PREMIER ARGUMENT
Cet argument comprend la discussion de quatre hypothèses :
1"*® e^ 2"*° hypothèses : Le corporel cause du corporel. . ^incorporel cause de rincorporel.
Preuve générale contre ces deux hypothèses. — Si A était cause de B, il le produirait, ou en demeurant en soi, ou en s'unissant ^ G. Or, s'il demeurait en soi, il ne produirait rien qiîi différât de soi-même. Car supposez qu'une unité A pût causer une dualité AB, chacun des éléments de cette dualité causerait une dualité nouvelle, et ainsi à Tinfini. — Si au contraire A produisait B en s'unissant à G, alors l'union de C avec Tun quelconque des deux autres termes en pourrait produire un quatrième , puis un cinquième , et ainsi encore à rinfini.
Preuve spéciale contre la 2"'' hypothèse. L'incorporel est intangible; il ne peut donc agir ni pâtir en aucune façon.
3iDe ^f 4me hypothèses : Le corporel cause de l'incorporel. L'incorporel cause du corporel.
Ces deux hypothèses sont absurdes. Car le corporel n'est pas contenu dans la nature de l'incorporel et réciproquement. Ou bien, si l'un est contenu dans l'au-
avec des objections tout à fait analogues. Voir Sext. Hyp. Pyr, Liv.lII, ch. 2 ei3.
ire, il n'est donc pas produit par lui, puisqu'il existe déjà. Donc aucune cause n'est possible.
Dans cette première série d'arguments, deux points méritent seuls un examen attentif. I. La multiplicité ne peflt sortir de l'unité, suivant iEnésidème, ce qui renverse les deux premières hypothèses (et il aurait dû ajouter, toutes les hypothèses possibles). IL Une cause ne peut produire que ce qui est contenu dans sa nature ; voilà pour les deux dernières hypothèses.
iEnésidème, à la vérité, emploie un argument particulier contre là seconde hypothèse; mais ce n'est qu'un paralogisme assez grossier qui ne peut nous arrêter longtemps. L'incorporel, dit-il, est intangible. Donc il ne peut ni agir, ni pâtir. Raisonner ainsi, c'est supposer cette majeure : une cause ne peut agir que par contact. Or, qui accorde cette majeure? Personne, que je sache, excepté les matérialistes, c'est-à-dire, les philosophes qui font profession de ne rien admettre qui ne soit corporel. J'avoue qu'il n'est pas malaisé de prouver l'impossibilité des choses corporelles à qui la reconnaît en principe. Arrivons aux arguments sérieux.
L iEnésidème oppose ce dilemme aux dogmatistes : Ou la cause demeure en soi pour produire son effet, ou elle s'unit à un second terme. La question nous semble bien posée. Deux systèmes en effet partagent les philosophes sur le grave problème du mode d'action des causes. Les uns pensent qu'une cause ne peut agir sans
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quelque objet extérieur auquel s'applique son action. Une bille fait mouvoir par le choc une autre bille, voilà le type de la causalité. Ce point de vue est celui des philosophes physiciens et de la plupart des matérialistes. Suivant d'autres philosophes, une cause n'a besoin pour agir que d'elle seule, c'est-à-dire, de la force qui lui est propre. C'est ainsi que dans le phénomène de la réflexion, le moi, tout en déployant avec énergie son activité, ne l'applique alors qu'à lui-même. Toutes les autres causes, fussent-elles privées d'intelligence et / de sentiment, peuvent être conçues à l'image de cellelà. On reconnaît ici le point de vue de la monadologie ei de toute la mélaphysiquê de Leibnitz.
Diins le premîfîr .«^vf^if^me, l'action de la cause est en quelque sorlp exUh'ieure, et il semble qu'elle puisse ('tre aisi^mcnt repi'ésenlée aux sens et à l'imagination, fxpHcari inmginabiliter, comme dit Leibnitz ^ Cettr action est tout inlerne âW contraire, dans le second syg tèrae, Myis si elle érbappè aux sens, elle se fait concevoir dislinclement, distincte intelligi^ m sein de nousmêmes par la plus immtMiate aperceplion.
Plaçous-noiis tour a lour aveciEnésidèmeà ces deux points dn vue. Si ]a raiise demeure en soi, dit-il, elle ne pourra donner qu'elle-même, et par conséquent, ne produira rien. De quelle cause s'agit-il ici , je le demande? D'une cause inerte, destituée par hypothèse de toute énergie intérieure? Cette cause est assurément une contradiction dans les termes. Mais qui fait une
J Opéra Leibn. Ed. Dutens. Tom. IF, 2*^ partie, p. 49. De ip^a natura aive de vi imita, § 7.
supposition aussi étrange? Ce n'est pas nous, mais bicri iEnésidème. Nous supposons, nous, une cause qui demeure en soi, il est vrai, mais qui dans son indépendance de tout terme extérieur, reste une véritable cause, c'est-à-dire, un principe de vie, un principe riche de tout un ordre de développements internes, et capable.de les faire passer de la puissance à Tacle par la vertu de sa fécondité propre. Un tel principe, s'il existe, se développera par la condition même de sa nature, et ses effets seront parfaitement distincts de luimême, quoiqu'ils n'en soient pas séparés. Yoilà notre hypothèse, celle qu'il faut combattre et non pas une autre. Mais pourquoi parler d'hypothèse ? Est-ce vraiment une supposition gratuite que l'existence d'une cause, féconde sans sortir d'elle-même ? N'est-ce pas pour Thomme le fait le plus certain, le plus simple, le plus intime, le fait même de son existence morale? Le moi nous est donné à chaque instant comme une cause. Bien plus, il est la source et le type de toute idée de causalité. Or, n'est-il pas vrai que souvent (un disciple de Leibnitz dirait toujours) cetle cause demeure en soi et n'agit que sur soi-même? Quand notre âme, agitée par une passion violente, lutte pour se contenir, qui pourrait dire que cet effort interne, qui souvent nous coûte si cher, ce nisus à chaque instant renouvelé, n'est pas une production, une c«?^5«^207i véritable? La conscience parlfi ici plus haut que tous les raisonnements.
iEnésidème ne l'avait pas consultée, sans doute. Au lieu d'observer la nature, il raisonne sur des abstractions. Il est absurde, dit-il, qif'une unité A produise
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une autre unilé B. Oui certes, cela est absurde, si vous parlez d'une unité abstraite, comme celle des mathématiques; il est trop clair qu'une telle unité ne se multipliera jamais elle-même. Mais il n'est pas question ici d'une unité stérile ni d'une multiplication arithmétique; il est question d'une exertion de force. Nous n'avons pas affaire à des termes abstraits, h des chiffres; mais à des causes réelles, à des unités vivantes. Et quand nous supposons qu'une force entre en action, il ne faut pas dire qu'une unité devient deux unités, trois unités. Il faut dire qu'un principe simple, mais fécond, tire de soi ce qu'il contenait en germe; il faut dire que l'unité se développe en multiplicité, de façon que cette multiplicité n'est au fond que l'unité développée, et que cette unité ne peut être séparée, quoiqu'elle s'en distingue, de la multiplicité qu'elle produit.
Les véritables unités, dit supérieurement Leibnitz, ne sont pas des points mathématiques, ni des atomes de matière, à la façon d'Épicure ; pures abstractions de l'esprit humain. Ce sont des atomes de substa72C€jeiipouY ainsi dire, des points métaphysiques ioués d'activité*; simplicités fécondes , imités de substances mais virtuellement infinies, par la multitude de leurs modifications, centres qui expriment une conférence infinie ^.
Voilà, dans sa pureté, la notion de cause qu'^Enésidème a totalement méconnue, substituant sans cesse
* Leibnit. 0pp. Ed. Erdmann. Pars I, p. 126. Sj/stème nouveau de laNat. et de la Commun, des Substances.
* Rôpl. de Leibn. à Bayle. Rec. de Des Maiz, t. II, p. 438.
aux causes réelles des termes abstraits et immobiles, et résolvant ainsi la question par la question.
La même confusion revient encore, quand il examine si la cause peut produire quelque effet, en agissant sur un terme extérieur. Il y avait ici matière à de graves objections. iEnésidème se borne à dire que si A produisait B en s'unissanl à G, il n'y aurait pas de raison pour que l'union de G avec B ne donnât D et ainsi à l'infini. Supposez en effet deux unités abstraites, ou môme deux unités matérielles analogues aux atomes d'Épicure, ^Enésidème a raison. Mais laissez décote les abstractions mathématiques et les chimères d'une métaphysique matérialiste, mettez en présence deux forces véritables, on aura à prouver non pas que deux unités sont incapables d'en produire trois, mais que le développement d'une certaine force ne peut avoir pour condition Vaction d'une autre force, ce qui est parfaitement différent. iEnésidème, cette fois encore, résout donc la question par la question, et en définitive, son dilemme contre les causes n'est qu'une double pétition de principe.
IL Voyons s'il raisonne mieux contre ses deux dernières hypothèses : le corporel cause de l'incorporel, et l'incorporel cause du corporel.
Disons d'abord qu'il choisit cette fois son terrain' en habile homme, et porte jrj controverse sur les problèmes les plus embarrassés de la métaphysique. Il ne s'agit en effet de rien mûins que de savoir si une substance corporelle peut agir sur une stfbstance spirituelle et réciproquemenl. Toute la question de la communication
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des substances est là. Ce n'est pas tout; iËnésidème soulève une question plus épineuse encore, s'il est possible, quand il demande si un être incorporel peut produire un corps. Je ne parle pas de la question inverse, si un corps est capable de produire un esprit ; caK il en coûtais peu aux métaphysiciens de consentir sans discussion à la négative. Mais le débat devient Irès-sétimx quand on recherche comment une substance matérielle peut être l'ouvrage d'un principe immatériel. C'est ici le côté le plus obscur de l'obscur problème de la création. Certes, il faut l'avouer avec humilité, s'il était nécessaire d'expliquer complètement la communication des substances et la création pour répondre aux objections d'iEnésidème, elles pourraient attendre longtemps une solution. Que possède en effet la philosophie sur ces mystères de la métaphysique? Des hypothèses de génie? Oui sans doute, et en abondance. Mais cette abondance même accuse sa stérilité en fait de solutions définitives.
Est-ce à dire qu'il faille nier la possibilité de l'action de l'esprit sur la matière et de la matière sur l'esprit, parce que nous ne la comprenons pas? Mais comprenons-nous mieux au fond l'action d'un corps sur un autre corps, d'une âme sur une autre âme? En général, l'influence d'une substance sur dés substances étrangères n'est-elle pas une énigme dont la nature nous cache le secret? Jugerons-nouB de sa puissance par notre faiblesse?
J'en dis autant, non pas du fait môme de la création de la matière, mais de l'impénétrable comment de cette création. Il n'y a rien à conclure de notre ignorance
sur cet objet, sinon que Tessence des choses nous surpasse infiniment. A moins qu'on ne dise, en prenant le parti contraire , que l'intelligence humaine est la mesure de rintelligible, en d'autres termes, que l'homme sait lout, comprend tout et ne peut rien ignorer, dogmatisme énorme qui dans la bouche d'un sceptique serait le comble de Texlravagance.
Si donc iEnésidèrae veut établir l'impossibilité de l'action réciproque et de la création des substances, il faut qu'il articule des preuves directes. Voyons ces preuves.
Une cause, dit-il, ne peut produire que ce qui est contenu dans sa nature. Or, le corporel n'est pas contenu dans la nature de l'incorporel et réciproquement. Donc, etc.
Il faut fixer d'abord avec précision le sens du principe qu'on invoque ici. J'ai peine à croire qu'iEnésidème ait voulu prétendre qu'une cause n'est capable de produire que ce qui déjà existe en elle, comme une de ses parties ou qualités, ce principe étant une contradiction dans les termes. Ce qu'il a pu raisonnablement vouloir dire, c'est que l'effet, pour être produit, doit exister en puissance dans la cause. Mais alors, quand il ajoute que si l'effet existe dans la cause , il n'est donc pas produit par elle, puisqu'il existe déjà, je ne vois là qu'une confusion sophistique de l'existence virtuelle et de l'existence réelle, à peine voilée par une sorte- de jeu de mots. Je pense que si l'on dégage le principe d'iEnésidèi^e de toute argutie verbale , ce principe signifie au fond que l'effet et la cause doivent être deux
D'iENÉSIDÈME. / ICI
choses de nature homogène, et contenues dans la même espèce. Or, je dis qu'il est téméraire de s'appuyer sur un tel principe sans l'avoir démontré ; et ce principe même, je le nie positivement.
Qu'il ne puisse y avoir dans J'effet rien de plus que dans la cause, que certains caractères d'une cause doivent se reconnaître dans ses effets, en un mot, qu'il existe une correspondance et une proportion nécessaires entre ces deux choses, c'est ce que nous ne songeons pas à contestée Mais il y a loin de là à l'absolue homogénéité.
Un jQhevaLne produira pas un arbre-, dit iEnésid ème, mais bien un animal de son espèce. Gela n'est pas douteux. Mais qui m'assure que les lois de la génération des corps organisés soient les lois universelles de la causalité? Et puis cette génération n'est pas une véritable production , une causation , au sens métaphysique de ce mot , mais une transformation organique dont les conditions internes sont profondément inconnues.
Mais lî conscience va nous fournir des preuves plus . directes. C'est là qu'est la source de la notion de cause. | C'est toujours là qu'il faut en revenir en fait de causalité. Or, les actes que produit sans relâche la cause personnelle, le moi, ne sont-ils pas multiples et variables de leur nature? Et quels sont les caractères de leur principe? Ce sont les caractères directement opposés à la variabilité et à la multiplicité, savoir l'identité et l'unité, attributs constitutifs de la personne. Se peutil trouver une preuve plus décisive. qu'entre la cause
et l'effet, Thomogéoéité n'est point une condition né* cessaire?
De la cause imparfaite que nous sommes , élevonsnous à la cause suprême qu'adore le genre humain. Je ne cherche pas en ce moment si celte cause existe réellement. Je me borne à constater que le genre humain la conçoit. Or , le genre humain conçoit en même temps, sans aucun doute, que les œuvres du divin Ouvrier doivent porter la trace de sa parfaite sagesse. Mais cette harmonie de l'univers avec son pjincipe impliqa€>-t-ejîe leur homogénéité? Elle l'exclut tout au contraire. Tout homme conçoit en effet la cause première comme nécessaire et éternelle, l'effet comme contingent et périssable ; l'artiste, comme absolument parfait, l'ouvrage comme doué d'une perfection relative qui enveloppe une nécessaire imperfection. Qu'^Enésidéme conteste maintenant tant qu'il voudra la possibilité ou la réalité de la cause suprême , toujours est-il que son principe sur l'homogénéité de la cause et de l'effet est démontré contraire à la conscience individuelle et à la foi du genre humain.
Je conclus que si l'action réciproque de deux substances héjérogènes , et la création de la matière sont deux choses très-difficiles à comprendre, je dirai plus, deux choses impénétrables, nul n'a le droit de soutenir que ce soient des choses impossibles. Les hautes difficultés de ces deux problèmes, nous l'avouons aisément, restent donc , après ce court débat , dans toute leur force; mais si l'argumentation d'^Enésidètne a perdu la sienne, ce résultat nous suffit.
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