D\£MÉS1DÈME
le prix de son commentaire. Il faut remarquer aussi de quelle façon Sextus cite iBnésidôme ; b yip A?vy)(t(8*)jjLOç èv Ttô TSTipTW Twv Ou^pwveCwv X6ywv, alç tî^v aiTJ)v bizi^ Oeatv %a\ à%b vf^ç aèifiç oxsBbv SuviiJietôç Xé^ov èpana toicuTov. jEnésidëme examinait donc dans son ouvrage la même hypothèse que vient de discuter Sexlus, et Sextus, de son propre aveu, n'a fait que développer les idées d'^nésidème. Quelle est cette hypothèse? Sextus nous le dit ^ : si Ton soutient qu'il existe des signes, il faudra dire que le signe est chose sensible, apparente, afoSYjx^, çaivoiJiiv'*), ou chose intelligible et obscure, vo«)t^, à^Xoç. C'est la première hypothèsjB que Sextus discute en premier lieu, ou pour mieux dire, c'est celle qu'il emprunte d'abord à ^nésidème, comme il lui empruntera bientôt la seconde et comme il fera trèihvraisemblablement Targumentation tout entière.
Ainsi donc, tout en tenant compte du progrès que dut faire cette polémique contre la théorie des signes, depuis Jlnésidème qui parait en sivoir été le promoteur, jusqu'à Sextus, et en réservant aussi la part d'invention qui peut revenir à celui-ci, nous croyons avoir le droit de nous servir avec confiance, pour l'interprétation de notre fragment, soit de la discussion qui le précède, soit du commentaire qui le suit.
Maisrendotts-nouscompte d'abord, en quelques mots, de cette théorie des signes dont il faut bien retrouver k sens, aujourd'hui presque perdu, si ('on veut comprendre celui de l'argumentation d'iEnésidème.
» Aéh). Math. 252, B. - Cf. fyr. Hyp. lï. H ,
Toutes choses, suivant les Stoïciens, peuvent être classées, sous le point de vue de la connaissance humaine, en deux grandes catégories, les choses évidentes, xp6- 3Y)Xa; les choses obscures, S&qXa ^ Il fait j^ur, la même chose ne peut être vraie et fausse tout ensemble, voilà des choses évidentes. Tous les faits d*expérience immédiate et tous les premiers principes ont ce caractère. Le nombre des étoiles, les proportions d'un édifice qu'on aperçoit de loin à travers un nuage. Faction de rÊtre divin sur la nature et sur l'humanité, voilà trois choses obscures; mais d'une obscurité bien différente. La première est obscure absolument, xa- OflwraÇ ; elle échappe à toutes les prises de l'entendement. La seconde n'est obscure que par accident, icpb<; 3taip6v. La troisième est obscure de son essence, <p6<7et, mais une démonstration peut l'éclaircir.
Tout objet qui révèle un autre objet en étant le signe, oYjjietov *, il est clair que les choses évidentes n'ont pas besoin de signe, et que les choses absolument obscures n'en sauraient recevoir.
II n'y a donc que deux sortes de choses qui soient susceptibles d'un signe, celles dont l'obscurité est accidentelle, et celles qui, de leur nature, sont cachées à nos regards, sans y être entièrement inaccessibles^
Celles-ci nous sont révélées, suivant les Stoïciens, par des signes indicatifs, bri^^Xoi èvSetxTixct * ; celleslà par des signes purement commémoralifs, oTQixeîot
» Pyr. Hyp. II, 10. — Cf. Adi\ Math. 246.
» Phot. Bibl. 544. - Cf. Hyp. Pyr, 1. I.
» Adv. Math, 247, A. - Cf. Hyp, Pyr. 1. I. - Laert. IX, 13.
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uxoixvvjcjTtxoL Ainsi un portrait fidèle nous retracera rimage d'une personne absente ; un incendie caché se trahira par une épaisse fumée ; cette sorte de signes est fondée uniquement sur l'association des souvenirs. — Les signes indicatifs ont un autre principe et^ une portée scientifique tout autrement considérable. La définition révèle Tobjet défini ; les prémisses, la conséquence; l'effet, la cause; le corps, l'espace; .les mouvements du corps, l'existence de l'âme; l'ordre de l'univers, la providence de Dieu. L'âme, Dieu, l'espace, voilà desxxbjets obscurs de leur essence. Le corps qui se meut, l'harmonie universelle qui éclate, les astres qui roulent dans l'immensité, voilà les signes, oYjjjtëîct èvBetxTtTcc^, de ces grands objets.
Ces explications suffisent pour donner le sens de cette formule, un peu énigmatique au premier abord, de l'école Stoïcienne ^ :
« Le signe est une proposition simple, àÇ^wjxa, capable de servir d'antécédent à un (îu^;Y)î/.iJLévov régulier, et d'en révéler le conséquent. »
Le. au^;r^lJLlAévov des Stoïciens, c'est la réunion de deux propositions simples, dont la première, qui est l'antécédent, est la condition de la seconde, qui est le conséquent; par exemple : si le corps se meut, l'âme existe. Si l'univers est bien ordonné, il y a une Providence. Dans ces propositions conditionnelles, il est clair que l'ant écéde nt est fe signe du conséquent, mais sous la condition que le (ju^/r^p.|jLévov soit régulier, c'est-à-dire
^ Sexi. Pyr. Hyp. II, il. — Cf. Adv. Math. 246, 266.
t%^ LE SCEPTICISME
que la vérité du conséquent soit contenue dans celle de Tantécédent et puisse en être Jéduite en vertu d'un principe, ce qui eii^plique et tout h la fois justifie la formule des Stoïciens. .
Ondoitconcevoir maintenant commentée problème : à quelles conditions une démonstration est-elle légitime? peut être traduit ainsi dans la langue stoïcienne : ^ qufilles conditions un-au^jQ[À[xévov eslril régulier, byxiç ^? ^11 encore : à*quelles conditions un objet est-il le signe indicatif à'un autre objet ? de façon que la théorie de la démonstration et la dialectique to]it entière se résolvent pour les Stoïciens en une théorie des signes.
ïl n'est pas nécessaire d'entrer plus avant dans cette curieuse théorie. Nous en avons assez dit pour qu'on aperçoive nettement le sens et )a portée de Targumentatiqn d'^nésidème.
Des deux espèces de sigjpes, les signes commémoratifs et les signes indicatifs, ^Enésidème, avec toute son école, ne conteste pas l'existence des premiers et leur importance pratique ^, et cette copcession est parfaitcr nient d'accord avec l'esprit de toute sa doctrine. Pour iEnésidème, en effet, accorder la réalité des signes commémoratifs, c'est accorder seulement, si on nous permist ici ce langage, que lorsque deu:^ apparences subjectives, <patv6iJL€va, se reproduisent dans un ordre constant, l'une devient, de fait, le signe subjectif et l'avantcoureur de l'autre, par exemple : la fumée, du feu;
1 Sext..l. I.
« Sext. Adv. Math. 248, A. — Cf. Hyp. Pyr. pas. — Laert. IX,H.
B'i£N^SIDf:¥E. 1^7
réclajr, de la fpudre, etc. TâûMP^'ûtt-ûe^ supposera riea de plus, tant qu'on n'attribuera à la Imison des phénomènes observés aucune valeur absolue, iEnésir dème se gardera bien d'y contredire, et en cela il fera preuve tout ensemble de rigueur et de bonne foi ; mais dès qu il s'agit des signes indicatifs, l'affaire devient plus sérieuse. Accorder qu'il existe de tels signes, c'est accorder, par exemple^ que le corps est le $igne de r^me; l'prdre universel, de la Providence; la définition, du défini; les prédisses de la conséquence; c'est accorder en ui^ mot, qu entreleschosesily a desr^pppHs Décesss^ires et absolus, et dans l'esprit humain, toute une familier de procédés réguliers, capables de saisir Pt ^ de coordonner ces rapports. Un aveu semblable serait . précisément le désaveu le plus complet du scepticisme, ^nésidème Ta si |)ien senti qu'il n'a pas hésité à rejeter sans distinction tous les signes indicatifs comme autant de chimères de l'esprit dqgmatiste, et pour emprunter à Photius ^ les expressions mêmes de notr^ philosophe ; «j: On, n'attribue, dit-il, à ces signps une valeur absolue que par une inclination décevante et vide de la raison , i^iuaT^aQcm xev^ xpooicaO^^ tpÙ(; oioixé-
Voilà donc te langage, la définition, la démonstration, et en un sens, les premiers principes eux-mêmes renversés du même coup. Certes il est à regretter qu'après avoir retrouvé le point de vue général de l'argumentation d'Jlnésidëme contre leQ signes, mesuré sa
* Phot. mhl. 544. — Cf. Laert". IX, 11.
portée, et mis en évidence le lien logique qui la rattache à sa doctrine, on ne puisse, faute de textes, renouer la chaîne des arguments qui la composaient, et qu'on soit réduit à en rassembler à grand peine quelques anneaux.
L'argument en quelques lipes que nous avons recueilli dans le Upbq (AaOiQ{jLaTixo6ç, même éclairé par le commentaire qui le suit et la discussion qui le précède, ne nous donne qu une partie, et la plus faible sans doute, d'une seule des objections d'JËnésidéme. ' Il ouvrait en effet le débat par ce dilemme * : ou les signes sont choses sensibles, apparentes, aîaeYj-ci, xpéÎYjXa ; OU bien, ils sont intelligibles, obscurs, voYjTdt, . &âY)Xa. Or, chacune de ces hypothèses est absurde. Donc il n'y a pas de signes.
Les seuls arguments que nous puissions attribuer à iËnésidème avec certitude, ou du moins avec une juste vraisemblance, se rapportent exclusivement à la première hypothèse. Nous n'avons aucun témoignage authentique sur la seconde, pas plus que sur les autres parties de cette argumentation mutilée.
Nous n'insisterons pas longuement sur ce petit nombre de raisonnements sceptiques, quelquefois ingénieux, il est vrai^ mais quelquefois aussi voisins du sophisme, et toujours d'une importance fort secondaire. On les peut ramener à trois:
1® Si les signes avaient par eux-mêmes une valeur propre et absolue, toutes les intelligences les interpré-
r Sext. Adv. Math, 252, A. - Cf. 258, É; 264, C. — Cf. Hyp. Pyr. l. I.
D'iËNÉSlDÈME. ' \2d
teraient de même façon ' dans les mêmes circonstances. Or, quel est, entre les signes, celui qui satisfait à cette condition? Le langage? On ne cesse de disputer sur les mots. La déGnition? Il n'y a pas deux philosophes d'accord sur celle de Thomme. La démonstration? Elle est au service des causes les plus opposées. L'induction? Mais voici Érasislrate et Hiérophile qui ne peuvent s'entendre sur les symptômes de la maladie et de la santé. Tel navigateur redoute la tempête à Taspect des signes qui, pour un autre, présagent la sérénité. Ainsi donc, les signes ne sont que des apparences changeantes et fugitives^ destituées de tout caractère absolu.
— Je répondrai en deux mots à ^Enésidème : Vous démontrez à merveille que la raison humaine peut être infidèle à ses propres lois ; mais ce point n*èst pas contesté. Ce qu'il faudrait prouver, c'est que la raison développée suivant les lois qui la constituent, aboutit à se contredire. Et voilà ce que vous ne prouvez pas. Il y a de Terreur, dites-vous. Qui songe à le nier?
Vous ajoutez : L'erreur est inévitable. Prouvez-le. Ce mot même d'erreur que vous prononcez dépose contre vous. Il n'y a d'erreur possible que pour un être capable de vérité. Dans ce qui humilie le plus profondément l'homme, il y a donc quelque chose qui le relève ; et l'abaissement de notre intelligence témoigne encore de sa gi'andeur.
2** Le signe et la chose signifiée sont deux termes
i C'est l'argument cité textuellement par Sextus> et qu'il oom^ mente avec étendue.
lâO * LE SCEt^tiCISME
Corrélatifs. Ils ne peuvent donc être pensés l'un sans Tailtre; Maià si la fchosè ftigtiifiée est pensée eu même temps ijue le signe, elle u'a plus besoin de signe pour être connue. Le signé cessé donc d'être lui-tnême.
Ceci s'applique au rapport des prémisses à la conséquence. Ces deux choses sottt corrélatives , par suite, simultanées (^ans la petisée ; et partant, la conséquence ne dérive plus des prémifeôes, et les prémisses ne conduisent plus à la conséquence.
— Cet argument' est ÙU put sophisme que la distinction la plus simple résout aisément. Je pel-çois uh certain corps, et aussitôt û^vès, ma râisoli conçi9it l'espace où il est contenu, et l'espace infini dont ce premier espace n'est qu'uti point. Voilà comment le corps devietit pour moi le Signe révélateur de l'espace ab- Sblu. Mais je n'ai pa& commencé par connaître le ëdr^s éti tant qu'il se rapporte à l'espace. J'ai d'abord Jierlçtt le corps, etl tant que corps, puis l'espace ; et le cdrt)s il'est devenu lé signe de l'espace qu'après que la pi'emière intuition a suscité en moi la seconde.
De tûême, on ne conçoit pas primitivement les prémisses d'un raisonnement comme prémisses, et la conclusion Comme conclusion. La conclusion n'est d'abord qu'uilë question: Mais aussitôt qu'on en rapproche les î^rémlsses, elle se tranforme en conséquence. Et c'est là la démbhsiratitin.
3** A celui qui conteste l'existence des signes et de la démonstration, on ne peut la prouver que par des signes et d(3s démonstrations. Chaque preuve est donc une pétition de principe.
D'iflNÉSlDÈMË. 131
^- On reconnatt ici, quoique sous une forme nouyelle^ Tobjection déjà discutée contre la légitimité de là raison. Un seul mot résumera tiotre première réponse : Oui, sans doute, il est absurde de démontrer la légitimité de la démonstration; mais il est une absurdité qui va de pair avec celle-là et doit partager la même fortune : c'est de conclure l'incertitude de la démonstration , c'est-à-dire, l'incertitude de ce principe : Deux choses égales à une troisième sont égales entr'elles, de l'impossibilité de le déniontrer.
On pourrait être tenté d'ajouter qu'il est contradictoire de faire une démonstration pour établir qu'il n'y a pas de démonstration. Mais cela est superflu. iEnésidème est allé au-devant de cette réponse, et il l'a si bien reconnue comme excellente qu'il l'a opposée à ses propres arguments, afin d'aboutir finalement au scepticisme absolu.
Je prouve très-bien, dit-il, qu'il n'y a ni signes, ni démonstrations. On me prouve également bien qu'il est absurde de les nier. Cette contradiction me jette dans une irrémédiable incertitude. Mais comme elle me délivre en même temps des anxiétés de la recherche philosophique , je me trouve assez dédommagé de mon ignorance par la sérénité qui en est le prix.
Tel est le dernier mot d'iEnésidème sur les questions logiques. Son argumentation contre le critérium attaquait la raison de son principe ; celle que nous venons d'examiner tend à frapper d'incertitude le système entier et ses développements; toutes deux égale-
U2 Lli: SCEPTICISME D'il!:NÉSlDÈME.
ment conséquentes à la pensée fondamentale de l'èxoxVi; toutes deux remarquables à des degrés divers par leur sérieux caractère, aussi bien que par la rigueur logique qui les enchaîne lune à Tautre ; mais toutes deux au fond également impuissantes contre un dogmatisme sage, éclairé par ses propres erreurs, et qui sait que la véritable force de la raison, c'est de reconnaître et de respecter ses limites.