CARACTÈRE GÉNÉRAL DE LA PHILOSOPHIE DE KANT
Le glorieux fondateur de la philosophie allemande, Emmanuel Kant, est peut-être la plus exacte image et à coup sûr, une des plus nobles et des plus pures de Tesprit du dix-huitième siècle : siècle à la fois sceptique et croyant, naïf et raifiné, ironique et enthousiaste, qui a entassé ruines sur ruines avec une impitoyable rigueur et une sérénité merveilleuse, parce qu'il sentait en soi ce qui devait tout réparer, la force intérieure, la chaleur, la vie. En philosophie, le dix-huitième siècle
paraît vouloir de tout point contredire le grand siècle qui l'avait précédé. Or, ce qui avait caractérisé l'époque cartésienne, c'était un nombre infini de systèmes, dé spéculations métaphysiques, où l'esprit nouveau déployait sa naissante fécondité. Au dix-huitième siècle, on affecle une aversion décidée pour la métaphysique, on veut en finir avec les systèmes. Tandis que les sages de rÉcosse les réprouvent au nom du sens commun, et < Hume au nom de l'empirisme, tandis que Voltaire les perce des traits de son ironie, Kant, plus grave que le redoutable moqueur, mais non plus indulgent, les cite au tribunal de sa critique, et pronofice contre eux un arrêt qu'il croit sans appel.
Faisons toutefois ici une réserve nécessaire. Ce serait se former de Eant une idée fausse que de le confondre avec les interprètes consacrés du scepticisme, lesPyrrhon, les Montaigne, les Bayle. Si sa philosophie, prise à la rigueur, recèle le scepticisme, sa grande âme en fut toujours exempte. Comme le dix-huitième siècle, Kant a une foi : il croit fermement à la puissance et à la dignité de la raison; comme Montesquieu, comme Turgot, comme l'immortelle Constituante, il croit aux droits de l'homme; comme Reid et comme Rousseau, au devoir. Non, il n'était point sceptique, celui qui disait avec enthousiasme et avec grandeur : c< Deux objets remplissent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à mespre que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : au-dessus de nous, le ciel étoile; au dedans, la loi morale. »
Ce ne sont pas là les élans fugitifs d'un superficiel enthousiasme ; mais Kant vivait au milieu du dix-huitième siècle, et l'œuvre de cet âge devait être une œuvre de reaversement. Voilà pourquoi la foi reste comme ensevelie au dedans des âmes, tandis que le scepticisme éclate partout. Sa forme la plus générale et la plus sensible, c'est le mépris du passé. Les vastes conceptions d'un Aristote, d'un Descartes, d'un Leibnitz, ont perdu tout prestige; on n'y voit guère que de brillants caprices de l'imagination, d'ingénieux romans dont s'est amusée la jeunesse de l'esprit humain en attendant l'âge des sérieux travaux. D'où vient cependant que la philosophie, depuis deux mille années, erre ainsi à l'aventure à la merci de ces rêveries stériles et changeantes qu'on appelle des systèmes de métaphysiques, alors que d'autres sciences déploient une activité si régulière en ses mouvements, si féconde en ses produits? Les mathématiques ont éminemment ce caractère. Elles changent et se renouvellent, il est vrai, mais pour s'accroître et s'enrichir sans cesse. Descartes a surpassé Euclide, et tous deux ont été surpassés par Newton ; mais le calcul de l'infini n'a pas détruit l'analyse cartésienne, pas plus que celle-ci n'a renversé lancienne géométrie. En métaphysique, au contraire, les systèmes renversent les systèmes. Un philosophe ne peut croire qu'il a raison qu'à condition de condamner tous les autres à l'extravagance, et l'œuvre toujours reprise dans son entier est toujours à reprendre encore.
D'où vient cela? On dit que les philosophes manquent de méthode ; mais, si la philosophie a ses poêles ins-
pires, elle a aussi ses géomètres. Quel plus sévère génie queTauteurde la Métaphysique? Quel plusmélhodique ouvrage que V Éthique àA Spinoza? La cause , suivant Kant, est tout autrement radicale. Pour la pénétrer, il soumet à une analyse profonde la nature intime des sciences. Il remarque, et c'est pour lui un trait de lumière, que les mathématiques n'ont pas pour objet de connaître les choses en elles-mêmes, mais seulement de développer certaines notions inhérentes à Tesprit humain, les notions d'unité, dénombre, d'espace et autres semblables. Par exemple, la géométrie s'inquiète peu de l'essence des corps de la nature ; elle s'attache à la notion d'étendue, notion indépenâanle des sens, et sur ce fondement tout idéal, tout abstrait, elle développe la série de ses constructions et de ses théorèmes. L'objet du géomètre, ce n'est pas nue essence, un être en soi, c'est une idée. De même l'algébriste ne s'intéresse en rien à ces objets changeants dont ri^galitL- n'csl qu'apparente, dont l'unité est toute relative; c'est la quantité idéale, le nombre abstrait, c'est-à-dire encore une idée, une notion, qui fait la malièro de ses hautes combinaisons. Telle est, suivant Kant. rorijjine de la solidité, de la certitude des mathématiques.
Elles n'ont pas seules ce privilège : les sciences physiques vantent avec raison leur exactitude, leur régulier développement; mais depuis quand ont-elles pris le rang élevé qu'elles occupent dans l'estime des hommes? Depuis que, se séparant de la métaphysique, elles ont abandonné la chimère d'une explication absoluei des
choses pour se réduire à rexpérience ei au eakul^t. Pexpérience qui recueille les faits, le calcul qui leur applique les lois de la pensée. La plivsiqne n'a rien à démêler avec T^ssence impéuétrable de» (:liQse$. Les corps sont-ils ou non divisibles à Tin liai? Le monde a-t-il eu ou non un commencement? Qu'importe h Galilée et à Torricelli? Ils laissent les docteurs de l'école argumenter pour ou contre ces fantômes opposés; il leur suflSt d'explorer la nature et de contempler les cieux.
Interrogeons l'histoire des sciences philosophiques elles-mêmes. Depuis Aristote, tout a changé en philosophie, une seule chose exceptée, la logique. Ainsi la métaphysique varie avec les systèmes ; la logique leur survit. Pourquoi cela? C'est que la logique ne s'occupe en aucune façon des objets de la pensée, mais seulement de la pensée elle-même. Le premier qui s'est dit : A quelles conditions la pensée peut-elle, en se développant, rester toujours d'accord avec ses propres lois? celui-là a créé la logique. Que sont devenues les entéléchies d'Aristote , et ses formes substantielles, et son premier ciel? UOrganon est resté ; il est resté avec YHistoire des animaux^ parce que deux choses seules restent dans les sciences : les faits de la nature visible et les lois de la pensée
Cette idée fondamentale une fois conçue, on aperçoit à sa lumière les grandes lignes de l'entreprise philosophique de Kant. Il s'attache d'abord à ces hautes notions d'espace, de temps, d'unité, de cause, de substance, qui semblent emporter la pensée humaine
dans une région supérieure au monde visible, et développer devant elle des perspectives infinies. II souffle sur ces illusions, et, appliquant à nos plus sublimes conceptions l'impitoyable scalpel de son analyse, il prétend démontrer qu'elles sont absolument vides quand on les sépare de l'expérience, et n'ont d'autre usage que de la régler.
Voilà V Analytique, œuvre incomparable de pénétration, de sévérité, de finesse, et qui survivra au système ruineux qu'elle illustre et consacre, sans être capable de le soutenir.
La célèbre Dialectique sert de contre-épreuve à cette analyse. Nous trouvons ici lesplus redoutables machines que le scepticisme ait jamais remuées pour ébranler sur ses bases l'esprit humain. Bien des années ont passé sur la Critique de la raison pure, bien des sources nouvelles ont rajeuni réternelle fécondité de la philosophie, mais je ne sais si les blessures qu'elle a reçues de la main de Kant sont encore bien guéries. Peut-être cette excessive timidité tant reprochée aux héritiers de l'école écossaise, aussi bien que cette ivresse spéculative qui emporte d'autres esprits dans la direction contraire, ont-elles une même origine, et c'est dans ja dialectique Kantienne qu'il la faut aller cliercher.
Kant se propose tour à tour les trois grands objets de la pensée : l'homme, la nature. Dieu. Étrange et désolant spectacle ! ce noble génie engage une lutte acharnée contre les croyances les plus saintes et les plus solides qu'il ait été donné à l'homme d'at-
teindre. La simplicité de Tâme, sa personnalité, son immatérialité, gage ' de ses destinées immortelles, toutes ces vérités, trésor commun des pauvres d'esprit et des hautes intelligences, Kant les immole sans pitié. Il faut voir cet esprit si sain et si droit emprunter aux sophistes leurs armes les plus dangereuses, pour prouver tour à tour que le monde est fini dans l'espace et dans le temps, et qu'il est infini, qu'il a et qu'il n'a pas de parties indivisibles, qu'il suppose et qu'il exclut toute cause libre, qu'il nécessite et qu'il repousse up être nécessaire. Pascal! que n'avez- vous entendu la "voix du dialecticien deKœnigsberg! Quelle n'eût pas été votre joie en contemplant celte superbe raison invinciblement froissée par ses propres armes, et F homme en révolte sanglante contre f homme! Mais cette joie farouche est loin de l'âme de Kant. Après avoir tout détruit, il aspire à tout relever. La conscience morale, la notion du devoir, tel est le point fixe et inébranlable qui sert de base au nouveau Descartes.
Ici la Critique de la raison pure fait place à la Critique de la raison pratique. Kant s'attache à l'idée du devoir et en présente une analyse d'une sévérité et d'une rigueur que ni l'antiquité ni le dix-septième siècle n'avaient connues, et qui depuis n'ont pas été surpassées. , L'essence du devoir, c'est d'obliger, et cette obligation est évidente par soi, immédiate, absolue. Absolue, elle est universelle. De là cette belle formule de Kant : Agis de telle sorlç que le motif de ton action puisse être élevé au rang d'un principe universel de législation
morale. Nous voici transportés dans un monde nouveau, non -seulement au-dessus de la région sensible, mais au-dessus même des tdées de la raison pure, incapables de rien nous apprendre sur la réalité des choses. La raison puie nous présentait la liberté, Tâme immortelle et Dieu comme de simple» possibilités ; Tidée^ du devoir les transforme en autant de dogmes désormais^ à l'abri de toute atteinte. Le devoir, en effet, suppose l'autonomie de la volonté. Tu dois, dit la raison, donc tu es libre. L'accord parfait de la raison et de la voJonté, c'est la sainteté, le bonheur, d'un seul mot le souverain bien. Mais ni le bonheur ni la sainteté ne se peuven* réaliser en ce mionde ; il faut à l'être moral une destinée supérieure» il faut à celte destinée un arbitre suprême, parfait dans son entendement et parfait dans sa volonté, architecte du liionde moral, type de la sainteté, source du bien et du bonheur, en un mot Dieu,
Telle csl dans son ensemble l'entreprise philosophique de KaoL Son premier défaut, le plus frappant de tous, celui qu'on a tant de fois et si justement signalé, c'est le défaut d'uni lé, La Cri tique de la raison pure et la Critique de la raison pratique ne forment pas une philosophie lioroogène, mais en quelque sorte deux philosophies distinctes cl contraires, qu'aucun artifice de logique ou d analyse ne saurait concilier. Ce n'est pas tout ; Kanï a composé une troisième critique, la Critique du jugement^ qui, en s'ajoutant aux deux autres par d'ingénieuses combinaisons, enrichit sans doute, mais aussi complique sa philosophie. Dans cet ouvrage
•qu'une exacte et habile traduction * vient de donner à notre littérature philosophique, Kant développe, sur ridée du beau, des vues originales et profondes qui sont •devenues le fondement de toute l'esthétique allemande, ^t rattache à cette idée essentielle de l'esprit humain une autre notion fondamentale, celle de finalité ou de <;ause finale qui tient une si grande place dans la science ûe la nature. A la rigueur, l'esthétique de Kant qui n'attribue à l'idée du beau aucune valeur objective est en parfaite harmonie avec l'esprit général du système; mais dans la théorie de la finalité on voit poindre des idées qui, bien faibles encore, dépassent déjà infiniment l'horizon de la philosophie critique : c'est, par «xemple, l'idée de la nature conçue comme un vaste organisme où chaque série de phénomènes est une sorte de membre vivant qui concourt à l'harmonie et à la destination de l'ensemble; c'est encore l'idée de l'union intime du mécanisme et du dynamisme au sein de l'univers : hautes et solides conceptions auxquelles Schellinga rendu un juste hommage et où il a loyalement reopnnu les germes de sa propre philosophie.
Il n'en reste pas moins vrai que le premier comme le dernier mot de la doctrine de Kant, c'est la Critique de la raison pure. C'est l'œuvre capitale qui lui donne dans l'histoire du scepticisme une grande place après Garnéade, Pyrrhon, iEnésidème, après Pascal et Huet, Bayle et David Hume.
* Voyez Critique du jugement, suivie des Observations sur le beau et le sublime, par Emmanuel Kant, traduit de l'allemand par M. Jules Barni.
Quel a élé le principal effort de ces mattres du scepticisme, et de quoi sont remplis les ouvrages qu'ils nous ont laissés? Lisez les Académiques de Cicéron, les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus : méditez les J?55«25 de Montaigne, les Pensées de Pascal, le livre de Huet de la Faiblesse de V esprit humain, le Dictionnaire historique et critique de Bayle, Parcourez, en un mot, tout l'arsenal de l'école sceptique : dans ces ouvrages si divers de forme, d'invention et de génie, que trouverez-vous d'uniforme et de conslanl? C'est le parti pris de mettre Tesprit humain en contradiction avec lui-même : tantôt on prétend prouver que nos diverses facultés intellectuelles se heurtent les unes contres les autres, l'expérience contre la raison, la raison contre l'expérience, et le raisonnement contre toutes deux; tantôt on nous montre nos facultés en lutte avec elles-mêmes, tel sens donnant un démenti à tel autre sens, et les mêmes principes aboutissant aux conséquences les plus opposées ; puis on passe de l'individu à l'espèce, et on retrouve encore ici la lutte des idées; on nous montre les générations présentes toujours prêles à condamner à l'erreur celles qui ont précédé, sauf à subir à leur tour le même arrêt rendu par les générations futures. Bien plus, au sein d'une même époque, d'un même état social, éclate l'irréconciliable guerre des préjugés et des systèmes. En un mol, l'immense et désolant tableau des contradictions de la raison, voilà ce qui remplit les livres des sceptiques.
Mais, de l'aveu de tout le monde, l'homme qui a
donné à cette antique stratégie du scepticisme une face toute nouvelle ; Tesprit grave et sévère qui, sans jamais déclamer, n'employant d'autres armes que l'analyse et la dialectique, a dressé contre la raison spéculative, l'acte d'accusation le plus redoutable; celui, enfin, qui . a imprimé au doute moderne la précision, la rigueur et la régularité d'une science, c'est l'auteur de la Critique de la raison pure. Ayoit affaire à lui, c'est avoir affaire au scepticisme en personne. Analyser et réfuter daAs ses parties essentielles son erreur capitale, c'est ôter à la thèse sceptique l'appui le plus solide qu'elle ait jamais rencontré.
chapitrî: deuxième
SXAMEN DI U CRITIQUE SK LA RÀIftON f»URB^
L'idée mère de la Critique de la raison pure est aussi simple que hardie. Des deux éléments dont le rapport et Vharmonie composent la science , savoir : ' l'esprit humain d'une part, le sujet; cl de Vautre, les choses, les êtres, V objet, Kant se propose de supprimer le second, et de réduire la science au premier. Écarter à jamais Y objectif comme absolument inaccessible et indéterminable, tout résoudre dans le sub^ jectify voilà le but de Kant. De là les grandes lignes de son entreprise.
Kant arrive à son but par deux voies diverses et convergentes. Il s'enferme d'abord dans le sujet, c'est-à-dire dans l'analyse de l'esprit humain; ramenant toutes les lois qui gouvernent la pensée à un
* Extrait du Dictionnaire des sciences philosophiques. Librairie Hachette.
certain nombre de concepts élémentaires rigoureuse.ment définis et régulièrement clasçé^, il s'efforce de prouver que ces concepts n'ont qu'une valeur subjective et relative, incapables qu'ils sont de nous rien apprendre sur l'easence des choses, et utiles seulement à coordonner les phénomènes de l'expérience, ou, en d'autres termes, à imprimer à nos connai^ances le, caractère de l'unité. Cette œuvre achevée, Kant appelle la dialectique au secours de l'analyse ; il parcourt successivft^ ment les trois grands objets des spéculations métaphysiques, l'âme, l'univers et Dieu, et entreprend d'établir qu'il n'y a pas une seule assertion dogmatique sur l'ea-» sence de l'âme , sur l'origine et les éléments de l'unie vers, enfin sur l'existence de Dieu, qui ne puisse être convaincue de s'appuyer sur un paralogisme, de couvrir une antinomie ou de réaliser arbitrairement une abstraction^
Suivons tour à tour la jDritiqm de la raison pure sur le terrain de l'analyse et sur celui de la dialectique; peut-être parviendrons-noua, sinon à prouver sur toua les points, au moins à faire eomprtjndre sur quelquesuns des plus essentiels, que 1 analyse de KarU» quelque foreo d'esprit qu'il y ait dépensée, est radicalement fausse et artificielle , comme su dialectique j si ingénieuse d'ailleurs, est au fond une couvre stérile.
Suivant Kant, tout le méoanjâme de la connaissance humaine se décompose en trois ronctions intellecluelles, savoir: la sensibilité, rentendement et la raison. Apercevoir les choses, ou, en d'autrear termes, former des intuitions particulières, voilà l'acte propre de la sen-
sibilité; saisir les rapports des choses ou former des jugements, voilà l'acte propre de l'entendement; enfin, former des raisonnements , c'est-à-dire lier entre eux les jugements et rattacher les conséquences à leurs principes, voilà l'acte propre de la raison. Or, dans l'exercice de chacune de ces trois fonctions intellectuelles , l'analyse découvre deux éléments, l'un qui est a priori, l'autre qui est a posteriori; le premier sert de matière à la connaissance, le second en constitue la forme; celuilà est donné pour ainsi dire du dehors , celui-ci sort du propre fond de l'esprit, de son activité, de sa spontanéité natives. C'est ainsi que nul acte dé la sensibilité, nulle intuition n'est possible qu'à l'aide des notions d'espace et de temps ; Kant soutient que ces notions sont a priori, et il les appelle formes pures do la sensibilité. De même, nul acte de reutendement, nul jugement n'est possible qu'à l'aide de certaines notions. d'unité, de réalité, de possibilité, etc., lesquelles sont également a priori y et que Kant appelle les concepts purs de l'entendement. Enfin, nul acte de la raison, nul raisonnement n*est possible qu'à Taide de certainea notions de Tabsolu et de Tinconditionnel ; Xanl leur donne le nom d'idées pures de la raison. Il s'agit maintenant de recueillir ces foimes, ces concepts, ces idées, lois suprêmes , ressorts constitutifs de la raison humaine, pour en approfondir la nature et en mesurer la portée.
L'analyse de la sensibilité est, dans le système de Kant, une affaire capitale. La sensibilité, en effet, est la source des intuitions, lesquelles deviennent la ma-
tiore des jugemfnis, et par suite celle des raisonnements; ce qui nous conduit jusqu'à l'idée de l'absolu, forme suprême de toutes nos connaissances. Il nous importe donc d'arrêter Kant dès le premier pas , et de prouver que son analyse de la sensibilité , ou esthétiqve transcendantale, est profondément entachée d'erreur. Dans toute perception d'un phénomène extérieur, Kant distingue deux choses : d'une part, le phénomène lui-même, par 'exemple, tel mouvement corporel ; de l'autre, la condition de ce phénomène , savoir : l'espace, sans lequel aucun mouvement ne saurait être perçu. Les phénomènes extérieurs varient à l'infini ; la condition de ces phénomènes, l'espace, est toujours la même. L'espace est donc, suivant Kant, la forme pure des sens extérieurs. De même , le temps est la forme pure du sens intime, nulle sensation, et en général nulle modification de nous-mêmes ne pouvant être perçue que sous la^ condition du temps : l'espace et le temps, voilà donc les deux formes pures de la sensibilité. Étant conçus comme antérieurs aux phénomènes, comme uns et infinis, l'espace et le temps ne sont pas des objets de l'expérience, laquelle ne donne que les phénomènes toujours divers et toujours limités. Qu'est-ce donc que l'espace et le temps? Youlez-vous eu faire des choses absolues, objectives? Soit que vous les éleviez au rang d'êtres absolus ou d'attributs de Dieu, soit que vous les réduisiez à des propriétés ou à des rapports des êtres de la nature, vous tombez également dans Tabsurde : dans le premier cas, en effet, vous aboutissez à, deux êtres absolus, qui sont des non-
êtres; dans le second, ne donnant k l'espace et au temps qu'une valeur contingente, vous êtes dans Timpossibilité d'expliquer le caractère absolu de deux sciences fondées sur les notions d'espace et de temps , savoir la géométrie et la mécanique rationnelle. Il suit de là que l'espace et le temps ne sont autre chose que des formes de la connaissance, formes nécessaires, universelles , données a priori, mais n'ayant aucune portée objective, n'exprimant que la nature de la pensée, ne servant à aucun autre usage qu'à rendre l'expérience possible.
Cette analyse de la sensibilité est fausse, et les conclusions qu'en déduit Kant doivent succomber avec leur principe. Kant, en effet, tombe ici dans une erreur qui se retrouve dans toute la suite de son œuvre analytique et en corrompt tous les résultats : au lieu d'observer la réalité, il tourmente des abstractions; au lieu de chercher dans la conscience l'origine des notions fondamentales, il les prend toutes formées à l'état où une longue suite d'abstractions les a portées, et il s'imagine que ces notions abstraites sont antérieures à l'expérience, sans laquelle pourtant elles seraient inexplicables, parfaitement vides et inintelligibles* Ainsi, Kant considère l'espace et le temps sous leur forme la plus générale et la plus abstraite , antérieurement à toute notion sensible d^étendue et de durée particulière et déterminée. Or, il est parfaitement faux que l'esprit humain débute par de telles conceptions. Avant l'abstrait, le concret; avant la notion d'espace, il y a dans l'esprit humain la notion de l'étendue; avant la notion du temps, il y a la
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notion d'identité personnelle et la ûôtîoii de Succession, Je voie un corps ou je le touche*, je le perçois comme étendu; en le maniant, je passe d*ufie impression à une autre; je me sens identique dans la succession de ces dèujt états; je ïne sens durer; îl n'y a point encore dans mon esprit l'idée abstraite d'espaôé, Tidée abstraite du temps. Ce n'est qu'âprêâ avoir perçu bien des étendues et bien des durées que je formerai par l'abstraCtiôû ridée générale d'espace et l*idée générale de temps, pour arriver, enfin, à concevoir, par la raison, âU delà de tous les corps et de toutes les durées, un être infini, absolu, pur des limitations de l'étendue, étranger aux vicissitudes du temps, en un mol, immense et éternel.
Ainsi dotlc, d^âbord, par Un acte d'întuîtiôtt, les notions concrètes de telle étendue sensible, de telle durée déterminée; puis, par un acte d'abstraction, les notions générales d^espace et de temps ; puis, par un acte de raison, les conceptions absolues d*éternîté et d^immensité î Voilà la vraie histoire de l'eSprît humain à la place de l'histoire fantastique tracée par Kant. Ayant une fols séparé. Isolé Tespace et le temps de toute intuition concrète d'étendue et de durée, il n'est pas merveilleux qu'il trouve ces notions vides, creuses, insignifiantes; pour leur rendre leur réalité et leur Sens, Il sufHt de les rapporter à leur véritable origine, de les replacer au sein de la conscience. Kant nous demandera-t-îl maintenant ce que nous pensons de la nature objective de l'espace et du temps? Nous lui répondrons qu'il faut distinguer entre l*étendue, l'espace
et rimmensité, comme il faut distinguer entre la durée, le temps et l'éternité. L'étendue est une propriétéréelle des corps ; la durée , une propriété réelle de tous les êtres qui changent;, l'immensité et l'éternité sont deux attributs de l'être divin, lesquels expriment la permanence et l'omniprésence de son être, profondément distinctes et. indépendantes de toule succession et de toute forme finie; l'espace et le temps, enfin, sont de pures abstractions. Faire de l'espace et du temps des êtres en soi, cela est absurde, nous en convenons ; concevoir Dieu comme durant et étendu, même à l'infini, cela n'est pas moins insoutenable, nous l'accordons encore à Kant; mais nous n'en sommes pas pour cela condamnés à refuser à la science de l'étendue et à la science du mouvement leur caractère absolu. En effet, nous reconnaissons que toutes les propositions de la géométrie sont absolument nécessaires; mais nous expliquons autrement que Kant leur nécessité. La géométrie repose sur l'idée de l'espace, idée abstraite, selon nous; mais cette idée abstraite étant donnée, toutes les conséquences qui s'en déduisent sont nécessaires, par la nécessité inhérente au principe même du raisonnement, le principe d'identité. Le triangle, le cercle, ne sont pas des choses réelles ; ce sont de pures constructions de l'esprit, traçant, pour ainsi dire, au sein de l'idée abstraite de rétendue, diverses limitations précises; mais le cercle étant une fois posé comme cercle, il est nécessaire que ses rayons soient égaux. Voilà la nécessité inhérente aux propositions géométriques ; elle n'a nul besoin d'une prétendue intuition a priori de l'espace
un et infini ; elle n'a besoin que de la nécessité de ce principe : A est A, un cercle est un cercle ; en général, une chose ne peut pas être autre chose que ce qu'elle est : principe évidemment nécessaire et absolu, qui communiqae sa nécessité à toutes les conséquences qui s'en déduisent rigoureusement.
L'analyse de l'entendement a , dans le système de Kant , les mêmes défauts que celle de la sensibilité : elle est artificielle et fausse, prenant des abstractions pour des réalités, étrangère à l'observation vraie de la conscience. De quoi s'agit- il en définitive? De rendre compte d'un certain nombre de notions premières, qui sont, en effet, présentes dans tous nos jugements, comme les notions de cause, de substance, d'unité, lesquelles deviennent la base de ces grands principes de causalité, de substantialité, sur lesquels repose le système entier de nos connaissances. Que fait Kant? Au lieu d'observer la conscience humaine, au lieu d'avoir l'œil fixé sur ce principe réel et vivant qui s'appelle le moi, qui se saisit immédiatement lui-même, qui se sent vivre , agir, durer, qui s'aperçoit non comme une condition abstraite de la pensée, mais comme*le sujet vivant de la pensée, comme une véritable cause, comme une véritable substance, comme une véritable unité; au lieu, dis-je, de contempler ce monde des réalités intérieures, Kant se perd dans un labyrinthe inextricable de con^ceptions abstraites et de distinctions arbitraires. Il dresse une table de tous les jugements possibles ; il en reconnaît douze espèces, réparties trois à trois dans quatre cadres distincts, suivant leur quan-
tité, leur qualité ^ leur relation et leur modalités Ces douze espèces de jugements, généraux, particuliers et singuliers, tfflrmatifs, négatifs et limitatifs; catégo^ riques, hypothétiques et disjonctifs; problématiques, assertoriques et apodictiques, représentent à ses yeux douze fonctions logiques de Tentendement, douze procédés distincts pour ramener une variété à Tunité. Il conclut de là qu'il doit y avoir dans Tentendement douze concepts purs, qui, seuls, peuvent rendre possibles ces diverses formes du jugement. G*est ainsi que sont introduites les fameuses catégories : unité , pluralité et totalité ; réalité, négation et limitation ; inhérence, dépendance et réciprocité; possibilité, existence et nécessité.
Suivant Kant, tous ces concepts sont a priori ^ antérieurs à toute expérience, absolument nécessaires à la formation du moindre jugement. Ce n'est pas tout, une nouvelle condition est nécessaire : au-*dessus de ces douze formes pures de Tentendement, Kant place une forme générale qu'il appelle Tunité synthétique de Taperceplion, ou encore Tunité transcendantale de la conscience. Et n'allez pas croire qu'il soit ici question de la conscience que chacun de nous a de ses actes, de cette conscience qui se traduit par des affirmations perma^ nentes comme celles-ci : Je sens, je pense, je suis. Non, la conscience de Eant est une conscience abstraite, un cogito logique, une forme générale de la pensée ; en un mot, ce n'est pas un fait, une réalité ; c'est une pure abstraction arbitrairement érigée en condition nécessaire et a priori de tout jugement possible.
DE KANT* 3tl
Yoil& une analyse qni parait déjà bien compliquée \ mai» noué no sommes pAs au bout ; nous avons des con-» cepts purs d'ynité» d*inhérence, de dépendance^ etc^; nous n'flf ons pas encore atteint la notion de cause, de substance, d'actitité, ni les principes correspondants. Kant plaeo ici su théorie du schématiime« Outre ses douse concepts purs, il lui fantdoujsetohémes, c'est'-ftdire dou2e représentations a priori du temps^ schèmes de quantité, schèmes de qualité^ schémes de re]a>> tion, schémes de modalité. Il lui faut ces représenta*^ tiens pour virifler ces concepts abstraits, pour les ren« dre applicables aux definAes de Texpérience, pour leur donner une taleur et un sens» Telle est la série compliquée, subtile, laborieuse des conditions sous lesquelles Kant croit parvenir k rendre compte des principes de Tesprit humain, et pour ue prendre qu*uti ou deux exemples, des principes de causalité et de substance. Eh bien I rien de plus faux, rien de plus vaiu que cette prétendue déduction qui lui a coûté tant dWorts» Kant altère essentiellement les notions de cause et de mb*^ stance« La notion de cause se transforme pour lui en celle de succession constante ; la notion de substance en cell6 de permanence. Ce Sont là deux erreurs psychologiques de la dernière gravité. Quand je produis une action volontaire, un effort des muscles, par exemple, il n'y a pas entre ces deux termes, ma volonté et l'effort, une simple relation de succession, comme entre le jour et la nuit, entre le vent qui souffle et le roseau qui ploie ; il y a une relation bien plus intime, bien plus profonde; mu volonté produit l'effort) ma volonté est une cause
dont l'effort est un effet, caose fixe, une, identique, gui se manifeste par une variété indéfinie de phénomènes. Approfondissez la notion de cette activité, de ce moi qui fait le fond de la conscience, tous trouverez qu'il s'aperçoit non-seulement conmie cause, mais comme substance; je veux dire comme un être tour à tour ou simultanément actif et passif, mais toujours identique sons la succession de ses modifications diverses. Ce n'est point là une substance abstraite, conmie celle de Kant, un je ne sais quoi conçu conmie permanent, en opposition avec un écoulement de phénomènes dont ce terme permanent serait la condition abstraite et a priori^ c'est une substance réelle, une substance déterminée^ une substance qui se saitetse sent exister et agir. Voilà une analyse bien simple, bien facile à vérifier; elle suffit pour faire crouler toutl'échafaudaged'abstractions, symétrique, subtil, ingénieux, mais essentiellement artificiel et fantastique, élevé par les mains de Eant. À la place des concepts a priori j parfaitement vides et creux, il faut donc substituer des intuitions immédiates de la conscience, pleines de réalité et de vie; à la place des principes arbitraires, sans usage et sans portée, de véritables principes tenant par leurs racines à l'expérience, et dans leurs amples développements, éclairant la science de l'univers et portant jusqu'à la science de Dieu.
Nous croyons en avoir dit assez, sinon pour réfuter d'une manière régulière et complète l'œuvre analytique de Kant, au moins pour en signaler les vices essentiels et pour mettre en garde contre les cyiséquences qu'il
va en tirer dans la partie dialectique de son entreprise.
On a vu, suivant Kant, quel est le rôle de la raison dans Téconomie de nos connaissances : la raison, prise en général, est la faculté de raisonner, c'est-à-dire de ramener le particulier au général. Or, cette opération suppose un dernier principe général qui soit la condition de tous les autres, et qui lui-même soit inconditionnel. La conception de cet inconditionnel, tel est l'ofiSce de la raison pure. Mais la raison pure ne se borne pas à concevoir Tinconditionnel ; elle entend se servir de cette idée pour spéculer a pnon sur la nature des êtres. De là, si Ton en croit Kant, des égarements nécessaires. .Pour les détruire à jamais, il entreprend d'en mettre à nu les racines, et de construire, en quelque sorte, la science des erreurs naturelles de l'esprit humain.
Le principe général de la raison pure est celui-ci : le conditionnel étant donné, avec lui est donnée la série entière des conditions, et, par conséquent, l'inconditionnel lui-même. Ce principe reçoit trois grandes applications : 1® Au sujet de la pensée, au moi; 2" aux objets sensibles, aux phénomènes de l'univers ; 3** aux choses en général. De là, trois idées : l'idée psychologique, l'idée cosmologique et l'idée théologique. Ces trois idées correspondent aux trois formes du jugement comprises dans la forme générale de la relation, savoir : la forme catégorique, la forme hypothétique «l la forme disjonctive. La raison cherche, suivant la forme catégorique, un sujet qui ne soit pas l'attribut d'un autre sujet, un sujet absolu, le moi, substance pensante. Suivant la
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forme hypothétique, 1a raison rethonte de eauâe eti cause, et conçoit quelque chose de premier et de définitif, qui sert de base et de principe aux phénomènes de l'univers. Enfin, suivant la forme disjonctive, elle embrasse la totalité absolue de toute existence possible, et pose comme condition de cette totalité une unité absolue qui enferme et Contient tout^ Dieu. Ces trois idées, ces trois principes ne peuvent être, par leur nature même, ni démontrés, ni réalisés ; ils ne peuvent être démontrés, puisqu'ils sont ce qu'il y a de plus en général, ce qui fonde toute démonstration; ils ne peuvent être réalisés, puisqu'ils représentent ce qui est au delà de toute expérience possible. LeUr valeur est donc purement subjective et circonscrlptlve, ils achèvent et limitent la connaissance humaine, voilà tout.
Mais la métaphysique^ dit Kant, a d'autres prétentions; elle prétend faire la science de l'âme, celle de l'univers et celle même de Dieu. Dé la conception transcendantale de notre être pensant, laquelle ne con^ tient rien de multiple, elle conclut à l'unité absolue de cet être, ce qui est un paralogisme. De l'impossibilité de s'arrêter dans la série régressive des effets et des causes, elle conclut à une identité absolue embrassant la totalité des conditions des phénomènes^ et cette unité se présentant de deux façons contradictoires, il en résulte une antinomie; enfitt) de la totalité des conditions ou des objets en général, elle conclut à l'unité absolue de toutes les conditions de la possibilité des choses, et à TÊtre des êtres comme fondement del'exis-
tence de tous les étref^, bien que cet être nous soit absolument inconnu. De làj un idéal que nous prenons arbitrairement pour une réalité et pour le fondement de toute réalité. La ôonôlusion dernière de toute cette dialectique, c'est que la métaphysique entière, avec les trois sciences qui la constituent, psychologie rationnelle, cosmologie rationnelle, théologie rationnelle est ruinée à jamais*
Nous nous bornerons à de très-courtes observations sur les objections élevées par Kant contre la psychologie et la théologie rationnelles, la cause du dogmatisme ne nous paraissant pal engagée dans ce débats II sera nécessaire d'insister davantage sur les prétendues antinomies de la cosmologie rationnelle. C'est ici, en effet, que Kant se flatte d'atteindre le beau idéal du scepticisme, je veux dire de mettre la raison spéculative en Contradiction flagrante avec elle-même.
Kant ramène la psychologie rationnelle aux quatre propositions suivantes : Tâme est une substance, Tâme est simple, Tâme est une, Tâme est spirituelle. Or, suivant lui, ces quatre propositions reposent uniquement sur quatre arguments vicifiu\, où se retrouve toujours le irn^une paralogisme. On pose, en effet, dans les prémisses un moi purement empirique et subjectif, lequel n'est qu'une condition logique de la perception dos phénomènes; ot dans le passage des prémisses à la conclusioii, on irans Forme ce moi subjectif et logique en un moi ohjecLif, doué d'une réalité absolue*
Il suffit de répondre à Kant que sa dialectique peut
être victorieuse contre une mauvaise psychologie exclusivement fondée sur Tabus des procédés logiques, mais qu'elle ne saurait atteindre la psychologie véritable , laquelle prend son point d'appui , non dans des syllogismes, mais dans une analyse approfondie de la conscience. En effet, quelle est la véritable base de la psychologie? C'est un fait, un fait permanent et universel, le fait de conscience. Chacun de nous sent vivre au dedans de lui un principe toujours présent, qui ne se confond pas avec la série changeante de ses modifications, qui se retrouve identique à lui-même sous les vicissitudes de son existence mobile, qui, soit en subissant l'action des choses extérieures, soit en réagissant au dehors, soit en se concentrant sur soi dans une action lout intérieure, à chaque instant se connaît, à chaque instant s'aifirme avec une clarté et une certitude infaillibles. Est-ce là ce moi subjectif dont parle Kant, ce sujet logique, cette forme abstraite, pure condition de la possibilité de l'expérience? Non, évidemment non. Ce moi de la conscience est une force en action, une énergie, quelque chose, en un pot, d'essentiellement réel, concret, vivant. Maintenant, pour être réel et concret, ce moi n'a-t-il qu'une valeur empirique? N'est-il pas un véritable être, une véritable substance? On répondra non, si, avec Kant, on fait de la substance un principe mystérieux, un je ne sais quoi, un X {x) algébrique; si, avec lui, on se plaît à creuser un abîme infranchissable entre la région de la conscience et la région de la raison pure, entre le monde des phénomènes et le monde des êtres; mais, pour l'observateur
attentif, ces deux mondes soût toujours unis et jamais séparés; ils s'identifient, en quelque sorte, dans la conscience. Là, en effet, le sujet se saisit lui-même et s'affirme iîomme objet. Entre le moi qui agit et le moi qui se sent agir, l'analyse peut distinguer, mais la nature, le mouvement réel de la vie réunissent les deux termes en un seul. En un mot, pour emprunter à Kant son langage en répudiant sa pensée, l'objectif et le subjectif coïncident.
Et maintenant, pour établir l'unité, la simplicité, la substantialité, la spiritualité 4p l'âme, faudra-t-il faire appel au raisonnement, construire des syllogismes? Il est clair que cela est parfaitement inutile; ajoutons que cela est très-dangereux. En effet, raisonner pour trouver l'âme , c'est admettre que l'âme ne s'aperçoit pas elle-même, c'est établir une distinction artificielle entre deux moi, le moi de la conscience et le moi de la . raison; c'est élever entre ces deux moi une barrière arbitraire que le raisonnement ne pourra plus franchir. A ce point de vue, Kant a raison. Il n'y a plus de psychologie dès qu'if n'y plus une intuition de conscience qui atteigne l'être, l'unité, la substance dans leur profondeur; je dirai plus, s'il n'y a pas une intuition immédiate de la cause, de l'unité de la substance, toute métaphysique est coupée à sa racine ; l'esprit humain est condamné à ignorer l'univers et Dieu, à rester hermétiquement renfermé dans la région des phénomènes. Voilà ce que Kant a supérieurement vu ; voilà la valeur et l'intérêt de sa dialectique; mais ce qu'il n'a pas vu, c'est que la vraie psychologie a pour base, non pas un
moi logique, mais un mai rtèl; non pas un n(dt purement phénoménal , mciid un moi cause, un moi substance, un moi un, identique, vivant, objeclif ef subjectif tout ensemble. Rétablir ce principe, c*ést réfuter Kant, et c'est du même coup rendre à la psychologie rationnelle et à la métaphysique leur inébranlable fondement.
Les objections du philosophe allemand contre la possibilité d'une théologie rationnelle viennent encore d'une fausse analyse de lô conscience. Après avoir altéré et méconnu l'intuition immédiate du moi par lui-même, Kant altère et méconnaît une intuition plus haute, moins claire peut-être, mais également irréfragable: c'est l'intuition de l'être en soi. Ici encore ; il n'y a pas, d'un côté, un concept abstrait, logique, le concept d'une existence absolue, envisagée comme purement possible; de l'autre, l'esprit humain se consumant en raisonnements stériles, entassant les syllogismes pour* trouver, par delà ce concept parfaitement vide de toute réalité, un Dieu réel et vivant, qui sans cesse lui échappe et semble se dérober à ses efforts. C'est là une fausse image de la conscience humaine, sur laquelle on ne peut édifier qu'une fausse et stérile théologie. De même que l'esprit humain ne saisit pas d'abord un moi abstrait, un moi possible, pour arriver ensuite, â travers des raisonnements arbitraires, à un moi réel, concret, effectif, substantiel; de même quand nous rattachons notre existence fragile à cette source infinie d'être, de pensée et de vie que nous adorons sous le nom de Dieu , ce n'est point là un raisonnement fondé
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sur dés conceptions abstraites, c'é&t une véritable intuition où rÊtre des êtres est saisi et affirmé, non comme possible, mai» comme réel et présent*
Vienne maintenant Kant réduire la théologie rationnelle à trois argumentations, l*une qu'il appelle physico-théologique, l'autre qui constitue la preuve cosmologiquè, la troisième qui est l'argument ontologique, nous lui dirons qu'il peut avoir raison contre une théologie raisonneuse et nourrie de pures abstractions, contre la théologie toute scolastique de Wolf; mais il n'atteint pas une théologie amie des faits et solidement appuyée sur les intuitions réelles et fécondes de la conscience.
Remarquez, en effets le procédé dont se sert Kant pour battre en brèche la théologie rationnelle. Après avoir fait justice de l'argument psycho-théologique fondé sur les causes ônaies, lequel devient entre ses mains une preuve purement empirique , étrangère à toute notion de perfection absolue ^ incapable, par conséquent, d'atteindre jusqu'au principe de Texistence, il ramène 'subtilement l'argument cosmologique , tiré de la contingence du monde , à l'argument ontologique , sur lequel il se plaît à concentrer tout le débat. Or quel est cet argument suprême? C'est la preuve inspirée à saint Anselme par le génie subtil de la scolastique, et mal à propos resiuscitée par le grand géomètre qui a fondé la philosophie moderne. Elle consiste à poser le concept d'une perfection possible pour en faire sortir par le raisonnement l'existence réelle et actuelle d'un être parfait. Toute la subtilité ingénieuse de saint
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Anselme, toute Tindustrie géométrique de Descartes, sont impuissantes, il est vrai, à opérer cette déduction. Nous raccordons à Kant, et voilà le résultat net de cette partie de son entreprise dialectique. Mais a-t-il atteint son but? a-t-il prouvé Timpuissance de Tesprit humain à saisir le principe premier de la pensée de l'être* Il est clair que non, et lui-même s^est heureusement plus tard contredit sur ce point.
Arrivons à ces fameuses antinomies qui passent chez beaucoup d'esprits pour le désespoir éternel et l'éternel écueil de la philosophie spéculative. Elles résultent, dans le système de Kant , de l'application dû principe fondamental de la raison , savoir : que le conditionnel étant donné , avec lui est également donnée la série entière des conditions, et partant l'inconditionnel luimême. Appliquez ce principe à l'idée du monde considéré comme un ensemble de phénomènes extérieurs, vous verrez se former quatre thèses, contre lesquelles s'élèveront aussitôt quatre antithèses, d'où résultera une quadruple antinomie. Gomment cela se fait-il? G^est que chaque fois que vous affirmez qu'un phénomène est subordonné à une série de conditions, vous pouvez également concevoir cette série comme finie et comme infinie. Dans les deux cas, l'absolu semble donné, et l'absolu, pour Kant, c'est la chimère que l'esprit humain, par les lois de sa nature, cherche sans cesse, sans pouvoir jamais la saisir. Gonsidérez-vous le monde suivant les catégories de la quantité et de la qualité? vous le concevrez avec un droit égal comme limité en extension et en durée, c'est-à-dire comme fini, ou comme
illimité dans l'espace et dans le temps, c'est-à-dire comme infini; vous vous le représenterez alternativement comme composé de parties simples ou comme infiniment divisible. Ce sont là des antinomies que Eant appelle mathématiques. Concevez-vous le monde suivant les catégories de la relation et de la modalité? vous rattachez tous les effets à une cause première et libre, ou bien, tout aussi arbitrairement, vous le concevez comme une chaîne infinie de phénomènes liés par une aveugle fatalité. De même, vous êtes également porté à donner pour base à la série des choses contingentes une existence nécessaire , et à concevoir cette série comme prolongée indéfiniment. Ce sont là les antinomies nommées par Kant dynamiques, et qui terminent ce sys^ tème de contradictions régulières par lui imposées à l'esprit humain.
Une première réflexion, c'est que Kant ne considère comme absolument insolubles que les antinomies ma- * thématiques; les autres admettent une solution, et Kant l'indique expressément. Certes, voilà une concession qui est de la dernière importance; car il ne peut échapper à personne que les antinomies dynamiques sont les plus graves de toutes, puisque Texistence de la liberté et celle même de Dieu y sont engagées, c'est-à-dire la morale et la religion. Kant accorde donc que , sur ces grands objets , la raison n'est pas réduite au déeespérant aveu d'une contradiction inévitable. La morale et la religion sont à couvert. Il ne reste donc plus de sérieusement con^promis que l'intérêt de curiosité qui s'attache pour l'homme à ces
questions purement métaphysiques qui restent pour la m^sse du genre humain parfaitement indifférentes, et sur lesquelles Tignorance est facile à supporter même au petit nombre d'esprits curieux qui les agitent : par exemple, la question de savoir si la matière est ou non divisible à l'infini, Voilà donc où aboutit ce grand et solennel acte d'accusation si Uborieusement construit, où le scepticisme a épuisé toute sa force et tous ses artifices.
On conviendra aisément que, concentrée sur ce terrain, la discussion perd>à la fois de sa grandeur et de ses périls. Si la psychologie et la théodicée sont sau^ vées, si la morale et la religion sont hors de tout péril, si ces grandes vérités qui sont le fondement du dogma^ tisme du genre humain, la spiritualité de Tâme, Te^^iatence de Dieu, la liberté et la responsabilité humaine, si tous ces principes restent h Tabri des atteintes du • scepticisme, qu'importe, après tout, que sur quelques points de subtile métaphysique l'esprit humain soit obligé de confesser son impuissance à sortir des alter-* natives contraires? Eh bien, mûme dans cet ordre de problèmes abstraite, Kant n'abûutit pas a k conclusion où il aspire, il ne convainc pas la raison hnmaino de se donner à elle-même un ini^vilahle démenti, En effet, on peut ici s'armer contre Kanl de ses propres aveujt. Il résout les antinomies dynamiques par une dîstinc^ tion fort juste entre le point de vue de rexpérienca et le point de vue de la raison. De ce que pour les sen^ il n'y a t^ue des plu^nomènes contingents, il ne s'ensuit pas, dit-il, qu'au delà des phénomènes, dans une
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région où )es sens ne peuvent atteindre, il n'y ait pas nn être nécessaire, une çauia spontanée et première qui goit le principe de foua les phénomènes de l'univerSi C'est à merveille; Biais nous dirons k Kant, en lui empruntant i^on moyen de solution et en le poûs-^ sant plus loin que lui, que si les sens et Timagination npu^ invitent à nous représenter m monde fini, cela ne prouve pas que la raison n'ait pas le droit de con^ cevoir, au moins pomme possible, un univers sans bornes, dont l'étendue et la durée illimitées véH^ chiss^nt en quelque sorte l'éternité et l'immensité iU'» communicables d^ Dieu, De même, si les sens et l'imagination s'arrêtent avec complaisance à la vieille et grossière hypothèse des atome», rien n'empêche la raison de détruire ces fausses apparences, de faire comprendre l'impossibilité d'uu atonie étendu, c'està-dire d'un indivisible divisible; rien ne Tempôclie surtout de saisir au delà de Tétendue et du mouvement les causes invisibles dont l'action permanente anime k face du monde, et de concevoir ces causes comme des principes doués d'unité, inférieurs Siins doule, mais plus ou moins analogues à cette cause simple et indivisible que nous sentons vivre et palpiter au dedans de nous.
Ainsi s'évanouit le fantastique assemblage de contradictions imaginé par le scepticisme; et il ne reste de tant d'efforts d'un génie fait pour un meilleur usage, qu'une leçon de modestie donnée à l'esprit humain. Oui, diroua-^nous avec Eant, oui, la métaphysique est une science périlleuse; elle est, comme l'esprit hu-
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main, eafermée dans dY^troiles limilcs qu'une curiosité inquiète nous sollicite de franchir. Oui, il faut renoncer à une explication complète, adéquate, absolue de toutes choses. Il faut sa résigner, étant homme, à savoir peu et à beaucoup ignorer; mais Tacte de foi par lequel la raison humaine s'affirme primitivement capable de certitude et de vérité, cet acte de foi ne rencontre aucun démenti dans les analyses les plus profondes de la science. La raison humaine est souvent forcée de convenir qu'elle ignore et qu'elle ignorera toujours ; jamais elle n'est forcée de se contredire. Où la lumière abonde, et elle abonde sur tous les points qui intéressent notre être moral, sachons afiSrmer ; où la lumière s'affaiblit, sachons ignorer et attendre : tel est le conseil du bon sens , tel est le dernier mot de la science.