PHILOSOPHIE
On sait comment Pascal a été conduit à croire et à soutenir qae la philosophie ne suffit pas à Thomme. On me rendra, j'espère, celle juslice, que je n'ai pas affaibli les arguments sur lesquels s*appuie cetle thèse. Et cependant on aurait pu me dire : De te^ amice, fabula narratuTy c'est à vous, rationaliste, que ce discours s'adresse ; car vous repoussez la thèse de Tinsuffisance de la raison. Oui, je la combats prise absolument; mais en même temps je reconnais qu'elle renferme une grande part de vérité: En un mot, le vrai et le faux se mêlent ici d'une façon si compliquée qu'il n'y a pas de tâche si difficile que de les démêler ; j'ajoute que cette tâche est de la dernière délicatesse. Car je suis obligé de toucher à ce qu'il y a de plus délicat dans chacun de nous, je veux dire nos in-
limes convictions religieuses. S*il n*y a rien de plus délicat, il n'y a rien aussi de plus divers. Je m'adresse à des catholiques, à des protestants, à des voltairiens, à des rationalistes, à des amis et à des ennemis du christianisme. Comment leur parler sans leur déplaire, sans les blesser? Je ne connais qu'un moyen, c'est de respecter toutes les opinions sincères et d'être moi-môme d'une parfaite sincérité. Je ne vais pas chercher la difficulté qui m'arrête ; c'est elle qui vient me chercher, c'est Pascal qui m'invite, qui me somme de déclarer jusqu'où porte la raison, jusqu'à quel point la philosophie peut prétendre au gouvernement spirituel de l'âme humaine. La philosophie ne peut pas se laisser accuser d'être pratiquement impuissante, sinon spéculativement, sans s'expliquer sur cette accusation.
Je commencerai par une série de concessions, toutes très-graves, mais que m'impose une conviction profonde et éprouvée. J'accorde d'abord que si en disant : La philosophie ne suffit pas à r homme ^ vous entendez par l'homme le genre humain^ vous avez raison. Qu'est-ce que la philosophie? Une science. C'est même la science la plus haute et la plus difficile, celle qui porte sur les objets les plus éloignés des sens, celle qui demande la plus grande force d'abstraction et de raisonnement. Elle exige donc des lumières et du loisir. Or, dans cette masse énorme des nations qui couvre actuellement la terre, où trouvez-vous ces deux conditions? Dans une fraction infiniment petite. On dira : Mais les lumières s'étendent et la richesse avec elles,
par saite le loisir. Cela est vrai; mais à quelle époque fixez-vous Tannée où tous les hommes, où môme le plus grand nombre des humains aura les lumières et le loisir nécessaires pour philosopher? Pour moi, je n'entrevois pas cette année merveilleuse, et dès lors, pour rester sur le terrain du possible, de ce qui est pratique, je dis que pour le passé, pour le présent et pour un avenir indéfini, il est vrai d'affirmer que la philosophie ne suffit pas au genre humain. .
Gela est déjà considérable; mais nous n'en sommes pas encore au point délicat de la question. Envisageons maintenant cette petite portion du genre humain qui a des lumières et du loisir. La philosophie suffit-elle à cette élite? Je dis que non. Il y a des âmes, en grand nombre, tellement faites que la philosophie n'a pas de prise sur elles ou très-peu. Je parle des âmes tendres et des imaginations ardentes et rêveuses, en d'autres termes, des âmes mystiques et des âmes poétiques. Aux personnes d'imagination, il faut des symboles. Entendons-nous sur ce point délicat. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici de symboles pris comme tels. En poésie, peut-être, on peut se plaire à de tels symboles; et encore est-ce au moment où la poésie se sépare de la religion; car d'abord tout cela est uni. Ainsi, moi qui lis Eschyle, je goûte les Furies qui poursuivent Oreste ; ces Furies sont les symboles des remords. Ou encore, en lisant le Paradis perdu ^ j'admire Satan, comme symbole de l'orgueil humain, de l'esprit de révolte. Mais en religion, il ne s'agit pas d'amuser son imagination ; tout est sérieux. Le vrai païen croyait aux Furies ;
le vrai clirélien croit à Salan. Olez la réalité de Satan, ne gardez que le Satan idéal, symbolique, la religion s'en va.
Avançons toujours dans les profondeurs de la question. Outre les âmes poétiques, il y a les âmes mystiques, les dévots qui ont le cœur tendre, dit Montesquieu. A ces âmes, il faut avec Dieu un commerce affectueux, un commerce particulier, j'oserai dire un commerce humain. Ne vous récriez pas, autrement je craindrais que vous n'ayez pas compris dans toute sa portée le dogme du Dieu fait homme, le Christianisme. Dieu le Père est trop loin de Tâme; il faut que quelque chose de lui s'incarne dans l'homme pour servir de médiateur entre Thomme et lui. Ce n'est pas tout. Il faut à Tâme chrétienne un commerce de chaque jour avec Jésus-Christ. Lisez, pour vous en convaincre, le morceau admirable découvert par M. Faugère, et qui fait partie désormais des Pensées de Pascal*, sous ce titre : Le mystère de Jésus. C'est d'abord une méditation sur chacune des circonstances de la Passion :
c( Jésus est dans un jardin, non de délices, comme le premier Adam, où il se perdit, et tout le genre humain; mais dans un de supplices, où il s'est sauvé, et tout le genre humain.
ce II souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit.
c( Je crois que Jésus ne s'est jamais plaint que cette
* Édition Havet, p. 397 etsuiv.
seule fois; mais alors il se plaint comme s'il n*eût pu contenir sa douleur excessive : Mon âme est triste jusqu'à la mort.
c( Jésus étant dans Tagonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps. »
Ici une pause. Pascal prie avec Jésus. Tout à coup Jésus lui parle :
« Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé.
(( Je pensais à toi dans mon agonie; j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.
« Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes?.
' c( Les médecins ne le guériront pas; car tu mourras à la fin. Mais, c'est moi qui guéris et rends le corps immortel.
fk Je te suis plus ami que tel ou tel ; car j'ai fait pour toi plus qu'eux, et ils ne souffriraient pas ce que j'ai souffert de toi, et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j'ai fait, et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus. )>
Pascal répond à Jésus-Christ :
c( Seigneur, je vous donne tout. »
Et le dialogue se continue entre Jésus et l'âme de Pascal. Je ne parle ici que de Pascal et du christianisme, à ce qu'il semble. Généralisez : il faut à l'âme mystique un commerce intime avec Dieu. Quel genre de commerce peut donner la philosophie? Un commerce qui n'a rien de particulier, de singulier. Selon la philosophie, Dieu gouverne le monde physique et moral par
des lois. Il y a la cause première d'une part, et de l'autre les causes secondes, les unes libres, les autres non libres, toules gouvernées pas des lois qui, dans leur ensemble, sont la Providence. Or, la Providence n'a pas de rapports particuliers, temporaires, locaux, personnels, avec les individus. Mais il y a des âmes à qui des rapports généraux ne suffisent pas. Il leur faut des rapports personnels, en d'autres termes, surnaturels. Prophéties, révélations, incarnations, miracles, ^1 * voilà le surnaturel , le fond des religions positives.
Pensez-y bien, car on est souvent dupe des mots et des idées mal démêlées, quel est l'acte essentiel du culte? C'est la prière. Prier, c'est demander. Or demander, pour l'âme mystique, ce n'est pas demander en général, c'est demander ceci ou cela, à telle heure, pour telle personne ; c'est donc demander un miracle. On se fait illusion ; on ne s'avoue pas cela ; c'est pourtant là le fond de la prière pour les âmes mystiques. On demande une intervention locale, temporaire, accidentelle de la divinité. Qu'est-ce que cela? Un miracle. En résumé, sans symboles et sans miracles, pas de culte. Eh bien! voilà l'insuffisance de la philosophie démontrée. La philosophie ne peut pas organiser un culte ; et elle ne le peut pas, parce qu'il lui manque des symboles, des miracles, des prophéties, des révélations, et outre cela des prêtres. Et encore, outre cela, il lui manque une autorité infaillible, un principe d'unité et de stabilité, je ne dis pas une Eglise, un pape, des conciles œcuméniques, le protestantisme s'en passe, mais un livre réputé divin, et partant infaillible, abso-
lument vrai, dût-il être permis de l'interpréter avec une liberté indéfinie.
Voulez-vous des preuves de fait de cette impuissance de la philosophie à organiser un culte? Elle Fa essayé plusieurs fois, cinq fois à ma connaissance, et toujours elle a échoué. La tentative la plus remarquable est celle des philosophes Alexandrins. Elle fut sérieuse, et parut réussir un instant, parce que les Alexandrins avaient pour base un culte déjà établi et fortement enraciné. Ils voulaient le régénérer, lui rendre la vie. Plotin. Porphyre, Chrysanthe se chargèrent de Texégèse; Julien essaya la pratique. Il fit des hécatombes ; il restaura les temples ; il se fît prêtre. Tout cela échoua, et la preuve, c'est qu'il devint à la fin persécuteur. On Ta dit spirituellement, Julien acheva de tuer le paganisme en le ressuscitant^
A la fin du dix-huitième siècle, la témérité alla plus loin. On essaya jusqu'à trois fois d'organiser un culte de toutes pièces , le culte de la Raison , le culte de rÊtre Suprême, le culte des Théophilanthropes. Rien ne prouve mieux la stérilité de la philosophie en matière de culte. Hébert, Chaumelte, Anacharsis Clootz veulent inaugurer le culte de la Raison. Ils imaginent un symbole. Lequel? Une courtisane. Robespierre inaugure le culte de TÊlre Suprême. Qu'imagine David, chargé de l'exéculion? De placer devant les Tuileries rimage colossale de l'athéisme, soutenue par d'autres symboles. On brûle ces images à un moment donné, à
1 Lo mol ost de M. Sainl-Marc Girardin.
l'aide de pièces d'artilice. Et tout à coup apparaît l'image de la sagesse. Que dites- vous de ces feux d'artifice, de cette mythologie philosophique et révolutionnaire, de cette image qui surgit, enfumée, comme un mauvais décor d'opéra ?
Parlerai-je du culte des théophilanthropes ne sachant qu'inventer pour imiter le sacrement du mariage et le sacrement du baptême, et là-dessus conseillant aux nouveaux mariés de faire une promenade sentimentale dans les champs et d'y cueillir des sauvageons.,, ayant aussi l'idée spirituelle de remplacer le sel qu'on met sur les lèvres de l'enfant chrétien, symbole touchant et ingénieux, par quoi? par de la gelée de groseilles! Nous tombons dans des bouffonneries, je le sais; et cependant songez que La Réveillère-Lepaux, un des puissants de l'époque , Bernardin de Saint-Pierre, Dupont de Nemours ont été des Ihéophilanthropes.
Parlerai-je des tentatives toutes récentes qui ont eu lieu à Paris en 1831 et en 1832, pour organiser un culte Saint-Simonien ? Il y eut un moment où on put croire que ce culte grotesque prendrait racine. C'était en 1831. La révolution avait fait fermenter les têtes. La religion nouvelle caressait l'esprit du temps, en réhabilitant la chair, en glorifiant les sciences physiques, en faisant des savants les prêtres et les dictateurs de la société. Jllle avait un pape, un sacré collège, des journaux, de l'argent; elle a compté jusqu'à quatorze mille adhérents. Que fallait-il pour réussir? Il fallait, suivant quelques-uns, des miracles. On agitait la question de savoir si les miracles étaient nécessaires pour fonder la
religion nouvelle. — Et pourquoi n'en ferions-nous pas? disait un des apôtres nouveaux, les anciens apôtres en faisaient bien ! — Il est vrai, répliquait un voltairien, mais les apôlres ne dînaient pas au Rocher de Gancale. Vous riez de cette répartie spirituelle; elle a un fond sérieux. Il faut deux conditions, pour qu'il y ait des miracles. Il faut des hommes qui se croient capables d'en faire, et d'autres hommes qui jugent les premiers capables d'en avoir fait. Or ces deux conditions manquent, dès qu'on a substitué à l'idée des miracles l'idée d'un Dieu qui obéit sans cesse aux lois qu'il a établies à l'origine, semel jussit, semper paret. Ceci me ramène au sérieux de mon sujet.
Si la philosophie ne suffit ni aux ignorants, c'est-àdire à l'immense majorité des hommes, ni, parmi les hommes éclairés, aux âmes poétiques et aux âmes mystiques, est-ce à dire qu'elle soit pratiquement impuissante ? Je le nie. J'ai atteint la limite de mes concessions, et le moment est venu pour moi de faire à là philosophie sa part. En effet, outre ces différentes classes d'âmes, il y a une famille dont je n'ai pas parlé : ce sont les âmes proprement philosophiques. Vous m'en demandez la définition? J'y fais entrer trois éléments. Il y entre des esprits qui éprouvent le besoin de connaître, d'expliquer, de se rendre compte : je les appelle les esprits cartésiens. Ils aiment les idées claires et distinctes. Avec un grand désir de connaître , ils sont pourtant disposés à dire comme Jouffroy : Je supporte le doute , je ne supporte pas l'obscurité. D'autres esprits, c'est une variété de la même
espèce^ sont des esprits défiants, qui ont un vif sentiment du réel, un grand mépris des choses chimériques. Ce qui les caractérise, c'est moins la curiosité et Tardeur de connaître que le bon sens. Avant tout, ils veulent ne pas être dupes. Vouloir connaître et voir clair, voilà les esprits cartésiens : n'être dupe de rien, ni des mots, ni des apparences, ni d'aucune chimère, ni d'aucune abstraction, voilà les esprits voltairiens, deux familles éminemment françaises, deux sortes d'esprits à tempérament rationaliste. A ces deux éléments, il faut en ajouter un troisième, le plus rare de tous, que j'appellerai l'élément socratique ou l'élément stoïcien. C'est une volonté fortement trempée et capable de se déterminer par les seuls conseils delà raison. Ajoutez -y l'habitude de rechercher avant tout comme prix d'avoir bien fait le sentiment d'une bonne conscience. Socrate est le type de cette sorte d'âmes. Socrate est d'abord un esprit très-curieux: il interroge toujours; puis c'est un homme qui n'a pas peur du doute : Ce que je sais^ dit-il, cest que je ue sais rien. C'est un homme de bon sens, un esprit positif, armé d'ironie. Enfin c'est une volonté mâle. Je crois, dit-il encore, qu'on ne peut mieux vivre qu'en cherchant à devenir meilleur^ ni plus agréablement qu'en se disant à soi-même qu'on le dément en effet^. » Yoilà Socrate, c'est déjà un stoïcien, un héros, un martyr. Les stoïciens nous donnent des héros et des saints, un Caton, un Êpictète, le héros de l'humilité,
1 Xénopliouy Memor, VIII, § l,liv. IV.
dont la morale est toute dans ces mois : Résigne-toi! Platon et Aristote, voilà d'honnêtes gens. Que nous manque-t-il? des martyrs? Non, Socrale en est un. Il y en a eu d'autres au seizième siècle, un Ramus, un Giordano Bruno. Voulez-vous des types modernes de purs philosophes honnéles gens? Vous avez Leibnilz, Spinosa ; vous avez Daunou, Dcstult de Tracy, Laromiguière, Cabanis, ces énergiques idéologues de l'Empire. Mais j'aime surtout à ciler Kant le rationaliste, Kantle stoïcien de l'Allemagne, qui s'écriait : a Devoir ! mot sublime, qui n'offre l'idée de rien d'agréable ni de flatteur, et qui ne réveille que celle de la soumission ! Malgré cela tu n'es point terrible et menaçant; tu u'as rien qui effraye et qui rebute l'àme. Pour mouvoir la volonté, tu n'as besoin que de lui montrer une loi, une loi simple, qui d'elle-même s'établit et s'interprète. Tu forces au respect jusqu'à la volonté rebelle dont tu ne parviens pas à te faire obéir. Les passions qui travaillent sourdement contre toi sont muettes et honteuses en ta présence. Quelle origine t'assigner assez digne de toi? Où trouver la racine de ta noble tige? Ce n'est pas dans les penchants sensuels que tu repousses avec fierté. Ce ne peut être que dans ce sanctuaire de la conscience où l'homme se trouve élevé au-dessus du monde sensible, affranchi du mécanisme de la nature et où réside sa personnalité, sa liberté, son indépendance ^ »
Et pourquoi la philosophie ne suffirait-elle pas à de
* Kantj Critique de la raison pratique.
telles âmes? La philosophie leur donne une religion^ puisqu'elle leur inspire la foi en Dieu. Elle leur donne une morale puisqu'elle leur enseigne le devoir. Elle leur donne même une certaine piété, puisqu'elle leur inspire la foi en la Providence, par suite, la résignation, non pas une résignation passive et forcée, mais une résignation volontaire et douce, celle qui dit dans la douleur même : fiât voluntas tua. Enfin elle leur donne l'espérance. Socrate n'est pas sûr de l'autre vie ; mais il ne regrette pas d'avoir agi comme s'il y en avait une, et il l'espère de la bonté des dieux. Ainsi, le philosophe ne manque ni de religion, ni de piëlé. Il croit en Dieu. Il l'adore et le contemple avec ravissement dans la beauté de ses œuvres. Il prie, il espère *.
> Voyez, à la suite de cette Étude, Y Appendice au présent chapitre. — Voyez aussi, dans le volume de Fragments et Discours (chez Gerraer-Baillière), les pages consacrées à M. Damiron : vous y trouverez, dans la vie d'un homme de notre temps que M. Saisset aimait à appeler le philosophe pieux, une confirmation de ses vues sur l'efficacité pratique de la philosophie.