pas dès l'abord: préserver notre langue, c'est leur ‘rendre un service signalé: c’est les aider à

enrichir, conserver, comprendre et expliquer la leur.

‘D'ailleurs, vous l’avez.tous remarqué, un ban nombre des meilleurs orateurs en’anglais de ée pays Sont des Canadiens-français. Qui oserait dire que”Bourassa, Lavergne, Lamarche, Marcil ne connaissent pas leur anglais à la perfection? Qui ne sait, qu’en 1870 Sir » Wilfrid Laurier, encore à ses débuts, s’exeusait à la Chambre “des Communes d'Ottawa de ne parler qu’imparfaitement l’anglais? Qui

ga

LE SANG FRANÇAIS 47 - C2 donc le parle mieux que lui aujourd'hui? Pourquoi ces hommes parlent-ils si bien cette langue? Parce que les uns comme les autres connaissent le français.

D'aucuns prétendent que le français ne se prête pas bien au commerce. C’est une grossièré‘erreur. Osera-t-on me soutenir qu'en France on est moins bons commerçants qu'en Angleterre? Que dans le Québec on fait moins bien ses affaires que dans l'Ontario? Ignorëm t-on que la France est la nation la plus riche du monde per capita? Que la province de Qiébec sur ce point est bien en avant des autres

provinces.'de la Puissance? Dans le commerce, comme dans le reste. .

une ‘langue où PFon peut s'expliquer de façon claire et précise.est encore ce qu'il y à de mhieux. Pour nos'affaires, servons-nous du français. :

Vous savez naturellement que la langue française est la langue diplomatique ; lorsque l’empereur d'Allemagne répond aux notes du

Président Wilson des Etats-Unis, c'est en français qu'il le fait. Ima-

ginez-vous la grimace qu'il doit faire. : —

“C'est en français, nous dit le Figaro, qu'& Munich, tout récemment, en pleine guerre, le président du Sobrarié bulgare a salué la délégation officielle qui lui faisait accueil dans la eapitale de Ja Bavière et l'emploi de notre langue n'a pas, aux dernières nouvelles, soulevé la moindre protestation. (Certes, de près, nous aurions souffert. A regarder ce Bulgare célébrer, avec des mots de chez nous, ja vaïllance des soldats bavarois; à entendre des mots de gloire, de vertu militaire, d'héroïîsme patriotique s'appliquer aux massacreurs de Louvain, nos oreilles auraient préféré le fracas des plus gros canons. Mais ce discours a été prononcé loin du front, au centre de l'empire assiégé. Nous n'en percevons iei que la leçon qui s’en dégage. Il semble que la culture française soit une bien puissante persohnalité, à côté de l’envieuse kultur.”" :

Pour nous, n'y aurait-il,pas d'autre raison, le français est notre langue, il continuera à l'être quoi qu'on dise”ét qu’on fasse. Ce qui ne nous empêchera pas de rester très bons sujets britanniques, suivant les fameuses paroles que Sir George Etienne Cartier prorionçait à Londres en 1869: ‘Je suis sujet britannique, disait-il, comme tous ceux qui m'entourent, la.seule différence c'est que je-parle français.” Suivant aussi celles que Votre Grandeur, Monseigneur l’Archevêque, nous disait il v a quelques semaines: ‘Nous sommes les plus loyaux des loyaux, et les plus britanniques des britanniques. ””

rageant et bavant à la Wilton, ne sont pas tous les orangistes des

loges ontariennes, manitobaines et autres qui sauraient nous faire .

peur. Ce ne sont pas tous les actes spoliateurs les plus iniques. les

SJ. W. Wilton, M.L.A., tristement célèbre alors pour avoir prononcé à la légis- ‘

lature un discours plein de fanatisme contre la langue -française. 4

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plus bochèes, qui pourraient nous transformer en simples Anglo- Saxons, nous les fils de la Vieille France qui a su dire en septembre 1914 aùx hordes des barbaïres sur les bords de la Marne: ‘Vous n'avancerez pas plus loin," et les arrêter avec tant d'effet que la victoire des alliés depuis ce jour ne fait plus l'ombre d'un doute; ce ne sont pas toutes les paroles spécieuses et sans fondement, tendant à prouver que nos droits en ce pays, découvert par nos ancêtres et nee par leurs sueurs et leur sang, ne sont qu'illusoires, qui pour- ‘rént 1rous arrêter dans la lutte que l’on nous impose. Non, toutes «Es persécutions, d'autant plus hideuses, que nos fils, nos frères et nos pères luttent à; “côté des leurs ne réuissiront qu'à nous faire serrer nos rangs, et aux insultes stupides que, dans leur ignorance fanatique, ils ne craignent pas d'adres$er à notre loyauté” maintes fois éprouvée, nous répondrons par la fameuse parole de Lord Elgin en 1848: ‘‘Qui sait si la dernière main qui brandira le drapeau britannique sur le continent américain ne sera pas celle d'un ('anadienfrançais? Car le français, qu'on le sache et qu'on le répète, est aussi la langue deteux qui en 1775 et 1812 conservèrent le Canada à l ‘Angleterre et en:1871 le Manitoba au Canada, et par conséquent aussi à,l Empire. Qui done oserait dire que sans les Canadiensfrançais et les Métis de ces époques, ie Canada et l'Ouest ne seraient pas devenus” américains ? -

L'abbé Guinn, un brave Irlandais celui- là, avait bien raison lorsqu'il-écrivait au brave Sénateur Landry, l'autre jour: ‘‘Sans son aide, le Canada ne serait ni civilisé ni colonie anglaise. Et si un jour Ja. langue française venait à disparaître par la complicité de l'Angle- . terre avec nos Boches d'Ontario, c'en serait fait du lien eoloñial qui ji ‘nous unit à elle. Dès ce moment il se romperait comme le fruit mûr | \ ’, qui se détache de l'arbre devenu incapable de le porter. Un nouveau régime s’imposerait, ou ce serait Lannexion aux Etats-Unis.’ Seraitce Jà par hasard l'explication de la persécution à laquelle la langue française est continuellement en butte en ce pays? ‘Nous en vent-on - de notre loyauté? Surtout lorsque l'on $ait que là France, elle, erovant à la parole de ses grands philosophes: ‘*La langue est une religion à sa manière. Persécuter quelqu” un en sa langue est-aussi mal que de da persécuter pour sa religion, ""f n'a jamais “violenté la conscience Jinguistique de personne ? ‘D' où l'attachement qu'ont toujours gardé pour la France, depuis leur conquête par Louis XIV et malgré Jeur retour à l'Allemagne il y a 45 ans, les provinces d'Alsace et de

Lorraine. :

; à Et ici laissez-moi donner le démenti à ceux qui prétendent que , NOUS, Canadiens-françaïs, à part, malheureusement, de cértains angli-

- ‘eismes que noûs devons combattre comme la peste, ne parloñs pas le pur français. A ceux-là laissez-moi citer les paroles de M.Etienne Lamy, secrétaire de l'Académie française, lors de sa visite au Congrès du Parler Françaïs à Québec: ‘Vous regarder n’est pas pour: nous seulement une joie, mais un exemple. Vous êtes nos frères, mais ee

+ Ernest Renan. . s ‘

mieux préservés que nous des expériences où s'égarent les énergies. Tandis que nous parcourions nos destinéés comme l'enfant prodigue, vous êtes restés dans la maison paternelle, et nous-goûtons Son charme en y étant reçus par vous. Nous y voyons quelles vertus conservent une race. Vous êtes ce que nous avons été, nous apprenons de vous à redevenir ce que vous êtes. La Krance, en voulant se faire nouvelle s’est vieillie. En ne vous détachant pas de vos traditions, vous avez perpétué votre jeunesse. Tandis que chez vous les vivants ont parfois semé la mort, vos morts vous ont gardé le secret de la vie. Et notre commun’Jangage est beau ‘dans votre bouche, parce que tout y est sain: les’ mots et les pensées. ””. ;

« Telles sont mes raisons à l° appui de la résolution que je viens de proposer: elles vous aideront,” j espère, à comprendre l'importanee qu'il y a pour nous à nous servir chaque jour et de façon suivie de la langue française, telle que nous.la parlons,—moins les anglicismes, ees harreurs,—pour tous nos besoins publics, sociaux et commerciaux.

| En terminant qu'il me soit permis de faire une toute petite remarque. Nous entendons souvent répéter la fameuse expression : ‘Hands off Manitoba." A notre tour osons dire avec le brave député de Nicolét, Paul Emile Lamarche, ‘Ne touchez pas à la langue francaise.”" Et je concluerai comme j’ai commencé par une parole de Faucher de St. Maurice: ‘Nous sommes, nous resterons.""

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