‹ Le scepticisme. Aenésidème, Pascal, Kant: Études pour servir à l'histoire critique duChapitre 36 sur 41 · CARACTÈRE GÉNÉRAL DE LA PHILOSOPHIE DE KANT · texte numérisé non relu

CARACTÈRE GÉNÉRAL DE LA PHILOSOPHIE DE KANT

Le glorieux fondateur de la philosophie allemander Emmanuel Kant, est pèut*être la plus eitacte image el à coup sûr une des plus nobles et des plus pures de Tes* prit du dix-huitième siècle : siècle à la fois sceptique et croyant, naïf et rafBné, ironique et enthousiaste, qui a entassé ruines sur ruines avec une impitoyable rigueur et une sérénité merveilleuse, parce qu'il sentait en soi ce qui devait tout réparer, la force intérieure, la chaleur, la vie. En philosophie, le dix-huitième siècle

parait vouloir de tout point contredire le grand siècle qui l'avait précédé. Or, ce qui avait caractérisé Tépoque cartésienne, c'était un nombre infini de systèmes, de spéculations métaphysiques, où l'esprit nouveau déployait sa naissante fécondité. Au dix-huitième siècle, on affecte une aversion décidée pour la métaphysique, on veut en finir avec les systèmes. Tandis que les sages de rÉcosse les réprouvent au nom du sens commun, et Hume au nom de l'empirisme, tandis que Vollaire les perce des traits de son ironie, Kant^ plus grave que le redoutable moqueur, mais non plus indulgent, les cite au tribunal de sa critique, et prononce contre eux un arrêt qu'il croit sans appel.

Faisons toutefois ici une réserve nécessaire. Ce serait se former de Kant une idée fausse que de le confondre avec les interprètes consacrés du scepticisme, lesPyrrhon, les Montaigne, les Bayle. Si sa philosophie, prise à la rigueur, recèle le scepticisme, sa grande âme en fut toujours exemple. Comme le dix-huitième siôck, Kant a une foi : il croit fermement à la puissance et à la dignité de la raison; comme Montesquieu, comme Turgot, comme l'immortelle Constituante, il croit aux droits de l'homme; comme Reid et comme Rousseau, au devoir. Non, il n'était point sceptique, celui qui disait avec enthousiasme et avec grandeur : a Deux objets remplissent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : au-dessus de nous, le ciel étoile; au dedans, la loi morale, n

Ce ne sont pas là les élans fugitifs d'un superficiel enthousiasme ; mais Kant vivait au milieu du dix-huitième siècle, et l'œuvre de cet âge devait être une œuvre de renversement. Voilà pourquoi la foi reste comme ensevelie au dedans des âmes, tandis que le scepticisme éclate partout. Sa forme la plus générale et la plus sensible, c'est le mépris du passé. Les vastes conceptions d'un Aristote, d'unl)escartes, d'un Leibnitz, ont perdu tout prestige; on n'y voit guère que de brillants caprices de l'imagination, d'ingénieux romans dont s'est amusée la jeunesse de l'esprit humain en attendant l'âge des sérieux travaux. D'où vient cependant que la philosophie, depuis deux mille années, erre ainsi à l'aventure à la merci de ces rêveries stériles et changeantes qu'on appelle des systèmes de métaphysiques, alors que d'autres sciences déploient une activité si régulière en ses mouvements, si féconde en ses produits? Les mathématiques ont éminemment ce caractère. Elles changent et se renouvellent, il est vrai, mais pour s'accroître et s'enrichir sans cesse. Descartes a surpassé Euclide, et tous deux ont été surpassés par Newton { mais le calcul de l'infini n'a pas détruit l'analyse cartésienne, pas plus que celle-ci n'a renversé l'ancienne géométrie. En métaphysique, au contraire, les systèmes renversent les systèmes. Un philosophe ne peut croire qu'il a raison qu'à condition de condamner tous les autres à l'extravagance, et l'œuvre toujours reprise dans son entier est toujours à reprendre encore.

D'où vient cela? On ditque les philosophes manquent de méthode ; mais, si la philosophie a ses poêles ins-

pires, elle a aussi ses géomètres. Quel plus sévère génie que l'auteur de la Métaphysique? Quel plus niélhodique ouvrage que YÉthiqueii^ Spinoza? La cause, suivant Kant, est tout autrement radicale. Pour la pénétrer, il soumet à une analyse profonde la nalure intime des sciences* U remarque, et c'est pour lui un trait de lumière, que les mathématiques n'ont pas pour objet de connaître les choses en elles-mêmes, mais seu* lement de développer certaines notions inhérentes à Tesprit humain, les notions d'unité, de nombre, d'espace et autres semblables. Par exemple, la géométrie s'inquiète peu de l'essence des corps de la nature ; elle s'attache à la notion d'étendue, notion indépendante des sens, et sur ce fondement tout idéal, tout abstrait, elle développe la série de ses constructions et de ses théorèmes. L'objet du géomètre, ce n'est pas une essence, un être en soi, c'est une idée. De même l'algébriste ne s'intéresse en rien à ces objets changeants dont l'égalité n'est qu'apparente, dont l'unité est toute relative ; c'est la quantité idéale, le nombre abstrait, c'est-à-dire encore une idée, une notion, qui fait la matière de ses hautes combinaisons. Telle est, suivant Kaut, l'origine de la solidité, de la certitude des mathé* matiques.

Elles n'ont pas seules ce privilège : les sciences phy- . siques vantent avec raison leur exactitude, leur régulier développement; mais depuis quand ont-elles pris le rang élevé qu'elles occupent dans l'estime des hommes? Depuis que, se séparant de la métaphysique, elles ont abandonné la chimère d'une explication absolue des

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choses pour se réduire à Texpérience et au calcul, Texpérience qui recueille les faits, le calcul qui leur applique les lois de la pensée. La physique n'a rien à démêler avec Tessence impénétrable des choses. Les corps sont-ils ou non divisibles à Vinfini? Le monde a-t-il eu ou non un conunencement? Qu'importe à Galilée et à Torricelli? Ils laissent les docteurs de Técole argumenter pour ou contre ces fantômes opposés ; il leur suffit d'explorer la nature et de contempler les cieux.

Interrogeons l'histoire des sciences philosophiques elles-mêmes. Depuis Âristote, tout a changé en philosophie, une seule chose exceptée, la logique. Ainsi la métaphysique varie avec les systèmes ; la logique leur survit. Pourquoi cela? C'est que la logique ne s'occupe en aucune façon des objets de la pensée, mais seulement de la pensée elleHOOiême. Le premier qui s'est dit : Â quelles conditions la pensée peut-elle, en se développant, rester toujours d'accord avec ses propres lois? celui-là a créé la logique. Que sont devenues les entéléchies d'Aristote , et ses formes substantielles, et son premier ciel? VOrganon est resté ; il est resté avec V Histoire des animaux^ parce que deux choses seules restent dans les sciences : les faits de la nature visible et les lois de la pensée ' Cette idée fondamentale une fois conçue, on aperçoit à sa lumière les grandes lignes de l'entreprise philosophique de Kant. Il s'attache d'abord à ces hautes notions d'espace, de temps, d'unité» de cause, de substance, qui semblent emporter la pensée humaine

dans une région supérieure au monde visible, et développer devant, elle des perspectives infinies. Il souffle sur ces illusions, et, appliquant à nos plus sublimes conceptions rimpitoyable scalpel de son analyse, il prétend démontrer qu'elles sont absolument vides quand on les sépare de l'expérience, et n'ont d'autre usage que de la régler.

Voilà V Analytique, œuvre incomparable de pénétration, de sévérité, de finesse, et qui survivra au système ruineux qu'elle illustre et consacre, sans être capable de le soutenir.

La célèbre Dialectique sert de contre-épreuve à celte analyse. Nous trouvons ici lesplus redoutables machines que le scepticisme ait jamais remuées pour ébranler sur ses bases l'esprit humain. Bien des années ont passé sur la Critique de la raison pure, bien des sources nouvelles ont rajeuni Téternelle fécondité de la philosophie, mais je ne sais si les blessures qu'elle a reçues de la main de Kant sont encore bien guéries. Peut-être cette excessive timidité tant reprochée aux héritiers de l'école écossaise, aussi bien que cette ivresse spéculative qui emporte d'autres esprits dans la direction contraire, ont-elles une même origine, et c'est dans la dialectique Kantienne qu'il la faut aller chercher.

Kant se propose tour à tour les trois grands objets de la pensée : l'homme, la nature. Dieu. Étrange et désolant spectacle ! ce noble génie engage une latte acharnée contre les croyances les plus saintes et les plus solides qu'il ait été donné à l'homme d'at-

teindre. La simplicité de Tàme, sa personnalité, son immatérialité, gage ' de ses destinées immortelles, loutes ces vérités, trésor commun des pauvres d'esprit et des hautes intelligences, Kant les immole sans pitié. Il faut voir cet esprit si sain et si droit emprunter aux sophistes leurs armes les plus dangereuses, pour prouver tour à tour que le monde est fini dans Tespace et dans le temps, et qu'il est infini, qu'il a et qu'il n'a pas de parties indivisibles , qu'il suppose et qu'il exclut toute cause libre, -qu'il nécessite et qu'il repousse un être nécessaire. Pascal! que n'avez- vous entendu la voix du dialecticien deKœnigsbei^! Quelle n'eût pas été votre joie en contemplant cette superbe raison invinciblement froissée par ses propres armes, et F homme en révolte sanglante contre l'homme! Mais cette joie farouche est loin de l'âme de Kant. Après avoir tout détruit, il aspire à tout relever. La conscience morale, la notion du devoir, tel est le point fixe et inébranlable qui sert de base au nouveau Descartes.

Ici la Critique de la raison pure fait place à la Cri" tique de la raison pratique, Kant s'attache à l'idée du devoir et en présente une analyse d'une sévérité et d'une rigueur que ni l'antiquité ni le dix-septième siècle n'avaient connues , et qui depuis n'ont pas été surpassées. L'essence du devoir, c'est d'obliger, et cette obligation est évidente par soi, immédiate, absolue. Absolue, elle est universelle. De là cette belle formule de Kant : Agis de telle sorte que le motif de ton action puisse être élevé au* rang d'un principe universel de législation

morale. Nous voiei transportés dans un monife nonveau, non -seulement au- dessus de la région sensible, mais au-dessus même des idées de la raison pure, incapables de rien nous apprendre sur la réa* lité des choses. La raison pare neas présaitait la liberté, Tâme immortelle et Dien comiae de simples possibilités ; Tidée du dev(Hr les transforme en autant de dogmes désormais à Tabri de toute atteinte. Le devoir, en effet, suppose Taïaitonomie de la volonté. Tu dois, dit la raison, donc tu es libre. L'accord parfait de la raison et de la volonté, c'est la sainteté, le bonheur, d'un seul mot le souverain bien. Mais ni le bonheur ni la sainteté ne se peuveni réaliser en ce monde ; il faut à Têtre moral une destinée supérieure, il faut à celte destinée un arbitre suprémie, parfait dans son entendement et parfait dans sa volonté, architecte du monde moral, type de la sainteté, source du bien et dubonheur, en un mot Dieu»

Telle est dans son ensemble l'entreprise philosophique de Kant. Son premier défaut, le plus frappant de tous, celui qu'on a tant de fois et si justement signalé, c'est le défaut d'unité. La Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique ne forment pas une philosophie homogène, mais en quelque sorte deux philosophies distinctes et contraires, qu'aucun artifice de logique ou d'analyse ne saurait concilier. Ce n'est pas tout : Kant a composé une troisième critique, la Crttique du jugement, qui, en s'ajoutant aux deux autres par d'ingénieuses combinaisons, enrichit sans doute. mais aussi complique sa philosophie. Dans cet ouvrage

qa*une exacte et habile traduction '^ vient de donner à notre littérature philosophique, Kant développe, sur l'idée du beau, des vues originales et profondes qui sont devenues le fondement de toute restbétîque allemande, et rattache à cette idée essentielle de Tesprit humain une autre notion fondamentale, celle de finalité ou de cause finale qui tient une si grande place dans la science de la nature. A la rigueur, Testhétique de Kant qui n'attribue à ridée du beau aucune valeur objective est en parfaite harmonie avec l'esprit général du système; mais dans la théorie de la finalité on voit poindre des idées qui, bien faibles encore, dépassent déjà infiniment rhorizon de la philosophie critique : c'est, par exemple, l'idée de la nature conçue comme un vaste organisme où chaque série de phénomènes est une sorte de membre vivant qui concourt à l'harmonie et à la destination' de l'ensemble; c'est encore l'idée de l'union intime du mécanisme et du dynamisme au sein de l'univers : hautes et solides conceptions auxquelles Schelling a rendu un juste hommage et où il a loyalement reconnu les germes de sa propre philosophie.

Il n'en reste pas moins vrai que le premier comme le dernier mot de la doctrine de Kant, c'est la Critique de la raison pure. C'est l'œuvre capitale qui lui donne dans l'histoire du scepticisme une grande place après Carnéade, Pyrrhon, iEnésidème, après Pascal et Huei, Bayle et David Hume.

* Voyez Critique du jugement, suivie des Observations sur le beau et le sublime, par Emmanuel Kant, traduit de Tailemand par M. Jules Barni.

Quel a été le principal effort de ces maîtres da scepticisme, et de quoi sont remplis les ouvrages qu'ils nous ont laissés? Lisez les ^Académiques de Gicéron, les Hypoiyposes pyrrhoniennes de Sextus Empirions : méditez les Essais de Montaigne, les Pensées de Pasoal, ^ le livre de Huet de la Faiblesse de l'esprit humain^ le Dictionnaire historique et critique de Bayle. Parcourez, en un mot, tout Tarsenal de Técole sceptique : dans ces ouvrages si divers de forme, d'invention et de génie, que trouverez-vous d'uniforme et de constant? C'est le parti pris de mettre l'esprit humain en contradiction avec lui-même : tantôt on prétend prouver que nos diverses facultés intellectuelles se heurtent les unes contres les autres, l'expérience contre la raison, la raison contre l'expérience, et le raisonnement contre toutes deux; tantôt on nous montre nos facultés en lutte avec elles-mêmes, tel sens donnant un démenti à tel antre sens, et les mômes principes aboutissant aux conséquences les plus opposées; puis on passe de l'individu à l'espèce, et on retrouve encore ici la lutte des idées; on nous montre les générations présentes toujours prêtes à condamner à l'erreur celles qui ont précédé, sauf à subir à leur tour le même arrêt rendu par les générations futures. Bien plus, au sein d'une même époque, d'un même état social, éclate l'irréconciliable guerre des préjugés et des systèmes. En un mot, l'immense et désolant tableau des contradictions de la raison, voilà ce qui remplit les livres des sceptiques.

Mais, de l'aveu de tout le monde, l'homme qui a

donné à cette aotique stratégie du scepticisme une face toute nouvelle ; Tesprit grave et sévère qui, sans jamais déclamer, n^employant d'autres armes que l'analyse et la dialectique, a dressé contre la raison spéculative l'acte d'accusation le plus redoutable ; celui, enfin, qui a imprimé au doute moderne la précision, la rigueur et la régularité d'une science, c'est l'auteur de la Critique de la raison pure, ksoir affaire à lui, c'est avoir affaire au scepticisme en personne. Analyser et réfuter dans ses parties essentielles son erreur capitale, c'est ôter à la thèse sceptique l'appui le plus solide qu'elle ait jamais rencontré.

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