‹ Le Sault-au-RécolletChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Sault-au-Récollet et les premiers temps de la colonie. — Champlain et le sieur des Prairies. — Le nom de des Prairies est donné à la rivière du Sault. — La part qu'il prend dans le combat contre les Iroquois en 1610. — Louange que Champlain lui accorde. — Trafic malhonnête des traitants. — La rivière des Prairies, route des grands lacs. — Les Récollets, premiers missionnaires canadiens.

Hommes de fer, altiers de cœur et de stature, Ils ont, sous l'œil de Dieu, fait voile à l'aventure, Cherchant, dans les secrets de l'Océan brumeux, Non pas les bords d'Eldorados fameux, Mais un sol où planter, signes de délivrance, A côté de la croix le drapeau de la France.

Iv. Fréchette, Notre histoire.

La paroisse du Sault-au-Récollet est intimement liée au berceau de la colonie française en ^Canada ; il sera facile de s'en convaincre par les pages suivantes. Elle peut même réclamer sa part dans

les premières gloires religieuses. C'est en effet sur les bords de notre rivière, que les pères Réeollets ont célébré leur première messe, et plus tard, le Père Nicolas Viel, du même ordre religieux, périt dans ses flots.

Désormais, il y aura union entre le Sault et l'ordre du séraphique saint François. Remontons à l'origine de cette noble parenté.

Elle naît comme une fleur à l'ombre d'un pieux couvent. Transportée sur nos bords, elle s'est épanouie en exhalant un parfum de zèle et d'héroïsme. Plus loin, nous entrerons dans les détails du drame émouvant où le principal acteur fut un humble religieux. En mourant dans les flots, il a légué son nom au rivage voisin, appelé depuis Saultau-Pécollet.

On s'étonnera peut-être de voir en tête de cet ouvrage une date aussi ancienne : en voici l'explication. La jolie rivière qui longe la paroisse du Sault porte le nom d'un jeune navigateur de Saint-Malo, le sieur des Prairies, qui apparaît sur la scène historique vers l'an 1610. Le Père Barthélémy Yimont écrivit à ce sujet dans sa relation de 1640 (page 34) : " Quand on arrive au premier sault qui se rencontre dans le grand fleuve Saint-Laurent, que nous appelons le sault Saint- Louis, on trouve un autre fleuve, nommé la rivière

des Prairies. Ce fleuve se nomme ainsi, pour ce qu'un certain Français nommé des Prairies, ayant charge de conduire une barque au sault Saint- Louis, quand il vint à cet affour ou rencontre de ces deux fleuves, au lieu de tirer du côté sud, où est le sault Saint-Louis, il tira au nord vers cet autre fleuve qui n'avait pas encore de nom français, et qui, depuis ce temps-là, fut appelé la rivière des Prairies ".

Le découvreur de notre rivière est le même dont parle Champlain dans la relation de ses voyages, et auquel il adresse des éloges pour son intrépidité (Champlain, 1610, pp. 363-4).

Yoici à quelle occasion : Champlain rapporte qu'il quitta Québec, le 14 juin 1610, pour secourir les sauvages alliés dans leur guerre contre les Iroquois. Ces alliés étaient, d'après ses propres paroles, les Montagnets, les Algouméquins et les Achatéguins. Le rendez -vous était à l'entrée de la rivière des Iroquois, aujourd'hui le Richelieu.

Les descriptions de l'héroïque Champlain ont le cachet de la loyauté et de la vertu. On le suit avec attention, avec intérêt, parce que tout ce qu'il raconte a le charme de la candeur. Il y a chez lui de ces naïvetés qui vous montrent son âme toujours pleine de bons propos. Certaines tournures fraîches et hardies décrivent des actes merveilleux de

courage, sans que jamais vous puissiez découvrir la plus petite pointe de vanité. Après un haut fait d'armes, une parole tombe de la bouche du héros renvoyant l'honneur à Dieu, source de sa force et de son espérance.

Voilà Champlain, comme aussi voilà des Prairies, quoique à un degré beaucoup moins éclatant. Écoutons le récit de ce second engagement avec les Iroquois, car le premier avait eu lieu au lac Champlain, l'année précédente, et nous verrons se révéler les belles qualités du commandant et du soldat.

Champlain arrive aux Trois-Rivières au temps voulu. Il avait déjà gagné l'affection d'un grand nombre d'Indiens. Son ami Iroquet, un de leurs chefs, était accouru, et plusieurs sauvages avaient déjà goûté les douceurs de sa barque. " Ils se mirent, écrit-il, dedans ma barque, où je leur fis faire bonne chère ".

Le 17 de juin, Champlain se mit en route avec ses alliés. Ils vont stationner dans une île à l'entrée de la rivière des Iroquois.

Pendant que les Montagnais faisaient un abatis pour se livrer à leurs danses de guerre, l'ennemi ayant été découvert, l'alarme est donnée ; tout de suite Champlain se lance avec quatre braves, " moi cinquième," écrit-il.

Il laisse le pilote la Routte à son poste, propose aux autres de le suivre ; " aucune des barques n'y voulut aller avec les sauvages, hormis le capitaine Thibault, qui vint avec moi, dit Champlain ; " les sauvages criaient à ceux qui restaient, qu'ils avaient des cœurs de femmes, et ne savaient faire autre chose que la guerre à leurs pelleteries." Il y a dans ces paroles tout un enseignement. Elles font voir la disposition d'esprit de ces sauvages qui connaissaient depuis longtemps les sentiments, les menées, les roueries de tous ces trafiquants de fourrures. Comme ils sont loin de voir en eux des civilisateurs, des aides pour sortir de leur état d'abjection et travailler à leur bonheur ! Champlain profite de la circonstance pour prouver à ses alliés, par son courage, qu'il avait autre chose en vue que la recherche des métaux et des pelleteries.

Il est certain que si les nobles sentiments de Champlain eussent été plus répandus parmi les membres des compagnies marchandes, les farouches Indiens eussent été plus facilement apaisés. Les colons n'auraient pas tant souffert de leurs descentes furieuses, de leurs surprises effroyables et de leurs barbares supplices.

Champlain partit donc bravement avec les quatre premiers compagnons, " lui cinquième," et le capitaine Thibault, qu'il ne faut pas oublier. Puisque

Champlain s'était arrêté dans une île à quelque demi-lieue de l'entrée de la rivière des Iroquois, ce devait être dans une des îles de Sorel, on, d'après Benjamin Suite, dans l'île de Saint-Ignace (Hist. <l es Canadiens, t. I, p. 98).

Voilà que, en mettant pied à terre, tous les sauvages qui accompagnaient Champlain s'enfuirent dans les bois, " de telle façon, dit Champlain, que nous les eûmes bientôt perdus de vue, et nous laissèrent cinq que nous étions sans guides. Cela nous apporta du déplaisir ".

C'est ici que le courage du vaillant se révèle. Voyez comme c'est raconté : " Comme nous eûmes fait environ une demi-lieue par l'épais des bois dans des pallus et marécages, toujours l'eau jusques aux genoux, armés chacun d'une corcolet de piquier qui nous importunait beaucoup, et aussi la quantité de mousequites, qui étaient si épaisses qu'elles ne nous permettaient point presque de reprendre notre haleine tant elles nous persécutaient, et si cruellement que c'était chose étrange ; nous ne savions plus où nous étions, sans deux sauvages que nous aperçûmes traversant le bois, lesquels nous appelâmes, et leur dy qu'il était nécessaire qu'ils passent avec nous pour nous guider et conduire où étaient les Iroquois, et qu'autrement nous n'y pourrions aller, et que nous nous égarerions dans les bois ".

Enfin, voilà les six héros rendus au poste, sur ce champ de bataille si étrange rempli de pièges d'autant plus dangereux que tout est nouveau pour ces guerriers européens. D'un coup d'oeil, Champlain a saisi la tactique, les points faibles et la facilité du succès pour lui. " Lors nous commençâmes à tirer force coups d'arquebuses à travers les pouillards d'autant que nous ne les pouvions voir, comme eux,

nous".

Avant de donner le signal à ses compagnons, il avait observé la barricade dans tous ses détails ; le dessin qu'il en a tracé prouve bien qu'il a tout vu, tout remarqué malgré la préoccupation du moment. Son croquis a été fait après coup, mais combien de guerriers ne se seraient pas souvenus de tous ces petits détails qu'il a légués à la postérité. Voilà une preuve de l'équilibre de cette intelligence d'élite. Et puis il est blessé d'une façon sérieuse sur le bord de la barricade qu'il fera bientôt détruire ; c'est luimême qui le raconte avec la simplicité du vrai soldat chrétien et français, causant pour ainsi dire avec la mort, et riant de ses coups. " Je fus blessé en tirant le premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de flèche qui me fendit le bout de l'oreille et entra dans le col. Je prins la flèche qui me tenait encore au col, et l'arrachai, elle était serrée par le bout d'une pierre bien aiguë.

Un autre de mes compagnons en même temps fut aussi blessé au bras d'une autre flèche que je lui arrachai. Néanmoins ma blessure ne m'empêcha pas de faire le devoir ; et nos sauvages aussi de leur part, et pareillement les ennemis, tellement qu'on voyait voler les flèches d'une part et d'autre, menu comme grêle".

Il aurait bien pu taire le fait de ses compagnons et ne parler que de sa blessure. Sa charité augmente avec sa bravoure, afin d'accomplir le devoir " de sa tâche " sans faiblesse ni orgueil. Voici venir un second héros. S'il est resté de l'arrière, c'est qu'il était indispensable à un autre poste comme le pilote La Route. Champlain en parle avec éloge, comme de quelqu'un digne de combattre à ses côtés. " Et comme on était en train de parachever, les barques qui étaient à une lieue et demie de nous, nous entendaient battre par l'écho de nos arquebuses qui résonnaient jusques à eux, qui fit qu'un jeune homme de Saint-Maio plein de courage, appelé des Prairies, qui avait sa barque comme les autres pour la traite de pelleteries, dit à tous ceux qui restaient, que c'était une " grande honte à eux de me voir battre de la façon avec des sauvages sans qu'ils me vinssent secourir, et que pour lui il avait trop l'honneur en recommendation, et qu'il ne voulait point qu'on lui put faire ce reproche ; et sur

cela se délibéra de me venir trouver dans une chaloupe avec quelques siens compagnons et des miens qu'il emmena avec lui. Aussitôt qu'il fut arrivé, il alla vers le fort des Iroquois, qui était sur le bord de la Rivière, où il mit pied à terre, et me vint chercher. Comme je le vis, je fis cesser nos sauvages qui rompaient la forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part au plaisir " (Voyages de Champlain, 1610, p. 216.)

Le noble chef eût bien pu retenir toute la part de l'honneur. Combien de généraux sur des champs de bataille ont tenu avec imprudence aux droits de leur dignité : heureux s'ils n'ont pas enrayé le char de victoire ! Que de soldats immolés à leurs caprices !

Champlain, général sans peur et sans dol, laisse à ses preux " leur part au plaisir. " Aussitôt, continue Champlain, s' approchant de la dite barricade, comme ils avaient fait auparavant, et nous à leur aise pour tirer sur ceux qui les voudraient empêcher de la rompre, ils firent si bien et vertueusement, qu'à la faveur de nos arquebuses, ils y firent ouverture néanmoins difficile à passer, car il y avait encore la hauteur d'un homme pour entrer dedans et des branchages d'arbres abattus qui omisaient fort. Toutefois, quand je vis l'entrée assez raisonnable, je dis qu'on ne tirât plus, ce qui fut fait.

Au même instant, quelques vingt ou trente, tant des sauvages que de nous autres, entrâmes dedans l'épée à la main, sans trouver beaucoup de résistance. Aussitôt ce qui restait sain commence à prendre la fuite.

" Nous prîmes quelques quinze prisonniers, le reste tué à coups d'arquebuses, de flèches et d'épée. Quand ce fut fait, il vint une autre chaloupe, et quelques-uns de nos compagnons dedans, qui fut trop tard, toutefois assez à temps pour la dépouille du butin, qui n'était pas grand 'chose. Il n'y avait que des robes de castor, des morts pleins de sang, que les sauvages ne voulaient prendre la peine de dépouiller et se moquaient de ceux qui le faisaient, qui furent ceux de la dernière chaloupe, car les autres ne se mirent en ce vilain devoir" (Champlain, 1610, page 217.)

Champlain termine cette narration par une phrase où sa piété apparaît dans toute sa beauté : " Voilà donc, avec la grâce de Dieu, la victoire obtenue, dont ils nous donnèrent beaucoup de louange ".

J'ai tenu à citer ce passage de Champlain, car il établit l'esprit de discernement qu'il possédait à un haut degré de perfection. Comme il fait ressortir son courage et sa vertu ! Ce qu'il dit du jeune navigateur de Saint-Malo fait voir l'admiration

LE SAULT-AIHRECOLLET 11

qu'il lui accorde, et son dessein de faire passer son nom à la postérité.

Par contre, voyez comme il stigmatise les actions honteuses des gens contenus dans la dernière chaloupe. Les sauvages les avaient méprisés, et Champlain approuve leur critique. La Route et des Prairies devaient rester près d'eux pour les surveiller. Ils montrent tant d'âpreté au gain qu'on peut supposer qu'ils eussent pillé leurs propres compagnons.

Après le dernier coup de feu, ils arrivent, non pour la gloire, " trop tard, écrit Champlain, toutefois assez à temps pour le butin ".

Les sauvages eux-mêmes ne voulaient pas se laisser aller à une si mince déprédation, ils se moquaient de ceux qui s'y livraient, "qui furent ceux de la dernière chaloupe ". Et encore si c'eût été réellement la dernière chaloupe renfermant des gens de cette trempe, mais tous les historiens n'ont qu'une voix pour blâmer la conduite des traitants. Leurs déprédations comme leurs immoralités ont été la cause de cette haine terrible des enfants de la forêt éclatant à l'ombre des nuits sinistres et leur inspirant les plus effroyables tortures.

Sans doute le fait de voir le sol ravi à leurs courses de chasse entrait pour beaucoup dans leurs ressentiments, mais on est toujours venu à bout

de calmer ces appréhensions par la prédication évangélique, par la civilisation chrétienne.

Partout où les missionnaires ont pénétré, ils sont arrivés à des résultats vraiment merveilleux. Ils ont beaucoup souffert, plusieurs ont été mis à mort dans les plus affreuses tortures, mais une fois soutenus dans leur héroïque sentier, ils ont changé les farouches Indiens en chrétiens paisibles et satisfaits.

" Sans doute, écrit M. l'abbé Casgrain, que cet adoucissement de mœurs était encore bien rudimentaire, mais il n'en est pas moins réel. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler les mœurs primitives des Peaux-Rouges, le sort qu'ils réservaient aux prisonniers attachés au poteau, l'infernale volupté qu'ils éprouvaient à épuiser sur eux tous les raffinements de la cruauté. A force de réprimandes, de patientes instructions, de prières et d'exemples, les robes noires étaient parvenues à faire pénétrer une étincelle de lumière, un rayon de charité dans la nuit de ces âmes dégradées " {Les Sulpiciens et les Prêtres des Missions étrangères en Acadie, page 153).

Lors d'un soulèvement, on a découvert presquetoujours l'action de quelques mauvais blancs. Nous aurons occasion de revenir là-dessus quand il s'agira du fort de la Montagne. Un des motifs de cette fondation était de soustraire les néophytes h l'in-

fluence des blancs. Quand la chose est devenue trop difficile, le personnel de la montagne a été transféré au Sault-au-Récollet. Plus tard, il fallut fuir jusqu'à Oka, et là encore des blancs n'ont-ils pas suscité des misères sans nombre aux bienfaiteurs des sauvages ?

J'emprunterai ici une page à l'un de nos meilleurs écrivains, M. Napoléon Bourassa : " Les compagnies commerciales qui avaient entrepris de coloniser ce pays n'avaient écouté que leurs intérêts égoïstes ; quoique pourvus de privilèges exorbitants et exclusifs, elles avaient frustré toutes les espérances que les souverains fondaient sur ces entreprises. Elles devaient y conduire des colons, elles n'y transportèrent que des commis. Elles devaient favoriser l'œuvre civilisatrice des missionnaires, et elles les abandonnaient au soin de la Providence ; les laissant aller, une fois arrivés sur cette terre, là où le zèle et la cliarité les poussaient, avec les seules ressources qu'ils avaient mendiées en partant. Elles ne leur demandaient que d'être leurs interprètes, et le plus souvent les intermédiaires influents dans les négociations ou les traités avantageux qu'elles voulaient conclure avec les indigènes, et qu'elles eurent parfois l'indélicatesse de dénaturer les premières pour en tirer plus d'avantages. Elles devaient pourvoir aux besoins du culte, élever des

sanctuaires au Dieu qu'elles avaient mission de faire adorer sur cette terre, enseigner par des agents honnêtes les mœurs chrétiennes, l'agriculture et les arts utiles à ces peuples nomades qui venaient, émerveillés et confiants, les accueillir comme des personnages divins, leur demander des oracles et des prodiges. Et ces agents, toujours plus avides que leurs mandataires, au lieu d'autels, n'élevèrent ici que des comptoirs, des pallissades et des forts ; des comptoirs où ils ne laissèrent voir que leur cupidité, échangeant des verroteries contre des fourrures qu'ils vendaient le centuple ; des fortifications où leurs injustices et leurs turpitudes leur donnaient le besoin de se cacher. Au lieu d'oracles, ils n'enseignaient que leurs vices ; au lieu de la parole de vie, ils donnèrent l'eau-de-vie" (N. Bourassa, Nos Grand9 mères.)

Il faut donc admettre de nombreuses fraudes et des scandales, néanmoins ce malheureux état de choses diminue à mesure que Champlain s'affermit dans sa position et développe ses idées de vrai civilisateur.

M. l'abbé Laverdière dit dans ses notes sur les voyages de Champlain : " Champlain ne part pas inconsidérément et sans réflexion, puisque ce n'était qu'après en avoir conféré avec Pontgravé, qui pouvait mieux que personne juger de l'opportunité

de la chose. Les divers motifs qui le déterminent et qui se trouvent énoncés si clairement ne sont pas non plus l'appas de quelques pelleteries ou une avarice qui le pousse jusqu'à la cruauté (Champlain, 1610).

Oui, partout il réprouve la rapine et blâme les traitements barbares ; nous venons d'en fournir la preuve. Il loue la bravoure et l'honneur du sieur des Prairies parce qu'il voyait en lui un homme de sa trempe, partageant ses vues et imitant son courage.

La rivière qui porte son nom depuis 1610 deviendra désormais célèbre en ouvrant une nouvelle route aux premiers missionnaires et à ceux qui s'associeront à leur œuvre de salut. Ses rivages seront sanctifiés sur tout son parcours depuis le Saint-Laurent jusqu'aux grands lacs.

En la suivant, les voyageurs allongeaient leur course. " Je crois, dit le Père Jean de Brebeuf (Rel. 1632, p. 25), qu'il y a pour plus de 300 lieues. Il est vrai que le chemin est plus court parle sault Saint-Louis et par le lac des Iroquois, mais la crainte des ennemis et le peu de commodité qui s'y rencontre, en rend le passage désert."

Il est facile de voir par là que le nom de des Prairies s'étendait à tout son parcours depuis le Saint-Laurent, "quand on arrive au premier Sault,

disent les relations de 1640 (p. 34) dans le fleuve Saint-Laurent, que nous appelons le Sault Saint- Louis, on trouve un autre fleuve nommé rivière des Prairies. Ces dernières paroles nous aideront à localiser la première messe des Récollets sur nos plages.

En voilà assez pour établir la situation. L'élément religieux manquait et les colons jetés sur notre sol avec leur soif de gain n'étaient propres qu'à indisposer les indigènes et à entretenir leur rancune. J'avais à cœur de montrer parmi les nobles exceptions le brave découvreur de notre rivière.

La rivière des Prairies longe aujourd'hui plusieurs paroisses ; naguère ses rivages étaient complètement inhabités jusqu'à l'établissement de la Xouvelle- Lorette, comme nous le verrons plus tard.

Champlain était dominé par le projet d'évangélisation de notre pays. C'était, à ses yeux, le seul moyen d'obtenir des résultats satisfaisants ; mais il eut à vaincre de sérieuses difficultés. Ayant été contraint de passer en France, il ne put se trouver au rendez-vous du grand Sault, comme il avait été convenu, pour le mois de juillet 1611. Une fois arrivé à la Rochelle, il ne perd pourtant pas de vue les promesses faites à ses sauvages alliés : " Je fus trouver, écrit-il, le sieur de Monts à Pont en Saint-Onge pour lui donner avis de tout ce qui

s'était passé au voyage et de la promesse que les sauvages à Ochateguins et Algoumiquins m'avaient faite, pourvu qu'on les assistât en leurs guerres comme je leur avais promis " (Voyages de Champlain, 1611, p. 265).

Une malheureuse chute de cheval arrêta pendant un temps assez considérable l'accomplissement des projets de Champlain. Les fidèles compagnons d'ici se rendirent au Sault pour expliquer de leur mieux son absence, mais des mauvais sujets, " train c ancien," comme Champlain les désigne, en profitèrent pour tromper encore les sauvages jusqu'à essayer de les persuader de sa mort, " malgré les protestations de nos gens, écrit Champlain, qui affirmaient le contraire. Voilà, ajoute-t-il, comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre les choses vertueuses, et ne leur faudrait que des gens qui se hasardassent en mille dangers pour découvrir des peuples et des terres, afin qu'ils en eussent la dépouille et les autres la peine " (Ibid., 1611, p. 267).

L'assistance royale faisait aussi défaut pour encourager dans les dangers, déjouer les complots : " La Majesté n'ayant donné aucun moyen pour assister les entrepreneurs de ses desseins jusqu'à présent." (Ibid., 1611, p. 269). " Mais j'espère, s'écriait Champlain, en parlant de son roi, que Dieu lui fera la grâce un jour de faire tant pour le service de Dieu, de sa grandeur et bien de ses sujets, que

d'amener plusieurs peuples à la connaissance de notre foi pour jouir un jour du royaume céleste."

Dieu suscita sur ces entrefaites un homme animé de son esprit, plein de zèle pour la conversion des pauvres Indiens, comme aussi pour l'envoi de consolations spirituelles à tous ceux qui prendraient part aux nouvelles expéditions : c'était le sieur Houel, secrétaire du roi de France et contrôleur général des Salliers de Brouages. " Homme adonné à la piété, dit Champlain, et doué d'un grand zèle et affection à l'honneur de Dieu et à l'augmentation de sa religion " (1615, p. 8).

Cet homme était en rapports fréquents avec les bons pères Récollets, et il se montra disposé à se mettre généreusement à contribution pour recueillir parmi ses amis et ses connaissances les fonds nécessaires pour conduire à une fin heureuse un si noble projet. Il en écrivit tout de suite au R. P. du Verger, provincial de l'Immaculée Conception, " religieux d'une grande vertu et d'un rare talent, dit le Père Le Clercq (Prem. et de la foi, t. I, p. 31). Ce dernier accueillit avec empressement le projet de fournir des sujets de son ordre pour l'évangélisation à la Nouvelle-France. Il en conféra avec ses confrères, " qui tous brûlant de charité s'offrirent librement à l'entreprise de ce saint voyage, c'est Champlain lui-même qui l'affirme (1614, p. 4).

Quand il s'est agi de sacrifice et d'immolation, l'Église a toujours vu surgir de ses enfants pour étendre son domaine et conquérir des âmes en dépit de tous les obstacles. C'est ainsi que les enfants de Saint-Ignace marcheront sur les traces des fils de Saint-François et rivaliseront de sainte ambition pour partager les labeurs, et cueillir les lauriers évangéliques sur le sol canadien.

Ils n'étaient pas sans savoir, ces bons religieux, qui entremêlent leurs oraisons d'études si variées et si profondes, les difficultés immenses qu'ils auraient à rencontrer, les Récollets surtout, qui avaient à ouvrir les premiers sentiers dans cette partie de la Nouvelle-France. Champlain était là, du reste, pour le leur dire, et sa manière si franche de parler nous prouve qu'il n'usa d'aucun déguisement.

Presque tous les voyages de cet intrépide navigateur ont été remplis de dangers affreux, surtout un des derniers. Il vit alors son vaisseau environné de glaces menaçantes, perdu dans les brouillards, et tout l'équipage grelottant de froid sous l'empire des terreurs de la mort.

Nos missionnaires savaient cela, et cependant aucune considération de ce genre ne les détourna de leur héroïque dessein. "Ils brûlaient de faire le voyage, écrit Champlain, moyennant la grâce de Dieu, afin de voir s'ils pourraient faire quelque bon

fruit et planter en ces lieux l'étendard de Jésus- Christ, avec une délibération de vivre et de mourir pour son saint Nom, s'il était nécessaire, et que l'occasion s'en présentât " (Ibid., 1615, page 8).

Les démarches furent poursuivies avec zèle, et lors de l'assemblée des Etats généraux, tenue à Paris, le 27 octobre 1614, tous les membres présents louèrent et approuvèrent ce dessein. Leurs contributions, jointes à d'autres aumônes, formèrent la somme de 1,500 livres. Champlain employa ce montant à la nourriture, aux vêtements des Pères destinés au voyage, comme aussi pour leur procurer les objets les plus nécessaires au culte.

Le P. P. Denis Jamay avait été désigné comme commissaire, le Père Jean d'Olbeau devait succéder au Père Denis en cas de mort, et le Père Joseph Le Caron leur fut adjoint, ainsi que le frère Pacifique du Plessis.

Sagard donne à ce dernier le nom de frère en parlant de sa mort, qui arriva à Québec le 23 août 1619 (Sagard, Histoire du Canada, pages 54, 55).

Le Père Ch. Leclerq, de son côté, dit du frère Pacifique, dans son Premier établissement de la foi (p. 155) : " Quoiqu'il ne fût qu'un frère laïc, on peut dire qu'il a extrêmement travaillé en peu de temps à l'avancement spirituel et temporel de la mission."

Il faut attacher beaucoup d'importance à ce premier départ des bons Pères Récollets. Sans doute

les missionnaires qui les ont suivis, les Jésuites principalement, ont eu une large part de mérites dans l'œuvre d'évangélisation du pays, et je suis heureux de reconnaître, en passant, leurs immenses travaux. Je m'arrête pour le moment aux missionnaires Récollets, à cause de leurs rapports avec nosplages dans ces temps reculés.

Quand il s'agira de la formation proprement dite de notre paroisse, nous verrons que la gloire en revient aux enfants du vénérable M. Olier, dont le zèle et le dévouement prirent leur essor et se répandirent dans toute l'île de Montréal.

Ils ont même généreusement conquis les gloires de l'apostolat dans les diverses parties de la Nouvelle-France, au pays des grands lacs, en Acadie, ainsi que les palmes du martyre : MM. Lemaître et Vignal en font foi.

Toutes ces gloires doivent être réunies en un seul faisceau pour former une même couronne de gloire nationale. L'œuvre des premiers Récollets, si peu connue et si peu étudiée, a laissé sur les rives de nos fleuves, au sein des forêts profondes, sur les bords de nos grands lacs, des souvenirs impérissables de zèle et de dévouement. Saluons donc ce départ héroïque des premiers missionnaires de la patrie, et Dieu soit béni d'avoir encore une fois ramené parmi nous leurs descendants !

Voici comment l'historien Sagard raconte ce premier départ : " Ces bons Pères, s'étant tous disposés par fréquentes oraisons et bonnes œuvres à une entreprise si pieuse et méritoire, se mirent en chemin pour commencer leur glorieux voyage, à pied et sans argent, à l'apostolique, selon la coutume des vrais frères Mineurs, et s'embarquèrent à Honfleur, l'an 1615, le 24 avril, environ les cinq heures du soir, que le vent et la marée leur était favorable. Dieu, qui leur avait donné ce bon sentiment et la volonté d'entreprendre ce pénible voyage, leur fit aussi la grâce de passer ce grand Océan et d'arriver heureusement à la rade de Tadoussac, où ils prirent quelques heures de repos, et de là coulèrent dans le port à la faveur de la marée où ils mouillèrent l'ancre le 25 de mai, jour de la translation de notre Père saint François, qui fut pris à bon augure " (Sagard, Histoire du Canada, t. III, p. 36).

C'est le lieu de citer les beaux vers du poète lauréat canadien :

On n'avait guère vu spectacle plus étrange Que cette courageuse et modeste phalange Pleine d'ardeur mystique et de projets virils, Qui, nouveaux messagers de la parole sainte, Traversaient l'univers pour se jeter sans crainte Au-devant des plus grands périls.

Louis Fréchette.

(Missionnaires et Martyrs.)

fti

' ' Le saint sacrifice de la messe qui fut chantée sur le bord de la dite rivière (des Prairies) avec toute dévotion par le R. P. Denis et Père Joseph devant tous ces peuples qui étaient en admiration de voir les cérémonies dont on usait, et des ornements qui leur semblaient si beaux comme chose qu'ils n'avaient jamais vue, car c'était les premiers qui y ont célébré la sainte messe."

(Paroles de Champlain, 1615, p. 16.)

TTT7T7TTT7T7T7T7TTT7T7T7TTT7T7T7T7T7T7

Page 1