‹ Le satanisme et la magieChapitre 22 sur 61 · LE MAGE ET LE CHRIST · texte numérisé non relu

LE MAGE ET LE CHRIST

Le mage a récusé, malgré ses accommodements et ses respects, la doctrine du Christ.

Il s'enferme dans le cercle, symbole de son isolement, de son orgueil, de sa sélection, pour se concentrer et vaincre comme du fond de la citadelle visible de son égoïste moi. Sa main serre le glaive de la conquête et de la révolte. Sa baguette c'est le sceptre des vieux pharaons, le serpent rigide et haut, volonté divinisée commandant au serpent souple et rampeur, la faible et serve âme des hommes ; son couteau légitime l'immolation du plus faible ; sa robe le rehausse hiératiquement hors de son sexe, en la similitude des premières déesses. Et dans ses rituels il lit les confidences de son seul chef et ami, le dieu cruel des armées, des abîmes, des montagnes, le Dieu-Force qui, lui confiant ses noms vénérables et incompréhensibles, lui a transmis sa propre puissance sur les âmes et les éléments.

Nul n'a fait assez remarquer que Salomon est le père des magiciens ; ils semblent bien moins se soucier des prêtres d j Khaldée ou d'Egypte, des Brahmes ; ils ne reconnaissent comme autorité indiscutable dans le champ pratique que ce roi despotique, amoureux ellrénément, avide de domination dans les trois mondes et architecte de ses rêves; — ne fit-il p"s construire par les esprits ce temple duquel, même renversé, toute initiation même infernale se réclame? Selon les légendes, il parvint par une tension de ses facultés à se passer de Dieu, à être Dieu ou mieux le

Diable; car on sait qu'il fmit dans la folie de la luxure et de Tambition.

De pauvres copies d'obscurs manuels opcratifs se pavanent de la signature de Salomon ; ce sont toujours ses Chwicules, confiés à ce fils symbolique Roboam qui est toute la tradition du mage solitaire, et contre les Églises révolté.

Les livrets, surtout les plus anciens, ceux venus d'Allemagne, l'exemplaire de la bibliothèque de l'Arsenal charment par de nettes et intelligentes révélations. Le dogme et le rituel d'Eliphas Levi en sortent de pied en cap avec leur bric-à-brac captieux et terrifiant. Pour moi, plus modeste j'ai laissé à la magie en quelque sorte religieuse son développement dans l'Appendice de cet ouvrage avec le quatrième livre d'Agrippa, jamais traduit, que j'ai annoté. Il faut reconnaître à ces rites une beauté, une pompe cérémonielle qui ne se retrouvent dans aucun grimoire campagnard, que les procès de sorcellerie, distillant leurs sacrilèges crottes, ne traduisirent jamais. Oui, on devine une tradition originaire de Khaldée ou d'Égypte, — d'où vous voudrez — des deux pays, je crois, — de l'Inde, peut-être. Déloyalement soumise aux dramatiques ampleurs des psaumes, au sourd tonnerre de Moïse sous le nuage desséché de son texte, marquée par ce Salomon d'une irréparable ostentation, elle se laisse conquérir à contre-cœur par Jésus, discret magicien, aux incantations douces, sans cesse trahies en les évangiles, malgré l'ignorance du scribe (Jésus est même un magicien terrible et rebelle selon le Talmud et quelques Evangiles apocryphes). Cette tradition voulut, à travers l'évolution cultuelle, concilier rituelle-

ment TEnfer et le Ciel clans l'homme réhabilité par un sacerdoce hautain. Certes, il ne faut point crier trop haut, trop vite ; Zoroastre ne s'est pas livré à Jésus. Les commentateurs sémites ou grecs de la Kabbale ne s'engloutirent pas en la doctrine si limpide et si profonde du pur Maître conçue à la fois pour les gens du monde et les cloîtres, les gens pressés pour le salut ou pour le plaisir. Cette morale, qui méprise certes les pharisaïques gestes, résiste au Kabbaliste et au Magicien. Erudits méthodiques ceux-ci, scrupulards, exégètes sceptiques peut-être, mais minutieux, clercs enchaînés à la lettre, appliqués à sertir les textes comme un jardinier enjolive un parterre, les rephmtant, y greffant une subtilité troublante, — toute la science humaine corrompant, de sa factice splendeur, la nudité de Dieu !

Il y a chez tous ces kabbalistes, depuis la dispersion surtout, une préoccupation exagérée de Satan. Méfiez-vous de l'homme qui compte sur le Diable : c'est un imprudent ou un perfide de s'être allié avec le plus notoirement faux des amis. Celui qui s'étaie à la tentation y penche déjà. Impitoyable loi : TÉglise autoritaire accapare les Anges ; que faire ? Les nabis se rattrapent sur les Démons. Parbleu ! ils les dédaignent, les consultent en des conjurations, qui ressemblent à des exorcismes, mais ce sont de caressantes enjôlées que ces bourrades. Satan comprend : il ne déteste pas qu'on le bâtonne, il sait que chaque coup qu'il reçoit se répercute en son flagellateur ; il compte sur les blessures et les sévices — comme Jésus sur sa croix — pour conquérir ses bourreaux.

Autre détail immense : Satan est théologien, sophiste limeur de cas de conscience ; il ergote, plus janséniste,

plus difficile, plus tatillon que le saint, qui, lui, va droit à Dieu, sans ratiociner, par son cœur pur. Que vois-je dans la Clavicule, dans « la sacrée Magie » ? l'attention superstitieuse accordée à toutes cérémonies. Rien n'est assez intègre, assez blanc, assez purifié ; cet art je le devine si impeccable, qu'il échappe à une humanité saine, exige une ingéniosité de sophiste, une subtilité d'hérésiarque.

LE COCnON DE JAGOBUS

On a tellement ressassé en de niaises compilations les pompes et les discours de ces livres, qu'il fait plaisir de relater le truc de l'un d'entre eux ; l'auteur, Jacobus Derson ne manque pas de quelque originalité. Christianisant la clavicule rabbinique, le bonhomme prend un livre de taffetas neuf, le parfume à jeun pendant trois jours avant le soleil levé, commence son opération la nuit du vendredi au samedi, jette sur du charbon neuf l'encens mâle et la verveine en poudre.

L'emplacement de l'évocation n'a reçu neuf jours auparavant nulle visite, et neuf jours après il sera vide encore.

En traçant le triple cercle, Derson prononce : « Et portœ Inferi non prœvalebunt co, Jésus, Maria, Joseph, per virtittem quam communicasti, quœ pervenit usque ad meK

Jacobus opère par le porc, dédaignant le crapaud, serpent et autre reptile, instrument de païen. Le bon porc lui

1 u Et les portes de TEnfer ne prévaudront pas sur ce cercle, Jésus, Marie, Joseph, par la vertu que tu lui as communique et qui est arrivée jusqu'à moi. » Toujours cette même idée d'un sacerdoce licréditaire.

est chrétien. Le Christ qui réhabilita Tâne en l'enfourchant, donne au cochon une allure diverse, mais pompeuse aussi, en fait le coursier de Satan.

Donc le groin ennuyé est repoussé parle magicien sur les flammes du parfum. Le groin grogne, mais Thomme de s'écrier : « Non clamabunt in gutture suo^, » Et l'animal se tait. Excellent essai. Satan obéit à la voix et à l'œil. Comment éteindre respectueusement ce brasier épouvante du démon? Jacobus s'empifre d'eau bénite puis vomit sur les charbons, jusqu'à ce qu'ils crépitent, s'éteignent.

Puis, tirant par une corde l'animal penaud, il le promène autour du cercle, ânonnant : « Je te maudis, réceptacle de l'esprit immonde, tu as vécu, tu vis, tu vivras de l'orgueil qui t'a perdu; je te conjure, esprit, par les verbes divins dont Jésus se servit pour envoyer les démous dans les porcs afin que tu entres dans ce corps. Elohim f Michael f Tetron f Tau f Sahomma hoc f. »

Diable! après cette conjuration trois fois répétée, qui sait si, à l'exemple de ses devanciers, la bête effarée ne va passe précipiter dans la mer ou du moins en quelque voisine mare? En tout cas il grogne fort, agité par l'occulto force. Attrape : et Derson jette au cochon une étolo. (Voir plus loin le chapitre de V Exorcisme ,) Pour plus de sûreté le tabernacle de l'Impur est solidement attaché dans l'enceinte la plus extérieure des trois cercles. Deux cierges bénits s'asseyent en l'enceinte intermédiaire et Derson, protégé dans le triangle central, s'évertue, éjacule des exorcismes, implore les Anges, les saints, le grand Saday, le doux Emmanuel, plume en main, notant dans le livre de

« Ils ne crieront pas dans son gosier. »

tafletas neuf sa prière comminatoire, à trois reprises... Enfin au grand nom de Sehemhemaplioras, du sel de sapience ayant été semé autour de lui et le cochon (attrape encore !) ayant reçu un joli coup d'épée, — le génie le plus puissant et le plus voisin du lieu apparaît, prêt à servir, et dit se nommer: « Maldescliats »

Derson obtempère :

« Je te lie pour trois cents années et te donne ce porc.

— Trois cents! jamais, c'est trop long, répond Tesprit : et tu ne vivras certes pas trois siècles, niquedouille.

— Je ne suis pas égoïste, je veux que tu serves mes descendants. Et puis, tu n'as rien à dire, je t'inscris sur mon livre de taiïetas neuf pour trois cents années. Tiens, signe. »

Mais Derson raconte qu'il fut roulé par ce malin génie; quand Maldescliats lui rendit le livre orné de sa griffe, un zéro manquait comme par miracle; au lieu de 300, il n'y avait plus que 30... Fiez-vous au diable, bonnes gens!

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