‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoire critique duChapitre 19 sur 41 · SECOND ARGUMENT · texte numérisé non relu

SECOND ARGUMENT

Ces deux termes, la cause et Teffet , sont tous deux en mouvement , ou tous deux en repos ; ou bien, Tun est en mouvement et l'autre en repos.

Si la cause et l'effet sont tous deux soit en mouvement, soit en repos, l'un des deux termes n'est pas plus cause que Tautre. Car supposez que celui-ci soit cause en tant qu'il est en mouvement ou en tant qu'il est en repos, celui-là sera cause au même titre.

Si les deux termes sont, l'un en mouvement, l'autre en repos, aucun ne peut être cause. Car une cause ne produit que ce qui est contenu dans sa nature. Donc, dans le premier cas l'uniformité de la cause et de l'effet ; dans le second, l'hétérogénéité de ces deux termes détruit la possibilité de leur rapport.

En jetant un simple coup d'œil sur cette argumentation, on sera frappé, mais sans en être surpris, du caractère matérialiste dont elle est empreinte. Déjà dans la controverse qui précède, on a vu yEnésidème s'appuyer avec une singulière confiance sur ce principe, d'origine évidemment sensualiste, qu'un être ne peut agir sur un autre être que par le contact. Ici, il paraît également oublier qu'il y ait une autre philosophie au monde que le sensualisme, et ne pas voir que ses véritables adversaires sont ceux-là précisément qu'il néglige

de réfuter. Aussi, ne consent-il pas à considérer d'autres causes que des causes corporelles , et n*y veut-il noter qu'un seul changement possible , le déplacement dans Tespace. Un disciple d'Épicure n'eût pas été plus exclusif.

Toutefois, les arguments d'iEnésidème ont plus de généralité qu'il ne songe à leur en donner , et il n'est pas difficile de les étendre à toutes sortes de causes et d'efTets. Voyons ce qu'il faut penser de leur valeur intrinsèque.

' La première hypothèse à discuter est celle-ci : la cause et Teffel en mouvement tous deux, ou tous deux en repos. Dans ce cas-là, dit ^Enésidème, la cause n'est ' pas plus la cause qu'elle n'est l'effet. Car pourquoi dirait-on que la roue se meut à cause du conducteur, plutôt que le conducteur à cause de la roue? En général, supposez deux corps A et B en mouvement ou en repos sur un plan. J'aperçois le mouvement ou le repos de A. J'aperçois de même le mouvement ou le repos de B ; mais que A soit cause du mouvement ou du repos de B, voilà ce que je n'aperçois pas. Deux phénomènes distincts, la simultanéité ou la succession de ces deux phénomènes, les sens me donnent bien tout cela. Mais ils ne me donnent rien de semblable à un rapport de dépendance nécessaire ou de causalité.

N'est-ce pas là trait pour trait le célèbre raisonnement de David Hume contre la notion de cause?

Le conducteur et la roue, dirait le sceptique anglais, le mouvement de A et le mouvement de B , en général, la cause et l'effet sont physiquement unis, mais ils

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ne sont pas nécessairement liés: they seem conjoined^ but never connected (Hume, Essais and Treatises, vol. II, p. 79). N'y a-t-il pas quelque chose de singulièrement frappant dans cet accord de deux esprits d'aiU leurs si différents qui, à dix-huit siècles de distance, ont été frappés de la même idée en discutant le même problème, et sont venus tous deux, à leur insu, remplir la même mission? Car ou ne saurait trop le répéter, après Maine de Biran (Edit. Cousin , p. 368) Targument de Hume est un coup mortel pour le sensualisme. Il n*y a pas un seul mot à y répliquer, tant qu'on reste dans la philosophie des sens. Et on est réduit, de deux choses Tune, ou à abjurer cette triste philosophie, ou à tomber dans le scepticisme absolu , ce qui est Tabjurer encore.

Entre ces deux alternatives , notre choix , comme on pense, n'est pas douteux. Nous cix)yons que la relation de causalité est de celles que les sens ne peuvent saisir. Mais la conscience nous la découvre, dès l'origine de la vie psychologique, dans le premier déploiement de notre activité propre, et c'est la raison qui, l'élevant bientôt au caractère d'une loi universelle, la transporte dans la région des choses matérielles où les sens ne l'eussent jamais soupçonnée. Doncjusqu'à cequ'iEnésidème et Hume aient établi que la conscience est un témoin trompeur ; jusqu'à ce que leur subtile dialectique ait triomphé de l'autorité d'un fait qui éclate à chaque instant aux yeux de l'homme ou plutôt qui est l'homme lui-même, nous maintiendrons que la notion et le principe de causalité ne sont embarrassants que pour le sen-

sualisme dont ils accusent irrésistiblement l'impuis* sance.

Les raisonnements d'^Ënésidème contre la seconde hypothèse qu*il a posée ne peuvent pas nous embarrasser davantage. Il se borne en effet à ramener ici son principe de T homogénéité nécessaire des deux termes du rapport de causalité, afin de prouver qu'un corps en mouvement ne peut faire passer un autre corps au repos, et réciproquement ; ou en généralisant, qu'une substance qui change ne peut arrêter le changement d'une autre substance.

On a vu dans quelles limites le principe d'iEnésidëme peut être accepté. Oui sans doute, il existe nécessairement entre un effet et sa cause une correspondance étroite , une certaine proportion. Mais l'homogénéité parfaite n'est point du tout nécessaire. Or, si l'on fait cette réserve , l'argument d'iËnésidème Be subsiste plus. — Mais quoi? réplique-t-il, le mouvement produira donc le repos, et le repos le mouvement ! Aussi bien alors, le froid naîtra du chaud, le doux de l'amer; et le plus petit sera cause du plus grand, ce qui est contradictoire. — Nous répondrons que ce sont là des difficultés purement verbales. Car le mouvement et le repos s'excluent sans doute dans une même substance au même moment du temps et sous le môme point de vue ; mais lé mouvement dans un corps, et le repos dans un autre corps, qu'y a-t-il là de contradictoire? L'expérience est ici d'accord avec la logique. Que deux projectiles soient lancés avec la môme force et en sens contraire. Ils se heurtent et restent immobiles* Voilà

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le mouvement d'un corps qui produit, de fait, le repos d'un autre corps. Qu'on nous monlre, dans un phénomène aussi simple , l'ombre d'une sérieuse difliculié ?

Il est inutile d'insister. Un seul point reste parfaitement établi par ^Enésidème , c^est que la notion de cause et le principe de causalité sont inexplicables dans la philosophie des sens. Sur ce point, iEnésidëme a devancé Hume et ruiné sans s'en douter, la doctrine d'Épicure et d'Heraclite, comme celui-ci a fait depuis la doctrine de Locke. Un instinct admirable semble les avoir poussés tous les deux à se placer au point de vue du sensualisme dans leurs attaques contre l'idée de cause ; de sorte que cela même qui fait la faiblesse de leur argumentation, en fait en même temps Tintérét et la force, invincibles tous deux contre le matérialisme, impuissants ctotre la saine métaphysique.

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