‹ Le scepticisme de Pascal (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · U1 LE SCEPTICISME · texte numérisé non relu

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comme ML l'abbé Modes \ un théologies, comme M. Faugère et M. Sainie-l>eu\e fui incline assez de ce cùic, croient que Pascal n'a jamais prétendu soutenir l'impuissance de la philosophie, mais seulement son insuffisance; qu'il combat, non la philosophie, mais le rationalisme. D'autres, comme M. Cousin, M. Franck2, 11. Havet, soutiennent qu'aux yeux de Pascal la philosophie, la raison naturelle ne peuvent aboutir à rien qu'à reconnaître leur impuissance et la nécessité absolue de la foi. Qui a raison? Qui a tort? Je pourrais dire que tout le monde a tort, mais j'aime mieux dire que tout le monde a raison. La thèse de l'impuissance absolue de la philosophie domine dans les Pensées; mais la thèse de l'insuffisance y est aussi. Je vais le démontrer. Certes, s'il y a une pensée qui semble contenir l'expression la plus nette, la plus tranchante, la plus absolue de la thèse de l'impuissance de la philosophie, c'est celle-ci, effacée par Port-Royal, et retrouvée par M. Cousin 3 : « Le pyrrhonisme est le vrai 4. » Eh bien! vous trouvez ailleurs ces pensées : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, et se soumettre où il faut \ » Et un peu plus loin : « Deux excès exclure la raison, n'admettre que la raison G. » Dans la

1 Voyez st;t Études sur Pascal, 1843-1845. 1 vol. in-8, Montpellier, librairie Seguin.

■ Voyez l'article sur Pascal dans le Dictionn. des Sciences philos*, t. iv, p. ;j;;:j.

3 Des Pen êe& de Pascal, p. 171.

* Édit. Havet, art. XXIV, 1.

i Ibid. XIII, 1.

i Ibid. XI IL 3.

première de ces pensées, Pascal a bien l'air de faire la part à la raison naturelle. Descartes n'eût pas dit autrement. Dans la seconde, il blâme, non la philosophie, mais le rationalisme, qui ne reconnaît que la raison.

Dans un très-grand nombre de passages frappants et célèbres, il dit que la religion chrétienne est contraire à la raison naturelle. Il prend à la lettre l'éloquente hyperbole de saint Paul !, que le christianisme est une folie, stultitia. Et, comme le remarque finement M. Vinet 2, il traduit crûment stultitia par sottise, ce qui aggrave encore l'hyperbole, car la langue française associe à la rigueur ces deux mots folie sublime, tandis que sottise exclut toute idée grande et appelle le ridicule. Voici le passage : ce Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas ! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole. C'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens 3. » Cela est très-ingénieusement dit et paraît trèsrigoureusement déduit ; mais si Pascal a raison, pourquoi fait-il une apologie du christianisme? S'il manque de preuves, il ne prouvera rien. S'il ne manque pas de preu-

1 Saint Paul aux Cor., I, 19 : « Je détruirai la sagesse des sages... per stultitiam prœdicationis, » que Montaigne traduit « par l'ignorance et simplesse de la prédication. » Ai:ol. de Raim. Seb., p. 123.

2 Études, p. 110.

3 Posées, art. X, 1.

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ves. alors do son propre aveu, il manquera de sens. Mais n'anticipons pas sur la discussion. Celle idée que la religion ehrétïenne est contraire à la raison naturelle n'est pas dans Pascal une idée jetée en passant ; elle se l'attache à tout un système, non exécuté, mais ébauché dans les Pensées. Pascal suspend tout le christianisme, comme une chaîne immense, à un premier anneau, le péché originel, ce Le nœud de notre condition, dit-il, prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme *. » Cemystôre est -il seulement au-dessus de la raison? Non, dit expressément Pascal, il choque la raison : «Car il est clair, sans doute, qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste, car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine2. » Dire cela, c'est déclarer expressément que le dogme générateur de la foi chrétienne est contraire à la raison, impossible, injuste, choquant au suprême degré. Il est vrai que Pascal essaie de distinguer deux justices, notre

1 Jv/v.s éeî ; VIII. Ij \\ la fin.

2 Ibid. VIII, l.

misérable justice et la justice divine ; mais c'est toujours admettre que le péché originel est, pour la raison naturelle, en dehors de la foi, injuste.

Eh bien ! dans d'autres passages des Pensées, Pascal dit tout le contraire. Lisons : ce ...Il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison ; ensuite qu'elle est vénérable; en donner le respect; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie ; et puis montrer qu'elle est vraie '. » A merveille; ce plan est excellent : Louis Racine s'en est inspiré , il nous le dit dans la préface de son poëme. Mais •si ce plan est bon, le plan des Pensées ne vaut rien. Lisons encore : «Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule. » — « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre 2. » C'est la thèse de Leibnitz ; c'est dans le Discours sur la conformité de la raison et de la foi, écrit en tète de la théodicée, la fameuse distinction des trois ordres de choses conformes à la raison, supérieures à la raison, contraires à la raison. La première région est le pays des philosophes; la seconde, le pays des croyants; la troisième, le dirai-je? le pays des fanatiques et des sots. Relevons encore cette pensée parmi celles mises au jour nouvellement : « Ce sera une des confusion des damnés, de voir qu'ils seront condamnés par

1 Pensées XXIV, 26.

2 Ibid. XIII, 2 et 4.

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leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner Ki religion chrétienne '. » Ainsi tantôt Pascal Fail une part à la raison naturelle et, tantôt la lui ôle; tantôt il est pour Taccord de la raison et de la foi et tantôt pour l'opposition. Poursuivons, pour la préciser, l'étude de cette contradiction dans le détail des problèmes, par exemple en ce qui touche l'existence de Dieu.

La thèse générale de Pascal sur ce point est que la raison est incapable de prouver l'existence de Dieu. Cela se voyait déjà dans l'ancien Pascal d1avant 1842, cela se voit mieux encore, bien qu'on le conteste, dans le Pascal nouveau, qui est le vrai. Voici comme il s'exprime en parlant de l'homme perdu dans l'immensité de l'univers : « . . . Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin ? » Cela est déjà dans Bossut, mais voici ce qui n'est ni dans Bossut, ni dans Port-Royal : «... Mais nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue ni bornes. S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui '\ » Voilà qui est catégorique. Oui croirait que le même Pascal nous donne dans ses mômes Pensées une fort belle démonstration de

1 Pensées XXIV, 12. ' a Art. X, 1.

l'existence de Dieu? Je ne parle pas de la démonstration fondée sur le calcul des probabilités, où Pascal joue Dieu à croix ou à pile, je parle de ces lignes toutes cartésiennes que j'ai déjà relevées : a Je sens que je peux n'avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini 5 mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini '. » C'est la preuve connue dans l'École sous le nom (ÏArgumentum a contingentiez mundi. Pascal qui n'avait pas suivi l'École, n'a pas pu non plus la trouver dans Descartes où elle n'est pas expressément ; mais cette preuve est si simple qu'une fois entré dans le pays cartésien, il a dû naturellement y être conduit.

Je n'ai pas besoin d'insister, il y a dans Pascal une contradiction flagrante et perpétuelle. Comment l'expliquer chez un tel logicien? M. Vinet ! donne une explication qu'il retourne ingénieusement. Selon lui , le livre des Pensées r^'est pas un .livre; ce n'est pas même un recueil de fragments suivis. Les idées n'y sont qu'à l'état d'ébauche. On a le tort de traiter aujourd'hui Pascal comme on traiterait un écrivain dont on déroberait les premières ébauches, destinées à être souvent corrigées, à être transformées par le travail définitif. Voyez telles esquisses de Raphaël ou d'André del Sarte au Louvre : la même figure a trois bras. Lequel des mouvements est le vrai? M. Vinet va

1 Études I, H,

plus loin : il accuse la critique moderne de violence, de trahison, de profanation. Publier des lignes que l'auteur écrit pour lui seul, c'est pour ainsi dire violer le secret d'une lettre. Et d'ailleurs, qui sait si ce qu'on attribue à Pascal ne devait pas être mis par lui dans la bouche d'un adversaire ou au moins d'un interlocuteur? Faut-il attribuer à Platon les raisonnements de Thrasymaque, à Cicéron les pensées de Balbuset de Velléius! Tout ce plaidoyer ingénieux n'est pas sans vérité. Il est certain que Pascal voulait donner à son livre la formé dramatique ' : Ici un dialogue, là une lettre, ailleurs peut-être un récit. Platon composait ainsi ses dialogues; saint Augustin et Malebranche ont choisi ce genre de composition, et de nos jours Jean-Jacques Rousseau dans YÉmile, M. de Chateaubriand dans Atala et dans René, M. de Maistre dans les Soirées de Saint-Pétersbourg ont fait de même. Il est vrai aussi que Pascal emploie quelquefois des expressions d'une crudité extrême que peut-être il aurait adoucies. Ceci s'applique en particulier au fameux passage où il propose à l'incrédule de s'abêtir. Comme messieurs de Port -Royal, Pascal pense et écrit : « Le moi est haïssable. » Il aurait effacé cela, nous aurions eu un auteur, nous avons un homme. Faut-il s'en plaindre? faut-il en vouloir à la critique qui nous a fait connaître un Pascal vrai, intime, individuel? Pour moi je ne m'en plains pas. Quant à expliquer la contradiction du livre des Pensées, voici, je crois, la vérité.

1 M. Cousin a mis ce point en lumière. Page 248 et suivantes.

Je dirai d'abord que la thèse dominante de Pascal, à mon sens, c'est la thèse de l'impuissance de la philo-, plue. Or, cette thèse impose une situation nécessairement fausse. Voussoutenez, dirai-je à Pascal, que la raison est nulle. Alorspourquoi raisonnez-vous contre Fincrédule? Vous ne voulez pas seulement iui prouver que la raison est nulle, mais aussi que la religion est vraie. Vous apportez des preuves qui font qu'on préférera l'Évangile à l'Alcoran. Mais si ces preuves sont mauvaises, elles sont inutiles. Si ces preuves sont bonnes, la raison a donc qualité pour les juger. D'où je conclus que toul partisan de la thèse de l'impuissance est condamné à se contredire, à faire une certaine part à la raison. Mais il y avait un motif particulier pour que Pascal fît à la raison sa part. Ce motif, c'est qu'en même temps qu'il méditait les Pensées, à l'époque de sa seconde conversion et pendant sa retraite à Port -Royal, il fut conduit à écrire les Provinciales. Le voilà donc combattant les Jésuites, défenseurs à outrance de l'autorité infaillible et indiscutable; le voilà luttant contre la Probabilité, la Casuistique complaisante, et soutenant, on sait avec quelle verve, qu'on peut avoir raison contre l'autorité, contre le Pape, contre l'Index, contre la congrégation du Saint-Office. Ici, la raison, le raisonnement sont nécessaires. Car si la certitude n'existe pas, il est assez naturel dechercher, comme les Jésuites, la probabilité. Si la morale change, on ne peut pas reprocher aux Jésuites de substituer à la morale des Pères la morale Aescasuistes assoiHis. On ne peut pas écrire en se moquant : « C'est que je ne sais comment vous pouvez

faire, quand ta Pères 4e rKglise son! contraires au <eiitimont de quelqu'un de vos casuistes. — Vous l'entendei bien peu, me dil-il. Les Pères étaient bons pour h morale île leur temps; mais ils sont trop éloigaés pew celle du notre. Ce ne sont plus eux <pii ia règlent) ce sont nos nouveaux, easuisles. — CVsta-dire, mon père, qu'à voire arrivée on a vu disparaître saint Augustin, saint Chrvsostome, saint Jérôme, sont Ambroise et les autres, pour ce qui est de la morale. Mais au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé. Oui sont-ils, ces nouveaux auteurs? — Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il : c'est Yillalobos, Coninck, Llamas, Achokier,' Dealkoser, Dellacrux, Yeracruz, Ugolin, Tambourin, Fernandez, Martinez, Suarez, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez... — Omon père! lui dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens ' ?... » Si l'autorité a toujours raison, il faut signer le Formulaire et croire que les cinq propositions sont dans Jansénius.» Point du tout; Pascal prétend que l'autorité peut se tromper sur les points de fait. Lisez, par exemple, ce passage des Provinciales : « Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Home qui condamnait son opinion touchant le mouvein.'iit de hi terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle demeure en repos; et si Ton avait des ol.M'i-wilions constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'cmpèche-

1 j'ioi inciitles. cinquième lettre.

DK PASCAL. 291

raient pas de tourner et ne s'empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie, pour l'excommunication de saint Virgile sur ce qu'il tenait qu'il y avait des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde; et qu'encore qu'il eût déclaré que cette opinion était une erreur bien dangereuse, le roi d'Espagne ne se soit bien trouvé d'en avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venait, que le jugement de ce pape qui ri y avait pas été1... » Pascal ne s'est jamais dédit. En vain se récrie-t-on, en vain les Jésuites font-ils condamner les Provinciales en cour de Rome : a Si j'étais à recommencer, écrit- il obstinément, je les ferais plus fortes. — Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello z.y> Qu'est-ce à dire ? Rome, le ciel : c'est ici l'autorité d'une part, et de l'autre la vérité saisie, sentie par la raison. C'est la protestation delà science, de la philosophie, de la religion librement interprétée contre la tyrannie de l'autorité. Pascal est donc philosophe, Pascal est des nôtres dans les Provinciales et aussi quelquefois dans les Pensées. Nous savons maintenant pourquoi, et nous avons la clef de ses contradictions. Elles n'ont pas seulement leur cause dans la manière dont furent composées les Pensées. Elles s'expliquent par le cercle où tourne Pascal, quand il invoque le témoignage de la raison après l'avoir déclarée nulle,

1 Provinciales, dix-huitième lettre.

2 Pensées, art. XXIV, 66.

m ICI ICISBTE DE PASCAL.

fjua i il fait foi sur sa puissance après Ta voir déclarée impuissante. Elles s'expliquent encore par sa singulière situation, obligé qu'il était; au mometil lutte entr< les Jésuites ci les Jansénistes, d'accumuler contre les Molinistes des raisonnements que luiuieiiM-, en bon logicien, aurai! été contraint de de clarer sans valeur. C'est la fausseté de cette situation qui .i faussé sa logique.

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