RAYMOND LULLE ET JEAN DEK
Raymond Lulle le docteur illuminé, le i)oète, ralchimiste, le martyr. C'était un amoureux aussi, un amoureux d'un unique amour; il fut sauvé d'une réputation équivoque devant la postérité par ce rayon de la femme dans sa vie. Mais il n'eut que les plus douloureux triomphes, ne connut de la couronne que les épines.
Né à Gênes, il y avait, jeune homme, la réputation d'un séducteur. Ayant rencontré dans la rue la belle Ambrosia, il ne sut pas retenir sa fougue et son cheval, pénétra à sa suite dans l'église. Puis il pourchassa d'intrigues et de sonnets sa nouvelle passion. Ambrosia appela chez elle enfin le bouillant cavalier. Et tandis que celui-ci songeait au triomphe tout proche, elle dégrafa son corsage et lui montra sa poitrine... un des seins totalement rongé par un cancer faisait un trou.
<i C'est à ce corps misérable, flétri et de si brève durée, lui dit-elle, que vous voulez consacrer votre jeunesse et votre esprit. Dieu seul mérite un tel amour. »
Raymond en cette noble épreuve trouva sa rédemption et Ambrosia fit du chevalier dissipé un savant, un saint et un adepte.
La légende raconte que Jésus-Christ lui apparut dans la nuit, qu'il donna tous ses biens aux pauvres et qu'il se voua désormais à la propagande du catholicisme contre le mahométisme envahisseur. Il y dépensa une incomparable
LE MAGE
activité. Jamais existence ne fut plus traversée de menaces de mort; cependant cette existence fut longue et hérissée de missions. Raymond LuUe échappe à tout. Les rois cherchent à le retenir, car il pourrait, en quelques jours, lui qui détient le secret de la pierre philosophale, remplir leurs coffres d'or. Les Africains, irrités contre l'adversaire de leur prophète Mahomet, l'ensevelissent sous les pierres et les coups ; Raymond Lulle ne peut retenir la mort ; c'est un des voyageurs les plus infatigables et jamais depuis les premiers apôtres, un cœur aussi vaillant, aussi inlassable, n'a combattu. Mais le pape le méprise, son pays le renie, l'Angleterre le poursuit, les Génois après sa mort cherchent à l'exploiter, à le vendre, morceau par morceau, les reliques atteignant à cette époque un prix considérable ; et ce pauvre éternel qui avait cherché la mort pendant plus de quatre-vingts ans ne trouva toujours que la vie, cette néfaste vie, comme un immérité châtiment. Quand il mourut, il dut sur son vaisseau-sépulcre songer à l'énormité de ses efforts, à la multitude de ses livres, à la désorientation de sa vie, qui n'aboutissaient à cause de l'occultisme qu'à une réputation incomplète et au reniement de tous ceux qu'il avait aimés et défendus plus que lui-même, entre autres le pape et le roi.
Bien autre mésaventure advint à Jean Dee, cœur naïf et ardent, bon souffleur ^ Il eût certes mené une vie honorable et honorée, s'il n'avait rencontré un aventurier, au pseudonyme de Kelley, qui avait eu les oreilles coupées pour faux. Désormais l'existence du sage est empoisonnée. L'infatuation mystique le détraque, il se croit le corres-
• Vila Johannis Dee. Londres, 1707.
pondant et le familier des Anges et de Jésus- Christ; il veut morigéner les rois, fonder une religion. Vie d'illusions tout illuminée et ravagée. La populace pille la demeure de celui qu'elle prend pour un sorcier malfaisant, les rois lui donnent la chasse, il est persécuté même par ses anges lui ordonnant de brûler les livres qu'ils lui dictèrent et qu'il imagine très précieux. Ce cœur droit s'incurve dans l'hérésie la plus abjecte. Kelley et sa femme, Jean Dee et son épouse reçoivent de leurs mystiques amis des communications impérieuses, exigeant entre ces deux couples les promiscuités sexuelles. Jean Dee a beau protester, il finit par céder, s'avilit à un libertinage révoltant. La cause de tout ce mal, c'est le cristal magique, apporté par un Ange, qui délicatement passa par la fenêtre pour faire ce beau don. Le cristal magique est le réceptacle des esprits; ils y apparaissent, ils y parlent, ils s'y jouent de la bonne foi de Jean Dee, lequel, trompé sans cesse, mais entêté de merveilleux, n'est même pas converti à la raison par la vieillesse et par la mort
Ce qui perd le mauvais Mage, le renonciateur de la femme, c'est le vertige où il plonge, parmi les mirages de l'astral. Le sorcier lui du moins s'adresse à des divinités sûres quoique basses, à des forces sensuelles, mais qui ne trompent qu'à moitié, étant naturelles. Le mauvais Mage s'adresse au vide, il se lie avec le pâle reflet de son ostentation, l'hallucinatoire frère qui le perd. Son intellectualité , dédaigneuse de l'amour et de la vie, ne se nourrit pas des fluides terrestres, et les célestes ne le baignent plus, car il a trop éteint son cœur. Il est desséché et autonome, il prie avec colère et reproche, s'exile
LE MAGE
avec fureur. Il repousse les révélations de l'humilité, les seules qui soient véridiques. Peu à peu, il se filie à TAntéchrist, devient un membre de TÉglise maudite, s'use et se ronge, se divise, proie du Mensonge et du Néant.