DEUXIÈME ÉTUDE
LE
Le sceplicisme moderne commence au seizième siècle. Il uait de plusieurs causes. La première de ces causes, très- générale 9 ce sont les agitations, les luttes, les guerres, les persécutions religieuses nées de la Réforme. Je ne fais que l'indiquer. On ne s'étonnera pas de voir le scepticisme venir à la suite du fanatisme : comme en politique on se repose de Tanarchie dans le despotisme, de môme en religion on se repose du fanatisme dans le scepticisme. C'est alors que, selon le mot de Montaigne, le doute et l'incuriosité sont un doux oreiller pour une tète bien faite. Une seconde cause, plus spécialement philosophique, c'est lemouvement des idées. La scholastique est tombée dans le décri. On s'est pris d'enthousiasme pour la philosophie de l'antiquité. Il y a des platoniciens ; il y a des péripapéticiens, et entre ces deux écoles une lutte. Parmi les platoniciens, les uns sont spiritualistes et chrétiens comme Mai-sile Ficin, les autres panthéistes, comme Giordano
Bruno; les péripapéticiens se divisent en alexandristes et en averroltes. De ces contradictions naît le scepticisme. Il a le caractère de la philosophie du temps : il est la renaissance du scepticisme antique. Vainement dans les écrivains sceptiques du siècle chercherait-on une idée qui ne soil pas puisée aux sources antiques. Montaigne est un grand nom; Charron, La Mothe le Yayer ne sont pas méprisables; mais aucun n'est purement original. Montaigne est un enchanteur. Son imagination, sa verve gasconne animent tout, rajeunissent tout. Moraliste éminent, grand connaisseur du cœur humain, à tous ces titres, il a une grande place dans rhistoire de la littérature ; mais dans Thistoire du scepticisme, son originalité est nulle et sa place petite : c*est un scepticisme de renaissance suffisant peut-être contre un dogmatisme de renaissance, mais en soi peu fort et peu nouveau.
C'est seulement après Descartes, au milieu du dixseptième siècle, que Ton voit apparaître un scepticisme nouveau, puissant, original. Je le ramène à deux grands types ! le scepticisme théologique et le sc€pticisme érudit.
Le scepticisme théologique est tout moderne. Dans Tantiquité, on était sceptique de toutes pièces ou dogmatique. Quand on croyait la raison humaine impuissante, on faisait consister la sagesse à douter de tout. C'est de nos jours qu'on a vu pour la première fois le scepticisme le plus radical s'unir au dogmatisme le plus décidé. C'est de nos jours qu'on a eu l'idée de faire servir le scepticisme à l'établissement de la vérité,
de dire à l'homme : Voulez-vous connaître la vérité? commencez par détruire votre raison. Voulez-vous voir la lumière véritable? commencez par vous crever les yeux. Cette idée ne se trouve pas dans les théologiens de l'antiquité; les théologiens modernes en ont tout l'honneur . Mais parlons avec respect. Nous avons devant nous un évéque, un savant homme, monsieur d'Avranches, comme on disait alors, le docte Huet. Nous avpns aussi plus qu'un évêque ordinaire, plus même qu'un docte évéque, un écrivain, un penseur, un géomètre, un moraliste de génie, ce jeune homme qui avec des barres et des ronds inventa la géométrie; cet effrayant génie ^ c'est Biaise Pascal K
Pascal et Huet sont les deux variétés de l'espèce que je décris. Il y a la variété janséniste et la variété jésuitique, moliuiste, si l'on aime mieux. Pascal est extrême; il est janséniste, c'est tout dire, janséniste conséquent. Il professe le néant de la nature humaine : cette nature est corrompue , ses deux maîtresses parties sont altérées : la raison est impuissante pour la vérité, ]a volonté impuissante pour le bien. Nous sommes incapables et de vrai et de bien. Une seule chose peut nous sauver, c'est la grâce, non cette grâce suffisante qui ne suffit pas^ dont il se moque avec amertume, mais la grâce efficace, singulière, gratuite, déterminante, j'ai presque dit nécessitante. Voilà l'excès de Pascal. Mais à côté de ce défaut, il y a une qualité éminente : Pascal est net, Pascal est résolu,
* Voyez Le génie du christianisme, troisième partie, 1. II, chap. YI.
244 LE SCEPTIGISMK
Pascal est sincère. Ouvrez le livre des Pensées^ vous y trouvez : Le pyrrhonisme est le vrai. Toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine. Voilà qui est franc. Huet a-t-il de ces aveux? Non. Huet est un homme du monde; ce n'est pas TAlceste, c'est le Philinte du scepticisme théologique. Il insinue le scepticisme, plutôt qu*il ne le professe. Il le verse à petites doses. D'abord, il en dépose quelques germes dans s^ Démonstration évangélique. Puis il détache le masque dans les Questions dAulnay sur l^ accord de la raison et de la foi. Il ne se montre à visage découvert que dans son Traité philosophique de la faiblesse dé l'esprit humain. Je dis à visage découvert , et j'ai tort. Ce genre d'esprits a toujours un masque. Huet admet qu'il y a des vraisemblances, à défaut dé vérités. Il admet môme des clartés et des certitudes; mais des clartés qui ne sont pas tout à fait claires et des certitudes qui ne sont pas tout à fait certaines, un peu à la manière de ces grâces suffisantes qui ne suffisent pas. Il donne d'une main et retire do l'autre. A cette marche oblique, doucereuse, gracieuse, accommodante, ne reconnaît-on pas... qu'allais-je dire? Thabile et insinuante compagnie de Jésus? Oh me dira : Huet n'était pas jésuite. G*est vrai; mais il logeait chez eux; il était leur ami, leur hôte. Il passa chez les jésuites de la rue Saint-Antoine les vingt dernières années de sa vie, et leur légua sa bibliothèque. Il avait pris l'air de la maison.
Un homme aussi savant qu'Huet, mais qui lui est infiniment supérieur par la critique, et plus encore par
DK PASCAL. 245
la pénélralion profonde et la souplesse merveilleuse de son esprit, cest Bayle. Bayle, c'est le scepticisme érudit. J'appelle ainsi celui qui naît d'un abus d'érudition, li y a des. hommes qui ont une curiosité iufiQip de savoir ce qu'on a pensé, ce qu'on a cru sur chaque question. La variété des opinions, des croyances, Iq^. luttes, les combats, les défaites, les triomphes sont un spectacle qui les amuse. A force de s'y intéresser, ils perdent la faculté de s'arrêter à une opinion, de se fii^er..Toute opinion arrêtée leur paraît étroite, gênante ; c'.^s.t une^^ui, c'est un dégoût, c'est une chaîne. Je les ccwnpare k ces voyageurs qui ne peuvent plus rester en pljace,. ou à ces gens du nionde qui ne savent plus se plaire chez e\x^» Bayle est le type de ces esprits momçs,..cjUirieux, vagabonds et indécis. Né protestant,. il se fait catholique pour r^devenir protestant, premier signe de mobilité. Gomme philosophe, il excelle à comprendre les systèmes. Il trouve que tous ont du bon, mêipe le manichéisme. Us ont tous du bon, mais ils ont toijs des difficultés insolubles. Descartes est très-profond, Malebranche est sublime; mais que de difficultiJs. dans le système de^ tourbillons! que de difficultés dans le système des causes occasionnelles! L'harmonie préétablie est une belle chose ; mais comment la concilier avec le libre arbitre? L'optimisme est séduisant; mais le mal, la douleur? Faut-il se faire manichéen?
La balance à la main, Bayle enseigne à douter.
Voltaire l'a dit : c'est l'avocat général du sceplicisme,
mais il ne donne pas ses conclusions. Ce qui fait pardonner à Bayle son indécision, c*est que, dans sa pensée, le résultat le meilleur de cette lutte et dé cette contradiction des systèmes et des croyances, c'est l'obligation pour les théologiens et les philosophes de se supporter mutuellement. Son dernier mot, c'est la tolérance. C'est par là qu'il peut être considéré comme le précurseur de toute la grande école du dix-huitième siècle.
De ces trois grands représentants du scepticisme au dix-septième siècle, bien des motifs m'invitent à consacrer à Pascal un examen approfondi. Pascal est d'abord le plus redoutable parmi les sceptiques de son espèce. Puis c'est en quelque façon un sceptique de tiotre temps. On a remarqué que le livre des Pensées est comme dépaysé au dix-septième siècle S ce temps d'équilibre et d'accord entre la science et la foi, ce siècle de Bossuet et de Leibnitz, Aussi n'y a-t-il pas produit grand effet. Ce n'est que de nos jours qu'on a bien compris les Pensées. Pourquoi cela? C'est que nous sommes à une époque de déchirement et d'antinomies. La différence entre nous et Pascal, c'est que dans le déchirement où nous sommes, lui et nous, il incline à la foi et nous au doute; c'est qu'il vit dans un siècle croyant et nous dans un siècle sceptique. Étudier Pascal, combattre Pascal, c'est donc entrer au plus profond des agitations et des besoins moraux de notre temps.
On peut étudier Pascal comme écrivain, comme moraliste, comme philosophe. Au premier point de vue,
1 M, Cousin, Des Pensées de Pascal, p. i63.
il a été profoûdémeot étudié ^ Je profiterai du résultat de ces études, qui a été de nous révéler le vrai Pascal, à la place du Pascal adouci et altéré de PortrRoyal et deBossut^.
Gomme moraliste, c*est un des hommes qui ont le plus profondément scruté et connu la misère et la grandeur de Thomme, surtout la misère^ Sous ce rapport, je ne combats point Pascal, je le relis, et j apprends à me connaître et à m*humilier.
Je considérerai surtout Pascal comme philosophe, je TOUX dire comme adversaire, comme ennemi de la philosophie dogmatique. Je distingue dans son livre trois sortes de vues : Premièrement, des arguments contre la philosophie dominante du temps, celle de Descartes. Puis, des arguments pour prouver Tinsuilisance de la
^ Voyez dans les Discours et mélanges^ de M. Villemain, le morceau intitulé : Pascal considéré comme écrivain et comme moraliste; dans le livre des Pensées de Pascal^ de M. Cousin, V avant-propos qui précède son Rapport à V Académie ; dans le Port-Royal, de M. Sainte-Beuve, le Livre Troisième; dansTHistoire de la Littérature française, de M. Nisard, le tome II ; dans YHistoire de France, de M. Henri Martin, les pages consacrées à Pascal ; VÉloge de Pascal, par M. Faugère; V Étude littéraire, de M. Ernest Havet, préface de son édition des Pensées.
' Je renvoie sur ce point au mémorable travail de restauration de M. Cousin : des Pensées de Pascal, Rapport à l'Académie française sur la nécessité d'une nouvelle édition de cet ouvrage j i842; à l'édition de M. Faugère : Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascali publiés pour la première fois conformément aux manus^ crits originaux, 1844; et à l'édition de M. Havet : Pensées de Pascal publiées dans leur texte authentique j avec un commentaire suivi et une étude Uttéi^aire, ISol,
philosophie. Enûn, des arguments contre la possibilitéde toute philosophie.
On comprend à merveille la différente portée de ces vues. Quand Pascal dit : Descartes s'est trompé; il peut avoir raison, il a quelquefois raison; cela ne prouve rien contre la ph^osqphici. Quaçd il dit : La philosophie est quelque chose, elle n*est pas tout ; elle peut satisfaire Tesprit, elle ne satisfait pas le cœur ; Pascal a peut-être raison, peut-être tort. Le problème est de la dernière délicatesse. Mais on peut le résoudre dans le sens de Pascal et rester, philosophe. Mais quand il dit : Le pyrrhonisme est le vrai;.. . Se moquer de la philo^ Sophie c'est vraiment philosopher ;... Bumiliez-vous^ raison impuissante^ taisez-vous^ nature imbécile^ Pascal alors esl sceptique^ Aoeptiqudab^lu», ^rmejpi mortel de toute- philosophie. Il & «agit ici paur]4:pbi^.-n. Sophie d'être ou de ne pas être» On dira rMdie ijaiiKEii^ Pascal n'est vraimeat sceptique. On ne p^^t.pf^.â(ri^i sceptique et crojsafit. Or^ Pascal est cro^ani^.: il a.< j^i . au ohpjstUnisme , et il y voit la seule, p|)ilo$pp)^j^, véritable. Je répondrai : Un peu de paiiencor; niQHis, verrons bien : Pascal lui-mime nous prouvera qa'on peut être WU Im so^liqQe et oroyant» sceptique. à Ja. raison, croya»t à rÉvangile. Résilie à savoir ai ce nl6s,t. pas là une inconséquenoe «t si 1» situatMm est jteoahle; si Pascal lui-même 'n'^ pas douté de la religiopi si sa, raison ne s'est pas troublée aussi bien que sa foi» Nous irons alors au dernier fond de la question.
il '
CHAPITaÈ PREMIER
PASCAL ET Là PHILOSOPHIE DE DESCARTES,
Itftihferdierai quetlôs iiûpregeioBs Pascal a d'abord reçûe^ du dârtésiankHie, ava^ â'«Kaminer ses griefs conttë De^rteg/CiotAmctit s'estfailie son éducation philôs(yphi(|Ue, c^mmeiK a-t^il coimii Descartes et comment a^^t^rl été amené pen à peu à combattre et presque à inépri^er sa philosophie? C'est ce qa*il faut pi^émîèr^menl échircir.
Pà^aï a éléé>levé par son pôré Etienne Pascal, président'def H oour des Aides 4e Cteraiont, puis retiré à Paris^. C'était tin homme très-édairé, versé dans les scierioei» tiaiathA»afiqttes/ lié^ aToe Le Pailleur, le père Mersenne, Roberval etlesrs amis. Il inocula à son fils son goût pour leB seienoes dans lesquelles Pascal se jeta de bonne heure. C'était sa vocation naturelle. « Mon père, nous dit madame Périer, sa sœur, lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme
de la poudre à canon et d*aatres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenait grand plaisir à cet entretien, mais il voulait savoir la raison de toutes choses, et, comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne la disait pas ou qu*il disait celles qu^on allègue d*ordiuaire qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait point... Dès son enfance, il ne pouvait se rendre qu*à ce qui lui paraissait vrai évidemment, de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raison, il en cherchait lui-même, et quand il s*était attaché à quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à Vige de dousse ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné ^ »
On sait avec quelle précoce fécondité se développa son génie. A douze ans, il invente la géométrie jusqu'à la trente -deuxième proposition d'Ëuclide. Son père, épouvanté, lui met Euclide entre les mains et le conduit aux assemblées du père Mersenne, berceau de l'Académie des sciences. A seize ans, il fait un traité des
* Voyez la Vie de Biaise Pascaf, par madame Périer (Gilberte Pascal), dansl'édition des Pensées de M. Ernest Havet. J'avertis une fois pour toutes que mes indications et mes renvois au lecteur se rapportent à celte édition.
DE PASCAL. 2àl
coniques a qui passa pour un si grand effort d'esprit, qu'on disait que depuis Ârchimède ou n'avait rien vu de cette force. » Mersenné en donne la nouvelle à Des^ cartes, qui Taccueille froidement ^ À dix-huit ans, il invente sa machine arithmétique, dont on voit le modèle au Conservatoire des arts et métiers. A vingt-trois ans^ il dirige les expériences du Puy-de-Dôme. A vingt-quatre ans, il lit des livres jansénistes^ abandonne les sciences,
^ Le Père Mersenné, dans une lettre en date du i2 novembre 1639, écrit à Descartes que le jeune Pascal, âgé de seize ans, vient de composer un traité des sections coniques qui laisse bien loin celui d'Apollonius et fait l'admiration de tous les vieux mathématiciens. « M. Descaries, qui n'admirait presque rien, dissimula comme il put la surprise que lui causa cette merveille. Il répondit assez froidement au P. Mersenné qu'il ne lui paraissait pas étrange qu'il se trouvât des gens qui pussent démontrer les coniques plus aisément qu'Apollonius, parce que cet ancien est extrêmement lofag et embarrassé, et que tout ce qu'il a démontré est de soi assez facile. Mais qu'on pourrait bien proposer d'autres choses touchant les coniques qu'un enfant de seize ans aurait de la peine à démêler. » Le P. Marsenne fait une copie du traité et l'envoie à Descartes. Celui-ci, avant d'en avoir lu la moitié, jugea que Pascal avait été instruit par M. Des Arguer. Les amis de Pascal se récrient. On s'informe, on s'explique. Il est prouvé que le jeune Pascal n'a rien appris de Des Argues. Que fait Descaries? « Il aime mieux croire que M. Pascal le père était le véritable auteur du Traité, que de se persuader qu'un enfant fùl capable d'un ouvrage de cette force. » {ViedeDescartes^ 1. V, ch. 5, p. 39 du t. II.) — Voilà Je récit de Baillet. Je n'y vois rien qui autorise à attribuer à Descartes aucun mauvais sentiment. Il se défie, peut-être à l'excès, des enfants prodiges. Il fait des suppositions qui be se trouvent pas exactes- Soit; mais au fond son doute est fort naturel et fait à Pascal le plus grand honneur possible.
et convertit sa sœur Jacqueline qui so fait religieuse*^ Nous voilà en i647, dix ans après la publicatioa du Discours de la mithùde, de k Géométrie^ delà Dif90n iriqtte et des Météores (1637); six ans après, oôlle. des JUi^ii^^'on^ (4:641); trois ans après oeile deSv/Pnnr, cipes (1644). 11 est certain. qne Pascal, dèa ce imm^W a reçu l'iofluence de Descartes. Il Va reçue de «cin.pèr^i et des savants réunis chez Mersenne. Cette année ai&w^i il a vu Descartes et a conversé avec lui sur le vide, ^hu pesanteurde rairetlamatiëreBuhtile^De 1647 àiii4^4f^| Pascal se refroidit un peu sur rarticle de la dévotieriv^ va dans le monde, songe mérne^ se imrier. Enii6S4,nà l la-fiwite d'iioe visibn mysiîqnes^ne 8eGoiid6îC0fur«r$ii^nr>' s'opère en lui. Il a trente et un ans. Il se relire àPwt-f Ro3calvécril le&Provineiaies et s'occupe, avec passion de son ^mnd ■> ouvrage ;^ur .rÂpologie de la religion ) chrétienne* Quatreans aqnrds/à trente^iaq ansv il'.^oimtie' dans «ne langueut qui -dura jusqu'à sa mort, en I6r6u).: .
Pascal qui avait oonmi de bonne heure les travaux de< 'Descartes, en trouva riBflaenceétabUieofaezMMM> de Port<i-Roya] , d^ns' les huit dernières i aun^es de ^a yie<} . Arnauld, Nicole étaient cartésiens. Qu'en a-t-îl goûté? qu'en a-t-il rejeté? Il est clair, par les divers écrits joints aux Pensées et par les Pensées elles-mêmes, qu'il a accepté du cartésianisme non- seulement la partie incontestable, les mathématiques, mais les principes généraux de la physique et aussi les principes généraux de la méthode, et enfin les vues métaphysiques
1 Voyez plus loin, p. 263, la lettre de Gilberte Pascal (madame Pdrier) à sa sœur, du 25 septembre 1647.
sur Ykmt^ le corps, Tunirars. Préoiaotis cas points.
Dans récnhânlitalé par Bosâttt :,D€ F autorité en mtUièred&pkHosopkie ; el qui 6&i iiii^ fragment de la préface projetée d'un traité da vide (qui n*a jamais été fait), Pascal se montre tout à fait cartésien* Il 4i.tBtiiigae les matières de religion où règne rantocité, et celles de scienee ou règne la raison ; il s*élève oontre les partisans ée ia tradition en philos(^hie et développe av^c une force admirable Tidée du progrès : a Le respect que IMn porté à Tantiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de foroe , que Ton se fait des oracles de tontes ses pensées^ et des mystères* même de ses obscariMs ; que l'e» nei peut plus ayàncér de nouveautés sans péril , et que le •texte d*un airieffr suffit pour détruire les ptus fortes raisons...
«DanS'lest matières où l'dnréchencbe^eu^emenAde.sa»* voit oe l[Ue les'auDeurs ont écrit, eomon&dans l' histoire. . . et tortèut dans ia Chéoiogie ; efcenfin dans toutes celles qui' ont jpeur pvindpe', od le fail simple, ou i-'institution diviàe oti humaine, il faii.t:iiéces8airementreûourir à leurs livres-, puisque tout te qu'on en peut savoir y est contenu..; • r : ,.
Il n'en est pas de. même de& sujets qui tombent sous le sens ouso^sleraisonnsmentit i autorité y<eet inutile; la r&ison seule a lieu d'en connaitre. Elles ont leurs droits séparés j L'une avait tanUH twt l'avantage ; ici l'autre règne à son tour.». Il faut relever le courage de ces gens timides qui n'oâent rien inventer en physique, et confondre rinsolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie...
« Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets. Le temps les révèle d'âge en âge, et quoique toujours égale en elle-même, elle n est pas toujours également connue... De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'où Ton voit avec combien d'injustice nous respectons Tantiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de Tenfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses , et formaient Tenfanee des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissance Texpérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que i*on peut trouver cette antiquité que noue révérons dans les autres. » Descartes avait dit, dans un fragment resté manuscrit : « Non est quod antiquis muitum tnbuamus propter . antiquitatem, sed nos potius iis antiquiores dicendi. Jam enim senior est mundusquam tune y majoremque habemus rerum experientiamK »
Le morceau décomposé par Bossut en deux fragments, l'un : Réflexions sur la géométrie en général , l'autre : de l'Art de persuader, et intitulé par M. Havet
* Voir le Fragment d*un Traité du vide dans l'édition de M. Havet et la note à laquelle j'emprunte ce rapprochement. P. 430 et 437.
m PASCAL. ?5
De r esprit géométrique , est encore tout empreint de cartésianisme. Là Pascal fait consister l'idéal de la méthode à tout définir et à tout démontrer, sauf les notions et les vérités qui sont claires par elles-mêmes : « Cet ordre, le plus parfait entre les hommes , consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres ; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. Contre cet ordre pèchent égalem«fit ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-mêmes ^ r^
Dans le même morceau, je relève celte page à Thooneur de Bescartes: « Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : la matière est dans mae incapacité naturelle invincible de penser, et. celui-ci : je pense, donc je suis, sont en effet les m&md& dans Tesprit de Descartes et dans Tesprit de eaint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n*en soit paft le véritable auteur, quand même il ne Faurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à Taventure , sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue , et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures
* Voyez De l'esprit géométrique^ p. 444,
matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d^une physique entière, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il Tait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent d'avec le même mot dans les autres qui Tont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort ^ y>
Remarquez que ces divers morceaux (un au moins) sont antérieurs aux Pensées, La préface du Traité du vide est probablement, selon M. Cousin, de 4647 à 1651 '*. Pascal, encore très-occupé de sciences, n'a pas fait sa seconde conversion. Le morceau sur l'esprit géométrique est daté par M. Havet de vers 1685, un peu avant les Provinciales^ dans les premiers temps de la retraite à Port-Royal.
Dans les Pensées^ que de traces de l'influence cartésienne! J'v trouve l'idée de l'infinité de l'univers: t/ ♦
la pensée, essence de l'âme; l'âme spirituelle en tant que pensante et partant inétendue; l'automatisme des bétes; le mécanisme en général.
Dès les premières lignes, voici l'idée de l'infinité de l'univers : «Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... C'est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part^. » Cette expression si originale n'est pas
* De l'Esprit géométrique^ p. 469.
* Dates des lettres à M. Le Pailleur et à M. Ribeyre. Voyez Les Pensées de Pascal, p. 34.
^ Pensées, Qri, 4, § 1.
une méUphore brillante, il ne faut pas s'y tromper : elle convient à merveille au monde cartésien qui a pour essence Tétendue, retendue nécessairement infinie. G*est Texpression ingéniiNisement symbolique d'une idée profonde et nouvelle. D'où vient cette idée? qui Ta introduite, dans la philosophie? Ge n'est pas Pyihagore, ce (n'est pas Giordano Bruno, c'est Descartes, qui a donné au monde pour essence retendue nécessairement infinie, DestfBFtes ;qui se • moque de ceux qui ferment f œuvre ^de^lHeii danstme boule % ôt qui n'itésîie pas à confier • à Henri Moirusiqu'un monde finieatune contradiction ^. . Doutez-vous que l'idée ea soii venue k Pascal direc- ^t6f&enti de Descartes? Avoués au moins ^qu'êlLa est toute '- pénétMe de l'esprit moderne,/ et œrtainement qu'eUe n'-âbrieii^ de. janséniste; > <
Mais voici d'autres passagesi classiques^ où la trace de Descartes n'est pa» contestable : a<.\. .II. est imtp^ssÂUe que la partie qui raisonne en nous soit antre Mque. spirituelle^, ». premier point de spiritualisme cartésien,, qui va être déiveloppé m traits: plus lorts et plus précis dans les lignes qui sui vent : . c<. Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds ^ tète, car ce n'est que l'expérience qui m'apprend que la tète est plus nécessaire que les pieds. Mais, je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute. )> Curieuse rencontre! Descartes avait dit (dans un dialogue posthume, publié en 1701 seulement) :
* Les principes de philosophie, part. 1, 27.
• Lettre à Henri Morus, X, p. 241, ' Voyez les PenséeSj art . I , § I .
a II m'a été nécessaire, pour me considérer simplement tel que je me sais être, de rejeter toutes ces parties ou tous ces membres qui constituent la machine humaine, c'est-à-dire il a fallu que je me considérasse sans bras , sans jambes, sans tête, en un mot sans corps K »
Lisez à la suite : a La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaitre misérable ; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misératle. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé ^. >i
N'est-ce pas le pur cartésianisme qui a inspiré cette page immortelle : « L'homme n'est qu*un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suflSt pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serailr encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale^. »
* Pensées, art. i , § 2, et la note i, où M. Havet fait ce rapprochement, p. 19. — Voyez aussi le dialogue de Descartes dans rëdition de ses œuvres donnée par M. Cousin, tome XI, p. 364.
• Ibid., § 3. 3 Ibid. § 6.
Une dernière trace de cartésianisme est dans cette fin de Tarticle I", qui ne serait pas déplacée chez un dogmatique de Técole de Descartes : c'est une démonstration de l'existence de Dieu, très-solide, quoiqu'iraparfaitement développée : « Je sens que je peux n'avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense , n'aurais point été , si ma mère eût été tuée avant- que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi un être éternel ni infini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infinie »
On le voit, Pascal a commencé par subir docilement l'influence du cartésianisme. Insensiblement il s'y est soustrait. La nouvelle philosophie l'avait touché, entamé, séduit ; mais le jansénisme a été le plus fort : il a étouffé dans Pascal le cartésien. J'arrive, sans plus tarder, à ses griefs, dont il n'a pas ménagé l'expression.
Un peu après les pages des Pensées où il s'est montré si franchement cartésien, voici un passage où Pascal rudoie et ceux qui ont voulu embrasser l'ensemble des choses , comme Démocrite disant : Xé^o» tide ^epl tôv cru[ji.ic4vT0)v, et ceux qui, comme Descartes, ont intitulé leurs livres : Principia philosophiœ , avec la prétention d'atteindre les semences primitives où commence l'origine des choses : « . . é De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible, et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connaître toutes choses. Je vais parler de
* Femées, §11.
tout, disait Démocrite. Mais Tinfinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver, et c'est là où tous ont achoppé. C^est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : Des principes des choses. Des principes de la philosophie^ et aux semblables, aussi fastueux en effet, quoique non en apparence, que cet autre qui crève les yeux, De omni scibiliK y> Ce passage s*éclaircit d'abord par celui-ci : « Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. » Puis par cet autre, barré dans le manuscrit de Pascal : a II faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule; car cela est inutile, et incertain et pénible. Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine*. »
Ailleurs il accepte le mécanisme en physique, mais il se plaint qu'on le pousse jusqu'à une sorte d'athéisme, reproche qui prend une forme piquante dans la bouche de Marguerite Périer, sa nièce : « M. Pascal parlait peu de sciences; cependant, quand l'occasion s'en présentait, il disait son sentiment sur les choses dont on lui parlait. Par exemple sur la philosophie de M. Descartes, il disait assez ce qu'il pensait. // était de son sentiment sur F automate, et n'en était point sur la matière subtile dont il se moquait fort. Mais il ne pouvait souffrir sa manière d'expliquer la formation de toutes choses; et il disait très-souvent :
* Vemées^ art. I, p. 9 et 10.
« Ibid. art. XXIV, 100.
Je ne puis pardonner à Descaries : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement : après cela, il n'a plus que faire de Dieu *• » Leibnitz aussi lui a reproché d'avoir nié les causes finales, d'avoir tout réduit aux causes matérielles, d'avoir substitué la nécessité à la Providence , d'avoir abouti au naturalisme : «c Spinosa commence où Descartes finit, dans le naturalisme. » L'accusation est grave ; est-elle juste? c'est ce qu'il faut discuter à fond.
Pour comprendre et juger cette accusation, il faut se rendre compte de l'idée mère du livre des Principes. Il faut aussi rechercher ce qu'il y a eu d'abord de commun entre Pascal et Descartes, pour mieux distinguer les vrais griefs de Pascal . Le livre des Principes de la philosophie parut en 1644, après les Meditationes de prima philosophia. Les Méditations étaient un livre de pure métaphysique, les Principes furent un livre de pure physique. Quelle en est l'idée dominante? C'est l'idée mécanique. Exclure de la physique les causes occultes, les hypothèses métaphysiques, la forme et la matière, les formes substantielles, les causes finales ; chercher l'explication des phénomènes de l'univers dans l'étendue, la figure et le mouvement, tel est le problème que se pose Descartes. Le poser résolument, c'était un trait hardi de génie, au milieu d'un siècle où la confusion de
* Lettres, opuscules et mémoires de madame Perler et de Jacqueline, sœurs de Pascal, eide Marguerite Périer, sa. nièce. Publiés sur les manuscrits originaux, par P. Faugère, 1 845. Voy. p. 458,
la théologie et de la philosophie, de la métaphysique et de la physique faisait des idées un véritable chaos. La physique, encore à Tenfance, admettait les plus pauvres définitions, comme celle du père Noël : La lumière est le mouvement luminaire d'uri corps lumineux. On croyait aux singulières vertus imaginées pour expliquer les propriétés des corps, à la vertu dormitive de To* pium, à la vertu pulsative An sang, à cette vertu horodeictique ionX parle Leibnitz. Descartes paraît au milieu de cette confusion et de cette ignorance, avec une idée longtemps méditée dont Téclat va dissiper ces nuages. Cette idée grande, originale, lui appartient-elle en propre? Non, il ne Ta pas inventée ; elle est dans Gali- ^ lée, dans Bacon, dans Hobbes, dansGassendi. Mais elle était restée stérile dans leurs livres, et c*est Descartes qui l'a rendue féconde, qui Ta organisée dans un vaste système. On a dit de sa physique que c'était le roman de la nature, et Descaries lui-même Ta appelée ainsi en souriant avec ses amis ' ; il n'en fallait pas moins une vaste et imposante hypothèse pour amener Newton.
Quelle était alors la situation de Pascal? Il s'occupait de sciences. C'était le moment où il était partout question des expériences de Torricelli. Des fontainiers de Florence ayant à construire une pompe dont le tube avait plus de trente-deux pieds de haut, et remarquant que l'eau ne montait pas au delà de trente-deux pieds, avaient consulté Galilée, qui ne leur avait fait d'autre réponse, sinon que la nature a horreur du vide, mais
1 Voyez la Vie de Descàrtes, par Baillet; préface, p. 18.
seulement jusqu'à trente -deux pieds. Cette explication fut d'abord prise au sérieux* Tout le monde y croyait : Torricelli et Pascal ' y ajoutèrent foi. La lumière se fit bientôt. Torricelli soupçonna le premier qi^e la pression de Tair était la vraie cause qui arrêtait Tascension de Teau. Il fit des expériences. Le bruit en arriva jusqu'à Pascal encore imbu de l'idée de l'horreur du vide, et sa curiosité en fut vivement excitée* A son tour il en vint ai|x expériences : il fit d'abord à Rouen, puis à Paris, celle du baromètre sur la tour Saint-Jacques-la- Boucherie, en 1646; enfin il fit faire par M.Périer, qui habitait l'Auvergne, la grande expérience du Puy-de- Dôme^ en 1648. Leur succès dessilla tous les yeux. Pas* cal avait rendu manifeste, palpable, et pour ainsi dire matérielle, la vérité de la pre^ssion de l'air. L'honneur d'une expérience si concluante fut discuté entre Pascal et Descaries. Pascal en eut-il la première idée? Est-ce Descartes qui la lui a suggérée, comme il le prétendait, dans une entrevue qu'ils avaient eue dans l'année? La question est délicate. Je ne trouve sur ce point que deux sortes de renseignements également insuffisants pour ia décider, le récit de Baillet, qui donne tort à Pascal, et la lettre de Jacqueline Pascal, du 25 septembre 1647, que voici : <c Ma chère sœur, j'ai différé à t' écrire, parce que je voulois te mander tout au long l'entrevue de M. Descartes et de mon frère. Je n'eus pas le loisir hier de te dire que dimanche au soir M. Hé-
* Voyez dans l'édition des Œuvres complètes de Pascal, 5 vol. in-8, Paris, 1819, les Nouvelles expériences touchant le vide. Maximes I, II, III.
bert vint ici accompagné de M. de Montigny de Bretagne, qui me venoit dire (à deffaut de mon frère qui étoit à Téglise), que M. Descartes, son compatriote et ami, lui avoit fort témoigné avoir envie de voir mon frère, à cause de la grande estime qu'il avoit toujours OUI faire de monsieur mon père et de luy ; et que, pour cet eflfet, il Tavoit prié de venir voir s'il n'incommoderoit point mon frère, parce qu'il savoit qu'il étoit malade, en venant céans le lendemain à neuf heures du matin. Quand M. de Montigny me proposa cela, je fus assez empêchée de répondre, à cause que je savois qu'il a peine à se contraindre et à parler particulièrement le matin ; néanmoins je ne crus pas à propos de refuser, si bien que nous arrêtâmes qu'il viendroit à dix heures et demie du matin le lendemain, ce qu'il fit avec M. Hébert, M. de Montigny, un jeune homme de soutane, que je nescai pas qui c'est, le fils de M. de Montigny, et deux ou trois autres petits garçons, et M. de Roberval s'y trouva, que mon frère en avoit averti ; et là, après quelques civilités, il fut parlé de l'instrument ', qui futfort admiré, tandis queM.de Roberval lemontroit ; ensuite on se mit sur le vuide, et M. Descartes, avec un grand sérieux, comme on lui contoit une expérience, et qu'on lui demanda ce qu'il croyoit qui fût entré dans la seringue, dit que c'étoit de sa matière subtile; sur quoi mon frère lui répondit ce qu'il put, et M. de Roberval, croyant que mon frùre aurait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes (avec ci-
^ Je suppose que cei instrument est la fameuse machine arithmétique imaginée par Pascal et construite par ses soins.
vilité cependant] qui lui répondit avec un peu d*aigreur : qu'il parleroit à mon frère tant qu'il voudroit, parce qu'il parloit avec raison, mais non pas à luy, qui parloit avec présomption ; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il étoit midy, il se leva, parce qu'il étoit prié à dtner au faubourg Saint-Germain, et M. de Roberval aussy, si bien que M. Descartes l'y mena dans un carrosse, où ils étaient tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais un peu plus fort que jeu, à ce que nous dit M. de Roberval, qui revint ici l'après-dîner , où il trouva M. Dalibray ^.. » Cette lettre fort curieuse a pourtant le malheur de ne pas résoudre la question de priorité entre les deux savants. C'est un point indécis^.
^ Cette lettre de Jacqueline Pascal à sa sœur madame Périer a été publiée pour la première fois par H. Libri, dans le Journal des savants; septembre 1839.
• Voici ce que je trouve sur ce point dans la Vie de Descartes, par Baillet :
En 1647, Descartes, revenant de Bretagne, arrive à Paris. Pascal fut touché du désir de le voir, dit Baillet. Descartes lui donne rendez-vous aux Minimes, probablement chez Mersenne. M. Descartes, ravi de l'entretien de M. Pascal, tro'iva que toutes ces expériences (celles que Pascal avait faites à Rouen, et dont il faisait alors imprimer le récit ; — il n avait pas encore fait faire Texpérience du Puy-de-Dôme) étaient assez conformes aux principes de sa philosophie, quoique M. Pascal y fût encore alors opposé par l'engagement et Tuniformité d'opinion où il était avec M. de Roberval et les autres, qui soutenaient le vide. Mais pour le récompenser de sa conversation, il lui donna avis de faire d'autres expériences sur la masse de l'air, à la pesanteur duquel nous avons déjà remarqué qu'il rapportait ce que les philosophes du commun avaient attribué vainement à l'horreur du vide. Il l'assura du succès de ces expériences, quoiqu'il ne les eût point faites, parce qu'il en parlait confor-
Ce qui est certain, c'est qu*à ce moment Pascal renonce à rhorreur du vide et s'élève contre les sympathies qu'on prête à la nature. Le voilà mécaniste. Il est d'accord avec Descartes pour rompre avec le passé, sortir du chaos du moyen âge et de la scolastique, s'affranchir de l'autorité qui avait dominé la Renaissance, de ce culte passionné de l'antiquité d'abord si puissant pour éveiller l'esprit humain, mais capable à la fin de le fasciner et de Tenchainer. Le passé, les
mément à ses principes. M. Pascal, qui n'était pas encore persuadé de la solidité de ces principes, et qui lui promit dès lors quelques objections contre sa matière subtile, n'aurait peutêtre pas eu grand égard à cet avis, s'il n'avait été averti vers le même temps d'une pensée toute semblable qu'avait eue le sieur Torricelli. » Baillet se plaint que Pascal, quand il eut fait faire ses expériences du Puy-de-Dôme, en 1648, et qu'il en donna le récit dans sa lettre à M. deRibeyre, n'ait pas parlé de sa conversation en 1647 avec Descartes, et ait mieux aimé reporter l'honneur de l'idée à Torricelli.
Nous voyons que l'entretien eut des suites. Pascal envoya à Descartes des objections sur la matière subtile. Descartes estima ces objections dignes de contradiction et engagea Pascal à les fortifier encore, annonçant qu'il répondrait. De plus, Baillet assure que Descartes, fort occupé lui-même, en 1648, d'expériences sur le vide, encouragea de nouveau Pascal à faire faire des expériences sur les plus hautes montagnes de l'Auvergne, ainsi qu'il le lui avait précédemment conseillé. Pascal a-t-il réellement été ingrat envers Descartes, ou bien Descartes s'est-il trop aisément persuadé qu'il avait donné à Pascal une idée et un conseil aussi précis, aussi circonstancié? C'est une question qui me paraît bien difficile à résoudre. M. Sainte-Beuve la résout en disant que Descartes fut un 'peu âpre à la revendiquer, et Pascal un peu raide à la retenir. [Port-Royal j tome II, p. 471.)
causes occultes, les accidents absolus, tout cela est mort pour eux. Veut-on s'assurer que Pascal est bien véritablement mécaniste, et que tout en raillant le titre fastueux du livre Des principes ^ il en accepte l'idée mère? Qu'on lise ce passage des Pensées : a Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules * et la lumière le conattis recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits? Nous en avons une si différente idée! Et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui pous affecte, d'une manière tout autre que l'attouchement , la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entre dans les pores touche d'autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés ^. » Pascal entre dans le système de Descartes, puisqu'il admet les esprits animaux et les mouvements rapides de ces esprits qu'il appelle si agréablement le ballet des esprits. Il y entre si bien qu'il va jusqu'à admettre l'automatisme des bêtes : « Il était, dit mademoiselle Périer, du sentiment de Descartes sur l'automate. » Je lis en effet dans les Pensées récemment éditées : « Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait
' Voyez les Pnncipes, IV, 29.
' FeméeSj art. XXV, 10. Le conatitë recedendi a centro est la force centrifuge, qui, par la rotation du soleil, meut Tétiier, la matière subtile, et arrive à toucher la rétine.
par instinct, et s*il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre ^ » À la page 201 du manuscrit de Pascal, M. Havet relève ces lignes, écrites dans le même sens : « L'histoire du brochet et de la grenouille de Liaucourt. Ils le font toujours et jamais autrement, ni autre chose d'esprit. » Il en rapproche ce passage des mémoires de Fontaine : « M. Arnauld. . . , qui était entré dans le système de Descartes sur les bétes, soutenait que ce n'étaient que des horloges... M. de Liancourt lui dit : J'ai là bas deux chiens qui tournent la broche chacun leur jour; l'un s'en trouvant embarrassé se cacha lorsqu'on l'allait prendre, et on eut recours à son camarade pour tourner au lieu de lui. Le camarade cria et fit signe de la queue qu'on le suivît. Il alla dénicher l'autre dans le
* Pensées, XXV, 11. — Il y a dans les Pensées^ art. XXIV, 67, un fragment de trois lignes où M. HaVet croit voir une objection que Pascal adresse aux cartésiens ou s'adresse à lui-même sur Tautomatisme des bêtes : a La machine d'arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. » M. Havet entend : comme en ont les animaiLXj ce qui serait la négation de l'automatisme, partout ailleurs professé par Pascal. J'aimerais mieux admettre que Pascal a voulu dire : pas plus que n'en ont les ani^ maux. Ce sens est d'accord avec l'ensemble du passage et avec les opinions partout avérées de Pascal sur les bêtes; et je ne suppose qu'une légère incorrection. A la rigueur, il suffirait de mettre, après le mot volonté, un point et virgule.
grenier et le houspilla. Sont-ce là des horloges? dit-il à M. Ârnauld, qui trouva cela si plaisant, qu'il ne put faire autre chose que d'en rire *. » Lisez aussi cet autre curieux récit du même auteur. « Combien aussi s'élevat-il de petites agitations dans ce désert (Port-Royal), touchant les sciences humaines de la philosophie et les nouvelles opinions de M. Descartes. Comme M. Àrnauld, dans ses heures de relâche, s'en entretenait avec ses amis les plus particuliers, insensiblelnent cela se répandit partout, et cette solitude, dans les heures d'entretien, ne retentissait plus que de ces discours. Il n'y avait guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisait plus une affaire de battre un chien. On lui donnait fort indifféremment des coups de bâton, et on se moquait de ceux qui plaignaient ces bétes, comme si elles eussent senti de la douleur. On disait que c'étaient des horloges, que ces cris qu'elles faisaient quand on les frappait n'étaient que le bruit d'un petit ressort, qui avait été remué, mais que tout cela était sans sentiment. On élevait de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout en vie, et voir la circulation du sang qui était une grande matière d'entretien. Le château de M. le duc de Luynes était la source da toutes ces curiosités, et cette source était inépuisable. On y parlait sans cesse du nouveau système du monde, selon M. Descartes, et on Vadmirait ^. »
Yoilà donc Pascal mécaniste etmécanisteà outrance. Il admet le mécanisme en principe, en gros; il admet
* Fontaine, tome II, p* 470.
* Ibid., tome II, p. 52. Passage cité par H. Cousin.
le système des ondulations pour expliquer la lumière et la chaleur; il admet les esprits animaux pour expliquer la communication des nerfs avec le cerveau. Il re^ jette la matière subtile, probablement parce qu*il incline à admettre le vide à la suite de ses expériences sur la pesanteur de Tair, mais il est si décidément mécaniste qu'il accepte la théorie de Tautomatisme des bètes. Gela étant, de quel droit, je le demande, reproche-t*il àTDescartes d'avoir voulu expliquer tous les phénomènes du monde matériel par l'étendue, la figure et le mouvement, c'est-à-dire, en un mot, par le mécanisme ? Est-ce bien à l'homme qui retient la plupart des théories cartésiennes, et quelques-unes des plus excessives, d'attaquer le monde cartésien? Â-t il bonne grâce à se plaindre que Descartes essaye de faire le roman de la nature, lui qui n'hésite pas à en admettre ce qui est le moins admissible?
Un homme avait d'autres droits pour reprocher à Descartes de tout expliquer dans le monde par lé mécanisme et pour le combattre : c'est Léibnitz. Il arrive vingt ans après à Paris, où il nô trouvé plus ni Descartes, ni Pascal ; mais il y rencontre Malebrauche et Huet. Les idées cartésiennes se sont partout répandues. Il en accepté quelques-unes et rejette les autres ; et à la suite de la révolution que venait de faire Descaries, il opère une seconde révolution. Il en est souvent ainsi dans les sciences. Leibnitz ne peut admettre que l'âme humaine soit comme isolée dans le monde : il s'inscrit en faux contre l'automatisme des bétes et admet que les animaux ont une ame. Il pense que la
vie et le sentiment sont partout répandus au sein de la nature, dans les plantes, dans les animaux, et même dans ce qui parait être le plus inerte. Il regarde les animaux, pour reprendre l'expression d'un spirituel contemporain S comme des candidats à Thumanité, et il n'est pas très-éloigné de croire que nos âmes aient été, dans le principe, des âmes animales. Ce qui lui parait manquer dans le monde cartésien, c'est Tidée de la force. En prenant l'étendue pour l'attribut essentiel de la matière, Descartes s'est complètement mépris et sur la nature de la matière et sur la nature de toute substance ; car c'est la force qui est l'essence de toute substance matérielle ou immatérielle. Ainsi, la force, attribuée à la matière comme principe interne de l'organisation des corps, de leur unité, de leur vie, la force déjà donnée à l'homme comme le principe conscient de son activité libre, voilà l'idée nouvelle introduite par Leibnitz dans la philosophie naturelle. C'est là son vrai titre de gloire. Il a donc le droit d'attaquer le mécanisme cartésien, au moment où après en avoir discerné le vrai et le faux, il vient y substituer l'idée dynamique. Mais Pascal n*a pas vu tout cela : il n'a remarqué ni les lacunes, ni le défaut capital du système de Descartes. On pourrait croire qu'il y a entrevu un germe de panthéisme, devançant par là Leibnitz luimême. Mais non; c'est Leibnitz le premier qui, excité peut-être par un sentiment de jalousie, a fait ressortir ça et là dans les écrits de Descartes des propositions
^ M. Michelet, dans le livre de VOiseau.
pouvant servir de fondemenl au reproche qu'on lui a fait depuis d avoir frayé la route au panthéisme. Au temps de Pascal, il n*en était pas question, et c'est longtemps après sa mort que surgit la redoutable accusation. Alors les ennemis de Descartes, pour diminuer sa gloire, ont fouillé ses écrits pour y trouver des passages médiocrement réfléchis, qu'il avait laissé échapper, pour ainsi dire, dans l'innocence de son cœur; etLeibnitz seconda l'orage quand il éclata. Il n'épargna ni là Mé^ mnique de Descartes, ni sa Physique^ et encore moins sa Métaphysique. Le premier, il attaqua la définition de la substance, équivoque en effet, mais que Descartes avait par mégarde hasardée dans les Méditations où elle ne tient en rien à son système, ne se lie à aucun principe et n'est la prémisse d'aucune conclusion, a Une substance, dit-il, est ce qui est de soi capable d'exister. r> Leibnitz remarque avec trop de complaisance que si la définition est vraie, l'âme humaine n'est pas une substance, la matière n'est pas une substance : ce ne sont que des phénomènes. Il n'y a donc qu'une substance, conclusion qui mène droit au spinosisme. C'est encore une remarque de Leibnitz, qu'en n'admettant qu'une seule substance. Descartes détruit par un autre côté la substantialité de l'âme et delà matière en confondant l'âme avec la pensée et la matière avec l'étendue, nouvelle voie ouverte au spinosisme. Spinosa, en effet, ôtant à la pensée et à l'étendue leurs sujets propres et distincts, les rapporte à un seul et même sujet, qui est Dieu. Mais à entendre Leibnitz, ne semblerait-il pas que tous ceux qui n'ont pas connu sa théorie, née en 1693, étaient
panthéistes à leur insu, et que la mécanique a moins besoin que la pure dynamique d'un premier moteur de l'univers et d'un législateur suprême? Enfin c'est Leibnitz qui, aveuglé par la passion du dénigrement, a voulu voir dans le Dieu de Descartes un Dieu à la façon de celui de Spinosa, dépourvu de volonté et de liberté, un Dieu d'où toutes choses dérivent par nécessité, parce que les lois du mouvement étant posées comme nécessaires, il n'y a plus déplace dans l'univers pour le choix et la Providence. Oui, sans doute, il y a là une semence de spinosisme, et ce n'est pas la seule. En général. Descartes, à force d'efïacer l'activité des créatures, incline à absorber la nature et l'homme çn Dieu. Mais est-ce là ce qu'a voulu dire Pascal? Évidemment, non. Il est, lui, à l'antipode de ces vues critiques, quand il se plaint que Descartes veuille se passer de Dieu. Il y a donc là une méprise complète sur les vrais dangers du cartésianisme : car le défaut du cartésianisme est de faire la part trop petite à la créature et h part de Dieu trop grande. Il y a presque une calomnie ; car Descartes est un philosophe profondément religieux *. Il y a in-
1 Quel homme a été plus touché du sentiment religieux que Tauteur des lignes qui terminent la troisième Méditation : « Mais, auparavant que..., je passe à la considération des autres vérités..., il me semble très à propos de m*arréter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne
justice et inexactitude évidentes : car Pascal attribue à Descartes un parti pris, un dessein réfléchi. II ne s'agit pas ici de savoir si le livre des Principes contient des germes de Y Éthique^ mais s'il contient un parti pris de se passer de Dieu.
Examinons les Principes. Le livre est divisé en cinq parties. Les deux premières sont une exposition de la métaphysique et de la théodicée de Descartes, les trois dernières présentent ses théories sur le système du monde. Ainsi, lious voyons tout d'abord Descartes faire de la théodicée et de la métaphysique comme une vaste introduction à la physique et à la philosophie naturelle. A peine sorti du doute, à peine il a posé son célèbre principe ye/>ew5^, donc je suis ^ qu'il s'élance vers Dieu, pressé de démontrer son existence. Il dédaigne toutes les preuves qu'on liii a enseignées au collège de la Flèche, brise avec la tradition, cherche des arguments nouveaux, et, selon sa propre méthode, ce qu'il demande à la métaphysique, c'est l'évidence. Là aussi îl fliiit par là trouver pleine, entière, parfaite comme dans les mathématiques. La pensée peut tout mettre en question, tout, excepté elle-même. Celui qui douterait de tout ne peut au moins douter qu'il doute, c'est-à-dire qii'il pense, d'où il suit que la pensée ide peut se renier elle-même, car elle né le ferait qu'avec
consiste que dans cette contemplation de la majesté divine, ainsi expërimentons-nous dès maintenant qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capable de ressentir en cette vie. •
elle-même. C'est là un cercle dont il est impossible au scepticisme le plus déterminé de sortir. Si je ne peux douter que je pense, je ne peux douter que j'existe en tant que pensée, et sous la forme la plus concise : je pense, donc je suis. Voilà le premier principe évident. Mais quel est le caractère de ma pensée? C'est d'être invisible, inélendue, simple. Nous voilà à la spiritualité de l'âme. Mais tna pensée n'est -elle pas aussi imparfaite et limitée? Moi, qui existe par elle, ne suis-je pas également imparfait et borné? Or cette idée claire et distincte de mon imperfection et de ma limitation m'élève invinciblement à la peiisée de quelque chose de parfait et d'infini. J'ai beau faire, je ne peux avoir l'une de ces idées sans l'autre. Et cette idée de quelque chose de parfait et d'infini, ai-je pu la former avec les éléments bornés dé mon intelligence? Évidemment non. Il faut donc qu'elle me vienne en dehors de moi ; et d'où peut-elle me venir, sinon de l'infini lui-même? Ainsi l'existence de Dieu se trouve établie, en ce que de cela seul que j'ai l'idée de Dieu, il s'ensuit qti'il existe. Rien de plus simple, rien de plus robuste contre le doute (}ue cette démonstration. Et c'est le philosophe qui l'a si solidement établie qui chercherait, au dfre de Pascal, à se passer dé Dieu! Combien il est plus vrai de reprochei* à Descartes, une fois en possession de cette vérité, d'avoir trop de hâte de s'en servir! Il se sert de Dieu avec excès, si l'on peut ainsi parler ; car il l'emploie à prouver l'existence des corps et à consacrer l'évidence. Il se presse de dire que ce Dieu parfait , Tauteur de ces ap-
parences qui nous font croire à Texislence des corps, ne peut vouloir nous tromper. Il n'y a donc en elles ni piège ni déception : ce qui parait exister existe en effet, et Dieu nous est garant de la légitimité de notre persuasion naturelle. Sans doute on peut reprocher à Descartes cette imparfaite et d'ailleurs inutile démonstration de l'existence du monde ; mais elle ne s'en retourne pas moins contre l'accusation de Pascal. Est-ce là se passer de Dieu?
Veut-on ranger Pascal au nombre de ceux qui ont fait un crime à Descartes d'avoir contribué à affaiblir notre admiration pour la sagesse divine, en bannissant de la philosophie la recherche des causes finales? Ici encore nous trouverons sa critique en défaut. Descartes, en effet, n'a pas banni la recherche des causes finales de la philosophie en général , mais seulement de la philosophie naturelle, parce qu'une telle recherche peut égarer l'observation. En cela il a suivi Galilée et devancé Huygens et Newton. Ce n'est pas en invoquant les causes finales que la physique a fait des progrès si étonnants, que Descartes a découvert les deux lois de la réfraction et que Newton a tiré de la mécanique cartésienne le vrai système du monde. Si la méthode de Descartes a inauguré la vraie philosophie naturefle, c'est justement pour avoir renvoyé à la métaphysique la recherche des causes finales. Il est donc d'une évidente injustice de prétendre que Descartes ait effacé dans les cœurs le sentiment de la Providence divine, surtout lorsqu'on le voit rappeler à chaque page des Principes celui qui est a cause première de tout mouvement et dont la sagesse
et la toute-puissance se manifestent dans Tordre et dans les lois géntTales de l'univers.
Dans les trois dernières parties des Principes, Descartes conçoit Dieu comme moteur de l'univers agissant sur l'étendue inGnie. Lorsque Pascal se plaint que, dans ce système du monde, Descartes ait accordé à Dieu le moins possible, c'est-à-dire cette chiquenaude qui met l'univers en mouvement, il oublie un mystère antérieur où l'action de Dieu n'a pas été moins nécessaire, le mystère de la création. Pense-t-il que Descartes n'ait pas reconnu Dieu comme créateur? Sans doute Descartes n'a pas sondé ce problème redoutable; mais dans ses écrits récemment publiés, je lis cette pensée qui suffirait toute seule à le justifier au besoin : « Tria mirabilia fecit Dominus : resexnihilo, liberumarbitrium et hominem deum*.» Ce n'est qu'après avoir créé le monde que Dieu divise la matière en trois sortes de parties, et lui communique une quantité fixe de mouvement. C'est alors que Dieu devient inutile, en ce sens qu'il n'agit plus que comme conservateur et comme providence générale de l'univers. Pascal voudrait sans doute voir Dieu intervenir accidentellement dans le détail des choses, faire des miracles. Ah ! je conviens que Descartes a contribué plus que personne à jeter dans le monde l'idée de la permanence des lois de la nature; et cela ne fait pas le compte du jansénisme.
Allons au fond de la pensée de Pascal. Il ne méprise
^ Cart cogit, pnr, ftilD, j). 14. Édit. Foucher de Gareil.
pas seulement la philosophie de Descartes, il méprise toute philosophie, il méprise même la science, même la géométrie. Oui, )e géomètre du calcul des probabilités et de la cycloïde méprise la géopiétrie M. Toute science est inutile : Nous sommes dans ce monde pour souffrir, et il n'y a d'utile que la souffrance dans Tattente ^e la mort. Voilà où finalement il en veut venir. Je déplore cet égarement de la ferme raison de Pascal, troublée p^r les maximes de Jansénius et de Saint- Cyran que j'accuse de pous l'avoir ravi ?. Je déplore qu'il ait rendu inutile le génie prodigieux que Dieu lui avait donné, non pour l'étouffer, mais pour le produire au grand jour, pour faire avancer les sciences et ouvrir à l'esprit humain les voies nouvelles qu'il était appelé à
* Voyez sa lettre à Fermai : « Pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de Tesprit, mais, en même temps, je la reconnais pour si inutile... >> Édit. 1819, Paris, tome IV, p. 392.
' Jansénius, dans VÀtigustinus, marque surtout la concupiscence parmi les effets de la chute, et il en distingue de trois sortes : « Libido sentiendi, libido sciendi, libido excellendî : » a Celui à qui Dieu aura fait la grâce de la vaincre (|a concupiscence de la chair), sera attaqué par une autre 4'âutant plus trompeuse qu'elle paraît plus honnête. C'est cette curiosité toujours inquiète qui a été appelée de ce nom à cause du vain d^sir qu'elle a de savoir et qu'on a palliée du nom de science... De là sont venus le cirque et Tamphilhéâtre... De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il M inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement ; de là est venue cette exécrable curiosité de l'art magique. » Passage cité par M. Sainte- Beuve comme un de ceux qui ont dû frapper l'esprit de Pascal. Fort-Royal, tome II, p. 476.
découvrir. Je prends contre lui la défense de la science, le parti de Descartes et de la philosophie, et je m'inscris en faux contre ses injustes griefs. Ou plutôt non, puisque sans les tourments de Pascal, nous n'aurions ni les Provinciales^ ni les Pensées.