‹ Le scepticisme: Ænésidème, Pascal, KantChapitre 15 sur 39 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

DU SCEPTICISME D'jENESTBÈME SUR LES QUESmONS LOGIQUES.

Un fragment assez court et fort altéré d'une polémique avec les Stoïciens et l'Académie sur l'existence du Vrai, quelques débris d'une argumentation sur les Signes; ce sont là, si l'on y ajoute un petit nombre d'indications éparses, les seuls matériaux que la critique ait entre les mains pour restituer le scepticisme d'iEnésidème en ce qui touche les problèmes logiques.

Avant d'essayer l'interprétation de ces textes, obscurs par eux-mêmes, plus obscurs encore par leur isolement, nous devons chercher quelle était leur place et quel lien les unissait dans la doctrine logique d'iËnésidëme.

Cette doctrine était, nous l'avons dit, la contre-partie de celle des écoles dogmatiques. Elle agitait les mêmes questions, les traitait dans le même ordre, y appliquait le même langage. La différence, c'est que

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partout où certaines écoles concluaient à rafiirmation, d'autres à la négation, iËnésidème se retranchait dans le doute. Or, à cette époque, tous les philosophes dogmatiques étaient d'accord avec les Stoïciens pour diviser les questions logiques en deux séries bien distinctes :

1® Y a-t-il une vérité ? l'esprit humain est -il fait pour elle? à quel signe la reconnaître? Voilà des problèmes que Zenon, Ghrysippe, Arcésilas avaient raison de considérer comme de la même famille. Us se ramènent tous, en effet, à cette simple alternative : existe-t-il, oui ou non, pour l'esprit humain, une règle absolue de vérité, xptT/jptov vric àXt^OeCaç *?

C'est à ce problème, qui est le problème logique par excellence, que se rapporte évidemment l'argumentation d'iEnésidème contre le vrai absolu.

2** Supposons qu'il soit établi que la vérité se manifeste à l'intelligence de l'homme, et s'y fait reconnaître par un caractère qui lui est propre, comment en régler, en agrandir, en provoquer la manifestation? Quand la . vérité éclate, il n'y a qu'à la recueillir; mais quand elle se cache, comment aller à sa rencontre? C'est ici que se place la dialectique Stoïcienne, l'art de procéder du connu à l'inconnu, en portant la lumière des principes jusque sur leurs dernières conséquences *.

L'argumentation d'^Enésidème contre les Signes correspond à cette seconde partie de la logique.

« Sext. Hyp. Pj/rr. II, 2. — Cf. Adv. Math, 22i, C. « flyp. Pyrr. II, 9. Adv. Math, p. 245.

8^ Lf: SlCEPTlClS)!^

Il esf n^cessaif e dp jsp rendre ppipptp icj du rple que jouait im^ h doctrine ^ps Stoïciens |a théorie des Signes. Il§ j\e Désprvajppt poipt )e Ropi dp sigpe, qr^iAsiov, aux diiïérepte? espèppp 4^ l^Pgage. Pour gux, tpijfp chose apparente, njaffjfegfe, ^pdgrjXoç, gpi févèlp ub§ autre chose cachée, obscure, àSYjXoç, en est le sjg^p^ *. -^insi la foudrç pst anijonpép par J'écl^ir, }e fei| par la fflp^éç; Téclair est donp Ip §jgne, qfji^etqv v^9y.YiQ(jxt3(L6v ^^ de)a fpudfe; la fjmjée, du feu. De niiôme, 1^ vérité de ja conséquence est fepdue manifeste par celjg de^ pféipisses ; Tobjet défiqi se faij; (distinguer par la définitiou; Jes prémisses sopt donc le signe, cTjiJLerov èv$£txTtx6v , ^e la conséquence; la définition du défini^. Ainsi, l'art d'jpduire et d'associer les idées, J'art de raisopper et de définir, toute la dialeptique epfin n'est pour les Stqïciens qu'une théorie des lignes. Pe sorte que Targunient^tiou d'-^nésidème contre Jes figues n'attaque pas ^eulepieut le langage, p^ais la dialectique tout enti^r^, cppwne ^op argijuieptatiûn cpptre J'exi^tepce du vrai ppyeloppe toute l'aptre partie de la logique, cejje (jui çpptiiçnt le principe de cette sciepce.

Voilà l'ordre ^ et la portée de cgs deux argupienb^tipf)^, ^q les ipterprétanl; d'^pi^^s )e comufent^ire

I Adv. Math, p. 24^. Hyp. Fyn, II, IQ. — Phot. Bibl l I. — Laert. IX, H .

« Adv. Math. p. ?^7.

8 Sext. Pyrr. HypÀl, iC).

* Cet ordre est justifié par le résumé quePhotius nous adonné du nu^ptdvîuv xô^ot. D'après ce résumé, ^nésidème traitait dès le second livre la question de 1^ vérité, et n'abordai^ <m'^u livre quatrième la question ^os signes. Voir phot. l* I-

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étendu qj^e Sextus a donné de Tune * et de Tautre ^, et y rattachant les indicatiops fournies par Diogèpe ^ et •par Photius (dopt le résunjé nous sert toujours ^e guide), nous retrouverons sinon dans ses détails, ^u moins dans ses principes fondamentaux, la pensée d'iEnésidème sur les questions logiques.

SECfiqN I, — Argumentation contre {'existence du Vrai çt la possibilité (T un critérium.

Voici d'abord cette argumentation telle que pous la trouvons dans Sextus ;

« iEnésidème propose sur cette matière des difficultés qui reviennent pour le fond à celles qui précèdent. En effet, dit-il, si quelque chose est vrai , ce sera une chose sensible, ou une chose intelligible, ou une chose tout à la fois sensible et intelligible , ou enfin une chose qui ne sera ni l'un ni l'autre. Or, rien de tout cela n'est possible, comme nous le démontrerons. Par conséquent le vrai n'existe pas.

« Qu'une chose sensible ne puisse être vraie, c'est ce que nous prouverons de cette façon. Entre les choses sensibles, les unes sont génériques, comme les ressemblances qui s'étendent à plusieurs individus ; par exemple, l'honjme, qui se fetrouve dans tous les individus hpmains, le chevjsil, dans tpus les chevaux ; les autres spnt çpéçifiqu)çs comme les différences individuelles, par

* Adv. Math. p. 237 sqq.

* A4vi. Math, p. 258 sqq.

» Laert. IX, il.

exemple, celles de Dion, de Théon el ainsi de suite. Si donc le vrai est chose sensible, il sera générique ou individuel. Or, il n'est ni l'un ni l'autre. Donc le vrai n*est pas chose sensible.

<c En outre, de même que les choses visibles sont saisies par la vue, les choses sonores par l'ouïe, les choses odorantes par l'odorat, de même il faudra que les choses sensibles soient saisies en général par les sens. Or, les sens n'atteignent rien de général ; car ils sont irrationnels ; et le vrai ne peut être connu par un procédé irrationnel. Donc le vrai n'est pas chose sensible.

« En second lieu, le vrai n'est pas chose intelligible. Car autrement, il n'y aurait rien de vrai dans les choses sensibles, ce qui est absurde.

a De plus, le vrai sera généralement intelligible pour tous, ou en particulier pour quelques-uns. Or, que le vrai soit compris de l'universalité des hommes, cela est impossible. Et qu'il soit saisi par un seul ou par quelques-uns, c'est ce qui est incroyable et contradictoire. Le vrai n'est donc pas chose intelligible.

<c Mais d'un autre côté, il ne peut être tout à la fois sensible et intelligible. Car, ou bien on dira dans cette hypothèse que toute chose sensible et toute chose intelligible sont vraies, où bien certaines choses sensibles seulement et certaines choses intelligibles. Or, prétendre que toute chose sensible et toute chose intelligible sont vraies, cela n'est pas possible, puisque les choses sensibles sont en contradiction avec les choses sensibles, les intelligibles avec les intelligibles , les sensibles avec les intelligibles et les intelligibles avec

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les sensibles ^ Et si tout est vrai, il faudra que la même chose soit et ne soit pas, soit vraie et fausse tout ensemble. Si Ton dit maintenant que parmi les choses sensibles et les choses intelligibles, il en est quelquesunes seulement qui sont vraies, on tombera encore dans l'absurde ; car, il s'agira d'opérer le discernement du vrai et du faux. Ajoutez que dans cette hypothèse, il faudra convenir que les choses sensibles sont toutes vraies ou toutes fausses ; toutes en effet sont également des choses sensibles ; l'une ne Test pas plus et l'autre moins. Et de même, il faudra soutenir que les choses intelligibles sont toutes vraies ou toutes fausses ; car toutes sont également des choses intelligibles, et l'une ne l'est pas moins que l'autre. Or, c'est ce que l'on ne voudra pas accorder. Donc le vrai n'existe point.

a Mais, dira-t-on> si la vérité n'est pas évidente par elle-même , on la discerne au moyen d'un certain principe.

(( Les dogmatiques nous expliqueront sans doute quel est ce principe et pourquoi il nous détermine tantôt à l'affirmation et tantôt à la négation. Puis, ce principe, le donnent-ils, oui ou non, comme un principe évident de- lui-même? S'ils prétendent qu'il est évident de lui-même, ils mentent quand ils soutiennent d'un autre côté que la vérité ne se manifeste pas par elle-même. S'ils veulent au contraire que ce principe ne soit pas évident de lui-même, comment se fait-il qu'ils

* Je lis avec Fab.: Ta axab-nvà, toIç v&ïitoT; xai rà voïjTa toT« aîo6y)TcI;, au lieu de Ta ataOrirà toîç ai<j6y)TôTç xaX rot voyitoI toîç

vomtoîç que donne l'édit. de 162i. — Fab. ad Sext. 446, G.

en affirment Texistence*? Est-ce que ce principe se fait reconnaître par lui-même oii par un autre principe? Par lul-mèilie ? Gela est impossible, puisque toute chose qui n'est pas évidente ne se fait pas reconnaître par elle-même. Par un autre principe? On demandera de nouveau si ce principe est évident ou n'est pas évident de lui-même, et cette recherche allant à l'infini, il en résulte que la vérité est introuvable.

<( A quoi donc se fier? dira-t-on que la vérité est dans la probabilité, quelle que soit d'ailleurs l'essence de la probabilité, sensible, intelligible, ou l'un et Tautre à la fois ? Mais c'est encore là une absurdité.

ce Si en effet, la probabilité est la vérité, comme la même chose ne semble pas probable à tous les hommes ^, tous les hommes n'accorderont pas ce principe : il est impossible que la même chose soit et ne soit pas, soit vraie et fausse tout ensemble. Car, en tant qu'une chose paraît probable à tel individu, elle est vraie, elle est réelle ; mais en tant qu'elle produit l'effet contraire sur tel autre individu, elle est fausse, elle n'est pas réelle. Or, il est absurde que la même chose soit et ne soit pas, soit vraie et fausse tout ensemble. Par conséquent, le probable n'est pas le vrai.

« A moins qu'on ne dise que cela est vrai, qui entraîne l'assentiment du plus grand nombre. Ainsi, le miel paraissant doux à plusieurs hommes qui sont en santé, et amer à un seul homme qui. est malade de la

* Je lis avec Fab. ww; to p.7j <paiv&p.fcvov, au lieu de wS); rb oaivofxivov qui n'a pas de sens. — Fab. ad Sext. 466, H.

* Je lisavecFab. wàvraç, aulieudewâvTw;. — Ad. Sext. 367, L.

t)'iÈNÉSlt)ÈtaE. é1

jaunisse, on devra soutenir que le miel est doux. Mais cela est ridicule. Car, quand on discute sur la vérité, il ne faut pas avoir égard au nombre de personnes qui admettent la même opinion, mais à la disposition où elles se trouvent. Or, de même que le malade * ne re-

présente qu'une certaine disposition,, ainsi les personnes en santé ne doivent en représenter qu'une seule. Par conséquent^ il n'y a pas plus de raison de se fiera celles-ci qu'à celle-là. Autrement, si plusieurs malades trouvaient le miel amer ^ et qu'un seul homme en santé le jugeât doux, il faudrait dire que le miel est amer, ce qui est absurde. Ainsi donc, puisque Ton ne tient aucun compte de la multitude des personnes qui trouvent le miel amer, et qu'une seule le trouvant doux, on lui donne le droit de soutenir qu'il est vraiment doux, il faut laisser de côté, dans le cas contraire, le nombre de ceux qui trouvent le miel doux ; autrement, ce ne serait pas discerner la vérité de la môme manière. »

Il est aisé de reconnaître dans cette argumentation deux parti'es fort distinctes, l'une, dirigée contre les Académiciens, c'est la dernière, celle qui contient une réfutation si nette et si concluante de la théorie probabiliste ; l'autre, qui s'adresse plus particulièrement aux Stoïciens, et qur doit seule pour le moment occuper n^tre attention.

^ Je ils v:fr&)) àix lieil de voaoûv. — Fab. àd Sext. 467, 6. > Il faut Hfd ToS ffoXXdd^ àû liôti dé toùc iroUouç. ~Fab. ad Sèxt. 467, Q.

Cette première partie a été évidemment abrégée par Sextus. Des quatre alternatives qu'^Enésidème propose sur la nature du vrai, il n'y en a que trois qui soient discutées. Encore, cette discussion incomplète est-elle fort altérée ; les preuves n'y sont le plus souvent qu'indiquées; quelquefois môme elles font absolument défaut, et les affirmations séparées de tout ce qui servait à les établir semblent arbitraires. Gomment interpréter, comment soumettre à la critique une argumentation ainsi défigurée ?

Sextus qui est ici la cause de notre embarras peut nous aider à en sortir. Lui-môme, en effet, avant de rappeler les objections d'^Enésidème contre l'existence du vrai, venait de se livrer à une discussion très- étendue sur cette matière, et il a la bonne foi de nous avertir que les arguments dont il s'est servi sont les mômes, ôixoioxpéirouç, que ceux de son devancier, et y sont contenus en puissance, îuviixet ^ Nous avons donc le droit de nous servir de Sextus pour éclaircir les côtés obscurs et combler les lacunes de l'argumentation d'^Enésidème, et lui rendre ainsi tout à la fois sa rigueur et sa clartg.

Ainsi complétée, cette argumentation se ramène àun petit nombre de points qui appellent un examen approfondi.

!• Celui qui affirme l'existence du vrai, démontre son affirmation ou ne la démontre pas. S'il ne la démontre

* Sext. Adv, Math., 227. C— Cf.Laert. IX, n.

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pas, elle ne mérite aucune confiance ; s'il la démontre, il fait une pétition de principe manifeste ^

2* Entre ceux qui soutiennent l'existence de la vérité, les uns la voient tout entière dans les choses sensibles, apparentes, phénoménales, aiaOYjTi, TrpéSrjXa, fatv6[jLeva; les autres, dans les choses intelligibles, obscures, invisibles, voiQTà, àStjXa, où <patv6[jL£va ' ; d'autres enfin reconnaissent dans ces deux ordres de choses des manifestations différentes, mais également légitimes de la vérité absolue. Ces trois hypothèses sont absurdes *.

1" Hypothèse. Les choses sensibles sont génériques ou individuelles. On prétend que celles-ci ont une existence propre et distincte, xà xaxà Siaçopàv xal cpuciei ; mais on est forcé d'accorder que celles-là n'existent que relativement, m lup^ç ti, et d'une façon purement idéale,

voeTxai [jl6vov **.

Or, la vérité étant absolue de son essence, ne peut se rencontrer dans les choses génériques. De plus, les sens sont incapables de saisir les genres, puisque tout ce qui est universel leur échappe *. Enfin, ceux qui admettent la réalité des genres sont forcés de remonter

1 Ce point manque dans le texte que nous avons cité. Nous le rétablissons d'après Sextus. Adv, Math. 223, D. — Cf. Vyrr, Hyp. II, 9. — Cf. Laert. 1. I.

« Adv. Math, 223, E. — Cf. 227, C. Pyrr, Hyp, II, 9. — Cf. Laert. 1. 1. .

' Pour la régularité extérieure de la démonstration, iEnésidème et Sextus posent une quatrième alternative, savoir, que le vrai ne soit ni dans les choses sensibles, ni dans les choses intelligibles. Mais ils ne l'examinent pas, et ils ont raison.

♦ Adv. Math. 226, C; 227, C. — Cf. Pyrr. Hyp. II, 9.

* Adv. Math. 1. I. — Cf. Fabric. ad Sext, et Pyr. Hyp. 1. 1.

90 LE êdfeHicisBilE

à un genre silp'érifettr, tb ^eVMictzoiy (jui cothpretid toutes choses dariâ feofl ùfaifeHalité. Ot*, ce genre floit être vrai ou fkux, et vtài et fàui tout ensemble. S'il est rtài , tôilt est vrai ; s'il est faux , tdùt est fiiùx ; è'il est yrall et faux, tdiit est vrai et tout est faUx. Trois alternatives égaleiiiènt absurdes. Donc, là Vérité uè j^éMl se! rencpntter dads les gérires K

Seta-t-elle dans leà lùdlvidUs? Ndn. Gai* la fcôiitiaissàncé des choses individuelle^ est individuelle, par cofi-î séquent relative ^. Voilà donc la vérité qui cessé d'être absolue, ce qui est insoutenable.

2°' Éypothèse. Si la vérité est dans les cotlcèptioni^ de Tentendefaent, il faudra dire qu'il n'y a rien de Irstl dans les choses sensibles. De plus, ou bien renièndèment dé tous les boudinés sera bon juge de la vérité, ce qui est démenti par la contradiction des jugements humains ; oU ce seha l'entendement de tel ou tel philosophe. Mais pourquoi celui-ci plutôt que celui-là? et pourquoi l'entendement d'un philosophe plutôt que l'entendement d'un aUtré homme ^?

y ^Hypothèse. Veut-on que la vérité soit tout etisemble dans les notions sensibles et dans les conceptions rationnelles * ? Mais Ifes sens ne peuvent s'entendre avec la raison, et ni la raison ni les sens ne s'entendent avec eux-mêmes \ Il faudra par conséquent

i Àdv, Math. 220, A ; 227, î). — Cf. Vyr. Éyp. II, 9. ^ Àdv. Math, 227, A. —Cf. Pyr. Hyp. 1. 1.

8 Adv. Math, 227, A. —Cf. Pyr, Hyp. II, 6.

♦ Adv, Math, 225, D; 228, B. — Cf. Pyr, Hyp. II, 6. « Adv. Math. 228, B; 224, A ; 225, A. — Cf. Hyp. Pyr. II, 9. Ibid. 6.

dire que la vériié se reiiconite seulement dans certaines notions sensîtles et dans certaines conceptions rationnelles. Mais commeilt les démêler au milieu de celles qui né sont pas vraies f II faut un critérium. Ce critérium sera-t-il pris dans lès notions sensibles ; C'est supposer le problème résolu. Dans lès conceptions rationnelles? C'est encore ûrie pétition de principe K De plus, si la vérité a besoin d'uii critérium, on demandera si ce critérium est vrai ou faux, â'îl est faux, on ne peut l'admettre sans absurdité. S'il est vrai, ou bien il est vrai par lui-même et sans critérium; ou bien par unauti'e critérium. Vrai par lui-inème? C'est se contredire, puisqu'on soutient que le vrai a besoin d'un critérium. Vrai par un autre critérium ? Mais ce critérium en suppose un troisième, qui en veut un quatrième, dans un progrès à l'infini ^. Donc, daiis aucune hypothèse, on ne peut prétendre qu'il existe une vérité.

Notre premier soin, après avoir reconstitué cette argumentation, doit être de la dégager d'un certain nombre de principes auxquels nous donnons pleinement les mains et qui embarrasseraient la discussion.

iEnésidème a beau jeu, en effet, contre un matérialisme grossier pour qui toute connaissance se résout dans la sensation, ou contre un spiritualisme chimérique qui veut s'affranchir de l'expérience, et nous Itouvons qu'il réfute fort bien l'une par l'autre ces deux absurdes hypothèses. Mais quant à nous, nous n'avons

* Adv. Math. 228, C ; 224, B. — Cf. Hyp, Fyr. 1. I. « Adv, Math. 228, C. — Cf. Uyp. Pyr. 1. 1.

réellement à nous occuper que de la discussion instituée sur la troisième hypothèse, l'hypothèse de tout dogmatisme raisonnable, celle qui reconnaît pour également vraies, sous certaines conditions, et les notions sensibles et les conceptions rationnelles, réconciliant ainsi sans les confondre la sensibilité et la raison dans l'unité de l'intelligence.

Des cinq arguments qu'oppose iEnésidème à cette doctrine, les contradictions des jugements humains, celles de la raison avec les sens, et des sens avec euxmêmes, sont des lieux communs épuisés par les Sophistes et l'Académie^ et cent fois réfutés^. iEnésidème n'y insiste pas ; nous imiterons sa réserve. Quant aux contradictions qu'il impute à la raison pure, c'est un point délicat sur lequel nous n'avons point encore à nous expliquer ; iEnésidème, qui le touche en passant, l'approfondira par la suite ^, et nous entrerons alors avec lui dans cette épineuse controverse *.

Ainsi donc, tout l'effort de la dialectique d'^Enésidème, c'est d'établir l'impossibilité absolue où est la raison de trouver un critérium absolu du vrai , en d'autres termes, de justifier sa légitimité. Ça été là, dans l'antiquité, et c'est encore de nos jours, comme on sait, le champ de bataille du scepticisme et du dogma-

1 Sext. Adv. Math, 147, B; 149, A; 167, A; 168, A sqq. — Cic. Acad. qu. II, 15, 25, 26, 27.

* Plat. Theœt. — Arist. Métaph. IV. — Cic. Ac. qu. Il, 7, 16, 17.

s Sext. Adv. Math. 345, B; 351, C , * Voir notre chap. V.

D'iËNÉSlDÈME. 93

lisme. Cherchons le rôle que notre philosophe s'est donné dans celte éternelle et grande querelle.

Nous devons résoudre ici deux questions: 1® Quelle a été la part d'iEnésidème dans Tinvention ou dans le développement de l'argument fondamental du scepticisme contre la légitimité de la raison? 2® Qu'y a-t-il de vrai dans cet argument?

Si l'on en croyait certains historiens du scepticisme, la question du critérium de la vérité serait aussi ancienne que la philosophie. Sextus, par exemple, quand il passe en revue les opinions des philosophes sur le critérium de la vérité, ne s'arrête pas à Ghrysippeouà Zenon , il remonte à Aristippe \ à Anaxagore ^, et jusqu'au père de la vieille école d'Élée ^.

Il y a dans tout ceci une équivoque qu'il faut débrouiller. Sextus entend le critérium de la vérité de plusieurs façons très-différentes* , et suivant qu'on prend celle-ci ou celle-là, on a affaire à des problèmes de diverse nature. Ainsi, que les philosophes recherchent la faculté ou les facultés de l'esprit humain par lesquelles on discerne, la vérité, voilà un problème d'un caractère essentiellement psychologique, dont l'objet est appelé par Sextus xptT/jptov 8t' o5 *. Mais que l'on vienne à se demander s'il existe une règle suivant laquelle on puisse juger que nos représentations sont la

1 Adv, Math. i73, B.

« Adv. Math, 153, C.

3 Adv. Math. 146, D.

* Hyp. Pyrr, II, 3. — Cf. Adv. Math. U3.

« Adv. Math. 144, A. — Cf. Hyp. Pyrr. II.

94 Lp; scEPTi<::;{S|AE

copie exacte des c}ioses réelles, c'est une aqtfe question, non plvfs psychologique, piais logique, et ppijr parler ayec Sexlus S il pp s'agit pas ici du xoi-ç-^ptov St'ou, mais du xptT-^piov xoO'b, du crit^ri|im logique prpprement dit, du critérium comme l'entendent les Stoïciens^.

Les opinions des ancien^ pjiilosophes cités par Sextus se rapportent exclusivenjpnt, d'après Sextus luimême ^, au premier de ces problèmes. Ainsi, quand il nous dit que dans l'écple d'Élée *, dans celle de Pythagore S de Platon ^, U raison fut proclamée le crit^riuip de la vérité, que dans d'autres (écoles ''^ ce fut la sensibilité, que le sage Aristote voulant fgire la part de chacune de ces deux théories opposées, prit les sens pour critériun} des choses sensibles, et la raison pour critérium des chosjBs intelligibles ?, \l faut entendre tout cela au sens psychologique ®, et p'y voir topt au plus que le genne du problème logique nettement posé pour pour la première fois par Zenon.

G'^st une chose curieuse de lire dans Cicéron, coipment le père de Yécolp stoïcienne fut conduit, presque

f Eyp, Fyr, U, 7.

8 Hyp. Pyr. p, 7. -r- Pf. Adv, }fath. iSft, A.

^ Adv,Math. m,B.

* Adv. Math, 157, B.

8 Ibid. i53,E.

«ibid. 1W,D.

7 Ibid. i75, B.

8 Ibid. 178, C.

^ C'est en ce sens que Proclus entend le critérium quand il rend compte, dans son commentaire du Timée, du critérium de Platon, de celui de Protagoras, etc. Voir le beau mémoire de M. J. Simon sur ce commentaire, p. 137. Paris, 1839.

jnalgFé luj, par le? objections d'Afcésil^s qui l^ pppss^it e^ )e l^srp^j^H sans rj^lAche, à établir ppu à peu \x^p théorie régulière sur le critérium de la vérité.

Zé^Q^ soutenait contre 4i'césilas que le sage peut quelquefois se fier sans réserve anx représentation^ d^ l'esprit humain, çavxaaCat ^ ^rcésjlas lui opposait Ijeg illusions des rêves pt du délire ^, la diversité des ppinioqs humaines ^, les contradictions de nos jugements^. Pressé par son adversaire, Zéjion crut qu'il lui fermerait la bouche, s'il découvrait un caractère, une règle gui fît distinguer les représentations illusoires de celles qui sopt yéridjques. Ce caraplère, cette règle, il l'appela çav-çaTta xaTaXr^T^xtxi^. Vpici la définition qu'il en dopna d'abord ^ : C'est une certaine empreinte, Tfcoaiç, sur Ja partie principale de l'âme, àv xtj •^TsyLpvt^w^, laquelle est figurée et gravée par un objetréel, et formée sur l.e modèle de cet objet, à%o uTripxovîo^,

Mais, olijecta Arcésilas', cette çavxada xaTaXei;li^il ne îservirait de rien, si un objet imaginaire était capabljf de )a produire. Zenon ajonta alors q^e cette çavTagb devait être t§lle qn'jl fût jinpossib{e qu'elle eût nne autre cans§ gne la réalité, oU oùx av y^^ voiTo (ÎTCb [xtj uTuapYorcoç. liecte ççnsensit Arcesjlas, 4it

* Cic. Ac. qu, II, 24.

« Ibid. 28,

» ïbid. 26, 27, ?8 sqq.

* Ibid. 3i.

s Adv. Math. <83, D. — Cf. Hyp. Pyr. II, 7.

« Adv. Ma«/i. 484, B.

■^ Cic. Aca(^. gv^i^f- 11»?^-

Gicéron. Cette définition, en effet, était, entre les mains de rhabile Académicien, une source intarissable d'objections.

Voici la seule qui nous intéresse * : s'il existe des représentations illusoires, çav-ra^tat àxaTiXr^Trxoi, et des représentations véridiques, (pavxaabt xaxaXYîTCTtx.af, il faut un critérium pour les démêler. Quel sera ce critérium? Une (pavTada xaTaXyîTmxV)? Mais c'est une pétition de principe manifeste, puisqu'il s'agit de discerner la çav- Tada xaxaXiQTUTtxif) de ce qui n'est pas elle. Ainsi donc, cette ^avxaata îcaTaXeT:TtxTf) qu'on aura prise arbitrairerement pour critérium , demandera une autre çavTacta xaTaX-rj^Tix-^, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini.

Il est facile de reconnaître dans cette argumentation qu'Arcésilas légua à Garnéade, et Garnéade à Glitomaque, le germe de celle d'iEnésidème. Toute la différence, c'est que les Académiciens acharnés à la ruine de l'école stoïcienne, ne regardaient guère au delà ; tandis qu'iEnésidème, élevant son point de vue critique, et dirigeant ses coups sur tous les systèmes ou plutôt sur la raison, mère de tous les systèmes, transforma une difficulté particulière suscitée au Stoïcisme par l'Académie en une argumentation générale du scepticisme contre la philosophie dogmatique.

La raison, dit iEnésidème, est un témoin souvent Irompeur. Si elle veut qu'on se fie à ses dépositions, il faut qu'elle établisse les titres de sa véracité ; mais il faudrait pour cela que la raison cessât d'être suspecte, c'est-à-dire qu'elle cessât d'être elle-même.

» Cic. Ibid. — Cf. Sext. Adv. Math, i66, 167 sqq.

D if:NËSlDÈME. 97

Ainsi, ou bien on admet aveuglément toutes les représentations de la raison, et alors on se condamne à la contradiction, ou bien on fait un choix, et dans ce cas, on tourne dans un cercle vicieux, ou Ton se perd dans un progrès à Tinfîni.

Voilà la question nettement posée entre le scepticisme et le dogmatisme. C'est l'honneur d'iEnésidème de l'avoir dégagée de tout nuage, en môme temps qu'il donnait à l'objection sceptique, avec sa plus haute généralité, toute la puissance qui est en elle.

Avant de la discuter, je remarquerai que depuis iEnésidëme, elle a été mille fois répétée, sans qu'on ait jamais pu y rien ajouter d'essentiel.

Elle fait le fond des xévxe Tp6icot t^ç èiroxYîç du pyrrhonien Agrippa *, où elle revient sous trois formes, différentes, le progrès à l'infini, l'hypothèse et le diallèle ou cercle vicieux *.

Disciple d' Agrippa et d'-^nésidème, Sextus, de la meilleure foi du monde, triomphe contre le dogmatisme de cette invincible objection qu'il ne peut se lasser de reproduire, quoiqu'il n'y change jamais rien ^.

Qu'on examine avec attention les monuments les plus célèbres du scepticisme des temps modernes, on l'y retrouvera presque à chaque page.

Montaigne, cet interprète si ingénieux du pyrrhonisme, mais qui, si l'on excepte la grâce incomparable de son style, dérobe à l'antiquité presque tout le reste,

^ Laert. IX, 11. — Cf. Hyp. Pyr, I, 15.

' Voir le dernier chapitre de notre mémoire.

» Hyp. Pyr/II, 4, 6, 7, 9. - Adv. Math, 223, D; 225, C.

se garde bien d'oublier rpbjection d'iEnésidème enlre celles qu'il veut rajeunir.

« Pour juger, dit-i| *, des apparences que nous recevons des subjects, il nous faudroit i^n jnslrifînent judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nouç y fault de la démonstration; ]po^Y vérifier la démonstration, un instrument : nous vpylà au rouet. Puisque les sens ne peuvent arrester nôtre dispute, estant pleips eulxmémes d'incertitude, il fault que ce soit la raison ; aulcune raisop ne s'establira sans uneaultre raison : nous voylà à reculons jusques à l'infiny. »

C'est bien là, sous une forme piquante, le progrès sans terme et le cet'cle vicieux dont iEpésidème laisse le choix aux dogmatistes.

Dès l'origine de la philosophie moderne, ce ma^vais génie non moins rusé et trompeur que méchant et qui emploie toute son industrie à tromper les hommes ^, fânt(}me, dont le génie de Descartes fut trop souvept obsédé , qu'est-ce autre chose qu'un retour de l'objection pyrrhonienne qui, sous les traits nouveaux dont rimagination la déguise, se laissp pourtant reconnaître? Descartes, en effet, deniapdait à la raispn de prouver qu'elle n'est pas le jouet d'une illusion perpétuelle. N'était-ce pas la précipiter dans l'inévitablq contradiction d'un témoin suspect qui, pour établir sa véracité, est obligé de la supposer?

On sait quelle a été la fortune de ce mauvais génie évoqué par le père de la philosophie moderne.

* Essais. II, 12.

* Médit I. — Cf. Méd. IV.

D'iSNÉSIDËME. 99

Pascal rappelle à son secours, afin de contempler la superbe raison invinciblement froissée par ses propres armes, et Thomme en révolte sanglanlecontre Thoinme * .

« Nous n'avons, dit-il, aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous. Or, ce sentimeut naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque, n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon ou par un démon méchant il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus, personne n'a d'assurance, hors la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que, durant le sommeil, on ne croit pas moins fermement veiller qu'en veillant effectivement. De sorte que, la moitié de notre vie se passant en sommeil par notre propre aveu, où quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller, n'est pas un sommeil un peu différent du premier dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir, comme on rêve souvent qu'on rêve en entassant songes sur songes? »

Ce doute que Pascal vient de peindre en vives images, le dialecticien Bayle le ramène à une forme précise :

<c II est impossible, je ne dirai pas de convaincre un sceptique, mais de raisonner juste contre lui, n'étant

* Pensées, II« part. art. i . — Cf. !••« part. art. \ i .

pas possible de lui opposer aucune preuve qui ne soit un sophisme, le plus grossier de tous, je veux dire la pétition de principe? En effet, il n'y a point de preuve qui puisse conclure qu'en supposant que tout ce qui est évident est véritable, c'est-à-dire qu'en supposant ce qui est en question *. »

Demander qu'on prouve que la vie humaine n'est pas un long rôve, et demander qu'on démontre que tout ce qui est évident est véritable , n'est-ce pas exactement la même chose ? et tout cela ne revient-il pas à demander avec iEnésidème la preuve de la légitimité de la raison ?

Je pourrais citer encore un grand nombre de sceptiques modernes^; mais il vaut mieux aller droit au plus sérieux, au plus original et au plus profond de tous, au père de la philosophie Critique.

On peut ramener toute V Analytique transcendantale à deux points très-simples, une question par où elle commence , une réponse par où elle finit. Voici la question : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles^? Voici la réponse : Ces jugements sont possibles, comme formes a priori de la raison, et

* Dict. crit., art. Pyrrhon. Cette objeclion deBayle est déjà réfutée dans la Métaphysique d'Aristote avec un bon sens supérieur (liv. IV).

* Je nommerai ici l'ingénieux Huet qui, dans son excellent petit livre De la faiblesse de resprit humain, fait son proGt d'iEnésidème et de Sextus. Voir liv. I, ch. 8, 9, 40, H. —Cf. liv. III, ch. 3, 5, 6, li, i4; particulièrement le ch. 43 du liv. III, p. 264, 265.

' Crit. de la rais, pur. Introd.

par suite comme conditions subjectives de l'expérience ' . En d'autres termes, quand la raison cherche les garanties de la légitimité des premiers principes , elle n'en trouve pas d'autres que l'impossibilité où elle est, par le fait de son organisation naturelle , de ne pas porter avec soi ces premiers principes dans tous ses jugements. Dès lors, suivant Kant, on ne peut leur attri- ' buer qu'une valeur subjective, et la métaphysique est impossible.

N'est-il pas évident que ce scepticisme ontologique dont l'originalité a été tant célébrée, repose tout entier sur cette antique prétention pyrrhonienne : la raison doit être tenue pour suspecte jusqu'à ce qu'elle ait prouvé sa véracité par un critérium infaillible.

Ainsi donc Kant est venu, à son tour, répéter l'argumentation d'iEnésidëme , comme avaient fait jadis Agrippa et Sextus, comme firent à un autre âge Montaigne et Pascal , Bayle et Huet, et, quoique dans un autre but, Descartes lui-môme. Cette curieuse destinée d'un argument aussi vivace , et dont la chute ou le triomphe semblent entraîner le triomphe ou la chute du Dogmatisme, rend plus étroite encore l'obligation qui nous est imposée de le soumettre à une critique approfondie.

Dans les débats sans nombre que l'argument d'^Ënésidôme a suscités, il semble qu'on ait oublié trop souvent qu'une question mal posée est une question inso-

' Ibid. Anal, transcend, liv. III, § 22,23, — Cf. liv. II, ch. 3.

lubie. Lès dogmatistes, en se tourmentant de dilBcultés imaginaires, ont prêté le flanc aux attaques victorieuses du scepticisme ; et celui-ci, abusé à son tour par un stérile triomphe, rie s'est pas aperçu qu'il s'épuisait â combattre contre des ombres. Gomme des ennemis qui luttent dans les ténèbres, dogmatistes et pyrrhoriiens, en croyant abattre leurs adversaires, n'orit souvent frappé que sur eux-mêmes.

Au milieu de cette controverse embarrassée, on peut démêler trois questions fort différentes qui perpétuelle^ ment prises l'une pour l'autre, ont jeté partout la confusion.

1** En fait, l'esprit humain reconriaît-il à un certain caractère ce qui est pour lui la vérité?

2** Appelons ce caractère critérium et supposons qu'il existe réellement. L'esprit humain peut-il démontrer la véracité, l'infaillibilité absolue du critérium de la vérité ?

3° Admettons que l'esprit humain ne puisse faire cette démonstration. Faut-il prendre le parti de douter de la légitimité du critérium de la vérité, et par suite de la vérité elle-même ?

Un scepticisme sérieux et un dogmatisme conséquent doivent tomber d'accord sur les deux premières questions. Ils ne diffèrent que sur la troisième. Toute la difficulté est là.

Nous espérons prouver en peu de mots que l'argumentation d'iEnésimède n'emprunte quelque solidité apparente qu'à la confusion de ces trois éléments du problème. Aussitôt que le débat sera replacé sur son

b'.f:b(ÉSiDËM£. 103

véritable terrain, cette argumentation se dissipera avec les nuages qui eh déguisaient la vanité.

Si la question du critëi-iuiii de la vérité était ainsi posée : en fait, Tespi-it humain recoiinalt-il à un certain cai-actèrë ce ijiii est pour lui la vérité ? je ne crois i)asqii'aucunë discussion sérieuse pût s'engager siir ce point entre le scepticishie et le dogmatisme. Car dû moment iqii'il ne s'agit pas de savoir si les choses qui nous semblent vraies sont réellefaient et absolument vraies, mais seulement si de certaihes choses nous semblefat vraies , sceptiques iet doginatistes doivent se trouver d'accord. Quel est en effet l'objet de leur controverse ? Lfe voibi : les uiis soutiennent que ce qui nous paraît vrai est vrai, les autres doutent qu'il eh soit ainsi. Mais cette opposition ithpliqub un point accordé de tous, c'est que certaines choses nous èiemblent vraies. Nier ce polrit, c'eât nier là discussion môme, c'est nier la cofascîence, c'est se nier avec tout le reste. Quand lfe scepticisme en vient là, misérable sophisme ou incurable folié, il perd juisqu'au droit d'être réfuté. Mais tous les sceptiques sérieuxi etiEnésidème à leur tête, l'econnaisséut les faits de conscience. Ils reconnaissent dbnc que la sbiéncè humaine aperçoit utte différence entre le vrai et le faux, et par conséquent, qu'elle les distingue Tun de Tahtre par un certain caractère. Ce caractère, c'est le critérium dé la vétilé. Jusï^ue-là, il n'y a pas de controverse possible.

3 'accorderai maintenant que si l'on entend par critérium de la vérité une certaine règle, placée en dehors de la raison et au-dessus d'elle, soit qu'au moyen de

cette règle on veuille redresser les jugements que la raison a portés, ou confronter avec la réalité les idées qu'elle a conçues, la question alors est toute différente. Mais sur cette question encore, le scepticisme et le dogmatisme ne peuvent différer sérieusement. Car il est, en vérité, trop clair que si la raison n'a pas sa règle en elle-même, elle ne la trouvera jamais en dehors et audessus d'elle, puisque, pour l'y trouver sûrement, il faudrait qu'elle l'eût déjà. Le critérium ainsi entendu est la plus absurde des chimères.

Yoilà donc la première question ramenée à deux points qui semblent incontestables pour un sceptique de bonne foi comme pour un dogmatiste raisonnable : le critérium de la vérité, pris comme une règle extérieure et supérieure à la raison humaine, est une contradiction insoutenable ; mais le critérium de la vérité, considéré comme le caractère auquel l'esprit humain reconnaît ce qu'il doit croire, est un fait qui échappe à toute discussion.

Ce que la logique vient d'établir, l'histoire le confirme. iEnésidème, nous l'avons vu, quoiqu'il conteste la légitimité absolue de tout critérium de la vérité, admet expressément un critérium de fait, c'est l'apparence, xb (paiv6^evov. Dans les temps modernes, Kant, après avoir reproduit dans la Critique de la raison pure\ sous une forme qui lui est propre, l'argument d'iEnésidème contre la possibilité d'un critérium absolu, reconnaît avec force l'existence et la nécessité

* Log. transcend. Introd.

D'.ENËSIDÈME. 105

d*un critérium subjectif, lequel est ddns sa doctrine, laccord de la connaissance avec les lois formelles de Tentendement et de la raison.

Si donc laissant de côté pour un moment la question de la légitimité absolue, de la portée objective du critérium de la vérité, nous interrogeons le scepticisme et le dogmatisme sur la question de fait : — Le critérium de la vérité, c'est l'évidence, dira tel dogmatiste. — C'est l'apparence, dira le pyrrhonien. Tel autre dogmatiste soutiendra que la vérité est dans la liaison des idées (Leibn. Théod.y p. 473). — Non,. dira le sceptique, elle est dans l'accord de la raison avec ses lois constitutives {Crû. de la rais. pur. I, p. 119). Dans ces limites, je le demande, iEnésidème et Descartes , Leibnitz etKant ne peuvent*ils pas s'entendre? Ce qui est évident et ce qui paraît vrai , la liaison des idées ou leur accord avec les formes de l'entendement, n'est-ce pas au fond la même chose ?

Notre seconde question n'a pas été moins embrouillée que la première : l'esprit humain peut-il démontrer la légitimité absolue du critérium de la vérité?

C'est ici qu'il faut voir triompher iEnésidème et sur ses traces tous les sceptiques anciens et modernes. Ils n'ont pas assez de pitié pour cette raison, si impuissante, si orgueilleuse, qui peut tout démontrer, ditelle, et ne sait pas se démontrer elle-même ; aveugle, qui nous vante ses lumières ; esclave, qui veut secouer le joug des préjugés et s'enchaîne, dès le premier pas, au plus grossier de tous -, ouvrière ignorante, in-

i06 ~ LE SGE^T1C1SME

sensée, qui pose dahs le vide la première jileiie dé son édificb.

A tenir peu compte des déclamations , la formé (Ju'iEnésidème a donnée à cetie objection tant répétée est encore la plus précise : celui qui entreprend de démontrer là lêgitiriiité dii critéritihi de la vérité, se sert pour cela de ce même critêi'tuin, oii bien il en enlploie un autre. Dans lé premier cas , il fail liti para^ logisme; dans le second, il se perd dàiis iin ^irogrès à rinfmi.

Assurément , cette argumeiitatîon est concluante ; mais les sceptiques n'ont pas pris garde à une chose , c'est qu'elle ne conclut pas pour eux. A quoi vientelle aboutir en effet? A ce seul point, qu'on ne peut prouver l'évidence. Mais qui le conteste? N'est-ce pas là une des maximes éternelles dû sens commun? Et n'est-ce pas en même temps le premier principe de toute saine logique? Le père du dogmatisme lé plus vaste et le plus absolu de l'antiquité, Aristote, n'avait-il pas cent fois répété, quatre siècles avant ^Enésidème, que dans la série dfes principes de la raison , comme dahs celle des principes de l'être, il est riécessàire de ^'arrêter. J'ose dire qu'il n'existe aucune vérité sur laquelle deux homhies de bonne foi aient moins de peine à s'accorder que sur celle-ci : si tout peut être démontré, rien ne saurait l'être ; prouver l'évidence, c'est la détruire.

Quand donc les sceptîcjues s'écrient qu'il est à jamais impossible dé prouver que l'esprit humain ne soit pas le jouet d'un mauvais génie qui l'abuse ; la vie , un

DMCNÈSIDÈME. * 107

iotig rêve ; la raison folie et la JFolie raison ; il n'y a qu'une seule réponse sensée à leur faire : vous prouvez le pluè évidemment du monde qu'on ne peut prouver l'évidence ; la philosophie et le genre humain sont de votre avis.

Malheureusement , lé dogmatisme rie s'est pas toujours renfermé dans cette sage réservé. Il s'est rencontré, môme dans les âges modernes, des hommes de géiiie, ahusés à ce point par la force même de leur intelligence, qu'ils ont essayé de démontrer ce iqui est antérieur et supérieur à toute démonstration. L'un croit trouver dans la véracité divine la garantie infaillible de l'évidence, oubliant que rien ne peut servir de garantie à l'évidence, si ce n'est elle-même, puisque c'est elle qui sert de garantie à la véracité divine comme â tout le reste. L'atitre , outrageant aveuglément là raison, ne veut devoir qu'à la foi la certitude des premiers principes, quedis-je? la certitude qu'il ne rêve pas en veillant ; semblable, malgré son génie, à un insensé qui, mécontent de la lumière du soleil, se crèverait les yeux pour chercher une lumière plus pure.

Ces vaines tentatives, renouvelées dans tous les temps, expliquent et absolvent môme en un sens les attaques du scepticisme contre le critérium de la vérité. Il fallait uii cbntre-poids à Tabsurâité de donner la preuve de l'évidence, c'était l'absurdité de la demander.

Abordons maintenant le fond de la discussion. Il résulte des aveux mutuels que la logique et l'histoire imposent aux deux écoles opposées :

lOS LE SCËPTICISM

l"* Que Texistence de fait du critérium de la vérité est incontestable;

2"* Que toute tentative pour démontrer la légitimité de ce critérium est absurde.

iEnésidème nous accorde le premier point; nous accordons le second à iEnésidème ; mais qu'on y prenne garde, ce n'est pas au scepticisme que nous l'accordons. En effet, tant qu'un philosophe se borne à soutenir et à démontrer qu'il est absurde de prouver l'évidence, il est sur le terrain du dogmatisme. Il ne devient sceptique, que du moment où il prétend infirmer par là l'autorité de l'évidence. Alors, mais seulement alors, il peut être sérieusement combattu.-

Rendons cette justice à iEnésidème, qu'il a su aller jusqu'au bout de ses principes. Il ne s'est pas borné à mettre en lumière l'impossibilité de prouver la légitimité du critérium : il a conclu hardiment de cette impossibilité que la légitimité du critérium est une chose incertaine. Otez cette conclusion, iEnésidème sans doute ne laisse plus aucune prise au dogmatisme ; mais c'est qu'il a cessé de le combattre. Toute la valeur de sa doctrine sur le critérium est donc dans là valeur de cette conclusion. Si celle-ci succombe, celle-là devra partager le même sort.

Or, iEnésidème raisonne ainsi : la légitimité du critérium ne peut se démontrer. Donc, elle est incertaine.

Il est clair que ce raisonnement suppose cette majeure ; tout ce qui ne peut se démontrer est incertain.

Supprimer cette majeure, ce serait supprimer la conclusion et l'argumentation tout entière. Autant donc

vaut cette majeure , autant valent la conclusion et l'argumentation d'iEnésidème. Mais cette majeure est absurde, on peut le prouver avec évidence; et qu'on veuille bien le remarquer, je n'entends parler en ce moment que de cette évidence admise en fait par iEnésidème, et je ne suppose par conséquent rien ici qu'un adversaire de bonne foi ne me donne le droit de supposer.

Je prouve ainsi l'absurdité de la majeure sur laquelle tombe maintenant toute la discussion : dire que tout ce qui ne peut pas se démontrer est incertain , c'est dire en même temps que toute certitude est dans la démonstration et qu'aucune certitude ne peut s'y rencontrer. Car toute démonstration supposant des principes indémontrables, c'est-à-dire des principes certains sans démonstration, nier qu'il existe des principes certains sans démonstration, c'est nier la démonstration elle-même. iEnésidème ne peut donc poser sa majeure sans la détruire.

De plus, iEnésidème en admettant ce principe : tout ce qui ne peut se démontrer est incertain, ne le démontre pas. S'il ne le démontre pas, c'est qu'il le croit certain. Le voilà donc obligé d'admettre un principe certain sans démonstration. C'est en vérité une singulière majeure que celle d'^nésidème. Il la pose comme certaine, puisqu'il la pose sans la démontrer; mais par cela seul qu'il la pose sans démonstration, il est obligé de dire qu'elle est incertaine, réduisant ainsi sa majeure et son argumentation à une logomachie inintelligible.

Op dira peut-être que celte réponse ne termine pas le 4éb3t; que notre pyrrhonien ne se fût pas tepu pour battu, qu'il eût ainsi répliqué : a Je veux bien supposer qpe vous ayez établi de la façon la plus régulière que mon argumentatioi} contre la légitimité du critétérium n'est pas d'accor4 avec la raison. Mais comment avez-vous établi cela? par des raisonnements? Et sur quoi reposent ces raisonnements? apparemment sur des principes certains qui reposent eux-mêmes sur l'évidence. C'est donc finalement l'évidence que vous ayez invoquée pour me confondre. Mais vous oubliez que c'est l'évidence elle-même qui est ici en question. Vous avez affaire à un adversaire qui contestera légitimité de réyidence, et, pour le convaincre, vous ne trouvez rien de mieux que de la supposer. C'est une grossière pétition de principe.

(( Du reste, elle est inévitable dans le système du dogmatisme. L'objection contre le critérium, atteignant en effet la raison jusque dans son essence, celifi qui veut réfuter cette objection, par cela seul qu'il la discute et la ^iscute avec sa raison, se condamne à la supposer résolue, c'est-à-dire à un cercle vicieux palpable. Notre objection n'échappe donc pas seulement à toute réfutation, mais même à toute controverse. »

Cette réplique ne paraîtra embarrassante qu'à ceux qui perdront de vue la véritable position de la question entre le dogmatisme et le scepticisme.

Nous pourrions nous borner à la rétablir et à dire : Il est vrai que nous nous servons dp l'évidence pour convaincre votre argumentation d'absurdité; mais il

D^JlNËSipË^Ë. 111

n y a p^s 1^ dfa pétition de principe. En effet, vpus faites profeasÎQQ d'admettre Uévidence, sinon comme absolument légitipie en soi , au moins comme un fait. C'est au nom de cette évidence de fait que vous argumentez contre le critérium. Notre argumentation (ioit donc satisfaire à la condition de Tévidence de fait, sous peine de n'être plus pour voqs comme pour nous qu'un assemblage puéril de mots vides de sens. Lors donc que nous vous prouvons, à la lumière de cette môme évidence que vous invoquez contre nous, que votre argumentation est absurde, contradictoire, inintelligible, nous la détruisons radicalement, et nous la détruisons sur le terrain môme que vous avez choisi, et avec les armes que vous nous avez mises dans les mains.

A la rigueur, cette réponse pourrait suflBre; mais comme les partisans d'^Enésidème ont ici plus que partout ailleurs embrouillé la discussion, quelques éclair* cissements ne seront peut-être pas inutiles.

A entendre les sceptiques, on 4irait que les hommes naissent dans une complète indifférence entre ces deux choses, croire et douter. Mais la nature n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. Elle a fait l'humanité dogmatique. Il soit de là que la plus grande dissidence qui soit possible entre l(ss philosophas, est celle-ci : les uns se séparent violemipent du genre humain et déclarent que l'évidence qui suffit k f;ous leurs semblables ne leur suffit pas ; ce sont les sceptiques. Les autres se font gloire, au contraire, de s'unir étroitement au genre humain, en se confirmant par la réflexion philosophique dans cette foi naïve et spontanée qui fyt le premier besoin de

112 LE SCEPTICISMK

leur intelligence au berceau; ce sont les dogmatiques.

Il est clair qu'il y a un point de départ commun entre le dogmatisme et le scepticisme, c'est le fait de l'évidence naturelle et de la foi du genre humain à cette évidence, fait antérieur et supérieur à toute controverse. Tout le débat consiste en ce que le dogmatisme s'en tient avec l'humanité à la foi primitive et profonde que l'évidence lui inspire, sans rien chercher ni rien désirer au delà, tandis que le scepticisme déclare cette évidence suspecte et insuffisante, et en dépit de la conscience qui proteste^ rompt en visière au genre humain.

Les partisans du scepticisme sont évidemment tenus, sinon de justifier, au moins d'expliquer une aussi prodigieuse prétention. Refuser de le faire, ce serait entreprendre de se placer en dehors de toute espèce d^évidence et de foi, ce serait douter sans vouloir convenir de son doute, ce serait abdiquer son intelligence en refusant de confesser cette abdication elle-même.

Certes, un tel scepticisme est irréfutable, il échappe, je l'avoue, à la controverse. Mais qui ne voit que perdant tout rapport avec l'évidence et la raison, il n'en a plus aucun avec l'humanité? qui ne voit qu'il est absolument impossible et inconcevable, je ne dis pas seulement dans la pratique de la vie, mais même dans la pure spéculation? Ce n'est pas là un état réel de l'esprit humain. Ce n'est pas un faux système, un égarement, une folie. C'est un vain fantôme dont se repaît l'imagination d'un sceptique aux abois, un je ne sais quoi que la pensée ni le langage ne peuvent saisir.

^ittésidème serait un sophiste, et non un sceptique

D'iENÊSIDÈME. 113

sérieux, s'il n*eût pas admis, comme les sceptiques de bonne foi, le fait de Tévidence naturelle et le fait de la foi du genre humain à cette évidence. Mais, bien loin de se refuser à faire l'aveu de son doute et à le justifier, il emploie ouvertement deux méthodes pour combattre la raison par la raison même. Tantôt il s'efforce de prouver que la raison et son critérium étant provisoirement acceptés comme légitimes, on est conduit dans le développement régulier des facultés intellectuelles, à des jugements contradictoires; tantôt, et c'est le cas où nous sommes, il veut établir, à l'aide de V évidence, l'impossibilité de démontrer la légitimité de l'évidence, et conclure.de là qu'évidemment cette légitimité est douteuse. L'idéal du scepticisme serait, en effet, d'arriver à cette conclusion ; mais en y aspirant de bonne foi, iEnésidème et les sceptiques sérieux se déclarent euxmêmes justiciables de l'évidence. Du moment donc qu'il est bien démontré que leur argumentation ne satisfait pas à la condition de l'évidence, et que bien plus, elle y est formellement contraire, les sceptiques doivent abandonner leur argumentation, ou, s'ils la conservent, c'est que, par une contradiction nouvelle, ils abandonnent leur propre système.

Or, nous croyons avoir solidement établi contre ^Enésidème :

1^ Que s'il se bonie à soutenir que la légitimité du critérium de la vérité ne peut être démontrée, il n'est pas sceptique, il est tout simplement raisonnable;

2** Que s'il conclut de cette impossibilité que la légitimité du critérium est incertaine, il suppose cette

114 LE ëCkpfiCtSME

majeure : tout ce qili ne peut se démontrer est incertain.

3" Que cette majedre est abâûrde; absurde, disbnsrioiiâ, au nom de l'évidence, au nom de cette niêihe éviaencé qu'admet ^Enésidème, de cette évidence qd'il invDqUe pour argumeiiter contre le critérium, et qui se tbtlriiant contre sa propre doctritie, en fait éclàtét- les contradictions.

Il faut donc toujours, sceptique oïl dogmatiste, en revenir à l'évidence et à la raison ; l'évidence , seule Ibliiière qui puisse éclairer les controverses; la raison, sfeiil arbitre qui puisse les juger; l'évidence et la raisdh qui forcent ceux-là môme qui les accusent à cbrifessër leur autorité, qui précèdent tous les systèmes et tous les doutes et survivent à tous, immuables conlme là Yérité, leur source éternelle.

Un seul scrupule pourrait demeurer sur la légitimité de cette conclusion. On pourrait nous dire, comme Socrate ào^ns Protagoras *, que notre conclusion même s'élève contre nous, qu'elle se moque de nous comme ferait une personne, et que si elle pouvait parler, elle nous dirait: <c Dogmatistes et pyrrhoniens, puisqu'il est absurde que la raison vienne à douter sérieusement d'elle-même, pourquoi ces longs débats toujours renaissants? »

Il nous semble qu'on y peut trouver une explication très-simple et dont le scepticisme n'a aucun avantage à tirer.

* Platoh. trad. Couèiri. lll, 124.

D'iENÉSlDÈME. 115

Deiix choses constituent la philosophie, les premiers pi*incipes qui en sont Tâme; renchaînement systématique des bbhséquences qui en forme pour ainsi dire le corps. Au fond, tout repose sur les premiers principes dbtit Tévidence immédiate se suffit à elle-même et se réfléchit stir tout le reste.

Ace^oint de vue, les principes secondaires ne sont guère que des copies dont les premiers principes sont leé tyj)es; b'eslàces types divins que lapensée humaine doit remonter sans cesse; c'est de leur pure clarté qti'ëlle doit se relever. Là est toute sa force, parce que là est toute la vérité.

il ^etiiblë cependant que ces preiniers principes partout présents soient partout invisibles. Leur universalité, Ifeiir simplicité, leur clarté même les dérobe à l'attention de l'intelligence, qui n'ayant pris aucune peiné |Jour lés concevoir, ne s'en donne aucune pour les retenir; d'ailleurs, ces principes sont antérieurs à lai éciedcé ; la ècierice les recueille, niais n'y ajoute rien. Tblit l'effbh de l'esprit humain, toute sa puissance, toute sa glbire c'est de féconder les premiers principes ^ar l'analysé et la démonstration. La démonstration est son outrage, et tout l'honneur en revient à lui. En l'admirant, c'est lui -mêitie qu'il admire; c'est son jjropre aH dont il est enchanté, tant- il s'étonner que, sur cette pente, l'esprit humain incline à voir dans la déthohstration la science tout entière, et qu'oubliant le fait obscur et primitif de l'aperception spontanée des principes, point de départ et base de toute scienfcë, Il s'abuse jusqu'à trouver dans une conséquence

parfaitement déduite le type et l'idéal de la vérité?

De là cette tendance à tout soumettre à la démonstration, même ce qui précède, surpasse et fonde la démonstration. Onveuttrouverlapreuvedespremiersprincipes; comme s'ils ne la portaient pas avec eux dans leur immédiate évidence! que dis-je? on court après la preuve de l'évidence elle-même, entreprise ridicule et fantastique^ où, comme dit Leibnitz, on cherche ce que l'on sait, et par conséquent. Ton ne sait pas ce que l'on cherche.

Voilà la porte ouverte au scepticisme. Car si l'évidence est la pierre angulaire de la philosophie, et si l'évidence a besoin d'être démontrée, c'en est fait de la philosophie et de l'évidence, puisque une telle démonstration est absolument impossible. Telle est l'éternelle objection des sceptiques.

II y a ici une illusion commune au scepticisme et a ses adversaires, et cette illusion est très-naturelle. Il est naturel que les grands esprits qui appliquent avec le plus de puissance les procédés logiques, un Descartes, un Pascal ; il est naturel aussi que les esprits déliés qu'une longue habitude de la controverse a jetés dans les subtilités de l'argumentation, un iEnésidème, un Bayle, finissent par oublier qu'après tout, les raisonnements ne sont que des signes admirables destinés à représenter sous leurs différentes formes les principes, qui seuls s'expliquent par eux mêmes et ont une valeur absolue. Les dogmatistes qui veulent donner la preuve du critérium de la vérité, et les sceptiques qui la demandent, sont comme ces avares qui peu à peu confondent les

D'iENÉSIDÈMK. Uî

véritables richesses avec l'or qui les représente, et finissent par préférer Tor pour lui-même aux biens réels dont il est le signe.

Concluons qu'^Enésidème a parfaitement démontré l'impossibilité d'établir par un raisonnement la légitimité du critérium de la vérité, et par là, il a rendu service à la philosophie et au vrai dogmatisme qu'il aurait dû prémunir contre de vaines et périlleuses tentatives; mais en concluant de cette impossibilité que la légitimité du critérium est suspecte, iEnésidème a ouvert la voie où tant de sceptiques et le génie luimôme se sont égarés sur ses traces ; il n'a pas vu qu'il se précipitait dans les contradictions dont il venait de triompher contre ses adversaires, et qu'en écrivant Tarrôt du faux dogmatisme , il avait prononcé le sien.

On n'a pas oublié que le fragment qui nous est resté des écrits d'^Enésidème sur la question de l'existence du vrai, comprend deux parties fort distinctes, l'une dirigée contre l'école Stoïcienne et le dogmatisme en général, et qui a pour objet le critérium de la vérité: c'est celle que nous venons d'examiner avec une étendue que la gravité de la question excusera ; l'autre, où est réfutée avec force la théorie probabilisie de l'école Académique. Quelques mots suffiront pour apprécier cette seconde partie; car ici, la logique et le bon sens sont du côté d'iEnésidème.

On sait que les chefs de la nouvelle Académie avaient institué contre la <pavTaaia xaTaXr^TUTtxif), critérium des

Stoïciens, une vive et pressante polémique. iEnési^ème, nous rayons reconnu, sut s'en approprier l'idée foi^damentale en la généralisant. Il fit plus, il en aperçut les dernières conséquences, qui avaient échappé à l'Académie, et en les acceptant dans toute leur rjgueur, ii jes tourna contre ceux-là mémp qui lui en avaient spgg^r^ ]c principe.

Le dernier mot de la dialectique de rAp«|démie éi\s{\\ au fond celui-ci : Il n'y a ùeï\ de certain. Àrcésilas ^\ Garnéade osèrent, il est vrai, proponcef ce mof; majs effrayés de leur propre har4iesse, et fl^esur^nt ayep inquiétude Tinlervalle qui les séparait dp seps cpmmun, ils firent un pas en arrière et essayèrent un compromis entre l'affirmation et 1^ pégatipp de la certitude. Cette transaction que leur cpnscieppe i^rracliait à leur système, produisit l'indécise doctrine de la vraisemblance, zo euXcyov, ou de la probabilité, xh ::i0av6v. Réconcilier avec le bons seps un système tout négatif et qui bannissait la certitude de l'esprit Jiumain, c'était là une sorte de tour de force qui dut tenter l'esprit souple et ingénieux de Carnépide, pt qui peut même faire beaucoup d'honneur à sa subtilité; mais il est hors de doute que cet honneur n'a été acheté qu'au prix de l'inconséquence. C'est là ce qu'^Enésidème sut apercevoir, et ce qu'il établjt avec une netteté et. une. rigueur singulières.

Il dit aux Académiciens * : « Vous prétendez que la probabilité est la mesure de la vérité. Mais la proba-

1 Sext. Adv. Math. p. 228, E.

D'iflNÊSipflME. jl9

bilité est phpse relatiye. Quelle ei} sera U mesure? La certitude? Yous Taye? rppoussép ^e vp|re ^y^tèipe. ^'iïppre^sjon in^jyjdUplleîM^is pst-ce là une mp^pre fixe, une véritable unité? Qu'est-ce qi|'lipp r?gle pliable ^ |pu3 le^ cens, sipofl Tabsencp mêpp de tq^ite règle? Ce fjui paraît pr9])3ble à celpj-pj p^ produit-il P9§ rpffet contraire sur celui-là? Il faui^ra ^ppp fijer pe prjppjpe, que la piêipei chose ne peqt êtrp yraie e\ fîfflsse tqut eflçeîpj^le. Mais ce princjpe f^pvef^^ empqfle §vep lui toute yraj^epablaupe, comp^p to]ite yéplé.

j Pfendrpz-vous pqur règle T^sseutipient du plus grapd npn^bre * ? Mais ^ en piatjère 4^ vérité , qu'iiur pofte je noipbfe? Et p^is, comment déterminer cp nombre? Compterez - vous les voix, ou consultprqzvQps |a disposition particuljère de chacun? Compter Ips voix n'est pas raisonnable. Car cent perspnnes disposées de même façon ne repr^sqntent qu'une impression unique, et le nombre de ceux qui l'éprouvent n^y ajoute absolument riep. Choisir des personnes disposées de façon différente, c'est ^e cpndamner ^ unq incertitude absolue. Car entrq ces dispositions qui se combattent, pqurquoi préférer celle-ci à celle-là? Également réelles, elles ont un droit égal à faire la balance, c'est-àrdire qu'aucune n'a ce 4roit. Choisir, c'est donc renoncer à votre système; et vous n'échappez à l'incertitude que par la contradiction. »

* Sext. Adv. Math. p. 229, A.

no LE SCEPTICISME

Ces argumenis sont d'une force accablante, et il ne faut point s'étonner de ne trouver après iEnésidème, soit à Alexandrie, soit ailleurs, aucun vestige de l'école Académique.

Quand on a nié ou mis en doute la légitimité du critérium de la vérité, c'est une illusion de s'imaginer qu'on ressaisira la certitude; car on s'est fermé d'avance toutes les issues qui y conduisent. Rien de plus ordinaire cependant que cette contradiction, et rien aussi de plus fatal au mouvement régulier et au progrès des idées. Ces tempéraments, même ingénieux, entre des alternatives contradictoires ne sont bons qu'à couvrir des inconséquences, et à rendre Terreur séduisante en la déguisant sous les traits de la vérité.

iËnésidème a donc parfaitement bien fait de ne pas marchander avec la logique, en prouvant à ses risques et périls que celui qui conteste la légitimité de la raison, sous une forme ou sous une autre, ne peut plus s'arrêter sur la pente qui mène au scepticisme absolu.

Il est une dernière inconséquence des philosophes de l'Académie qu'^Enésidème a signalée et dont il a pris grand soin de se préserver.

Arcésilas, après avoir argumenté contre la (pavtadfa xaiaXtiXTix.*/), concluait d'une façon absolue que toute chose est incompréhensible, xavra àxaTiXtjwra ; s'exposant à cette réplique : si vous ne comprenez pas votre conclusion, elle est insignifiante ; si vous la comprenez, elle est absurde.

D'iËNÉSIDÈMIi:. 121

iEnésidèmé accepta celle réplique du' dogmatisme et s'en servit contre l'Académie, tout comme il s'était servi de l'argumen talion négative de l'Académie contre le dogmatisme. Et c'est ainsi qu'il aboutit à ce résultat original :

Il parait certain qu'on ne peut affirmer la légitimité du critérium de la vérité.

Il paraît également certain qu'on ne peut la nier.

Entre la thèse et l'antithèse, quel parti prendre ? Il n'y en a qu'un. C'est de reconnaître, comme un fait, l'opposition et l'égale valeur de chacune d'elles, îjoaOéveia Twv èvavTiwv X^^wv, et de s'abstenir, èiréxeiv.

Assurément, cette iizox'h serait inattaquable, si la thèse était prouvée. Mais elle ne l'est pas; elle ne peut pas l'être; et en attaquant par cet endroit l'èxo/*/) d'Jlnésidème, nous croyons en avoir détruit le principe.

Section IL — Argumentation contre l'existence et la

légitimité des Signes.

La pensée d'^nésidème sur la question de l'existence du vrai vient d'être restituée d'une façon à peu près complète. Mais si la solution de cette grande question domine toute la logique, elle ne l'épuisé pas. Admettons en effet que le scepticisme se résigne à confesser tout ensemble et qu'il existe une vérité et qu'elle se fait reconnaître à notre intelligence par des marques irrécusables, il lui reste encore à contester que l'homme ait à son service des moyens efficaces de féconder les germes de connaissance que la nature dépose en

lui. Il ne i^jera plus révidence imméfljate^Tuais il pourra mfiUre en questjoii la légitimité du raisoi^nement, celle 4e l'jaduction, 4^ ja ^éflqjtion, du langage, ep up piqt, 4^ toi|s les procédés scientjQque^ 4fi l'esprit humain.

Il est très-ceftajn qu'^nésidômq parcourut; cette vaste carrière, et y disputa le terf^in pied à pied à la dialectique Stoïcienne ^ ; fnsfjs à peine es^-il re^té quelques tracer de cette iptéressqnte ppléipigue daQS )es fares téipojgpagps que le tetqp^ nous a cpqservés.

Des écfits 4'^Ré?i4^pie sifr les questions dialectiques, ppus n'avons que ces quelqpqs ligpes pitées par Sextfls ^ :

Et là çafvii^eva Tuaat toÏç 6[jlo(o)ç Sta3î.£t[xévpiç zapaxîXiQai(i)ç çqp[v£Tai, xofl TOf atjjxeri ^crn çaiv6ijf.eva, xo; pnfî[A£tà icafft ToTç ôfJLoCwç 8tax£i[i.évoiç 7:apa'7:XY3ai(i)ç 9a(v£Tat. Oô^t Sa t* (JYÎ[X£Ta -jraat toTç 6;ji.o((i)ç Btax£tiJLévot(; xapaTCXtjaCwç çaCvExat* oijx àpa (paivé[X£vdt è(m Ta 07jpL£Ta.

Il semble qu'il n'y ait rien à tirer de ce fragment unique et isolé d'un ouvrage pprdu. Mais on doit remarcjuer qije Sex|us, après avoir cité l'argument d'^Enésidème le con)mente av^c étepdue, ^fin ^e prouver qu'il se rapporte à un des cinq types d'arguments réguliers reconnus par les Stoïciens *; et comme Sextus a cité textuellement, on ne peut douter qu'il n'eût le Uupp(Dv{(i)v Xé^oi sous les yeux, ce qui augmente pour npus

* Phot. miiot. 544. — Cf. laert. IX, 1 j .

* Sext. Adv. Hfath, 2S8, E.

3 Adv. Hfath, 260, A sqq. — Cf. l?yT, Hyp. II, 13.

D'i£NËSIDÈHE. ]23

le prix 4p spn cofnmen taire. Il faut remarquer an^i de quelle façon S^^tp^ cite Jlnésidème : b y^r At^ïjrfSîj-

Oeatv ;^û5t dcTvb vpq «vtîjç ^sSbv 5uv4H*sf»>; Xd^qy ipWTa 'cpi-

cuTQv. i^a^si4ëme ^pminait 4onP 4^0^ soi^ qu^rags la mémp hyppjl^èse qup vjent de djççuter ^^J^m?, ^\ Sfixtfi^, de son prppre çiyeu, n'a fait qRp développer Ip^ id^ieg d'jEné^idème. Quelle est cpttj3 hypp|h^§e? SqxtHs pou^ le djt * ; sj j'onçpiitipnt qu'il p:i^iste de? sigpps, \] fap^F?» difp que |p signe pst ç^ose sensible, apparpntp, cd^'^h^ 9afyo[4v|3, pu cj^ose jptplligijjje et obscure, vot^in^, aSîgXoç. C'es^ la prpmièfe l)ypot}^èse quq Sextu^ discute en prej^ief lieu, ou pppr ipifiux 4*^^, c'est celle qu'jl empruqfe d'abord ^ jEné^jdpïiip , cofliipp il lui empruntera bientôt la sepopde et cppfpie \l fera trësrvraiseinl|lablpment l'îirguiueptfjtion |Qut eijtièfe.

Ainsi ^onç^ tout pu l^e^anl CQmpte du progrès que du^ f^ire cette ppléiuiq^e cpntre la théorie des sigpes, dppuis jEnési(ièipe qui paraît en ^yoir é|é le promp^pur» jusqu'à Sextus, et en réservant aussi la pajrt (l'ii^yention qui peut revpnir à celui-cj, npus croyons avoir |e droit 4e nous servir avec confiaupe, pour l'interprétation de notre fragment, soit de la discussion quj ]e procède, soit du commentairp qui le suit.

Maisrendons-npusconiptp d'abord, en quelques mots, de cette théorie des signes dont il faut bieq retrouver le sens, aujourd'hui presque perdu, si l'on yeut comprendre celui de l'argumentation d'^Enésidëme.

* A^v. Math, 2o2, B. — Cf. Pyr, Hyp, II, Id.

Toutes choses, suivant les Stoïciens, peuvent être classées, sous le point de vue de la connaissance humaine, en deux grandes catégories, les choses évidentes, irpé- ^Xa; les choses obscures, àSYjXa *. Il fait jour, la même chose ne peut être vraie et fausse tout ensemble, voilà des choses évidentes. Tous les faits d'expérience immédiate et tous les premiers principes ont ce caractère. Le nombre des étoiles, les proportions d'un édifice qu'on aperçoit de loin à travers un nuage, l'action de l'Etre divin sur la nature et sur l'humanité, voilà trois choses obscures; mais d'une obscurité bien différente. La première est obscure absolument, xa- BaxaÇ; elle échappe à toutes les prises de l'entendement. La seconde n'est obscure que par accident, Tçpb; xatpév. La troisième est obscure de son essence, ç6a£t, mais une démonstration peut l'éclaircir.

Tout objet qui révèle un autre objet en étant le signe, oTQjxeîov *, il est clair que l'es choses évidentes n'ont pas besoin de signe, et que les choses absolument obscures n'en sauraient recevoir.

Il n'y a donc que deux sortes de choses qui soient susceptibles d'un signe, celles dont l'obscurité est accidentelle, et celles qui, de leur nature, sont cachées à nos regards, sans y être entièrement inaccessibles.

Celles-ci nous sont révélées, suivant les Stoïciens, par des signes indicatifs, cTQjAeîot èvS^ixTixot ^ ; celleslà par des signes purement commémoratifs, or^iAetot

1 Tyr, Hyp. II, 10. — Cf. Adi\ Math. 246.

« Phot. Bibî. 544. - Cf. Hyp, Pyr, 1. I.

« Adv. Math. 547, A. - Cf. Hyp. Pyr. 1. I. - Lacrt. IX, 13.

D'ifiMÉSlDÈME. 135

u7uo[xvY)(7Tt7.oi. Alnsi un portrait fidèle nous retracera l'image d*une personne absente ; un incendie caché se trahira par une épaisse fumée ; cette sorte de signes est fondée uniquement sur Tassociation des souvenirs. — Les signes indicatifs ont un autre principe et une portée scientifique tout autrement considérable. La définition révèle Tobjet défini ; les prémisses, la conséquence; Feffet, la cause; le corps, l'espace; les mouvements du corps, l'existence de Tâme; l'ordre de l'univers, la providence de Dieu. L'âme, Dieu, l'espace, voilà des objets obscurs de leur essence. Le corps qui se meut, Tharmonie universelle qui éclate, les astres qui roulent dans l'immensité, voilà les signes, oYiiJLeîct èvostxTtxoi, de ces grands objets.

Ces explications suffisent pour donner le sens de cette formule, un peu énigmatique au premier abord, de l'école Stoïcienne * :

« Le signe est une proposition simple, à^i(a\ML^ capable de servir d'antécédent à un auvYjixiJLévov régulier, et d'en révéler le conséquent. »

Le auvY){jL[xévov des Stoïciens, c'est la réunion de deux propositions simples, dont la première, qui est l'antécédent, est la condition de la seconde, qui est le conséquent ; par exemple : si le corps se meut, l'âme existe. Si l'univers est bien ordonné, il y a une Providence. Dans ces propositions conditionnelles, il est clair que l'antécédent est le signe du conséquent, mais sous la condition que le (juvY)ii.iJi.évov soit régulier, c'est-à-dire

» Sext. Pyr, Hyp. II, 4i. —Cf. Adv. Math, 246, 266.

lié LE SbfibTtClSBlE

tjilë là tërité dU conséquent soit contenue dans celle de rrititêcédent et puisse en être déduite en vertu d'un principe, ce qui expliqué et tout à la fois justifie la formule Aeé Stoïciens.

budditcoticevoir maihtenant comment ce problème : à quelles cbtiditions une démonstration est-elle légitime? peut êtte traduit ainsi dans la langue stoïcienne : A quelles conditions un cuvTî[jLi/.évov est-il régulier, uYtéç ^? dii encore : à quelles conditions un objet èst-il le signe indicatif d'Un autre objet ? de façon que la théorie de là démonstration et la dialectique tout entière se résolvent pour les Stoïciens en une théorie des signes.

Il n'est pas nécessaire d'enti-et plus âtant dàtiS cette curieuse théorie. Nous en avoUs assez dit pour (|u'on a|ierçoive nettement le seils et là portée de rdt-gumëntatibn d'iEfléSidèmë:

Des deux espèces de signes, les signeà bbfalitiëmof atifs et les signes indicatifs, ^iiésidémèj avec toiitè son école; ne Conteste pas rexisteiice des plreitiiet*s et leur importance pratique ^, et cette concession est parfaitemerit d'àcdord àveb l'esprit de toute sa dtjctritte. Pour iEttésidémej en effet, accorder la réalité des signes cbmméindratlfs, c'efet accorder seuléttifeiltj si od hbus permet ici ce liingagë, qiie lorsque dciii apt)arelices feUbjectivësj çatv<5ixèvoi{ se reproduisent dans Un dt*dré constant, Tune dévient, de fait, lé signe fedbjectif et l'atslntdbutettr de Tautte, pAt exemple : la fumée, du feu;

1 Sext. 1. 1.

* Sext. Adv, Math. 248, A. — Cf. Hyp. Pyr. pas. — Laert. IX, H.

D'iENÉSlDÈME. 127

L'éclâit-, dé la fbtidre, etc. Tarit qu'bri rie sul)pbsera riéfa de plus, tarit qu'on n'attribuera â la liaison des ifhénomènes observés aucune valeur absolue, iEnésidônié se gardera bien d y contredire, et en cela il fera preuve tout ensemble de rigueur et de bonne foi ; mais dès qu'il ê'agit dés signes indicatifs, l'affaire devient plue Sérieuse. Accorder qu'il existe de tels signes, c'èôt accorder, par exemple^ que le corps est le signe de l'âme; l'ordre universel, de la Providence; la définition, du défini ; les prémisses de la conséquence ; c'est accordet* en un mot, qu'entre les choses il y a des rapports nécessaires et absolus, et daris l'esprit humain, toute une famille de t)rOcédés réguliers, capables de saisir et de coordonner ces rapports. Un aveu semblable serait précisément le désaveu le plus complet du scepticisme: -Ènésidènie l'a si biefa senti qu'il n'a pas hésité âl rejeter saris disiinctibn tous les signes indicatifs comtne autant de chimères de l'esprit dogmatiste, et pour emprunter à Phdlius * les expressions mérites de notre philosopliè : c( Ori n'attribue, dit-il, à ces signes Une valeur absolue que par une inclination décevante et vide de là raison , r^'KOLxric^di xev^ lupoa^aôeta tou; do\Li-

Voilà flbric le langage, la définition, la dériidtistrdtîdri, et en Un sens, les premiers principes eux-iriériies renversés du même coup. Certes il esta regretter (Ju'après avoir retrouvé lé point de vue général dé l'argumentation d'iEnésidèmë coritrè les signes, tnesuré sa

« Phot. Bibl. 544. — Cf. Laert. IX, H.

portée, et mis en évidence le lien logique qui la rattache à sa doctrine, on ne puisse, faute de textes, renouer la chaîne des arguments qui la composaient, et qu'on soit réduit à en rassembler à grand'peine quelques anneaux.

L'argument en quelques lignes que nous avons recueilli dans le Dpb; iJux0rjp.(ZTi)co6ç, même éclairé par le commentaire qui le suit et la discussion qui le précède, ne nous donne qu'une partie, et la plus faible sans doute, d'une seule des objections d'jEnésidème.

Il ouvrait en eflet le débat par ce dilemme ^ : ou les signes sont choses sensibles, apparentes, aîaOYjxi, :rp6SY)Xa; ou bien, ils sont intelligibles, obscurs, voYjxa, à3r^Xa. Or, chacune de ces hypothèses est absurde. Donc il n y a pas de signes.

Les seuls arguments que nous puissions attribuer à iEnésidème avec certitude, ou du moins avec une juste vraisemblance, se rapportent exclusivement à la première hypothèse. Nous n'avons aucun témoignage authentique sur la seconde, pas plus que sur les: autres parties de cette argumentation mutilée.

Nous n'insisterons pas longuement sur ce petit nombre de raisonnements sceptiques, quelquefois ingénieux, il est vrai^ mais quelquefois aussi voisins du sophisme, et toujours d'une importance fort secondaire. On les peut ramener à trois:

1® Si les signes avaient par eux-mêmes une valeur propre et absolue, toutes les intelligences les interpré-

* Sext. Adv, Math. 252, A. — Cf. 258, E; 264, C. — Cf.

Hyp. Pyr. 1. 1.

D'iflNÉSIDËMË. 129

teraient de même façon ' dans les mêmes circonstances. Or, quel est, entre les signes, celui qui satisfait à cette condition? Le langage? On ne cesse de disputer sur les mots. La définition? Il n'y a pas deux philosophes d'accord sur celle de Thomme. La démonstration? Elle est au service des causes les plus opposées. L'induction? Mais voici Érasislrate et Hiérophile qui ne peuvent s*entendre sur les symptômes de la maladie et de la santé. Tel navigateur redoute la tempête à Taspect des signes qui, pour un autre, présagent la sérénité. Ainsi donc, les signes ne sont que des apparences changeantes et fugitives^ destituées de tout caractère absolu.

— Je répondrai en deux mots à iEnésidème : Vous démontrez à merveille que la raison humaine peut être infidèle à ses propres lois ; mais ce point n'est pas contesté. Ce qu'il faudrait prouver, c'est que la raison développée suivant les lois qui la constituent, aboutit à se contredire. Et voilà ce que vous ne prouvez pas. Il y a de Terreur, dites-vous. Qui songe à le nier?

Vous ajoutez : L'erreur est inévitable. Prouvez-le. Ce mot même d'erreur que vous prononcez dépose contre vous. Il n'y a d'erreur possible que pour un être capable de vérité. Dans ce qui humilie le plus profondément l'homme, il y a donc quelque chose qui le relève ; et l'abaissement de notre intelligence témoigne encore de sa grandeur.

2® Le signe et la chose signifiée sont deux termes

^ C'est Targument cité textuellement par Seitus, et qu'il commente avec étendue.

corrélatifs. Ils pp peuvent donc être pensés l'un ^^ns C^Ulre. Mais si la pjiose signifi|5e est pensée en mêraiB temps que le signe, elle n'a plus besoin de signe pour êtrP cqpmie. Le signe ce^se donc d'être lui-même.

Peci s'applique au rapport dps prémisses à |a conséquence. Ces 4pux choses sont corrélatives , par suite, simultanées dan^ la pensée ; et partant, la cpnséquence ne dérive plus des prémisses, et les prémisses ne cppduisent plus à la ponséquence.

— Cet arguipept est up pur sophisme qpe la distinction la plus simple résopt aisément. Je perçois un certain corps, et aussitôt après, ma raison conçoit l'espace où il est contenu, et l'espace infini dont ce pre- . mier espace n'est qu'up poipt. Yoilà comment |e corps fleviept ppur ipoi je signe révélateur 4p l'pspace absolu. Mais je n'ai pas commencé par conni^îtr^ le pqrps ep tant qu'il se rapporte ^ l'espace. J'ai d'abprfi perçu le corps, en tant que corps, puis l'espace ; pt Jp cprps n'est devenu le signe de l'espace qu'après qup |a première intuition a suscité ep mpi 1^ seconde.

De même, on ne conçoit pas ppimitivement les prémisses d'un raisonnement pomme prémisses, et la cpnplpsjon comme conclusipp. La ponclusion n'est d'abord qu'une questiop. Mais aussitôt qu'on en rapproche les prémisses, elle se tranforme ep conséquence . Et c'est là la démonstration.

3° A celui qui conteste l'existence des sigpes pt ^e |a démonstration, on ne peut la propver que par des signes et des démonstrations. Chaque preuve est donc une pétition de principe.

— Qn recppnait jci, quoique sous ifpe forme nouvelle, ^objection déjà discutée contre la légilimité de Iq raison. Un seul mot résultera notrp première réppnsQ : Oui, sans doute, il est absurde de démontrer la légitimité de la démonstration; mais il qst une absiirdité quj va de pair avec celle-là et doit partager la même fortune : c'est de conclure Tincertitude de la démonstration , c'est-à-dire, l'incertitude de ce principe : Deu^ cbose^ égales à une troisième sont égales entr'elles, de Timpossibilité de le démontrer.

On pourrait être tenté d'ajouter qu'il est contradictoire de faire une démonstration pour établir qu'il n'y ' a pas de démonstration. Mais cela est superflu. iEnésidème est allé au-devant de cette réponse, et il Ta si bien reconnue comme excellente qu'il l'a opposée à ses propres arguments, afin d'aboutir finalement au scepticisme absolu.

Je prouve très-bien, dit-il, qu'il n'y a ni signes, ni démonstrations. On me prouve également bien qu'il est absurde de les nier. Celte contradiction me jette dans une irrémédiable incertitude. Mais comme elle me délivre en même temps des anxiétés de la recherche philosophique , je me trouve assez dédommagé de mon ignorance par la sérénité qui en est le prix.

Tel est le dernier mot d'iEnésidème sur les questions logiques. Son argumentation contre le critérium attaquait la raison de son principe ; celle que nous venons d'examiner tend à frapper d'incertitude le système entier et ses développements ; toutes deux égale-

132 LE SCEPTICISME D'ifiNÉSlDÈME.

menl conséquentes à la pensée fondamentale de l'è^cx*/;; toutes deux remarquables à des degrés divers par leur sérieux caractère, aussi bien que par la rigueur logique qui les enchaîne Tune à Tautre ; mais toutes deux au fond également impuissantes contre un dogmatisme sage, éclairé par ses propres erreurs, et qui sait que la véritable force de la raison, c'est de reconnaître et de respecter ses limites.

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