‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoire critique duChapitre 22 sur 41 · CINQUIÈME ARGUMENT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ARGUMENT

La cause a plusieurs puissances ou une seule. Si elle a une seule puissance, elle doit toujours produire le même effet, ce qui est contredit par l'expérience. Si elle a plusieurs puissances, elle doit toujours les manifester toutes dans son action, ce qui est également contredit par l'expérience. Donc, il n'y à pas de cause.

Ainsi, suivant iEnésidème, une cause simple douée d'une force également simple devra renouveler le môme effet dans une constante uniformiié.

C'est là justement ce qu'opposait le plus habile et le plus délié sceptique du xvii® siècle à la théorie des

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monades de Leibnilz. « On conçoit clairement, disait Bayle, qu'un être simple agira toujours uniformément, si aucune cause étrangère ne le détourne. S'il était composé de plusieurs pièces, comme une machine, il agirait diversement, parce que l'activité particulière de chaque pièce pourrait changer à tout moment le cours de celle des autres; mais dans une substance unique, où trouverek-vous . la cause du changement d'opération ^7»

« Je trouve, dit Leibnilz^, qui, en réfutant Bayle, va réfuter son devancier, que cette objection est digne de M. Bayle, et qu'elle est de celles qui méritent le plus d'être éclaircies. Mais aussi je crois que si je n'y avais point pourvu d'abord, mon système ne mériterait pas

d'être examiné Quand il est dit qu'un être simple

agira toujours uniformément, il y a quelque distinction à faire : si agir uniformément est suivre perpétuellement une même loi d'ordre et de continuation, comme dans un certain rang ou suite de nombres, j'avoue que de soi tout être simple et même tout être composé agit uniformément; mais si uniformément veut dire semblablement, je ne Taccorde pas. Pour expliquer la différence de ces sens par un exemple : un mouvement en ligne parabolique est uniforme dans le premier sens; mais il ne l'est pas dans le second, les portions de la ligne parabolique n'étant pas semblables entre elles comme celles de la ligne droite... Il faut considérer

^ hkt. de Bayle. Art. Rorarius.

* Êdaircissements sur Vunion de Vàme et du corps. Rec. de DesMaiz. II, 414. '

aussi que l'Ame toute simple qu'elle est, a toujours un sentiment composé de plusieurs perceptions à la fois; ce qui opère autant pour notre but que si elle était composée de pièces, comme une machine. Car chaque perception précédente a de Tinfluence sur les suivantes, conformément ù une loi d'ordre qui est dans les perceptions comme dans les mouvements. »

(c La simplicité de la substance, dit ailleurs Leibnilz, n'empêche point la multiplicité des modifications. C'est comme dans nn centre ou point, tout simple qu'il est, se trouvent une infinité d'pngles formés par les lignes qui y concourent *. »

Tout ceci est aisément applicable à l'objection d'iEnésidème. Nul doute qu'une force simple ne soit assujettie à une loi simple et invariable. Mais s'il est de l'essence de cette force de changer, et si sa loi est une loi de changement, bien loin qu'elle doive toujours agir de la même façon pour être loujourselle-même, ce serait cesser d'être elle-même que de ne pas changer toujours.

Ajoutez à cela qu'alors même qu'une cause simple devrait agir avec une absolue uniformité, si on suppose avec iEnésidème que son action s'exerce sur des objets divers, voilà une explication toute ^naturelle des effets produits. — Le soleil, dit-il, liquéfie la cire et durcit l'argile; et il est absurde d'attribuer à une seule cause deux effets aussi opposés. Mais il ne s'aperçoit pas que, par le fait même que la chaleur est soumise à une

* Leibnitz, Princ, de la Nat, et de la Grâce. Rec. Des Maiz. Il, 4«6 Cf. Lettre svr Vunion de Vnme nt du corps. Ibid. p. 40c. — Bf^p. à Bayle. Ibid. p. 43G.

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iuvajiable loi, elle devra agir différeimuent sur des substances différentes, provoquer une évaporatiun dans Targile humide, amollir en les dilatant les molécules de la cire. Si Taciion de la cause est un rapport entre deux termes, l'agent et le patient, ce rapport doit varier avec les termes qui le constituent. Modifiez le patient sans altérer Tagent, le rapport est changé. Vous vous étonnez de ce changement. Il faudrait bien plutôt s'étonner qu'il n'eût pas lieu.

Cette remarque suffit pour détruire la seconde partie de Targumentation d'jEnésidème. Il prétend qu'une cause douée de plusieurs puissances doit les manifester toutes et toujours; or, le soleil qui échauffe doucement

nos contrées, brûle les Ethiopiens et ne répand sur les nations Hyperboréennes qu'une lumière sans chaleur. C'est là une difficulté puérile. Il est trop clair que le soleil sans rien perdre de sa chaleur, ni de sa lumière, lesfait sentir à des degrés divers, suivant la distance, les objets et les lieux. iEnésidème va lui-môme audevant de celte explication si simple; et pour retenir encore une objection que sa bonne foi laisse échapper, il est réduit à demander à une objection déjà discutée la force qui manque à celle-ci, abandonnant ainsi par une tactique habile le terrain qu'il est forcé de céder.

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