LA RELIGION DE PASCAL
Je termine Tétade du scepticisme de Pascal, en me demandant comment il a essayé de reconstruire après avoir détruit. S'il n'y avait dans les Pensées^ en faveur de la religion, que l'argument tiré de la règle des partisy je n'aurais rien à ajouter à mes dernières réflexions. Mais il y a autre chose dans les Pensées^ il . y a un essai de démonstration de la religion chré-
tienne. On peut le formuler ainsi : Étant donné la nature et la condition de l'homme avec ses misères et ses grandeurs, on ne peut le comprendre et le sauver que par un moyen : le christianisme. Ce plan est trèssimple, très-grand, très-beau, très-philosophique. Par malheur, c'est tout ce qu'il m'est permis de louer dans le dessein des Pensées] car autant le plan est admirable, autant l'exécution est défectueuse. Pascal a visé trèshaut, mais il a manqué son but ; et je crois pouvoir
démontrer pourquoi il a complètement échoué. C'est premièrement , qu'il s'est formé une idée fausse de la nature et de la condition de Thomme; et en second lieu, qu'il s'est trompé sur l'esprit du christianisme.
Et d'abord, vous savea déjà que Pascal s'est mépris sur l'une des maîtresses parties de la nature humaine, la raison. Il la croit incapable de vérité. C'est un point qui a été suffisamment éclairci, et je n'y reviendrai pas. Il ne s'est pas moins mépris à l'endroit du cœur humain. Il pense et il dit qu'il n'y a point chez les hommes d'affections désintéressés : « Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : Libido sentiendiy libido sciendi^ libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent ^ ! » C'est un parti pris d'abaisser la nature humaine, de n'y rien laisser subsister de sain et de pur : tout y est gâté, corrompu, perverti. Pascal n'aurait pas désavoué la pensée de La Rochefoucauld, que nos vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer, tant il abonde avec complaisance dans ce sens. A l'en croire, il n'y a pas de bravoure désintéressée : c( Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu'on en parle ^ ; » pas de pitié désintéressée : « Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence; au contraire, on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié, et à s'attirer la répu-
* Fensées, art. XXIV, 33.
» Ibid. II, 2.
talion de tendresse sans rien donner ^ ; » pas de sympathie, pas d*amitié : « Tous les hommes se haïssent naturellement l'un Tautre. On s*est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n'est que haine ^. » Sans doute notre âme n'est pas exemple de haine ; mais c'est un sentiment qui l'altère dans son fond naturel, et la nature résiste toujours. Se douterait-on, devant une affirmation aussi absolue, que celui qui la formule est l'inlerprëte d'une religion d'amour et de charité qui fait aux hommes une loi de s'aimer les uns les autres? Croirait-on que c'est le même homme qui a écrit : « Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne mieux que toutes les lois politiques', l'amour de Dieu et celui du prochain ! » On ne peut se contredire davantage, car s'il est vrai que les hommes se haïssent naturellement, il est vrai aussi que la république chrétienne est impossible. Pascal nous mène tout droit vers cet état de nature dépeint par le rude pinceau de Hobbes, aussi éloigné que possible du vrai christianisme, où Fhomme est un loup pour F homme. Il ne s'abuse pas moins sur la condition que sur la nature de l'homme. Ce monde lui paraît livré à la force et au hasard. Lisez ces passages d'une ironie terrible : « Pourquoi me tuez -vous? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assas-
1 Pensées VI, 34.
2 Ibid. XXIV, 80.
3 Ibid. XXIV, i5.
sin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave et cela est juste *. — Qui passera de nous deux? qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui. II faudra se hMxe sur cela. II a quatre laquais et je n'en ai qu'un ;.cela est visible; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen, ce qui est le plus grand des biens ^.)) Voilà pour la force. Voici pour le hasard : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère, Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout est en paix, et le roi rétabli '. » Ailleurs encore ce sont les petites causes qui amènent les grands effets : a Le nez de Gléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé *. » C'est charmant ; mais ne vous y trompez pas, même quand il badine, Pascal est sérieux au fond, et c'est une âme triste qui laisse échapper de tels traits. De la tristesse, cette âme tombe dans l'épouvante lorsque, frappée de ce qu'il y a de stérile dans les agitations de la vie, elle s'arrête à cette sombre réflexion : «Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ^ »
* Pensées VI, 3.
* Md. V, 6.
8 Ibid. III, 7.
Ibid. VI, 43.
8 Ibid. XXIV, 58.
Oppressé de la fausse image qa il s*est forgée de la vie, Pascal la peint en ces termes : « Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes^ et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition des hommes ^ » On dirait que Pascal a vécu au temps des Tibère et des Caligula, ou aux jours néfastes de la Terreur. Jamais accents plus douloureux sont-ils sortis du cœur d'un homme pour peindre la condition de ses semblables avec des couleurs plus sombres, et disonsle, plus fausses! Nicole, qui vivait à côté de Pascal, et relisait sans cesse Saint- Cyran, se représente la vie et la condition de l'homme sous les mêmes images. Mais tandis que Pascal parlait en philosophe, Nicole parle en janséniste : « Ainsi le monde entier est un lieu de supplices, où l'on ne découvre par les yeux de la foi que des effets effroyables de la justice de Dieu ; et si nous voulons nous le représenter par quelque image qui en approche, figurons-nous un lieu vaste, plein de tous les instruments de la cruauté des hommes, et rempli d'une part de bourreaux, et de l'autre d'un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage. Représentons-nous que ces bourreaux se jettent sur ces misérables, qu'ils les tourmentent tous, et qu'ils en font tous les jours périr un grand nombre par les plus cruels supplices ; qu'il y en a
* Pensées f art. IV, 4.
seulement quelques-uns dont ils ont ordre d'épargner la yie; mais que ceux-ci même, n*en étant pas assai*és, ont sujet de craindre pour eux-mêmes la mort qu'ils voient souffrir à tout moment à ceux qui les envi^ ronnent, ne voyant rien en eux qui les en distingue. Quelle serait la frayeur de ces misérables!... Et néanmoins la la foi nous expose bien un autre spectacle devant les yeux; car elle nous fait voir les démons répandus par tout le monde, qui tourmentent et affligent tous les hommes en mille manières, et qui les précipitent presque tous d'abord dans les crimes, et ensuite dans Tenfer et dans la mort éternelle ^ »
Ceci me conduit à examiner quelle idée Pascal, Nicole et les jansénistes se sont formée du christianisme. Je démontrerai qu^ils en ont méconnu le véritable esprit. Il y a dans la religion chrétienne des dogmes redoutables, le péché originel, le petit nombre des élus, le mépris du monde et de la chair : ils ont paru trop doux à messieurs de Port-Royal. Pascal les pousse à Textréme : péché originel, petit nombre des élus, mépris de la chair et du monde, il exagère tout, il rend tout impossible, détestable. Le péché originel, tel que TEglise le propose, est déjà bien dur pour la raison. Le présente- t-elle comme une explication, ou comme un mystère? Comme une explication, cela est diffi elle. Il s'agit d'expliquer que l'homme est enclin au mal.
* Nicole, De la crainte de Dieu, chap. 5. — Voyez la note 6 de la page 60 de rëdition Havet, où j'ai pris ce rapprochement el tes réflexions qui suivent.
Mais cela est contestable, et là-dessus il y a deux opinions. Les uns croient que l'homme vient au monde avec de bons instincts, qu*ii ne naît pas injuste et dépravé, mais le devient parce qu'il abuse de sa liberté. Selon les autres, Thomme naît pervers, et je comprends que ceci demande explication. Certains philosophes chrétiens pensent donner la clef de Ténigme en faisant remonter au péché originel le principe du mal moral. Us reconnaissent qu'un Dieu de bonté n'a pas pu créer une nature perverse; mais depuis qu'Adam est tombé, la nature humaine s'est corrompue, et les hommes naissent pervers par une suite du péché. Posez-leur la question : pourquoi l'homme est-il méchant? Ils répondront : Par la faute d'Adam. Mais cette réponse ne me suffit pas, et je leur demande : Pourquoi Adam estil tombé? — Parce qu'il a été tenté par le diable. — Mais s'il a tenté Adam, le diable était donc né méchant? — Non : il est tombé. — Alors qui l'a fait tomber? Il faudra remonter ainsi indéfiniment, ou finir par admettre un premier principe du mal, ce qui est absurde et contradictoire. Le mieux est donc de dire que la perversité humaine est inexplicable, qu'il y a là un mystère. Car il est évident que le péché originel n'en rend pas compte, et que s'il est donné comme une explication, convenez-en, elle est malheureuse. Au contraire, le mal moral s'explique très-bien si l'on veut reconnaître qu'il vient de l'abus que font les hommes de leur libre arbitre, et mieux encore de l'anarchie naturelle de nos facultés. Là est véritablement son princi^ pium et forts. Car si toutes nos facultés étaient en
harmonie, elles iraient tonjonrs au bien^ et les hommes ne seraient plus des hommes, mais des anges; la vie alors serait le repos et le bonheur, et non pas ce qu'elle est réellement, l'épreuve. Mais Pascal ne dit rien de tout cela. Il avoue que le péché originel est choquant, impossible; et cependant c'est le nœud de notre condition : « Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes! Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même trèsinjuste; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il parait avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être! Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abtme; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme ^ » Il le prend au sens le plus dur,
* Pensées, art. VIII, \ .
m LE SCfilPTIGlSME
il déclare que ce pécfaé a déinit la nature hiunaiiie^ à ce point que tou8 les homuies sans exception sont devenus dignes de Ja colère de Dieu et du supplice éternel. De li cette parole scandaleuse : a II faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricoràe ; or la justii^e eovers^ les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus ^ » Ainsi, ce qui le choque dans ce dogne terrible du petit nombre des élus, c'est qu'il y ait des élus I De là une sorte de terrorisme religieux. Il faut vivre non-seulement dans le mépris du monde et de la chair« mais aussi dans un effroi et dans un tremblement intérieurs : «c La maladie est Tétat naturel des chrétiens, parce qu'on est par là comme on devrait toujours être, dans la souffrance des maux, dan^ la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans rattente coniinuelk de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie ^? »
De là un détachement et une désaffection contraires à la nature. Il ne faut aimer personne, il n» faut être aimé de personne : <cll est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement* Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir?
* Pensées, X, 1 .
' Voyez la Vie de Pascal par madame Périer, ch. xïv.
Et ainsi l'objet de lenr attachement mourra donc. Comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fit plaisir : de même, je suis coupable de me faire aimer, et si j'attire les gens à s'attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revint; et de même, qu'ils ne doivent pas s'attacher à moi; car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu ou à le chercher ^ » De là le refus de Pascal de recevoir les caresses innocentes de sa sœur, son déplaisir de voir qu'elle-même reçût celles de ses enfants, et son application obstinée à se rendre et à se montrer insensible^. C'est madame Périer qui nous en fait naïvement l'aveu, dans le récit sincère jusqu'au bout qu'elle nous a laissé de la vie et de la mort de son frère. Rien n'étonne après cela , ni le langage dans lequel il s'exprime sur le mariage, la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme^ ce n'est pas assez dire, une espèce d'homicide et comme un déicide^', ni les rigueurs et les mortifications que Pascal a exercées sur lui-même, ni l'idée cruelle, à l'insu des siens, de se mettre autour du corps une ceinture de fer armée de clous*. Voilà sa religion pendant les cinq dernières années de sa vie au
* ?m$ées, art. XXIV, 39.
* Vie de Pascal, p. xi.
* Voyez la lettre de Pascal à sa sœur Gilberte dans les Mpmoires de Marguerite Périer, citée par M. Cousin, p. 6i .
* Vie de Pascal, p. vu.
moins, c*est-à-dire dans le temps qa*il écrivait ses Pensées.
Sont-ce là, je le demande, les sentiments commandés par le christianisme ? Sont-ce les pratiques de la vraie religion? Pour moi, je ne reconnais pas à ces traits la morale chrétienne, la charité chrétienne, Tesprit chrétien. Je le déclare, non pas en théologien, mais en philosophe qui a lu avec une admiration sincère et profonde rÉvangile , le sermon sur la montagne, le récit de la passion de Jésus : je n*en sens pas ici l'inspiration. Pascal et les jansénistes ont perdu le sens du christianisme : le Christ mourant au Golgotha n*est pas un symbole d*ascétisme , mais un symbole de bonté, de charité et d'amour.
Je conclus finalement que dans les Pensées ^ quelle que soit la grandeur, quel que soit le pathétique du style, Pascal tourne le dos au progrès. C'est dans les Provinciales que j'aime à aller chercher le vrai moraliste chrétien ; c'est surtout dans la préface du Traité du vide que j'admire en Pascal le philosophe, l'homme de la science et des grandes découvertes , l'homme du progrès et de Tavenir.