Le Sceptique loyal
...nourris d'idées supra-nationales, de métaphysiques qui ont labouré la terre intellectuelle sur laquelle s'édifient nos théories, nous sommes devenus rétifs, rebelles, ennemis de principes qui gardent des partisans, surtout en des nations maintenues sous leur joug : le patriotisme, le monarchisme, les religions — pourtant il se peut que nous respections encore, vu l'honorabilité de leur cause et la naïveté de leur orgueil, des personnages en qui subsistent ces principes, ou qui les représentent. Tels un chef d'armée, un empereur, un pape.
Tous ces meneurs de peuples ou arbitres politiques sont de radicales inutilités dans la marche de l'hu-
manité. Seuls, ceux qui incarnèrent un réveil populaire, le triomphe d'une philosophie nouvelle, tels Napoléon ou Cromwel, personnifiant la force de la Révolution, sont de quelque poids dans la balance des siècles. Un unique penseur, un infime propagateur compte plus que le césar, naissant dans les langes impériaux, le sceptre en main, en vertu d'un principe incompréhensible à notre époque.
Ce qui manque au Français pour se débarrasser du dernier respect pour les faux-dieux est cet esprit que possèdent de rares peuples, entr'autres les plus septentrionaux, et qui s'appelle la LOGIQUE : les idées sont des axes sur lesquels tournent les lois, vaste système de roues dentées s'actionnant l'une l'autre. Le moindre frottement, un grain de sable en paralyse l'action ; la logique est l'huile qui graisse le mécanisme ; un geste du moteur initial mettra alors le tout en mouvement, sans grincement, sans fatigue...
Mais le Français n'a pas de plus grand plaisir que détraquer ses mécaniques...
fc^ Peuple brave, naïf et orgueilleux, ^^^^ ^Dr ^^ gloire quelle est-elle ? Tu as iV^^^ ^B maintes fois battu, anéanti des U^^^^^j^^^^ peuples plus faibles, tu as agrandi ^h^^^^^^^PF l'empire de ta domination à leur ^ ^^^9^ détriment, tu as spolié d'autres jA l de leur patrimoine héréditaire ;
^V»^l» tu as semé à diverses reprises l'incendie, le sang, la honte sans motif ; tu as dressé et tu entretiens une innombrable armée, non pas seulement pour la défense de ton sol, mais encore pour faire régner au loin le vol, le meurtre, le pillage ?
Ta gloire quelle est-elle ? As-tu combattu pour l'opprimé, as-tu, faisant éclore uniquement les bienfaits de tes armes, libéré les peuples esclaves, as-tu rompu le joug des captifs, rendu aux mères leurs enfants enchaînés ?
Ta gloire quelle est-elle ? As-tu répandu jusqu'aux bornes de l'horizon la semence d'amour et de concorde, as-tu étendu le domaine de la liberté, as-tu fait triompher ces idées généreuses qui feront des hommes des frères et non des ennemis, as-tu ébloui les yeux qui te contemplent, toi le grand, toi le noble, toi l'illustre, du rayon de l'éternelle lumière et de Téternelle justice ?
— Oui, réponds-tu. Non ! pas assez pour l'orgueil
dont tu te pares... Quand le bonheur et la prospérité floriront en tous lieux, quand nulle dissension ne pourra renaître, quand tu auras fait cela, alors seulement tu pourras te dire glorieux, tu pourras te dire grand — tu n'es qu'un assemblage d'hommes valant moins que tes semblables, puisque les travaux à accomplir encore dépassent de cent coudées ton orgueil prématuré !...
^jfmi^^L^ ^ — Se peut-il, clament les in- ^^^^^rw wL trépides, qu'un roitelet nègre ^^^'^^W^lft^^^ ose nous résister, entraver la ^* ^^r ^V marche de la civilisation^ et
infliger à l'humanité la honte de barbares massacres !... »
Je ne discuterai pas notre conduite civilisatrice, mais vous relaterai l'opinion de Behanzin, quand il était encore roi de Dahomey, telle qu'elle ressort d'une conversation que M. B..., de la factorerie Régis, de Marseille, eut avec lui. L'entrevue avait ' lieu en grande pompe, avec un cérémonial approchant de celui des cours d'Europe ; le monarque à plus de dix mètres des délégués, entouré de sa garde d'honneur et de ses grands dignitaires, ne parlant que par le canal d'un interprète. Quand l'entrevue officielle fut terminée : « Je m'étais approché de lui, dit M. B... Dans un jargon mi-français, fort compréhensible du reste, il se laissa aller à penser tout haut :
— Vous avez peur de moi ?
— Un peu, il est vrai, d'après ce qu'on raconte de vous...
— Ridicule... ridicule... (il prononçait ri...i...coul) Faut me défendre... Si j'allais chez vous, vous me flanqueriez des coups de fusil, n'est-ce pas ? Pour-
— lO —
quoi venez-vous chez moi ?... Mon père vous a donné les terrains de l'autre côté de rOuëmé ; pourquoi venez-vous ici en soldats ? Venez pour le commerce seulement, et pas autrement, ou je vous flanquerai aussi des coups de fusil...
« Et je me défendrai ! je me défendrai ! Ce que vous pensez de moi, par delà la mer, est ridicule (il affectionnait ce mot)... »
D'un geste, M. B... indiqua les crânes desséchés qui ornementaient les murs. Le roi nègre montra ses dents, comme s'il eut voulu sourire :
— Je fais ce que je veux chez moi, et cela ne regarde personne... Qu'avez-vous fait, il y a vingt ans, chez vous ?. .. Vous aviez des adversaires politiques... vous vous êtes battus, avez capturé des prisonniers et les avez fusillés contre vos maisons... Que faisiezvous précédemment avec la torture, le bûcher, l'échafaud ?... Moi, j'ai des ennemis, je leur fais la guerre, et je leur coupe la tête... C'est la même chose... et je fais le bonheur de mon peuple...
« Pour l'esclavage ? Plaisanterie ! Est-ce que vous n'avez pas des gens, chez vous, qui doivent toute leur vie travailler pour les autres, et sans être sûrs d'être nourris. Nos esclaves sont sûrs d'être nourris, eux. Nous prenons soin de leurs femmes et de leurs enfants, et les gardons s'ils sont malades... En faites-vous autant... ? »
O Français, gobeur qu'un rien met en branle, auquel trois colonnes d'un journal donnent la fièvre, crédule, cent fois crédule, toi qui ne cherches rien des mobiles, ne tente de découvrir ni le levier des actions, ni le but des phrases, as-tu jamais songé à ces machines épouvantables que la main d'un ivrogne peut rendre folles jusqu'à ce que leurs organes se brisent d'un « emballement » trop précipité ? Tel tu es. Et si pareille irréflexion cause parfois ta force et ton héroïsme aveugle, de combien de désastres ne s'estelle pas rendue coupable !...
L'admiration spontanée ne prend nulle garde au mensonge qui étaya les arguments ; elle persiste, s'entête, ne veut plus convenir de la mesquinerie de ses assises, de la sottise de son engoûment. Si bien que depuis la liberté absolue de la presse, il a été possible de susciter les courants d'opinions les plus insensés ; le Public se persuade lui-même de ses raisons. Qui les fit germer en lui ? Une semence malsaine et erronée. Si tu veux rester dans la vérité,, abstiens-toi : la justice elle-même se trompe, et tu serais bien fat de vouloir t'y substituer, et de raisonner mieux.
L'ambition meut les hommes, — argent, titres,.
"honneurs, gloire, extase personnelle. Chaque fois que l'un d'eux se présente devant toi, ne t'appitoie pas sur son fallacieux martyre, ne glorifie pas son prétendu génie, n'envie pas son triomphe momentané. Ses souffrances, fictives ou réelles, ne dépasseront jamais les tiennes, son génie est un emprunt à l'esprit général que tu retrouveras sans peine, son piédestal demain sera brisé. Attends avant de te prononcer, si cela même devient jamais nécessaire. Pense comme tout le monde s'il le faut, et ne pense comme personne, le cas échéant.
Il faut, dès l'origine, que tu t'habitues à considérer l'humanité comme un assemblage de marionnettes dont les fils multiples flottent au gré de l'air ou de passions particulières. Si l'un de ces fils tire plus fort que les autres, vois quelles sont les mains qui le tendent, les brins qui l'ont tressé. Que de gestes, d'actions héroïques ou folles, infâmes ou sublimes, provoqués par un seul de ces fils ténus ! Marionnettes, les grands et les petits hommes, marionnettes les malfaiteurs, marionnettes les héros, encore et toujours marionnettes ! La scène est plus ou moins vaste, le théâtre plus ou moins architectural, et le public plus ou moins nombreux, voilà tout...
Il n'y a pas de peuple au monde qui ait donné, autant que toi, l'exemple de la passion dans les idées aussi bien que dans la conduite. Chevalerie de phrases ou d'épées, indignations de mots, colères de plumes, discussions ardentes, pugilats sanglants, rien ne fut jamais épargné. — Il n'est pas de pays où l'individualité sans valeur et sans mandat puisse se manifester avec autant d'autorité que dans le nôtre, où il soit en même temps si facile de flatter les passions de la foule qui en dispose, des mandats...
Sois le Contempteur de ces grotesques énervements et de ces stupides victoires ; monte à ton balcon, regarde passer, et ris. Tu en as vu de toutes les formes et de toutes les couleurs, de ces oripeaux orgueilleux qu'arborent les partis, le plus étincelant ne résistait pas à un rayon de soleil. Les clameurs forcenées n'atteignaient pas le bruit du moindre souffle de vent. Tu as senti combien ces fureurs qu'anime une haleine factice sont peu consistantes^ combien ces joies ardentes qui enfièvrent les cités sont boursouflées et vides : moderne sage, que ne quittes-tu ces luttes et ces fêtes où tu laisseras le meilleur de toi-même, pour le désert vaste, pour l'at*
mosphère sans fumées ? L'homme se retrempe dans la solitude, devant la nature, qu'elle soit splendide, drapée dans la multiplicité de ses grandioses décors, ou scche, aride, maigre, dénudée, la carcasse même de l'horreur. Tu respireras seulement où n'existera nul de tes semblables, et tu n'en verras plus approcher l'ombre sans appréhension... Crains surtout la sottise du Nombre !
Les grands spectacles de la nature ont ceci de particulier que leur ampleur majestueuse éloigne la pensée de l'humanité. Qui songerait aux actes mesquins d'êtres, si fiers de leurs babylones, devant ces arènes incommensurables où siffle le vent du ciel, où le regard plonge dans un abîme extra-terrestre ; qui se souvient des hommes infimes en face de ces monts dont les sommets effrayent la nue, qui s'appitoie encore sur le triste cours de leur existence au bord de ces fleuves torrentueux qui roulent vers un destin fatal leurs ondes bouillonnantes et courroucées ?
Ces cirques géants où la fourmilière humaine disparaît, où la vue est inhabile à l'atteindre, effrayent la pensée et dévastent l'imagination. La grandeur, la majesté, l'effroi sont trois maîtres au front enténébré, à l'œil chargé d'éclairs. Qu'importent les gestes des hommes en ce concert de toutes les forces et de toutes les beautés !
La vie est si étroite que l'esprit s'arrête aux menus événements. Les mailles de la chaîne qui nous lie
se déroulent, uniformes. Rien ne ressemble tant au ruisseau plus ou moins vif. Regarde la Société sous tes pieds, interminable mascarade, enterrement... — enterrement des idées, des amis, de ceux que tu vis s'agiter, fantoches, sous les oripeaux mensongers. Combien suivent ce convoi philosophique, les yeux rougis, détournant la tête afin de rire plus à l'aise, et se glorifient d'être les croque-morts du sentiment. Il vaut mieux ne rien dire et ne rien penser de cette éternelle roue de fortune... Tu verras aussi des masses de gens, sots ou vaniteux, pantins de la mode, sur la digue des villes balnéaires, ricanant à la vague écumante. Quel contraste angoissant que cet océan contemplé par ce résidu d'humanité ! Et tu avoueras que rien n'est aussi terriblement grotesque que l'un, rien n'est aussi simplement grand que l'autre
Oh! la fable des Deux Pigeons !....
Dès que la brume où nous rageons devient morose, il est sélect et de bon goût d'aller chercher on ne sait où le pays rose !
Tu t'en repentiras, mon cher,, car nous te poursuivrons d'un air, durant ta fuite, inconnu je crois des divas !
c'est « Tu nous quitte, tu t'en vas et tu nous quittes ! »
Tu t'imagines des boyards venant du pays des milliards, comme en un conte, jetant leur or du ciel de Nice ?
Hélas ! ami, cet or novice n'ira qu'au ponte !...
Flânant sous les verts citronniers, (ce sont du reste les derniers, de pauvre sève) peut-être alors espères-tu l'aimable enfant dont la vertu charme ton rêve ?
l'Espagnole, ou, selon tes vœux, l'Italienne aux noirs cheveux aux yeux d'astuce ; l'Anglaise, aimée en ce décor, la Slave, afin de faire encor l'alliance russe ?
Hélas ! tu ne découvriras
que des grands seigneurs d'opéras,
en quelque bouge,
les chevaliers du tapis vert,
et les prêtresses de Zidler
au Moulin-Rouge...
Quand tu seras désabusé reviens, reviens pauvre blasé au Café Riche ; Paris ne sera pas ingrat ..
des plaisirs qu'il te donnera n'étant pas chiche,
et tu conviendras, Parisien,
qu'il n'est meilleur nid que le sien
pour toute chose. . .
Oh ! la fable des Deux Pigeons
dès que la brume où nous rageons
devient morose !...
Les « bourgeois », ceux qui ont ventre plein , bon gîte et le reste, hurlent comme des putois dès qu'un esprit indépendant, ie plus souvent simple rêveur utopiste, cherche le moyen de construire une société idéale d'où le malheur serait exclu — l'homme court chaque jour après un idéal nouveau — et, comme les Romains après Cannes, jettent le cri d'alarme Annibal est aux portes 1 en le modifiant selon leur propriété personnelle.
— <( Tout n'est-il pas pour le mieux, cependant, gémissent-ils. \'ous refusons-nous du travail au cours du jour, du pain à tant la livre ? Laissez donc vos divagations sociologiques sur le bonheur et le malheur des peuples. Il faut être riche, pour faire de la philosophie, non seulement d'idées mais cie pièces d'or. Allons, soyez sages, tenez-vous tranquilles, — nous vous promettons la concorde sociale, avec beaucoup de sergents de ville autour.. » Et bien, vois comme ils sont difficiles : nul ne se déclare satisfait, nul ne parvient à attraper « la sagesse dans la vie... » ...Chamfort l'a dit, et Schopenhauer après lui : <x Le bonheur n'est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et il est impossible de le trouver ailleurs... »
Tu connais le terrain de la lutte ? Toutes les alliances, politiques ou autres, se scellent par un cercle d'or. L'une des classes dit à l'autre : « Je ne demande que l'entente, voici du travail et du pain » et pense : « Veillons que nos gains ne diminuent pas ! »... L'autre classe réplique : «Je veux absolument Tentente, je la veux ; où sont-ils ce travail et ce pain ? ...Que çà ! » et, en sourdine « Il faut absolument que mon gain augmente. . . »
D'où viendra-t'il donc, ce gain, que chacun désire sans cesse augmenter, sans qu'aucun accepte d'en céder une parcelle ? Ah ! cette lutte est ancienne comme le monde. Elle est celle de toutes les civilisations, de tous les âges, de tous les peuples. Elle sera la même tant que l'égoïsme pratique n'aura pas instauré d'une façon indélébile le mépris de l'honnêteté, de la politesse et autres singeries sentimentales. Elle sera la même tant qu'une trombe de feu et de fer périodique ne sera pas instituée pour dégager l'horizon trop nuageux...
Certes ! le « bourgeois » a beaucoup de prétentions. S'il remue un doigt, cela est convenable, il faudrait que tout le monde se réglât sur lui. Il ne veut pas être « inutile » comme beaucoup d'autres qu'il méprise avec une sorte de condescendance, aussi dit-il « moi, je m'occupe » Il sera vérificateur d'un poids public, ou bureaucrate, ou inspecteur d'afifiches légales, ou jardinier en chambre. Il s'oc-
cupe^ il s'imagine servir l'humanité. Il est chauvin^ fulmine contre le gouvernement qui n'a pas déclaré la guerre lors de l'incident Schnœbelé, et appelle utopie ce qu'il ne comprend pas. Sa force d'automatisme est énorme, son inconscience provenant surtout de la persuasion qu'il est indispensable. Il aurait pu être un grand homme, s'il avait voulu ! Au moment où on a inventé le téléphone, il avait justement la même idée ! — Ce que font tous ces genslà, savants, industriels, artistes, il en ferait autant s'il voulait, ce n'est pas malin ; mais, en somme, il a de quoi les faire travailler et se moque d'eux. Quant à la politique, à la diplomatie, fadaises,... etc., etc. A-t-il donc tort, a-t-il raison ? vas-tu me demander. Les deux.
^^jy Rien ne réussit aussi bien près du /^^l public, même intelligent, que l'es- ^Ê pèce de scepticisme dédaigneux ^B (qu'il ne faut pas confondre avec le >^^ ^K sceptique loyal) afïecté par certains JrtLj-T W^^^ jeunes gens portés à la tribune par ' des circonstances politiques dont ils
•ont su jouer. Ils ont eu la vie belle, les mensualités fixes, un fort apport familial ou matrimonial, des chances inespérées d'engoûment populaire, il leur semble bien permis, munis de tout ce « talent » de regarder avec quelque pitié dédaigneuse ceux qui ont mangé de la vache enragée ou en mangent encore, d'être originaux, sensibles ou hautains. Et la foule dit : Quelle poigne ! Et les cérébraux disent : Quel tempérament !
Toi, sceptique loyal, tu penseras : Les hommes se valent ! montrez-moi vos travaux ; n'ayons pas de ces dédains ou de ces colères contre des gens qui demain auront produit plus que moi ; n'ayons pas de ces enthousiasmes inconscients pour ceux que ma loyauté m'obligera peut-être à renier dans une heure.
Eux, sceptiques dédaigneux, songeront peut-être de même, quelquefois, mais avec cette restriction •qu'ils sont hors du débat, que nul ne pourra les
égaler jamais, et que cet heureux concours de circonstances, qui les a servis, n'est que leur « talent ». Ils affecteront des allures démocratiques ou aristocratiques, ou même anarchiques. Quelle condescendance ! Et le sort pousse la bizarrerie jusqu'à leur assurer quelque influence, tant les émules, les adeptes de tout orgueil intellectuel sont sicambres, et aiment à se méprendre eux-mêmes sur leurs propres adorations. L'homme est révolutionnaire à vingt ans, gouvernemental à quarante, réactionnaire à cinquante : de tous temps il aime celui qui lui donne des coups de pied au derrière en lui affirmant que c'est pour le faire avancer. Pourquoi ? il n'en sait rien lui-même. Il s'imagine que c'est la sociologie qui marche tandis qu'il est resté immobile. Illusion ! C'est l'onde métaphysique qui le porte, — toujours la même, mais éternellement agitée — et l'homme en son esquif voudrait bien un peu de repos, dans un port tranquille, après quelques annéesde ce roulis qui lui semblait si charmant au départ..
Toute renoîvimée, ou rcpiitation, est basée sur le nombre des admirations ou des com- ^^'^^'^^îT'l^^Bfc. piaisances admiratives.
^MJfci Ijm||»^ II les faudrait toutes, la ^^HU^^^^^ somme totale, sans la plus légère restriction, pour obtenir la prépotence de réputation : d'une impossibilité inutile à démontrer.
Qu'un seul de ces étais laudatifs vienne à manquer, l'édifice s'en trouve ébranlé, et s'écroulera même complètement aux yeux ébahis de ceux qui ne comprendront plus qu'ils aient encensé tant de moellons ne contenant rien, se soient agenouillés devant un temple dont l'ofiiciant n'est qu'un avorton grotesque dès que la fumée qui le grandissait et l'auréolait s'est dissipée...
C'est à qui, en notre démocratie égalitaire, arborera des distinctions. Les roturiers s'empanachent de comtés problématiques et de particules éhontées. Les gens intelligents, sans pousser aussi loin cet amour de la gentilhommerie, découvrent parmi leurs ascendants quelque nobliot et affirment leur droit à reprendre le de oublié. Le public des théâtres ne reconnaît plus de talent qu'aux « chevaliers » et aux jeunes gens du «meilleur monde » que la vocation a entraîné sur les planches, — vocation révélée sur les tables de crémerie où jadis les susdites « gens du monde » savouraient les deux sous de riz au lait qui formaient la base de leur alimentation. Les « gogos » ne se laissent plus prendre qu'aux titres ronflants, enorgueillis d'être dupés par un prince ou un duc — Dorénavant, dès que tu rencontreras un de ces nobles hautains, informe-toi si son château n'est pas à Poissy, et surveille ses mains. Aie une méfiance invétérée contre quiconque arborera pompeusement quelque titre suranné. Le chevalier sera le plus souvent « d'industrie ».
A l'heure présente les vrais nobles et les vrais particulaires, forcés de marcher avec le siècle, s'em-
pressent d'oublier la sotte vanité ambiante. Et d'aucuns, en des professions populaires, ont la sagesse de se dérober sous un pseudonyme.
Cette vanité est d'autant plus stupide que non seulement une particule légale, d'état civil, n'indique pas la fortune, premier mirage des allouettes intéressées, mais encore moins la considération, et bien moins encore la distinction de race — Est nohle celui qui a des titres de noblesse, parchemins ou lettres signés d'un monarque quelconque, même sans particule, et souvent sans un sou vaillant ; la préposition de constitue si peu la noblesse que dans beaucoup de cas elle est donnée à des enfants naturels ou trouvés, — je te cite des cas existants, des faits précis — on les affuble de noms de circonstance, et les scribes des mairies de campagne s'en donnent à cœur-joie. Voici Jacqueline de La Bagarre (trouvée après une rixe), Olivier d'Olivier (dont le linge portait deux O) ; Paul de Vertpré de Corinpont (qu'une fille de fermeréclama quelque tempsaprèsenavouant l'abandon), Cochon de la Bachette (recueilli dans une auge à cochons)... Je t'énumérerais mille cas, exacts.
De vrais noms, pompeux, nullement forgés comme ceux que je \ iens d'aligner, n'indiquent ni la fortune, ni la distinction de race, ni la noblesse, et ceux qui les portent n'en doivent valoir QUE MIEUX à tes yeux... Rien que dans le XI^ arrondissement de Pa-
ris, je relève au hasard : une d'Orléans, blanchisseuse, une Allemane de Morand, également blanchisseuse, un de Villiers de l'Isle-Adam, mécanicien^ etc. etc.
En Flandre, en Belgique, il n'est pas un cabaretier, pas un terrassier qui ne soit porteur d'une particule : d'Hondty d'Horgny, de Cloedt, de Smet, d'Houdmont, de Bluze, de Busschère... etc. etc.
L'ensemble des parvenus forme aussitôt une démocratie nobiliaire bien plus féroce que l'aristocratie des anciens régimes, où chacun, dès qu'il n'a plus à chercher péniblement la subsistance de chaque jour^ forge des ascendances, établit des généalogies, et se compose un arbre ; — sinon épouse quelque bonne dame « de la Planchette » pour s'appeler « Martin de la Planchette », puis « M. de la Planchette » tout court, heureux qu'il y ait du pain, sur cette planchette-là ! Plaisante noblesse, que borne une apostrophe ou une préposition I...
Ne déambule jamais en pays étranger avec le parti -pris du dénigrement, pas plus qu'avec celui de l'enthousiasme.
Constate que bien des hommes d'outre - fron tière, de ceux dont tu admires la race, ne viennent chez toi que pour trouver des arguments contre toi. Tout est laid, mesquin. S'il leur arrive une aventure désagréable, « Oh ! ce n'est pas étonnant, nous sommes en France ». Ils rient de tes inventions et de tes machines, se moquent du bien-être que tu sus accumuler, en dégustant tes meilleurs vins et en lisant les ouvrages de tes auteurs estimés, conviennent qu'en France tout est cher, mauvais, que tu ne possèdes rien d'attrayant, que tu n'as ni littérature, ni arts, ni cuisine... Va donc chez eux, curieusement, pour y examiner ce qu'ils conservent de mieux : l'orgueil national...
On plante dans le sol fuyant, dans le sable volage, le pin qui le tenaille, le maintient et le solidifie^ allant chercher jusqu'au cœur de la terre « une sève mystérieuse ». En certains pays les gouvernements procèdent en plantant le « soldat » dont l'habitant
vit, avec lequel il se familiarise, et qui le « maintient » en faisant des enfants à ses filles.
Les contrées annexées par divers peuples, entr'autres l'Alsace, te montreront ce curieux état de possession. La population indigène y est encadrée de merveilleuse façon et n'y peut pas plus bouger qu'une gravure sous son morceau de vitre.
Cependant tu penses toujours qu'elle a, qu'elle « aurait» l'intention de bouger, cettte population? Oh ! la belle chose que le joujou patriotisme, combien oublié quand il s'agit d'argent et de commerce ! Je n'ai trouvé à Strasbourg que de pseudo-français, plus allemands de manières que les fonctionnaires avec lesquels ils pactisent ; un limonadier ne faisant pas apprendre la langue française à ses enfants « parce que ces messieurs de la poste, qui boivent leur bock tous les soirs, n'aiment pas entendre cette langue » (et iraient boire leur bock chez le voisin ?) ; un cocher, qui avait été soldat de Louis-Philippe, « aimant mieux rester à Strasbourg, parce qu'il y venait beaucoup d'étrangers depuis l'annexion », et tant d'autres, établis près des nouvelles casernes allemandes « parce que les officiers sont tous des jeunes gens de famille du Schleswig et du Mecklembourg, qui dépensent beaucoup... »
A tous les coins de rue, dans tous les postes, en tous lieux, partout, il en est de même. On ne peut reprocher à ces gens d'être négociants, mais si tu appelles cela une « ville française » c'est que tu y mets de la bonne volonté. Sont seuls demeurés tes
compatriotes les Alsaciens qui ont des dépôts, des maisons de détail en France, sur les boulevards de Paris, etc — Cela leur rapporte de l'argent pour construire des palais à Strasbourg... Voilà la « patrie française »...
Voyons plus loin la « patrie allemande ». Tu es dans une ville essentiellement prussienne^ gallophobe, oîi les rues sont encombrées de bustes et de statues de Bismarck, de Moltke, de Guillaume, Fré» déric Guillaume, etc, où le principal journal mène une campagne permanente et furieuse contre la France, j'ai nommé Cologne... Tout y est allemand, gothique, que de gothique ! prussien, archi-prussien ; la gloriole et la morgue y coulent à pleins bords ; voici un pont tubulaire magnifique, flanqué de tourelles carrées, il n'y manque que des mâchicoulis, une statue équestre flamboyante domine aux deux extrémités, un Guillaume casqué, éperonné, dont la crinière du casque flotte au vent du Rhin, dont la queue du cheval forme panache, etc, et tu dis : « La voilà bien, la patrie allemande, vaterland! vaterland ! » Mais çà coûte cher, le gothique flamboyant : tu traverses le pont tubulaire, il faut payer
— toute personne engagée sur le pont doit le péage
— tu veux revenir par le pont de bateaux (il n'y en. a pas d'autres) il faut payer ; tu veux visiter la cathédrale, il faut payer, voir les musées, il faut payer, parcourir le jardin zoologique, il faut payer.
Tu penses : «Ces gens détestent les Français, ...la patrie allemande ! » et tu lis, distraitement : « Hôtel
•du Nord, Hôtel de l'Europe, Eau de Cologne, Pâtisserie, etc. » Si tu demandes des explications, le maître d'hôtel prussien te dira, en excellent français, ce que les négociants français de Strasbourg te disaient en allemand, à savoir que l'argent n'a pas de patrie, et que seuls les soldats et les poètes parlent encore sincèrement de ces choses-là...
^^ ^ Combien de nos
^^wf^^^^^ héros patriotiques T^** ^^^'^^ ont été construits de toutes pièces par le populaire, alors que, de près, ils ne nous eussent sem.
blé que de grossiers fantoches. Ainsi fut-il de Jeanne Darc, beau sujet d'hallucination et de mysticisme hystérique, qui se meut comme dans un rêve, protagoniste d'événements qu'elle ne pouvait ni diriger, ni maîtriser après les avoir déchaînés, et dont les résultats eurent une suite au moins discutable.
Que serait-il donc arrivé sans cette héroïque équipée et ce martyre inutile dont rêvèrent tant de poètes ? Il est facile de le résumer brièvement : — Débarras immédiat du sot couronné d'alors et de la stupide lignée de rois qui le continua — Création de l'orgueil national, non pas dans l'incompréhensible fidélité monarchique, mais dans la force populaire, née toute armée d'une opposition irréconciliable au pseudo-conquérant — Rapprochement de l'avènement d'une démocratie triomphante — Fusion des Gaules et de leurs grandes îles, Bretagne, Ecosse, Irlande, d'où le premier noyau de ces Etats- Unis d'Europe dont s'enflamment les utopistes... Et, si cela se fut produit, que de guerres apaisées, que
de larmes, de sang non répandus! Quelle formidable poussée au progrès, à la science, à la philosophie, aux arts ! Et quelle nation, vraiment nation, puissante en tout : argent, civilisation, armée, marine ! Quel magique mélange de races, où sur les vieux fonds gaulois, breton, danois et calédonien se seraient épanouies toutes les vigueurs des Francs, des Latins, des Normands et des Germains !. ..
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Aujourd'hui notre sang romain est vicié, brûlé, CLcint ; yp^""^!"™^ les peuples d'ordre latin sont
* A ^^^^""^ ^ ^^^^ déclin et ne peuvent ^^^^^^^|l résister à l'anéantissement.
"" Notre race lutte aJfcore parce qu'elle l'est à peine d'un tiers, les deux autres étant, en parts diverses, arborigènes, celto-bretons, francs et normands. Pour lui redonner cette vigueur qui lui échapp3 par la consomption, cette retrempe d'un sang différent, cette greffe qui soutient la jeunesse et fait les peuples neufs, il faudrait qu'une race plus septentrionale lui apportât son sang-froid, son flegme, sa placidité, car nous avons surtout, en l'espèce, le mauvais nerf latin, l'énervement. Le mélange des deux peuples anglais et français aurait formé quelque chose de merveilleux, mais Jeanne Darc est venue, identifiant la défense d'un roi dépossédé par un autre roi — non celle d'un peuple contre un autre peuple — car à cette époque le lot de terrains et de peuples détenus par un personnage semblable représentait uniquement le « nationalisme », et l'Europe continua de compter un roi français et un roi anglais.
Les peuples, leurs aspirations, leur bien-être, leur existence même, n'ont jamais été intéressés à ces
luttes monarchiques. Les fusions humaines se feraient d'elles-mêmes^se continueraient après un entr'acte de quinze siècles de monarchie, si les familles royales ou impériales disparaissaient sans retour du sol d2 la terre. . .
A. défaut d'une fusion anglo-française, un croisement franco-allemand serait le rêve à réaliser, préférable même pour le rayonnement intellectuel, pour l'exégèse et la philosophie subjective. Les principes politiques qui nous encerclent et nous étouffent se disjoindraient d'eux-mêmes, et surtout lorsque disparaîtraient ceux qui ont intérêt à les maintenir, ceux qui s'arrogent le droit héréditaire de diriger et de renfermer les peuples comme des brebis dans un enclos, droit bien qualifié de divin parce qu'il est incompréhensible pour nos cervelles modernes. Le jour où cinquante pour cent de sang germain auraient dilué le sang latin qui nous reste en les veines, nous agirions peut-être avec un peu moins d'emballement, mais avec un peu plus de réflexion. L'atavisme est une des conceptions auxquelles on croit volontiers. La descendance de ce croisement aurait nombre de défauts, soit : mais l'essence nationale serait renouvelée, la consomption enrayée, la hardiesse Imaginative française serait alliée â la profondeur métaphysique allemande, la vivacité volage à la ténacité persévérante, le papillonnement à la
lourdeur, et ce serait d'un peuple idéalement fort, qui aurait tout à la fois la pesanteur et la légèreté. Nous y arriverons certainement, au jour de l'établissement des Etats-Unis d'Europe, seule puissance politique qui pourra lutter contre une invasion, inéluctable, des Asiatiques...
Tu protestes que les filles françaises sont plus vierges et plus « honnêtes » qu'on ne peut le croire après avoir lu certains romanciers à thèses aiguës, qui insistent sur les jeux sexuels et les névroses féminines pour vendre un nombre plus respectable d'éditions — D'après eux, la France ne compte plus de pucelles depuis Jeanne Darc, et le pays est tellement fier d'en avoir possédé une qu'il lui a élevé plus de 20 statues. N'insiste pas sur cette opinion oiseuse, et conviens, pour leur faire plaisir, que nous n'avons plus de vierges... Après ? Cela est-il donc vraiment de quelque intérêt pour toi ? Ne te semble-t-il pas que la femme qui connaît tout, dès l'âge le plus tendre, soit ^\us forte et plus utile que la bécasse de fille qui ne sait rien ? Le critérium de la virginité est-il dans l'organe physique, à l'exclusion du stigmate moral ; est-il dans l'intellectualité, à l'exclusion de l'organe physique ; est-il dans les deux ?... Qu'il soit dans l'un, dans l'autre, dans les deux ; que nos filles soient vierges, demi-vierges ou pas vierges, avoue qu'il faut vraiment avoir du temps de reste pour protester contre cette destruction... de ce que la nature naturelle a fait pour être détruit...
L'amour charnel comporte la plus louable des satisfactions, lorsqu'il ne s'y mêle pas la moin, dre préoccupation d'intérêts. Sinon, il devient le plus vil des trafics, mais je pense, somme toute, que c'est une denrée qui peut se vendre ou s'acheter au même titre que celles qui font l'objet des consommations vicieuses, l'alcool ou le tabac, plus ou moins frelatée, plus ou moins ressucée.
Mieux le cruchon est enjolivé, l'étiquette vernie, plus grandes sont les chances pour que le consommateur, dont la dépense s'augmente en proportion, s'empoisonne d'une liqueur insipide ou nauséabonde. Il retrouvera sur le goulot la saveur des lèvres de la veille. La rancité de ce breuvage est offerte par le peuple qui souffre et pleure au peuple qui jouit et s'amuse. Ainsi va le commerce. Aie horreur de cesloques humaines qui ont essuyé tant de vénériens bains-de-pieds, de ces peaux d'ânesses pornographiques, mais ris et apprécie que la justice est encore là, dans cet appétit qui fait délecter les heureux, les riches, les puissants, aux reliefs amoureux de la litière des traîne-misère ou des escarpes.
Aujourd'hui un chroniqueur raconte, qu'en un festin nocturne, un collier de diamants de cent cinquante mille francs a été offert à une sorte de pourriture féminine, paillasson d'hommes en goguette, qui se décore de noms, de toilettes et de joailleries qui paraissent des fîeurs sur du fumier. Or, cette même nuit, par un froid terrible, de pauvres vieux, hommes et femmes, et leurs gosses, ayant « raté » l'entrée de l'asile, grelottaient et crevaient de faim devant la porte !... Ces gens-là ne vont-ils pas lire cette épouvantable insulte à leur détresse ? Qui a offert ce cadeau scandaleux « Un fils d'un de nos riches industriels » dit le chroniqueur officieux. Où a-t-il gagné cet argent, qui lui a donné le droit d'en disposer ? Et tu t'étonnes que la révolte gronde en ces entrailles vides, que la révolution germe en des cerveaux affolés d'apprendre aussi monstrueuse folie, aussi criminelle aberration ! Et il te semble amusant de voir ainsi cette preuve de notre pourriture sociale étalée cyniquement dans les colonnes d'une publication à un sou, que tous peuvent lire, excitation à la débauche, à la papesse, au vol, au crime, à la révolte, et tu ne comprends pas que cette foule trouve la loi humaine mauvaise, horriblement impudente, que la loi naturelle bouillonne en elle, qu'elle la portera à prendre le fusil, à étriper ces jeunes godelureaux qui n'ont aucun droit à jouir, qui ne gagneraient même pas leur pain quotidien, au jaugeage de leur labeur, et qui entretiennent cet horrible fumier des peaux humaines. Veux-tu, oui ou non, sup-
primer la triste succession des vices, des inégalités de sexes ou de classes, l'épouvantable non-sens de l'héritage, l'horreur des jalousies légitimes, à jamais inapaisées ? Veux-tu donc te couper les mains toimême, te déchirer sans cesse toi-même, — sinon continuer à te laisser berner par les saltimbanques, les commis-voyageurs et les proscrits politiques, dont
Ne nous oblige pas à répéter que les religions, le mariage et la propriété sont les sources de tous les maux qui assaillent l'humanité dans son existence sociale, et à affirmer, avec Robert Owen, que de Vabsence co?nplète de liberté dans l'individu découle nécessairement V irresponsabilité humaine...
Ah 1 ce métier de proscrit politique, qu'il est plein de charmes ! Quiconque y a goûté y revient sans peine, s'y livre sans le moindre décret d'expulsion et refuse obstinément de rentrer si même on l'en sollicite. C'est une sorte de villégiature glorieuse, qui porte des rentes et l'amour du peuple en ses flancs. Oh ! le beau petit château, aux exquis déjeuners, l'exquise quiétude, les voyages variés, les parties fines dans un nimbe de martyre, avec trémolo de manifestations à l'orchestre.
Loin du commun des électeurs, dans un grossissement d'attente, dans un brouillard d'éloignement, le proscrit flotte, à l'écart, tranquille, heureux, glorieux. Cependant le peuple l'implore, gémit, lui tend les bras, languit de sa souffrance imaginaire, supplie pour lui, tandis qu'avec un sourire sarcastique il refuse noblement d'abandonner tant de tortures, et de se rapprocher un peu de ceux auxquels il a voué tant damour !
Hélas, que d'illusions tu gardes encore sur les jugements de la foule... Causons, veux-tu, du Ax"*^ meilleur candidat à tes suffrages? ^^mjjil^fC Possédé d'un esprit logique plus S^V/qRs soutenu, te laisserais-tu corrom- ^y pre à prix d'argent ? Les masses
ouvrières que tu récèles auraient-elles jamais pu prendre au sérieux l'investiture du brav' général ou le martyre dont tant de balladins ont su constituer la base de leur piédestal ?
— Pour être mandataire du peuple, ai-je pensé souvent, il faut s'en faire aimer... Pour s'en faire aimer il faut lui rendre service. .. C'est sans doute de l'égoïsme intéressé de ta part, mais combien rationnel et pratique ! L'application de la démocratie à la France, l'application idéale, ne serait-elle pas la satisfaction de 38 millions d'égoïsmes ?
Un DÉPUTÉ ne doit pas être un discoureur violent, un héros de réunion publique, un gros industriel qui détient la main d'œuvre de mille familles, ou même l'homme qui incarne un principe de protestation et pour lequel se manifeste un courant indétournable d'opinion qui fait jeter les bulletins de vote, les armes du peuple ! devant ses pas, ce doit être un mandataire qui promettra certaines choses, et qui les tiendra^ à moins d'être cassé aux gages ; ce doit
être l'ami, l'envoyé, presque le fondé de pouvoirs de ses mandants, ce doit être, en terme exact, le REPRÉSENTANT, qui, personnifiant la politique, les tendances, les aspirations, l'esprit de la masse qui l'envoie, en est, spécialement, le commis-voyageur pratique et philosophique...
Donc ton député est ton « employé ». Dis-lui avec raison : « Député, si tu veux, voilà l'écharpe : mais pour nous, et non pour toi »... Ne prends pas semblables engagements avec le premier-venu, étudie l'aspirant à la susdite écharpe, n'aime qu'à bon escient, ne t'engoue pas d'un panache. Que le martyre idéologique te fasse sourire ; chantonne « Fallait pas qu'il y aille ! » Que l'investiture d'un chef de file te laisse froid, que la candidature « de protestation » ne t'inquiète pas autrement. D'où, logiquement, prends tes envoyés dans tes rangs, parmi ceux que tu vois à l'œuvre, parmi les tiens. Peuple, choisis un du peuple. C'est ainsi que tu pourras mettre en action le grand rouage démocratique, et permettre à tes enfants de s'élever par leur seule vertu...
Mais hélas ! combien tu aimes encore le bruit^ combien tu aimes encore le député qui fait beaucoup de potin, peu de besogne ; combien tu t'amuses encore, loin de tout souci démocratique, à forger des mécaniciens politiques, braillards, vaniteux et vantards !
Cette exaspérante politique a mis en branle les passions les plus ignorées, a réussi à instaurer, pour défendre ses fa»
vorisés, une véritable féodalité administrative. Notre législature a presque résolu le problème dont se sont gaussés les écrivains humoristiques de tous les temps : celui de paralyser une affaire en travaillant à la faire aboutir. Il s'ensuit que la politique, qui s'y subordonne, traîne un boulet l'empêchant de marcher. L'élu, quel qu'il soit, n'est pas plus tôt en possession du siège brigué qu'il semble mettre une énergie invincible à empêcher l'accomplissement de ce qui constituait son programme. Chaque nouveau ministre, ou président du Conseil,, oubliera, le matin de son élévation, les inoubliables serments qu'il a proférés devant ses électeurs. Les urnes de vote étaient à peine vidées qu'ils les avaient déjà oubliés, ces serments-là ! Et, dès lors, ce qu'iLS ont promis, ce qu'iLS ont affirmé, propagé, répandu, devient une suite de choses lointaines, ennuyeuses, barbares, que ne sauraient défendre que des cerveaux creux ou des insensés. Ils s'appliqueront à démontrer : « Qu'ils n'ont jamais parlé ainsi... — c'était peut-être dans un sens approchant —
mais la situation a bien changé, depuis ! — et vraiment, d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il fallait interprêter leurs paroles — ils tiendront leurs promesses, certes ! — mais il y a un tel, un tel, un tel, et la droite, et la gauche, qui les gênent — dans quelques mois, quelques années ...sans doute les obstacles seront aplanis — et puis je travaille tant ! — Vous avez lu, ma fameuse interruption : « Tas de muffles ! » — et le magistral coup de poing que j'ai appliqué sur la figure de mon collègue Un tel, qui voulait m'empêcher de le remplir, mon programme ! » Etc . , etc . , .
Les interminables débats, sans but, sans motif et sans utilité, pour passer le temps, faire pièce à l'un ou l'autre, montrent que tous, tant qu'ils sont, « n'ont d'autre désir au cœur que l'accomplissement de ce qu'iLS ont promis. » — Ils ne le savent plus guère, voilà tout ! ce qu'ils ont promis. . .
Qui se reconnaîtrait, dans ce bruit infernal. Leur faire des reproches ? à quoi bon, puisque ce sera toujours la même chose. Le plus farouche socialiste est un homme, et nulle modestie ne le changera. La démocratie ne fut pas plus tôt décrétée qu'il s'y créa une aristocratie. Chacun des phénix qui la composèrent se crut aussitôt un parangon d'éloquence et de talents divers. Peuple français, tu commentas ses moindres gestes, la presse imiprima ses plus obscures paroles, et, depuis, un travers aussi peu redoutable grandit jusqu'à la frénésie. Actuellement si un de nos politiques influents éternue, tout le
monde tire son mouchoir. La pratique de l'autorité est un splendide manteau qui d'un goujat fait un empereur, et qui grandit l'être le plus vil. Le caractère s'augmente de tout le piédestal sur lequel il est monté. Voilà un grand homme de plus, et vive la démocratie !
Nos assemblées délibérantes sont vouées, autant par leur règlement même que par leurs éléments disparates, à un labeur énorme, mais stérile si on considère le temps non moins énorme qu'elles y consacrent. La Chambre, si tant est qu'il en faille une, devrait uniquement discuter et voter, adopter ou rejeter le principe d'une loi. A son Conseil d'Etat de découper ensuite ce principe par articles,, paragraphes, etc, en autant de tranches, de règlements que l'exigerait la mise en œuvre... Au comité d'exécution d'appliquer, de donner l'impulsion aux rouages. La Chambre, votant \e principe ^ fixerait le maximum de délai. . . La politique pure nuit aux affaires. Cependant notre Chambre est obligée d'associer quotidiennement, et continuellement, ces deux choses si dissemblables. Il faudrait donc, en somme, deux Chambres, si tu veux conserverie parlementarisme : une qui pense et discute, une qui agit et exécute
— la tête et les bras
— Que m'importe si l'assemblée fait belle besogne, hurles-tu, du moment qu'elle démasque les tripoteurs
Oh ! quel nouveau leurre !...
s^MI/// S'il y avait deux sortes d'honiy.»^<^ nèteté, celle qui est pure comme le ciel et celle qui ne craint simplement rien du Code, combien mériteraient d'être classés dans la première catégorie ? Pas beaucoup ; d'autre part les marges du Code sont si vastes qu'on peut s'y promener en calèche, éclaboussant ceux qui pratiquent le rituel pur de ce culte trompeur. . .
— Quand donc viendra un honnête homme ? Celui-là sera vraiment notre roi, nous n'aimons que l'honnêteté, nous voulons un homme qui aille son bon chemin, ne s'écarte ni à droite, ni à gauche, frappe sans faiblir, méprise les finasseries de partis qui font dévier la loyauté, n'ait aucunement peur des suites, du moment qu'il aura fait selon sa conscience, le droit, la justice et la raison !...
Ainsi clament les grenouilles politiques. Et vraiment elles sont sincères, mais lorsque le roi d'honnêteté attendu tombe parmi elles, quel haro sur lui s^il n'est pas assez honnête pour s'associer à leurs petites combinaisons, favoriser leurs coteries, flatter leurs goûts, si sa raison, sa conscience et sa justice ne s'allient pas avec leur honnêteté, LA leur !
L'homme qui pense, qu'agite le désir du mieux, que tourmente la soif des foules, est à jamais perdu pour le bonheur. Son intellectualité l'entraîne sans cesse à quelque nouvel enthousiasme. Il s'éveille en sursaut et voit dans l'obscurité de ses longues nuits s'agiter un monde de tourments. Son cerveau est empli de désolantes chimères. Les rares satisfactions de son existence ne font qu'augmenter désormais la fièvre qui le ronge. Rien de ce qui peut distraire le mortel avisé ne peut plus l'attendrir. Comme le sommeil, l'appétit le fuit, son estomac se convulsionne, se ratatine. Ses nerfs trépident, ses yeux ardent d'une brûlure intérieure. Aucun rêve d'amour ou de tranquillité n'éclot plus dans sa tête surchauffée. Il rit de ceux qui conservent quelque tendresse pour la femme, les enfants, quelque respect pour l'amitié. Il est le feu public que ranime le moindre souffle, qui s'éteint et se rallume sans cesse au courant d'air de la rue. Chacun vient s'y réjouir, ou s'en moquer, ou s'y chaufïer, hors « les siens » qu'il désole. Il s'imagine être d'une essence supérieure, et ce n'est qu'une pauvre loque humaine au service des passants !... Tel est ce damné mystérieux des époques moder-
nés, qui, entraîné loin du modeste foyer de son enfance, mourra de cette magie à laquelle rien n'a pu le soustraire. Combien tu en verras ! dont la volonté, annihilée, essaie en vain de se rebeller, dont le cerveau surmené tente d'un isolement intellectuel capable de tuer, et qui ne peuvent rien pour se ressaisir. L'utopiste pleure, sent la main de fer l'étreindre, il lui est impossible d'échapper ; à ses prières, ses objurgations, ses menaces, ne répond que par le rire l'infernal lutin qui emplit sa tête de songe-creux. Ah 1 maudite sois- tu ! pauvre boussole désemparée qui tournoie à la recherche de son pôle ! Il vogue^ marche, tombe sans songer ; il ne sait plus, se sentant éternellement pris au collet par une poigne impitoyable.
Tous, plus ou moins, cette main de fer nous menace.
Impitoyable elle est, impitoyable elle restera. Ni larmes, ni supplications ne l'entrouvriront. Pauvres artistes, mangés par ce qui nous fait manger, nous avons l'horrible certitude que le détraquement cérébral est posté au détour du chemin comme un brigand à l'affût de la diligence. Si nous sommes condamnés, laissons venir la dame aux grelots, mais pour Dieu 1 mon frère, profitons, pendant que le temps est clair, de cette vue simple et superbe de la Nature, que si l'esprit nous emporte dans les dédales de la démence, nous ayons gardé d'elle ce qui fait vibrer le cœur, au moins le souvenir...
^#^Am^J^ Cette admirable machine de
^^jjtM^^^ notre crâne se désorganisera
M Tkfk ^^ demain ; les lobes, envahis par
^^B mm ^^k les sérosités assassines, seront ^^
WÊ^ V ^^È traversés de courants de feu,
X marquant d'une empreinte in-
* délébile la dernière pensée qui
se dressera désormais comme un but sinistre, unique
pendule d'une horloge dont les ressorts sont brisés.
Pan ! c'est un coup de marteau dans les rouages.
Nous sommes même plus fragiles que cela.
Et dès lors il est impossible d'introduire un atome de volonté étrangère dans cette cornue remplie par la monomanie. Rien de si touffu dans une tête humaine que ce développement exagéré d'une idée qui, s'exfoliant, du maniaque fera un fou. L'impulsion initiale de l'aliénation ne s'explique guère, on la rattache à l'usure des facultés physiques, mais aucun physiologiste ne niera que le travail mental n'y ait la première part, la plus importante, d'où on résoudra que littérateurs, artistes, savants, et en général tous les hommes atteints d'ambition, sont sur la pente de ce cataclysme spirituel.
A cette surabondance de production des lobes, on doit ajouter le manque d'exercices manuels, qui appellent le sommeil et calment l'excitation des
nerfs. Les sentiments nouveaux, les découvertes de la science ou de la physiologie, la recherche du mieux social, ont plus spécialement le don de frapper les crânes ardents, de déterminer le choc où sombre la raison. Le spectre ultime régnera sans conteste dans cette cervelle dévastée.
L'artiste ambitieux ou amoureux de son art, le sociologue inquiet du sort futur, tremblant de l'avenir, ne songent plus aujourd'hui si le sort les comblera ou s'ils feront triompher leurs idées, mais, hantés de cette suprême terreur, bien susceptible de terrasser, se demandent amèrement s'ils ne deviendront pas fous. . .
Le travail littéraire participe de deux éléments : l'idée et l'écriture, indépendantes l'une de l'autre. L'idée paraîtrait devoir séjourner dans l'esprit avant de prendre la ''1^ ' ^ forme qui s'appliquerait le
mieux à sa clarté, à son développement ou à son énergie ; l'écriture semblerait toujours s'efforcer d'être le cadre où s'expose le produit du travail idéologique, selon cette naïve conception que les belles idées s'expriment dans un beau style, ou que les jolies femmes ont de beaux vêtements ?
Ne crois nullement cela, lecteur superficiel ; ne t'effraie jamais de l'incorrection d'une plume que guident seule la franchise, même brutale, l'amour du peuple, l'admiration grandiloquente de la beauté ; ne te laisse pas séduire par les périodes sucrées de quelque cervelle creuse, de quelque méchant pourri de rhétorique. Songe aux fleurs magnifiques, inodorantes, mortelles, aux femmes dont les oripeaux luxueux dérobent la chair rance, et n'applaudis que lorsque l'écriture et l'idée sont dignes l'une de l'autre — et dignes de toi...
Oh ! les grands mots que tu prodigues, les géants chevaux sur lesquels tu te hisses, mon ami, pour exprimer ton indignation des attaques de gens que tu as tant vilipendés et bafoués ? Ne semble-t'il pas au contraire que la joie doive emplir ta vanité si longtemps en pourchas de la notoriété, que tu aguichas ainsi à coups d'épingles ? Toute ta fureur ne serait-elle que pour faire vibrer avec plus de force cette grosse caisse, à demi-crevée déjà de tes coups réitérés ?
Le dédain des plaisantins et des folliculaires s'exprime sans fanfare, par le silence, l'inattention. Ils en seront pour leur bave, dépensée en perte. Ne leur donne pas la satisfaction de t'encolérer de leur persiflage, ne te diminue pas de l'apparence d'avoir voulu exciter ces guêpes. Tu aides la croyance que ton honnêteté, si hautement prônée, n'est qu'une baudruche, que le génie méchant qui t'anime est trop fat pour ce qu'il vaut, ou ce qu'il prétend valoir. Ris avec moi de ces belles indignations, n'y succombe plus. Nous aurons encore de beaux jours à nous tourner les pouces tandis que cette racaille hurlera sur toi.
L'envie méchante, insoupçonnée, te guettait dans l'ombre. Ah ! tu t'imaginais n'avoir jamais fait mal»
jamais désobligé, jamais nui ; penses-tu que ceux que tu as côtoyés puissent se consoler de ton semblant de réussite ou de bonheur ? Ils s'élanceront sur tes traces, répandront la calomnie perfide, la dénonciation méchante, et ce tort qu'ils t'auront fait ne leur coûtera jamais trop d'encre, trop de sueur, trop de fatigue, — ce qu'ils t'auront fait perdre n'est-il pas un gain pour eux !
Et ceux-là qui sont acharnés à te nuire te paraîtront les plus candides et les plus innocents. Penses-tu à l'auteur ]de la lettre anonyme devant ce visage souriant, cette main tendue ?... Combien valent mieux les attaques franches, à visage découvert, à poitrine offerte, à signature acquise. C'est l'ennemi, soit, mais on sait que c'est l'ennemi.
Voilà en quoi l'humanité suave de politesse et •confiturée de baisers me semble un sable traître et mouvant où les pieuvres abondent. Ne serre pas ces mains si moites de caresses, n'embrasse pas ces bouches si prodigues de baisers. Les unes te mor- -dront, les autres t'étrangleront...
Quand les^ journalistes, après avoir relaté toute espèce de racontar flottant, sur des choses dont ils ignora i e n t le premiermot,
avoir inventé les fables les plus absurdes, mis des noms en avant, affirmé qu'ils connaissent le fond et le tréfond des arcanes mystérieux, promis la suite au prochain numéro, se voient obligés de préciser ce qu'ils avancent par une force qui ne se contente pas de faux-fuyants, ils invoquent, quoi... peut-être le secret de Polichinelle ? le seul argument qui puisse les dégager, non : Le secret professionnel... (ce doitêtre par Và-peu-près de quelque loustic que cette seconde locution s'est substituée à la première).
D'où, ce métier, qui n'a d'autre but que de trahir maints secrets, réels ou faux, en invoque un, inhérent à sa profession ? Il y a de quoi rire, devant la poche retournée de ce secret, dont souvent les flancs vides n'ont d'ailleurs rien contenu. Mais il est de la sot-
tise humaine de croire à ces affirmations, comme à toute affirmation, par paresse cérébrale ou corporelle, parce qu'on aime mieux « le croire que d'y aller voir »...
J'ai tenté, en d'autres divagations philosophiques, de suivre deux types différents, dont l'un, Pascalin, intelligent, instruit, mais rebelle, entre en lutte avec les préjugés, combat la sottise ambiante, et, prêt à succomber dans cette bataille inégale, X —végète, pauvre, ignoré, affamé ; •^ dont l'autre, Piédouche, est un demi-sot, un vulgaire, un ignare vernis, qui se laisse porter par les événements, en profite avec audace, flotte, inconscient de sa nullité (c'est là son unique mérite) sur cette même sottise ambiante qui l'élève, et conquiert avec sa stupide bonne-foi un semblant de valeur par les efforts combinés de tous les imbéciles.
L'un, Pascalin, indépendant, succombe, où l'autre, Piédouche, servile naïf, réussit.
Le SUCCÈS comporte beaucoup de la culture piédouchienne : il pourra s'y mêler, quelquefois, rarement, un peu de l'intelligence pascaline, mais ce sera l'exception. A Pascalin de développer, de servir quelque généreuse idée qui deviendra un moteur initial ; à Piédouche de s'y accrocher et de se laisser entraîner, jusqu'au moment de diriger, de fiât-
ter les passions de la foule, docilement, pour qu'elle lui prête un pavois d'épaules dociles,
Piédouche affirme la vulgarité, Pascalin la contredit.... La moyenne sociale contient ces deux types en proportions inégales. Ne les confonds pas l'un avec l'autre, car cette erreur t'est habituelle, et ■rien n'est si grotesque pour la Postérité...
^^ Persuade - toi que chaque- ^^Bk fonction organique comporte :
^^^^^Ê i^ Une satisfaction, ^^^^^^B 2° une souffrance,
^^^B^3F ^t Q^^\\. serait illogique qu'il en ^^^^^^^^> fut autrement.
^^^^^ L'affinité chimique elle-mê-
me, la plus inconsciente des œuvres naturelles, à la jouissance d'attraction des molécules joint la souffrance de la combinaison, La chaleur et le froid sont les deux pôles de cette fonction.
Ne crois jamais à la fonction purement de satisfaction, pas plus qu'à celle purement de souffrance, crois encore moins à la fonction absolument désintéressée ; elle n'existe pas, ne peut exister, de par son mécanisme même — et apprécie plutôt que nombre d'hommes, ainsi que les chiens, aboient jusqu'à ce qu'on leur jette un os à ronger. . .
L'intellectualité moderne comprend autrement que les époques religieuses la composition fondamentale de l'ÊTRE, et elle a trouvé ce grand arcane, omnipotent parce qu'il est indéniable, que le principe delà matière est UNIQUE et ABSOLU
Sépare donc ce que tu appelles l'homme des autres produits de la force chimique, créatrice des formes, et divise-le en 7 parties élémentaires, — lesquelles s'associent, se combinent et se complètent au détriment ou à l'avantage les unes des autres, se renforcent ou s'anéantissent, d'où tu conviendras tout d'abord que Vhomme ne peut contenir qu'un maximum total de ses élémentaires additionnées.
La i''*^ partie élémentaire réside dans la matière qui compose son corps tangible, désagrégeable, modifiable, mais impérissable : c'est la construction ,
ha. 2™e est la force chimique qui soutient et meut cette matière : c'est l'animation,
La 3™° est la relation de cette même force chimique avec sa propre matière : c'est la substantiatton. La 4™« est la relation de cette même force chimique avec les autres forces éparses qui la dominent : c'est la défensive.
La 5™e est la relation de cette même force chimi-
que avec les autres forces éparses qui lui sont égales ou inférieures : c'est V offensive.
La 6™® est l'accouplement de cette même force chimique avec une force identique complémentaire, pour l'obtention de la transformation de la matière : c'est la reproduction .
La 7™6 est l'affaiblissement de cette même force chimique par suite de déperdition, d'usure ou de lésions de la matière, prête au désagrégat moléculaire : d est l' extinction .
Substitue donc la construction, ou naissance, Vanimation, ou âme, la substantiation, ou nourriture, la défensive, ou énergie, l'offensive, ou science, la reproduction, ou enfantement, et Vextinction, ou mort, aux sept élémentaires des temps mystiques, alors que la création religieuse semblait encore de quelque poids dans le destin de peuples crédules, craintifs ou opposants.
L'individu tentera chaque jour, dès lors, chaque instant, d'améliorer son sort, la nation d'augmenter son homogénéité, sa force, sa richesse, sa puissance : sources du bien-être.
En somme, chaque individu dans la famille, chaque famille dans la nation, chaque nation dans l'humanité lutte pour le bien-être représenté par une chose unique : l'ARGENT.
C'est avec l'argent qu'on mange, dort, subsiste ; qu'on attaque et se défend ; qu'on se moque d'autrui et s'en fait respecter ; les nations et l'individu doivent le saisir partout où il se trouve et tenter de le garder ; ensuite, seulement ensuite, ils seront libres de faire de la philosophie, de la philanth^opie^ de la démocratie.
Le bien-être étant l'état le moins stable qui soit, rien ne doit interrompre cette recherche constante, cette conquête de tous les instants ; nul n'a raison de se croire arrivé au but, et de s'en tenir là, sous peine de mort : l'heure passée, le bien-être acquis ne sera plus qu'un souvenir.
L'individu et la nation, soucieux du lendemain,.
n'arrêteront jamais un seul instant leur accaparement ; un labeur continu en tous sens pourra seul les sauvegarder ; la force véritable réside dans une marche ascensionnelle permanente...
février -mars i8ç2.
Annonay. — Imp. J. ROYER.
La Bibliothèque
Jniversité d'Ottawa
Échéonce
The Library
University of Ottawa
Dote due