CHAPITRE VI
L'ÉVOCATION DU DIABLE
T.'lNITI\TTON DE SATAN
La parole prononcée est morte, la tentation prévue avorlée ; Satan mis à nu, n'a plus qu'à fuir. — Celui qui écoutera et lira ce chapitre aura appris à ne plus craindre le ténébreux esprit des évocations.
Jeune homme, toi dont lesang aux riches globules bouillonne d'une convoitise d'au-delà, tu découvres la science qu'on t'offre caduque, ton avenir lié par d'obscures et vaines obligations. Tu ne crois plus ces lois qui firent tremblants tes ancêtres, tu étouffes en les temples de nos religions d'esclaves, et tu as cependant compris la nécessité d'un idéal moins abrutissant que le positivisme matériel prêché par de myopes professeurs.
Écoute, comme un véridique apologue, l'histoire de cette horrible initiation et crains de retrouver en toi-même, potentiel, tout cet enfer !
A l'époque dangereuse où tourbillonnent les désirs, où l'instinct, point encore assoupli par la volonté, se sert de l'intelligence pour s'assouvir mieux, où la religion amoindrie déjà par les doutes philosophiques laisse le champ libre aux superstiticns, tu te penches, en des coins déserts de bibliothèque ; derrière les grilles et les cadenas, malgré le linceul des poussières, tu les ouvres et tu les feuillettes et tu les médites ces livres manuscrits ou imprimés, ces Grand ou Petit Albert y ces Dragon rouge, ces Veillai'd des Pyramides, ces Grand Grimoire, ces Secrets magiques, ces Enchiridion.
Ton doigt peureux s'enthousiasme de la pnge qui n'a pas été lue; l'espoir grandit à chaque déception : la conquête du bonheur apparaît et fuit avec ces titres alléchants du grimoire promettant toutes les choses excitantes qui ne peuvent être tenues. Mais cette impatience déjà est diabolique. Ces livrets incorrects, obscurs, mystificateurs sont en efict magiques, car ils soulèvent au fond de l'âme, dans les dernières fibres des nerfs la cohorte des perversités.
« La voisine là toute proche que l'on épie de sa fenêtre, le rideau à peine soulevé pour la place de l'œil, la voisine qui, le matin, bras nus, épaulettes de chemises glissées, se reflète dans les glaces, mutiple, éblouissante de perles d'eau, et, le soir, — négligence de soubrette qui n'a point clos les volets — déploie la souplesse d'un corps qui glisse entre les draps. . . tout cela, chuchote le grimoire, cela à toi.
« Ecoute mes secrets — vois leurs titres alléchants : Pour jouir de celle que tu voudras — pour faire venir une femme vous trouver, si forte soit-elle — pour faire danser une fille nue. Quelque sage et fidèle qu'elle puisse être, celle que tu
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désires ira te trouver, tirée par le filet de mon sortilège, et elle ne pourra reposer, dormir, être tranquille un peu dans ses nerfs, traversés d'invisibles épingles, qu'elle n'ait rompu tous les obstacles, te rejoignant enfin. Loin de toi les corvées de l'attente, la peur d'un refus sec qui décourage et ces niaiseries des saints sournois derrière les vitres. Tu l'auras aussitôt, où tu voudras, si tu suis le rite grotesque et familier. Elle te cédera sans parole, comme un animal obéissant qu'un geste appelle, qu'un regard fait bondir en caresses jusqu'au cou. Elle sera là, et pas de sotte et ridicule distraction. La seule étreignante volupté pèsera sur le couple. Le Diable présidera, décuplant les forces employées, ne demandant pour hymne de gratitude que grincements de dents coupant un essoufflé silence. Tu pourras même — car tu te plais aux lâches mystifications — parce qu'elle aura foulé le sol où a été enseveli le talisman, la forcer à se dévêtir, serait-elle plus pudique que Lucrèce, et à s'agiter toute nue devant l'ébahissement de tous.
« Tu es jaloux encore, chante le Grimoire, tu crains l'époux, l'amant aux droits semblables à celui de l'époux; ta lampe près de laquelle j'habite éclaire ta face si pâle et convulsée de la savoir contre la poitrine de cet homme ; ah ! ton pire adversaire. Il la possède normalement, sans miracle, par cette redoutable magie de l'habitude ou ce plus inéluctable enchantement du caprice féminin. Tu es jaloux ; moi, qui accompagne ta solitude, comment l'ignorerai-je ? je vais te susurrer la recette de briser sa vigueur, je t'apprendrai à refroidir ses ébats... Cela ne te suffit pas encore? tu es méchant, tu le détestes, lui — et d'autres qui t'humilièrent et le parent dont tu n'hérites pas
et celui-là qui t'empêche de parvenir... J'ai des procédés pour que ton ennemi n'ait de cesse qu'il ne se soit réconcilié avec toi. S'il résiste, il mourra. Je suis charmant et doux puisque je veux la mort de ceux qui t'empêchent de vivre avec sérénité. Je saurai faire verser leurs équipages et les égarer dans les chemins qu'ils connaissent le mieux. S'il déçoit ta colère, si, se fiant à ses poings ou à îbcs armes, il se rue sur toi, tu croiseras la jambe gauche sur la droite, tu marmonneras quelques oraisons et son couteau ou son pistolet sera charmé. Si, puissant de ton inexpérience, il se précipite quand môme, — souviens-t'en — par un billet porté au cou je sais rendre insensible et « dur » à ce point, qu'attaqué par dix cavaliers dans une auberge un homme que je protégeais fut garanti de cinq cents coups de sabre ; il retourna tranquille et sans atteinte à sa maison. Te blesserait-il quand même ? Que crains-tu ? je sais fermer les blessures et arrêter le sang...
« Et l'Or, l'or qui donne toutes les joies, même TAmour, l'or tu peux l'appeler fébrile dans l'escarcelle, dans la tirelire qui attend. Les secrets foisonnent dans le livre ; avec eux tu gagneras au jeu, tu attendriras l'usurier, tu fascineras la bourse lointaine d'où, vers ta bourse, la jaune hostie, soutenue par d'invisibles petites ailes, essorera. Ah ! AIi ! qu'as-tu besoin d'obéir à ce travail stupide dont furent maléficiés tes ancêtres? n'es-tu pas la chère exception du Très-Bas qui te veut libre de toute entrave ressemblant à un devoir ? Pendant la nuit, le génie de ta planète viendra te dire l'heure à laquelle il te faut prendre le numéro qui à la loterie gagnera sûrement; je t'indiquerai comment tu dois couper la baguette vierge de noisetier sauvage, en trois coups, disant : « Je te ramasse au nom d'Elohun, Mutraton,
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Adonay, Semplioras, afin que tu aies la vertu de la verge de Moyse et de Jacob. y> Ainsi tu découvriras tout ce que tu veux savoir et aucun trésor enfoui ne te sera caché... Entre au tripot sans peur, je t'apporte avec un parchemin vierge
où se lisent quelques mots barbares intercalés de croix, la certitude du gain; situ gardes dans ta poche la poudre de rherbe Morsus Diaboli recueillie la veille de Saint-Pierre dans un demi-cercle au soleil levé, la banque sautera. Tu consens bien à voler, n'est-ce pas, si tu dois rester impuni ? Tant que flamberont en lanterne sourde les cinq doigts de l'enfant déterré, il te sera permis de choisir ce qu'il te plaît dans les maisons que tu violes la nuit; maitres et serviteurs en catalepsie ne s'opposeront pas à tes recherches... tu verras, tu verras... je ferai tenir dans une boîte le petit serpent à tête humaine qui apporte la somme double de l'argent qu'on lui a confié... Tu en fabriqueras de l'argent et de l'or aussi dans toù office transformé nuitamment en laboratoire d'alchimie. Ah ! les bons poisons,
iU LE SATANISME ET LA MAGIE
les cliers poisons où se mêlent « une livre de cuivre rouge, une demi-cliopine d'eau-forte, deux onces et demie d'arsenic, une potée d'eau de roses, trois onces de vert-de~gris, d'écorce de chêne, et de noir de fumée î... Ali ! ah! il faut laisser bouillir jusqu'à ce que la composition soit « bonne », jusqu'à ce que le clou que tu y tremperas soit dévoré. Cela te produira de l'or, entends-tu, c'est la Pierre Philosophale S celle qui exal-e les métaux jusqu'à l'or, et la santé... jusqu'à la mort; car ma médecine est « universelle 2>, elle sauve et elle tue.
« L'adepte est préservé, sachant. Une goutte de quintessence ranimera ton défaillir. Les maux de tête par trois mots, trois pater et trois haleines sont dissous ; le feu des brûlures perd sa cuisance, « comme Judas sa couleur quand il trahit Jésus» ; les emplâtres des simples auxquels les plus étranges déjections ajoutent un ragoût dinfernal dictame, lénifieront les irritations flambantes de tes vices ; tu aspireras la vie des êtres, des choses; des bêtes tuées brusquement te communiqueront, en un sanglant contact, leur vitalité qui coule ; toute la nature mystérieuse, le fluide qui sort des aimants, le magnétisme qui descend des étoiles, la saveur des métaux exaltés par d'électriques sillages, la terre, l'eau, le feu, toute Tlsis matérielle t'enveloppe, te protège, te gorge, te nourrit, te guérit...
« Comment te raconter tous mes pouvoirs ? Il me faudrait te parler sans cesse jusqu'à la fin de ta vie. Je donne l'illusion autour de celui qui m'écoute d'une foule qui le protège ; avec un peu de poudre d'aimant sur un brasier je
^ Mensonge stupide, ricanement abject ; d'ailleurs, de la pnge 125 à la page 133, je n'ai fait que répéter strictement, en les condensant, les vantardises des grimoires.
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produis des tremblements de terre; je crée des éclairs artificiels ; avec de l'urine battue je fais grêler, pleuvoir, tonner, j'éteins les incendies ; je te transformerai en jeune ou vieux, en fille ou enfant à volonté ; je permets de voler en l'air dans un nuage, en forme d'aigle, de corbeau, de vautour ou de grue ; j'arrête les reptiles; je garde de toute attaque imprévue et grâce à moi tes voyages ne connaîtront ni les voleurs ni les accidents; je rendrai ton chien, ton cheval plus beaux et plus alertes ; j'apaise la foulure, l'entorse, je guéris de la gale, je détruis les hémorroïdes, avec quelques invocations jelicencieles fièvres, je donne la force de marcher sans s'arrêter si l'on écrit sur trois billets les noms des trois rois mages ; je bride avec la clef de Saint- Pierre le museau furieux du molosse qui te harcèle; je romps les maléfices des autres sorciers; je sais capter l'affection d'un roi, dompter l'hypocrisie éclésiasti([ue, soulever des guerres, mettre la discorde dans une armée ; je découvre l'argent volé, je démolis les châteaux, je fais s'efiondrer des villes, j'ouvre les prisons, je donne les biens matériels et la victoire, je rends invisible, j'endors aussi, je donne l'oubli, et tandis que les religions infâmes créent à plaisir les douleurs, moi compatissant à tout et à tous infiniment, — ah ! ceci est le grand arcane ! — « le plus solide et le précieux trésor de l'univers, » j'empêche de souffrir !
« Mais tu n'as fait que pressentir encore ton sort sublime, tu ne le connaîtras complètement qu'après l'initiation. Il faut que le prince de la nature, Satan, le diable, le sorcier des sorciers, qui se replie aussi bien dans le cœur d'une rose que dans les tuyaux d'un cloaque', t'ait choisi pour son
* Voir GœiTCS.
adepte, sans cela tes efforts seraient vains, les richesses promises se métamorphoseraient en paille, feuille d'arbre, boue, chardons, fientes de porc, le grimoire t'enliserait en une superstition incompréhensible et inutile, tu bégayerais une langue que tu ne connais point vers un interlocuteur qui n'est pas venu. »
— Comment, comment rencontrerai-je, verrai-je, toucherai-je mon maître? répond le jeune homme A quel signe saurai-je que cette forme, présente à mes sens, enveloppe sa clémente majesté? Quel chemin m'y conduira ! J'ai feuilleté les clavicules, mais aucune d'elles n'ose m'annoncer l'apparition du Prince des Instincts, aucune ne s'engage à me l'apporter devant ma face ; elles annoncent les apparitions des esprits, mais ce que je veux, moi, c'est Tesprit du péché lui-même, le corps de celui qui est Légion ? »
Les livres se ferment sous la main impatiente de révocateur, il n'y a point dans ces pantacles grimaçants, en ces écritures détraquées semblables aux dessins effrontés qui s'étalent aux murs des rues, mais exaltées par une luxure vraiment criminelle, il n'y a pas en ces voyelles assemblées comme pour reconstituer en sonorités incohérentes l'antique, diabolique et ténébreux chaos, il n'y a pas en ces mortes effigies de la vie enivrante, il n'y a pas le Vrai Diable. — « Le vrai diable, chuchote tout à coup, une voix inusitée dans l'épigastre du disciple, le vrai diable est en toi. »
L'homme se lève, mu d'un ressort inexorable. Il va
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dans les rues bousculées, agité et se parlant à lui-même, comme font les énergumènes et les possédés; il marche, il marche, en le délire d'une joie qui, intarissable, ruisselle de tous ses membres... Son maître est en lui, il Ta senti; il l'a entendu, — il lo verra... Ce n'était pas en vain que ses nuits s'étaient peuplées des noirs complots d'une veille concupiscente, ce n'était pas en vain qu'il détesta son bienfaiteur, qu'il suborna, avec cette ardeur semblable à de la haine, la femme qui, chastement et sans le voir, s'assit une minute à ses côtés; ce n'était pas en vain qu'il trompa, qu'il trahit, qu'il s'abaissa, lui intelligence, pour attiser les infâmes tisons dont s'aiguillonne le plus veule et le plus lâche de soi !... Ah l'évocation de Satan, dont tout grimoine se tait, la clef du mystère, c'est de créer en soi Satan d'abord, de lui faire un palais de son cœur, une fete de ses sens, un trône de sa pensée... Et le Dieu d'en bas ne tarde point... sa grâce empestée s'insinue au milieu des préparatifs de gala. L'éternel serpent s'enroule, autre intestin, en ce Ventre divinisé, d'où, par le suprême créneau du sexe, s'exhale la guerre têtue du désir à l'iaconscient univers.
Mais, le maître, il ne suffit pas au disciple de le posséder, il faut encore qu'il l'aperçoive, qu'il le sache là près de lui non pas seulement compatissant et propice en ses entrailles, mais redoutable et tout-puissant hors de soi, autour de soi. Il veut être sûr que cette hantise ne lui sera pas momentanée, que ce secours dont il a maintenant un besoin acharné ne l'abandonnera pas jusqu'à la mort.
Que faire pour cela ?
Exécuter par un signe ce qui en lui fomente, exprimer
par le geste, par le verbe, par le rite, un symbole visible cle son âme en malsaine liesse, qui rugit esclave et ivre de Satan. Le symbole appelle le symbole. Le sacrifice crée le Dieu. Le Satan, resté intérieur à cause du culte intime, s'extériorise au moment où il reçoit un culte extérieur.