PASCAL ET LÀ PHILOSOPHIE DE DESGARTES
• Je chercherai quelles impressions Pascal a d'abord reçues du cartésianisme, avant d'examiner ses griefs contre Descartes. Comment s'est faite son éducation philosophique, comment a-t-il connu Descartes et comment a-t-il été amené peu à peu à combattre et presque à mépriser sa philosophie? C'est ce qu'il faut premièrement éclaircir.
Pascal a été élevé par son père Etienne Pascal, président de la cour des Aides de Clermont, puis retiré à Paris. C'était un homme très-éclairé, versé dans les sciences mathématiques, lié avec Le Pailleur, le père Mersenne, Roberval et leurs amis. Il inocula à son fils son goût pour les sciences dans lesquelles Pascal se jeta de bonne heure. Celait sa vocation naturelle, a Mon père, nous dit madame Périer, sa sœur, lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme
de la poudre à canon et d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenait grand plaisir i cet entretien, mais il voulait savoir la raison de toutes choses, et, comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne la disait pas ou qu*il disait celles qu'on allègue d'ordinaire qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait point... Dès son en- :fance, il ne pouvait se rendre qu*à ce qui lui paraissait vrai évidemment, de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raison, il en cherchait lui-même, et quand il s'était attaché à quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu^on eut mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en môme temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à l'âge de douze «B&j qui fut trouvé tout à fait bien raisonné \ »
On sait avec quelle précoce fécondité se développa son génie. A douze ans, il invente la géométrie jusqu'à la trente 'deuxième proposition d^Euclide. Sou père, •épouvanté, lui met Euclide entre les mains et le conduit aux assemblées du père Mersenne, berceau de T Académie des sciences. A seize ans, il fait un traité des
^ Voyez la Vie de Biaise Pascal, par madame Périer (Gilberle Pascal), dans rédition des Pensées de M. Ernest Havet. Tavertis une fois pour toutes que mes indications et mes renvois mm lecteaç se rapportent à cette édition.
coniques a qui passa pour un si grand effon d'esprit,, qu'on disait que depuis Ârchimëde on n'avait rien vu de cette force. r> Mersenne en donne la nouvelle à Déscartes, qui Taccueille froidement ^ A dixrhuit ans, il invente sa machine arithmétique, dont on voit le modèle au Conservatoire des arts et métiers. A vingt-trois ans, iL' dirige les expériences du Puy-de-Dôme. A vingt-quatre ans, il lit des livres jansénistes, abandonne les sciences,
1 Le Père Merseone, dans une lettre en date du 12 novembre 1639, écrit à Descartes que le jeune Pascal, âgé de seize ans, vient de composer un traité des sections coniques qui laisse bien loin celui d'Apollonius et fait Fadmiration de tous les vieux mathématiciens. « M. Descartes, qui n'admirait presque rien, dissimula comme il put la surprise que lui causa cette merveille. Il répondit assez froidement au P. Mersenne qu'il ne lui paraissait pas étrange qu'il se trouvât des gens qui pussent démontrer les coniques plus aisément qu'Apollonius, parce que cet ancien est extrêmement long et embarrassé, et que tout ce qu'il a démontré est de soi assez facile. Mais qu'on pourrait bien proposer d'autres choses touchant les coniques qu'un enfant de seize ans aurait de la peine à démêler. » Le P. Marsenne fait une copie du traité et l'envoie à Descartes. Celui-ci, avant d'en avoir lu la moitié, jugea que Pascal avait été instruit par M. Des Argues. Les amis de Pascal se récrient. On s'informe, on s'explique. Il est prouvé que le jeune Pascal n'a rien appris de Des Argues. Que fait Descartes? « II aime mieux croire que M. Pascal le père était le véritable auteur du Traité, que de se persuader qu'un enfant fût capable d'un ouvrage de cette force. » ÇVie de Descartes f l. Y, ch. 5, p. 39 du t. IL)— Voilà le récit de Baillet. Je n'y vois rien qui autorise à attribuer à Descartes aucun mauvais sentiment. Il se défie, peut-être à Fexcès, des enfants prodiges. Il fait des suppositions qui ne se trouvent pas exactes. Soit; mais au fond son doute est fort naturel et fait à Pascal le plus grand honneur possible.
et convertit sa sœur Jacqueline qui se fait religieuse. Nous voilà en 1647, dix ans après la publication du Discours de la méthode^ de la Géométrie^ de la Dip^ trique et des Météores (1637); six ans après celle des Méditations (1641) ; trois ans après celle des Prin-cipes (1644). 11 est certain que Pascal, dès ce moment, a reçu Tinfluence de Descartes. Il l'a reçue de son père et des savants réunis chezMersenne. Cette année même, il a vu Descartes et a conversé avec lui sur le vide, la pesanteur de l'air et la matière subtile ^ De 1647 à 1634, Pascal se refroidit un peu sur l'article de la dévotion, va dans le monde, songe même à se marier. En 1654, à la suite d'une vision mystique, une seconde conversion s'opère en lui. II. a trente et un ans. Il se retire à Port- Royal, écrit les Provinciales et s'occupe avec passion de son grand ouvrage sur l'Apologie de la religion chrétienne. Quatre ans après, à trente-cinq ans, il tombe dans une langueur qui dura jusqu'à sa mort, en 1662. Pascal qui avait connu de bonne heure les travaux de Descartes, en trouva l'influence établie chez MM. de Port-Royal, dans les huit dernières années de sa vie : Arnauld, Nicole étaient cartésiens. Qu'en a-t-il goûté? qu'en a-t-il rejeté? Il est clair, par les divers écrits joints aux Pensées et par les Pensées elles-mêmes, qu'il a accepté du cartésianisme non- seulement la partie incontestable, les mathématiques, mais les principes généraux de la physique et aussi les principes généraux de la méthode, et enfin les vues métaphysiques
* Voyez plus loin, p. 263, la lettre de Gilberte Pascal (madame 'er) à sa sœur, du 25 septembre 1647.
surTâme, le corps, TunÎTers. Précisons ces points.
Dans l'écrit intitulé par Bossut : De P autorité en matière de philosophie , et qui est un fragment de la préface projetée d'un traité du yide (qui n'a jamais été fait), Pascal se montre tout à fait cartésien. II distingue les matières de religion où règne l'autorité , et celles de science ou règne la raison ; il s'élève contre les partisans de la tradition en philosophie et développe avec une force admirable l'idée du progrès : « Le respect que l'on porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force , que Ton se fait des oracles de toutes ses pensées , et des mystères même de ses obscurités ; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril , et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons...
« Dans les matières où l'on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire... et surtout dans la théologie ; et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l'institution divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce qu'on en peut savoir y est contenu...
Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés. L'une avait tantôt tout l'avantage ; ici l'autre règne à son tour... Il faut relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie...
« Les secrets de la nature sont cachés; qiu>k]Q'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets. Le temps les révèle d'âge en âge, et quoique toujours égale en elle-même, elle n'est pas toujours également connue... De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsisle toujours et qui apprend continuellement : d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de Tenfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses , et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissance l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. » Descartes avait dit, dans un fragment resté mannscril : « Non est quod antiquis multum tribuamus propier antiquitatem, sed nos potius iis antiquiores dicendi. Jam einm senior est mundiis quant tune, majorevique habemns rerum ezperientiam^ . »
Le morceau décomposé par Bossut en deux fragments, l'un : Réflexions sur la géométrie en génétni. laulre : de l Art de persuader y et intitulé par M. Havrt
* Voir le Fragment d'un Traité du vide dans Tédition <!♦» M. Havet et la note à laquelle j'emprunte ce rapproctienient.
P. 4.iO cl 437.
De ^esprit géométrique » est encore toat empreint de cartésianisme. Là Pascal fait consister Tidéal de la méthode à tout définir et à tout démontrer, sauf ks no< tionset les vérités qui sont claires par elles-mêmes : « Cet ordre» le pins parfait entre les hommes , consiste nm pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les antres; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. Contre cet ordre pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-mêmes ^ »
Dans le même morceau, je relève cette page à Tbonneur de Descartes : ce Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : la matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans Tesprit de Descartes et dans Tesprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n*en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure , sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui pjrouve la distinction des natures
1 Voyez De Ves'ptit géométrique^ p. 444.
matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il Tait fait, et c*est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort ' • »
Remarquez que ces divers morceaux (un au moins) sont antérieurs aux Pensées. La préface du Traité du vide est probablement, selon M. Cousin, de 1647 à 1651 *. Pascal, encore très-occupé de sciences, n'a pas fait sa seconde conversion. Le morceau sur Fesprit géométrique est daté par M. Havet de vers 1653, un peu avant les Provinciales, dans les premiers temps de la retraite à Port-Royal.
Dans les Pensées, que de traces de l'influence cartésienne! J'y trouve l'idée de l'infinité de l'univers; la pensée, essence de l'âme ; l'âme spirituelle en tant que pensante et partant inétendue; l'automatisme des bétes; le mécanisme en général.
Dès les premières lignes, voici l'idée de l'infinité de l'univers : «Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... C'est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part*. » Cette expression si originale n'est pas
* Le V Esprit géométrique, p. 46li.
* Dates des lettres à M. Le Pailleur et à M. Ribeyre. Voyez Les Pensées de Pascal j p. 34.
' Pc/isées, art. i, § i.
une métaphore brillante, il ne fant pas s'y tromper : elle convient à merveille au monde cartésien qui a pour essence retendue» retendue nécessairement infinie. C'est Texpression ingénieusement symbolique d'une idée profonde et nouvelle. D'où vient celte idée? qui l'a introduite dans la philosophie? Ce n'est pas Pythagore, ce n'est pas Giordano Bruno, c'est Descartes, qui a donné au monde pour essence l'étendue nécessairement infinie, Descartes qui se moque de ceux qui enferment l'œuvre de Dieu dans une boule S et qui n'hésite pas à confier à Henri Morus qu'un monde fini est une contradiction ^. Doutez-vous que Vidée en soit venue à Pascal directement de Descartes? Avouez au moins qu'elle est toute pénétrée de l'esprit moderne, et certainement qu'elle n'a rien de janséniste.
Mais voici d'autres passages classiques où la trace de Descartes n'est pas contestable : «... Il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ^, » premier point de spiritualisme cartésien^ qui va être développé en traits plus forts et plus précis dans les lignes qui suivent : « Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que l'expérience qui m'apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais, je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute. » Curieuse rencontre! Descartes avait dit (dans un dialogue posthume, publié en 1701 seulement)*
* Les prificipes de philosophie, part. I, 27.
* Lettre à Henri Morus, X, p. 241, » Toyez les Pensées, art . 1 , § i.
a II m^a été nécessaire, poar me considérer simplement tel que je me sais être, de rejeter toutes ces pailies on tons ces membres qui constitaent la machine bumaaie , c'est-^dire il a falln qne je me considérasse sans bras , sans jambes, sans tête, en on mot sans corps ^ i»
Lisez à la suite : « La grandear de Thomme <est ^ande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. G*est donc être misérable que de se connaître miséraUe ; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé ^. p
N'est-ce pas le pur cartésianisme qui a inspiré cette page immortelle : « L'homme n'est qu^un roseau^ le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau sufiSt pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait , l'homme serait encore phis noble que ce qui le tue, parce qu^il sut qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, Fnnivers n'en sait rien. Toute notre dignité cons^te donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale'. »
1 Pensées, art. 1 , § 2, et la note 1, où M. Havet fait ce rapprochement, p. 19. — Voyez aussi le dialogue de Descartes dans rëdition de ses œuvres donnée par M. Cousin, tome XI. p. 364.
« Ibid., § 3.
» Ibid. § 6.
Uiie dernière trace de cartésianisme est dans cette fin de l'article P% qui ne serait pas déplacée chez un dogmatique de Técole de Descartes : c*e&t une démonstration de TeKistence de Dieu, très-solide, quoiqulmparfaitement développée : «c Je sens que je peux n'avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense, n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j*eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi un être éternel ni infini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, étemel et infini*. »
On le voit, Pascal a commencé par subir docilement l'influence du cartésianisme. Insensiblement il s'y est soustrait. La nouvelle philosophie l'avait touché, entamé, séduit ; mais le jansénisme a été le plus fort : il a étouffé dans Pascal le cartésien. J'arrive, sans plus tarder, à ses griefs, dont il n'a pas ménagé l'expression.
Un peu après les pages des Pensées où il s'est montré^ si franchement cartésien, voici un passage où Pascal rudoie et ceux qui ont voulu embrasser l'ensemble des choses , comme Démocrite disant : Xé^w tiSs r,zp\ wv <rjix7:dcvT(»)^, et ceux qui, comme Descartes, ont intitulé leur» livres : Principia philosophiœ , avec la prétention d'atteindre les semences primitives où commence l'origine des choses : c< ... De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible, et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connaître toutes choses. Je vais parler de
« Fenîées, § li.
toat, disait Démocrite. Mais Tinûaité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver, et c*est là où tous ont achoppé. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : Des principes des choses. Des principes de la philosophie^ et aux semblables, aussi fastueux en effet, quoique non en apparence, que cet autre qui crève les yeux, De omni scibili^. » Ce passage s*éclaircit d'abord par celui-ci : « Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. » Puis par cet autre, barré dans le manuscrit de Pascal : a II faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels, et composer la machine^ cela est ridicule; car cela est inutile, et incertain et pénible. Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine ^. )>
Ailleurs il accepte le mécanisme en physique, mais il se plaint qu'on le pousse jusqu'à une sorte d'athéisme, reproche qui prend une forme piquante dans la bouche de Marguerite Périer, sa nièce : « M. Pascal parlait peu de sciences; cependant, quand l'occasion s'en présentait, il disait son sentiment sur Us choses dont on lui parlait. Par exemple sur la philosophie de M. Descartes, il disait assez ce qu'il pensait. // était de son sentiment sur l automate^ et n'en était point sur la matière subtile dont il se moquait fort. Mais il ne pouvait souffrir sa manière d expliquer la formation de toutes choses; et il disait très-sooveot :
* Pensées, art. I, p. 9 et 10.
» U)id. art. XXIV, 100.
Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement : après cela, il n'a plus que faire de Dieu *. » Leibnilz aussi lui a reproché d'avoir nié les causes finales, d'avoir tout réduit aux causes matérielles, d'avoir substitué la nécessité à la Providence , d'avoir abouti au naturalisme : Ci Spinosa commence où Descartes "Tmit, dans le naturalisme. » L'accusation est grave ; est-elle juste? c'est ce qu'il faut discuter à fond.
Pour comprendre et juger celte accusation, il faut se rendre compte de l'idée mère du livre des Principes, Il faut aussi rechercher ce qu'il y a eu d'abord de commun entre Pascal et Descartes, pour mieux distinguer les vrai s griefs de Pascal. Le livre des Principes de la philosophie parut en 1644, après les Meditationes de prima philosophia. Les Méditations étaient un livre de pure métaphysique, les Principes furent un livre de pure physique. Quelle en est l'idée dominante? C'est l'idée mécanique. Exclure de la physique les causes occultes, les hypothèses métaphysiques, la forme et la matière, les formes substantielles, les causes finales; chercher l'explication des phénomènes de l'univers dans l'étendue, la figure el le mouvement, tel est le problème que se pose Descartes. Le poser résolument, c'était un trait hardi de génie, au milieu d'un siècle où la confusion de
* Lettres^ opuscules et mémoires de madame Perler et de Jacqutline, sœurs de Pascal, elde Marguerite Périer, sa nièce. Publiés sur les manuscrits originaux, par P. Faugère, \ 843. Voy. p. 458.
la théologie et de la philosophie, de la métaphysique et de la physique faisait des idées un véritable chaos. La physique, encore à l'enfance, admettait les plus pauvres définitions, comme celle du père Noël : La lumière est le mouvement luminaire c^un corps lumineux. On croyait aux singulières vertus imaginées pour expliquer les propriétés des corps, à la vertu dormitive de Fopium, à la vertu puisa tive du sang, à cette vertu horodeictique dont parle Leibnitz. Descartes paraît au milieu de cette confusion et de cette ignorance, avec une idée longtemps méditée dont Téclat va dissiper ces nuages. Cette idée grande, originale, lui appartient-elle en propre? Non, il ne Ta pas inventée ; elle est dans Galilée, dans Bacon, dans Hobbes, dansGassendi. Mais elle était restée stérile dans leurs livres, et c'est Descartes qui Ta rendue féconde, qui Ta organisée dans un vaste système. On a dit de sa physique que c'était le roman de la nature, et Descartes lui-même fa appelée ainsi en souriant avec ses amis ' ; il n'en fallait pas moins une vaste et imposante hypothèse pour amener Newton.
Quelle était alors la situation de Pascal? Il s'occupit de sciences. C'était le moment où il était partout question des expériences de Torricelli. Des fontainiers de Florence ayant à construire une pompe dont le tube avait plus de trente-deux pieds de haut, et remarquant que l'eau ne montait pas au delà de trente-deux pieds, avaient consulté Galilée, qui ne leur avait fait d'autre réponse, sinon que la nature a horreur du vide, mais
1 Voyez la Vie de DesGorteSj par Baillet; préiace,p. 18.
seulement jusqu'à trente -deux pieds. Cette expiication fut d'abord prise au sérieux. Tout le monde y croyait : Torricelli et Pascal * y ajoutèrent foi. La lumière se fit bientôt. Torricelli soupçonna le premier que la pression de Tair était la vraie cause qui arrêtait lasceursion de Teau. Il fit des expériences. Le bruit en arriva jusqu'à Pascal encore imbu de l'idée de l'horreur du vide, et sa curiosité en fut vivement excitée. A son tour il en vint aux expériences : il fit d'abord à Rouen, puis à Paris, celle du baromètre sur la tour Saint- Jacques-la- Boucherie, en 1646 ; enfin il fit faire par M. Périer, qui habitait l'Auvergne, la grande expérience du Puy-de- Dôme^ en 1648. Leur succès dessilla tous les yeux. Pascal avait rendu manifeste, palpable, et pour ainsi dire matérielle, la vérité de la pression de l'air. L'honneur d'une expérience si concluante fut discuté entre Pascal et Descaries. Pascal en eut-il la première idée? Est-ce Descartes qui la lui a suggérée, comme il le prétendait, dans une entrevue qu'ils avaient eue dans Tannée? La question est délicate. Je ne trouve sur ce point que deux sortes de renseignements également insuffisants pour la décider, le récit de Baillet, qui donne tort à Pascal, et la lettre de Jacqueline Pascal, du 25 septembre 1647, que voici : a Ma chère sœur, j'ai différé à t'écrire, parce que je voulois le mander tout au long l'entrevue de M. Descartes et de mon frère. Je n'eus pas le loisir hier de le dire que dimanche au soir M. Hé^
* Voyez dans rëdition des Œuvres complètes de Pascal, 5 vol. in-8, Paris, i8i9, les Nouvelles expériences touchant le vide. Maximes I, II, IlL
bert vint ici accompagné de M. de Montigny de Bretagne, qui me venoit dire (à deffaut de mon frère qui étoit à l'église), que M. Descartes, son compatriote et ami, lui avoit fort témoigné avoir envie de voir mon frère, à cause de la grande estime qu'il avoit toujours ouï faire de monsieur mon père et deluy; et que, pour cet effet, il Tavoit prié de venir voir s'il n'incommoderoit point mon frère, parce qu'il savoit qu'il étoit malade, en venant céans le lendemain à neuf heures du matin. Quand M. de Montigny me proposa cela, je fus assez empêchée de répondre, à cause que je savois qu'il a peine à se contraindre et à parler particulièrement le matin ; néanmoins je ne crus pas à propos de refuser, si bien que nous arrêtâmes qu'il viendroit à dix heures et demie du matin le lendemain, ce qu'il fit avec M. Hébert» M. de Montigny, un jeune homme de soutane, que je ne scai pas qui c'est, le fils de M. de Montigny, et deux ou trois autres petits garçons, et M. de Roberval s'y trouva, que mon frère en avoit averti ; et la, après quelques civilités, il fut parlé de l'instrument ', qui f utfort admiré, tandis queM. de Roberval lemontroit ; ensuite on se mit sur le vuide, et M. Bescartes, avec un grand sérieux, comme on lui contoit une expérience, et qu'on lui demanda ce qu'il croyoit qui fût entré dans la seringue, dit que c'étoit de sa matière subtile; sur quoi mon frère lui répondit ce qu'il put, et M. de Roberval, croyant que mon frère aurait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes (avec ci-
^ Je suppose quecei instrument est la fameuse machine arithmëlique imaginée par Pascal et construite par ses soins.
vilité cependant) qai lui répondit avec un peu d*aigreur : qu'il parleroit à mon frère tant qu'il voudroir, parce qu'il parloit avec raison, mais non pas à luy, qui parloit avec présomption ; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il étoit midy, il se leva, parce qu'il étoit prié à dîner au faubourg Saint-Germain, et M. de Roberval aussy, si bien que M. Descartes l'y mena dans un carrosse, où ils étaient tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais un peu plus fort que jeu, à ce que nous dit M. de Roberval, qui revint ici l'après-dlner , où il trouva M. Dalibray *... » Cette lettre fort curieuse a pourtant le malheur de ne pas résoudre la question de priorité entre les deux savants. C'est un point indécis ^.
^ Cette lettre de Jacqueline Pascal à sa sœur madame Périer a été publiée pour la première fois par M. Libri, dans le Journal des savants; septembre 1839.
* Voici ce que je trouve sur ce point dans la Vie de Descartes, parBaillet:
En 1647, Descartes, revenant de Bretagne, arrive à Parii^. Pascal fut touché du désir de le voir, dit Baillet. Descartes lui donne rendez-vous aux Minimes, probablement chez Mersenne. « M. Descartes, ravi de l'entretien de M. Pascal, trouva que toutes ces expériences (celles que Pascal avait faites à Rouen, et dont il faisait alors imprimer le récit ; — il n*avait pas encore fait faire l'expérience du Puy-de-Dôme) étaient assez conformes aux principes de sa philosophie, quoique M. Pascal y fût encore alors opposé par l'engagement et l'uniformité d'opinion où il était avec M. de Roberval et les autres, qui soutenaient le vide. Mais pour le récompenser de sa conversation, il lui donna avis de faire d'autres expériences sur la masse de l'air, à la pesanteulr duquel nous avons déjà remarqué qu'il rapportait ce que les philosophes du commun avaient attribué vainement à l'horreur du vide. Il l'assura du succès de ces expériences, quoiqu'il ne les eût point faites, parce qu*il en parlait confor-
Ce qui est certain, c*est qu*k ce moment Pascal renonce à l'horreur du yide et s'élève contre les sympathies qu'on prête à la nature. Le voilà mécaniste. U est d'accord avec Descartes pour rompre avec le passée sortir du chaos du moyen âge et de la scolastkpie, s'affranchir de l'autorité qui avait dominé la Renaissance, de ce culte passionné de l'antiquité d'abord si puissant pour éveiller l'esprit humain, mais capable à la fin de le fasciner et de l'enchatner. Le passé, les
, mément à ses principes. M. Pascal, qui n'était pas encore persuadé de la solidité de ces principes, et qui lui promit dès lors quelques objections contre sa matière subtile, n'aurait peutêtre pas eu grand égard à cet avis, s*il n'avait été averti vers le même temps d'une pensée toute semblable qu'avait eue le sieur Torricelli. » Baillet se plaint que Pascal, quand il eut (ait faire ses expériences du Puy-de-Dôme, en 1648, et qu'U en donna le récit dans sa lettre à M. deRibeyre, n'ait pas parlé de sa conversation en i647 avec Descartes, et ait mieux aimé reporter l'honneur de l'idée à Torricelli*
Nous voyons que l'entretien eut des suites. Pascal envoya à Descartes des objections sur la matière subtile. Descartes estima ces objections dignes de contradiction et engagea Pascal à les fortifier encore, annonçant qu'il répondrait. De plus^ fiaillet assure que Descartes, fort occupé lui même, en 1648, d'expériences sur le vide, encouragea de nouveau Pascal à fiiire faire des expériences sur les plua hautes montagnes de l'Auvergne, ainsi qu'il le lui avait précédemment conseillé. Pascal a-t-il réellement été ingrat envers Descartes, ou bien Descartes s'est-il trop aisément persuadé qu'il avait donné à Pascal une idée et un conseil aussi précis, aussi circonstancié? C'est une question qui me parait bien difficile à résoudre. M. Sainte-Beuve la résout en disant que Descartes foi ua peu é!^t à la revendiquer, et Pascal un peu raide à la retenir. (Port'-Bùyal, tome U, p. 471.)
causes occultes, les accidents absolus, tout cela est mort pour eux. Yeut-on s^assurer que Pascal est bien véritablement mécaniste , et que tout en raillant le titre fastueux du livre Des principes ^ il en accepte Tidée mère? Qu'on lise ce passage des Pensées : a Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules ' et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits? Nous en avons une si différente idée I Et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte, d'une manière tout autre que l'attouchement , la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. II est vrai que la petitesse des esprits qui entre dans les pores touche d'autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés ^. » Pascal entre dans le système de Descartes, puisqu'il admet les esprits animaux et les mouvements rapides de ces esprits qu'il appelle si agréablement le ballet ées esprits. Il y entre si bien qu'il va jusqu'à admettre Tautomatisme des bétes : a II était, dit mademoiselle Périer, du sentiment de Descartes sur l'automate. » Je lis en effet dans les Pensées récemment éditées : « Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait
* Voyez les PriafiàpeSy IV, 29.
* Pensées, art. XXV, iO. Le conatus recedendi a centra est la force centrifuge, qui, par la rotation du soleil, meut Tëther, la matière subtile, et arrive à toucher la rétine.
par instinct, et s'il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre *. » A la page 201 du manuscrit de Pascal, M. Havet relève ces lignes, écrites dans le môme sens : « L'histoire du brochet et de la grenouille de Liancourt. Ils le font toujours et jamais autrement, ni autre chose d'esprit. » Il en rapproche ce passage des mémoires de Fontaine: «M. Arnauld..., qui était entré dans le système de Descartes sur les bêtes, soutenait que ce n'étaient que des horloges... M. de Liancourt lui dit : J'ai là bas deux chiens qui tournent la broche chacun leur jour; l'un s'en trouvant embarrassé se cacha lorsqu'on Tallait prendre, et on eut recours à son camarade pour tourner au lieu de lui. Le camarade cria et fit signe de la queue qu'on le suivit. Il alla dénicher l'autre dans le
^ Pensées, XXV, 1 1 . — li y a dans les PenséeSy art. XXIV, 67, un fragment de trois lignes où M. Havet croit voir une objection que Pascal adresse aux cartésiens ou s'adresse à lui-même sur rautomatisme des botes : « La machine d'arithmétique fuit des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. » M. Havet entend : comme en ont les animaux ^ ce qui serait la négation de rautomatisme, partout ailleurs professé par Pascal. J'aimerais mieux admettre que Pascal a voulu dire : pas plus que n'en ont les ani^ maua\ Ce sens est d'accord avec l'ensemble du passage et avec les opinions partout avérées de Pascal sur les bétes ; et je ne suppose qu'une légère incorrection. A la rigueur, il suffirait de mettre, après le mot volonté^.un point et virgule.
grenier et le hoaspilla. Sont-ce là des horloges? dit-il à M. Âmauld, qui trouva cela si plaisant, qu'il ne put faire autre chose que d'en rire ^ » Lisez aussi cet autre curieux récit du même auteur. « Combien aussi s'élevat-il de petites agitations dans ce désert (Port-Royal), touchant les sciences humaines de la philosophie et les nouvelles opinions de M. Descartes. Gomme M. Ârnauld, dans ses heures de relâche, s*ha entretenait avec ses amis les plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette solitude, dans les heures d'entretien, ne retentissait plus que de ces discours. Il n'y avait guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisait plus une affaire de battre un chien. On lui donnait fort indifféremment des coups de bâton, et- on se moquait de ceux qui plaignaient ces bétes, comme si elles eussent senti de la douleur. On disait que c'étaient des horloges, que ces cris qu'elles faisaient quand on les frappait n'étaient que le bruit d'un petit ressort, qui avait été remué, mais que tout cela était sans sentiment. On élevait de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout en vie, et voir la circulation du sang qui était une grande matière d'entretien. Le château de M. le duc de Luynes était la source de toutes ces curiosités, et cette source était inépuisable. On y parlait sans cesse du nouveau système du monde, selon M. Descartes, et on Fadmirait *. »
Voilà donc Pascal mécaniste et mécaniste à outrance. Il admet le mécanisme en principe, en gros; il admet
1 Fontaine, tome II, p. 470.
> Ibid., tome II, p. 52. Passage cité par M. Cousin.
le système des ondulations pour expliquer la lomiëre et la chaleur; il admet les esprits animaux pour expliquer la communication des nerfs avec le cervea\i. Il rejette la matière subtile, probablement parce qu*il incline à admettre le vide à la suite de ses expériences sur la pesanteur de l'air; mais il est si décidément mécaniste qu'il accepte la théorie de Tautomatisme des bêtes. Gela étant, de quel droit, je le demande, reproche-t-il à Descartes d'avoir voulu expliquer tous les phénomènes du monde matériel par l'étendue, la figure et le mouvement, c'est-à-dire, en un mot, par le mécanisme ? Est-ce bien à l'homme qui retient la plupart des théories cartésiennes, et quelques-unes des plus excessives, d'altaquer le monde cartésien? A-t il bonne grâce à se plaindre que Descartes essaye de flaire le roman de la nature, lui qui n'hésite pas à en admettre ce qui est le moins admissible?
Un homme avait d'autres droits pour reprocher à Descartes de tout expliquer dans le monde par le mécanisme et pour le combattre : c'est Leibnitz. Il arrive vingt ans après à Paris, où il ne trouve plus ni Descartes, ni Pascal ; mais il y rencontre Malebranche et Huet. Les idées cartésiennes se sont partout répandues. Il en accepte quelques-unes et rejette les autres; et à la suite de la révolution que venait de faire Descartes, il opère une seconde révolution. Il en est souvent ainsi dans les sciences. Leibnitz ne peut admettre que Tâme humaine soit comme isolée dans le monde : il s'inscrit en faux contre l'automatisme des bétes et admet que les animaux ont une âme. Il pense que la
vie et le sentiment sont partout répandus au sein de la nature, dans les plantes, dans les animaux, etméme dans £equi parait ôtre le plus inerte. Il r^arde les animaux, pour reprendre l'expression d'un spirituel contempo-
rain ^\ eomne des candidats à Thumanité, et il n'est pas trës-éloi^ de croire que nos âmes aient été, dans le principe, des âmes animales. Ce qui lui parait manquer dans le monde cartésien, c'est Tidée de la force. En prenant l'étendue pour l'attribut essentiel de la matière. Descartes s'est complètement mépris et sur la nature de la matière et sur la nature de toute substance; car c'est la force qui est l'essence de toute substance matérielle ou immatérielle. Ainsi, la force, attribuée à la matière comme principe interne de l'organisation des corps, de leur unité, de leur vie, la force déjà donnée à l'homme comme le principe conscient de son activité libre, voilà l'idée nouvelle introduite par Leibnitz dans la philosophie naturelle. C'est là son vrai titre de gloire. Il a donc le droit d'attaquer le mécanisme cartésien, au moment où après en avoir discerné le wrai et le faux, il vient y substituer l'idée dynamique. Mais Pascal n'a pas vu tout cela : il n'a remarqué ni les lacunes, ni le défaut capital du système de Descartes. 'On pourrait croire qu'il y a entrevu un germe de panthéisme, devançant par là Leibnitz luin^me. Mais non; c'est Leibnitz le premier qui, excité peot-étre par un sentiment de jalousie, a fait ressortir ça et là dans les écrits de Descartes des propositions
* M. Michelet, dans le livre de l'Oiseau.
pouvant servir de fondement au reproche qu*on lui a fait depuis d'avoir frayé la route au panthéisme. Au temps de Pascal, il n'en était pas question, et c'est longtemps après sa mort que surgit la redoutable accusation. Alors les ennemis de Descartes, pour diminuer sa gloire, ont fouillé ses écrits pour y trouver des passages médiocrement réfléchis, qu'il avait laissé échapper, pour ainsi dire, dans l'innocence de son cœur; etLeibnitz seconda l'orage quand il éclata. Il n'épargna ni la Mécanique de Descartes, ni sa Physique^ et encore moins sa Métaphysique. Le premier, il attaqua la définition de la substance, équivoque en effet, mais que Descartes avait par mégarde hasardée dans les Méditations où elle ne tient en rien à sou système, ne se lie à aucun principe et n'est la prémisse d'aucune conclusion, a Une substance, dit-il, est ce qui est de soi capable d'exister. » Leibnitz remarque avec trop de complaisance que si la définition est vraie, l'âme humaine n'est pas une substance, la matière n'est pas une substance : ce ne sont que des phénomènes. Il n'y a donc qu'une substance, conclusion qui mène droit au spinosisme. C'est encore une remarque de Leibnitz, qu'en n'admettant qu'une seule substance, Descartes détruit par un autre côté la substantialité de l'âme et de la matière en confondant l'âme avec la pensée et la matière avec l'étendue, nouvelle voie ouverte au spinosisme. Spinosa, en effet, ôtant à la pensée et à l'étendue leurs sujets propres et distincts, les rapporte à un seul et même sujet, qui est Dieu. Mais à entendre Leibnitz, ne semblerait-il pas que tous ceux qui n'ont pas connu sa théorie, née en 1693, étaient
panthéistes à leur insu, et que t'a mécanique a moins hesoin que la pure dynamique d'un premier moteur de Tunivers et d*un législateur suprême? Enfin c'est Leibnitz qui, aveuglé par la passion du dénigrement, a voulu voir dans le Dieu de Descartes un Dieu à la façon de celui de Spinosa, dépourvu de volonté et de liberté, un Dieu d'où toutes choses dérivent par nécessité, parce que les lois du mouvement étant posées comme nécessaires, il n'y a plus déplace dans l'univers pour le choix et la Providence. Oui, sans doute, il y a là une semence de spinosisme, et ce n'est pas la seule. En général. Descartes, à force d'effacer l'activité des créatures, incline à absorber la nature et l'homme en Dieu. Mais est-ce là ce qu^a voulu dire Pascal? Évidemment, non. Il est, lui, à l'antipode de ces vues critiques, quand il se plaint que Descartes veuille se passer de Dieu. Il y a donc là une méprise complète sur les vrais dangers du cartésianisme : car le défaut du cartésianisme est de faire la part trop petite à la créature et la part de Dieu trop grande. Il y a presque une calomnie ; car Descartes est un philosophe profondément religieux ^ Il y a in-
^ Quel homme a été plus touché du sentiment religieux que Fauteur des lignes qui terminent la troisième Méditation: « Mais, auparavant que..., je passe à la considération des autres vérités..., il me semble très à propos de m'arréter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d^admirer et d'adorer Tincomparable beauté de cette immense lumière au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de Tautre vie ne
jastice et inexactitude évidentes : car Pascal attribue à Descartes un parti pris, un dessein réfiëchi. Il ne s'agit pas ici de savoir si le livre des Principes contient des germes de VÉthique^ mais s'il contient an parti pris de se passer de Dieu.
Examinons les Principes. Le livre est divisé en cinq parties. Les deux premières sont une expositicm de la métaphysique et de la théodicée de Descaries, les trois dernières présentent ses théories sur le système du monde. Ainsi, nous voyons tout d'abord Descartes faire delà théodicée et de la métaphysique comme une vaste introduction à la physique et à la philosophie na* turelle. Â peine sorti du doute, à peine il a posé son célèbre principe y«/>ewse, donc je suis^ qu'il s'élance vers Dieu, pressé de démontrer son existence. U dédaigne toutes les preuves qu'on lui a enseignées au collège de la Flèche, brise avec la tradition, cherche des arguments nouveaux, et, selon sa propre méthode, ce qu'il demande à la métaphysique, c'est l'évidence. Là aussi il finit par la trouver pleine, entière, parfaite comme dans les mathématiques. La pensée peut tout mettre en question, tout, excepté elle-même. Celui qui douterait de tout ne peut au moins douter qu'il doute, c'est-à-dire qu'il pense, d'où il suit que la pensée ne peut se renier elle-même» car elle ne le ferait qu'avec
consiste que dans cette contemplation de la majesté divine, ainsi expëri mentons-nous dès maintenant qu'une semblal^e méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous foi! jouir du plus grand contentement que nous soyons capable de ressentir en cette vie. •
elie-méme. C'est là un cercle dont il est impossible au scepticisme le plus déterminé de sortir. Si je ne peux douter que je pense» je ne peux douter que j'existe en tant que pensée, et sous la forme la plus concise : je pense, donc je suis. Voilà le premier principe évident. Mais quel est le caractère de ma pensée? C'est d'être invisible, inétendue, simple. Nous voilà à la spiritualité de Tâme. Mais ma pensée n'est -elle pas aussi imparfaite et limitée? koi, qui existe par elle, ne saisie pas également imparfait et borné? Or cette idée claire et distincte de mon imperfection et de ma limitation m'élève invinciblement à la pensée de quelque chose de parfait et d'infini. J'ai beau faire, je ne peux avoir Tune de. ces idées sans l'autre. Et cette idée de quelque chose de parfait et d'infini, ai-je pu la fcmner avec les éléments bornés de mon intelligence? Évidemment non. Il fout donc qu'eUe me vieniie en dehors de moi ; et d'où peut-elle me venir» sinon de l'infini lui-même? Ainsi l'existence de Dieu se trouve établie, en ce que de cela seul que j'ai l'idée de Dieu, il s'ensuit qu'il existe» Rien de plus simple, rien de plus robuste contre le doute que cette démonstration. Et c'est le philosophe qui l'a si solid^nrat établie qui .chercherait, au dire de Pascal, à se passer de Dieu! Combien il est plus vrai de reprocher à Descartes, une fois en possession de cette vérité, d'avoir trop de hâte de s'en servir! Il se sert de Dieu avec excès, si Ton peut ainsi parler ; car il l'emploie à prouver l'existence des corps et à consacrer l'évidence. Il se presse de dire que ce Dieu parfait , Tauleur de ces ap-
parences qui nous font croire à Texistence des corps, ne peut vouloir nous tromper. Il n'y a donc en elles ni piège ni déception : ce qui paratt exister existe en effet, et Dieu nous est garant de la légitimité de notre persuasion naturelle. Sans doute on peut reprocher à Descartes cette imparfaite et d'ailleurs inutile démonstration de l'existence du monde ; mais elle ne s'en retourne pas moins contre l'accusation de Pascal. Est-ce là se passer de Dieu?
Veut- on ranger Pascal au nombre de ceux qui ont fait un crime à Descartes d'avoir contribué à affaiblir notre admiration pour la sagesse divine, en bannissant de la philosophie la recherche des causes finales? Ici encore nous trouverons sa critique en défaut. Descartes, en effet, n'a pas banni la recherche des causes finales de la philosophie en général , mais seulement de la philosophie naturelle, parce qu'une telle recherche peut égarer l'observation. En cela il a suivi Galilée et devancé Huygens et Newton. Ce n'est pas en invoquant les causes linales que la physique a fait des progrès si étonnants, que Descartes a découvert les deux lois de la réfraction et que Newton a tiré de la mécanique cartésienne le vrai système du monde. Si la méthode de Descartes a inauguré la vraie philosophie naturelle, c'est justement pour avoir renvoyé à la métaphysique la recherche des causes finales. Il est donc d'une évidente injustice de prétendre que Descartes ait effacé dans les cœurs le sentiment de la Providence divine, surtout lorsqu'on le voit rappeler à chaque page des Principes celui qui est la cause première de tout mouvement et dont la sagesse
et la toute-puissance se manifestent dans Tordre et dans les lois générales de Tunivers.
Dans les trois dernières parties des Principes, Descartes conçoit Dieu comme moteur de l^univers agissant sur Tétendue infinie. Lorsque Pascal se plaint que, dans ce système du monde, Descartes ait accordé â Dieu le moins possible, c'est-à-dire celte chiquenaude qui met l'univers en mouvement, il oublie un mystère antérieur où l'action de Dieu n*a pas été moins nécessaire, le mystère de la création. Pense-t-il que Descartes n'ait pas reconnu Dieu comme créateur? Sans doute Descartes n'a pas sondé ce problème redoutable ; mais dans ses écrits récemment publiés, je lis cette pensée qui suffirait toute seule à le justifier au besoin : « Tria mirabiliafecit Domiuus :res^a:m'Ai7o,liberumarbitrium et hominem deum*. » Ce n'est qu'après avoir créé le monde que Dieu divise la matière en trois sortes de parties, et lui communique une quantité fixe de mouvement. C'est alors que Dieu devient inutile, en ce sens qu'il n'agit plus que comme conservateur, et comme providence générale de l'univers. Pascal voudrait sans doute voir Dieu intervenir accidentellement dans le détail des choses, faire des miracles. Âh ! je conviens que Descartes a contribué plus que personne à jeter dans le monde l'idée de la permanence des lois de la nature ; et cela ne fait pas le compte du jansénisme.
Allons au fond de la pensée de Pascal. Il ne méprise
* CarU cogit. priv., 1619, p. 14. Édit. Foucher de Careil.
27a LE SCEI^TiCtSME
pas seulement la philosc^hie de Descartes, il méprise toute philosophie, il méprise même la science, même la géométrie^ Oui, le géomètre du calcul des probabilités et de la cycloïde méprise la géométrie ^ ! Toute science est iautile : Nous somme& dans ce monde pour souffrir, et il n'y a d^utUe que la souffrance dans Vattente de la mort. Yoilà où finalement il en veut Tenir. Je déplore cet égarement de la ferme raison de Pascal, troublée par les maxime de Jansénîus et de Saint- Gyran que j'accuse de nous l'avoir ravi ^. Je déplore qu'il ait rendu inutile le génie prodigieux que Dieu lui avait donné, non pour Tétouffer, mais pour le produire au grand jour, pour faire avancer les sciences et ouvrir à lesprit humain les voies nouvelles qu'il était appelé à
• * Voyez sa lettre à Fermât ; « Pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esprit, mais, en même temps, je la reconnais pour si inutile... )> Édit. 1819, Paris, tome IV, p. 392.
* Jansénius, dans VAtigustinuSt marque surtout la concupiscence parmi les effets de la chute, et il en distingue de trois sortes : «c Libido sentiendi, libido scieridiy libido excellendi : » a Celui à qui Dieu aura fait la grâce de la vaincre (la concupiscence de la chair), sera attaqué par une autre d'autant plus trompeuse qu'elle paraît plus honnête. C'est cette curiosité toujours inquiète qui a ëtë appelée de ce nom à cause du vain désir qu'elle a de savoir et qu'on a palliée du nom de science... De là sont venus le cirque et ramphilhéâtre... De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de coiinaitre^ et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement ; de là est venue cetto exécrable curiosité de l'art magique. » Passage cité par M. Sainte- Beuve comme un de ceux qui ont dû frapper l'esprit de Pascal. Port-Royal^ tome II» p. 476.
découvrir. Je prends contre lai la défense de la science, le parti de Descartes et de la philosophie, et je m'inscris en faux contre ses injustes griefs. Ou plutôt non, puisque sans les tourments de Pascal, nous n'aurions ni les Provinciales^ ni les Pensées.