AU LECTEUR. XI
écrivains du seizième siècle, frères puînés des pyrrhoniens de la Grèce, Montaigne et Charron. C'est là, je ne peux que le regretter amèrement, une lacune que nulle œuvre manuscrite ou déjà parue ne m'a permis de remplir. Pressé d'arriver au scepticisme original du dix-septième siècle, M. Emile Saisset passa outre, dans ses leçons de laFaculté, à ces disciples attardés de Pyrrhon plutôt écrivains que philosophes, se réservant d'en traiter par écrit. Il n'en a pas eu le temps.
Mais, au dix-septième siècle, un sceptique original et des plus redoutables a arrêté longtemps son attention . Je touche ici aux dernières leçons de mon frère à la Faculté des lettres, et je ne peux parler qu'avec tristesse de cette lutte attachante cpntre le doute de Pascal, suivie avec une singulière faveur par des auditeurs de toutes les opinions, soutenue avec quelle force et quelle sincérité, avec quelle verve et quelle grâce, ils s'en souviennent : improvisations de feu, où il mettait toute son âme, où il laissait échapper les forces et la vie disputées héroïquement à la maladie obstinée. Elles ont été, ces fortes leçons, le suprême effort après lequel il a fallu se rendre, son adieu au public, à ses amis, à ses adversaires, qui l'écoutaient avec respect , novis-sima verba. le les donne telles qu'il me les a laissées, écrites de sa main, mais refroidies et dépouillées de l'abondance et des bonheurs de l'improvisation. Je
Xll AVERTISSEMENT
les ai divisées en six chapitres nettement indiqués par la diversité des considérations sur Pascal, me bornant à les conformer ainsi au plan de la première étude. Sauf la suppression de certaines redites obligées au début de chaque leçon pour raviver les souvenirs des auditeurs, je n'en ai rien omis; et je n'y ai rien ajouté non plus. Après les maîtres de la critique sur ce grand sujet, après M. Cousin et M. Sainte-Beuve, après les apologistes et les adversaires de Pascal , M. Faugère , M. Vinet, M. l'abbé Flottes, M. Frank, M. Havet, en se plaçant au point de vue de son choix, M. Emile Saisset a soumis à une analyse neuve par plus d'un point la pensée complexe et controversée de Tauteur des Pensées. Il en a fait sortir à la fin, sur la valeur et la portée de la philosophie, sur son efficacité pratique, des conclusions que je n'ai pas besoin de signaler beaucoup à l'attention des lecteurs : elles sont faites pour frapper.
Restaient après Pascal les autres sceptiques du dixseptième siècle, Huet, Lamothe le Vayer, Bayle, dont la figure n'est qu'esquissée, et ceux du dix-huitième. Hume et Kant. Mais la vie a manqué tout à coup à mon frère. Son œuvre restait inévitablement inachevée. Que pouvais-je faire, sinon de chercher à combler le vide avec ceux de ses écrits qui pouvaient s'y prêter sans effort? Je n*avais que ce moyen de réaliser son
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désir ardent d'attacher son nom par un livre exprès à la réfutation du scepticisme , comme il est attaché déjà à la vulgarisation en France et à la réfutation du panthéisme de Spinoza et de ses récents disciples. Je n'ai trouvé aucun écrit de lui sur la fin du dix-septième siècle, ni sur le premier en date des sceptiques du dixhuitième ; mais j'ai été moins malheureux pour celui dont le nom et la doctrine marquent la phase la plus nouvelle dans le développement du scepticisme, Emmanuel Kant. En empruntant à la Revue des Deux- Mondes et au Dictionnaire des Sciences philoso^ phiques deux écrits excellents qui se complètent Tun par l'autre, j'ai pu conduire jusqu'à la naissance et à l'influence du criticisme l'histoire des idées sceptiques. J'en ai composé une troisième étude intitulée : Le Scepticisme de Kant. L'œuvre principale de Kant, la Critique de la raison pure^ d'où relève tout le scepticisme contemporain, y est jugée d'un regard ferme et pénétrant, et son vice capital mis à jour avec une force de dialectique qui me semble laisser peu à désirer. La nouveauté de l'inédit manque à ces pages, mais elles gardent la soUdité.
J'en dirai autant des trois morceaux qui terminent le volume sous le titre de Vues théoriques et dogmatiqu£$^ et qui ont été, avec l'agrément du regrettable M. Hachette à la mémoire de qui j'en suis reconnais-