‹ Le satanisme et la magieChapitre 1 sur 61 · J.-K. HUYSMANS · texte numérisé non relu

J.-K. HUYSMANS

PRÉFACE

Pendant plusieurs siècles, les démonologues confondirent certains épisodes de la grande hystérie avec les phénomènes du Satanisme. Aujourd'hui, les médecins attribuent à la grande hystérie des accidents qui relèvent exclusivement du domaine des exorcistes.

On a jadis brûlé pas mal de gens qui n'étaient nullement possédés par TEsprit du Mal ; maintenant, on noie sous les douches ceux qui le sont. Nous diagnostiquons au rebours du moyen âge; tout était diabolique dans ce temps-là, maintenant tout est naturel.

La vérité semble surgir entre ces deux excès ; mais, il faut bien l'attester sans ambages, rien n'est plus malaisé que de tracer une ligne de démarcation entre les attaques variées de la grande névrose et les états différents du Satanisme.

11 est bien évident, en effet, que l'ignorance de la médecine et, disons-le aussi, du sacerdoce, en ces matières, n'est pas faite pour nous aider à résoudre l'em-

VIII TRÊFACE

barrassant problème. Comment distinguer, comment trier, par exemple, dans le pêle-mêle d'une Salpêtrière ou d'une Sainte-Anne, des gens qui sont des hystéroépileptiques ou des aliénés de ceux qui sont des énergumènes ou des possédés ? On traite ceux-là comme des fous ; au lieu de leur administrer des remèdes liturgiques, de les traiter par des adjurations et des prières, on les soumet au supplice glacé des bains; on leur fait ingérer des potions préparées avec des extraits de solanées ou des vins d'opium ; puis, après que tous ces névrotropiques ont raté, on finit par ne plus s'occuper d'eux, par les reléguer dans les salles oubliées des incurables.

Une seule exception à cette règle s'est affirmée, il y a de cela deux ans. A Gif, une jeune fille, exilée de sa propre personne par le Démon, fut examinée par des aliénistes qui conclurent à son internement immédiat dans un asile. La famille refusa. Des prêtres, délégués par Tévêque de Versailles, scrutèrent la malade, à leur tour ; ils reconnurent les symptômes de l'emprise infernale, pratiquèrent les exorcismes et la guérirent.

L'on peut citer ce cas, ainsi que l'un des cas très rares de la clairvoyance d'un prélat et de certains membres du clergé, à notre époque.

Mais ceci n'est que l'un des côtés de cette question complexe du Satanisme. En voici un autre :

Des gens qui ne sont nullement enfermés, nullement toqués , des gens qui se portent très bien , que l'on rencontre dans la rue, qui sont semblables à tout le

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monde, en somme, se livrent en secret aux opérations de la Magie noire, se lient ou essaient du moins de se lier avec les Esprits de Ténèbres, pour assouvir leurs désirs d'ambition, de haine, d'amour, pour faire, en un mot, le Mal.

Et c'est à propos de ceux-là que tant de personnes inquiètes vous interrogent : mais êtes-vous sûr que ces actes soient possibles, croyez-vous que des associations diaboliques se réunissent, avez-vous des preuves que le Satanisme n'est pas un leurre?

Avouons-le, tout d'abord, la question démoniale est actuellement une des plus emmêlées et des plus obscures qui soit, et cela se comprend.

Le Satanisme bénéficie de la difficulté très réelle où nous sommes de le montrer nettement au public. Et, en effet, si les accès démoniaques et les manigances de la sorcellerie ont été considérés pendant plusieurs siècles comme des crimes et traqués et poursuivis et clairement révélés par les débats de laborieux et de bruyants procès, il n'en est plus de même aujourd'hui.

La Magie ne constitue plus un crime et le sacrilège est rayé des codes ; les magistrats ne s'en occupent point et par conséquent la publicité des assises et de la presse manque.

Et cependant, si l'on suivait attentivement les discussions de certaines causes contemporaines, si l'on regardait de très près, par exemple, le procès d'Eloclie Menétrey, connu sous le nom de crime de Villemomble» ou bien encore si l'on se reportait aux interrogatoires

î PRÉFACE

de ce Mathias Iladelt qui assassina, en 1891, un trappiste d'AiguebelIe, Ton discernerait, en se donnant la peine de lire entre les lignes des dépositions, l'influence, l'intercession même du Très-Bas, dans ces affaires.

Ajoutons que, dès qu'un stigmate infernal paraît, or^ rétouffe ; il semble que, d'un commun accord, la magistrature et le clergé soufflent les lumières et se taisent quand le Démon passe ; dans ces conditions, la preuve à administrer du Satanisme devient presque impossible.

Il existe néanmoins des faits — que Ton n'a pu cacher, ceux-là — et qui mènent par les déductions que l'on en peut tirer à cette conséquence, que la réalité du Satanisme est indéniable.

C'est de ceux-là que je voudrais parler.

Je prends le plus connu de tous : le mardi de la semaine de Pâques de Tan dernier, à Notre-Dame de Paris, une vieille femme, tapie dans une chapelle placée sous le vocable de saint Georges et située, à droite du chœur, dans l'abside, profite d'un moment oii les suisses sont égarés, oii la cathédrale est quasi vide, pour se ruer sur le tabernacle et emporter deux ciboires contenant, chacun, SO hosties consacrées, plus la custode des secours.

Cette femme avait certainement des complices, car elle devait tenir, caché sous un manteau, un ciboire dans chaque main et, à moins d'en déposer un sur le sol et de risquer ainsi d'être aperçue, elle ne pouvait, elle-même, ouvrir l'une des portes de sortie, pour s'échapper de l'église

TRÉFACE XI

D'autre part, il est évident que celte femme a commis ce vol pour s'emparer des hosties, car les ciboires ne représentent plus maintenant, dans la plupart des grandes villes, une valeur suffisante pour tenter les gens. Chacun sait, en effet, qu'ils sont en bronze doré, en cuivre, en aluminium, que l'intérieur seul de la coupe est en vermeil. Disons encore que, pour les vendre, sans crainte d'être découvert, le recéleur qui les achète est obligé de les tordre ou de les fondre, de les solder au poids ; et alors, quelle somme peut-il bien offrir de ces matières mortes à des escarpes qui sont forcés de recourir à sa médiation et par conséquent d'être exploités par lui, pour s'en défaire ?

D'ailleurs, dans les vols effectués en province oii parfois le trésor des églises a conservé d'anciennes pyxides et de vieux vases d'argent ciselé ou d'or, toujours le larron qui les déroba, pour leur métal, s'est débarrassé des hosties parce qu'elles le gênaient et pouvaient le trahir, en s'essaimant, le long du chemin, pendant sa fuite.

J'ai compulsé les récits d'un grand nombre de ces larcins, et toujours j'ai remarqué que le voleur qui ne s'attaquait qu'aux objets de prix versait le contenu des ciboires, soit sur la nappe de l'autel, soit sur le sol ; une seule fois, depuis plusieurs années, dans un rapt qui eut lieu, au mois de décembre 1894, à La Pacaudière, dans la Loire, le dévaliseur s'est avisé de jeter les saintes Oblates dans les latrines.

Or, aucune hostie ne fut laissée à Notre-Dame, ni

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