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Le Secret de Berthe

Si vous êtes allé à Monaco, vous n'y avez certainement pas élu domicile. On ne s'établit guère dans cette principauté périlleuse, à moins qu'on ne soit professeur de systèmes infaiUibles pour gagner à la roulette ou au trente et quarante. Et parmi les naïfs qui y vont tenter la chance, ceux-là seuls qui s'y brûlent la cervelle n'en reviennent pas.

Seulement, on en revient comme on peut. Tel qui a quitté Paris, par le rapide, s'estime très heureux, au retour, d'avoir encore de quoi prendre une troisième dans le train omnibus — le train des décavés.

Et quel changement d'allures l Au départ, tout est éharmant. On voit les choses en rose. L'espérance est du voyage. Lol nuit, on fait des rêves d'or; le jour, on fait des châteaux en Espagne. On prend en pitié les bourgeois qui végètent dans les petites villes qu'on passe à toute vapeur et les paysans qui peinent dans les champs

qu'on traverse au vol de la locomotive. Tous ces pauvres diables ne gagnent pas en un an ce que rapporte en dix minutes une série à la rouge ou à la noire, vigoureusement poussée. On trouve qu'on ne marche pas assez vite. Seize lieues à Theure, c'est bien, mais ce n'est pas encore assez quand on court au jeu. C'est du temps perdu. Qui sait combien de fois, pendant cet interminable trajet, sera sorti le numéro préféré, celui qu'on a choisi? 11 sera fatigué ce bienheureux numéro et il se reposera demain. On arrivera trop tard et on manquera l'occasion. On aurait dû partir la veille. Au diable les affaires d'intérêt et les affaires de cœur qui vous retiennent quand la fortune vous attend I Mais bahl elle ne vous gardera pas rancune cette bonne déesse du hasard. Elle est capricieuse, mais elle finit toujours par exaucer les vœux de ses fidèles. Et puis, il y a des pressentiments qui ne trompent jamais. Cette fois, ce ne sera pas comme Tannée dernière. On gagnera, c'est sûr. Il ne s'agit que de décider de l'emploi des billets de mille qu'on va infailliblement rapporter.

Mais le retour l on a brûlé la dernière cartouche ; on a abusé des télégrammes adressés aux amis obligeants. Le crédit est épuisé et, à Monte-Carlo, on ne joue pas sur parole. Il faut fuir ce rocher stérile oti il ne pousse que des refaits de trente et un, et oti on ne trouve pas même un mont-depiété. On a péniblement réglé le compte d'hôtel et suivi mélancoliquement le chemin de la gare. Au guichety l'argent a repris sa véritable valeur, et, la place payée, il en reste fort peu. En route, il faudra manger aux buvettes — les buffets sont trop chers, — et monter en omnibus en arrivant à Paris. Et on n'est pas pressé d'y être, quoique la banquette de bois sur laquelle on est assis n'ait rien de commun avec un lit de roses. Paris 1 c'est là surtout qu'un louis est un louis et non plus un

Jeton qu'on laisse tomber négligemment sous le râteau d'an croupier : c'est là queles soucis delà vie matérielle vons attendent pour vous saisir au collet. Ils ne vous lâcheront plus.

Il s'agit maintenant de boucher les trous creusés dans votre budget par la désastreuse excursion au pays du soleil. On a laissé là-bas le ciel bleu et la joyeuse cohue des heureux de ce monde. On ne verra plus que du brouillard, de la boue et des visages de créanciers. On trouvera les femmes laides et les hommes assommants. Et, bon gré, mal gré, il faut se remettre à un régime réparateur : au travail, si on a un gagne-pain, à l'épargne, si on est rentier. Avant, c'était tout simple ; après, c'est lugubre. On a le dégoût de toute chose et de sol-môme. C'est l'écœurement complet et Técœurement rageur.

Dans ce vilain wagon où la déveine vous a relégué, on a des envies de battre ses voisins pour se venger des croupiers.

Il est juste pourtant de reconnaître que ce tableau comparatif des deux voyages n'est pas toujours exact. A la guerre, tous les soldais ne sont pas tués. On en a vu, en 1812, qui revinrent intacts de la retraite de Russie et qui gagnèrent la croix. 11 y a aussi des joueurs qui reviennent plus riches qu'ils ne sont partis.

C'était le cas de Paul de Lizy rentrant chez lui par Texpress à la fin de l'hiver. Il voyageait comme un homme qui aime ses aises et qui n'a rien à faire. Il s'était arrêté un jour à Nice, un jour à Marseille, et un jour à Lyon, où il avait pris, le soir, le train de sept heures dix qui atteint Paris le matin à cinq heures quinze. Il venait de gagner beaucoup d'argent à Monte- Carlo et, coniDae un bonheur n'arrive jamais seul, il ayait eu la chance de trouver à la gare de Perrache un coupé libre où il espérait bien n'être pas dérangé par

un ou plusieurs intrus survenant pendant le trajet. Lesté d*un excellent dtner, largement arrosé des vins des côles du Rhône, il avait fumé de nombreux cigares pendant les quatre premières heures et il s'était endormi à Dijon du sommeil des joueurs heureux» lequel ressemble beaucoup au sommeil des justes.

Paul de Lizy était un garçon de trente-cinq ans, fort bien tourné, fort intelligent, fort lancé dans le meilleur monde, et, de plus pourvu d'une quarantaine de mille francs de rente, dont il jouissait depuis sa majorité, ayant perdu son père et sa mère lorsqu'il était encore au collège.

Il en jouissait, c'est bien le mot, car il aimait tous leis plaisirs et il ne s'en refusait aucun : ce qui ne l'avait pas empoché défaire bravement son devoir pendant la guerre de 70. Engagé volontaire dans un régiment de chasseurs à cheval, il avait gagné promptement l'épaulette par deux actions d'éclat et, après la rude campagne de l'Est, à l'armée de Bourbaki, il n'aurait tenu qu'à lui de rester sous-lieutenant ; mais il n'avait pas de goût pour la caserne et, à la paix, il était rentré dans les rangs des viveurs riches où le service est plus gai.

11 ne lui manquait donc rien de ce qui fait l'existence agréable. Il était né coiffé, comme on dit. Tout lui réussissait et il n'avait pas d'ennemis : rare avantage qu'il devait à son aimable caractère. Il plaisait aux femmes et les hommes le recherchaient. Il avait beau dépenser sans compter, l'argent qu'il jetait par les fenêtres lui rentrait par d'autres chemins. S'il achetait des valeurs, ces valeurs montaient, et il ne touchait presque jamais une carte sans gagner. Il avait eu trois duels : il s'en était tiré sans une égratignure, et ce qui vaut mieux encore, sans tuer un seul de ses adversaires.

Et cependant Paul regrettait quelquefois d'avoir donné

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sa démission d'officier. L'oisiveté commençait à lai peser et la vie ioat unie qu'il menait ne le contentait pins. Il aurait voulu de Fimprévu, dût-il tàteron peu du malheur qui s'acharne sur tant de gens et qui ne l'avait jamais effleuré. Sa veine persistante le fatiguait. 11 aspirait à perdre au jeu ou à souffrir d'un amour sans espoir.

Pour ce dernier article, c'était bien sa faute s'il n'avait pas encore reçu le coup de fouet qui réveille le cœur endormi. II ne recherchait que les conquêtes faciles et ses liaisons étaient dé" celles qui se dénouent sans déchirement : simples changements de garnison qui ne laissent ni remords, ni chagrins.

• Néanmoins, depuis six mois, Paul voyait beaucoup une jeune veuve qui lui inspirait un sentiment tout nouveau. Elle était charmante, parfaitement vertueuse, et elle agréait ses soins pour le bon motif. L'épouser, c'était chose grave, mais il se demandait quelquefois s'il ne ferait pas bien de franchir ce pas hasardeux. Il aurait même poussé les choses plus loin, si madame Berthe de Marcenac n'eût été deux fois plus riche que lui. 11 no voulait pas qu'on pût l'accuser de se marier par spéculation, et il se tenait sur la réserve, faute d'avoir le courage de prendre la sage résolution d'entrer dans la vie régulière.

C'était môme pour sortir de ces indécisions beaucoup trop prolongées que Paul de Lizy était allé livrer à la banque do Monaco une grosse bataille qui pouvait lui coûter cher. 11 se disait: Si je gagne une somme énorme, j'aurai assez de fortune pour que Berthe, en m'épousant, ne fasse pas un mariage trop inégal ; si je me ruine, ne fût-ce qu'à moitié, je serai beaucoup trop pauvre pour elle, et je tâcherai de Toublier.

Ciontrairement à ses prévisions, peut-être même contrairement à ses secrètes espérances, il avait remporté

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une victoire éclatante. Attaquée par lui avec une énecgie sans égale, la banque avait sauté trois fois, dont une fois le dernier jour, et il revenait chargé de ses dépouilles : quatre-vingts billets de mille qu'il n'avait pas pris le temps de convertir en traites et qui gonflaient le sac de voyage pendu à son cou, sans compter une lettre de change de trois cent mille francs, à son ordre et à vue, sur la maison Rothschild.

Beaucoup d'hommes, à sa place, n'auraient pas voyagé seuls, la nuit, par un temps où les attaques en chemin de fer ne sont pas rares ; mais Paul de Lizy n'avait peur de rien et il portait dans sa poche un revolver chargé dont il savait se servir.

Il s'était endormi vers onze heures et il ne fit qu'un somme jusqu'à quatre heures passées. Il fut réveillé par le froid matinal qui, dans notre triste climat, annonce , toujours le lever de l'aurore. Il se frotta les yeux, bâilla, s'étira et regarda à travers la vitre du coupé.

Le train était arrêté à une sation où, sans doute, on ne prenait pas de voyageurs, car on n'apercevait sur le quai de la gare que deux ou trois employés circulant, armés de lanternes.

Le mécanicien avait lâché sa vapeur, qui s'échappait en sifflant. Le cheval de fer reprenait haleine avant de se remettre au galop.

Paul tira sa montre et se dit :

— Nous devons être à Fontainebleau ou à Melun. Encore une heure jusqu'à Paris. J'aurai un vrai plaisir à dormir dans un vrai lit. Pourvu que cet imbécile d'Antoine ait reçu ma dépêche et que je le trouve à la sortie de la gare I Je le laisserai se débrouiller avec mes bagages et je filerai tout droit vers la place de la Madeleine. Je me coucherai, et tantôt, à cinq heures, je me présenterai frais et dispos, chez madame de Marcenac. Je suis

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corieux de saToir comment elle prendra la nouvelle de mon triomphant bénéfice.

Le signal bref et strident du départ perça le silence de la nuit, la locomotive poussa des gémissements saccadés ^i allèrent en s'accélérant et qui cessèrent dès qu'elle eut repris son train de grande vitesse.

Paul se rejeta dans son coin et alluma une cigarette, à seule fin d'éclaircir ses idées encore un peu obscurcies par le maayais sommeil du voyage. Il pensait à madame de Marcenac et i ce qu'il allait lui dire, lorsque la portitee du c6té de Tentre^voie s'ouvrit doucement, mais non tout à fait sans bruit.

Paul tourna la tôle et vit, planté sur le marchepied, un homme qui tenait le battant d'une main, et de l'autre se cramponnait à la poignée de cuivre placée en dehors du compartiment.

Cette étrange apparition n'était par rassurante, et Paul de lizy songea aussitôt à se mettre en état de défense. Il n'avait pas peur, mais il jugeait avec raison qu'un homme qui cherche à s'introduire clandestinement, la nuit, dans un train en marche, ne peut avoir que de mauvais desseins, et il prit ses précautions pour recevoir ce visiteur inquiétant.

Sans quitter sa place, il tira de sa poche un joli revolver à six coups, Tarma et attendit, une main sur le sac où étaient ses billets de banque et sa lettre de crédit. Ce fut si vite fait que, s'il y avait eu là d'antres voyageurs, ils n'auraient pas remarqué ce mouvement et ils auraient cru que Paul continuait à dormir.

L'homme perché sur le marchepied, se hissa dans le coupé à la force du poignet, referma vivement la portière, abaissa la glace, se pencha en dehors pour remettre le crochet au cran, releva la glace, quand cette opération

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fut terminée, et se laissa tomber plutôt qu'il ne 8*>assit sur la banquette capitonnée.

— On dirait qu'il ne m'a pas vu, pensait Paul de lizy, rencoigné à l'autre bout du compartiment.

En effet, l'intrus paraissait croire qu'il était seul. Il s'essuyait le front et il respirait bruyamment, essoufflé sans doute par l'escalade qu'il venait d'exécuter ou par une course précipitée.

La lampe incrustée dans le plafond, étant presque à bout d'huile, éclairait assez mal et sa lueur vacillante ne permettait pas de distinguer les traits de ce personnage suspect. Paul put voir cependant qu'il n'était pas vôtu comme un ouvrier, ni comme un paysan. Il portait un chapeau haute forme et une redingote noire.

Quand il eut repris haleine, il entortilla sa main droite avecle mouchoir qui lui avait servi à s'éponger, et jugeant probablement qu'il serait mieux placé près de l'autre portière, du côté de la voie, il se leva brusquement pour aller s'y caser.

Paul se leva aussi et les deux occupants du coupé se trouvèrent face à face à six pouces au-dessous de là lampe.

Le nouveau venu poussa un cri de surprise et recula dès qu'il vit briller le canon du revolver braqué contre sa personne.

— Ne me touchez pas, ou je vous casse la tôte, lui dit Paul de Lizy.

— Mais, monsieur, répondit l'homme, je n'ai pas la moindre envie de vous toucher. J'ignorais que vous fussiez là et je voulais tout simplement changer de place.

— Eh! bien, regagnez celle que vous occupiez et tenez-vous pour dit que vous êtes mal tombé. J'ai tout ce qu'il faut pour défendre mon argent.

— Vous me prenez donc pour un voleur?

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— Et pour qui diable 1 vaulez-vons que je vous prenne? les bonnètes gens n'ont pas coutume d'envahir un coupé, après que le train a quitté la station. Pourquoi n'êtes TOUS pas monté pendant qu'il était arrêté... et parle quai de la gare ?

— Parce que l'express de Lyon ne prend pas de voyageurs à Melun.

— Yoilà une explication qui n*explique rien.

— Pardon, monsieur. Si je m'étais présenté pour partir, on ne m'aurait pas délivré de billet. Le guichet n'est pas ouvert.

— Vous n'aviez qu'à attendre le train suivant.

— J'étais pressé d'arriver à Paris. Je voulais y être avant le jour.

— Si pressé que vous avez préféré ne pas payer votre place et même risquer de. '^ous rompre le cou en accrochant au vol une voiUjfe emportée à toute vitesse par la locomotive. ^^

— 11 est vrai qujBf^j'ai exposé ma vie, mais je vous prie de croire que jjatn but n'était pas d'escroquer la compagni^^du^.-L-.M. Veuillez me regarder, monsieur. Troujpez-vous que j'aie l'air d'un filou?

Vous avez l'air d'avoir fait un mauvais coup. Vos bah^its sont déchirés, vos chaussures sont couvertes dwboue..., et vous êtes blessé à la main, si je ne me trompe.

— C'est exact, et vous pourriez ajouter que j'ai perdu mon pardessus. 11 n'en résulte pas que j'aie commis un crime. Il y a des cas où un galant homme n'a pas fVaulro parti à prendre que de fuir comme un voleur. Tous les moyens sont bons quand il s'agit de sauver la réputation d'une femme.

Paul n'avait pas prévu cette réponse. Et avant de la relei^er, il se mit à examiner avec plus d'attention le

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singulier compagnon de rouie qui lui était échu. Ce voyageur de contrebande était un grand garçon, jeune et bien tourné. Une barbe noire et touffue cachait le bas du visage, et les yeux s'abritaient derrière un lorgnon à verres de couleur. Mais le teint était blanc, la taille élégante, la voix douce, les manières distinguées et le lan-. gage correct. Rien n'empêchait qu'il dît la vérité, en attribuant sa fuite à une aventure galante.

— Pensez-vous, demanda-t-il, que cette main-là ait forcé une caisse ou étranglé quelqu'un ?

La main qu'il étalait sous les yeux de Paul de Lizy, c'était la gauche; une main longue et fine, avec des ongles taillés en amande.

— Monsieur, reprit-il , je suis sûr que nous sommes du même monde. U me semble que votre figure ne m'est pas inconnue, et peut-êtra^econnaitriez-vous la mienne» si je n'avais pas mis pour lâ^^circonstance une fausse barbe et des lunettes bleues.

— Vous en convenez I s'écria Paul

— Parfaitement, et vous devinez le^otif de ce déguisement. Il importe que personne ne puisse<JtFe-7tî0v j'étais cette nuit... là d'oîi je viensj U y va de l'honneur W de la vie d'une femme. J'espère donc que vous me perme^ttrez de ne pas ôter ces accessoires ridicules et même de Vous taire mon nom, qu'en toute autre circonstance je serljîs heureux de vous apprendre... quand ce ne serait q\9 pour vous rassurer. \^

Paul de Lizy rougit un peu et remit son revolver dans ' sa poche. ^

— Ma foi I monsieur, dit-il gaiement, j'avoue que \ vous m'avez effrayé. On le serait à moins. Les journaux sont pleins d'histoires d'assassinats en chemin de fer, et vous avez une façon d'entrer dans les coupés !... mais je vois bien que je m'alarmais à tort et je désarme. U me

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parait inutile aussi de rester debout et de continuer à nous dévisager réciproquement. Donc, si vons m'en croyez, nous allons nous asseoir et causer de ce qu'il Yous plaira.

— Je ne demande pas mieux, répliqua l'inconnu en reprenant sa place, et je bénis le hasard qui m'a amené dans ce compartiment. Si j'en avais ouvert un autre, j'y aurais sans doute trouvé des sots qui auraient crié i Au voleur I et qui m'auraient dénoncé à l'arrivée ; et un es^ clandre aurait pu causer de grands malheurs...

— Tandis que je me tairai, je vous le promets. Je ne chercherai point à pénétrer votre secret, mais je voudrais bien savoir comment vous avez fait pour vous introduire ici, sans qu^on vous vit.

— C'est bien simple. A cinq cents pas de la station, j'ai enjambé la clôture et je me suis glissé le long du talus, jusqu'à l'entrée de la gare; une fois là, je me suis couché à plat ventre entre les deux voies, et j'ai attendu le train de Lyon. Je savais qu'il devait arriver à quatre heures vingt. Il a passé presque sur moi et je déclare que c'est un moment désagréable. Dès qu'il s'est arrêté, j'ai rampé à quatre pattes jusqu'aux dernières voitures. Les hommes d'équipe ne m'ont pas vu grimper sur le marchepied et m'y étendre. C'est une chance inespérée. Le train est reparti ; je me suis levé en m*accrochant à la rampe qui court le long des wagons, j'ai regardé à travers la vitre et il m'a paru que ce coupé était vide. Je me trompais ; mais, maintenant, je ne regrette pas de m^être trompé, puisque vous comprenez ma situation...

— Pas très bien, je le confesse. Que vous ayez été obligé devoir en toute hâte, je conçois cela. Vous avez sans doute été surpris par un mari jaloux. Mais il me semble que vous auriez pu employer un autre moyen pour regagner Paris.

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— Lequel? Je ne connais pas le pays et je ne nie sentais pas de force à faire douze lieues à pied. D'ailleurs, je supposais qu*on allait me donner la chasse et je suis sûr qu'on s'informera si on ne m'a pas vu à Melun, dans la ville ou dans la gare. Malheureusement, on m'y connaît, car j'y suis venu souvent. Et vous ne savez pas à quel enragé j'ai affaire. Il ne reculera devant rien pour se venger. U y a un an qu'il a des soupçons. Mais il était retenu hors de France par ses fonctions...

— Ah I c'est un diplomate, murmura Paul de Lizy.

— Non... je veux dire: par ses afTaires. Je me fiais làdessus et je ne me gênais pas. Mais il est revenu à l'improviste et je n'ai eu que le temps de sauter par la fenêtre. Je suis tombé sur une haie d'épines qui m'ont fortement piqué... vous le voyez, j'ai la main droite toute en sang.

— La scène était donc à la campagne?

— Oui, dans un château I... c'est-à-dire dans une maison isolée... entourée de jardins, à quelques kilomètres de Melun... Vous me permettrez de ne pas préciser davantage. Par bonheur, on ne m'a pas poursuivi, ou, si on m'a poursuivi, on ne m'a pas rattrapé. J'avais de l'avance ; avant d'ouvrir au mari, on l'avait fait attendre.

Mais Dieu sait ce qui se sera passé entre lui et sa pauvre femme. Aura-t-elle réussi à se justifier et à calmer ce fou furieux?... j'en doute. Il dissimulera peut-être afin de mieux atteindre son but, qui est d'obtenir contre elle une séparation de corps et même une condamnation à plusieurs mois de prison. Cet homme a des instincts policiers. Il ouvrira une enquête, et comme il a le bras très long, à cause de sa situation, il pourra mettre en campagne de nombreux agents qui tâcheront de savoir si' jë suis sorti de Paris hier soir et à quelle heure j'y suis revenu ce matin. Mais ils ne le sauront pas. J'ai pris mes précautions. Mon valet de chambre a ordre de

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dire que je garde le lit depuis deax jours et comme il fera encore nuit quand j'arriverai chez moi, mon portier ne me verra pas rentrer.

Si j'avais attendu à Melun le premier départ, j'aurais infailliblement été signalé. Ma fausse barbe et mes lunettes bleues n'auraient servi qu'à me faire remarquer. AParis au milieu d'une foule, passe encore I... ça déguise, mais dans une gare de petite ville, où il y a peu de monde, ça ne trompe personne.

Jugez maintenant, monsieur, si j'ai bien fait de franchir la barrière qui interdit l'accès de la voie et de prendre d'assaut votre coupé.

— Je reconnais que vous ne pouviez guère faire autrement, mais vous n'avez pas pensé à tout I que direzvous quand on vous demandera votre billet à l'arrivée?

— C'estvrai... je n'y songeais pas... Eh bien, mais... je dirai que je l'ai perdu et je payerai le prix de ma place...

— Depuis Melun?...

— Non pas I dit vivement l'inconnu. Il ne faut pas qu'on sache d'où je viens. Et si je parlais de Melun, cetle histoire de billet perdu attirerait sur moi l'attention des employés. C'est ce que je veux éviter à tout prix.

J'aime mieux sauter du train avant qu'il entre en gare.

— Sauter du train, s'écria Paul de Lizy, ce serait encore pis. Le moins qui pourrait vous arriver ce serait une entorse, et vous seriez infailliblement pris par un cantonnier ou par un garde-barrière.

Ah I c'est pour le coup qu'on vous sommerait d'expliquer pourquoi vous teniez tant à ne pas descendre à la gare... vous n'en seriez pas quitte pour avouer que vous cherchiez à escamoter le prix de votre place et pour offrir de payer. On vous arrêterait et on ne vous relâcherait qu'après une enquête.

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— C'est vrai, dit tristement rhomme à bonnes fortunes, je jouerais très gros jeu, car je m'exposerais à être forcé de donner mon nom et mon adresse... ce que je veux éviter, avant tout. Peut-être vaut-il mieux aller jusqu'au bout. Au contrôleur qui m'interrogera, je répondrai que je viens de... d'une ville quelconque de la ligne... et je lui remettrai la somme qu'il me demandera. Il est possible qu'il se tienne pour satisfait et que je passe sans encombre.

-— Pour ma part, je n'en doute pas et vous pouvez compter que je n'y mettrai pas d'obstacles. On prétend que les maris se soutiennent entre eux... les célibataires doivent aussi s'entr'aider.

— Vous êtes garçon I Je l'avais presque deviné et je vous en félicite.

— Le moment me paraît assez mal choisi pour m* en féliciter, dit Paul en souriant. Vous êtes précisément un exemple qui montre où mène lé célibat et jusqu'où peuvent aller les malheurs cTun amant heureux... c'est le titre d'une vieille comédie de Scribe... car enfin, monsieur, si vous étiez marié, vous n'en seriez probablement pas réduit à prendre d'assaut un coupé, au risque d'y être traité comme un voleur de grand chemin. Il s'en est fallu de bien peu que je ne vous aie lâché un coup de revolver par la flgure.

— Mais vous ne l'avez pas fait, monsieur, et je resterai éternellement votre obligé, car une femme que j'adore vous devra son salut. Je voudrais trouver un jour l'occasion d'acquitter ma dette de reconnaissance. .. et le hasard seul peut me fournir cette occasion, puisque j'ignore qui vous êtes... et je ne me [permettrai pas de vous demander votre nom.

— Je comprends, vous vous croiriez tenu de commencer par me dire le vôtre, et vous préférez garder Ta-

nonjme. Moi, je n'ai aucun motif pour vous cacher le mien. Je m'appelle Paul de Lizy..; je demeure place de la Madeleine. ••

—Ah I je savais bien que je tous avais déjà vu quelque part. La semaine dernière nous nous sommes croisés aux Champs-Elysées. Tétais avec un de mes amis, qoi vous avait rencontré chez madame de Marcenac, et qui vous a salué en vous nommant à moi.

Paul tressaillit. Il ne s'attendait guère à entendre cet inconnu citer la femme qui occupait toutes ses pensées, et il eut bien envie de le questionner sur cet ami qui la connaissait. Mais il aurait fallu aborder un sujet délicat et entamer une causerie qui aurait pu le mener trop loin. Mieux valait ne pas relever le propos.

D'ailleurs, Berthe de Marcenac recevait beaucoup. Il était assez naturel qu'un homme comme il faut parlât d*elle, et Tinconnu ne pouvait être qu'un homme comme il faut, puisqu'un de ses amis était admis dans un sa-* Ion des mieux cotés qu'il y eût à Paris.

Paul se borna donc à dire :

— Raison de plus, monsieur, pour que je sois charmé devons être utile. Maintenant, vous savez qui je suis, et si plus tard il vous plaît que je sache qui vous êtes, rien ne vous empêchera de m'écrire ou de venir me voir. Mais j'entends que vous restiez absolument libre d'agir à votre convenance. Et j'ajoute que si on fait des difficultés pour vous laisser sortir du train, lorsque nous serons en gare, j*irai jusqu'à mentir pour confirmer les explications que vous fournirez. Ce sera un mensonge pieux, puisqu'il contribuera à empêcher une tragédie conjugale.

Je crois du reste que vous vous exagérez le danger. Si vindicatif et si haut placé qu'il soit, le mari n'a pas dû penser à tout et il n'a pas le pouvoir de mettre sur pied,

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16 XB SECRET DE BBRTHE

à cinq heures du matin, la police parisienne, à seule fin d'arrêter l'amant de sa femme-, et quand iU'aurait, ce pouvoir, le télégraphe, à Melun, ne fonctionne pas la nuit, je suppose.

— En ville, le bureau est fermé, dit l'inconnu en seFcouant la tète, mais d'une gare à l'autre, on peut passer une dépêche à toute heure.

— Bon I mais voyez-vous d'ici le mari venant raconter sa mésaventure aux employés I Ils lui auraient ti au nez.

— C'est probable, si ce mari était le premier venu, mais si je vous apprenais qu'en raison de la situation particulière qu'il occupe, tout le personnel de la ligne est à ses ordres, vous seriez sans doute moins rassuré. Moi, je ne le suis pas du tout. C'est pour cela que j'ai préféré courir la chance d'être écrasé avant de monter et que, toutes réflexions faites, je suis à peu près décidé 21 risquer le saut périlleux pour descendre.

Et je ne tarderai guère. Nous venons de passer Maisons- Alfort. J'espère que le mécanicien va ralentir un peu avant d'arriver au chemin de ceinture. Je profiterai du moment.

— Ce serait courir à une mort certaine. Je m'y oppose, dit vivement M. de Lizy. Il doit y avoir un autre moyen d'échapper à la surveillance à longue portée de ce mari dont vous faites un Croquemitaine,

— Un moyen ?... oui, il y a en aurait bien un... mais ce n'est pas à moi de le proposer.

— Dites toujours. Au diable vos scrupules I

— Ce moyen, ce serait de me céder votre billet.

— Tiens! au fait I... cette idée ne m'était pas venue, mais elle est bonne. Si on me cherche noise, je ne serai pas embarrassé pour répondre. Je n'ai pas de mari trompé sur la conscience, moi. Je n'ai pas sauté d'une

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LE SEGBET DB BBRTHB 17

enètre, et pataugé dans les terres labourées. Et de pins, je prouverai facilement que je ne suis pas monté à Melon. Mes bagages ont été enregistrés à Lyon. Je n'aurai • qu*à exhiber mon bulletin.

— Alors, vous venez de Lyon ?

— J'y ai couché hier, mais je viens de Monte-Carlo, où j'ai, par miracle, gagné des sommes folles. Je suis bourré de billets de banque. Jugez si j'aurais hésité à vous casser la tôte pour me défendre, si vous aviez fait mine de m'approcher de trop près. Je ne m'en serais pas consolé. Et pour expier mon erreur d'un instant, je m'exposerai très volontiers au léger ennui de parlementer avec les gens de la gare.

Yoici mon tickety conclut Paul en présentant le morceau de carton qui allait servir de passeport à l'amant persécuté.

— Vous me sauvez la vie, dit cet intéressant personnage, en serrant avec effusion la main de son sauveur. Mais j'entends vous rembourser ce que vous a coûté le biUet.

— Soixante-dix francs, y compris le supplément pour le coupé. Je n'ai pas la prétention de les payer une seconde fois, de ma poche.

L'inconnu fouilla vivement dans la sienne, en tira de For et des billets qu'il y avait fourrés pôle-mêle, prit dans le tas un louis, l'enveloppa dans un billet de cinquante francs tout froissé et offrît la somme à Lizy qui la serra dans le gousset de son gilet en disant gaiement :

— • Yoilà l'échange opéré et vous n'avez plus rien à craindre. Vous passerez au contrôle comme une lettre à la poste, et après, je saurai me débrouiller, car je voudrais que le mari me fît interroger par ses agents. Ça m'amuserait de me moquer d'eux et de jouir du spectacle de leur confusion, quand je les aurais forcés à recon-

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18 I^E SECRET DE BEBTHE

naître qu'ils se sont trompés. Mais ils ne me procureront pas ce plaisir-là. Il arrive tous les jours qu'un voyageurs perd son billet. On ne met pas les gens en prison pour sipeu de chose, et je suis persuadé qu'on ne me demandera pas mon nom, que je donnerais d'ailleurs très volontiers, si on Texigeait. Donc, vous ne me devez rien pour un service que vous m'auriez rendu si je n^'étais trouvé dans votre cas et vous dans le mien.

Seulement, à l'avenir, tâchez de ne pas vous laisseï^ surprendre par votre jaloux... Vous ne vous tireriez peut- Otre pas de ses grlQes avec le môme bonheur.

— Oh I je ne recommencerai pas, dit avec convictioa l'inconnu. Je l'ai échappé belle et je vous jure que cette expédition nocturne sera la dernière. La peine passe le plaisir. Si je voyage encore sur cette ligne, ce sera pour aller comme vous, faire un tour à Monte-Carlo.

— Tâchez d'y être aussi heureux que je l'ai été cette foisci. Et maintenant, monsieur, restons-en là, si vous lo voulez bien. Dans deux minutes, nous serons arrivés, il vaut mieux, dans votre intérêt, que nous n'ayons pas l'air de nous connaître. Nous ferions môme sagement de changer de place. La mienne est du côté où on descend. Prenez- ]a ; moi, je vais me cantonner dans le fond du coupé et faire semblant de dormir. Vous filerez pendant que le contrôleur me réveillera et que je m'expliquerai avec lui.

L'homme ne se fit pas prier pour accepter cet arrangement. Il balbutia quelques mots de remerciement et il alla s'établir prôs de la portière de gauche.

Paul remarqua qu'il enlevait le mouchoir dont il s'était servi pour envelopper sa main blessée et qu'il relevait jusqu'à ses oreilles le collet de sa redingote, après avoir raffermi sur son nez son lorgnon à verres bleus et s'être assuré par le toucher que sa fausse barbe tenait bien..

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LA SECRET DE fiERTHB 19

— • Du diable si je yoadrais me fourrer dans une situa* lion pareille pour une femme 1 pensait Tamoureux de Berthe de Marcenac. Voilà un garçon bien né et bien élevé qui se trouve dans la nécessité de prendre des précautions et des déguisements comme s'il avait assassiné quelqu'un. Décidément, le mariage a du bon, et je sens que j'ai passé l'âge où on aime à grimper sur un balcon avec une échelle de cordes. Je préfère entrer tout bonnement par la porte cochère. Voilà une jolie thèse à soutenir quand je verrai Berthe. Je ne manquerai pas de l'en régaler et de lui raconter mon aventure. 11 n'y aura pas d'indiscrétion, puisque je ne sais pas à qui j*ai eu affaire et elle me dira ce qu'elle en pense.

Cependant, le train ralentissait sa marche et tout annonçait qu'on allait entrer en gare. On passait sur des plaques roulantes, avec des bruits de ferrailles que répercutaient les voûtes du débarcadère et on entrevoyait les grosses lanternes des locomotives chauffant sous la remise où elles attendent leur tour de service.

Bientôt le train s'arrêta le long d'un quai en planches, et la voix monotone d'un employé cria à plusieurs reprises :

Préparez vos billets, messieurs, s'il vous plaîl.

Nous y voilà, pensait Paul de Lizy, mais nous ne

gommes pas devant la sortie et les choses ne vont pas se passer tout à fait comme je l'avais prévu. On ne descend pas ici et le camarade sera obligé d'attendre. Bah! il s* en tirera tout de même et je n'aurai pas besoin dé m'en mêler. Moi, je suis censé dormir.

Le camarade, lui, était fort éveillé et se tenait prêt à remettre au contrôleur le ticket que le trop obligeant Paul venait de lui céder.

11 y eut un moment d'attente qui dut paraître long au voyageur entré par-dessus bord.

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■ I ■ I ■! ' - .1 .111 . fc

Uo employé passa, ouvrant successivement les portières de tous les compartiments, afin de faciliter Topera* tion du contrôle.

Paul faisait semblant de dormir, mais il n'avait pas fermé les yeux et il aperçut, se promenant sur le quai, deux hommes qui ne portaient pas l'uniforme de la cornpagnie.

— On dirait des mouchards, pensa-t-il. Ce serait drôle s'ils venaient cueillir mon voisin. Je m*en laverais lès mains, après tout, et je suis sûr qu'on ne me prendra pas pour lui, car nous ne nous ressemblons guère.

Il y avait peu de monde dans le train et la vérification allait vite. On entendait claquer les portes Tune après l'autre et le bruit se rapprochait rapidement.

— Adieu, monsieur, et encore une fois, merci, dit à demi- voix l'inconnu.

Décidé à jouer son rôle jusqu'au bout, Paul ne lui répondit que par un signe de tète et reprit son immobilité somnolente.

Presque aussitôt, le contrôleur se présenta, une lanterne à la main.

— Vos billets, messieurs I

L'inconnu lui remit le sien et fit mine de descendre.

— Pas encore, monsieur, reprit l'employé. Le train va avancer tout à l'heure. Nous sommes à cinquante mètres de la gare.

Et entrant dans le coupé :

— Monsieur 1... hé 1 monsieurl... Votre billet?

Paul se redressa comme un homme réveillé en sursaut, et se mit à fouiller dans ses poches ^ murmurant :

— Ah I oui... mon billet.., où l'ai-je fourré?... Tiens I je ne le trouve pas... Je l'ai peut-être perdu.

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— C3ierchez-le, monsieur.

— Eh 1 parbleu! je ne fais que ça... et je ne peux pas mettre la main dessus... Ma foi, j'y renonce.. • et j'aime mieux vous payer ma place.

Pas à moi, monsieur, dit le contrôleur, en élevant

sa lanterne pour examiner la figure de Paul. Vous vous expliquerez avec le chef de gare.

— Et que diable voulez- vous que je lui explique?... Je ne sais pas moi-môme où et quand j'ai égaré mon billet.

Au lieu de lui répondre, l'employé regagna l'entrée du coupé, appela un de ses camarades, lui parla à l'oreille, lui passa son falot et resta perché sur le marchepied, pendant que l'autre achevait de visiter les wagons de la queue du train et de récolter les billets.

C'est singulier, se disait Paul de lizy. Pourquoi

celui-ci ne règle-t-il pas l'affaire immédiatement? Est-ce que je lui parais suspect? Je m'en moque, après tout, et je ne trahirai pas mon compagnon de route, puisque je lui ai promis de lui garderie secret. J'ai peut-être eu tort... mais le vin est tiré, il faut le boire.

Le compagnon de route faisait bonne contenance et s'occupait à allumer un cigare, opération qui lui permet^ tait de baisser la tête et de tenir ses deux mains devant sa figure.

— il est malin, pensait Paul qui l'observait à la dérobée. Jusqu'à présent, cet imbécile d'employé ne fait aucune attention à lui et j'espère qu'il va le laisser filer. Pauvre diable 1 je commence à croire que, sans moi, il était pincé. Je lui ai servi de paratonnerre. Seulement, je ne comprends pas trop de quel droit ce mari le ferait arrêter... après ça, mon protégé ne m'a peut-être pas tout dit... il y a peut-être eu une rixe... coups et blessures, ou quelque chose d'approchant. Ma foi i ça le regarde et je souhaite qu'il a'eu tire.

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Un coup de cloche annonça que le contrôle était terminé ; un bref coup de sifflet partit de la machine et le train se remit à rouler lentement.

Seule, la portière du coupé était restée ouverte. L'emplojé la tenait et gardait le passage.

Les deux hommes que Paul avait remarqués suivaient sur le quai le mouvement du convoi, qui ne tarda pas à s'arrêter devant les portes de sortie du débarcadère.

Les voyageurs des autres compartiments se précipitèrent, comme de coutume, chacun voulant arriver premier aux fiacres et aux omnibus qui attendent dans la cour.

«— Passex, monsieur, dit l'employé en s'eifaçant pour laisser descendre l'inconnu, qui s'empressa de profiter de la permission.

Lizy le vit sauter lestement stir le quai, se perdre dans la foule et disparaître en un clin d'œil.

Le plus fort était fait. L'homme n'avait plus rien à craindre et Lizy, dégagé de toute responsabilité, mainte^nant qu'il lui avait tenu parole, songea à en finir le plus tôt possible avec une situation ridicule.

El, n'ayant plus de ménagement à garder, il prit un autre ton avec ce contrôleur si formaliste.

— Ehl bien, lui demanda-t-il sèchement, où est*il ce chef de gare à qui je dois remettre le prix de ma place que vous refusez de recevoir, je ne sais pourquoi ? Je vous préviens que je n'ai pas de temps à perdre.

— Je vais vous conduire à son bureau, répondit l'em* ployé ; seulement, il faut attendre que tous les voyageurs soient sortis.

— Je vous répète que je suis pressé.

— J'en suis fâché, mais j'ai des ordres.

— Des ordres I Âh ! çà, est-ce que vous vous moquez de moi? Depuis quand traite-t*on les voyageurs comme

des prisonniers ? Assez de plaisanteries I Failes-moi le plaisir de me laisser passer.

Panl s'était levé et roulait sa couverture de voyage» Pendant qu'il la bouclait, l'employé fit un signe aux deux individus de basse mine qui s'étaient rapprochés et ils vinrent se placer des deux côtés de la portière ouverte.

n n'y avait plus à en douter. Ces hommes ne pouvaient être que des gens de police et M. de Lizy, parfait genllenian, et ancien officier de l'armée, M. de Lizy, vainqueur à Monaco, était surveillé et gardé à vue comme un simple coquin.

Assurément, il ne devait s'en prendre qu'à lui-môme s'il éprouvait ce désagrément. Pour l'éviter, il n'aurait eu qu'à ne pas céder son billet à un monsieur qu'il n'avait jamais vu et qui lui racontait une histoire plus ou moins véridique. Sa crédulité et sa complaisance lui attiraient cet ennui. Mais au lieu de s'avouer à lui-môme qu'il était dans son tort, il se sentait tout disposé à s'emporter contre un subalterne qui ne faisait qu'exécuter une consigne.

Il comprît cependant qu'il ne devait pas se commettre avec lui et il se contint. Il se dit môme, après quelques secondes de réflexion, que l'aventure avait son côté comique et que mieux valait en rire, comme il se l'était promis avant l'arrivée en gare. Il ne risquait rien d'ailleurs, car la méprise ne pouvait pas se prolonger beaucoup. Il lui suffirait de montrer son bulletin de bagages pour prouver qu'il venait bien de Lyon et qu'il était monté régulièrement dans le train. Sans compter que son valet de chambre devait être dans la salle d'attente et se trouverait là tout à point pour certifier l'identité de sou maître. Il s'agissait donc d'un retard de quelques minutes et d*ane comparution devant un haut fonctionnaire de la . Compagnie. Et il se promettait de s'amuser de la décon-

venue de ce personnage qu'il allait forcer à reconnaître son erreur.

Il ne s'expliquait pas trop, quoi qu'en eût dit l'envahisseur du coupé, comment ce mari avait pu, de son château près de Melun, mettre si promptement sur pied une partie du personnel de la gare de Paris ; mais ce problème rintriguait plus qu'il ne Tinquiétait.

— Allons I dit-il en haussant les épaules, je ne tiens pas à discuter avec vous. Je préfère me plaindre à qui de droit, mais finissons-en, je vous prie. Le chemin est libre, puisqu'il n'y a plus personne dans la gare. Où faut- U aller?

— Vous n'avez qu'à me suivre, répliqua assez impoliment le contrôleur, qui se décida à abandonner le marchepied où il se tenait en faction depuis le départ de l'autre voyageur.

Lizy, son sac pendu au cou et sa couverture sous le bras, se hÀta de descendre, et vit fort bien les deux agents se placer derrière lui et emboîter le pas, pendant que remployé prenait les devants.

11 aperçut aussi, groupés sur le quai, trois ou quatre messieurs coiffés de casquettes à broderies d'argent qui le regardaient avec une attention et une curiosité très marquées.

— On me prend pour un grand criminel, c'est clair, pensa-tril, et je vais me divertir de la bêtise de tout ce monde-là. Berthe rira bien tantôt quand je lui apprendrai que j'ai failli aller coucher au dépôt de la préfecture.

Le contrôleur s'arrêta devant une porte vitrée au-dessus de laquelle on lisait cette inscription significative : Commissaire de surveillance.

— Entrez I dit-ii sans ajouter : monsieur.

— Bon I dit Paul entre ses dents, on me traite comme

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,^ l an repris de justice. Je donnerais cinq louis pour qu'on

k me mit les menottes. C'est une occasion que je ne re-

i tronyerai jamais. Je verrai du moins quelle tète a ce

i commissaire, puisque décidément je vais m'asseoir sur la

I I sellette des accusés.

I Plus la situation se corsait et plus Lizy la prenait gaie- I ment. 11 se trouva en présence d'un grave personnage, tout de noir vôtu, qui siégeait derrière un bureau suri chargé de papiers, et qui lui désigna du geste une chaise I de paille.

I Lizy ne crut pas devoir pousser la condescendance jusqu'à déférera cette invitation magistrale. 11 resta debout, regardant ce monsieur qui le toisait et qui paraissait assez étonné de l'attitude et de l'apparence de l'inculpé ! qa'on lai amenait et qu'il attendait évidemment, car il ' avait l'air qu'ont les magistrats au moment d'entamer un I interrogatoire : l'œil fixe, le sourcil froncé, la minerogue; ' un air armé en guerre.

\ L'employé s'approcha respectueusement et lui dit, en I baissant la voix, quelques mots que Paul n'entendit pas. Après quoi, il alla rejoindre les deux agents qui se tenaient contre la porte.

— Votre nom ? demanda l'homme noir.

— Mon nom ne fait rien à TaiTaire, répondit Paul de lizy en déposant sur la chaise sa couverture de voyage. On ne me l'a pas demandé quand j'ai pris mon billet à la gare de Lyon. Je ne vois pas pourquoi je le donnerais quand il s'agit de payer le prix de ce billet que j'ai perdu en route.

— Il s'agit d'autre chose, et je vous invite à changer de

ton.

— Commencez par en changer vous-même.

J'ai le ton qui convient à un magistrat et vous ne

prenez pas celui qui convient à un prévenu.

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— Prévenu de quoi ? D'avoir égaré mon ticket? Je ne savais que ce fftt un délit prévu par le code pénal.

Le commissaire se recueillit un instant pour mieux lancer le mot, et dit sévèrement :

— Vous êtes accusé de vol et d'assassinat.

Paul de Lizy partit d'un éclat de rire si franc et si sonore, que le commissaire tressauta sur son Tauteuil.

— Auriez-vous Tintention de simuler la folie? s'écria t-il, tant il était stupéfait de cet intempestif accès de gaieté.

— Pas le moins du monde, répliqua Lizy; et je déclare que, sll y a un fou ici, ce n*est pas moi.

Pour le coup, l'interrogateur perdit patience.

— Je vous avertis, dit-il sèchement, que si vous persistez dans une attitude qui équivaut à un refus de répondre, je vais vous envoyer immédiatement au dépôt de la préfecture de police.

Ce voyage ne souriait nullement à Paul de Lizy, et cette menace le décida à changer de langage. 11 voulait bien s'amuser à prolonger la méprise, à seule fin de se moquer du magistrat fourvoyé, mais il ne tenait pas à passer sous les verrous vingt-quatre heures, et peut-être davantage. 11 aimait bien mieux aller demander à cinq heures une tasse de thé à madame de Marcenac, et il s'apercevait un peu tard qu'il n'en prenait pas le cheminé

— Monsieur, dit-il plus poliment, veuillez considérer que je tombe de mon haut en apprenant qu'à propos d'un billet perdu je suis accusé d'assassinat. Ayez la bonté de préciser cette étrange accusation ; je n'aurai pas de peine à me justifier.

Qui donc ai-je assassiné?

Le ton était redevenu ironique et le commissaire, en* core plus irrité, reprit :

— Vous prétendez que vous arrivez de Lyon?

— Parfaitement et je vous le prouverai, quand voqs voudrez*

— Prouvez-le donc.

— C'est facile. D'abord, si j*aî perdu mon billet, je n'ai pas perdu mon bulletin de bagages. Le voici et vous voyez que ma malle a élé enregistrée, hier soir, à la gare de Perrache.

Le commissaire prit le bulletin, Tezamina avec attention, et dit, après un silence :

— Il faudrait me prouver aussi qu'il vous appartient. Vous n'étiez pas seul dans le coupé où vous voyagiei. La personne qui s'y trouvait avec vous a pu le laisser tomber. Précisément, elle arrivait de Lyon.

En formulant cette nouvelle objection, le magistrat hésita un peu et on voyait bien qu'elle ne lui paraissait pas très sérieuse.

— Et vous croyez que ce monsieur n'aurait p^s réclamé, s'écria Paul. Envoyez donc demander dans la salle d'attente s*il est là. On n'abandonne pas ses colis sans faire au moins une déclaration aux employés. Et je vous réponds que vous ne le trouverez pas.

— Peut-être était-il pressé et aura-t-il pris une voiture sans s'apercevoir que son bulletin lui manquait pour envoyer plus tard retirer ses malles de la consigne.

Ce fut dit sans conviction. Le commissaire ne voulait pas encore revenir sur ce qu'il venait d'avancer un peu trop à la légère^ mais il commençait à s'apercevoir qu'il faisait fausse route.

— Boni s'écria M. de Lizy, j'admets cela. Eh bieni qu'on me coD^uise dans la salle des bagages. Je reconnaîtrai les ro-iens et vous pourrez constater qu'ils portent le même oi^^^^^o que mon bulletin. Bien mieux! i*ai les clefs de t^aa malle, de mon sac de voyage et de mon nécessaire. J'ouvrirai devant vous et j'espère qu'après

28 LE SECmBT DE BERTHE

cette épreuve, vous ne douterez plus de mon innocence... à moins pourtant que vous ne supposiez que j'ai volé les clefs de mon compagnon de roule... et encore, si je les avais volées, je n'aurais pas pu deviner quels sont les trois colis marqués sur le bulletin, ni ce qu'ils contiennent... or, je puis, si vous l'exigez, vous énumérer les objets que vous y trouverez.

Ce langage ferme et net fit une certaine impression sur l'interrogateur qui dit d'un ton moins sec :

— On vérifiera tout à l'heure si vos allégations sont exactes. Maintenant, qui ètes-vous? Si vous n'avez rien à vous reprocher, rien ne vous empêche de me dire votre nom que vous avez refusé de m' apprendre quand je vous l*ai demandé, tout à l'heure.

— Je m'appelle Paul de Lizy... le baron Paul de Lizy, propriétaire, ancien officier, présentement capitaine dans l'armée territoriale. Je demeure place de la Madeleine, 22, au second, sur le devant; je regrette de n'avoir pas mon acte de naissance sur moi, mais je déclare que j'ai trente-cinq ans, depuis trois mots. Et j'ajoute que, si ces indications ne vous suffisent pas, mon valet de chambre les complétera et les confirmera. Il doit m'attendre à la sortie, et il se nomme Antoine. Envoyez-le chercher.

Le commissaire fit un signe à un des deux agents qui sortit aussitôt. Il ne savait plus que croire, cet excellent commissaire. Il n'était môme pas éloigné d'admettre qu'il se trompait, mais les réponses impertinentes de Paul l'indisposaient fort et il ne voulait se rendre qu'à l'évidence.

^- Allons I reprit Lizy, toujours gouailleur, je vois que je devrai ma mise en liberté à l'attestation de mon domestique. Je ne vous en remercie pas moins de vouloir bien l'entendre. Et en attendant qu'il comparaisse, je

LE SECRBT DB BERTHB 29

TOUS serai infiDiment obligé de m'expliqaer de quel assassinat il s'agit. Aurait-on tué quelqu'un dans le train?

— Vous savez bien que non, dit le magistrat, en le regardant fixement.

«^ Je ne sais rien du tout. Je n'ai fait qu'un somme depuis I>ijon. On aurait pu égorger tous les voyageurs des autres compartiments sans que je m'en aperçusse. Et je ne craignais pas qu'on me touchât, car j'avais en poche un excellent revolver.

— Ali ! vous êtes armé?

— Mon Dieu ! oui. C'est une précaution que je prends toujours quand je monte en chemin de fer, et cette fois je n'avais garde d'y manquer, car je suis cousu d'or.

— Cousu d'or! Comment cela? demanda vivement le commissaire.

— Cest-à-dîre de billets de banque. Je les ai gagnés à Monaco.

— Au jeu, alors?

— Oui. C'est invraisemblable, mais je puis vous les montrer. Il est vrai que j'en ai perdu beaucoup d'autres à de précédents voyages.

A ce moment l'agent entra et apprit à son supérieur que personne n'avait répondu au nom d'Antoine, quoiqu'il eût crié, partout : M. le baron de Lizy demande son valet de chambre.

— Parbleu I dit Paul, ne me voyant pas sortir, il aura cru que j'avais manqué le train, et il sera retourné tranquillement à la maison. Voilà vingt minutes que vous nie retenez ici. Ce garçon se sera lassé d'attendre.

L.e conamissaire hocha la tête; fronça le sourcil, et dit sévèrement :

— Voici déjà une de vos allégations qui se trouve être fausse. J'ai tout lieu de penser qu'il en sera de môme des autres, et...

— Assurez-vous-ea donc I interrompit Paul de Lizy, impatienté. La salle des bagages n'est pas loin. Allons-y. Et ensuite, si vous n'êtes pas encore édifié, accompagnez-moi 'jusqu'à mon domicile. Mon portier me reconnaîtra, puisqu'il vous faut des témoignages. Mais, pour Dieu I finissons-en, car il est inouï qu'on se permette de retenir dans ce cabinet un homme honorable, sous prétexte qu'on cherche l'auteur de je ne sais quel assassinat.

— Vos insolences ne m'empêcheront pas de vous interroger.

— Eh I interrogez-moi, tant qu'il vous plaira, mais arrivons au fait. Vous me parlez vaguement d'un crime. Expliquez-vous donc.

Le commissaire prit un temps, comme on dit au théâtre, en parlant d'un acteur qui se prépare à lancer un mot à effet.

— Est-ce que j'ai l'air d'un criminel? reprit Paul sans se souvenir qu'il répétait exactement une question que l'inconnu lui avait posée dans le coupé, dès le début do leur entretien.

— Quand avez-vous vu pour la dernière fois M. Basfroi? lui demanda tout à coup le magistral en le regardant fixement.

— Basfroi? qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce que nous jouons au propos interrompu? Je connais à Paris la rue Basfroi, mais je n'ai jamais entendu parler de M. Basfroi.

— Alors, vous n'êtes jamais allé à Fontainebleau ?

— Si, aux courses, l'été dernier, et j'y ai perdu tous mes paris. J'ai aussi chassé quelquefois dans la forêt dont la cbasse a été louée par un de mes amis. Après?

— Vous n'y êtes pas retourné hier soir?

— Non, puisque j'arrive de Lyon, par l'express. A quoi

LE SECRET DE fiERTHB 31

tend cette question saugrenue? Basfroil... Fontainebleau!... je ne comprends rien à ce que vous me dites.

— Vous allez comprendre. M. Basfroi était un vieillard très riche qui habitait tout près de Fontainebleau une maison isolée.

— Était I vous en parlez au passé... Il est donc mort?

— Il a été étranglé cette nuit, et on a volé dans sa caisse une somme énorme.

— Et vous supposez que c'est moi qui ai fait cela? En vérité, c'est trop absurde.

— L'assassin a été vu, reprit le commissaire sans sourciller. 11 a été vu au moment où il sautait par la fenêtre. On Ta poursuivi, mais on n'a pu le rejoindre. Seulement on a son signalement. On sait que c'est un monsieur.

— Et comme, moi aussi, je suis un monsieur, vous en concluez que je suis le coupable? C'est aller vite en besogne, et vous avez la déduction facile.

— On a la certitude que ce misérable est rentré à Paris par le chemin de fer et qu'il a dû monter dans un train, sans billet.

— La certitude, c'est un peu fort.

— Tout l'indique, et comme le crime a été commis un peu avant minuit, et qu'il n'y a pas eu depuis d'autre train que celui qui vient d'arriver, c'est évidemment celui-là qu'il a pris.

— Mais sacrebleul il ne s'arrête pas à Fontainebleau, ce train; vous vous figurez donc que l'assassin Ta pris en marche ?

— 11 n'est pas monté à Fontainebleau. Il est monté à Melnn. Il a fait quinze kilomètres à pied, à travers champs... en quatre heures.

— J'en suis incapable.

— J'ai été averti à une heure, par dépêche lélégraphi-

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que et à cinq heures, j'étais ici. Mes agents ont reçu l'ordre d'arrêter tout voyageur qui ne serait pas muni d'un billet. Vous êtes le seul qui se soit trouvé dans ce cas.

Vous voilà renseigné. Maintenant, justifiez-vous, si vous pouvez.

Paul de Lizy ne répondit pas. Ce n'était pas la justification qui l'embarrassait, mais il se demandait s'il ne ferait pas bien de dire toute la vérité. Une promesse faite à un scélérat ne lie pas. Seulement, il lui répugnait encore de croire que son compagnon de route fût un scélérat. Les apparences étaient contre lui, mais un homme qui connaissait, même indirectement, madame de Marcenac, ne pouvait pas avoir assassiné pour voler.

— Je m'en tirerai toujours sans le dénoncer, se disait Paul. Je le dénoncerais pourtant, si j'étais sûr que c'est un coquin, mais je puis attendre que j'en sois sûr, et ce commissaire ne m'a pas encore convaincu. Je vais tâcher de tirer de lui des indications plus concluantes.

Le commissaire attendait une réponse, et il se félicitait déjà d'avoir mis le prévenu au pied du mur.

— Que voulez-vous que je vous dise, s'écria Paul de Lizy. Vous me racontez là une histoire qui ressemble à un roman. Je veux bien croire que vous ne l'avez pas inventée. Vous êtes magistrat ; 'vous ne vous permettriez pas de plaisanter, lorsqu'il s'agit d'un crime abominable, et cependant il y a dans votre exposé des choses que je ne m'explique pas. Ainsi, vous affirmez que l'assassin edt monté à Melun. Comment pouvez-vous le savoir ?

— Il ne vous appartient pas de m'interroger et je pourrais me dispenser de vous renseigner sur des faits que vous connaissez mieux que moi, répliqua le commissaire, mais, afin de vous décider à entrer dans la voie des aveux, je veux bien vous apprendre qu'un nouveau

ut SECRET DE BERTHB 33

télégramme, envoyé de Melun après le passage du train, m'avise qu'un homme a escaladé la clôture de la voie, à quelques cenf aines de mètres de la station. Le cantonnier qui Ta vu a perdu beaucoup de temps, et le train était reparti quand il est venu signaler cet incident aux employés de la gare qui, eux, se sont empressés de me faire passer une dépêche.

Vous allez me demander pourquoi ils ont attaché tant d'importance à une infraction qui se produit assez souvent. Sachez que, malgré l'heure à laquelle il a été commis, le crime a mis sur pied toute la ville de Fontainebleau. M. Basfroi y était très connu et il y a eu hier soir une fête cantonale qui a fait veiller une grande partie de la population. Mon collègue de Fontainebleau et le cbef du parquet sont très intelligents et très actifs. Ils n'ont rien négligé, et comme ils ne doutaient pas que l'assassin essayerait de regagner Paris le plus promptement possible, ils ont averti les chefs de toutes les gares intermédiaires, qui ont pris des mesure de surveillance.

Vous avez été plus habile qu'eux, puisque vous les avez déjouées. Mais je vous attendais ici. Vous êtes pris, et au lieu d'essayer une défense impossible, vous feries beaucoup mieux de dire la vérité.

— La vérité I mais je vous l'ai dite I Et il ne tient qu'à TOUS de vous assurer que je suis bien le baron de Lity... Venez chez moi...

— Pardon I interrompit le commissaire, quand vous seriez réellement le baron de Lizy...

— Et que je viens directement de Lyon, après un séjour à Monte-Carlo. Les gens du Grand-Hôtel où j'ai logé à Jjyon témoigneront que j'en suis parti, hier soir, à sept heures dix et puisque me voici, je n'ai pas pu, à minuit, moins un quart, étrangler un vieillard à Fontainebleau.

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Il y â aussi mes bagages qui sont là pour prouver ce que j'affirme.

Mais je ne prétends pas que vous me relâchiez avant que vous soyez complètement éclairé sur mon compte. Vous pourriez vous contenter d*examiner ma personne. Je n'ai ni un accroc à mes vêtements, ni une tache de boue sur mes bottines. Donc, je n'ai pas escaladé une fenêtre ou forcé une porte, ni marché à travers champs pendant des heures. N'importe I ne vous contentez pas de ces indices qui suffisent pourtant à démontrer mon innocence... mais laissez-moi ouvrir mes malles et après, monter en fiacre avec vous et vous emmener place de la Madeleine oîi je demeure.

Le commissaire se taisait, mais il paraissait ébranlé dans ses convictions, et Paul, profitant de TefFet que produisaient ses arguments, ajouta pour conclure :

— Et comme je ne veux pas léser la compagnie de Lyon- Méditerranée, permettez-moi d'abord de rembourser le prix de mon billet. Je l'ai perdu ; tant pis pour moi ; il est juste que je le paye... et je m'attendais si bien à le payer que j'ai préparé mon argent.

Paul finissait par une maladresse. Le commissaire jugea que c'était trop de précaution et que ce voyageur n'avait pas, sans motif, mis de côté la petite somme qu'il cherchait dans la poche de son gilet, et qu'il en tira pour la déposer sur le bureau.

Elle était représentée par un louis et un billet de cin> quante francs que le défiant magistrat se mit à examiner de près.

Il déplia le billet et aussitôt ses yeux brillèrent ; on eût dit qu'il venait de faire une trouvaille.

— C'est bien lecompte, je crois, dit Paul. Soixante-dix francs, y compris le supplément pour le coupé. Il me semble même que j*ai payé à Lyon quelques centimes de moins.

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— AI*expliquerez-vou3 pourquoi ce billet de banque est taché de sang, lui demanda brusquement le commissaire,

— Taché de sangl... vous rêvez, mon cher monsieur.

— Je vous dis ce qui est. Voyez plutôt, dit le magistrat en déployant sous les yeux du baron deLizy le billet de cinquante francs que, dans le monde galant, on appelle volontiers : un petit ovale, par comparaison avec le grand ovale qui est le billet de cinq cents francs, beaucoup plus apprécié par ces dames.

Ce chiffon de papier soyeux était couvert de larges taches rougeSy qui semblaient encore fraîches.

— Je crois môme, reprit le commissaire, qu'il porte Tempreinte de deux doigts ensanglantés. Et il est tellement froissé qu'on a dû le prendre à poignée, avec beaucoup d'autres, dans un tas,

Paul ne pouvait nier Tévidence, et il songeait d'autant moins à la nier qu'il était absolument du môme avis que le policier qui Tinterrogeait. Ce billet suait l'assassinat suivi de vol, et Paul se rappelait que la poche de son compagnon de route contenait des liasses de billets, tout aussi froissés que celui-là et probablement tout aussi mal acquis. Il avait bien Tair d'avoir été pris à la foire d'empoigne, comme on disait autrefois dans le mauvais monde. Et Lizy, qui avait du bon sens, ne doutait presque plus que Tauteur de ce crime de Fontainebleau qui semblait destiné à prendre place dans les annales judiciaires, eût voyagé dans le même coupé que lui, depuis Melnn jusqu'à Paris.

Il avait cra bêtement aux mensonges que lui racontait cet individu, et, déplus, il avait à se reprocher de lui être venu en aide. Sans la faiblesse compatissante du sceptique baron deLizy, ce brigand n'aurait pas échappé aux agents qui le guettaient.

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Et le baron méritait bien tous les désagréments qu'il éprouvait. Il payait pour ce drôle, après Tavoir tiré d'affaire; c'était justice.

11 le sentait bien, mais beaucoup trop tard. Il ne s'agissait plus que de décider s'il devait attendre silencieusement que la lumière se fît dans l'esprit du magistrat, ou si l'heure était venue de dénoncer le sinistre farceur qui se posait en amant surpris par un mari et qui n'était qu'un assassin vulgaire.

Ge dernier parti était assurément le plus sage qu'il pût prendre, mais il fallait se démentir et avouer une complicité compromettante. 11 y avait de quoi hésiter.

— Ehl bien, reprit ironiquement le commissaire, comment expliquez-vous les marques rouges? Avez-vous beaucoup de billets maculés de sang comme celui-là,

— Ceux que j'ai serrés dans ce petit sac sont intacts, dit Paul ; la ferme des jeux de Monaco paye en billets neufs. Je puis vous les montrer et vous montrer en môme temps une traite sur Paris, une traite de trois cent mille francs qu'un banquier de Nice m'a délivrée avant-hier. Vous ne prétendrez pas que je l'ai prise à Fontainebleau dans le coffre -fort de votre monsieur Basfroi.

Tout en parlant ainsi, le baron de Lizy ouvrait, avec une toute petite clé attachée à sa chaîne de montre, la sacoche pendue à son cou, prenait la lettre de change et la remettait au commissaire qui se mit à l'examiner minutieusement.

Elle présentait de tels caractères d'authenticité qu'on ne pouvait pas s'y méprendre, et il devenait difficile de persister à accuser un homme qui portait sur lui une fortune d'avoir commis pour l'augmenter un crime épouvantable.

Le visage sévère du magistrat changea d'expression.

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LE S£CRBT DE BERTHB 97

— C'est par là que tous auriez dû commencer, murmura-t-il.

— Je n'y ai pas pensé, répondit Paul. Je m'attendais si peu à être traité comme un scélérat, et tous m'avez tellement pressé de questions, que je suis resté tout ahuri. Que voulez-vous I le manque d'habitude 1 Si j'avais été coupable, je me serais beaucoup mieux défendu.., tandis que jusqu'à présent, je n'ai fait que patauger. Toilà ce que c'est que d'être innocent.

Paul avait sans le savoir, touché la corde sensible du coniinissaire qui avait la prétention de posséder à fond la philosophie de son métier.

— Votre théorie est juste, dit ce brave policier en hochant la tête d'un air entendu. Les criminels de profession et même quelquefois les criminels qui débutent ont toujours à leur service un arsenal d'explications justificatives...

— Je vous en ai fourni quelques-unes, mais vous ne les ayez pas trouvées bonnes. J'avais oublié la preuve la plus probante. Maintenant que vous l'avez entre les mains, vous ne me soupçonnez plus et vous me permettrez, je l'espère, de prendre congé de vous sans plus tarder.

Sur cette conclusion, Lizy se disposait à enlever sa couverture de voyage, qu'il avait déposée, en entrant, sur la chaise où il aurait dû s'asseoir, mais le commissaire reprit:

— Pardon, monsieur. Nous n'avons pas fini. Je puis m'être trompé. Mais mon devoir m'oblige à vérifier les allégations que vous avez produites. J'y manquerais, si je TOUS en croyais sur parole.

— Très bien. Vous voulez vous assurer que les bagages portés sur le bulletin que je vous ai remis sont bien à moi. Eh bien, allons les reconnaUre. Et quand ce sera

38 LB 6BGEBT DB BBRTHB

fiai) VOUS m'autoriserez, je suppose, & les faire charger sur un fiacre qui me conduira à mon domicile. Je ae Y0U6 eaehe pas qu'après dis heures de chemin de fer et uae séance comme eeUe que je vleos de subir» j*ai hàto deoieniposen

«» le Conçois Cela, mais je ne puis pas prendre eur moi de tous laisser parlir seul.

>->« Vous m'accompagnerez, je le veux bien* Voua yi* siterez môme mon appariement, après avoir yisiié ûBMi malles, et quand vous vous serez assuré que je suis le baron Paul de Lizyi».

— Il faudra encore que j'en réfère à mes chefs% U nû m'appartient pas de décider sur votre cas. Du reate, ce ne sera pas long... un voyage au palais de justice» »« le Chef du parquet y viendra dans la matinée, et nous pour* rons l'attendre à la préfecture de police... on mandera le cantonnier qui a vu l'assassin enjamber la clôture ai tes gens qui l'ont poursuivi dans les rues de Fontaineblteau... il faut bien qu'on les confronte avec vousi»* ils arrivwroai eeftainement dans l'après-midi et s'ils ne vous recon* naissent pas...

•«^ Merci 1 s'écria Paul à bout de patience, Qa durerait jusqu'à demain. J'aime mieux vous dire tout de suite où est l'homme qui vous cherchez»

•^ Vous avouez donc que vous le connaisses 1 s'écria le commissaire.

— De vue, oui, répondit Paul de Lizy, et encore je œ répondrais pas de le reconnaître^ attendu qu'il ]^riait imè fiittsse barbe el des lunettes bleues. Mais je puis vous dire comment il est MU

C'est un grand gaillard qui a de très bonnes fa^ns^ ma foi i et qui ptMrte une redingote noire, un paaiAlon de couleur foMée et un chapeau haute tertM, un p^u bossue, mais tout neuf.

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LS OOUT DB BBRTH8 30

— Ge signalement est bien celui de l'assassin. A?ait-ii an pardessus ?

— Je ne crois pas.

— C'est cela. U a jeté le sien pour courir plus vite, et les gens qui le poursuivaient ont ramassé le vêtement sur la roate de Melun^ à cinq cents mètres de Fontainebleau*

— Voilà un paletot qui aidera à le retrouver. La dou* blure do collet doit porter le nom du tailleur citez lequel il BB fournit.

— Noos a'en sommes pas là. Commencée donc par me dire oii tous l'apex rencontré.

^- En cheoain de fer.

— Vous moquez-vous de moi?

— Pas le moins du monde. Je vous répète que ee monsieur était dans le train qui vient d'arriver et qu'il doit être an sûreté» àTheure qu'il est, car on Ta laissé partir, pendant qu'on m'arrètaiti et il n'a pas perdu de temps peur Ûler.

— Qu'en savez-vous ? U était donc dans le même compartiment que vous?

— Parfaitement. Demandez à cet intelUgeat oontrôleur qui m'a amené ici, sous prétexte que je n'étais pas en règle. U a été peu poli avec moi» mais il a été très poli avec l'autre.

— - U jr avait dans le coupé un vojrageor, babillé comme le dit monsteur, répliqua l'employé, que le comoiissaîr^ d'uM signe de tète, avait invité i parler. Mais ce voyas^Qf était muai d'ua billet délivré à la gare Hé Lgroa-Perrache*

-^ lie oiMB, peririeu 1 s'éena PauL

— Oettmeni ' vous pfétendes qu'il vous l'a volé t C'est liD^oasiUa» Veas TeQs en seriez aperçu et tous aarisi réclamé.

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40 LE SEGRBT DE BERTHB

— J'aurais pu ne m'en apercevoir qu'après son départ, car il s'est empressé de décamper pendant que je parlementais avec Fhomme du contrôle. Mais mon compagnon de route ne m'a pas volé mon ticket. Je le lui ai donné, de mon plein gré... ou plutôt, je le lui ai cédé, car il m'en a remboursé le prix, séance tenante.

— Alors, vous êtes son complice.

-« Jamais de la vie. Et je vous prie de croire que si je m'étais douté qu'il venait d'assassiner quelqu'un, non seulement je n'aurais pas eu pour lui une complaisance que je regrette maintenant, mais en arrivant à Paris, je l'aurais fait arrêter. S'il l'avait fallu, je l'aurais arrêté moi-même. Mais je le prenais pour un amant pour^ chassé par un mari.

— Sur quoi vous fondiez-vous pour croire cela ?

— Il faut d'abord que vous sachiez que j'ai débuté par le menacer de lui brûler la cervelle. 11 est entré dans mon compartiment au moment où le train venait de se remettre en marche, après un arrêt de quelques minutes à Melun.

— Il s'était caché sur la voie... Je ne m'étais pas trompé, dit le commissaire, tout heureux de constater que sa perspicacité n'était pas toujours en défaut.

— 11 n'y a eu qu'erreur dans la personne, reprit en souriant Paul de Lizy. Vous aviez deviné tout le reste et les rapports que vous avez reçus étaient exacts. Cet individu m'a raconté lui-même qu'il avait franchi la clôture à peu de distance de la gare, et qu'il s'était couché à plat ventre sur le ballast^ jusqu'à l'arrivée du train, puis sur le marchepied. Il a choisi le coupé où je me trouvais, parce qu'il pensait n'y trouver personne, et quand je lui ai présenté le canon de mon revolver, il a protesté qu'il n'avait pas de mauvaises intentions.

«— "Et VOUE Tavez cru sur parole I — Pas précisément. U ne me faisait pas peur et j'avais de quoi le t^nir en respect, puisque j'étais armé. Mais je l*ai interrogé... je Tai sommé de m'ezpliquer pour quelle raison il prenait d'assaut Texpress. Alors, il m'a exposé son cas. Il venait d*ôtre surpris par un mari dont la femme liabite un château dans les environs de Melun ; il n'avait eu qne le temps de sauter par la fenêtre et de s'enfuir 2t toutes jambes. U s'était blessé à la main en tombant sur une haie d'épines, et, comme on le connaît dans la ville et à la gare de Melun, il avait imaginé de recourir au dangereux moyen qu'il a employé pour rentrer à Paris incognito.

Mais ce récit était absurde et inadmissible I

Pourquoi ? A sa place, j'en aurais fait autant pour

éviter de compromettre une femme. J'étais d'ailleurs à cent lieues de me douter qu'on venait d'assassiner quelqu'un, et cet bomme n'avait pas du tout l'air d'ôtre un assassin. Même, à présent que je suis mieux renseigné, ie persiste à affirmer qu'il est du monde. Il a le ton et il parle la langue de la bonne compagnie. Je ne suis pas commissaire et je n'ai pas le don de seconde vue. Je m'y suis laissé prendre, et bien d'autres y auraient été pris comme moi.

Mais... le billet? Rien ne vous obligeait à lui donner

le vôtre.

. Assurément, non, et je n'y pensais guère, lorsqu'il

jn*a déclaré qu'il allait sauter du train avant d'arriver à Paris, au risque de se casser bras et jambes. U prétendait que le mari était un personnage assez influent pour faire jouer, au milieu de la nuit, le télégraphe de la lisne de Lyon, et obtenir qu'on mit la police sur pied, à seule fin d'arrêter l'amant de sa femme, au débarcadère. Cela m'a bien semblé un peu extraordinaire, mais je n'ai

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42 liB SB€RBT DB BBRTHB

pas pris la peine d'y réfléchir beaucoup et, en ma qualité de garçon, Je ne suis pas du parti des maris. Je ne voulais pas que Tamant se rompit le cou pour Tamoup de sa belle* C'est alors que Tidée m*est venue de lu} céder mon billet. Il a fait des difficultés pour accepter, mais, finale* ment, il s'est laissé faire et... vous savez le reste.

— Ah I monsieur, s'écria le commissaire, si vous dites la vérité, votre imprudence passe les bornes et vous êtes bien coupable I

— J'ai eu tort, je Tavoue, dit tranquillement Lizy, mais Je ne suis pas le seul. Gomment I vous êtes averti que l'assassin va arriver à cinq heures vingt, par Texpress, où il est monté en fraude, et pour le pincer, vous n'imaginez rien de mieux que de donner Tordre d'arrêter le voyageur qui ne pourra pas présenter son billet... mais, il arrive tous les jours qu'on perd un billet de place... et vous confiez l'exécution de cet ordre à un contrôleur qui s'en tient exclusivement à sa consigne I

— Je ne vois pas ce que j'aurais pu faire de plus, dit l'employé avecbqmeur. D'abord, je ne suis pas agent de la sûreté, moi.

— Je m'en suis bien aperçu, riposta Paul de Lizy. Un homme du métier aurait dévisagé les voyageurs, et il aurait remar(|ué certainement que mon compagnon du coupé cachait sa figure avec ses mains en feignant d'allumer un cigare. Et en examinant cet individu avec attention, il se serait aperçu qu'il portait une fausse barbe et que son lorgnon à verres bleus ne lui servait pas à y voJr plus clair. II m'aurait mené tout de même devant son chef, mais il y aurait mené aussi l'autre. Et en apprenant qu'on cherchait un grand criminel, je ne me serais pas fait prier pour raconter l'histoire du billet. M. le commissaire n'en serait pas où il en est. Il tiendrait le coupable, et Dieu sait maintenant si on le rattrapera jamais, car...

l-« mm» DM BSRTHB 48

— Von» m'avei dit tout à llieare que vont a)liei n'apprendre ce qo'il est devenu, interrompit le commisfaire.

— C'était une façon de parler. J'entendais par là qu'il ne ponyait être qu'à Paris, puisque je Tenais de voyager awe lai. Mais ¥001 pensez bien qu'il s'est gardé 4e me tflre ofi 11 allait.

— Voos avez causé longuement avec lui, et vous aves pn tirer de sa conversation quelques indices?

— Aucun, Je raffirrae. 11 ne m'a pas dit son nom et je ne le lai ai pas demandé. Je lui ai donné le mien, et tl m'a déclaré qu'on de ses amis Tavait déjà prononcé devant lui. Cela semblerait prouver qu'il n*est pas étranger au monde que je vols ; mais c'est là une indicatioa bien vague.

— D'ailleurs, il a peut-être menti.

— Je ne crois pas, murmura Paul qui aurait pu en dire davantage, mais qui ne tenait pas à citer madame de tfarcenaCy chez laquelle cet ami d*un coauin prétendait avoir ses entrées.

Mais il n'est pas impossible que je le rencontre et même que je la reconnaisse, en dépit du déguisement qu'il portait quand nous avons voyagé ensemble. Si cette chance m'arrivait, je vous promets que je ne le lâcherais ^.

La conviction du commissaire était formée.

— Voici votre traite, monsieur, dit-il. Je ne vous rends pas le billet de cinquante francs. C'est une pièce à conviction. Mais je suis prêt à vous reconduire chez vous, après avoir vérifié vos bagages.

Paul de Uzy ne demandait pas autre chose et il ne fit aucune objection, quoiqu'il comprit bien que le magistrat gardait an reste de défiance.

II remit sa traite dans son sac et suivit le commissaire dans la salle des bagages. Il ouvrit ses malles et il n'eut pas de peine à prouver qu'elles lui appartenaient, car ou y trouva un paquet de lettres à lui adressées, hôtel de Paris, à Monte-Carlo.

Pour compléter la démonstration de son innocence, ii ne lui restait qu'à se transporter, avec l'homme qui en avait douté, place de la Madeleine, où il habitait une maison des plus respectables.

Il monta dans un fiacre oîi le commissaire prit place à côté de lui, pendant qu'un des agents se postait sur le siège, et l'entretien ne languit pas pendant le trajet. Paul de Lizy n'avait pas de rancune et il était très satisfait de voir la fin d'une déplaisante situation. Aussi se montra-t-il aimable, et il parla de ses aventures de voyage avec tant de liberté d'esprit que les derniers soupçons du délégué de la préfecture de police se dissipèrent.

Il ne fut pas peu surpris de trouver dans la loge du portier son valet de chambre qui était allé à la gare et qui venait de rentrer. Mais il fut encore bien plus étonné lorsque son concierge lui remit une carte de visite qu*un monsieur avait apportée une heure auparavant.

Sur cette carte, on avait gratté avec un canif le nom et TadressOy mais on avait écrit au crayon : « Merci. Comptez mr ma reconnaissance. Si jamais vous avez besoin de moif je le saurai et vous me trouverez. »

C'était à n'y pas croire. L'avis ne pouvait venir que du voyageur du coupé. Le portier qui l'avait vu, fit de sa personne une description qui ne laissait aucun doute, et il ajouta que ce monsieur, qui l'avait réveillé à grands coups de sonnette, paraissait très agité et surtout très pressé.

Paul s'empressa de remettre cette nouvelle pièce à convictîoo aa commissaire qui, complètement édifié, jo£^ea superflu de visiter Tappartement.

Et Paul, après tant de péripéties, put enfin se mettre au lit, mais il ne dormit guère.

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Berthe de Marcenac que Paul de Lizy songeait à épouser était la fille d'un marchand qui avait fait fortune en Tendant du drap, rue des Bourdonnais, et qui avait toute sa vie cherché à s'élever au-dessus de sa condition.

C'est un travers, mais on n'est pas parfait, et la vanité était le péché mignon du père Plantier.

Après avoir brigué les suffrages de ses concitoyens qui s'étaient refusés à l'élire député, il s'était présenté trois fois au conseil municipal, et trois fois, il avait échoué. Puis, dégoûté par tant d'insuccès des ambitions politiques, il avait rôvé d'allier sa roture à l'aristocratie, en marianl Berthe au représentant d'une noble race.

La prétention n'avait rien d'exorbitant, car Berthe était jolie comme on ne l'est pas, intelligente et parfaitement élevée, sans compter qu'il lui donnait cinq cent mille francs de dot, et qu'elle devait, à sa mort, hériter de plus d'un million.

Aussi ce bourgeois enrichi n'eut-il pas de peine à rencontrer un gentilhomme périgourdin tout disposé à déroger, pour réparer les brèches que le jeu, les demoiselles à la mode et de fausses spéculations de toutes sortes avaient faites à son patrimoine, des brèches si larges qu'elles équivalaient à une destruction complète.

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VB SBCRET DA BBRTHE 47

A quarante ans, le comte Adbémar de Ifarcenao avait encore toat ce qu'il faut pour plaire à une jeune fllle récemment sortie du pensionnat oii son père, veuf depuis longtemps, Pavait laissée jusqu'à ta majorité.

Berthe s'ennuyait fort dans la maison paternelle, et ne connaissait rien de la vie; elle ne 8*était pas fait prier pour épouser un quadragénaire aimable, qui portait allègrement son igé et paraissait très ^pris d'elle. H ne lui déplaisait pas et elle n'était pas fâchéîe non plus de devenir comtesse etd'entrerdeplain-pied dans un monde dont les portes étaient fermées à la fllle de M. Plantier, notable comnaerçant.

Elle y avait fait fort bonne figure et son mari s'était montré fort empressé pendant la première année de leur union. Il vivait même en excellents termes avec le père Plantier qui vantait ses mérites et parlait de lui à tout propos pour avoir l'occasion de dire : le comte de Marcenac, mon gendre!...

Malheureusement, le comte était d*une province où on mène Ve:xistence à grandes guides et d'une famille oh, depuis des siècles, il était de tradition de jeter l'argent fpar les fenêtres. De père en flis, les Marcenao s'étaient rainés et avaient ruiné les autres.

Le bel Adbémar ne faillit point au sang de ses ancêtrei . Après la trêve de la lune de miel, il reprit ses anciennes habitudes : il se remit à jouer au cercle, à parier aux courses et à entretenir des équipages de chasse dans ses terres fraîchement dégrevées d'hypothèques. Bncore s'il n'avait entretenu que des chevaux et des chiens I

Une pouvait pas manger le capital de sa femme, mariée sous le régime dotal ; mais il épargnait si peu le revenu que bientôt le ménage s'endetta et qu'il fallut recourir à la caisse du beau-père, qui commença par gronder et qui finit par mourir de chagrin.

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Berthe, orpheliae, privée de son défenseur nalurel, passa par de dures épreuves, et comme elle n'avait pas toujours le courage de refuser sa signature à M. de Marcenac qui continuait d'emprunter à tort et à travers, elle courait grand risque de se trouver un jour sur la paille, lorsque, sept mois après la mort de son père, un accident la fit veuve.

A la suite d'une querelle dont elle ne sut jamais la cause, que le public ne connut pas davantage, son mari fat tué en duel par un Russe. *

Il ne lui laissait pas d'enfants, et elle restait seule au monde, à la tète d'une superbe fortune que le prodigue Adhémar n'avait pas eu le temps d'entamer sérieusement.

Elle avait alors vingt-quatre ans. Elle était plus jolie que jamais, quoiqu'elle eût déjà beaucoup souflfert, et elle possédait une réputation de vertu qu'elle méritait bien, car en dépit des écarts de son mari, sa conduite était restée irréprochable.

On la citait comme une martyre et comme une sainte et on avait raison.

Pour cet homme qu'elle n'aimait plus depuis qu'elle savait ce qu*il valait, elle avait eu des trésors d'indulgence.

On racontait qu'il ne lui cachait pas ses fredaines et qu'elle poussait la bonté, ou la faiblesse, jusqu*à venir en aide à de pauvres créatures qu'il avait abandonnées et à des bâtards qu'il avait eus dans sa jeunesse ; mais les gens sensés ne croyaient guère à un tel excès de dévouement et d'abnégation.

Quoi qu'il en fût, la comtesse Bertbe avait gagné les sympathies d'un monde où généralement la bienveillance n'est pas à l'ordre du jour. Dans les salons où elle était reçue du vivant de son mari, on la choyait comme par le passé. Elle y avait droit de cité et elle s'y plaisait fort, ce qui ne l'empêchait pas de faire bon accueil à d'anciens

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amis de son père, braves négociants dont les manières laissaient fort é, désirer.

En même temps, elle avait en le talent de se créer un entourage à son goût. Parmi les relations que lui avait procarées le comte de Marcenac, elle avait fait un choix. Il n'en fallait pas davantage pour former le noyau d'une société agréable; mais elle ne s'en était pas tenue là. Elle avait étendu peu à peu le cercle de ses connaissances, et, comme elle excluait impitoyablement les ennuyeux des deux sexes, sa maison était de celles où se plaisaient les hommes d*esprit.

Il y venait des financiers aimables, dos artistes bien élevés, des seigneurs sans morgue, des savants sans pédanterie et môme des députés pas trop ennuyeux.

Elle voyait peu de femmes et elle avait su éviter le grand écueil. A Paris, il y a des soirées de jeu, des soirées musicales, des soirées littéraires, des soirées politiques. Chez la comtesse de Marcenac, aucune coterie ne dominait. Poor y être admis, il suffisait d'y apporter un contingent de gaieté, pas de prétentions, et les façons de la bonne compagnie, faute desquelles un salon se déclasse très vite.

Elle ne donnait pas non plus dans le travers de certaines maîtresses de maison qui se posent en protectrices des célébrités naissantes. On ne faisait pas de lectures chez elle* et on n'y lançait pas des poètes inconnus ou incompris. Elle voulait qu'on s'y amusâtet qu'on l'amusât.

Ces allures indépendantes n'étaient pas sans avoir provoqué des critiques. Certaines femmes qu'elle ne recevait pas allaient disant partout qu'elle en prenait trop à son aise, et qu'une jeune veuve ferait beaucoup mieux de se remarier que de prolonger outre mesure Tusage de la liberté que lui laissait son veuvage. Quelques-unes même ne se gênaient pas pour insinuer que, si elle

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50 LE SBORBT DE BBRTHE

tenait tant à cette liberté, c'est qu'elle s'accommodait d'une liaison irrégulière dont les chaînes lui semblaient moins lourdes à porter que les chaînes légales du mariage.

Mais on ne précisait pas, et pour cause, car elle vivait au grand jour, et elle ne donnait aucune prise à la inédisance.

£!1|q admettait; sqr un pied d'intimité ]e baron de lizy, qqi |m faisait la cpur, mais elle ne s'en cachait pas et op savait que cette cour était pour le bon motif.

Paul lui ?ivai^ été présenté autrefois par son mari. il{m leun premières relatiops étaient restées dau^ 1^ limites de la politesse moP^laine. Paul goûtait médiocremeut le hél Adbémar, désapprouvait ^es débordements et ^e contentait de plaindre sa femme, sans essayer de la cop^oler.

Plus tard, après la fin tragique de cet époux infidMe, il l'avait revu^f assez rarement d'abord, puis un peu plui souvent et enfln il en était arrivé ^ la yoir ^ peu près tous les jours, sans se décider toutefois k le poser en prétendant à sa main. Il la trouvait trop riche« M puis le souvenir du mari le gApait uu peu« Il Tevait trop eonnn.

Mais il était temps de prendre un parti. Il rapportait de Monaco quatre cent mille francs qui, ajoutés à ce qu*il possédait déjà, lui constituaient une fortune à peu près égale à celle de Berthe de Marcenac. Il n'avait donc plus de prétexte pour différer de se déclarer. Cependant il hésitait encore, et ses hésitations avaient beaucoup con^ tribué à l'empêcher de dormir après sa bizarre aventure en chemin de fer.

|l s'était couché à sept heures du matin et il se leva vers midi, incomplètement délassé des fatigues du

XB SRCRET DB 6ERTHE 51

voyage et la tôte encore pleine des sonTeniraj qne lui avaient laissés tant d*ineidents étranges.

Antoine, son vieax yalet de chambre, lui apprit qne depuis son retoor, il n'était venu ni lettres, nivisitenrs, et Panl en oenclutqae TaiTtire itait terminée tn ce qni le concernait.

L.e commissaire ayant reconnu son erreur, leparqnet avait sans doute renoncé à mettre en eause un homme bonorable qui ne pouvait pas renseigner la justioe plus qu'il ne Tavait fait, puisqu'il anit dit tout ce qu'il sa? ait. Lie senl désagrément dont le baron lût menacé, e^était d'être appelé en témoignage, au cas oil on arrêterait l'assassin, et ce cas paraissait bien improbable, puisque personne que lui n'arait vu cet énigmatique individu qui s'en allait en redingote noire et en chapeau haqte forme, conimettre un crime atroce à quinze lieues de Paris,

Paul en était presque 4 douter qu'il Teitt oonomif. Les apparences sont quelquefois trompeuses et une taclie de sang sur un billet de banque n'est pas toujoun nne preuve concluante. Ce sang pouvait 6tre celui du voyageur qui s'était blessé h la main en sautant par la fsnêtre de sa belle et non pas le sang du malbeureuip vieillard assassiné à Fontainebleau ; d'autant qu'au dira fltt comtnî^^*^*'"® lui-môme, ce vieillard avait été étranglé ^^Don pas égorgé ni poignardé.

D^ailleurs, pensait Paul de Lizy en furpaptiop pi-

gare, Hpr^s avoir ^éjpuné, un assassin se sprait bien gardé d'apporter cliez moi sa c^rlp de visije. U a effacé, c*e^% vrai, son nom pt spn adresse; mais il a laissé deu^ lignes de soq éppiture pour me remercier ç|p mP* bonç offices- C^ procédé d'homme du monde n'est pointa rasage d^ m^ï^sieurs les criminels ; ces gens-^à n'aiment pM j^ lai^S^ï* des traces ^^\ peuvent aider la police à les patron ver-.

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Paal Tavait apprise par cœur cette inscription que le commissaire avait confisquée, et il se disait :

— Que diable signifient ces mots : « Si jamais vous avez besoin de moi, je le saurai. »

Comment le saura-t-il!...*!! connaît donc quelqu'un qui me connaît ? Il ne mentait donc pas, quand il m'a dit en chemin de fer qu'un de ses amis me rencontrait souvent chez madame de Marcenac ? Et il compte que cet ami le tiendra au courant de mes faits et gestes. C'est singulier, et il faudra que je m'informe auprès de la comtesse. La liste des personnes qu'elle reçoit habituellement n'est pas très longue, et elle ne refusera pas de la passer en revue avec moi, lorsque je lui aurai raconté mon aventure. A nous deux, nous finirons peut-être par deviner qui ce peut être.

Ces réflexions et d'autres qui avaient trait à sa situation personnelle vis-à-vis delà belle veuve, l'occupèrent jusqu'à trois heures. Il se mit alors à faire sa toilette et il y procéda avec un soin tout particulier. Cette importante occupation lui prit une heure et demie, et quand elle fut terminée, il sortit pour aller faire sa visite à Berthe de Marcenac qu'on trouvait toujours chez elle de cinq à sept.

La comtesse était presque sa voisine. Elle habitait avenue Gabriel, à quelques centaines de mètres de la place de la Madeleine.

La mode est aux hôtels. Les habitudes anglaises se sont implantées en France et la manie du chez soi a gagné les Parisiens et surtout les Parisiennes. La sélection du domicile est passée dans nos mœurs.

Les riches bourgeois qui se contentaient, il y a vingt ans, d'un bel appartement au premier étage dans un quartier central, se croient obligés maintenant d'aller

LE SBCRBT DE BRRTHB 53

demeurer, loin de la Bourse et de la Banque, dans nn immeuble à eox. Beaucoup s'y ennuient, mais ils se consolent en disant fièrement : mon hôtel.

Les peintres ont donné le branle. Ceux-là du moins ayaient une raison pour s'établir dans des régions excentriques. Ils ont besoin de lumière, et au cœur de la ville, le jour et Tespace manquent. Et puis un artiste propriétaire est nécessairement un artiste arrivé et il fait payer sa peinture en conséquence.

Lies demi-mondaines ont suivi cet exemple. Pour elles le petit bétel* c'est la consécration du succès, le signe visible du grade conquis dans l'armée de la galanterie. Et, à l^itnitation de cette courtisane de l'antiquité qui éleva one pyramide avec l'argent que lui donnaient ses amants, les belles petites construisent des édifices moins durables, mais plus utiles.

Paris leur doit des rues nouvelles. Ces tendresses à la mode ont hérissé de bâtisses les plaines nues qui s'étendaient naguère au nord-ouest de Paris. Elles donnent des fêtes dans des parages oti, sous le règne de Louis- Philippe» on chassait le lapin.

11 arrive assez souvent qu'elles n'en sont pas plus riches, que la vogue les abandonne, et qu'après des hauts et des bas, leurs passagères prospérités aboutissent à la saisie immobilière.

Et, par un juste retour des choses d'ici-bas, il arrive aussi parfois que l'hétel, vendu à la criée, passe en des mains plus pures.

Ainsi était-il advenu de celui qu'une demoiselle, protégée par une altesse étrangère, avait, non pas bâti, mais acheté vers la fin du dernier Empire. En ce tempslà, elle roulait sur l'or, et au lieu d'aller planter sa tente sur les hauteurs de Yilliers ou dans le désert de Leva-

B4 Lfl ilORBT ra BBRTHE

lois, elle s*ètait fait offKr par son prinee ub Miel siiiié dans le pins bean quartier de Paris, entre les Ghanps* Elysées et le faubourg Saint-Honoré.

Mais, la guerre étant survenue, Taltesse dut quitter la France, et la demoiselle, qui ne tenait pas à rester Inactive dans une capitale bloquée, s'enfuit h Saint- Péte;*sbourg et s'y établit. Elle y avait des amis, mais on ne déplace pas impunément le siège d'une industrie qui prospère. La clientèle russe ne vint pas, et après cinq ou six campagnes malheureuses, la belle* petite se vit forcée d'abandonner ses propriétés foncières à ses créanciers qui s'empressèrent de les mettre en vente.

C'était justement répoque où venait de se conclure le mariage de Berthe avec le comte de Marcenac. Le père Plantier acheta l'hôtel et l'offrit à sa fille comme cadeau de noces.

11 eut tort de loger son gendre si près de deux ou trois cercles oii on joue gros jeu, mais il fit, commercialement parlant, une excellente affaire car il pava tout au plus la moitié de ce qu'elles valaient, la maison et ses dépendances qui comprenaient un beau jardin planté de vieux arbres et séparé par une grille de l'avenue flabriel.

L'ancien marchand de drap poussa même la générosité jusqu'à meubler l'hôtel avec un luxe de mauvais goût qui ne plaisait guère à sa fille, et qu'elle se garda bien de conserver, lorsqu'elle fut maîtresse de ses actions.

Paul de Lizy avait hâte de la revoir, après une absence assez longue, la plus longue qu'il eût encore faite depuis c|u'il s'occupait sérieusement de la comtesse. Mais il était en avance et il faisait un temps superbe, quoiqu'on fût

U ffiMSm DB BBBTRB 55

à peine an mois de mars : nne dé ces Journées printiH nières qui décident les Parisiens à sortir. Paol alla donc à pied, heureux de flâner par les rnes élégantes et de regarder passer les équipages qui s'en allaient au Bols.

Ses inquiétudes s'étaient déjà dissipées, et après les tribulations de la matinée, Il lui restait le solide contentement d'avoir gagné une somme qui augmentait sa toi»tune de près d'un tiers. Il se sentait disposé à roîr tout en beau, et il n'aurait pas été fâché de rencontrer un ami pour lui faire partager sa joie.

Ventrée officielle de l'hôtel de madame de Marcenac était dans le faubourg Saint-Honoré, mais les intimes pouvaient aussi passer par le jardin, et, pour jouir plas longtemps du plaisir de la promenade, Paul de Lizy prit le cliemin des écoliers, c'est-à-dire qu'il traversa obliquement la place de la Concorde, et qu'il s'engagea dai^s l'allée qui horde à droite la grande avenqe des Champs-Elysées.

Qette allée regorgeait de monde, et Paul n'y avait pas fait cent pas qu'il avait déjà salué au pasçage dii; personnes de connaissance.

]l est mrai qu'il connaissait à peu pr^s tout Pa^s, le Tout^Pc^^îl ^^^ représentations et des courses^

Mais, à ceux-là, il n'avait pas envie de raeontev sa vietoire h Monaco, encore moins de leur confier ses projets et il allait traverser les quinconces pour rejoindre ravenne Gabriel, lorsqu'il vit venir à lui un monsieur dont la figure lui rappela un souvenir lointain.

— Oii diable ai-je rencontré cette tète-là ? se demandait-il sans pouvoir répondre à la question qu'il se posait.

Be son côté, le monsieur regardait faul avec "ï^o attention très marquée, et comme ils marchaient à Ten-

56 liB SECRET DE BERTHE

contre l'un de Tautre, ils ne tardèrent pas à se trouver presque nez à nez.

Paul hésitait encore ; mais l'autre s'arrêta court et s'écria :

— Décidément, je ne me trompe pas. C'est bien lui.

— Moi, je suis sûr que nous nous connaissons, répondit Paul. C'est votre nom qui ne me revient pas.

— Jacques Sigoulès.

— Mon ancien lieutenant I

— Au 9* chasseurs... régiment de marche... lui-mAme, mon cher. Je savais que nous finirions par nous retrouver. Si ce n'est pas arrivé plus tôt, ce n'est pas ma faute. Voilà onze ans que je n'ai mis le pied en France. Neuf ans en Algérie, deux ans en Tunisie. Mais je viens de passer lieutenant-colonel, et j'ai pris un congé pour me refaire un peu. Ah I ça me fait plaisir de revoir un camarade... un bon... un vrai.

— El à moi, donci Depuis combien de temps ôtesvousàParis?

— Depuis un mois. Mais... il me semble que nous nous tutoyions autrefois.

— Tutoyons-nous encore, mon vieux, dit Paul en riant. Je suis charmé de te rencontrer, et j'espère que nous nous verrons souvent pendant ton séjour ici. Où demeures-tu?

— A l'hôtel Continental. Je peux bien me payer ça sur mes économies. Il y a assez longtemps que je vis dans des trous d'Afrique où je ne pouvais pas dépenser ma solde. Je suis venu à Paris pour m'amuser et je ne te cacherai pas que, jusqu'à présent, je m'y ennuie à crever. Ça se comprend. Je n'y connais plus personne... excepté toi, et je ne savais pas ton adresse. Juge si j'ai eu de la chance de venir aujourd'hui fumer mon cigare aux Ghamps-Elyséesl

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LB SBCRBT DB BERTHB 57

Maintenant, je te tiens, je ne te lâche plus.

— Alors, tu ne Ves pas marié?

— Non. Et toi?

— Moi, non plus. Mais il/n'esi pas impossible que je m'y décide bientôt.

— Diable I ça me généra. Je comptais sur toi pour me piloter dans le monde gai. Tu dois le connaître sur le bout du doigt, ce monde-là.

— Si je saute le pas, je te présenterai à ma femme.

.* Ce ne sera pas la même chose. Mais enfin, si le mariage peut faire ton bonheur, vas-y, mon cher. Après tout, je comprends ça I Tu es riche, tu en as assez de mener une Tie de Polichinelle et tu éprouves le besoin de faire une fin. Moi, c'est tout le contraire. Je ne fais que commencer.

— - Quel âge as-tu donc?

— Quarante-trois ans... sur l'annuaire. Mais le cœur n'a pas vieilli- Pour les femmes, j'ai toujours vingt-cinq ans.

Alors, tu n'as pas changé. Te rappelles-tu, quand

l'armée de Bourbaki a été rejetée en Suisse par ces brigands de Prussiens?... nous sommes arrivés dans un village, éreintés, affamés et aux trois quarts gelés... les camarades ne pensaient qu*à manger et à se chauffer, et je pensais comme les camarades... toi, tu prenais la taille aux petites Suissesses qui nous apportaient du pain, du vin et du bouillon.

C'était le bon temps, soupira comiquementSigoulès.

Ici, mon cher Lizy, je me trouve tout dépaysé. Les femmes sont habillées comme des princesses... elles ont des chevaux, des voitures... le diable et son train. On ne sait jamais si on parle à une cocotte ou à une grande dame. Ça m'intimide. Je sens que je ne suis pas dans le mouvement.

Bah I tu t'y mettras ; je t'y aiderai, dit Paiil en

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58 LB BBCRET Dfi BBRTHE

passant son bras lous le bras de son Tieu eamaréde, qu'il se proposait d'acôompagner juftqa'i U ptooe de la Concorde et de quitter là pour s* en alltr toir madame <to Marcetiao» ^

— Â la bonne heure I s'écria Sigoulfctf e*eit tout 00 f^M Je demande.

— fioh I mais tu ne me feraé pas âccrdire que^ detsUis un mois que tu as pris pied sur le pavé de Paris, tu u'as pas eu d*aventures.

^ J'en al eu une... une seule... et encore!... elle n'a t^às abouti.

— Vraiment? Tu m'étonnes. Ëû général, dans té pays-ci, ces aftaires-là ne traînent pas. Et d'ailleurs, tu n^as plus tout à fait ta tournure de lieutenant, mais tu es un superbe colonel. Conte- moi Tbisloire de cette bonne fortune manquée, demanda Lizy, que les galantes ambitions de Sigoulës amusaient in&niment. Db as*tu rencontré cette belle inhumaine ?

— t)an8 le chemin de fer, en revenant de Fontainebleau.

Lorsqu'il entendit son ancien camarade parler de Fontainebleau, Paul de Lizy dressa les oreilles. Le nom de cette ville qui> la veille encore, l'aurait laissé indif* férent, ce nom fort connu évoquait le souvenir d'une aventure — pas galante du tout, celle-là.

n te dit Mwilôt que c'était une coïncidence fortuite et qu'assurément l'histoire que le colonel allait raconter li*avait rien de commun avec l'assassinat de l'infortuné BasfjToi^ non plus qu'avec la bonne fortune^ vraie ou supposée» de l'homme à la fausse barbe, tt il reprit gaiement i

— Que diable I allais4u faire à FonlainebletiU?... Vi^siter le ch&teau ou chevaucher dans la forètt

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Ui «BQRBT M MOITU OU

— Jaaiak d% la ?ie« J'allais toàt on MpiUijM da kna* iarda qui y tteai gami«oa ei qui a sanri autrafoît daoa ofe^B régimeai... QH iMouné Védrines..* un eompalriaia à moi... nous sommai tow les daua da Pén^rd..* aMûa la na l'aa pas cMimi»

^ ArriTS à Ul fatniMi

^ Yoilà. On m*â reçu & Tànciennë mode. On tn*ft lti« tité aa mess dM officiers. Oa m'a offert du Champagne, tm punch el tout ce qui s'ensuit. Si bien que J'Ctftls trts allomé quand ces messieurs m'ont fait la conduite, pour prendre le dertiMr train, à dit heurei tlngt. Us ont fait atteler leur (recxA, et nous atons fait une entrée assez Mtè dans la cottl* de la gare. Tons loi Voyageurs étaient

— ie tk'eh doute pas. Mais, jusqu'à présent, je ne vois pas la femme.

— Attends un peu. II y en avait une qui prenait son billet au guichet et qui m'a donné dans Tœil à première vue. Tournure adorable ; une taille à prendre entre les dix doigts, avec des rondeurs là où il en faut. Je ne distinguais pas très bien ses traits, vu qu'elle avait rabattu sa voilette^ mais je me disais : 11 est impossible qu*une créature taillée sur ce patron ne soit pas charmante. Elle se dirige vers les premières ; je la suis, sans avoir rair% fin montant dans le wagon, elle me montre un pied d*en- |ant el chaussé !... je ne te dis que ça.

— Boni c*est une cocotte qui était venue à Foataina* blaau dln«! avec un élève da rÉoola d'application d'artillerie.

^ €'mt ee qui ta trompe, mon vient Lisy. Je l'ai oru d'abord et Je stiia monté dans le même compartiment qm'eUa, Il y a^^aît là un bonhomme qni s'est endormi cinq iri&«lit apMN» «i qni ne a'att rd veillé «ne pont deacendre

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60 LB SBCRBT DE BERTHB

à yilleneuye-Saint-Georges. Rien ne m'empèchaiidoncde pousser ma pointe et je n*y ai pas manqué. J*ai débuté par des galanteries à la hussarde. Elle ne m'a pas répondu, et j'ai compris que je faisais fausse route. Alors, j*ai changé de note. Je me suis lancé dans des phrases sur les beautés des gorges d'Apremont, de Franchard et autres sites forestiers... histoire d'engager la conversation. Elle ne m'a répondu que par monosyllabes, mais j'ai compris qu'elle me trouvait prodigieusement ridicule.

— 11 y avait de quoi I dit Paul en souriant.

— D'accord, mais je ne suis pas si niais que tu le penses... et qu'elle le pensait. J'ai encore une fois changé mes batteries ; je lui ai tout bonnement dit qui j'étais et pourquoi j'étais venu à Fontainebleau, ce que je comptais faire à Paris pendant mon congé et ce que j'avais fait depuis onze ans que je n'y avais mis les pieds.

— Ta biographie complète alors ; ça n'a pas dû l'intéresser beaucoup.

~ Je n'en sais rien, mais j'y mêlais des récits militaires qui ont fini par la faire rire et par lui délier la langue. Elle m'a demandé des détails sur mes campagnes et entre autres sur notre fameuse campagne de l'Est, au mois de janvier 71. Elle y revenait sans cesse à celle-là. J'ai pensé qu'elle connaissait quelqu'un qui l'avait faite. Je ne le lui ai pas demandé, mais je me suis aperçu que j'avais affaire à une grande dame. Le ton, les manières, le langage, tout y était.

— Et tu dis qu'elle voyageait toute seule, à onze heures du soir.

— Ohl quant à ça, je crois bien que cette princesse revenait de courir la prétantaine. Elle cherchait visiblement à garder l'incognito. Et si elle a consenti à me répondre, c'est qu'elle était bien persuadée qu'elle ne me

rencontrerait plus jamais et qne je n'étais pas de son monde. J*en ai eu bientôt la preuve.

— - Je deyine... tu as voulu t'émanciper et elle t'a remis à ta place 7 Si c'est à cause de cette belle défense que ta la prends pour une duchesse, tu es vraiment par trop naïf. La moindre bourgeoise en ferait tout autant.

— Tu n'y es pas, mon cher. J'ai été, au contraire, très respectueux.. • à. ce point qu'au moment où le vieux, qui était avec nous, est descendu, j'ai demandé à mon aimable compagne de voyage si elle désirait que je changeasse de compartiment, afin de ne pas lui imposer un tdte-à-tôte qui pourrait la gôner.

— Et elle a accepté ta proposition?

Elle a hésité un instant, mais elle m'a répondu : Je

TOUS remercie de l'intention, monsieur ; je sais maintenant que TOUS êtes un galant homme et je vous prie, au contraire, de rester. Il y a deux ou trois stations, et d'autres voyageurs, moins bien élevés que vous, pourraient monter ici. Je préfère ne pas être seule.

— Oh 1 oh I c'était une avance, ou je ne m'y connais

pas.

— Eh bien I non. J'ai vu tout de suite que la dame était de bonne foi, et comme je lui savais gré d'avoir eu confiance en moi, tout s'est passé comme si nous avions été dans son salon... car je suis sûr qu'elle a un salon. Nous avons causé un peu de tout. Je cherchais à tirer de la causerie des indications sur la vie qu'elle mène et sur les gens qu'elle Toit; Mais elle est fine comme l'ambre et je n'ai pas seulement pu savoir si elle est mariée ou veuve. Par exemple, je sais qu'elle est riche, car il lui est échappé de dire : ma loge à l'Opéra... mes chevaux. Mais je n'en suis pas beaucoup plus avancé. J'ai eu beau lui tendre des pièges en lui nommant des officiers que j'ai connus en Afrique et qui ^ont très répandus à Paris... elle a fait

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LB 8fiGRBT DE BfiRTHB

comme si elle n'en avait jamais entendu parler. Je t'ai même cité, comme un de mes meilleurs camaradei.

— Eh bien?

— Bile n'a pas bronché.

— Parce qu'elle ne me connaît pas, parbleu I

— Ce n'est pas sûr. Je te dis que cette femme est tris forte. Bref, j'en ai été pour mes frais. Le trajet m'a semblé bien eourt, et je n'en ai tiré aucun profit. Lorsque le train est entré en gare, elle m'a régalé du petit discours suivant ; Je ne sais, monsieur, si le haaard noua remettra quelque jour en présence l'un de l'autre; maie» si cela arrivait, je compte sur votre discrétion, et je vous serai très obligée de faire comme si vous no m'aviez ja* mais vue<

^ £t tu t'es contenté de ce congé définitif ?

— lion Dieu, oui. J'ai bien essayé de l'accompagner jusqu'à une voituroi mais elle m'a déolaré nettement qu'elle me priait de la laisser tranquille. Je me suis résigné à ne la suivre que de loin. Je l'ai vue grimper dans un fiacre, et j'ai remarqué que le cocher grognait parce que la course était longue. £lle doit demeurer dans un beau quartier^ i Tautre bout de Paris.

«— U fallait prendre le numéro.

«^ Je l'ai pris. C'est 1919. Mais qu'en foraine?

^ Tu pourrais demander à la préfecture l'adresse du cocher, et moyennant un joli pourboire, ce cocher ie di* rait où il a conduit la dame.

^ C'est vrai.*, je n'y avais pas pensé.

^ Moi, je ne te conseille pas de te donner tant de peifte. Ta femme du monde est une simple farceuse qui t'a roulé comme un collégien. Et si c'est là ce que tu appelles une aventure !

'^ Mon cher, dit Bigoulès un peu piqué, je ne suis pas comme toi blasé sur les bonnes fortunes et il faut peu de

LB 0SCRET DE BERTHB 08

cliose poor xne monter la tète. Respecte mes illasions et laisse-moi soîvt« ce roman qui commence. Il fant bien passer tme fsiiblesse à un Tienx tronpier gris-pommelé que les grandes dames n'ont pas gâté. Si je me suis fourvoyé, je le verrai bien.Jene veux pas espionner ma voyageuse, mais je finirai par la rencontrer, car je me promène tous les jonrs aux Champs-Elysées et elle y passera tôt ou tard. C*est le clierain pour aller au|Bois et je sais qu'elle y va«

Les drôles ses aussi y vont. Et je suis très disposé à

croire que 'ton inconnue a blagué en te parlant de ses équipages. Est-elle jolie, au ipoins? car je suppose qu'e^Q ne t'a pas planté là sans te montrer sa figure.

Elle a relevé une ou deux fois sa yoilette» C'est

npe bloade ra'vissaqte ^yec des yeux noirs, yn pet}t nez tr^ légèremppt retroussé, qqe bouche un peu grande et des dents merveilleuses. Elle a une physionomie intelligente et gaiet un^ voi^ sympathique et ui^sowrire qu'on ne peut pas oublier.

.^^ Tu fais là le portrait d'ane personne que je connais, dit Paul, tout étonné, mais je me permets de douter qu'il soit ressemblant. Est-ce qu'il y a longtemps qw cette histoire t'est arrivée?

«^ Samedi dernier, mon vieux; et j'y ai pensé toute h semaine*

. Samedi, c'est le jour oîi je suis arrivé à Monaco,

mnrmwra Paul de Lizy.

. Ta reviens donc de Monaco? demanda le colonel.

Alors, tu dois être rasé, plumé, séché...

. Ai:i contraire, j'ai gagné tout ce que j'ai voulu. Un

voyage productif, mon cher, productif et mouvementé... C'est étonnant ce qu'il arrive d'incidents sur la ligne de I-iyon...

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— Est-ce que, toi aussi, tu aurais fait une rencontre en chemin de fer?

— Pas du même genre que la tienne. Je te conterai ça un de ces jours. En ce moment, mon vieux, je suis obligé de te quitter.

— Gomment ! tu me lâches, et il y a un quart d'heure à peine que j'ai eu la chance de mettre la main sur toi?

— Il le faut. J'ai une visite à faire; mais je puis dîner avec toi.

— A la bonne heure I Je t'invite au Café Anglais. Je Vais reprendre ma promenade à la recherche de ma belle. Où nous retrouverons-nous?

— Chez moi, si tu veux. Je demeure place de la Madeleine, Sa.

— C'est convenu. Hais je puis bien t'accompagnor jus. qu'à la porte de la maison où tu vas en ce moment. Estce loin?

— A deux pas d'ici. Le quinconce à traverser. Viens. Mais dis-moi, es-tu pour longtemps à Paris ?

— J'ai un congé de semestre. Encore cinq mois avant de retourner en Tunisie pour deux ans... Cinq mois que je tiens à bien employer.

— Alors, je vais te présenter à mon cercle. En ta qualité d'officier supérieur, tu seras reçu sans difficulté comme membre temporaire. Et, pour commencer, nous y dtnerons ce soir. C'est moi qui t'invite. Je serai & sept heures au Helder... Tu dois aller au Helder, toi, mon co« lonel?

— Tous les soirs, à l'heure de l'absinthe.

— Bon I Et si, par hasard, madame de Marcenac n*é« tait pas chez elle, je viendrai te rejoindre ici dans dix minutes.

— Marcenac I répéta Sigoulès. Tiens! je connais ça.

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LE SBCRET DE 6BRTHB 65

— Gomment, ta connais ça! s'écria Paul de Lizy, cboqaé de celte façon de parler d'une personne qui loi était chère. La comtesse de Marcenac est une femme da meilleor monde ; je la nomme devant toi, et tu me réponds coaime s'il s'agissait d'une cocotte I

— Ta i^e m'as pas compris, cher ami, répondit tranqoillemeot Sigonlès. Je ne connais pas du tout madame de Marcenao et...

— C'est une amie à moi et c'est chez elle que je vais

en ce mom^^^*

J'eo suis charmé, mais j'ignorais qu'il existât

une comtes^^ de Marcenac, et je voulais dire que j'ai beaucoup eonnu jadis un comte de Marcenac... propriétaire dans la. Dordogne ; j'ai môme eu un duel avec lui et je lui ai collé an joli coup d'épée.

jiix I dît Paul, tout surpris; et à quel propos?

X propos d'une bergère périgourdine. Je suis de ce

pays-là.. Avant la première Révolution, les Marcenac étaient seis^^eui^s de mon village, et mes aïeux étaient de simples paysans. Mon père avait acheté des biens nationauXy ^^ ^^ ^ laissé deux métairies que j'ai abandonnées il. naa sœar pour l'aider à se marier. Moi, je m'étais engagé oavalier de deuxième classe, et j'avais gagné les iralons de maréchal des logis quand je suis revenu au pays. I-^ ^** Marcenac y faisait les cent coups. Il essaya de me sonfûer une jolie paysanne qui me voulait du bien, et je l^ giO^eti publiquement. Il fallut en découdre, et je dois Ini rendre cette justice, qu'il ne se fit pas prier pour •^jlg^er. J® ne l'ai jamais revu depuis. Il s'appelait Adhécnar*** ^^ petit nom de chez nous.

Tu. ne le reverras pas. Il est mort.

Bab I Depuis quand ?

X>epuis trois ans, et ce qu'il y a de curieux, c'est

««»àl a été tué en duel.

qu 1* ^^

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— Ça ne m'étonne pas. C'était un très mauvais coucheur, insolent comme on ne Test pas et cherchant querelle à tout le monde. Il avait dans le temps de belles terres et un château, et j'ai entendu dire qu'il s'était ruiné.

— Complèteipent, mais il s'était relevé par un mariage riche.

— Alors, cette comtesse de Marcenac que tu vas voir...

— Est sa veuve... une veuve de vingt-sept ans, ornée de quatre-vingt mille francs de rente. Marcenac f^'a pas eq le temps de les manger.

— Et sans doute, avec son nom et sa fortune, ellq tlept un rang dans la haute çQciété?

— Elle a un des salons les plus agréables'de Paris.

— Par conséquent, elle est très en vuq, Eh bipp I j*aî fait uuQ ^olie gaffe avec mon inconnue de Fontainebleau.

— Qqel rapport peut-il exister entre tf^ voyageuse et Isi con^tesse? demanda Paul assez interloqué.

— Aucun ; mais figure-toi qu'en citant des noms pour mettre mon inconnue à l'épreuve, j'ai eu la malencontreuse idée de prononcer celui du comte ^dbémar de Jfarcenac. J'ai même laissé entendre quejefréqqentais ce gentilhomme. Ce qu'elle a dû se moquer de moi en aparté I Elle m'aqra pris pour un poseur et pour qn sot. Le Sjnge de la fable de La Fontaine prenait le pirée pouf un homiï|e. ftjpi, ^e pip suÎ3 vanté de voir SQpvent up monsieur qu'oq a enterré il y a quelques années.

— Et cppendant, la dame q'a rieq dit quand tu a§ lâché cette énormité?

— Elle a eu la politesse de ne pas rne fife ^q nez, mais...

— Nouvelle preuve que ta belle n'est pas c|u vrai monde. Si elle en était, elle aurait éclaté, car la mort de Marcenac a fait assez de bruit dans ce monde-là.

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LE SBCRET DE BERTHE ffl

— Elle 5*est tue, parce qu'elle ne voulait pas se trahir. J'ai remarqné, dq reste, qu'à partir de ce moment-là, elle a été pins réservée, plus froide même, et elle a laissé tomber la conversation. Je n*ai pas compris pourquoi, mais je vois maintenant qu'elle m'avait jugé et défini- Uvement classé dans la catégorie des imbéciles. Cest bien fait*. • j© ^'^^ ©u que ce que je méritais... ça m'apprendra à. topir roa langue... et je commence à croire que je puis me dispenser de courir après mon inconnue... si je la rencontrais, elle me tournerait le dos.

Patil ne répondit pas. Il était devenu subitement aussi muet que la dame dont il s'agissait. Les propos de son camarade Sigoulès lui donnaient à réfléchir. Il n'en tirait pas de conclusions précises, mais il s'étonnait de tous ces b^sar<J^ q^^ rapprochaient des gens et des aventures disparates, sans qu'il aperçût le lien qui les rattachait. Le crime de Fontainebleau, l'bistoire du voyage de pi- Koulès et de son duel avec le comte de Marcenac, ç'enchevôtraient dans son esprit et commençaient à le troubler, quoiqu'il n'attachât pas une très grande importance aux discours et aux raisonnements du colonel.

C'était trop de mystères coup sur coup pour un joyeqç et aropureux garçon qui rapportait dp Monte-Carlo une fortune et qui allait la mettre aux piecjs^de la femme

ain)é^f

n lui tardait de se débarrasser de Sigoulès, sauf à le r^-

îoîndre au café et à finir la soirée en sa compagnie.

Tout en c^psanl ainsi, bras dessus, bras ^essqps, ils étaient arrl^*^ au bord de l'avenue Gabriel, presque en f ce de la grille qui protégeait le jardin de Thôtpl Marcanac.

' Paul Iftcba le qras du colonel e^ Iqi djt brusquement : — - M^V ^^^^^ ^^î^i ^® moment ^e pous séparer. Je vajç sonner a cette grille.

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— Ahl c'est ici que demeure la comtesse, dit Sigoulès. Peste 1 Elle est bien logée. C'est à elle ce palais dont j'aperçois les combles par-dessus les arbres?

— Oui, son père lui en a fait cadeau quand elle s'est mariée.

— Joli cadeau, ma foi ! c'est autrement beau que le vieux castel des Harcenac, là-bas, dans le Périgord. Cette veuve doit ôtre riche à millions. Comment ne s'est-elle pas remariée? Ah I j'y suis, elle est laide. Marcenac avait fait un mariage de raison.

— Elle est charmante.

— C'est complet, alors. Et tu es de ses amis? Tu devrais l'épouser.

— J'y songe I

— Bravo! je te pardonnerai de te marier dans ces conditions-là. Je serais même volontiers ton témoin : je manque de psghutt, comme on dit maintenant ; mais un colonel, ça fait toujours bien dans une cérémonie.

— Nous n'en sommes pas encore à fixer le jour de la noce. Je ne suis môme pas décidé à faire ma demande.

— Tu es bien difficile.

— Non. Je ne trouverai jamais mieux que madame de Marcenac. Mais je suis acoquiné à la vie de garçon. Et puis, on ne connaît jamais bien les femmes. Yoilà six mois que je vois la comtesse presque tous les jours, et que je l'étudié, sans lui découvrir de défauts. Eh bien, elle en a peut-ôtre qui me sauteront aux yeux, dès que je serai son mari.

— Tout le monde en a, mon cher, et je t'en sais quelques-uns... à moins que tu n'aies beaucoup changé. Tu étais joueur, coureur...

-^ N'achève pas l'énumération, c'est inutile. Je nie connais. Du reste, la visite que je vais faire mettra peutêtre fin à mes incertitudes. Je te raconterai ça en dînant.

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UB SBCRET DB BBRTHB

11 est cinq heures. A sept, je serai au Helder. Ta as deux heures devant toi. Je compte que tu seras exact.

— Sois tranquille. Je n'ai jamais manqué un rendes- TOUS. Mais, pour employer ces deux heures, j'ai envie de me mettre, comme tu me Tas conseillé, à la recherche du cocher qui a conduit ma belle inconnue, de la gare de Lyon à son domicile.

— Tu penses encore à cette histoire I Tu es plus jeune que je ne croyais. Va, mon vieux, et tâche de retrouver ta grande dame qui pourrait bien, quoi que tu en dises, demeurer dans le quartier des cocottes de petite marque... rue Mosnier ou rue Notre-Dame de Lorette. Tu as raison, après tout. Ces aventures-là, c'est moins grave que de s'engager dans les liens perpétuels.

Bonne chance et à bientôt 1

Les deux camarades échangèrent une vigoureuse poignée de main, et le colonel s'achemina, au pas accé* 1ère, yers la place de la Concorde.

Paul le laissa filer et traversa la chaussée de l'avenue Gabriel.

Il aurait dâ. être gai au moment de revoir Berthe de Marcenac, et depuis son entretien avec le colonel, il était soucieux, sans trop savoir pourquoi. En sortant de ches lui, il se promettait de poser catégoriquement à la belle veuye la question du mariage et il avait presque changé de résolution. H se disait que rien ne pressait et qu'il serait toujonrs temps d'en venir là. Il voulait voir d'abord comment la comtesse prendrait la nouvelle de sa victoire à Monte-Carlo, et si, au lieu de le féliciter d'avoir gagné, elle ne le blâmerait pas d'avoir joué, comme elle l'avait déjà fait plus d'une fois.

Il n'était plus décidé qu'à une seule chose; c'était à ne pas remettre l'entrevue à un autre jour, et il sonna sans hésiter à la porte de la grille.

L'hôtel était au fond da jardin, plus long que large, qui s'étendait vers les Champs-Elysées. La cour d'honneur et les communs se trouvaient du côté du faubourg Saintllonoré. f^s domestiques mettaient donc forcément un certain temps à ouvrir aux visiteurs qui se présentaient par les petites entrées.

Aussi Paul fut-il quelque peu surpris de voir entre-bâiller la porte, ai| moment même où il appuyait sur le bouton de cuivre, et apparaître, ^u lieu et place d'un valet de pied, un monsieur d'un âge respectable et d'une mise surannée, c[ui Iqi dit en soulevant son chapeau à }arges l)prds :

— Monsieur le baron, j'ai bien Thonnevir de vous saluer.

Ce personnage était un ami du p^re de la comtesse, nptable commerçant comipe feu Plantier, et vêtu à la façon du légendaire M. Prud'homme, dont il avait d'ailleurs les traits accentués et le langage solennel.

Paul de Lizy l'avait déjà rencontré quelquefois chez madame de Marceqac qui le consultait soiivent sur ses affaires d'iptérè^, et qui le tenait en grande pstime. P'ofi il fé^qlt^it que Paql s'absten^jt de se mQ(|uer 4e }H}| qqpiqu'il en fftt SQuyept tenté,

— Ah I c'est vops, monsieur Chardin, ]^\ dit-il. Je suis charmé de vous voir. Gommept ce porje madsniîe ^e Marr çepac? Vous sortez de chez elle, je pepse ?

— Qui, monsieur, répondit le bonhomme d'une Yoi:^ de basse profonde, et je me félicite d'avoir pris ce chemin, puisqpe j'ai l'^yaptage de vqus rencontrer et le plaisir de vous éviter l'ennui d'attendre devant cette grille. Mad^m^ de Marcenac est en bonne santé.., toujours uq peu ner- Yf)qse„. c'est son tempérament... elle tient de 9% mère.,, car ce pauvre Plantier n'avait pas de uerfs.,. Preqez^^nc la peine d'entrer... Berthe justement me parlait de vous...

LB SBGRBT DS BBBTHB 7l

11 parait que vous tous 6Us absenté de Paris..* elle s'éioanait que vous ne fussiez pas de retour.

-« Je suis rentré ce matin, cher moosieur.

Oserai-Je vous demander si vous ayei fait un bon

voyage? ^

Exceliexxt, monsieur Chardin, excellent, quoiqu'un

peu accidenté. J'ai gagné beaucoup d'argent... seulement j'ai failli être arrêté en arrivant. •• On me prenait pour un assassin, répondit en riant Paul de Lizy.

Vous plaisantez, monsieur le baron.

— Pas le moins du monde. 11 parait que cette nuit on a assassiné un monsieur à Fontainebleau, et que le bri* gand qui a fait le coup était dans le même train que moi, si biaa que.««

Ah l mon Dieu ! s'écria l'ancien négociant, mais

BOUS y coazuûssons quelqu'un à Fontainebleau. Savezvoas le noai de l'infortuné qui a été la victime de ce scélérat?

L'infortunée victime est un vieillard fort riche

qa'on a tué pour levoler, répondit Paul, tout surpris de l'iniérM que M. Gbardin prenait à cette nouvelloi

Il la lui avait annoncée, sans intention, uniquement pour lai dire quelque chose, et il ne prévoyait guère l'effel qu'elle allaii produire.

— Un vieillard fort riche... c'est bien cela» balbutia le bonhofxime, de plus en plus ému> Son nom» monsieur? TOUS i'i^oorea peut-être.

.— Ou me Ta dit*.. Attendes que je me rappellei». c'est un nooi de rue... abl j'y suis... Basfroi.

*— BMfroif a 'écria M. Chardin, pâle et troublé comme au bofnm^ auquel on apprend sans préparation la mort de son pètt. ^Ues^-vous sûr de ne pas vous tromper I...

«a» Ob I pai^faUement sûr. Le commissaire qui m'a int^trogé ISS l'a répété dix fois, ce nom bizarre... les

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oreilles m'en tintent encore. Ah çà I est-ce que vous coa. naissiez ce M. Basfroi ?

— Si je le connaissais!... mais c'était un ami intime de mon ami Plantier... Nous étions tous les trois en relations d'affaires, et depuis qu'il s'était retiré à Fontainebleau, après fortune faite, nous n'avons jamais cessé de nous voir... Ah I le malheureux I s'il avait écouté mes conseils, il n'aurait pas eu cette fin tragique... Je lui disais toujours : reste à Paris, dépose tes capitaux à la Banque de France et vis tranquillement comme un rentier... Mais non... il voulait les faire valoir lui-môme, et il avait la manie de garder chez lui des valeurs considérables... C'est ce qui Ta perdu.

—Je le crains, dit philosophiquement Paul de Lizy.

Cette conversation se tenait à l'entrée du jardin, tout près de la porte, et un valet de pied s'avançait, appelé par le coup de sonnette du baron qui lui cria :

— Allez m'annoncer à madame la comtesse, je vous suivrai de près.

Il tenait à questionner encore M.Chardin sur M. Basfroi, dont il n^avait jamais entendu parler, quoique ce capitaliste eût été lié avec le père de Berthe.

— Plantier avait essayé de le dissuader de s'établir en province, reprit l'ancien négociant ; et Plantier l'ainciait beaucoup, quoiqu'il eût des raisons de lui en vouloir.

— Quelles raisons? demanda Paul.

— Je puis bien vous les confier à vous, monsieur, qui êtes l'ami de sa fille et qui savez que son mariage ne l'a pas rendue heureuse.

C'est par Basfroi que ce pauvre Plantier a connu M. de Marcenac. Basfroi prêtait de l'argent et M. de Marcenac lui en devait beaucoup. Alors, vous comprenez... Basfroi cherchait à rentrer dans ses avances et Plantier avait la manie de la noblesse... Je m'empresse d'ajouter que

tous les nobles ne se ressemblent pas... Mais le comte, s'il aTaît vécu, aurait ruiné son beau-père et sa femme... Vous comprenez pourquoi Plantier savait mauvais gré à Basfroi de lui avoir présenté l'homme qui était devenu son gendre. Planlier n'aurait dû s'en prendre qu'à luimême de la sottise qu'il avait faite.

Assurément, interrompit M. de Lîzy, que ces explications n'intéressaient pas beaucoup ; mais dites-moi, cher monsieur... madame de Marcenac a dû connaître aussi ce M. Basfroi, lorsqu'elle était demoiselle, habitant chez son père?

Ab I je le crois bien, qu'elle l'a connu, à cette

époque-là. Et depuis son mariage, elle n'a pas complètement cessé de le voir, quoique son mari le reçût assez mal, quand il s© présentait ici... M. le comte oubliait volontiers OB qu'il devait à Basfroi, mais Berthe est si bonne qu'elle accueillait le bonhomme quand môme, et Qu'elle allait quelquefois lui demander à déjeuner dans sa petite maison du faubourg, à Fontainebleau.

Mais alors elle va être consternée si je lui apprends

qu'il vient de mourir assassiné.

11 faut cependant qu'elle le sache, murmura

M. Chardin. Seulement, il conviendrait de lui annoncer ce* malheur avec des ménagements... elle n'y est pas préparée et...

jPailes une chose... rentrez avec moi... vous m'aiderez à. trouver un biais pour aborder sans brusquerie ce triste sujet.

— Non, non, répondit vivement le vieillard. Je serais nlus embarrassé que vous... la nouvelle m'a bouleversé... ôt il Due tarde de savoir si l'assassin est arrêté.

Je ne crois pas, et je ne puis vous donner aucun

détail. SI vous tenez à vous en procurer, vous ferez

bien de vous transporter à Fontainebleau. C'est là, je suppose, que Taffaire s'instruira.

— Je... oui... je verrai... je ne suis plus jeune et les voyages me fatiguent beaucoup... d'ailleurs, il me serait pénible de me trouver mêlé à une affaire criminelle... j'attendrai que les journaux en parlent... car ils en parleront certainement.

— N'en doutez pas, dit Paul en regardant le bonhomme avec attention. Et comme madame de Harcenacleslit...

— Il vaut mieux la prévenir, interrompit M. Chardin. Et je m'en rapporte à vous pour cela, monsieur le baron. Permettez-moi de prendre congé de vous. Je suis votre très humble serviteur.

La porte de la grille était restée entr' ouverte. M. Chardin se glissa dehors et la ferma derrière lui, laissant Paul à ses réflexions.

Il allait d^étonnements en étonnements cet excellent Paul, et comme on dit familièrement, il ne savait plus où il en était.

Il semblait que tous les gens qu'il rencontrait se fussent donné le mot pour lui ménager des surprises.

— Je patauge dans l'imprévu, pensait-il en remontant à pas lents une allée aboutissant à un passage pratiqué sous l'hôtel. Du diable si je me doutais que man compagnon du coupé venait d'étrangler un monsieur auquel madame de Marcenac s'intéressait... quoiqu'il ne f&t guère intéressant, si je m'en rapporte à ce que le sieur Chardin m'a dit de lui. Ce Basfroi, qui prêtait de l'argent au comte, devait être tout bonnement un usurier. M. Plantier avait là un vilain ami, et j'espère que sa fille ne pleurera pas le vieux coquin qu'on a tué pour lui voler le contenu de son coffre-fort. C'est souvent la fin de ses pareils... la question est de savoir si je dois le

dire à la comtesse... D'un côté, je do serais pas fâché de voir commeiit elle prendra lachose... del'aulre, après huit jours d'absence et, pour ma première visite, je ne tiens pas à. me présenter en messager de malheur... et le me déciderai diaprés la tournure que prendra la conrersation dès le début.

La nuit tombait et, en levant les yeux, il vit que toutes les fenêtres donnant sur le jardin étaient éclairées.

Qn i»a prévenue que j'étais là et elle m'attend, se

dit PauK J'espère que je vais la trouver seule.

Et il s'engagea sous la voûte qui mettait en communication le jardin avec la cour d'honneur.

An bout de ce corridor, il trouva le valet de pied et il lui demanda:

Est-ce que madame a du monde?

Madame la comtesse est chez elle pour monsieur le

baron répondit évasivement ce serviteur bien stylé. Et il introduisit le visiteur par les grandes entrées. Panl le connaissait à fond cet hôtel dont la charmante veuve avait commandé les arrangements intérieurs, et cependant, toutes les fois qu'il y venait, il s'émerveillait comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant.

Dès le vestibule, on s'apercevait qu'on était chez une femme de goût. Rien n'y choquait l'œil. Pas d'orneraentaiions criardes, pas de luxe banal. Et un cachet d'oriirinalité jusque dans les moindres détails.

Il avait pourtant très grand air ce vestibule pavé de marbre blanc et traversé parune large bande de tapis de Perse Q^^ couvrait entièrement les marches de l'escalier éclairé par de grandes torchères en onyx et lambrissé d'iœmenses glaces qui reflétaient les lumières et en Soablaient refifet.

Là aussi, tout était éclairé a giorno, et Paul aurait pu , étonner, mais il savait qu'une des fantaisies coutu-

mières de Berthe, c'était de faire allumer ses candélabres et ses lustres, même quand elle n'attendait personne.

Elle prétendait qu*une maîtresse de maison qui se respecte ne doit pas endimancher son hôtel en réservant l'éclairage pour les grandes réceptions, à l'instar des provinciaux, qui ne s'habillent que les jours de fêle et des bourgeois qui n'enlèvent les housses de leurs meubles que quand ils ont du monde à dîner.

Et en montant cet escalier magnifique, Paul se disait qu'il serait doux d'habiter un palais dont la reine était charmante, mais il ne pouvait pas s'empêcher de songer aussi à l'homme qui en avait été le roi, à ce Marcenac, marié par l'entremise d'un usurier, et au père Plantier, ami de ce même usurier qui venait de finir si misérablenient.

La salle à manger qu'il traversa avait des fenêtres immenses et profondes, tout enfeuillées de verdure comme des serres. Le plafond était à poutrelles relevées par des nervures dorées. Les murs étaient tendus de cuir de Cordoue avec des arabesques de couleur. Sur les crédences de style Renaissance, se dressaient des figures de sirènes enlaçant le bufl'et d'une guirlande de bois sculpté. Les chaises en vieux hêtre avaient des dossiers à créneaux surmontés de têtes de femmes dans le goût de Henri IL

Paul passa par le grand salon, où des panneaux en glace alternaient avec des tentures de lampas blanc, où des statues posées sur des socles d'ébène coudoyaient des tableaux placés sur des chevalets dorés, où de vastes fauteuils • duchesse entouraient majestueusement une cheminée monumentale.

Tout était princier dans ce merveilleux logis qui n'attendait qu'un maître.

La comtesse s'était établie, ce soir-là, dans le petit sa-

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Ion qui faisait suite au grand, une perfection d'élégance confortable, celte pièce qu'elle affectionnait entre toutes et où elle n* Admettait que ses intimes. Elle était ronde, arec des rideaux en satin de Chine aux quatre croisées et une dieminée habillée et surchargée de bibelots comme une petite pagode.

Assise sur vn canapé-difan, fermé aux deux bouts par un accoudoir et couvert de coussins de toutes cou« leurs» Berthe lisait à la clarté adoucie d'une lampe en Sèvres ; elle lisait une lettre et elle ne leva point les yeux lorsque Paul <le Lizy écarta la portière de soie, après avoir fait sigue au domestique de ne pas l'annoncer.

Jamais elle ne lai avait paru plus charmante, et il oublia, eu la revoyant, toutes les préoccupations qui lui troublaient l'esprit.

Berttie de Alarcenac était mignonne et potelée. Mais, quoique ses clieveux fussent d'un blond cendré adorable, pas un IxottkVûe ne lui aurait fait l'injure de la classer dans la vulgaire catégorie des blondes grasses. Elle avait les yeux bruus, un peu retroussés vers les tempes, le nez délicat, des dents étincelantes et le teint rose d'une bergère de ^Vatteau.

St cette figure du dix-huitième siècle avait habituellement une expression de gaieté franche qui lui gagnait tous les cœurs.

Ce jour-là, par exception, la comtesse avait l'air triste, ou tout au moins soucieux, et Paul pensa naturellement aue la lettre qu'elle lisait y était pour quelque chose.

£j'idée lui vint môme que cette lettre lui annonçait oeut-ôtre la mort de M. fiasfroi et il n'en était pas fâché, car il u* aurait pas le désagrément de lui apprendre la funeste nouvelle.

Et comme il ne voulait pas que Berthe pût croire qu il l^épiaît, il toussa légèrement.

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La jeune femme leva la t6te, son visage s*éclaira et après avoir serré la lettre dans son corsage, elle tendit la main à Paul de Lizy, en lui disant :

— C'est TOUS, mon ami. Votre visite me rend bien heureuse. Je savais que vous étiez dans le jardin. Pourquoi donc avez-vous tant tardé à monter ?

Paul mit un baiser sur la main qu'elle lui offrait et répondit :

— J'ai rencontré à la porte de la grille cet excellent M. Chardin, qui m'a retenu à causer plus longtemps que je ne l'aurais voulu, car j'étais impatient de vous revoir.

— Alors, j'en veux à mon vieil ami. Moi aussi, j'étais impatiente, et peu s'en est fallu que je ne descendisse •pour aller vous chercher, ce qui eût été peu convenable. Mais enfin vous voilà, je vous tiens et je vous garde. Asseyez-vous en face de moi, sur ce pouf. On ne cause bien que les yeux dans les yeux, el nous avons à causer longuement.

Paul ne se fit pas prier pour occuper le siège que -madame de Marcenac lui désignait du doigt.

Comme elle, il était d'avis que, pour un entretien intime, il faut regarder son interlocuteur.

Quand on est assis à côté l'un de l'autre, on est obligé de tourner la tête à chaque instant, et la vivacité du dialogue y perd beaucoup. Et surtout, on ne déclare pas son amour à une femme qu'on ne voit que de profil, car la déclaration ne porterait pas. On aurait l'air de réciter une phrase apprise par cœur.

Dans ces occasions-là, les yeux en disent plus que les lèvres.

La comtesse ne tenait pas, sans doute, à ce que tous les intimes qu'elle recevait lui adressassent des discours brûlants, et cependant elle veillait à ce que le petit salon

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LB SECRET DE BEBTHE JQ

oti elle sô tenait fût amplement garni de toutes les commodités de la conyersation.

De^-a.ot 1© vaste canapé en demi-cercle où elle était assise, il y a^^ait tout un assortiment de poufs, de tabourets, <ie î>lia.nt:5, de coussins empilés qui permettaient aox lioromes de faire vis-à-vis à la dame du logis.

Ils avaieot un peu Fair d'être sur la sellette, mais le siège mobile a certainsavanlages.il permet d'augmenter ou de dimîxiuer la distance, suivant la tournure que prend la causerie et de se jeter aux genoux de la femme aimée, sans que ce mouvement pathétique soit ridicule. On lie tombe pas, on glisse.

Il n'était jamais arrivé à Paul de Lizy d'abuser de cette facilité pour exprimer sa flamme en prenant une attitude passionnée, et ce jour-là il ne comptait pas en venir à. une démonstration de ce genre, mais il était bien aise de ne pas perdre de vue la physionomie de madame de Marcenac, afin d'y pouvoir lire les sentiments divers que cette physionomie si mobile pourrait refléter pendant leur entretien.

Saveas-vous bien, dit-il, que depuis six mois, c'est la

première fois qu'il m'arrive de passer toute une semaine loin de vous ?

C'est vrai, répondit la comtesse avec une nuance de

tristesse. Je me suis aperçue que vous me manquiez, mais il me semble que vous n'avez pas trouvé le temps long.-- vous ne m'avez pas écrit.

Je n'osais pas. Si vous aviez su où j'étais, vous

m'auriez grondé.

. — De quel droit, bon Dieu I Vous n'êtes pas tenu de

nio rendre compte de vos actions. J'avoue cependant

que je suis curieuse de connaître la cause de cette

3j^sence imprévue... et inexpliquée, car c'est à peine si

vcrus avez daigné, par un billet de trois lignes, m'avertir

que vous partiez... je vous ai même gardé rancune de ce vilain procédé.

— Je m*en dontais bien et je viens implorer votre pardon.

— Je ne puis pas vous pardonner sans savoir de quoi vous êtes coupable. Commencez donc par vous confesser, dit Berihe en souriant.

— Je me confesse. J'arrive de Monaco.

— Vous êtes allé jouer !... c'est très mal. Si vous pensiez à moi autant que vous le prétendez, vous seriez déjà guéri de cette vilaine passion du jeu, qui dessèche le cœur.

— J'avais cessé déjouer depuis que je vous connais... et c'est précisément parce que je ne pense qu'à vous que j'ai entrepris le voyage de Monte-Carlo. Je voulais gagner une somme énorme pour...

— Pas pour me l'offrir, je suppose, interrompit la comtesse d'un ton moitié plaisant, moitié fâché.

— Pour être aussi riche que vous, répliqua Paul en la regardant fixement.

— Singulière idée, en vérité, murmura Berthe qui feignait de ne pas comprendre, quoiqu'elle entendit fort bien ce que le baron de Lizy voulait dire. N'avez -vous donc pas assez de fortune pour vivre honorablement?

— Pour vivre seul, oui, sans doute, mais si je me mariais...

— A une jeune fille sans dot, reprit malicieusement madame de Marcenac. Eh bien, vous êtes assez riche pour deux.

— Je ne le suis pas assez pour épouser une femme qui a quatre-vingt mille livres de rente. Il faut des époux assortis.

— Par le cœur, par les qualités, par le caractère, oui, sans doute... mais par la fortune, ce n'est pas indispen-

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LE SECRST DE BERTHS 81

sable. On dirait à toqs entendre que voqs envisagez le mariage comme une simple association d'intérêts.

— Non, et la preuve, c*est que si j'aimais une femme pauvre, je l'épouserais sans hésiter. Hais je n'admets pas la situation inverse.

D'oti il suit que si je vous aimais et que vous n'eussiez rien, vous me fuiriez ?... sans vons soucier de m'afflîger ?

— Ce n'est plus le cas. Je n'étais pas indigent quand je suis parti, et j'ai gagné à Monte-Carlo quatre cent mille francs que j'ai rapportés.

Tant pis ! soupira la comtesse.

Comment, tant pis ! s'écria Paul. Auriez-vous

préféré que je revinsse ruiné?

Il y eut un silence. Madame de Marcenac, visiblement émue, baissait les yeux et semblait se recueillir avant de prendre un grand parti.

Écoutez-moi, mon ami, dit-elle enfin. Nous jouons,

vous et moi, depuis quelques mois, un jeu très dangereux. Et, encore en ce moment, nous hésitons à traiter franchement une question qui s'est posée entre nous, presque depuis le premier jour où nous nous sommes yos. Je suis fixée sur mes sentiments ; mais je ne le suis pas sur les vôtres. J'ai cru démêler que je vous plaisais, pas assez toutefois pour vous décider à enchaîner votre liberté. Et j'ai pu croire que vous m'aimiez pour moimême, au contraire de tant d'autres qui ne me recherchent que pour ma fortune. Vous aviez tout ce qu'il fallait pour que je ne doutasse pas de votre désintéressement, puisque vous n'aviez nul besoin de vous marier nar spéculation. Je ne pouvais pas cependant vous demander votre main.

Vous auriez pu, du moins, m'encourager à vous

demander la vôtre.

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S2 LE SBGRBT DB BBRTHE

— Croyez-vous donc que si vous m'aviez été indifférent, j'aurais continué à vous recevoir dans mon intimité? Me prenez-vous pour une de ces coquettes qui se plaisent à attirer des adorateurs, et qui se font un jeu de les désespérer, après leur avoir laissé croire qu'elles ne les rebuteraient pas ? Si vous pensiez ainsi, vous me jugeriez bien mal.

— Et moi, croyez-vous donc que je feindrais de vous aimer pour vous tromper et pour vous compromettre ?

— Non, mon ami, je ne vous accuse pas de jouer un rftle indigne d'un galant homme, mais je vous reproche d'éterniser une situation qui pourrait nous coûter cher à tous deux. Si elle se prolongeait, j'y laisserais ma réputation... et mon repos.

— Ne comprenez-vous pas que je viens vous supplier d'y mettre un terme? dit Paul avec feu.

— C'est donc vrai ?... vous êtes sérieusement résolu à renoncer à votre indépendance... et vous venez me demander si je consens à être votre femme ?

— En doutez-vous ?

— Non, puisque vous me le dites. Mais convenez que vous vous y prenez d'une étrange façon, répondit doucement Berthe. Vous commencez par disparaître... si brusquement que j'ai cru que vous vouliez rompre... et puis vous reparaissez tout à coup et vous commencez par m'annoncer que le jeu vous a fourni la somme qui vous manquait pour vous déclarer. Si la chance vous eût été contraire, vous vous seriez donc abstenu. Je devrai mon bonheur aux croupiers de Monaco. Avouez que vous n'avez pas senti ce qu'une pareille proposition a de blessant pour moi... à moins que ce ne soit une épreuve.

— Comment, une épreuve ?

— Mais, oui... vous avez peut-âtre voulu voir si votre changement de fortune influerait sur ma décision. Eh I

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LB 88GRBT DB BBRTHB 33

bien, soyez satisfait. Il y a huit jours, si vous m'aviez parlé comme vous le faites ce soir, je vous aurais répondu : oui, je suis à vous.

— Et Koain tenant?

— Mstintenant, je vous réponds encore : oui, mais à une concUtion.**

— Parlez I

— A condition que vous ne garderex pas cet argent mal acquis et que vous resterez ce que vous étiez avant ce voyage... regrettable.

— Cet argent... je n'y tiens pas, balbutia Paul de Lizy, assez interloqué, mais que voulez-vous que j'en fasse?... je ne puis pourtant pas le rendre à la ferme des jeux... encore moins roffrir aux écoles laïques.

— Je comprends cela, dit Berthe en souriant Mais il y a les pauvres.

— Les pauvres?... ce serait très bien... seulement on ne peut pas distribuer quatre cent mille francs par pièces de cent sous... et si je donnais une si grosse somme d'un coup à l'Assistance publique, tout Paris en parlerait. Ce seraient des commentaires sans fin... on dirait que j'ai quelque crime à racheter ou que je suis devenu fou.

— Eh bien I ne donnez pas aux pauvres, donnez à un pauvre... à. tme personne malheureuse et méritante.

Il y en a tant I Gomment choisir?

, — Je m'en chargerai, si vous voulez bien vous en rapporter à moi. Je serai l'Assistance publique... et je f^ral mieux qu'elle, car elle se trompe quelquefois, et moi, je suis certaine que votre bienfait sera bien placé.

Paul de lizy ne s'attendait guère à la proposition que lui adressait à brûle-pourpoint madame de Marcenac. U jj'y attendait si peu, qu'il se demanda si la comtesse par- ]jLit sérieus^nent: mais il n'étiût pas homme à reculer

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car il l'aimait beaucoup plus qu'il n'aimait l'argent et, pour la contenter, il aurait fait bien d'autres sacrifices que celui de son bénéfice à Monaco.

Ses scrupules s'étaient évanouis, et cet entretien entamé alors que ni elle ni lui n'étaient encore décidés, avait pris dès le début un tour si net et si franc qu'ils avaient saule par-dessus les préliminaires et que la grande résolution se trouvait prise avant d'avoir été discutée.

Entre un homme et une femme qui s'adorenl depuis longtemps sans se le dire, une conversation en tôte-à-tôte a des entraînements auxquels tout cède. On s'engage sans s'en apercevoir et le Rubicon est déjà passé qu'on pense être encore sur l'autre bord.

Pris dans un dialogue serré, Paul n'avait pas môme songé à mettre sur le tapis son aventure en chemin dç fer et l'histoire de l'assassinat de M. Basfroî, le capitaliste de Fontainebleau.

Il ne pensait qu'à sa nouvelle situation et il ne regrettait pas de s'y être mis, car il n'avait jamais été si épris de Berthe de Marcenac.

Aussi n'eut-il garde de répondre par un refus à l'ouverture imprévue qu'elle venait de lui faire.

— Vous tenez donc bien à rester plus riche que moi? dit-il gaiement.

— Ce n'est pas cela, répondit la comtesse. Je ne me suis jamais préoccupée du chiffre de votre fortune, parce que je sais que cette fortune vous vient de votre père et qu'elle a été honorablement acquise, mais je n'admets pas que vous l'augmentiez par des gains au jeu. Je vous condamne donc à payer une forte amende. Ce sera la punition de votre coupable escapade... et nous ferons une heureuse... ou un heureux.

— Très bien. Je me soumets. A qui dois-je offrir ce

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LE SBCRST DB BERTHB 85

capital de Tinfçt bonnes mille livres de rente que j'ai entant de peine à arraclier aux croupiers de Monte- Carlo?

— Vous le regrettez, je crois? dit madame de Harcenac, en men^Lçant du doigt Paul de Lizy eten appuyant ce geste d'un sourire à faire fondre toutes les glaces du pûle.

— Non» pas précisément... quoiqu'il vaille bien qu'on le regrette, ne fût-ce qne comme souvenir d'une victoire inespérée... C^est si rare de gagner là-bas, et j'y ai laissé tant de plumes autrefois... Mais puisque teÛe est votre volonté, je sois prêt à m'exécuter.

Les yeux dL& Berthe brillèrent de joie.

— Je n'attendais pas moins de vous, dit-elle d'une voix attendrie. Je vous aimerai toujours et quelqu'un vous bénira.

— 11 me su rflt que vous m'aimiez, dit doucement Paul. Je ne tiens pa.s aux bénédictions d'un inconnu...

— Que vons connaîtrez, mon ami.

— Alors , vous avez un candidat à ce prix Hontyon dont les fonds seront faits parle trente-et-quarante?...

— J'en ai ^n.

— A la bonne beure I car, s'il me fallait aller de mansarde en mansarde cbercher le plus digne parmi les indigents de voire quartier ou du mien, j'avoue que je reculerais. I-«^ vocation me manque pour aller dénicher les inforlones sous les toits. Mais si vous voulez m'indiquer le lauréat d® votre choix, j'irai mettre à ses pieds cette fortune q^i tient tout entière dans mon sac de voyage.

Necraig^^^^^"^ pas qu'elle lui tourne la tôte ?

^ Oh 1 P^ ^" *^^*-

«- Diabl® I voilà un nécessiteux comme on en voit peu. Garder »^^ sang-froid en recevant quatre cent nulle

36 LE SBGRBT DE BERTHB

francs lorsqu'on vit de charités, c'est superbe I Votre protégé est donc un philosophe, un stoïcien ?

— Rien de tout cela.

— Vous m'intriguez énormément. Indiquez-moi vite le domicile de ce phénomène. Il me tarde de le voir.

— Il n'accepterait rien de vous.

— Ah ! pour le coup, je ne comprends plus. Est-ce donc que je dois lui envoyer cet argent dans une lettre anonyme ?

— Avez-vous confiance en moi ?

— Quelle question I

— Eh bien ! il faut me prendre pour intermédiaire.

— Très volontiers, dit Paul, un peu surpris. Je m'en rapporte à vous, et môme je préfère cet arrangement. Alors, je né saurai jamais à qui j'ai fait cadeau de cette somme rondelette ?

— Mais, si ; mais, si, répondit vivement madame de Marcenac. Je compte bien vous présenter la personne qui vous devra son bonheur.

— J'aimerais presque mieux ne jamais la voir. Ce serait plus drôle.

— Ce serait absurde. Je votis la présenterai plus tard...

— Plus tard est vague.

— Aussitôt que nous serons mariés.

— Pourquoi pas maintenant ?

— Probablement parce que j'ai des raisons pour différer la présentation. Je ne puis vous en dire davantage. Hais vous êtes libre de ne rien faire avant l'époque où rien ne m'empochera plus de parler.

— Je ne profiterai pas de la latitude que vous voulez bien me laisser. Vous croiriez que je me défie de vous.

— Alors, mon ami, voici ce que je vous demande. Vous porterez la somme i mon agent de change et vous

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lai donnerez de ma part Tordre de l'employer à acheter un litre de rente sur TÉtat, an titre au porteur qui restera déposé dans sa caisse, jusqu'au jour où je Tayiserai d'avoir à la convertir en un titre nominatif. Ce jour viendra bientôt, je Tespère, et ce jour-là vous saurez tout, car ce sera mon mari qui transmettra le nouvel ordre... et il faudra bien qu'il connaisse le nom du titulaire.

— Je ne vous le demanderai pas et tout ce que vous ferez sera bien fait. Demain, l'agent aura la somme et votre ordre ; je m'acquitterai de la commission et je n'y penserai plus. Ce sera comme si je n'étais pas allé à Honte-Carlo, et je serai ravi d'être débarrassé de cet argent, car je me figure qu'il me porte malheur. Il a contribué ce matin à m'attirer un gros désagrément. On m'a accusé de l'avoir volé.

— Qae me dites-vous là?

— Je vous dis la vérité. La police cherchait un homme quia commis un crime abominable. On savait qu'il était monté dans le train où je me trouvais et quand je suis arrivé à la gare, on m'a pris pour lui. Il m'a fallu prouver que les iHllets de banque et la lettre de change que je rapportais m'appartenaient légitimement. Cette ridicule méprise n'a pas eu de suites fâcheuses, mais elle m'a fait passer deux heures très déplaisantes.

— - Encore un châtiment pour être allé à Monaco, dit madame deMarcenac.

Paul se demandait s'il allait compléter le récit de sa mésaventure, récit qui devait forcément le conduire à parler du crime de Fontainebleau et à nommer la victime. C'était le moment ou jamais, car la comtesse allait sans doute lui demander des détails, liais il lui en eût trop coûté d'attrister la fin de cette entrevue où son bonheur venait de se décider. Son cœur débordait et il

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lui tardait de ramener la conversation sur un sujet qai rintéressait beaucoup plus que la mort tragique de M. Basfroi.

— Est-ce qu'il s'agissait d*un assassinat, reprit la comtesse, en changeant de ton ; en chemin de fer, peutêtre ?... Et quand je pense que celui qui l'a commis, aurait pu s'attaquer à vous. ..

— Non, interrompit Paul deLizy. L'affaire s'est passée dans une ville de province... Vous lirez les détails dans les journaux... laissons cela... et souffrez que je reprenne Tentretien où nous l'avons laissé quand il vous a plu de me poser une condition que j'ai acceptée...

— Pas sans vous faire un peu prier, dit malicieusement la comtesse.

— J'ai eu le tort de chercher à me renseigner et j'en ai été bien puni, puisque, pendant dix minutes, il m'a été impossible de vous dire que je suis le plus heureux des hommes. J'aurais dû vous répondre : Oui, sans phrases et tomber à vos pieds...

— On ne tombe pas aux pieds d'une femme qu'on va épouser, mon ami. C'est très sérieux, le mariage, et je crains que vous n'y ayez pas assez réfléchi. Moi-même, j'ai peut-être été trop vite et trop loin.

— Pas assez réfléchi I il y a six mois que j'y pense et que je vous aime.

— Je veux bien vous croire, et pourtant... Moi aussi, j'y pense depuis six mois, et j'ai eu le temps d'étudier votre caractère. Etes-vous bien sûr de ne pas avoir cédé à un mouvement passionné que vous pourriez regretter plus tard... quand il ne sera plus temps?

— Je jure de vous consacrer ma vie. J'ai horreur de celle que j'ai menée, et j'y renoncerais, alors même que vous refuseriez de m'épouser. Je quitterais Paris... i|^ France... j'irais au bout du monde pour tâcher de tous

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oublier, et comme je n'y réussirais pas, je me ferais tuer quelque part.

— Je ne yeux pas vous réduire à celte extrémité. J*aime mieux voyager avec vous... quand nous serons mariés... je vous préviens seulement que nous n'irons pas à Monaco* ••

Paul eut on mouvement de joie qui faillit lui faire perdre Téquilibre sur le siège mobile qu'il occupait, et peu s'en fallut qu'il ne s'agenouillât sans préméditation.

Madame de Marcenac l'arrôta d'un geste qui signifiait : On vient.

Et, en effet, on entendait dans le salon le léger bruit d'un pas discret que le tapis amortissait encore.

— Est-ce que vous attendez quelqu'un ? demanda Paul à demi-voix.

— Personne, répondit la comtesse sur le môme ton. J'avais le pressentiment que vous viendriez aujourd'hui, et j'ai donné l'ordre de ne recevoir qu e vous.

Le valet de pied qui avait introduit H. de Lizy se montra sur le seuil, et, pour qu'il se présentât sans avoir été appelé, il fallait qu'un incident imprévu l'y obligeât.

Qu'y a-t-ildonc? demanda madame de Marcenac.

i' avals défendu ma porte à tout le monde.

— Pardon, madame la comtesse, dit respectueusement le domestique, un monsieur s'est présenté...

— Pourquoi n'a-t-on pas répondu que je n'y étais pas? U n'a pas voulu le croire et il a tellement insisté

pour parler à madame la comtessse, 'que le concierge de l'hôtel n'a pas pu venir à bout de le renvoyer, et que j'ai dû me charger de sa carte pour la remettre à madame la comtesse.

— C'est bien. Donnez I

Berthe de Marcenac étendit la main et prit du bout

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des doigts la carte que le valet de pied apportait sur un plateau d'argent.

Elle la prit avec indifférence, mais elle n'y eut pas plus tôt jeté les yeux qu'elle changea de visage.

Paul de Lizy s'était levé» au moment où le domestique entrait, et il regardait madame de Marcenac qui avait commencé par froncer le sourcil et qui maintenant pâlissait visiblement.

— Répondez à ce monsieur que je ne reçois que les personnes que je connais, dit-elle d'une voix mal assurée.

Le valet de pied s'inclina respectueusement et il allait se retirer.

— Remettez-lui sa carte, ajouta la comtesse en la jetant sur le plateau.

Paul, très étonné, fut tenté un instant de la prendre et de lire le nom qui y était gravé. Il était avec Berthe dans des termes qui auraient pu l'autoriser à commettre cette indiscrétion, mais il craignit de la blesser et il laissa partir le messager galonné.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il, dès qu'il se trouva seul avec elle.

— Rien, mon ami, répondit madame de Marcenac, déjà moins troublée. Un monsieur dont je n'ai jamais entendu parler.

— Et il faut si peu de chose pour vous émouvoir 1

— Mais... je ne suis pas émue.

— Vraiment?... c'est singulier... j'avais cru...

— Quoi? seriez-vous jaloux?... déjà?

— Non... seulement, il me semble que vous n'auriez pas dû renvoyer cet étrange visiteur sans autre explication.

— Et quelle explication aurais-je pu lui demander? Son nom m'est tout à fait inconnu.

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UB S8GRET BB S8RTHS 91

— ÀYotre place, moi, j'aurais voula savoir ce qa'il arait i me dire.

— Il se trorapait sans doute...

— De porte?... c'est difficile à admettre. Vous n'habitez pas une de ces maisons bourgeoises qu'on peut confondre avec la maison d'à côté.

— Cest peat-être aussi quelque solliciteur. Il en vient tous les jours me supplier de leur donner un secours ou de leur procurer une place.

— Ceux-là, je suis bien sûr que vous ne les éconduisez pas.

— Non, quand ils indiquent le but de leur visite. Mais je consigne impitoyablement à ma porte ceux qui prétendent avoir à me faire des communications importantes. Je me défie de cette formule vague. Elle n*est guère à Tosage que des intrigants.

Paul, celte fois, s'abstint de répliquer, mais il ne paraissait pas convaincu par les raisonnements de madame de Marcenac.

— Enfin, reprit-elle avec un mouvement d'impatience, que me reprochez-vous? D'avoir refusé d'interrompre, pour écouter le premier venu, une conversation qui semblait vous intéresser? En vérité, vous avez mauvaise grâce à vous en plaindre.

Et comme Lizy persistait à se taire, elle ajouta : — Voyons, mon ami, quittez cet air renfrogné et soyez firanc. Vous vous êtes imaginé que ce monsieur venait me faire la cour et que de peur de vous mettre en présence d'un rival, j'ai fait semblant d'ignorer son nom. Mais, grand enfant que vous êtes, réfléchissez donc que mes domestiques connaissent les gens que je reçois habituellement. Vous ne supposez pas, j'espère, que je les ai mis dans la conûdence de mes inquiétudes et qu'ils se sont donné le mot pour inventer une histoire. Joseph, le

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valet de pied que vous avez vu, m'aurait dit tout simplement : Monsieur un tel insiste pour être reçu malgré lei ordres de madame.

— . Vous voulez que je sois franc, répondit Paul après un silence. Eh I bien, je vais l'être, car je serais désolé qu'il restât un nuage entre nous. Je vous déclare donc que je n'aurais fait aucune attention à cet incident, si vous n'aviez pas pâli quand vous avez lu la carte.

— Moi!... au fait, c'est possible... il m'arrive souvent de pâlir, sans en avoir sujet... vous n'avez donc pas remarqué à quel point je suis nerveuse? Ma figure est changéante comme le ciel de Paris. Un rien la trouble, une bouffée de chaleur... un mouvement de surprise... il n'en faut pas plus pour que mes joues rougissent ou se décolorent subitement... il y a aussi les émotions qui ne produisent leur efTel qu'après coup... et je venais d'en éprouver une très vive, quand je vous ai entendu me dire que vous m'aimiez assez pour m'épouser.

Madame de Marcenac avait complètement repris possession d'elle-même, et elle parlait avec un tel accent de sincérité que Paul s'écria, en se frappant le front :

— Vous avez raison... je suis fou... si je ne vous aimais pas tant, je ne serais pas si ombrageux... il faut me pardonner.

— Je vous pardonne d'autant plus facilement, que j'ai le même défaut que vous. Je ne vous ai jamais dit ce que j'ai souffert lorsque certaines amies comme on en a beaucoup dans le monde racontaient devant moi que vous aviez des maîtresses. Que serait-ce si j'entendais de pareils propos quand vous serez mon mari ! Je ne peux donc pas vous en vouloir, car l'amour vrai ne va pas sans la jalousie. Hais je profite de l'occasion pour poser un principe. 11 pourra arriver encore que l'un de nous deux soupçonne l'autre. Si c'est moi, je m'engage à vous de-

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mander une explication immédiate, et tous allez me promettre d'en faire autant sL c'est vous qui doutez de moi. L'incertitude est le pire de tous les maux, et la défiance devient incorable si on la laisse vieillir. Aussi je TOUS remercie de ne pas m'avoir caché ce que tous pen* siez tout à l'heure. J'ai pu tous rassurer, tandis que si TOUS étiez parti sans me dire ce que vous aviez sur le cœur, nous aurions peut-être fini par nous brouiller. Ce sera une leçon, n'est-ce pas?

— Oh ! oui ; une leçon que je n'oublierai jamais.

— J'y compte, et pendant que j'y suis, j'ajoute que si la condition que j'ai mise à notre mariage vous inquiète, si TOUS la trouvez trop mystérieuse, je tous dispense de porter l'argent du jeu chez mon agent de change. Quand nous serons mariés, je tous dirai à qui je le destine et vous serez 11 hre d'en faire ce que tous Toudrez.

— Je le porterai demain, dit TiTement Lizy.

— Je vous en saurai gré, comme d'une preuTe de confiance, mais souvenez-TOus que je n'exige rien.

Et maintenant, mon ami, je tous prie de me laisser seule, et de revenir demain à pareille heure. Nous sommes trop émus pour parler avec sang-froid de notre bonheur; la xïoitnous calmera. A votre prochaine visite, nous causerons sérieusement, et personne ne viendra nous interrompre.

C'était un congé en règle, et Paul jugea de bon goût de ne pas chercher à prolonger l'entrevue. 11 n'était pas fâché, d'ailleurs, de se remettre d'aplomb et de donner audience à ses pensées.

Il avait baisé, en arrivant, la main de madame de Marcenac Elle lui tendit les deux, et il y mit deux baisers avant de partir.

Il connaissait le chemin pour sortir de Thôtel par la grande porte et il trouva dans le vestibule un Talet de

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pied qui donna le coup de cloche afin d'avertir le coq* cierge.

En passant devant la loge, Lizy ne résista pas à l'envie qui lui vint de demander à ce concierge, qu'il connaissait de longue date, comment était fait le monsieur à la carte de visite, et il en tira cette réponse :

— J'oserai dire à monsieur le baron que madame la comtesse a bien fait de ne pas recevoir cet individu, car je suis porté à croire qu'il est de la police. C'est un grand gaillard assez bien vêtu, mais il marque mal et il n'a môme pas su me dire le nom de madame la comtesse. Il a demandé à parler à madame, sans plus ; et quand je lui ai dit : Quelle madame? il m'a répondu très malhonnêtement : Faites passer ma carte à votre maîtresse. Quand elle l'aura vue, elle me recevra. Et quand Joseph a lui a rapportée avec la réponse, il est sorti en grognant comme un dogue.

— C'est bizarre, murmura Paul.

— Du reste, reprit le portier, si monsieur le baron veut le voir, il se promène sur le trottoir, de l'autre côté de la rue. On dirait qu'il surveille l'hôtel.

— Diable l mais il ne faut pas souffrir cela. Ouvrezmoi. Je reconnaîtrai bien ce drôle à la description que vous m'en faites. Je vais l'aborder et lui demander ce qu'il fait là.

— Il est noir comme une taupe et il porte toute sa barbe.

— Vous n'avez pas vu son nom sur sa carte?

— Non, monsieur le baron, je ne l'ai pas regardée, mais Joseph qui l'a portée, pourra peut-être...

Paul hésita un instant, mais il pensa qu'il valait mieux, au lieu d'interroger ce valet de pied, s'adresser au visiteur lui-môme, puisqu'il n'était pas loin.

— N'appelez pas, dit-il, je suis pressé et, d'ailleurs,.

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c'est inutile. L'homme me dira qui il est et ce qn*il voulait à madame de MarceDac. S'il s'ayisait de faire le méchant, je le signalerais à un sergent de ville.

Et il sortit en refermant derrière lui la porte cochère de l'hôtel qae le concierge venait d'ouvrir.

Il était plus inquiet qn'il ne voulait le laisser voir aux gens de la comtesse. Depuis sa rentrée à Paris, c'est-àdire depuis douze heures, c'était la seconde fois que la police se trouvait sur son chemin. Que pouvait avoir à démôler avec elle madame de Marcenac? Savait-on déjà que M. Basfroi avait été Tami du père de la comtesse, et venait-on chez elle chercher des renseignements sur le défunt? A la rigueur, ce n'était pas impossible. Mais alors pourquoi Berthe se serait-elle troublée en recevant la carte d'un inspecteur de la sûreté? Elle n'avait assurément pas de crime sur la conscience. Et d'ailleurs, cet agent aurait insisté pour être reçu et ne s'amuserait pas à battre le pavé dans le faubourg Saint-Honoré.

L'idée vin.! à Paul de Lizy que c'était peut-être à lui que cet envoyé de la préfecture avait affaire. Son valet de chambre devait se douter qu'il était allé chez la comtesse et il avait bien pu y adresser le policier, en quête de nouvelles informations sur le voyageur du coupé. Mais Paul réfléchit bientôt que, dans ce cas, on Taurait fait demander, lui, sans s'adresser à madame de Marcenac.

Quoi qu'il en fût, il voulait absolument savoir à quoi s'en tenir et à peine eut-il mis le pied dans la rue qu'il se mit à chercher des yeux l'individu désigné.

C'était l'heure où le faubourg est très fréquenté. Les voitures roulaient dans tous les sens et les piétons se pressaient sur les trottoirs. Il faisait nuit close et l'éclairage des boutiques ne remplaçait que très imparfaitement le jour.

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Paul n'aperçut pas son homme tout d'abord. Il lui fallut un certain temps pour le découvrir, planté sur le trottoir opposé, à demi caché dans une embrasure de porte, et les yeux obstinément fixés sur la façade de Thôtel. 11 n'y avait pas à s'y tromper, quoiqu'à cette distance, il fût difficile de distinguer ses traits.

Paul traversa la chaussée aussi vite que le lui permit le va-et-vient des fiacres et des omnibus, prit pied sur le trottoir et alla droit à cet espion persévérant, dans l'intention de l'aborder sans préambules.

Ce fut alors seulement qu'il le reconnut.

— Sigoulèsl s'écria-t-il en s'avançant jusqu'à le toucher. Comment I c'est toi I D'où viens-tu?... et qu'est-ce que tu fais ici?

— J'observe, je surveille, j'espionne, répondit tranquillement le colonel. Ne parle pas si haut, je t'en prie. Tu me ferais remarquer.

— Mais qui espionnes-tu? demanda Paul de Lizy en baissant un peu le ton. J'allais te rejoindre au Helder et je te retrouve en faction dans le faubourg Saint-Honoré.

— Je vais t'expliquer ça, mon vieux. Colle-toi à côté de moi dans l'embrasure de cette porte. Je tiens à ne pas décamper avant un quart d'heure. Tu n'es pas pressé, je suppose,

— Non. Je t'écouterai tant que ta voudras. Il s'agit d'une femme.

— Parbleu! sans ça, je ne m'amuserais pas à poser ici, à l'heure de l'absinthe. Figure-toi qu'après t'avoir quitté aux Champ-Elysées, je suivais les boulevards, au pas ordinaire, en fumant mon cigare, et en m'arrètant aux devantures des boutiques, lorsque, un peu avant le café Américain, j'aperçois une rangée de fiacres stationnant le long du trottoir...

— Si tu me racontes toute ta promenade, tu n'en fi-

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niras jamais. Arrive au faii^ dit Paul avec impatience* — Mais j'y suis, au fait, répliqua Sigoolès. Je regardais œacbinaleinent les voitures et mes yeux sont tombés sur le numéro 1919. C'était celui que j'avais noté à la gare de Lyon, la nuit de mon aventure en chemin de fer. Quelle chaoce, hein? J'aurais peut-être mis deux jours à reirouver ce cocher, et je le rencontre par hasard.

Tu penses que je n'ai pas perdu de temps pour utiliser ion idée. . . car c'est toi qui m'as indiqué ce moyen de dénicher naon inconnue. J'ai abordé le cocher et je lui ai offert un louis pour me dire où était allée une dame qu'il avait chargée samedi dernier, à l'arrivée du dernier train de Fontainebleau. Il a eu de la peine à se rappeler, mais enfin il s'est souvenu que c'était au faubourg SaintHonoré; il avait oublié le numéro de la maison, mais il se faisait fort de la reconnaître, et il m'a proposé de m'y conduire. Bien entendu, j'ai accepté et il m'a mené devant ce bel bôtel que tu vois en face de nous.

Qu'en dis- tu? avais-je raison de prétendre que ma voyageuse était une femme du monde? Les cocottes font florès à Paris, mais elles ne sont pas encore logées comme ça.

Paul ne répondit pas. Ce commencement du récit de Sigoulès l'avait mis dans un état d'agitation indicible. 11 n'y avait pl^js à en douter : la voyageuse était Berlhe de Marcenac- P^ul comprenait maintenant, pourquoi elle s'était troublée en lisant le nom du colonel sur une carte de vi>ite et pourquoi elle avait refusé de le recevoir. Elle redoutait uoe explication en présence de Lizy, car elle eût été obligée de dire ce qu'elle allait faire à Fontainebleau e*- comment elle en était revenue toute seule, en nleine nui*- ®' voilée comme une femme qui se cache.

Et Paul s'expliquait aussi que Sigoulès n'eût pas hésité à lui dire la ^*i*i^é. Sigoulès ne se doutait pas que l'hôtel 1. «

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avait deux portes et que son camarade Lizy^ qu'il avait laissé devant une grille de l'avenue Gabriel, sortait par le faubourg Saint-Honoré de cet hôtel oîi lui, Sigoulès, venait d'essayer inutilement de pénétrer. Et, probablement, le colonel ne savait pas non plus que l'inconnue du chemin de fer était madame de Marcenac, veuve du • comte de Marcenac, son compatriote.

Mais Paul ne comptait pas en rester là. Il voulait au contraire pousser les choses à l'extrême et soumettre la comtesse à une épreuve décisive. C'était l'application du principe qu'elle venait de poser en déclarant que l'incertitude est le pire de tous les maux.

— Boni dit-il, en affectant un air dégagé, Thôtel est superbe; mais les grandes dames ont des femmes de chambre, et ta conquête n'est peut-être qu'une simple soubrette.

— Impossible I je m'y connais, grommela le colonel, un peu ébranlé dans ses convictions.

— Enfin, tu ne t'en es pas tenu, je suppose, à l'inspection de la porte cochère. Tu as essayé d'entrer dans la place? Comment t'y es-tu pris?... Ce n'était pas aisé, puisque tu ne savais pas le nom de la personne que tu cherchais.

— Je n'ai .'pas été assez bête pour le demander. J'ai sonné et j'ai dit au portier, avec un aplomb superlatif : Madame y est-elle? Ce cerbère m'a répondu : Madame la comtesse y est, mais elle ne reçoit pas. C'est une comtesse!... alors, moi : Faites-lui passer ma carte : elle me recevra. Tu comprends la manœuvre. En chemin de fer, je m'étais nommé, j'avais appris à la dame que j'étais colonel de cavalerie et même que je demeurais à l'iïd/e/- ContinenlaL Alors, je me disais : quand elle verra mon nom, elle saura à qui elle a affaire et elle m'accordera bien cinq minutes d'entretien, quand cène serait que

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pour me prier de la laisser tranquille. Une fois que je serai face à face avec elle, je me débrouillerai. On ne met pas à la porte un officier supérieur de Tannée française.

— Eh I bien, a-t-elle réussi ta manœuvre?

— Malheureusement, non. J'ai été repoussé avec perte. Un grand laquais m'a rapporté ma carte et m'a signifié que sa maltresse refusait de me voir, parce qu'elle ne me connaissait pas. Le drôle m'aura pris pour un intrigant et j*ai dû battre en retraite.

— Quelles conclusions as-tu tirées de ton;insuccès? Que tu t'étais trompé?

— Non. J'ai pensé que la dame avait du monde et qu'elle ne voulait pas s'expliquer avec moi devant lémoins. Aussi n'ai-je pas insisté; c'eût été gâter une bonne position : mais je n'abandonne pas la partie. J'attends qu'un domestique sorte pour lui graisser la patte, à seule fin qu'il me renseigne. Je pourrai encore» faute de mieux, m'adresser à un boutiquier du voisinage; Il me dira le nom de la propriétaire de l'hôtel et quand j'aurai ce nom, j'écrirai pour demander un rendez-vous.

-— Ah ! tu es tenace, toi, et tu ne manques pas de fatuité.

— Il faut bien faire honneur au glorieux uniforme que tu as porté jadis I

Paul réfléchit un instant et résolut d'en finir.

— Alors tu persistes à croire que cette comtesse est ton inconnue ? Veux-tu éclaircir tes doutes sans plus tarder?

— Je ne demande que ça.

— Bien. Je vais te présenter.

— Tu la connais I

— Beaucoup. Je sors de chez elle.

— Pas possible I Tu m'as dit que tu allais faire une visite à madame de Marcenac.

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— J'en viens.

— Gomment! est-ce que, par hasard, madame de Marcenac?...

— Tu es devant son hôtel, qui a deux entrées. J'étais chez elle quand on lui a remis ta carte. Elle ne me Ta pas montrée, et je ne me doutais guère que c'était la tienne. En sortant, j'ai questionné le portier. 11 t'a pris pour un agent de police...

— Je lui couperai les oreilles.

— Tu ne couperas rien du tout, et tu vas venir avec moi. Tu prétends que tu as rencontré madame de Marcenac courant les chemins, incognito. Je veux en avoir le cœur net.

— Ne m'as-tu pas dit que tu songeais à l'épouser?

— Je t'ai dit cela... en l'air. Je suis très bien avec elle, et elle vaut bien qu'on l'épouse... Mais je ne suis pas du tout décidé à me marier.

A son tour, le colonel réfléchissait. Il se disait :

— Je comprends; la dame est sa maîtresse. Il est jaloux et il tient à la confronter avec moi pour en arriver à rompre, si je la reconnais. Dans quel guêpier me suisje fourrél Ma foi! tant pis, je m'en tirerai, s'il le faut, par un mensonge. Je ne tiens pas à brouiller des amoureux, et un galant homme ne doit pas dénoncer une femme. Si j'avais été l'amant de celle-là, je jurerais à Lizy que ce n'est pas vrai. Je puis bien lui jurer que je ne Tai jamais vue. Ah! s'il s'agissait de son mariage avec elle; le cas serait plus embarrassant. C'est grave, le mariage, et je me demande si on ne doit pas avertir un ami qui va faire une sottise irréparable.

J'aimerais mieux esquiver Tépreuve, et si je pouvais m'échapper par la tangente... je vais tâcher...

— Allons! viens! dit Paul d'un ton sec.

— Pardon! répliqua Sigoulès; si je me suis trompé,

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LB SBORET DB BERTHB 101

comme J'en sois convaincu maintenant, je ne tiens pas à îoner devant la comtesse oa rôle ridicule, et si tu prétends me trali^er en sa présence pour lui dire : Je vous Amène un monsieur qui affirme vous avoir rencontrée courant la prétentaine à Fontainebleau, ville de garnion je te p ré viens que je n'en suis pas. \ Je ne dirai rien de pareil.

^c^xx ! roais sous quel prétexte me présenteras-tu?

I>*al>or€l tu es mon ancien camarade. De plus tu as

onnu autrefois le comte de Marcenac. Il est tout naturel e tu vienrt^s faire une visite à sa veuve. ^^ j© ne trouve pas.

iq'itnport^I viens, ou je croirai que tu n'es plus mon

^,'^»y avait pas moyen de reculer. Sigoulès se laissa roener par Paul de Lizy qui l'avait pris par le bras, et 'lui fit t-r a verser la rue en courant.

^ AP^^^ tout, pensait le colonel, ce n'est peut-être pas

11 , et si o' est elle, je ne broncherai pas. Reste à savoir

^ ' elVe aora autant d'aplomb que moi. J'ai dans l'idée

^^ * lie n'exi nianque pas, cette petite femme-là.

^ Te oortier resta tout ébahi en voyant reparaître, amené

le baron de Lizy, le prétendu agent de police, et ces

P ïness*^^^* se diriger côte à côte vers le perron de

i^^Atel. N'osant pas interroger le baron, il dut se borner

oner pour avertir le valet de pied qui ne fut pas

coop ï^^iïis étonné que lui, lorsqu'il reconnut le

^^•^sltear éconduit.

^^ prévenez madame de Marcenac, lui dit Paul, que ôvîens ^out exprès pour lui présenter un de mes

^^^ ' domestique avait à peine monté trois marches du ^ A ese^^^®"*» ?**® ï^*^y ®® repentait déjà de s'être fait 8^^^ ràcer, »a Heu de surprendre Berthe. 11 supposait, non annon

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102 LE SEGRBT DE BSRTHE

âans quelque raison, que ce valet allait aviser la comtesse du retour imprévu de Thomme à la carte de visite, et que la comtesse, avertie, refuserait encore une fois de le recevoir.

— C'est superbe ici, dît le colonel. Je n'ai jamais rien vu de si beau. On se croirait dans un palais. Je parierais même très volontiers que le 'président de la République n'est pas si bien logé. Et ma voyageuse en toilette bourgeoise serait la dame de céans I C'est invraisemblable, et je commence à soupçonner que le cocher du 1919 m'a mis dedans.

— C'est ce que nous saurons tout à l'heure, dit entre ses dents Paul de Lizy. Je compte qu'après l'entrevue, tu me diras la vérité.

— Oui! mais je te déclare que, pendant l'entrevue, je parierai fort peu. Prépare donc un discours qui puisse faire passer cette présentation saugrenue.

— Sois tranquille. Je suis prêt. Tâche de te tenir aussi bien que moi.

Le valet de pied revint presque aussitôt annoncer que madame la comtesse attendait ces messieurs.

— Elle n'a pas peur. C'est bon signe, pensa Paul.

Le cœur lui battait de crainte et d'espérance, lorsqu'il arriva à l'entrée du petit salon, en compagnie du colonel Sigoulès, de plus en plus émerveillé par les splendeurs de l'ameublement.

C'était l'instant décisif, et les incertitudes de l'amoureux jaloux allaient prendre fin.

Paul comprenait bien l'importance de ce premier moment. Une femme peut dissimuler, en parlant, mais elle ne commande pas à son visage, et Berthe, impressionnable comme elle l'était, ne devait pas manquer de rougir ou de pftiir en se trouvant tout à coup face à face avec le

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I^ SECRET DE BERTHB 103

colonelySi elle avait vrai ment voyagé avec lui au retour d'une mystérieure excarsion à Fontainebleau.

Et SigoalèSy non plus, ne devait pas être assez maître de lui pour caclier son émotion, s'il reconnaissait sa belle voyageuse.

Paul se préparait donc à les dévisager tous les deux, dès qu'il les aurait mis en présence, et comptait sur la sûreté de son coup d'œil pour savoir immédiatement à quoi s'en tenir.

Madame de Marcenac les attendait, debout, au milieu du petit salon, sous le lustre à six bougies dont la lumière éclairait en plein sa figure, et lorsqu'elle les vit s'avancer de front, ses traits n'exprimèrent qu'un sentiment de surprise, assez naturel en pareil cas.

Sigoulès laissa percer quelque embarras, mais rien de plus, et en vérité, pour lui, la situation était embarrassante. Son attitude fut bien celle d'un homme qui risque une démarclie hasardée en se faisant présenter à une femme qu*il n'a jamais vue et à laquelle il n'a rien à dire d'intéressant.

L'épreuve tournait à la confusion du jaloux qui se réjouissait de s'être trompé.

Je suis fixé ; ils ne se connaissent pas, pensa Paul

de Lizy, qui aurait donné de bon cœur tout son gain de Monaco pour la satisfaction de constater que ses soupçons n'étaient pas fondés. Il s'agit maintenant de me tirer de là, sans que Berthe puisse se douter que je l'ai injustement accusée.

Je n'espérais pas vous revoir si tôt, mon ami, lui dit

la comtesse , en l'interrogeant du regard.

Et moi, je ne comptais pas remonter si vite, répondit gaiement Paul. Il a fallu, pour m'y décider, un de ces hasards heureux qui n'arrivent guère.., Mais permettez-

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moi d'abord» chère madame, de vous présenter mon ancien camarade et ami le colonel Sigoulès.

Sigoulès salua assez gauchement et balbutia une phrase où il était question de l'honneur que lui faisait madame la comtesse, et d'excuses pour la liberté qu'il prenait.

Paul, de plus en plus ravi, allait lui tendre la perche; madame de Marcenac ne lui laissa pas le temps de prendre la parole.

— Je serai toujours charmée de recevoir vos amis, ditelle, mais je regrette de n'avoir su plus tôt que monsieur était le vôtre. Je vous aurais évité la peine de revenir. Vous étiez là tout à l'heure quand on m'a apporté la carte du colonel, et vous ne m'aviez jamais parlé de lui...

— Vous avez fait dire que vous n'y étiez pas, interrompit Paul de Lizy qui rayonnait. C'est ma faute et aussi un peu la vôtre. Mais je vais vous expliquer ce malentendu. Imaginez-vous qu'en venant ici, j'ai rencontré, aux Champs-Elysées, Sigoulès que je n'avais pas vu depuis douze ans... depuis la campagne de l'Est que nous avons faite ensemble... nous avons causé et avant de le quitter, je lui ai dit chez qui j'allais. Il s'est trouvé que Sigoulès, qui est du Périgord, a connu autrefois le comte de Marcenac... je n'avais pas besoin de celte circonstance pour vous présenter un excellent camarade avec qui j*ai partagé pendant trois mois d'hiver la paille gelée du bivouac et je lui ai demandé de venir me prendre chez vous, à six heures. Nous devons dîner ensemble et je savais que vous me pardonneriez de lui avoir donné rendez-vous ici, sans votre permission. Ai -je eu tort?

— Non seulement je vous pardonne, mais je vous remercie, mon ami; j'ajoute cependant que, si vous m'aviez prévenue, vous m'auriez épargné un gros ennui... et à TOUS un chagrin.

Le léger nuage répandu sur les traits de madame de

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Marcenac, an débat de TentreTue, se dissipait à vned'œil. ESIe souriait maintenant au colonel et à Paul qui comprit l'allusion et qui s'empressa de répondre :

— Excusez mon étourderie. La voilà presque réparée, puisque tous voulez bien accueillir mon vieil ami. Il faut pourtant que je vous raconte aussi comment j'ai pu vous ramener ce soir. Au lieu de m'en vouloir de sa déconvenue, il a eu la bonne idée de m'attendre dans le faubourg Saint-Honoré, pensant bien que je ne larderais pas à sortir. Je l'y ai rencontré et j'ai eu quelque peine à le décider à se présenter de nouveau... sous mon patronage, cette fois.

— Je vous suis très reconnaissante, monsieur, de ne pas m'avoir tenu rigueur, dit la comtesse en s'adressant à Sigoulès, et j'espère que j'aurai souvent le plaisir de vous voir. Vous habitez Paris ?

— Malheureusement, non, madame, répondit le colonel. Je n'y suis qu'en passant. Dans quelques mois, mon congé prendra fin et il me faudra regagner la Tunisie qui n'est point un séjour enchanteur.

Mais, du moins, pendant la durée de votre congé, je

vous prie de croire que ma maison vous sera toujours ouverte. M. de Lizy est un de mes fidèles et vous l'y rencontrerez à peu près tous les jours.

Sigoulès s'inclina en signe de consentement et de remerciement. Il n'aimait point à discourir et il tenait à jouer« autant que possible, dans cette scabreuse entrevue, le rôle de personnage muet. 11 se disait :

Je suis sûr maintenant que Lizy est l'amant de la

veuve de cet animal de Marcenac. Et je n'ai pas envie de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Je ne me mêlerai jamais de leurs affaires. Mais je voudrais bien m'en aller.

11 avait l'air si mal h son aise, que la comtesse devinant son désir, reprit :

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lOÔ LB SECRET DE BERTHB

— Seulement, quand il vous plaira de venir, venez un peu plus tôt, cher monsieur. Je dtne, ce soir, chez une- de mes amies qui habite fort loin d'ici et il me reste à peine le temps de m*habiller.

Paul saisit la balle au bond. Quoique ses soupçons se fussent à peu près envolés, il lui tardait d'être seul avec Sigoulès pour lui poser catégoriquement la question.

— Ma chère Berthe, dit-il avec empressement, vous me rappelez fort à propos que, nous aussi, nous sommes attendus... un dîner d'officiers au cabaret... et nous Unirons la soirée au théâtre... ou au cercle...

— Alors, je ne vous retiens plus, messieurs, répondit madame de Marcenac, mais je compte sur votre très prochaine visite.

Cette invitation semblait adressée plus particulièrement au colonel, car la dame, en la formulant, le regardait avec des yeux où il lut sans peine le désir de n'en pas rester là.

Il salua de nouveau, à Tancienne mode, qui vaut bien la moderne, il serra timidement la main que la comtesse lui tendait, à l'anglaise, et il sortit avec Paul, qui paraissait radieux.

Ils traversèrent la cour sans apercevoir le portier, tout honteux de sa méprise et caché au fond de sa loge, et, dès qu'ils eurent mis le pied dans la rue, Paul dit à son vieux camarade :

— Eh bien?

— - Eh bien ! répondit Sigoulès, tu as manœuvré admirablement. Voilà ce que c'est que d'avoir l'habitude du monde. Moi, je n'aurais dit que des bôtises, et tu as improvisé une explication cent fois plus plausible que This-' toire de ma prétendue liaison avec feu Marcenac...

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LE SBCRET DE BERTHB 107

d^autant que ia comtesse ne doit pas beaucoup regretter son mari.

Ce n'est pas ce que je te demande. As-ta reconaa ta

voyageuse 7

Si je l'avais reconnue, tu t'en serais bien aperça.

Elle m'aurait reconnu aussi et elle se serait troublée. Or, elle n'a pas bronché... ni moi non plus. Mais elle a dû me trouver assez ridicule.

— En quoi ?

Dame ! je n'ai pas ouvert la bouche. Il est vrai que je

ne savais que dire. Je ne suis pas habitué aux comtesses, et si je me suis laissé mettre en présence de celle-là, c'est bien pour te faire plaisir.

Et tu. peux te flatler d'y avoir réussi. Tu m'avais

sauvé la vie que je ne t'en saurais pas plus de gré. Ton histoire de rencontre en chemin de fer m'avait mis la tète à l'envers. Je renais depuis que je suis sûr que tu t'étais trompé.

Complètement trompé.

Je me demande comment cet imbécile de cocher,

qui t'a si mal renseigné, a pu se fourvoyer à ce point.

Qui sait? 11 était peut-être ivre quand il a pris la

dame à la gare de Lyon et il ne s'est plus rappelé exactement où il l'avait conduite. Mais il tenait à gagner le louis que je lui offrais et il m'a mené devant la première maison venue. H y ^^ a beaucoup dans la rue du Paubourg-Saint- Honoré, où sans doute est descendue la femme qui est montée Vautre soir dans son fiacre.

Oui, ce doit être cela. Comment trouves-tu madame

de Marcenac ?

Charmante... adorable... Elle m'a ébloui.

. Et tu n'as pu juger que de son physique. Quand tu

la connaîtras mieux, tu t'apercevras qu'elle a toutes les qualités.

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-— J*ea suis convaincu, mais je t*avoue que je ne compte pas fréquenter chez elle. Je ne suis pas très mondain, tu le sais, et dans un salon aristocratique je ne me sens pas à ma place.

— Il ne s'agit pas de salons, ni d'aristocratie. Tu verras Berthe dans l'intimité. Je suis avec elle dans des termes qui me permettent d'y aller quand je veux et d'y amener qui je veux.

— Diable I je t'en fais mon compliment. Et... il y a longtemps que vous êtes liés?

— Six mois, mon cher, et j'espère bien que cette liaison ne finira jamais.

— Ohl il ne faut juger de rien. Mais, quoi qu'il advienne, je déclare que tu as de la chance. Il n'y a peutôtrepas à Paris dix femmes qui vaillent cette merveilleuse comtesse. Elle t'a préféré à tous les fats qui doivent lui faire la cour. Ça prouve qu'elle a du goût. Si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne jamais la quitter.

— Je n'y songe pas... au contraire. Mais, mon colonel, tu en parles comme si elle était ma maîtresse.

Ils marchaient, tout en causant, vers la rue Royale. Sigouiès s'arrêta tout à coup et regarda son ami d'un air étonné.

— Et... elle ne l'est pas? demanda-t-il.

— Mais non. Est-ce que tu te figures que je l'épouserais, si j'étais son amant?

— Alors, tu veux l'épouser?

— Je croyais te l'avoir dit, avant de te quitter devant la grille de son jardin. Depuis une heure, c'est chose décidée. Nous nous marierons dans un mois. Tu m'as demandé à être témoin. Tu le seras.

Le colonel se tut. Sa figure s'était allongée tout à coup et il avait l'air penaud d'un homme qui s'est mis dans un mauvais cas.

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LB 8BCRET DB BBRTHE 100

Qu'as- tu donc? lai demanda Paul de Lizy.

Moif..* rien, je Vassnre.

Oh ! pas de blagaes entre nous, je te prie. Tu D*ap-

proares pas o« mariage?

Il ne m' Appartient pas de Tappronver... ni de le désapprouver.

— Bon, mats s'il me plaît de te consalter?

Qae veo^-tu que je te réponde ? tu connais depuis

six mois mad3.CDe de Marcenac, et, moi je l'ai Tue ce soir pour la première fois.

Sst-ce bi^û la première fois? demanda Paul, après

un silence.

Xu Tas l>î«n va que c'était la première fois, répondit

Siiroulès- Bty tirailleurs, où diable aurais-je rencontré cette dame? J^ n'ai pas mis les pieds en France depuis douze ans et je suis arrivé de Tunisie depuis un mois.

r£^ ne X3Q0 réponds pas catégoriquement, insista

Paul de Lizy-

BJiioi» to es assommantavectes questions. Sur quelle

herbe as-tu to^rché? Tu mlnterroges comme le ferait un . d'iustroction, et cela sur des choses qui ne me

regardent pa»- Tu me demandes situ dois te marier, ou

^ j^ n*ai P^ de conseil à te donner là-dessus. C'est

Ion affaire-

jl j^e s'agit pas de cela. Tu sais fort bien que mon

'ance avec madame de Marcenac est décidé. ^^^ ^^^^ vieus de me le dire, mais il n'y a pas vingt miaue ^^ ^'^^ ^^* *^^' '® contraire, en causant avec ^^'A^s le faubourg Saint-Honoré. J'ai cru, je l'avoue, ^^^^ j-elalions avec la comtesse n'étaient pas de celles

^^f ^^Atxisenl à la mairie. Je t'en fais mes excuses, et à qpx ^^^^-^ Mais en vérité, j'ai pu m'y tromper. En te elle au j^^^ ^.^^ ^^^ ^^.^ ^^ j^. ^.^p^^^g . ^^ chère

parlan , ^^^^ ^^.^^ ^^ ^^^ locutions à l'usage des

Bertbe. Ce

amants, et je n'y ai point trouvé à redire. Il me paraissait tout naturel que madame de Marcenac égay&t son veuvage en se liant intimement avec un brave et aimable garçon gui est de son monde. Ce mauvais sujet de Mar* cenac n'a pas dû la rendre heureuse, et je comprendrais qu'elle n'eût pas envie de porter de nouveau la chaîne conjugale. Je pensais aussi que tu tenais trop à ta liberté pour y renoncer.

— Bon I mais maintenant, tu es fixé. Je te donne ma parole d'honneur que madame de Marcenac n'a jamais été ma maîtresse, que je ne lui ai jamais fait la cour que pour le bon motif, et qu'au moment où je t*ai trouvé montant la garde devant la porte de son hôtel, je venais d'échanger avec elle une promesse de mariage.

— Eh bien I tu n'as pas changé d'avis, je suppose?

— Pas encore, mais j'en changerai peut-être. Et il dépend de toi que j'en change.

— De moi 1 Et pourquoi donc te détournerais-je d'épouser une femme qui est charmante, qui est riche et qui m'a reçu avec une bonne grâce cordiale dont je lui suis très reconnaissant ? Je. ne suis qu'un vieux troupier d'Afrique et je ne m'attendais pas à l'accueil qu'elle m*a fait.

— Il n'en est pas moins vrai que, tout à l'heure, au moment où je t'ai annoncé que j'allais l'épouser dans un mois, tu m'as laissé voir ce que tu pensais de ma résolution. Évidemment tu la désapprouves. Ce mariage te déplaît.

— Ahl çà, est-ce que par hasard tu te serais mis en tète que j'ai des vues sur la comtesse, et que je t'en veux de me couper l'herbe sous le pied? s'écria le colonel, en riant d'un rire forcé.

— Mon cher Sigoulès, dit très sérieusement Paul, qui n'avait pas du tout envie de rire, tu cherches des

^ échappatoires ; tu affectes de ne pas comprendre où je

le ^®^^ en venir et tu comprends parfaitement. Mais je vais

(.* Je mettre au pied du mur. A tort ou à raison, je crois que

\s I ^ femme avec laquelle tu as voyagé en revenant de Fon-

^ ^^nebleau est madame de Marcenac.

Eu voil& une idée I Sur quoi la fondes-tu, je te prie ?

^j **"''® V»»» te le dire. Vous n'avei pas fait mine de vous

> , ^^Bitre lorscme je vous ai mis en présence Tun de

^.^ w^^^. Ai^i^ po^r moi, cela ne prouve rien. Son dômes-

^^e I^a.va.ît prévenue que je ramenais le monsieur qu'elle

'î^it r»«voy*» ^l elle savait qui était ce monsieur, puis-

/l*elle ava.it- It^ ton nom sur ta carte. Elle avait donc eu

*"wtemps do Composer son visage et de se préparera

^BLlre veto •

•^^«^sv^^ et'sA* ^^tre chose. Tu ne comptais pas précisément

^ "^^^^C'sa.'SOLT^trîse qui t'attendait, mais tu Tavais prévue et

tu t'étais dit : Si c'est ma voyageuse, je ne la dénoncerai

pas à ce cher Lizy : ou il est son amant, ou il n'en est

' encore qu'à chercher à le devenir, et dans les deux cas,

jedois me taire, si je veux me conduire en galanthomme.

Si j*avais été à la place, j'aurais raisonné comme toi, et

j'aurai» agi de même.

Ta as une façon d'arranger les choses I grommela

Sigoulès. J'ignorais que tu eusses tant d'imagination.

— liaissc-Dioi achever. Tu as donc été correct et je n'ai

rien &te reprocher. Mais quand je t'ai* déclaré que j'é-

poujsais, tu as commencé à envisager les conséquences

de ta discrétion. Tu ^s senti que l'amitié a des droits qui

priment les règles 4e la chevalerie mondaine, et qu'on

ne laisse pas un vieux camarade de régiment se marier

avec une coureuse d'aventures, lorsqu'on n'aurait qu'un

mot à prononcer pour l'empôcher de commettre une

sottise irréparable. Et c'est alors que ta physionomie a

trahi ta pensée... elle la trahit encore... J'y lis que tu pèses en ce moment la gravité d*un mensonge... excusable, je le veux bien, s'il ne s*agissait pas d'un mariage. — Pardon, cher ami, dit le colonel qui était résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, tu me rappelles fort à propos que j'ai vu jouer jadis le Demi-Monde d'Alexandre Dumas. Il y a dans la pièce un personnage qui se croit obligé de révéler à un officier les antécédents d'une drôlesse que ce militaire naïf veut épouser. Ce personnage s'aperçoit bientôt qu'il a eu grand tort et que toute vérité n'est pas bonne à dire.

— Le cas n'est pas du tout le môme, répliqua vivement Paul de Lizy. Olivier de Jalin a été Tamant de la baronne d'Ange, et il connaît à peine M. de Nanjac. Il mérite donc tous les désagréments qui lui arrivent. Toi, au contraire, tu connais à peine la comtesse deMarcenac, et tu es mon Irère d'armes.

Olivier de Jalin aurait dû se taire. Ton devoir est de parler.

— Tu pourrais signaler encore une autre différence. Cette baronne d'Ange était une coquine de la pire espèce, tandis que, môme en supposant que madame de Marcenac fût ailée à Fontainebleau, ilne s'ensuivrait nullement que madame de Marcenac n'est pas une honnôte femme.

— Tu crois? demanda Paul avec l'intenlion de pousser le colonel daps la voie où il venait de s'engager.

— Voyons, mon cher... Voyager seule, ce n'est pas un crime. Rentrer tard, ce n'est pas un crime non plus. Et Fontainebleau n'est pas une ville de perdition. On peut avoir, pour y aller, une foule de raisons légitimes^ et une femme n'est pas tenue de rendre compte de toutes ses démarches.

Paul ne répliqua pas tout d'abord* II venait de se sou-

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venir de sa conversation avec M. Chardin. Le bonhomme lui avait dit que Berthe allait quelquefois voir à Fontainebleaa ce M. Basfroi qui venait de mourir assassiné. Et il commençait à se demander si madame de Marcenac, le soir où Sigoulès Tavait rencontrée, ne revenait pas tout simplement de dîner chez l'ancien ami de son père.

De nouveaos incidents lui avaient fait perdre de vue cet événement tragique et les tribulations qui en étaient résultées pour lui, Paul de Lizy, obligé de subir en arrivant à Paris l'interrogatoire d'un commissaire de police et menacé d'ôtre appelé un jour ou l'autre devant un juge d'instruction.

Il regrettait maintenant d'avoir, pour ménager la sensibilité de Berthe, évité de lui parler du crime de Fontainebleau. Sous le coup de la première émotion, Berthe se serait peut-être écriée : Ah! mon Dieu, j'ai passé la soirée chez M. Basfroi samedi dernier. Et alors on en serait veuu à des explications qui auraient dissipé tous les soupçons que Paul avait conçus un peu à la

légère.

Mon cher, reprit Sigoulès, pour rester dans son rôle

de conciliateur, tu oublies que la dame qui était avec moi dans le train s*est conduite pendant le trajet d'une façon irréprochable. Elle m'a remis à ma place toutes les fois que j'ai essayé de m'émanciper.

Mais elle n'a pas réussi à te décourager, puisque tu

as fait tous tes efforts pour la retrouver. Donc, tu ne la prenais pas pour une vertu. Ne t'a-t-elle pas recommandé aussi de ne pas faire semblant de la reconnaître, si jamais tu la rencontrais? C'est bien la preuve qu'elle était en faute. On ne se cache pas d'avoir voyagé, lorsque le voyage avait un but avouable.

Écoute, Sigoulès, reprit après un nouveau silence Paul

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il4 LE SECRET DE BERTHE

de Lizy, qui s'animait peu à peu, tu plaides les circonstances atténuantes, et je ne t'en veux pas pour cela, mais tu ne parviendras pas à me convaincre. Tous tes raisonnements ne prévaudront pas contre un fait. Si c'est madame de Marcenac que tu as rencontrée en chemin de fer, madame de Marcenac est coupable, car si elle était innocente, elle n'aurait pas joué les comédies auxquelles je viens d'assister. En lisant ton nom sur la carte qu'un domestique lui a apportée devant moi, elle ne se serait pas tant troublée, elle m'aurait tout simplement demandé si je te connaissais, et comme je lui aurais répondu : oui, elle n'aurait pas manqué de me raconter l'histoire de votre rencontre. C'était d'autant plus simple qu'elle connaissait quelqu'un à Fontainebleau, je le sais.

•^Làl tu vois bien, s'écria étourdiment le colonel.

— Voilà une exclamation qui m'enlève mes derniers doutes. Tu l'as reconnue et, par un scrupule que je ne blÂme pas, tu as joué aussi la comédie.

— Je l'assures que tu te trompes... et je...

— Donne-moi ta parole d'honneur... ta parole de soldat... que ce n'est pas madame de Marcenac qui a pris un fiacre, h minuit, dans la gare de Lyon.

Sigoulès baissa la tôte et ne répondit pas.

— Bien. Tu avoues, dit froidement Paul. Tu aurais dû commencer par là. Je ne suis pas un enfant qui n'a pas le courage d'entendre une vérité pénible, et tu me rends un immense service en m'éclairant. Je te devrai de ne pas 6lre malheureux toute ma vie.

— J'espère que tu ne vas pas rompre, sans l'expliquer avec madame de Marcenac. On ne condamne pas une femme sans l'entendre, s'écria Sigoulès.

— Oserais-tu maintenant me conseiller de l'épouser?

— Je te conseille de retourner cbes elie, sans plus

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tarder, de lui exposer franchement la situation et de la prier d'éclaircir tes doutes. Je suis sûr qu'ua entretien de ciûq minutes suffira pour te rassurer.

— A quoi borà ? Elle mentirait encore et je ne lui pardonnerai jama.i3 d*aToir menti une fois en feignant de ne Vavoir jamais vu. Elle s'est moquée de moi. Tout est fini entre noas.

— Mais à ce oompte-là, moi aussi, je me serais moqué de toi.

— Tu avals des motifs pour agir comme tu Tas fait. Je ne t'en garde pas rancune. Mais elle I c'est autre chose... elle qui venait de me jurer qu'elle m'aimait!... elle qui me pressait de fixer le jour de notre mariage I... je la tiens pour indigne et elle n'existe plus pour moi. Elle ne m'aura pas joué impunément. Je me suis emballé. J'ai eu tort. Mais tu m'as arrêté à temps. Les plus courtes folies sont les meilleures. N'en parlons plus et allons dîner, mon colonel. Je tâcherai de me griser pour me distraire.

Il faisait triste mine, le colonel. Il regrettait amère* ment de s'être laissé arracher un aveu, et pour réparer le mal qu'il avait fait sans le vouloir, à un ami et à une femme sympathique entre toutes, il aurait consenti de bon cœur & être rayé, cette année-là, du tableau d'avancement. Mais il savait que l'entêtement passionné était un des moindres défauts de son ancien camarade et il n'avait garde de discuter avec lui en ce moment. Mieux valait attendre que la colère de Paul fût un peu calmée et préparer en attendant les voies à une réconciliation.

— J'ai dans l'idée que cette charmante comtesse n'a rien fait de mal, pensait-il. Pourquoi n'irais-je pas la voir demain pour lui raconter ce qui se passe et pour la confesser? Elle se justifiera, je n'en doute pas, et je la raccommoderai avec Paul.

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Et, pendant que Sigoulès prenait cette charitable résolution, Paul se disait :

— Non. Je ne la reverrai jamais. Je la maudis I Au diable cette femme, ses secrets, son protégé, qu'elle voulait doter à mes dépens de vingt mille livres de rente ! Au diable l'usurier Basfroi et son assassin 1 Je resterai garçon et je vais mener une vie enragée... Je n'y perdrai que mon argent, et je tiens moins à mon argent qu'à mon repos.

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Le dtner avait été bon et| ce qui est encore plus rare, il avait été gai.

Paul, ayant renoncé à l'idée d'inviter son ami à la table du cercle où on n'est pas à l'aise pour causer et où les ennuyeux foisonnent, s'était avisé de le mener au cabaret du Lyon-d*Or^ situé tout près du café du Heldery où ils venaient de prendre des absinthes corsées.

n savait qu'on trouvait à ce restaurant, arrangé dans le style de la Renaissance, un certain vin d'Arbois, assez démodé de nos jours, mais que Porthos appréciait fort, le Porthos des Mousquetaires^ franc buveur et vaillant soldat comme le colonel Sigoulès.

Paul s'était mis en tôte de se griser pour oublier ses chagrins, et il n'y avait réussi qu'à moitié. 11 y a des degrés dans Tivresse, et en dépit de ses efforts consciencieux, il était resté entre le premier et le second. Après avoir beaucoup parlé pour s'étourdir, il s'était calmé et même un peu alourdi. Mais il avait conservé toute sa ièle et s'il ne disait plus rien, il pensait davantage. 11 écoutait Sigoulès qui égrenait Tinterminable chapelet des souvenirs militaires, il l'écoutait sans lui donner la réplique, et l'image de Berthe, toujours présente à son esprit, l'occupait bien plus que le récit de la prise de

Sfax et de rentrée d'une division française à Kairôan, la ville sainte des musulmans tunisiens.

Paul s'efforçait pourtant de la chasser cette image qui revenait sans cesse, et lorsque le colonel, tout plein de ses projets de réconciliation, essayait de ramener Ten- Iretien sur madame de Marceuac, Paul se réveillait de son engourdissement, mais c'était pour se lancer dans des descriptions enthousiastes de la vie qu'un garçon peut mener à Paris quand il a une santé de fer et beaucoup d'argent dans sa poche. Il vantait les plaisirs qu'on prend dans le monde indépendant, le gros jeu des cercles^ les paris aux courses et les parties avec des demoiselles. Il nommait h son camarade ébahi les célébrités de la galanterie qu'il connaissait toutes et qui valaient mieux, prélendait-il, que les bégueules hypocrites qu'on rencontre dans les salons bien cotés.

Il lui proposait de le présenter à des horizontales de grande marque^ et il lui expliquait toutes les flnesses de ce Jargod à la mode qui invente chaque jour des mots nouveaux pour désigner des drôlesses enrichies.

Le colonel ne s'enflammait pas pour des divertissements que lui interdisait l'état de sa bourse et qui d'ailleurs n'étaient plus de son âge. Les horizontales le laissaient froid. Il leur préférait les grandes dames, comme il disait, et il tenait à aller jusqu'au bout de son congé avec les économies qu'il rapportait d'Afrique. Mais il s'abstenait de heurter de front les idées de Paul, espérant bien qu'elles ne dureraient pas. Il croyait à un dépit amoureux qui se calmerait promptement, surtout si on ne le contrariait pas.

11 n'est si plantureux dîner qui n'ait une fin, et après avoir longuement pris le café avec tous ses accessoires, fumé d'innombrables cigares et comparé entre elles les

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LE SBCRET DE BBRTHE 119

eaux-de-vie les plas renommées, il fallut bien lever la

séance.

Le boaleva.i*cl est la grande ressource des gens qui sortent de t^a^ble et qui n'ont pas de projets arrêtés à l'avance, et, ^^ soir-là, le boulevard était encore plus animé que de coutume. Le carnaval était enterré, mais la mi-carèiue faisait encore des siennes, et il y avait des bals masqués qaelque part. Le temps était beau d'ailleurs, et les flâneurs encombraient Tasphalte, pendant que les cafés regorgeaient de consommateurs, et les théâtres de spectateurs.

C'était une de ces soirées où Paris s'amuse et Sigoulës se sentait heureux de vivre. Il ne venait pas de se brouiller avec sa future, par l'excellente raison qu'il n*avait pas de future. Il était même délivré des velléités amoureuses <]ui l'avaient tourmenté à la suite de son voyage à Fontainebleau. Il était donc en excellente disposition pour bien employer son temps.

Paul, de son côté, avait soif de distractions violentes, et se demandait où il irait les chercher.

Les deux amis s'étaient acheminés au hasard vers l'Opéra et passaient devant le café Américain, lorsque les yeux de Lizy tombèrent sur un ûacre dont les lanternes portaient le numéro 1919.

Sigoulès ne l'avait pas remarqué ce malencontreux numéro et il se laissa entraîner sans défiance par son ami qui aborda le cocher^ piétinant près de sa voiture. Ce cocher était doué de la mémoire des figures et il reconnut aussitôt le monsieur qu'il avait pris à la môme place et conduit au Faubourg-Saint-Honoré, sur le coup de six heures.

Tiens I c'est encore vous, mon bourgeois! s'écria-t-il

avant que le colonel pût lui faire signe de se taire* Faut-il que je vous ramène là-bas ?

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Paul de Lizy se chargea de répondre, à la très vive contrariété de son vieux camarade, qui aurait bien voulu esquiver un colloque dont il n'attendait rien de bon.

— Ab I tu as de l'aplomb, toi, dit Paul, tu as mis dedans mon ami et tu oses encore lui proposer de monter dans ta guimbarde !

— Moi 1 s'écria le cocber, mettre dedans un monsieur qui m'a payé un louis une course de cinq minutes 1 jamais de la vie !

— Farceur 1 la dame qu'il cherchait n'habite pas la maison que tu as lui as indiquée. Si c'est comme ça que tu gagnes les pourboires qu'on te donne !

— Fallait-il pas que je le présente à sa particulière» par-dessus le marché I Je lui ai montré la porte de la boîte où elle reste^ et je suis sûr que je ne me suis pas trompé, vu que je la ramène chez elle assez souvent, et que je la prends toujours à la môme heure et au môme endroit.

— A la gare de Lyon ?

— Comme vous dites, bourgeois. Je remise rue de Charonne et, avant de rentrer, je vas toujours voir à l'arrivée du dernier train de banlieue. Voilà quatre fois, depuis quinze jours, que je conduis la petite dame au faubourg Saint-Honoré. Il y a loin, mais j'ai cent sous chaque fois. Elle me reconnaît et elle me choisit de préférence parce qu'elle sait que je marche rondement. C'est une bonne pratique et, pour cinquante francs, je ne voudrais pas lui faire du tort ; si c'est pour la dénoncer à son mari que vous lui courez après, je n'en suis pas.

— Imbécile 1 tu ne comprends donc pas que monsieur en tient pour elle, qu'il ne connaît pas le mari, et qu'un de ces jours, il peut avoir besoin de toi? Donne-lui ton adresse, si tu tiens à ne pas manquer l'occasion de

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LB SECRBT DB BERTHB i2i

gagner de l'argent. Tu n'eu retrouveras jamais uoe pareille.

— Ah I du moment que ce n'est pas pour la faire pincer... Vlà mon numéro ; Tadresse est dessus, dit le cocher en remettant à Paul le carton imposé aux loueurs de Toitares par les réglemente de police. Seulement, si monsieur veut me trouver à la remise, faudra qu'il vienne le matin, au petit jour.

— Je n'y manquerai pas, grommela Sigoulès, qui fourra le numéro dans sa poche avec l'intention bien arrêtée de le jeter sur le boulevard, aussit6t qu'il pourrait le faire sans que Lizy s'en aperçût.

Paul mit dix francs dans la main du cocher pour payer le renseignement, et il trouvait que ce n'était pas trop cher, car il venait d'acquérir une preuve positive.

Tout tournait contre la pauvre Bertbe.

— Eh bien, dit-il au colonel, quand ils eurent fait quelques pas, essaieras-tu encore de la défendre? Cet homme ne ment pas... pourquoi mentirait-il?... la comtesse va deux fois par semaine à Fontainebleau et elle en revient régulièrement à minuit passé. Me soutiendras-tu qu'elle y va pour se promener dans la forêt ?

— Je ne soutiendrai rien du tout, répondit tristement Sigoulès. Il y a sans doute un mystère dans la vie de madame de Warcenac... un mystère que je ne me charge pas d'éclaircir. Mais je ne comprends pas que toi, qui es intéressé à savoir à quoi t'en tenir, tu n'aies pas une explication avec cette dame, au lieu d'interroger des cochers et de te lancer dans des espionnages qui ne le procureront pas une certitude absolue. Crois-moi, mon cher, le chemin droit est toujours le plus court... et le plus sûr.

— D'accord, mais je t'ai déjà dit que je ne pensais plus à cette femme.

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122 LE SECRKT DE BERTHB

— Si tu n'y pensais plus, tu n'aurais pas abordé ce cocher de fiacre. J'ai eu grand tort de t'indiquer son numéro, car je te vois en train de faire des sottises. Où espères-tu en venir en allant à sa remise?... car je devine que c'est là ton projet, et que tu vas me demander de te remeltre sa carte.

— Pas du lout. Tu peux la garder. Le hasard m'a mis à môme de me renseigner. J'en ai profité. C'est fini maintenant. J'en sais assez, et madame de Marcenac peut bien courir toutes les villes de garnison des environs de Paris, je m'en moque et je n'irai pas l'y chercher. Je voudrais, au contraire, être à mille lieues d'elle» et si je ne t'avais pas ici pour quelques mois, je retournerais immédiatement à Monaco... Mais, au fait... pourquoi n'y viendrais-tu pas avec moi?

— Parce que je m'amuserai beaucoup mieux à Paris. Tu m'as raconté, en dînant, des histoires qui m'ont fait venir l'eau à la bouche. Je ne suis pas assez riche pour aller du môme train que toi, mais je te suivrai de loin. Tu m'indiqueras les bons endroits pour s'amuser dans les prix doux et comme je suis très débrouillard, je me tirerai d'affaire.

— H me semble que tu aimais le jeu autrefois ? demanda brusquement Paul.

— Je l'aime toujours, mais pas au point de m'exposer à trop perdre, et si je t'accompagnais à Monaco, je verrais bientôt le fond de ma bourse. Il faudrait rallier le régiment, et trimer encore pendant des années pour économiser de quoi dorer un semestre.

— Si ce malheur-là t'arrivait, je serais à ton service. J'ai gagné là-bas des sommes folles et je ne sais que faire de mon argent. Mais, pour trouver une partie, il n'est pas nécessaire de voyager. J'en connais vingt à Paris, et je puis t'y mener. A mon cerclci il faut ôtre présenté, et

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LE SBCRST DE BERTHB 123

tu ne Tes pas encore. Mais il y en a d*autres... pas loin d'ici... où on n'est pas si rigoureux sur les admissions. J'y suis connu et je puis fort bien y amener un ami. Allons-y faire un tour. Il est dix heures ; le baccarat est déjà en pleine activité. Nous tàterons la veine et après, nous irons chercher fortune ailleurs... Il doit y avoir des bastringues en activité... et, s*iln*y en a pas, les restaurants de nuit sont là.

— Ah çà I mais tu as donc le diable au corps !

— Non, naais je me suis levé fort tard et je ne tiens pas à me coucher de bonne heure. Voilà huit jours que je n'ai fait la fête. Je veux m'y remettre jusqu'au cou... et t'y entraîner. Ça te va-t-il, mou programme ?

— Ton programme me paraît fatigant... En Tunisie, j'ai perdu l'habitude de veiller... et quand je ne me couche pas à minuit, j'ai sommeil.

— Je me charge de t'empêcher de dormir. Toi, tu me tiendras en bride, si je m'emballe. Ne me quitte pas. J'ai mes nerfs et jamais je n'ai eu plus besoin de la compagnie d'un ami.

Sigoulès savait où le bât blessait son camarade, et il ne pouvait pas l'abandonner aux entraînements qu'il prévoyait.

— Soit I dit le brave colonel, je me dévoue. J'irai où tu voudras.

— - A la bonne heure I s'écria Paul. Viens et aide-moi à oublier les voyages et les voyageuses.

Sigoulès ne demandait pas mieux, mais il était écrit que le souvenir de ses récentes aventures poursuivrait partout Tamoureux dépilé de madame de Marcenac.

Le cercle où Paul de lizy se proposait d'introduire son ami Sigoulès, n'était pas des mieux composés. On y recevait des gens que les grands clubs auraient criblés de houles noiresi

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Ce n*était pas non plus un de ces tripots où le premier venu peut monter en donnant cent sous au garçon de jeu.

A Paris, il y a des clubs de toutes les espèces, depuis Y Union, le Jockey, l'Agricole et quelques autres où il est fort difficile d*ôtre admis, jusqu^à ceux qui sont tenus par un gérant, lequel n'est au fond qu'un croupier déguisé en administrateur.

Dans les premiers, on joue le whist très cher, mais le baccarat n'y est pas quotidien. On se fait gloire d'en être, mais les gros pontes ne s'y plaisent guère, et vont chercher ailleurs des parties plus mouvementées.

Paul en était là. Il s'était fait recevoir membre d'une demi-douzaine de cercles de diverses catégories. Il ne descendait pas jusqu'à ces réunions interlopes où un homme bien posé dans le monde ne saurait mettre le pied sans se disqualifier; mais il ne se montrait pas trop difficile dans le choix de ses compagnies. 11 ne dédaignait pas celles où on ne demande aux gens que de posséder une certaine respectabilité apparente; de la surface, — comme on dit au boulevard — et où tout est permis, pourvu qu'on ne triche pas et qu'on paie ses différences dans les quarante-huit heures.

Celle qu'il préférait était très fréquentée par les jeunes viveurs, les grands seigneurs de l'argent et les étrangers riches qui viennent à Paris pour chercher des plaisirs violents et qui n'ont pas le temps d'attendre qu'on les reçoive dans les clubs plus sérieux.

On y rencontrait bien quelques personnages dont la réputation de moralité n'était pas solidement établie, gentilshommes douteux, oiseaux de passage de nationalité équivoque, financiers d'une solvabilité incertaine, gommeux auxquels on ne connaissait ni rentes, ni terres ; mais enfin on pouvait encore s'y montrer sans se com-

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LE 8ECRST DE BBRTHB 125

promettre, et il ne s'y était jamais produit de cet scandales dont certains journaux régalent leurs lecteurs.

On n'y entrait pas comme au café. Il fallait y poser sa candidature, et il y avail un comité pour statuer sur les admissions. Seulement, ce comité statuait très vite et n'était pas trop exigeant. Il tolérait môme qu'un monsieur invité à dîner par un des membres du cercle, pass&t la soirée et assistât à la partie. On n'accordait pas à ce monsieur le droit d'y jouer, mais il est avec le ciel — et avec la règle — des accommodements.

Paul comptait sur ces facilités pour y mener le colonel, quoiqu'ils n'y eussent point dîné, et il savait comment il fallait s'y prendre pour éluder la défense. 11 ne s'agissait que de s'inscrire, môme après coup, sur le registre destiné à recevoir les noms des convives.

Et il tenait à aller là où il était sûr de trouver la plus forte partie, car il cherchait des émotions, et un homme qui vient de gagner à Monte-Carlo quatre cent mille francs ne s'émeut pas pour peu de chose.

Au cartanning-alub^ comme disaient familièrement les habitués, le baccarat était en permanence et les banques ordinaires étaient de mille louis. On pouvait aisément s'y ruiner eo une nuit.

— Nous y sommes, dit Paul en montrant à Sigoulès une fort belle maison, illuminée du haut en bas. Entrons.

— Tu tiens donc absolument à finir ta soirée au gaz? soupira le colonel. Il fait si bon dehors que j'aimerais bien mieux fumer mon cigare aux Champs-Elysées.

— Au mois de mars, et à dix heures du soir, les Champs- Elysées sont déserts. Tu m'as promis d'ailleurs de ne pas m' abandonner.

— Je ferai ce que tu voudras. Je te préviens seulement que j'ai fort peu d'argent sur moi.

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— J'en ai pour deux, et un crédit illimité dans rétablissement. Au surplus, tu ne seras pas forcé déjouer. Il vaut même mieux que tu ne joues pas, car le règlement s'y oppose. Tu me regarderas ponter et j'ai le pressentiment que tu me porteras bonheur.

Sigoulès avait un pressentiment tout opposé, mais il savait que rien n'arrêterait Paul et qu'au lieu d'élever de nouvelles objections, il ferait sagement de feindre d'entrer dans ses idées et de l'accompagner, à seul fin de le modérer, s'il allait trop loin.

Il se laissa donc entraîner» et son ami qui lui, avait pris le bras de peur qu'il ne se ravisât, le conduisit, à travers une luxueuse antichambre et un [escalier superbe, jusqu'au vestiaire où des laquais en livrée et en culottes courtes s'empressèrent de les débarrasser de leur pandessus.

Sigoulès admirait d'autant plus ces magnificences qu'il songeait an cercle des officiers à Gabès, lequel cercle se tenait dans une baraque en bois fournie par l'intendance, et où on était servi par des cavaliers d'ordonnance.

Ils passèrent de là dans une galerie où on signait sur le registre des dîneurs, et après avoir rempli cette formalité, ils entrèrent de plain-pied dans un salon qui n'était pas celui où on pratiquait le culte du baccarat.

11 n'y avait dans cette première pièce que des tables de whist ou de piquet, inoccupées pour le moment, et quelques causeurs rassemblés devant la cheminée.

L'entrée des deux nouveaux venus ne fit aucune sensation. Personne ne connaissait le colonel, et Paul de Lizy ne venait au cercle que d'une façon assez irrégulière. 11 y avait précisément quinze jours qu'on ne l'y avait vu, et d'ailleurs il ne frayait pas avec tout le monde. Il allait

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donc passer outre, lorsqu'il entendit prononcer un nom qui éveilla son attention.

On parlait de M. Basfroiy et enlisait un passage d*un journal du soir qui paraissait intéresser vivement les auditeurs.

Pauly quelles que fussent ses autres préoccupations, ne pouvait pas rester indifférent à une conversation qui se rattachait à son aventure en chemin de fer, et au lieu de continuer son chemin, il se rapprocha du groupe.

Le colonel fit comme lui, quoiqu'il n'eût pas les mêmes motifs pour écouter ce qu'on disait du crime de Fontainebleau, puisque son ami ne lui en avait pas ouvert la bouche.

Les causeurs n'étaient pas ceux que le baron de Lizy recherchait parmi les membres du cercle, mais il entrete* naît avec eux des relations de politesse, et il pouvait, sans ôtre indiscret, se mêler à leur conciliabule.

L'un d'eux, celui qui commentait la nouvelle, était presque sur uti pied de familiarité avec Paul» qui ne l'estimait guère, quoiqu'il le trouvât assez amusant.

Ce personnage dont le type n'est pas rare à Paris, était un grand garçon, fort bien tourné et fort élégant, qu'on rencontrait partout, même dans le vrai monde, et qui y faisait assez bonne flgure, sans que nul s&t, au juste, d'où il sortait, ni même de quoi il vivait.

Paul n'en pensait aucun bien, mais il n'en pensait pas assez de mal pour s'abstenir de le saluer, et il prenait même quelquefois plaisir à lui faire raconter les nouvelles du jour et les anecdotes scandaleuses qui couraient sous le manteau.

C'était un répertoire vivant que cet Alfred Duuzance qui faisait graver son nom avec une apostrophe sur ses cartes de visite, quoiqu'il n'eût aucun droit à la particule. Il connaissait tout Paris et il n'ignorait rien de ce

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qui s'y passait. Il était si bien informé, qu'il aurait pu gagner largement sa vie comme reporter. On le soupçonnait môme de renseigner à ses moments perdus quelques feuilles boulevardières qui vivent surtout de chantage.

— Venez, mon cher baron, dit-il à haute voix, venez apprendre un événement qui va plonger dans le deuil plusieurs clubmen de notre connaissance à tous.

Entre autres travers, l'aimable Alfred avait celui d'appeler les gens par leur titre et de leur donner du : mon cher, à tout propos.

— Qu'est-ce que c'est? demanda sèchement Uzy qui n'avait jamais pu s'accoutumer à ces camaraderies déplacées.

Le colonel se tenait raide comme un soldat de planton à côté de son ami, mais, fidèle à son principe qui était de parler le moins possible, il ne disait mot.

— On vient d'étrangler Basfroi, répondit Dauzance. Il avait passé sa vie à étrangler ses débiteurs. On lui a appliqué la peine du talion.

— Basfroi? répéta Paul en faisant semblant de ne pas savoir de qui il s'agissait.

— Comment, vous ne connaissez pas Basfroi 1 On voit bien que vous ôles riche, puisque vous n'avez jamais eu affaire à lui. C'était l'usurier attitré du cercle. Parmi les gros joueurs, il n'y a peut-ôtre ici que vous qui ne lui ayez pas emprunté de l'argent.

— Et... on Ta tué?

^ La nuit dernière, à Fontainebleau où il s'était retiré depuis qu'il n'était plus marchand de je ne sais quoi... de draps, je crois... oui, de draps... il a môme été autrefois l'associé de feu Plantier dont la fille a épousé Marcenac, que le comte Tambof a tué en duel.

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LB SECRBT DE BERTHB 129

— Si TOUS eDtrez dans les histoires rétrospectiTes TOUS o*eii finirez pas.

— C'est juste. Écoulez la lecture de ce fait divers que j'ai déniché par hasard en parcourant un journal du soir.

m Un crime épouvantable vient de mettre en émoi la ville de Fontainebleau. M. Basfroi, ancien négociant, qui habitait une maison isolée, a été assassiné hier à onze heures da soir. Sa caisse, qui contenait des sommes très importantes en numéraire et en valeurs, a été ouverte et dévalisée complètement. L'assassin a été vu au moment où il fuyait par la fenôtre, mais il a échappé à ceux qui le poursuivaient et on est certain qu'il s'est réfugié à Paris.

» Diverses circonstances et, entre autres ce fait que le coffre-fort n'a pas été forcé, autorisent à croire que le coupable était en relations avec le malheureux Basfroi et qu'il a profité pour le tuer et pour le voler du moment où il traitait une affaire avec lui. Il avait d'ailleurs prémédité ce crime, car il a étranglé sa victime avec une corde qu'il avait apportée. La police, qui a d'abord fait fausse route est maintenant sur sa trace, et on peut espérer que ce misérable, qui n'est pas un malfaiteur de profession, n'échappera pas aux recherches. »

Paul de Lizy le savait bien que la justice avait d'abord fait fausse route, mais il ne tenait pas du tout à raconter ses démêlés avec le commissaire, et il se contenta de dire d'un air indifférent :

— Ça arrive tous les jours, ces choses-là.

— Oui, répliqua Dauzance, mais ce serait drôle si le gredin qui a fait le coup était un des clients du père Basfroi. Au cercle, j'en connais une dizaine qui lui ont signé des billets et qui voudraient bien les ravoir.

— Soupçonneriez-vous que l'assassin fait partie du cercle? demanda Paul de Lizy, tout étonné.

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— Je ne vais pas jusque-là, répondit Dauzance, mais si ce que dit ce journal est exact, il y a ici des gens qui peuvent s'attendre à être interrogés par le juge d'instruction. Le père Basfroi tenait certainement des livres; à moins que Thomme qui Ta tué ne les ait brûlés, on y trouvera les noms de ses débiteurs... et naturellement la police s'occupera d'eux. Je suppose que les billets signés par ces messieurs ont disparu de la caisse. Or, les crimes sont toujours commis par ceux qui en profitent. C'est un vieil axiome de droit.

— Alors, je me félicite de n'avoir jamais eu de rapports avec cet usurier.

— Vous avez d'autant plus de raisons de vous en féliciter, qu'il prêtait à trente pour cent. Notre ami La Cadière en sait quelque chose. Il lui a dû jusqu'à cent mille francs qui lui ont coûté bon quand il a fallu les rembourser. Mais La Cadière s'est tiré de ses griffes depuis qu'il est en veiné. J'en sais quelques autres qui n'en pourraient pas dire autant, et ceux-là auront du désagrément.

— Ce Dauzance est étonnant, dit un des auditeurs. A l'entendre, on dirait que tout le cercle va être compromis, à propos de ce vieux coquin. Vous verrez qu'on apprendra un de ces jours que Basfroi a été étranglé et volé par quelque réclusionnaire libéré.

Paul, mieux renseigné que l'interrupteur, n'était pas de cet avis, et il craignait bien d'avoir voyagé avec l*assassin, qui n'avait pas du tout l'air d'un échappé de prison.

— Qu'est-ce que c'est que La Cadière? demanda-l-il sans attacher beauconp d'importance à la question qu'il posait.

— Comment ! vous ne connaissez pas La Cadière I s'écria Dauzance ; Jean Gonfaron, seigneur de La Ca-

diëre et autres lieux. C'est un gentilhomme provençal... il le dit et je me plais aie croire. D'ailleurs, s'il n'est pas La Cadière, il est au moins Gonfaron. 11 a beaucoup voyagé, et il parait avoir eu des fortunes diverses, mais c'est présentement le plus gros joueur du cercle.

— Je ne l'y ai jamais vu.

— Parce que vous n'y venez guère depuis quelque temps. D'ailleurs, il fait souvent des absences. C'est un intermittent. Ainsi, il ne s'est pas montré depuis huit jours, quoiqu'il eût beaucoup gagné le mois passé. Il a reparu ce soir et il vient d'annoncer qu'il taHleraii à banque ouverte. C'est tentant pour ceux qui ont besoin de se refaire, mais je crains qu'il ne trouve pas beaucoup d'amateurs.

— Pourquoi ? Est*ce qu'on se défie de sa façon de tenir les cartes?

— • Non pas. Il joue loyalement. Mais il a r&fié tant (|*argenl cet hiver, que les pontes sont écœurés, surtout les petits. La partie languit. Elle reprend parfois quand il nous tombe ici quelques capitalistes des grands cercles, mais ceux-là aussi ont été échaudés et ils se font rares. Personne ne tient contre la veine endiablée de l'illustre vicomte... car il s'intitule vicomte» et rien ne prouve qu'il ne l'est pas.

— Je m'étonne de ne l'avoir jamais rencontré dans le monde.

— Il y va peu, mais il a des amis qui y vont beaucoup^ et, en somme, il n'y a absolument rien à dire contre lui...

— Si ce n'est qu'il emprunte aux usuriers^

— Ça peut arriver aux gens les mieux posés, pour peiu qu'ils jouent gros jeu. Si riche que Ton soit, on n'a pas toujours cent mille francs chez soi pour régler immédia-

tement une perte, et La Gadière n*a jamais fait attendre ses créanciers.

— Ses créanciers de jeu... mais les autres?...

— Ah I ma foi I mon cher, vous m'en demandez trop, dit en riant Dauzance. Je ne me porte pas garant de la solvabilité du vicomte de La Gadière. Je pense, d'ailleurs, que vous n'avez pas l'intention de lui prêter de l'argent, mais il ne tient qu'à vous de faire sa connaissance. 11 travaille en ce moment au salon vert, et si le cœur vous en dit, vous pouvez ponter contre sa banque aussi cher que vous voudrez. Il sera môme ravi de rencontrer un adversaire digne de lui... car vous ôtes un gros joueur, vous, et hardi... Je vous ai vu jadis pousser des parolis foudroyants.

A propos, est-ce vrai ce qu'on m'a dit l'autre jour?

— Quoi donc?

— Que vous êtes allé à Monaco tenter un gros coup ?

— C'est vrai. J'en arrive et je n'y ai pas été malheureux. Aussi ne serais-je pas fâché de livrer bataille à votre M. de La Gadière. Et je vais l'attaquer sans plus tarder.

— Ce sera une belle lutte et je tiens à y assister. En ôtes- vous, messeigneurs? Je ne vois pas ce que nous faisons ici quand on cartonne là-bas?

— Allons-y! s'écrièrent en chœur les désœuvrés qui écoutaient ce dialogue.

Et le cercle se rompit aussitôt.

— Je vais vous annoncer, mon cher baron, ajouta Dauzance en prenant les devants.

Paul le laissa filer et resta un peu en arrière avec le colonel qui lui dit :

— J'espère bien que tu ne vas pas te lancer à fond contre un homme que tu ne connais pas. D'après ce que

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je viens d'entendre, ce yicomte, plus ou moint authentique, me fait Teffet d'être un intrigant.

— Il me suffit qu'il ne triche pas, répondit Paul de Lizy, et c'est précisément parce que je ne le connais pas que je tiens à le connaître.

— Ta as de singulières idées. Moi, je fliis ces gens-là comme la peste.

— Moi aussi, mais, ce soir, j'ai mes raisons pour tenir à voir de près ce personnage dont je n'avais jamais entendu parler.

Ces raisons, que Paul gardait pour lui, n'étaient pas de celles qu'on peut exposer à un ami lorsqu'il est de sang-froid.

Les indications lancées par Dauzance l'ayaient frappé, et il en tirait diverses conséquences, les unes très hasardées et les autres trop positives, malheureusement.

Il ne lai était plus possible de douter que ce Basfroi» ex-associé du père Plantier et resté l'ami de Berthe, fût un vil usurier, connu pour tel par tous les joueurs du cercle. Il s'étonnait d'avoir ignoré si longtemps une tare qui l'aurait empêché de s'engager avec madame de Mareenac, si on la lui avait signalée, et cette découverte n'était pas de nature à le faire revenir sur la résolution qu'il avait prise de rompre avec elle.

En même temps^ l'idée lui était venue que ce prétendu gentilhomme provençal qui empruntait de fortes sommes au sieur Basfroi, pourrait bien être le voyageur auquel il avait si imprudemment cédé son ticket de chemin de fer, entre M elun et Paris, — l'assassin, par conséquent, Tassassin que la police cherchait et que Paul avait sauvé, au grand dommage de son propre repos.

]L*a supposition n'était pas inadmissible puisque le soidisant vicomte de La Gadière devait ou avait dû beaucoup d'argent à Tescompteur étranglé près de son coffre-fort

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ouvert. Justement, affirmait Dauzance, ce vicomte venait de disparaître pendantbuit jours et il revenait cousu d'or.

Paul se faisait fort de reconnaître son homme du coupé, quoiqu'il eût enlevé la fausse barbe et les lunettes bleues dont il s*était affublé, la nuit du crime.

La question était de savoir si c'était ce scélérat qui taillait le baccarat au salon vert, et Lizy voulait absolument tenter l'expérience, séance tenante.

Le désir de jouer un jeu d'enfer ne venait plus qu*en seconde ligne.

Il était déjà plein, ce salon vert, et k voir l'empressément des joueurs autour de la table échancrée au milieu et creusée au centre, — la place du banquier et la cuvette où on jette les cartes après chaque coup, — on ne se serait pas dooté qu'ils avaient été si malmenés depuis quelques mois.

Les pontes sont comme les moutons, qui reviennent toujours se faire tondre, après avoir été tondus jusqu'à l'épiderme.

Il est vrai qu'ils jouaient petit jeu, faute de posséder de quoi jouer gros. Quelques-uns même, complètement décavés, se contentaient de regarder la partie d*nn œil mélancolique, et se privaient d'occuper une chaise, parce qu'ils n'avaient rien à mettre sur le tapis. Il y avait là, en somme, plus de spectateurs que d'acteurs, car les simples curieux, qui ne risquent jamais un louis, étaient venus grossir l'attroupement.

La table était tellement entourée, que les deux amis n'aperçurent pas tout d'abord le banquier qui tenait les cartes.

En revanche, ils furent reçus par Dauzance, qui les attendait à la porte, et qui dit tout bas à Paul de Lizy :

— Vous arrivez à point, La Oadière est en pleine ^m-

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gne^ et ça ne lui arrive pas souvent. U s'en moque parce qu'il a affaire à des pontes de quatre sous, mais si vous entrez en scône, il ne jouera plus par-dessous la jambe, comme il le fait depuis qu'il est là. Il vient de tirer à six et même à sepi^ pour s'amuser. C'est de Tinsoleuce, et je compte sur vous pour lui rabattre le caquet. Tamiez'lef mon cher; ce sera bien fait. On vous portera en triomphe, car les pigeons qu'il plume trop souvent, le détestent. Et si vous le décavez à fond, nous verrons comment il s*y prendra pour boucher les trous, maintenant que le secourable Basfroi a été expédié dans l'autre monde par un débiteur mécontent.

Paul n'écoutait guère. U était fort occupé à essayer de se poasêer a u premier rang pour voir enfin la figure de H. de La Cadière.

Le colonel restait modestement en arrière, et Dauzance se crut obligé de lui demander s'il allait jouer, à quoi Sigoulès répondit qu'il n'était pas venu pour cela, mais qu'il se laisserait peut-dtre aller, si la fantaisie l'en prenait.

Pendant ce temps-là, Lizy parvenait enfin à trouver un joint et, eoire deux messieurs debout, il aperçut le banquier.

C'était un bomme jeune encore, presque aussi jeune que Paul et an peu plus grand. La figure était régulière et la physionomie avenante. Il avait les cheveux et les yeux bruns, le teint pâle et légèrement fatigué. U ne portait que la moustache assez peu fournie, mais fine et re< troussée à la cavaUère.

Cet ensemble ne rappelait guère la tète de l'homme du coupé, mais PaulTavaitsi mal vu ce voyageur suspect à la clarté douteuse d'une lampe agonisante, qu'il resta .très perplexe.

Les dents très blanches ressemblaient à celles de son

compagQon de route; mais beaucoup de gens en ont de pareilles.

— Je crois que je reconnaîtrais la voix, pensait lizy.

— Faites votre jeu, messieurs, dit nonchalamment M. de La Gadière.

Cette fois, Uzy tressaillit. Le timbre était le môme avec un accent méridional en plus, un accent pas très prononcé, mais assez sensible pour qu'on le remarquât.

— L'homme du chemin de fer netnarseillaisait pas comme ça, se disait Paul, de moins en moins fixé. Peut-on déguiser un accent? Je ne crois pas.

A ce moment, Sigoulès, qui avait réussi à se faufiler près de son ami, lui dit à Toreille :

— C'est drôle... il me semble que j'ai vu cette tôte-là quelque part.

Paul se retourna vivement et dit tout bas au colonel, en le tirant un peu en arrière :

— Tâche donc de te rappeler où tu l'as vue.

— J'y tâche, répondit sur le môme ton Sigoulès, mais la mémoire me fait défaut. Et cependant, je suis sûr que cette figure ne m'est pas inconnue.

— Serait-ce en Algérie, ou en Tunisie, que tu as rencontré cet homme ?

— Certainement non. Les gommeux ne pénètrent guère dans ces pays-là et celui-ci est un gommeux pur-sang.

— Ce serait donc à Paris ? Mais tu y es depuis si peu de temps...

— Je ne crois pas que ce soit à Paris, non plus.

— Alors, c'est que tu te trompes. Tous les messieurs bien habillés se ressemblent. Celui-ci n'a pas de signes particuliers. Tu le prends pour un autre.

— Non, non. Son accent m'a frappé. Je l'ai déjà entendu.

— A Marseille, probablement.

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LE SECRBT DE BSRTHE 1S7

— A If arseille, je ne l'aurais pas remarqué. Ils l'ont tous. Je l'ai entendu ailleurs qu'en Provence.

— C'est bien vague. Montre-toi donc un peu. Nous Terrons s*il a Tair de te reconnaître.

Le colonel suivit ce conseil. 11 se glissa encore une fois à travers les groupes qui entouraient la table et il se mit en évidence, de telle sorte que M. de La Gadière» qui lui faisait vis-à-vis, devait forcément l'apercevoir.

Ce gentilhomme achevait en ce moment une taille très malheurease qui ne lui avait pas coûté plus d'une cen* taine de louis, car les enjeux étaient très faibles.

Il donnait les cartes d'une main distraite, regardait à peine son point et s'amusait à promener ses yeux sur la galerie, au lieu de s'occuper des pontes.

C'était évidemment une façon de leur dire : votre jeu n'est pas assez fort pour m'intéresser, et je ne taille en ce moment que pour amuser le tapis, en attendant l'arri* vée d'un gros joueur.

11 aperçut bientôt Sigoulès, et il envisagea un instant ce nouveau venu qui n'avait pas encore paru au cercle, mais il ne s'arrêta point à l'examiner attentivement, et il reprit son refrain :

— Messieurs, faites votre jeu.-

Puis il ajouta, en étouffant à demi un bâillement malséant :

— Je vous préviens qu'il ne me reste plus de cartes que pour deux coups. Tâchez d'enlever ma banque , car je la lèverai si on continue à me faire des cinq louis et des trois louis au maximum. Le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Le colonel se retira tout doucement et revint dire à Paul :

— Je suis fixé. J'ai rencontré ce bonhomme-là dans la rue qui mène au quartier de cavalerie, à Fontainebleau.

11 m*a abordé pour me demander du feu... en faisant rouler les r comme un Marseillais pur sang. Je me rappelle même que ça m*a étonné de l'entendre parler si gras, parce qu'il a tout à fait le chic parisien.,, et je me suis dit : Voilà un joli garçon, bien planté, qui aurait fait un très joli hussard et qui préfère battre le pavé. C'est dommage.

*- Quand Tas-tu rencontré? demanda vivement Lizy.

«^ Le jour où j'ai dtné au mess des officiers, parbleu I C'est la seule fois que je sois allé à Fontainebleau depuis ma rentrée en France.

•*- Donc, c*était le jour où tu as voyagé dans le môme compartiment que madame de Marcenac ?

— Oui , mais qu'est-ce ,que cela prouve ? Vas-tu pas t*imaginer qu'elle avait donné rendez-vous à ce vicomte de contrebande? Je t'ai déjà dit qu'elle élait seule avec moi et que personne ne l'accompagnait, quand elle est arrivée à la gare pour prendre le dernier train.

^ Oh I elle sait s'arranger de façon à ne pas te compromettre.

•^ Jamais tu ne me feras croire qu'elle se galvaude avec ce farceur qui se pose en parfait gentleman et qui n'est qu'un joueur de profession. Madame de Marcenac est une femme distinguée... la plus distinguée que j'aie jamais vue... et en supposant qu'elle se conduise mai, ce que je n'admets pas, elle ne descendrait pas jusqu'à se jeter à la tète d'un aventurier.

— Je n'en sait rien, mais tu conviendras qu'il j a des coîncidences'étranges.

— Quelles coïncidences ? Tout le monde peut aller à Fontainebleau.

— Tu n'as donc pas entendu que cet usurier qu'on vient d'assassiner et qui prêtait de l'argent à M. de La Cadièro avait été l'associé du père de madame de Marée'

Lg SECRET DE BERTUB 189

nac*. elle s'appelait fiertiie Plantier, avant que son ma* nage ne Teûi faite comtesse* ••

— Non, je n'y avais pas pris garde... mais en vérit6| mon cher, tu es trop soupçonneux... il ne te manque plus que d'accuser madame de Marcenac de s^être entendue avec ce La Cadière pour assassiner un TÎeil avare.

Une rumeur s'éleva parmi les joueurs, couvrit la voix du colonel et dispensa Paul de lui répondre.

La taille venait de finir, le banquier faisait mine de se lever et les pontes réclamaient bruyamment.

•- On ne lAche pas comme ça les gens qu'on rase à blanc depuis trois mois» C'est se moquer du monde.

— Ce n'était pas la peine de commencer pour nous planter-là.

— Pour utie fois, par hasard, que nous gagnons, c'est trop raide.

Ces propos et d'autres encore plus vifs s'élevaient de toutes parts.

— Si vous poussies un peu, je ne m'en irais pas, répondit froidement le vicomle. Mais votre jeu n'est pas sérieux. J'annonce que je taille à banque ouverte et personne n'attaque à fond. Je n'ai pas envie de continuer une partie dérisoire et de passer la nuit pour faire au bout dtt compte une différent^e de deux ou trois mille fhmcs.

-^ Alors vous tiendries si quelqu'un vous attaquait dans les ftrands prix? demanda Dautance, en s'approchant de la table.

-^ Parbleu I je ne joue pas pour m'amuser, moi ; je joue pour gagner de l'argent, répliqua cyniquement M. de La Cadière.

— Je m'en étais toujours douté. Eh bien 1 ne bougez pas. Il y a ici quelqu'un qui va vous mener rondement.

^ Qu'il se montre donc I ricana le vicomtei

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140 LE 8EGRBT DB BBRTHE

— Baron de Lizy, cria Dauzance, voici le moment d'entrer en lice. Les pontes que M. de La Cadière menace d'abandonner vous en conjurent.

Paul enrageait d'ôtre interpellé de la sorte, mais il s'était juré de livrer bataille au personnage qui l'intriguait» car l'occasion était belle pour l'observer.

— Je suis prêt, dit-il, si un de ces messieurs veut bien me céder sa place. Je n'aime pas à ponter debout.

— Voici la mienne, dit avec empressement un des joueurs.

Paul prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit en regardant le banquier qui le salua d'une inclination de tète sans laisser paraître sur son visage le moindre étonnement de se trouver en face de lui.

Ce fut fait si vite que Sigoulès n'eut pas le temps de couler dans l'oreille de son ami un dernier appel à la prudence. 11 pensait d'ailleurs que le conseil eût été inutile et il ne voulut môme pas rester derrière Lizy, de peur de le gêner. Il s'éloigna et il alla se camper sur ses jambes à un bout de la table, d'où il voyait de profil les deux adversaires.

11 était plus joueur qu'il n'en voulait convenir, ce brave colonel, et il se proposait de risquer quelques louis ; mais il ne tenait point à associer sa chance à celle de Paul, car il avait le pressentiment que Paul, malheureux en amour, allait perdre en dépit du proverbe. Et, pour cette raison, il avait choisi l'autre tableau^ celui de droite, qui pouvait avoir meilleure fortune que le tableau de gauche, sur lequel son camarade allait tenter des parolis, probablement trop audacieux.

La scène avait changé de face. Le silence s'était fait. On sentait que l'action allait être chaude, et ceux des joueurs qui connaissaient le baron de Lizy comptaient sur sa veine pour les venger des airs dédaigneux du banquier.

LB 8KCRET DE BSRTHB 141

On môlaii les caries, et M. de La Cadidre, impassible» allooiait un cigare. U avait devant lui an tas très respectable de jetons de dlTerses formes et de diverses conleors» représentant les uns cinqaante, les autres cinq et les antres an simple louis.

— Messieurs, dit Alfred DanzaDce, toujours gouailleur, an moment où va s'engager cette lutte homérique, je me fais un devoir de porter à votre connaissance une nouvelle qui pourra influer sur la manière de jouer de quelquesuns d'entre vous.

Plusieurs levèrent la lôte et Paul, qui prévoyait la suite, se mit à regarder fixement le vicomte de La Cadière.

— Oui, messieurs, reprit Dauzance, le plus obligeant des financiers de notre temps, Thomme qui prêtait à tous les gens solvables, à un taux qui, pour n*êlre pas légal, n'en était pas moins honnête, le tombeau des secrets, la providence des décavés...

— Assez ! vous nous embêtez I crièrent deux ou trois pontes impatients.

— J'ai nommé le père Basfroi,

— Eh bien? demanda un monsieur qui sans doute avait eu affaire à Tusurier.

— Eh bien I il est mort assassiné, dit Dauzance d'une voix caverneuse.

— Que le diable l'emporte! grommela un sceptique.

— Le diable n'y manquera pas. Mais ceux d'entre vous qui avaient confié leur signature à ce capitaliste peuvent compter qu'elle ne leur sera pas présentée à Téobéanco. L'assassin a vidé la caisse. Il n'y a pas laissé un seul billet à ordre.

— U a bien fait.

— D'accord. Les débiteurs de l'infortuné Basfroi ne ré-

clameront pas. Mais les vaincus du baccarat ne le trouve' ront plus quand ils auront besoin de lui. Avis aux joueurs sujets à s* emballer en guigne. Us n'auront plus la ressource de se tirer d'embarras en empruntant à trente pour cent.

— Ils s'adresseront à un autre. La race des Basfroi n'est pas éleinte. Au jeu, messieursl... au jeul... nous perdons un temps précieux.

M. de La Gadiëre n'avait pas bronché. Ni le colonel, ni Paul de Lizy qui ne le perdaient pas de vue, ne surprirent un changement de visage ou un mouvement nerveux.

— Dites donc, vicomte, reprit Dauzance, est-ce que ça ne vous touche pas d'apprendre que cet homme utile a tragiquement terminé sa carrière?

— Pas le moins du monde, répondit sans s'émouvoir l'imperturbable vicomte. J'ai été son débiteur, mais je ne le suis plus, et je ne lui sais aucun gré de m'avoir écorché.

Les cartes passent, messieurs, reprit-il en. avançant le paquet qu'il venait de mêler une dernière fois. J'espère que monsieur le baron voudra bien me faire l'honneur de couper.

Paul avait bonne envie de refuser, mais il mit un certain amour-propre à ne pas avoir l'air de craindre ce banquier si sûr de son fait, et il coupa.

— Ce sera une cause célèbre... si on retrouve l'assassin, continua Dauzance. Le journal prétend qu'il est ren<tré à Paris par le chemin de fer. Dire que vous auriez pu le rencontrer, vous, mon cher, qui allez souvent à Fontainebleau.

— Pardon I j'y allais quand j'étais encore entre les griffes de cet arabe de Basfroi, mais il y a deux mois que je n'y ai mis les pieds... Faites votre jeu, messieurs...

— Ah 1 pour le coup, il ment, pensa le colonel en lançant à Paul un regard significatif.

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Paal comprit parfaitement le sens du coup d^ et II rut tenté «a insUnt de dire au banquier Mon an,, que vous voye. là. au bout de la table^ôu, a r^n contré à Fontainebleau, samedi dernier. Mais ^^ pa^ei propos équivalait à un démenti que M. de La CadS n aurait pas probablement accepté. Il s'en serait suivi une querelle et ce n'était pas le moment de l'en gager,

Paul deLizy se réservait de chercher noise à ce personnye suspect plus tard, après avoir éclairci le mys^ 1ère de sa situaUon elle mystère des voyages clanT. Uns de naadame de Marcenac. * "''*""

U 9e contint donc et il dit tout simplement :

JZ "*.'** 'f;^'"^°^'"»«^«'t que le» Jeton» du cercle me portent walùeur. Peut-on jouer argent, sur table?

- Comme il vous plaira, monsieur, répondit courtoisement Je vicomte. Sur parole même, si vous voulez

Paul, pour toute réponse, prit dans la poche de 'côté de sa redmgote. une énorme liasse de billets de banque et la plaça devant lui. "«uque

11 s'était levé si tard qu'il n'avait pas pu aller toucher sa raite sur Rothschild; il la gardait dans son porl femlle, et par une vieille habitude de joueur qui crain de manquer une veine, faute de munitions pourToie U

Snî^. m'": r"V"'''' quatre-vingt mille francs con quis à Monte-Carlo.

A.^.7 M ^'''*"* ,'"'' ''*^P''' '^ '" '^WBln que madame de Marcenac lui avait demandé de consacrer tout ce bénéfice à une prétendue bonne œuvre et qu'il n-eï enu qu'à im de les remettre, séance tenante; à la comtesse. Ce souvenir amena sur ses lèvres un sourire amer, et 11 se dit : Heureusement que je n'y ai pas pensé. J'aime encore mieux perdre la somme tout entière que d'en

faire cadeau à un protégé de cette femme qui ment avec autant d'aplomb que M. de La Cadière.

Les pontes, qui tripotaient des jetons depuis une heure, ouvrirent de grands yeux en voyant se dresser cette pile imposante de papiers précieux, et le baron de Lizy grandit tout à coup de cent coudées dans l'opinion de la galerie.

Le vicomte jaugea d'un regard exercé ce tas de billets et ne perdit point contenance. Il avait annoncé qu'il taillerait à banque ouverte, c*est-à-dire qu'il tiendrait tous les enjeux, quelle que fût leur importance, et il ne pouvait guère reculer à la première attaque. Il se sentait du reste assez solide pour Jutter, et en tout cas il lui restait toujours la ressource de quitter la partie lorsqu'il aurait perdu ce qu'il pouvait perdre sans se gêner.

— Faites votre jeu, messieurs, dit-il avec un calme parfait.

Paul prit un paquet de dix mille francs et le poassa sur le tapis.

— A la bonne heure I reprit gracieusement le banquier. EnQn, je trouve donc un joueur hardi.

— Alors, vous tenez le coup? demanda Paul.

— • Parraitement, monsieur le baron... et ceux qui suivront aussi. Quand j'aurai perdu la somme que j'ai devant moi, je prendrai de l'argent à la caisse...

— Du cercle, ajouta Dauzance en ricanant. Ça vaut mieux que d'en prendre à la caisse du père Basfroi.

Cette plaisanterie de très mauvais goût fit murmurer les pontes ; mais M. de La Cadière se contenta de hausser les épaules, et Paul qui l'observait, put constater une fois de plus qu'il restait impassible.

Les allusions d'Alfred Dauzance ne le touchaient pas plus que la nouvelle que le môme Dauzance venait de jeter à travers la partie.

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LE SfiCR£T DR BERTHE 145

— Je commence à croire que ce n'est pas loi qui a pris d'assaut mon coupé ce matin, pensait Lizy.

Les jeux étaient faits» et les petits pontes, pleins d'ar* deur et d'espoir, avaient presque tous forcé leur mise.

Oubliant le mensonge qu'il venait d'entendre sortir de la bouche du vicomte, et le règlement du carionning^ ^^ub^ Sigoulès avait avancé timidement deux louis en ^^9 qui brillaient parmi les multicolores jetons d'ivoire. \ M, de La Gadière donna les cartes, lentement, mélho-

I ^quement, comme un homme qui en a l'habitude. Puis J^^^eleva les siennes, et, après quelques instants, non pas l^ésitation^ mais de recueillement, il prononça les mots f fCfûWûniels qoi délivrent les pontes de la poignante Lméiad^ de rabattage.

^. ^^^ . J'en donne.

D'un cocncauii accord, les pontes avaient laissé le ba- ^on de L»ixy prendre la main, quoique ce ne fût pas son ^our et, ©ï^ vérité, ils ne pouvaient pas confier leurs in- ^rèts à un mandataire plus habile. Il possédait toutes ^^s qualités qui constituent le grand joueur : la décision» Q justesse de calcul et le sang-froid.

Le tableau de droite qui devait être servi le premier, demanda cartes et Paul attendit que le banquier eût envoyé un dix; ' — ' ^ne bûche^ — comme on dit dans l'argot des tripots.

Alors seulement, il regarda son jeu. 11 avait cinq^ le point douteux, à propos duquel les savants ne s'accordent pas entre eux sur la question de savoir s'il faut Urer ou non. Et dans ce cas-là quelque parti qu'on < prenne, il importe avant tout de le prendre vite, de \ peur de laisser deviner son point.

^ Je m'y tiens, dit Paul sans hésiter une seconde et

d'un ton assuré.

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M. de La Càdlëre avait cinq aussi. Il avait donc forcément gagné sur Taulre tableau, mais la grosse masse était du c6té gaucbe. ïl âe laissa prendre à Tair tlécidé de son adversaire et, persuadé que le baron avait six ou dept, il tira.

n aiùena un huit^ qui le réduisit au point de trois.

— tl'est tîeû fait, dit-il tranquillement. J'ai mal joué. Je devais iïi*y tenir.

Lei) joueurs de droite n'avaient que deux. Leurs jetons et Icslouii^ de Sigoulès furent emportés par le râteau. Mais ceux de gauche jubilaient d'avoir gagné, grâce à Tezcellente tenue du baron.

Le ^banquier allongea dix ficbes de cinquante louis à Paul qui ne fit môme pas le geste d'y toucher.

-« Bravo I ça commence bien, cria Dauzance qui û'é« tait jamais si content que quand il voyait perdre un gros coup par un monsieur que la perte pouvait gêner.

M. de La Gadière n'avait pas sourcillé.

—Combien laissez-vous, monsieur le baron? demanda^ t-il poliment.

— Je laisse tout, répondit Paul de Lizy.

Il y eut un murmure d'admiration. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu un coup si cher et toute l'assistance était en émoi, Dauzance sautait de joie, mais Si-» goulôs, effrayé des hardiesses de son ami, mordillait sa moustache, ce qui était chez lui un signe très caracté- Hsé d'inquiétude et de mécontentement. Il ne jouait plus qu'à contre-cœur depuis qu'il comprenait que Paul i*exposait à se ruiner complètement, pour peu que la veine changeât et qu'il s'entêtât contre la fortune contraire. Paul venait de gagner, mais les coups se suivent et ne se ressemblent pas.

Les cartes tombèrent une à une, au milieu d'un silence profond, Dauzance qui voltigeait autour de la

LK SECRET DE BERTHE 14t

table, viDt se camper derrière Lizy, qu'il soutenait, non pas de son argent, mais de ses vœux.

Cette fois, le tableau de droite abattit neuf et La Caaière, toujours calme, demanda à Paul :

— En prenez- vous ?

Paul, fidèle à son système, n'avait pas encore vu les

siennes et pendant qu'il les relevait, Dauzance eut la inalencontreuse idée de lui dire :

— Est-ce de Monaco que vous avez rapporté cette 1 Montagne de billets de mille que vous avez devant vous 1 I —Oui, répondit Paul en regardant le banquier, pour

^yysj c^ nom de Monaco ne ferait pas quelque impres- SIOOL sixv lui-

11 avait eDCore des soupçons et il pensait :

— X-'liomme à qui j'ai cédé mon ticket en chemin de ter sait que j'ai beaucoup gagné à Monaco. Si c'est lui

qm me fait vis-à-vis en ce moment, il va peut-être se troubler.

M. de L.a Cadière ne se troubla pas du tout, maïs il s'empressa de détacher une carte du talon et il allait la retourner, lorsque Paul lui dit vivement :

— Pardon I je n'en ai pas demandé.

— Vous venez de me répondre : oui.

— J'ai répondu : oui, à M. Dauzance qui me parlait.

— Je l'atteste^ cria Dauzance.

— J'ai dû prendre la réponse pour moi, répliqua le

jbanqoier, et Ja règle du cercleest que le ponte est obligé

d'accoter une carte détachée par erreur, lorsque l'er-

reur est de son fait. J'en appelle à tous ces messienrs

gai jouent et à la galerie.

— C'est vrai, dirent quelques joueurs du tableau de droite.

Ijes autres, ceux qui pontaient sur .la main du baron, n'osaient P** •^ prononcer. Ils n'avaient vu ni la carte

détachée, ni le jeu que Paul avait refermé et posé sur la table après y avoir jeté un coup d*œil rapide. Us ne savaient donc pas quelle opinion ils avaient intérêt à soutenir.

Paul, lui, savait parfaitement qu'il avait sept en main et qu*en tirant il courait grand risque de défaire son point.

II maudissait son étourderie et les stupides questions de ce Dauzance, qui semblait prendre plaisir à l'agacer par ses bavardages. Mais il ne lui convenait pas de discuter contre un M. de La Gadière.

— C'est bien, monsieur, dit-il sèchement. Veuillez retourner la carte.

Le vicomte la retourna, en s'inclînant pour rendre hommage à la délicatesse courtoise de M. de Lizy.

Cette carte était un trois.

Paul fut admirable. Pas un muscle de son visage ne bougea. Ses yeux n'eurent pas Féclair de colère qu'aurait dû y allumer la douleur d'avoir amené baccarat, par suite d'un malentendu désolant.

Il n'oubliait pas que le banquier pouvait amener le môme point par un tirage malheureux, et il ne voulait pas lui laisser voir que le sort venait de l'accabler.

M. de La Cadière, du reste, était décidé à tirer. Il avait cinq et il raisonnait ses chances. Il se disait :

-^ Puisque le baron voulait refuser la carie, il doit forcément avoir cinq, six ou sept. Je lui ai donné un trois qui le fait gagner, s'il a cinq ou six, et perdre, s'il a sept. Si je m'y tiens, j'ai deux chances contre moi et une pour. Donc, je ne dois pas m'y tenir.

Il tira et il amena aussi un trois.

— Huit, dit-il en étalant ses cartes.

— Moi, j'ai baccarat, dit Paul en jetant les siennes. Cette fois, ce fut un concert d'imprécations contre

T«E SECRBT DE BERTHB 149

Dauzance, qui était la cause de ce désastre, et même contre Lizy, auquel les joueurs en voulaient d'avoir cédé trop facilement.

Lui, pendant ce temps-là, misait un autre paquet de dix miUe.

— Où s'arrôtera-t-il ? grommelait Sigoulès, sans songer à ramasser deux louis qu'il venait de gagner sur Pautre tableau.

Le colonel n'eut pas le temps de pousser plus loin ses réflexions. M. de La Gadière savait parfaitement qu'il ne faut pas laisser languir la veine quand on la tient, et il s'empressa de jouer le coup, qui se termina comme le précédent. Le côté droit gagna et le côté gauche perdit.

I^ masse de Sigoulès s'enrichit de quatre louis, pendant que le râteau du banquier emportait les dix mille francs de Paul de Lizy.

Ils furent immédiatement remplacés sur le tapis par une nouvelle liasse épinglée, représentant la même somme.

— Il a perdu la tète, se disait le colonel.

Les pontes échangeaient des regards où on lisait clairement ce qu'ils pensaient de cette façon de jouer. Lixy leur faisait re£fet d'être fou, et ils se] félicitaient de ce qu'il ne tenait plus les cartes, la main ayant passé à un autre.

Ceux qui l'admiraient tout à Theure le maudissaient maintenant. L'opinion s'était retournée.

Cependant, Paul avait conservé tout son sang-froid. 11 savait même parfaitement ce qu'il faisait et il était tout préparé à perdre sans sourciller la totalité de la somme qu'il avait gagnée à Monaco.

Et il en prenait le chemin, car la suite de la partie ne fut plus qu'une série de désastres. Les coups les plus piquants se succédèrent sur le tapis. Lorsqu'il abattait huit.

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le banquier abattait neuf. Quand le banquier avait un, lixy avait baccarat.

Les fautes coûtent aussi cher au jeu qu'à la guerrç. A partir du moment oti il avait tiré à cinq, par erreur, la chance avait tourné contre lui, et elle s'acharna si bien qu'après quelques rares retours de fortune, presque ans* sitôt suivis d'un nouveau coup de perte, le dernier paquet de dix mille s'en alla rejoindre les autres.

Et, par une bizarrerie du sort, le tableau de droite ne cessait pas de gagner. Sigoulès, qui ne songeait point à retirer son argent, en était arrivé, h force deparolis involontaires, à posséder une masse de quelques centaines de louis.

Il y aurait renoncé de bon cœur, pour que son ami s'arrêtât et il ne le perdait pas de vue.

Paul, allégé de tous ses billets de banque, semblait indécis. Il allumait un cigare, et M. de La Gadière eut la politesse d'attendre qu'il eût fini, avant de donner les cartes.

Les pontes regardaient le grand vaincu avec une curiosité plutôt malveillante. Quelques-uns chuchotaient en se demandant s'il allait continuer et plusieurs souhaitaient tout bas qu'il fût à sec. Au cartonning-club^ on ne l'aimait pas, à cause de ses manières dédaigneuses, et en général les joueurs sont assez portés à se réjouir du malheur d'autrui.

Mais les garçons de jeu, ceux qui font leur état de prêter aux décavés, le savaient très solvable, et l'un d'eux s'approcha pour lui demander à l'oreille quelle somme il désirait.

— Rien, répondit tout haut Paul de Lizy.

— Yeuillez faire votre jeu, messieurs, dit M. de La Gadière, qui croyait que son redoutable adversaire allait s'en tenir là.

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— Monsieur, lui demanda Paul^je n'ai sur moi qu'une lettre de change qui vaut de l'or, mais que je ne puis pas fractionner en diverses masses, et dont sans doute tous ne tiendriez pas le montant d'un seul coup. Elle est de trois cent mille francs, sur la maison Rothschild.

Le banquier hésita un instant. Il avait bonne envie de tenir, car il était plein de confiance dans sa veine ; mais la somme était tellement disproportionnée avec les ressources que ses amis du cercle lui connaissaient, qu'il n'osa pas accepter la proposition.

— Je regrette, monsieur le baron, de ne pas pouvoir vous être agréable, répondit-il en souriant gracieusement; mais, en vérité, c'est trop. Si vous persistez à maintenir cet énorme enjeu, je vais lever la banque et il vous sera loisible de la prendre. La caisse du cercle esta vos ordres, je n'en doute pas, et d'ailleurs je serais trop heureux de me mettre moi-même à votre disposition pour la somme que vous désirerez.

— Je vous suis très obligé, monsieur, dit froidement Lizy, mais je n'emprunte jamais. C'est une superstition..»

— Dont La Gadière est exempt, ricana Dauzance, qui en voulait décidément au vicomte.

— Voulez-vous, reprit Paul, me tenir un coup sur parole... un seul?

— Tous les coups qu'il vous plaira, répondit le gentilhomme provençal. Votre parole vaut de l'or, laonsieur le baron. Je vous prierai cependant de ne pas dépasser la somme que j'ai devant moi.

— On n'est pas plus beau joueur, dit ironiquement Fincorrigible Dauzance.

— Mon enjeu ne l'égalera pas, à beaucoup près. Je fais mille louis. J'y suis déjà de quatre-vingt mille francs. Si je perds le coup, j'arriverai à la somme ronde de cent mille et je m'en tiendrai là.

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Le colonel respira. Il avait craint que Paul ne laissât sur le tapis, cette nuit-là, toute sa fortune, et il éprouvait une satisfaction relative en entendant son vieux camarade prendre, devant témoins, l'engagement de s'arrêter.

— Va pour mille louis, dit le banquier en donnant les cartes.

Ce fut solennel, comme le dernier épisode de la bataille de Waterloo, — les grenadiers de Gambronne résolus à mourir et refusant de se rendre.

La fermeté du baron de Lizy imposait le respect aux assistants, et il s'en trouvait parmi eux qui faisaient des vœux pour lui.

Sigoulès ne savait pas trop s'il devait désirer que Lizy gagnât, car il redoutait l'entraîoement du gain. Lizy n'avait pas promis de s'arrêter, si la cbance lui revenait ; et mieux valait pour lui faire la part du feu que de courir de nouveaux basards.

Mais la question fut vite tranchée.

Paul eut baccarat d'emblée et au tirage une figure qui ne changea pas sa triste situation. M. de La Gadière prit un air de circonstance pour montrer un point supérieur. On eût dit qu'il avait honte de gagner encore.

— G'est bien, monsieur, dit en se levant le baron de Lizy. Je vous dois mille louis. Ils seront chez vous demain avant midi. Veuillez me donner votre adresse.

M. de La Gadière ouvrit un élégant carnet de poche et dit d'un ton peiné :

— Voici ma carte, monsieur le baron. Je regrette sincèrement d'avoir été si heureux ce soir, et Je vous prie de croire que vous me trouverez toujours prêt à vous donner une revanche... aussi complète que vous voudrez.

Paul ne répondit pas et s'éloigna de la table, sans saluer son triomphant adversaire.

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LE 8EGRBT DB BERTHB 153

SigoQl^s manœuvrait déjà ponr le rejoinâre, quand un de ses voisins le rappela en lui criant:

-» Mar&sieur I vous oubliez votre masse.

L'invalnérable tableau de droite avait gagné encore une fois, et le colonel empocha sans compter un gros tas de jetons dont la possession ne compensait pas le chagrin d*avoir assisté à la défaite de son ami.

La partie continuait, mais il était facile de prévoir qu'elle allait bientôt finir. M. de La Gadière ne pouvait pas décetnment se retirer avant la fin de la taille, mais on voyait bien qu'il se promettait de n'en pas commencer une nouvelle.

Dauzance, qui ne lâchait pas volontiers sa proie, était resté pour le poursuivre de ses compliments moqueurs et de ses railleries méchantes.

JÀzy et Sigoulès se rencontrèrent dans un coin du salon vert. Les joueurs ne s'occupaient plus d'eux. Ceux qui combattent encore ne pensent plus à ceux qui sont tombés sur le champ de bataille. Rien n'empêchait donc les deux amis de causer en tête-en-tôte.

— M'expliqueras-tu, s'écria le colonel, pourquoi tu es allé te faire dévaliser de cent mille francs par ce monsieur dont la figure ne me revient pas du tout? Es-tu sûr seulement qu'il n'a pas triché?

— De quoi te plains-tu, répondit Paul, n'as-tu pas gagné?

— - Je me moque bien d'avoir gagné I... tu perds une fortune.

. — J'ai encore trois cent mille francs de plus que je n*avais quand je suis parti pour Monaco.

. — Diable, il faut que tu aies eu là* bas une rude veine. Mais enfin quel besoin avais-tu de jouer ce soir?... tes billets de banque te gênaient donc bien !... et tu ne t'es pas contenté de les laisser aux griffes de ce Marseillais. .,

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154 LB raCSlHV DB BBRTHE

ta as joué sar parole, et te voilà obligé d'aller lui rendre visite demain matin.

— C'est précisément ce que je voulais. J*ai son adresse maintenant.

— Bile te coûte cher. Tu Taurais eue au cercle, son adresse. Et d'ailleurs, qu'en veux-tu faire? Tu n'as pas, je suppose, le projet de te lier avec lui?

— Au contraire.

— Gomment, au contraire? Est-ce que tu te proposes de lui chercher querelle?

— Pas précisément. Mais j'ai des explications à lui demander.

— Sur quoi? Tu l'as vu ce soir pour la première fois,

— Peut-être... mais, toi, tu l'avais vu... à Fontainebleau.

— * Ah I bon, te voilà repris de tes soupçons ridicules.

— Ridicules ou non, je tiens à les éclaircir.

— J'espère bien que tu n'iras pas parler à cet homme de la comtesse de Marcenac qui n'en peut mais.

— Non... je lui parlerai d'autre chose... d'une aventure que je ne me sens pas disposé à te raconter ici. Viens avec moi à la caisse convertir tes jetons en or et en billets. Après, nous irons chercher fortune ailleurs.

— Dans un autre tripot?... Ahl mais non, j'en ai assez d'un... et tu devrais aussi en avoir assez.

— Ehl qui te parle de tripot? Je ve\ix m'amuser.

— A cette heure-ci I Tu ferais bien mieux d'aller te coucher. Tu oublies donc que tu as passé la nuit en chemin de fer?

— Je ne pense qu'à ça et c'est pour ne plus y penser que je veux m'oflfrir des divertissements épicés. Allons au café Américain ; j'inviterai à souper toutes les créatures que nous y rencontrerons.

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LE 8SCBBT DE BERTHB 156

-— Décidément, ta es fou. Moi| je suis sage et je ne te suivrai pas sur le terrain où tu prétends me conduire...

Tiens I le vicomte de La Gadière a levé la banque*. • il s*en va chargé de tes dépouilles... C'est-à-dire, non... il ne s'en ya pas... il se dirige de notre côté... on dirait qu'il a envie de nous aborder. Je ne tiens pas à causer afec loi... e% toi?

— Moi, je snis curieux de savoir ce qu*il peut a^ir | me dire. Attendons.

Abandonnés par le gros gagnant, les petits pontes se préparaient à s'égorger entre eux^ ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait au fond du salon.

Sigoalès ne s*était pas trompé. M. de La Gadière s'a* Tançait le sourire aux lèvres et dit, après les avoir salués tous les deux :

— Oserai-je, monsieur le baron, vous prier de m*aecorder un moment d'entretien?

— Parlez, monsieur, dit Paul d'un ton sec.

— Je désirerais vous entretenir en particulier, reprit H. de La Gadière.

J'espère que monsieur voudra bien m'excuser, ajoutat-il en saluant le colonel. Ce ne sera pas long.

— Monsieur est mon ami intime et il peut entendre topt ce que vous avez à me dire... Alais je ne devine paf de quoi vous voulez me parler. Je me proposais d'ailleurs de vous voir chez vous demain matin, car moi aussi j'ai à vous parler.

•^- Alors, monsieur le baron, nous pouvons, ce me semble, causer dès ce soir. Du reste, lorsque tout à l'heure vous avez joué sur parole un coup que j'ai eu le regret de vous gagner, je me suis figuré que vous risquiez cette somme avec l'arrière-pepsée de me l'apporter vous-même, si vous la perdiez. Ai-je deviné?

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— Peut-être, répondit Paul, très surpris de tant de perspicacité. D'où tous est venue cette idée ?

*— Elle m'est venue à la suite de certains propos qui viennent d'êtres tenus en votre présence.

— Quels propos ?

— Je supposais que vous m'aviez compris.

Paul, en effet, croyait comprendre. Les propos auxquels M. de La Gadière faisait allusion ne pouvaient être que ceux d'Alfred Dauzance. Et Paul tombait de son haut en s'apercevant que M. de La Gadière allait audevant des questions qu'il comptait lui adresser. Mais comme il ne voyait pas encore très bien où cet énigmatique personnage voulait en venir, il se tint sur la réserve.

— Veuillez vous expliquer plus clairement, monsieur, dit-il. Pendant la partie, j'étais tout à mon jeu, et je me suis fort peu occupé de ce qu'on disait autour de moi.

— Pas même de ce que disait M. Dauzance ? demanda La Gadière.

— Il a parlé de la mort d'un usurier qui, prétend-il, vous avait prêté de l'argent. Je ne suis pas étonné que ses discours vous aient déplu ; mais c'est affaire à vous de le lui dire.

— Et je le lui aurais dit, si je ne connaissais pas l'homme. Il ne vaut pas qu'on lui demande raison de ses paroles et d'ailleurs, si on s'en avisait, on ne trouverait personne. Dauzance ne se bat pas et on ne le prend pas au sérieux. Je me suis donc abstenu de relever ses insinuations.

— Quelles insinuations ? interrogea Paul, en affectant de ne pas savoir ce que cela voulait dire.

^- Il est impossible, monsieur le baron, que vous n^ayez pas remarqué l'insistance qu'il a mise à me rappeler que j'étais allé quelquefois à Fontainebleau, et que

TOUS n'ayez pas saisi l'intention malveillante qui se ca« chait sous ses bavardages.

— Supposeriez-vous qu'il entendait vous accuser indirectement d'avoir assassiné votre créancier? C'est une pensée que je n'aurais pas eue, si vous ne me la suggé* riez pas.

— Eh bien I moi, je l'ai eue, monsieur le baron. Dauzance est capable de tout... même de lancer contre un honnête homme les insinuations les plus perfides... et cela pour le seul plaisir d'amuser la galerie.

— Mais enfin, monsieur, si vous n'avez rien à vous reprocher, ces insinuations ne sauraient vous atteindre.

— Assurément. Il n'en est pas moins vrai qu'il peut m'arriver, comme à beaucoup d'autres, d'être appelé devant le juge d'instruction. Si l'affaire que je ne connais que par les journaux s'est passée comme ils la racontent, tous ceux qui doivent ou ont dû de l'argent à ce Basfroi, seront interrogés. On m'a vu à Fontainebleau autrefois.

— J'ai eu l'avantage de vous y rencontrer, samedi dernier, dit Sigoulès qui commençait à trouver étranges les discours de ce monsieur et qui n'était pas fâché de lui rappeler qu'il avait menti en répondant à un brocard du loquace Dauzance. Je vous ai même donné du feu pour allumer votre cigare.

— Je m'en souviens fort bien, monsieur, répliqua tranquillement M. de La Gadière. Et vous avez dû être choqué de m'entendre dire à ce Dauzance que je n'avais pas mis les pieds à Fontainebleau depuis deux mois. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je vois bien que vous êtes militaire...

— - Lieutenant-colonel aux chasseurs d'Afrique, interrompit Sigoulès.

— Je tiens donc à voire eslime tout autant qu'à celle

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de M. de Lizy, et j*espère que vous voudrez bien, tous les deux, excuser ma réponse à un homme dangereux.

— Pardon, monsieur, dit vivement Paul de Lizy, vous nous racontez 1& des choses qui ne nous regardent pas, et vous semblez nous prendre, pour juges de votre conduite. Je vous ferai observer que nous n'avons rien à y voir... et depuis que nous parlons, je ne devine pas encore pourquoi vous m'avez abordé. Vous semblez avoir eu un motif. Veuillez me Tindiquer ou souffrez que nous en restions là.

— J'ai un motif pour m'adresser à vous, monsieur... à vous seul.

— Décidément, je suis de trop, s'écria le colonel. Je vais aller changer mes jetons pendant que vous causerez.

— Soit I dit Paul, finissons-en. Passe à la caisse. Le premier valet de chambre que tu rencontreras t'y conduira. Et quand tu auras touché, tu m'attendras dans la galerie, là où tu as inscrit ton nom sur le registre des dîneurs.

— Bon ! je sais... tu m'y trouveras, interrompit Si goules, en se dirigeant vers la porte du salon vert.

— Vous plairait-il, monsieur le baron, de passer avec moi dans la pièce voisine? demanda M. de La Gadiëre. Il y a trop de monde dans celle-ci pour que nous puissions y causer en paix. Et de plus, je m'aperçois que ce Dauzance nous regarde... et il est assez indiscret pour se permettre de nous déranger.

Lizy suivit, sans mol dire, ce singulier chercheur d'explications, qui le mena dans un fumoir où, pour le moment, il n'y avait personne.

— Eh bien 7 lui demanda-t-il en le regardant, comme on dit familièrement, dans le blanc des yeux ; qu'avezvous à me dire ?

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Le vicomte ne se pressa point de répondre. Lui aussi, il regardait son interlocuteur en face, et il semblait attendre que Paul commençât. Mais ce silence devenait gônant, et il 1« rompit par cette phrase très inattendue :

— Est-il possible, monsieur, que vous ne me reconnaissiez pas ?

Paul tressaillit. Mais, plut l'autre lui faisait la partie belle, plus il fallait jouer serré.

— Quand je suis arrivé, dit-il lentement, il m'a semblé en vous apercevant que je vous avais déjà va ailleurs.

— Et c'est pour éclaircir vos doutes que vous vouliez venir me voir chez moi. Je vais les éclaircir tout de suite. C'est à moi que, cette nuit, vous avez rendu un service que je n'oublierai de ma vie.

— Vous avouez que c'est vous qui êtes monté dans le train sans billet et qui m'avez emprunté le mien I

— Pourqaoi ne Tavouerais-je pas à vous, qui m'avez tiré du plus grand embarras où je me sois jamais trouvé ? Rien ne m'y forçait, c'est vrai, puisque vous ne m'aviez pas reconnu ; mais je suis votre obligé et je tiens avant tout à vous remercier.

— Je vous avais reconnu à moitié ; mais vous possédez un si grand talent pour vous déguiser... et môme pour déguiser votre voii, que j'hésitais.

— Ah I oui... mon accent... ce n'est pas volontairement que j'en ai changé... il est intermittent... je l'ai contracté pendant un assez long séjour à Marseille... Mais dans certains moments, il disparaît... Par exemple, lorsque je suis ému... et je conviens que celte nuit, j'étais très ému.

— Vous devriez l'être encore davantage, depuis que vous avez lu les journaux du soir.

— » Qui racontent l'assassinat d'un homme auquel j'ai

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iôO LB SBORBT DB BËRTHE

emprunté de l'argent. Non, je ne suis pas ému, mais je suis inquiet.

— Ah !... dit d'un certain air Paul de Lizy.

— Mon Dieu, oui. Les méchantes plaisanteries de ce Dauzance m'ont fait apercevoir le côté grave de ma situation. Un de ces hasards invraisemblables avec lesquels il faut compter dans la vie a fait que je me suis trouvé dans la nécessité de me cacher, au moment même où un crime venait d'être commis sur la ligne de Lyon... et commis sur qui?... sur un usurier dont j'ai été longtemps le débiteur. Je ne crois pas avoir besoin de vous dire que je n'y suis pour rien. Les gens de ma sorte n'assassinent pas, surtout pour voler. Il n'en est pas moins vrai que, si on venait à savoir ce qui s'est passé entre nous dans le coupé du train de nuit, je serais exposé à de terribles désagréments.

— Je le crois, répondit froidement Paul. J'en ai bien éprouvé, moi.

— Quoi ! s'écria M. de La Gadière^ on vous aurait tourmenté, à propos de votre billet perdu I

— Il s'en est fallu de peu qu'on ne m'envoyât en prison. Toute la police était sur pied, vous avez pu vous en apercevoir en arrivant à la gare... un commissaire attendait l'assassin... on savait qu'il avait dû monter dans le train... on m'a conduit devant ce commissaire et j'ai eu toutes les peines du monde à me justiûer... je n'y suis parvenu qu'en lui racontant mon aventure dans tous ses détails.

— Alors, il sait l'histoire du billet que vous m'avez si gracieusement cédé ?

~ Il sait même l'histoire que vous avez imaginée pour m*ezpliquer votre cas. Je la lui ai répétée mot pour mot.

— Et il n'y a pas cru?

— Oh ! pas du tout.

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• Elle est cependant vraie. Et je ne comprends pas

qu'il ait pu en douter... si vous lui avez dit que j'étais entré dans votre compartiment à Melun. Le crime a été commis à Fontainebleau...

— Oui, mais on est certain que l'assassin a fait à pied, en trois heures, les quatre lieues qui séparent ces deux villes. On 1'^^ poursuivi dans les rues de Fontainebleau, et plus tard un cantonnier l'a vu escalader la clôture de la voie, à quelques centaines de mètres de la station de Melun ; on a môme son signalement... qui est conforme àcelui que j'ai donné de votre personne... et on a ramassé sur la route son pardessus qu'il a jeté pour fuir plus vite.

Tant mieux I Je suis bien sûr qu'on ne trouvera pas

sur ce vêtement le nom de mon tailleur.

Ce n'est pas tout. Vous m'avez payé avec un louis

et un billet de cinquante francs. Eh bien I quand je lui ai remis ce billet, le commissaire a constaté qu'il était taché de sang.

Je vous ai dit que je m'étais coupé la main en brisant une vitre. Mais voilà encore une de ces coïncidences qui feraient pendre un homme. Je comprends mieux que jamais les malheurs de Lesurque.

. Enfin, monsieur, demanda brusquement Paul, surpris de tant d'aplomb, que pensez-vous qu'il arriverait si j'allais apprendre au préfet de police le nom et l'adresse de mon compagnon de voyage?

Je pense, répondit sans s'émouvoir M. de La Ga-

dière, qu'il en résulterait pour moi d'assez gros ennuis. Je n'aurais pas de peine à me justifier, mais d'autres personnes pourraient se trouver compromises... des personnes que vous connaissez.

Paul de Lizy tombait de surprise en stupéfaction. C'était déjà très fort que M. de La Cadière vînt se dénoncer lui-Dûôni® comme ayant escaladé le train quelques heures

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iOSi LE SECRET DE BERTHE

après l'assassinat de son créancier, mais se permettre d'insinuer que des personnes connues de Paul pourraient, être mises en cause à propos de ce crime abominable, c'était plus fort encore, et cette fois Paul resta confondu.

A quelles personnes ce vicomte équivoque faisait-il allusion? Paul se le demandait et craignait de deviner:

— Je ne comprends pas, murmura-t-il en s'eflorçant de cacher ce qu'il éprouvait.

— Je vais m'expliquer, dit La Gadiëre. J'espère que vous ne vous croirez pas tenu de vous faire l'auxiliaire de la police, mais enfin si vous en jugiez autrement, et si on s'avisait de m'inquiéter, je serais obligé de me défendre et, pour me défendre, je serais obligé de dire la vérité.

— Pour la dire tout entière, il vous faudrait désigner le château où vous prétendez avoir été surpris.

•— Oh I cela, jamais I

— Vous n'auriez cependant pas d'autre moyen d'éta* blir un alibi.

— Peut-ôtre ; mais, dans tous les cas, j'aimerais mieux mourir que de compromettre une femme qui m'a sa* crifié ses devoirs.

— Voilà qui est fort beau, mais je ne vois pas quelles autres justifications vous pourriez présenter. On ne risque pas sa vie pour monter dans un coupé de chemin de fer, à moins d'avoir de graves motifs, et celui que vous alléguez suffit à peine à expliquer une telle action.

— Je le laisserais deviner au juge qui m'interrogerait, et si ce juge est un galant homme... s'il a quelque connaissance de la vie mondaine, il se contenterait de mes réponses et il ne me placerait pas dans l'alternative de me laisser condamner ou de commettre une infamie. Je ne lui cacherais pas que j'ai été obligé de fuir pour

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échapper k un mari, mais je reftiserais énergiquement de lui dire où s*est passée cette aventure.

— Il n'aoraît pas de peine à le savoir, car il ouvrirait une enquête et, parmi les maisons de campagne des environs de Meliin, il ne doit pas s'en trouver beaucoup qui soient habitées par une femme seule.

— C'est possible, mais, du moins, je n'aurais rien à me reprocher, et s'il parvenait à découvrir la personne avec laquelle je suis lié, je continuerais à nier, alors même qu'on me mettrait en sa présence... et elle nierait aussi.

D'ailleurs, ma ;défense n'est pas là. Elle est dans les faits, quoi qu'en dise le commissaire que vous avez vu. C'est à Melan que j'ai envahi votre compartiment. A qui persuadera-t-on que j'ai fait quatre lieues en courant, depuis Fontainebleau ? Mais ce n'est pas tout. Pour prouver que je suis coupable, il faudrait établir que j'ai volé l'argent renfermé dans la caisse de ce Basfroi, ou du moins qu'il avait entre les mains des effets signés de moi et que je l'ai tué pour les reprendre. Or, je suis prêt à justifier de l'origine de ma fortune présente... Vingt membres do Cercle, y compris vous-même, monsieur, attesteraient au besoin que j'ai gagné au jeu tout ce que je possède en ce moment. Voilà pour le premier point. Quant aux billets que j'ai souscrits à Basfroi, j'ai retiré le dernier, non pas il y a deux mois, comme je l'ai dit en répondant aux attaques indirectes de ce Dauzance, — il ne me convenait pas de lui rendre un compte exact de mes affaires, — je l'ai retiré samedi dernier, le jour où votre ami, le colonel, m'a rencontré dans une rue de Fontainebleau, vers six heures du soir... Je venais précisément de régler mes comptes avec l'usurier.

— Je doute qu'on vous croie sur parole.

— J'ai un témoin. Lorsque je suis arrivé chez Basfroi,

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Id4 LE SBORET DB BBRTHE

j'y ai trouvé une personne qui était sans doute au courant de ses opérations, car elle a assisté à notre entretien ; elle m'a yu payer à cet homme douze mille francs en échange d'une lettre de change qu*il ma remise; et elle Ta entendu me dire : a Nous sommes quittes; mais vous me trouverez toujours quand vous aurez besoin de moi, car je voudrais que tous mes clients fussent aussi exacts que vous. »

— Vous ferez fort bien de citer ce témoin, surtout s'il est digne de foi. Mais nous nous éloignons beaucoup trop du point de départ de cet entretien.

Évidemment, vous l'avez entamé pour en venir à me demander si je dirais tout ce que je sais au magistrat qui me fera certainement appeler un de ces jours. Je ne vous ai répondu ni oui ni non. Et c'est alors que vous m'avez parlé de gens que je connais et qui pourraient se trouver compromis par vos déclarations. Veuillez préciser.

— Si je ne l'ai pas fait plus tôt, monsieur le baron, c'est qu'il m'en coûte de vous afQiger en mettant en scène une personne que vous voyez beaucoup. Je viens de vous exposer mes principes. Une femme est sacrée pour moi.., et ce ne sera jamais qu'à la dernière extrémité que je me déciderai à lui nuire dans sa réputation. Mais enfin si on exigeait que je nommasse ce témoin qui peut attester que je n'étais plus depuis samedi dernier le débiteur de M. Basfroi, je serais bien obligé de m'y résigner, sous peine de passer pour un menteur et de faire douter de mon innocence.

— - Rien ne vous empêche de la nommer à moi qui ne suis pas votre juge.

— Vous le voulez?.,. Eh bieni monsieur, la personne que j'ai trouvée chez cet usurier et qui paraissait être

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LB SECRET DE BERTHfi 166

aTec loi sor lo pied d'une intimité assez étroite... cette personne xi*est autre que madame de Marcenac.

Paul pà^lity quoiqu'il s'attendit un peu à ce coup de théâtre.

Yons la. connaissez donc? s'écria-t-il.

De vue, oui, monsieur le baron. Qui ne connaît pas

madame de Marcenac, une des femmes les plus élégantes de Paris 1 Je savais même depuis longtemps que vous êtes très lié avec elle. Si je ne vous l'ai pas dit ce matin, pendant qae nous voyagions ensemble, c'est que je craignais d*ètre indiscret. Quand vous vous ôles nommé, j'ai improvisé une histoire pour vous expliquer comment j'avais entendu parler de vous... J'ai dit qu'un de mes amis vous avait vu chez elle. La vérité est que je n'ignorais pas qtii ^ous étiez. J'aurais pu me taire, et je me serais ta si j'avais été coupable d'un crime atroce, car, alors, j'aurais eu tout intérêt à vous faire perdre ma trace. Mais, dès ce moment-là, je me proposais de me présenter chez vous... plus tard... ou de vous aborder quand j© vous rencontrerais au cercle... car j'avais à cœur do vous remercier... Et la preuve que mon intention n'était pas de garder éternellement l'incognito visli^-vis de vous, c'est que mon premier soin, en sortant de la gare, a été de courir chez vous et d'y laisser ma

carte. ••

Sur laquelle vous aviez effacé votre nom et votre

adresse.

Je ne voulais pas fournir d'indications à votre portier et h votre valet de chambre et je savais bien que vous comprendriez les deux lignes que j'y avais ajoutées au crayon. Et voyez si je tenais à vous donner immédiatement un témoignage écrit de ma reconnaissance : vous jn' aviez appris que vous demeuriez place de la Madeleine, sans me dire à quel numéro. J'avais par hasard dans ma

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166 LB SBORET DB BERtHE

poche une liste des membres du cercle et j'y ai trouvé rindication qui me manquait.

Pensez-Yous, ajouta en souriant M. de La Gadiëre, qu'un assassin agirait de la sorte? Non, n'est-ce pas? La démarche que je fais auprès de vous, ce soir, vous démontre surabondamment que j'ai la conscience nette. Et je TOUS jure que cette démarche ne m'a pas été inspirée par l'étrange événement que les journaux annoncent. Je Taurais faite un jour ou Tautre. Seulement, il m'a paru que je ne trouverais jamais une meilleure occasion. Et ce qui m'a décidé, surtout, c'est que je tenais à vous avertir que madame de Marcenac pourrait être appelée en témoignage dans l'instruction de cette malheureuse affaire. Il est bon, je crois, qu'elle le sache, et si vous jugez à propos de lui en parler, elle se rappellera, sans aucun doute, mon entrevue 'avec M. Basfroi, pen-

I dant qu'elle se trouvait dans son cabinet.

i Paul n'avait garde de répondre qu'il était résolu à ne

jamais revoir Berthe, mais il aurait voulu tirer de cet homme des éclaircissements complémentaires. Evidem-

I ment, ce n'était pas pour voir le vieil usurier qu'elle al-

laita Fontainebleau en cachette, et M. de La Cadière en savait peut-être un peu plus qu'il n'en disait. Gomment s'y prendre pour le faire parler? Paul se le demandait.

— Vous semblez croire, dit-il, que madame de Marcenac serait embarrassée pour expliquer sa visite à M. Basfroi. Vous vous trompez. M. Basfroi avait été autrefois un négociant honorable, l'ami et môme l'associé du père de la comtesse. Elle n'a jamais cessé de le voir, et le jour où vous l'avez rencontrée chez lui, elle y a dtné et passé la soirée.

' — Elle vous Ta dit ? demanda vivement M. de La Ga-

I dière.

— Je le sais. Pourquoi avez- vous l'air d'en douter?

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— Je n'en doute pas, puisque vous en Mes sûr. Un quart d'heure après ma sortie de chez M. Basfroî, c'està-dire à l'heure du dîner, je l'ai rencontrée sur le chemin qui conduit à la gare. Je ne me suis pas permis de la suivre ; c^est malgré moi que je l'ai vue prendre un sentier qui va vers la forêt et entrer dans une maisonnette isolée dont elle avait la clef. Mais elle a pu revenir ensuite chez Tancien ami de son père. Il ne; m'appartient pas de commenter ses actions, et si je vous parle de cet incident parfaitement insignifiant, c'est que je tiens à vous mettre à même d'envisager la situation telle qu'elle est*

— En d'autres termes, dit Paul avec colère, vous me menacez de diffamer madame de Marcenac, si je vous dénonce.

— Vous vous méprenez, monsieur le baron, répondit La Gadière en se redressant. Je ne crains pas que vous me dénonciez... Je me sers de cette expression, parce que vous venez de l'employer, mais elle n'est pas juste.. • on ne dénonce pas un homme qui ne cherche point à se cacher. Libre à vous de me signaler au commissaire de police... J'ai eu confiance en votre discrétion; j'en supporterai les conséquences et je ne serai pas le seul à en souffrir. Mon devoir était de vous le dire. C'est fait. Vous agirez comme bon vous semblera. Je n'en resterai pas moins votre obligé, car vous auriez pu me faire arrêter à la gare et j'aurais subi probablement quelques jours de prison préventive que j'espère bien éviter, maintenant que ma défense est toute prête. Je prends donc congé en vous exprimant le regret sincère que j'éprouve de vous avoir gagné beaucoup d'argent ce soir.

— Vous recevrez demain matin la somme que je vous dois, répliqua brusquement Paul de Lizy.

Et il planta là le vicomte, qui n'essaya pas de le suivre,

Ce colloque Tavait mis hors de lui, ce malheureux Paul, et il n'en avait retenu que les accusations peu déguisées que cet étrange personnage venait de porter contre la comtesse Berthe.

11 courut comme un fou à travers les salons du cercle, jusqu'à la galerie où Sigoulès commençait à s'impatienter de l'attendre.

— Te voilà! lui cria le colonel. C'est heureux. J'allais déserter le poste. Que diable ce Marseillais pouvait-il avoir à te conter si longuement? Est-ce que vous discutiez sur le tirage à cinq?

— Tu veux savoir ce qu'il me disait, répondit Paul d'une voix sourde. Il me (disait que ta protégée, celle dont tu prends si chaudement la défense, revenait de voir son amant quand tu as voyagé avec elle.

— Comment ! s'écria le colonel, ce drôle se permet de calomnier la comtesse de Marcenac, et tu ne lui as pas tiré les oreilles ! Je m'en charge, moi, et je vais de ce pas lui donner la leçon qu'il mérite.

— Fais-moi le plaisir de rester ici et de m'écouter, dit Paul de Lizy d'un ton qui n'admettait pas la réplique. Ne te môle pas d'une affaire dont tu ne connais pas le premier mot.

— J'attendrai que tu me l'expliques, mais après...

— Après comme avant, je te prierai de te tenir tranquille. Je suis meilleur juge que toi de la situation, et si je croyais devoir demander raison à M. de La Gadière, je n'aurais besoin de personne pour me suppléer. Mais je ne puis pas me battre avec cet homme qui est peut-ôtre un assassin.

— Quoi I ce serait lui l'assassin de l'usurier I... et il te l'aurait avoué I

— Non, U le nie, au contraire. Mais il craint qu'on ne

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Ven accase... et il n'a pas tort. Sortons d'ici Je vais fapprendre des cboses qui t' étonneront*

— Je ne demande pas mieux, car je ne sais plus où j'en suis avec tous ces mystères, et je ne tiens pas du tout à rester au cercle, depuis que j'ai touché mon argent... dix mille deixx cents francs, mon cher... qui t'appartiennent lëgitîmeineDt, car sans toi je ne les aurais pas gagnés. Ce sera autant de rattrapé sur la perte...

— Merci, je n'en ai que faire. Garde-les pour t'amuser pendant ton congé. Mais viens. Le plancher de ce tripot me brûle les pieds.

Le colonel aurait eu mauvaise grâce à insister. Il suivit son ami, et quand ils se retrouvèrent ensemble sur le boolevard, Panl lui dit :

— En deax mots, voici les faits. Ce malin, en débarquant à Paris, j'ai failli ôlre arrôlé. On me prenait pour le meurtrier de Basfroi, parce que je n'ai pas pu présenter mon ticket de chemin de fer. Ce ticket, je l'avais cédé à un individu qui avail grimpé à la gare de Melun, el du côlé de Tentre-voîe, dans un coupé oti j'étais seul...

Cet individu, pour m'expliquer celte invasion, m'a raconté une histoire à laquelle j'ai cru. Il venait, disait-il, d'être surpris el poursuivi par un mari, et il n'avait pas trouvé d'autre moyen de lui échapper. Je lui suis venu en aide el à ma place tu en aurais probablement fait autant, n était déjà loin, lorsque j'ai su à la gare qu'un crime venait d'être commis à Fontainebleau et qu'on attendait le criminel à l'arrivée du train. Je me suis justifié, sans trop de peine et lajournée s'est passée sans que j'entendisse parler de celle sotte aventure. Un incident que tu connais me l'avait presque fait oublier, lorsqu'en entrant au cercle avec toi, je suis tombé sur Dauzance qui pérorait à propos de la mort de cet escompteur...

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— Il a même osé dire ^ue l'escompteur en question avait été l'associé du père de madame de Marcenac.

— Et U a dit la vérité. Laisse-moi achever. Nous sommes passés dans le salon où on jouait au baccarat, et là il m'a paru que M. de La tladière, qui tenait les cartes, avait quelque ressemblance avec mon homme du chemin de fer... une ressemblance assez vague... mais les discours de ce Dauxance avaientéveillé mes soupçons. Pour les éclaircir, j'ai joué. Il m'en a coûté cent mille francs et je n'étais pas mieux fixé, lorsqu'après la partie, La Gadière m'a abordé.

— Pour te parler des lardons que ce Dauzance lui avait lancés. Vous en étiez là quand je vous ai laissés ensemble. Que t'a^l dit ensuite?

— Il m'a dit de but en blanc : c'est moi qui ai voyagé ce matin avec vous de Melun à Paris.

-—Oh I oh 1 c'est grave. Tu ne t'es pas contenté, fe suppose, de cette déclaration ?

— Non. Je l'ai poussé, je l'ai mis au pied du mur, en lui laissant voir que je le croyais coupable. Il n'a pa^ pei'du contenance et il a eu réponse à tout. ILpersistè à soutenir qu'il s'est sauvé d'un château situé près de Melun, et quand je lui ai déclaré que irt un juge m'interrogeait, jô dirais tout ce que je sais, il m'a répondu hardiment qu'il saurait se défendre, sans nommer la femme qu'il allait voir, la nuit, à dix lieues de Pari^.

Et c'est alors qu'il a ajouté : Je crois que vous auriez tort de me mettre en cause, car, pour prouver que depuis hirît jours, je n'étais plus le débiteur de Basfroi, je serais obligé d'invoquer le témoignage de madame de Marcenac, qui était présente lorsque j'ai réglé mes comptes avec lui, samedi dernier.

— Ehl bien, mais... voilà Texplication du voyage de

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madame de Marcenac Slle avait bien le droit d'aller voir un ancien aasocié de son père, et si elle tenait h te cacher les visites qu^eUelui faisait, c'est qae cet homme exerçait une profession peu honorable. Panons qu'elle ne t'avait jamais parlé de M. Baafroi,

Jamais* Aujourd'hui seulement, j'ai appris qu'elle

n'avait pas rompu avec lui, comme elle aurait dû le faire, si elle prenait quelqae souci de sa réputation... Je l'ai appris de la bonche d'un M. Chardin , un autre ami de son père, qui n'est pas usurier, celui-là, et qu'elle reçoit asses soavent* Je Tai rencontré au moment où j'entrais chez elle, par l'avenue Gabriel.

Et ce renseignement ne t'a pas fait deviner le vé«

ritable but des excursions de la comtesse ? C'est pourtant clair comme le jour. Quand je l'ai rencontrée à la gare de Fontainebleau, elle venait de passer la soirée chex ce Basfiroi;

— Ta me dis là exactement, répliqua Paul de Lizy, ce que j'ai répondu an vicomte de La Cadière, qui semblait me menacer de la compromettre, si je le signalais à la police. Eh bien I il m'a déclaré qu'après l'avoir rencontrée dans le cabinet de cet usurier, il I*avait retrouvée, fort peu de temps après, dans la rue et qu'il l'avait vue entrer dans une maison isolée dont elle avait la clef.

— Il a menti, parbleu 1 s'écria Sigoulès. Cet homme a assassiné et volé Basfroi. Il sait qu'il est à ta merci, et il cbercbe à t'intimider pour t'empôcher d'agir contre lui.

•^ Tu oublies qu'il pouvait se dispenser de venir me dire : c'est moi qui vous ai emprunté votre billet. Je ne Tavais pas reconnu... et personne ne l'aurait reconnu, car, en chemin de fer, il portait une fausse barbe et des lunettes bleues... Il avait déguisé jusqu'à sa voix. Son accent n'était plus le m6me.

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— Bon I mais il s'est aperçu que tu Texaminais, et comme il avait peur, il est veùu au-devant des questions que tu aurais pu lui adresser. C'est le comble de l'habileté. Et ce qui le prouve, c'est qu'il a préparé sa défense. Tu ne te laisseras pas prendre à cette manœuvre*

— Alors, tu me conseilles de le dénoncer?

— Parfaitement. Je n'ai pas de pitié pour les coquins.

— De le dénoncer, au risque d'exposer madame de Marcenac au désagrément d'être obligée de rendre compte à la justice de tous ses actes?

— J'ai la conviction qu'elle n'a rien à se reprocher,

— Moi, je crois que si je la consultais, elle me supplierait de me taire.

— Eh bien I consulte-la.

— Dieu m'en garde I Je ne la reverrai de ma vie. C'est résolu. Et je ne reviens jamais sur une résolution.

— Je comprends cela; mais encore £aut-il réfléchir avant de la prendre. En ce moment, tu n'es pas de sangfroid. Tu te laisses emporter par la colère, et quand Tacces sera passé, tu reviendras à des appréciations plus saines. Quelles preuves as-tu contre celte charmante femme, qu'un scélérat... ou tout au moins un intrigant... calomnie pour se tirer d'affaire?

— Je n'ai pas besoin de preuves ; elle m'a trompé une fois : c'est assez. Je n'irai pas vérifier les allégations d'un monsieur de La Cadière que je méprise. Je le laisserai s'arranger comme il pourra, si on découvre sans moi que c'est lui qui a escaladé le train pendant la nuit du crime. Il ne me convient pas de courir les rues de Fontainebleau, pour trouver la maison où madame de Marcenac entre comme chez elle. Il me convient encore moins de me venger de sa trahison. Si je livrais cet homme, il ne manquerait pas de la faire citer, et le juge qui l'interrogerait ne se contenterait pas d'explications sommaires.

LE SSCRfiT DB BBRTHB 178

n faudrait qu'elle dit chez qui elle a passé quelques heures apr^a avoir quitté le sieur Basfroi. Je ne yeux pas ^cd\^ %ov\ soumise à celle épreuve qui tournerait cer- \;^x\!^t{\fifA à sa confusion* J'aime mieux l'oublier.

Je t'en défie.

— Je n*en suis pas encore là, mais j'y arriTerai.

Et ta crois qu'elle oubliera, elle 7 Tu crois qu'elle ne

s'étonnera pas de ne plus te voir et qu'elle ne te demandera pas d'expliquer ta conduite? Tu allais l'épouser. •• l'époque du mariage était Gxée... et tu disparaîtrais tout à coup, sans qu'elle s'en inquiétât I... C'est impossible, et j'ajoute que ce serait injuste. Tu lui dois au moins des égards.

— Des égards I... à une femme qai m'a odieusement berné, en ta présence!

— Ah I nous y voilà I Tu as souffert dans ton amourpropre. •• et c'est moi qui suis cause de la rupture. Eh !

/ bien, non, il ne sera pas dit que j'aurai fait le malheur

^ d'un camarade qai m'a inspiré la plus vive sympathie... •

Aurais-tu la prétention de me forcera revenir à elle?

Les droits de la camaraderie ne vont pas jusque-là, je te le déclare.

Non. Mais je prétends te montrer que la comtesse

n'a rien fait de mal.

.— . Prends garde. Je finirai par croire que tu es amou- ^^wx. â^elle, dit ironiquement Paul de Lizy; à ton aise, xùSiTiciherl

^ Si je rétais, je perdrais mon temps, car elle t'aime, j^pondit doucement le colonel. J'ai vu ça dans ses yeux. I^ais, parlons sérieusement; me permets-tu de faire ce qaetu ne veux pas faire... c'est-à-dire de la revoir?.. •• ^ Tu peux te passer de la permission. Je t*ai présenté à die. Rien ne t'empêche d'y retourner. Elle t'y a en-

gag6y d*ailleurs. Et je suis bien sûr qu'elle attend U, visite avec impatience. EUe doit avoir une foule de cboaee à te dire.

— Moi aussi j'ai beaucoup de choses à lui dire. M'antorises-tu à lui apprendre tout ce que je sais?

— Je n'y vois aucun inconvénient.

— Et 1 te répéter ce qu'elle me répondra?

-.- Je te serai très obligé de ne plus me parler d'elle.

— Soltl je ne t'en parlerai que le jour où je serai en mesure de te contraindre à reconnaître que tu Tas accusée à faux.

-^ Alors, c'est sa réhabilitation que tu vas entropren** dre. Tu te proposes d'ouvrir une enquête sur ses faits et

— Pourquoi pas?

— C'est une noble tâche. Bonne chance, mon vieux I

— Gomment I tu me quittes I s'écria Sigoulès.

— Mon Dieu, oui. Tu ne me parais pas disposé à jouer. Et moi, je n'ai pas envie d'aller me coucher. Il ne me reste qu'à te souhaiter une bonne nuit. Viens me demander à déjeuner, un de ces jours... quand tu auras mené à bien ta difficile campagne.

Ayant dit, Paul serra la main du colonel, et traversa au pas accéléré la chaussée du boulevard.

— Bon I me voilà brouillé avec lui, «murmura Sigoulès, stupéfait de ce brusque départ. Et cela parce que je me dévoue pour l'empêcher de faire une sottise*. • 11 est vrai que j'en ai fait une en lui avouant que j'avais rencontré la comtesse dans le train de Fontainebleau... Je veux la réparer... les apparences sont contre cette pauvre femme, mais quelque chose me dit qu'elle est innocente... et je le prouverai.

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LB samn ra bbrthh it5

Pendant que le colonel se promettait de jastifler Bertfae de Marcenac, Paul de Lisy s'acheminait vers la place de la Madeleine, car il ne songeait point à courir les restaurants de nuit, comme il Tayait annoncé à 8igonlès, pour se débarrasser de sa compagnie*

Il rentrait tout simplement chez lui, la mort dans Time.

S'il aTait affecté, en présence de son ancien compa* gnon d'arnaes, de prendre gaiement son parti d'une rupture qui le désolait, c'est que son orgueil blessé le poussait à jouer la comédie de l'indifférence.

An vrai, il souffrait cruellement, car il s'était aperçu trop tard qu'il aimait Berlhe beaucoup plus qu'il ne le croyait ayant les derniers incidents de celte journée si moaTementée.

On n'apprécie à leur juste valeur que les biens qu'on a perdus. Cet amour avec lequel il jouait, pour ainsi dire, depuis six mois qu'il s'occupait de la comtesse, éclatait subitement avec toute la violence d'une passion longtemps comprimée. Une étincelle avait suffi pour mettre le feu aux poudres. Il reconnaissait que son cœur était pris et qu'il ne se consolerait jamais de la trahison de cette femme, n y aurait à peine pris garde, alors qu'il

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176 LB SBGRBT DB BBRTHB

n'en était encore qu'à coqueter avec elle, et maintenant il comprenait que sa vie était manquée, car il ne pouvait plus se passer de madame de Marcenac et il avait juré de ne jamais la revoir.

Il maudissait la fatalité qui avait amené sur son chemin cet équivoque personnage qu*on appelait le vicomte de La Gadière et ce brave Sigoulès dont les premières confidences avaient été le point de départ des malheurs qui Taccablaient.

S'il n'avait pas rencontré le colonel» Paul n'aurait jamais su que Berthe allait en cachette à Fontainebleau ; il n'aurait pas eu l'idée déjouer pour oublier son chagrin, et par conséquent il n'aurait pas retrouvé l'homme du train de nuit qui venait d'achever de le convaincre que Berthe était coupable.

Par moments il se demandait encore si elle l'était réellement. Les sages objections que le colonel lui avait opposées se présentaient à son esprit. Il pensait que M. de La Gadière mentait peut-être et que, s'il avait dit la vérité, Berthe était peut-être en mesure de se justifier. Les faits qui semblaient la condamner pouvaient avoir une explication très simple. Il ne s'agissait que do mettre l'accusée en demeure de la fournir. Mais il aurait fallu retourner chez elle.

— Si j'y allais, se disait- il en suivant le boulevard sans faire attention au chemin qu'il prenait, tout s'éclaircirait peut-être... mais peut-être aussi je tomberais encore une fois dans un des pièges qu'elle tend si bien.

Je lui ai laissé voir que j'étais fou d'elle. Donc, elle a barre sur moi et elle en abuserait pour m'enguirlander par de douces paroles. Qui sait si elle n'inventerait pas que ses excursions clandestines avaient pour but de secourir cet étrange pauvre auquel je devais faire un cadeau de quatre cent mille francs, sans le voir et sans savoir

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LB 8BCRBT DB B£RTHB 177

pourquoi. Elle me dirait encore de sa Toix caressante : Avez-voQs confiance en moi? Et, comme je n'aurais pas le courage de répondre : non, elle me répéterait cette phrase qu'elle m'a jetée pour m'apaiser : Voas saurez tout quand nous serons mariés. Et je serais asseï naïf pour me contenter de cette assurance. Non, décidément, je ne m*exposerai pas à ses séductions. ..je ne la verrai pas. Sigoulès la verra, lui. Il s'est chargé de l'interroger et de s'enquérir de ses démarches. Il me dira ce qu'elle lui aura répondu et ce qu'il aura appris ailleurs. Je me défie un peu de sa sagacité, mais c'est un ami sûr, et il oubliera que je viens de le malmener. J'attendrai son rapport. J'en serai quitte pour soufirïr en attendant.

Ces réflexions absorbaient tellement Paul de lizy qu'il passa, sans s'en apercevoir, la place de la Madeleine où il demeurait, et qu'il s'engagea machinalement dans la rue Royale.

On eût dit que ses jambes obéissaient à sa pensée secrète, car elles le conduisaient vers cet hôtel, où, sans se l'a'vouer à lui-même, il aspirait à rentrer.

Liorsqu'il s'aperçut qu'il s'était trompé de chemin, il se trouvait déjà tout près de la place de la Concorde, à la porte d'un cercle beaucoup mieux composé que le carUm^ ning-c/ub. Il y comptait de nombreux amis et, dans les dispositions d'esprit où il était, il ne se souciait pas de les rencontrer.

Il ne s'arrêta donc point, mais au lieu de revenir sur ses pas, il alla plus loin, et il déboucha sur la place.

L'avenue Gabriel était là, tout près, et l'idée lui vint d'aller contempler les fenêtres de madame de Marcenac: une idée d'amoureux navré qui ne lui serait pas venue autrefois.

Lies aiguilles du cadran de la station de fiacres, adroite de la grande avenue, marquaient minuit et demie, et à

178 liE SECRET DE BERTHE

cette statiou pi^ une voiture. U y en avait qoelquea-uaea ^e^aat le cercle, mais sur la place, les passants se fat* aaieut rares : à cette heure avancée et en cette saison, les Champs-Elysées sont à peu près déserts; Paul n'a-» vait pas à craindre d'être dérangé dans ses rêveries et il ne redoutait pas les malintentionnés qui rôdent volon-tiers la nuit dans ces parages solitaires. Il traversa en biais la vaste esplanade au milieu de laquelle Tobélisque égyptien se dresse entre deux fontaines beaucoup moins Agées que lui et il s'enfonça sous les arbres du quinconce où le café*concert des Ambassadeurs fait rage pendant Vété.

I^s chants avaient cessé depuis cinq mois et les bos* quets étaient silencieux. ,0n n'entendait que le craquement des branches secouées par le vent d'ouest qui venait de se lever.

Le temps menaçait de tourner à la pluie : les gens rangés étaient couchés et les attardés se hâtaient de regagner leur logis.

Paul, qui s'inquiétait fort peu de l'état du ciel, avança jusqu'à ce qu'il fût en face de l'hôtel Marcenac, presque à l'endroit où, avant sa visite à la comtesse, il avait pris congé du colonel, mais un peu moins près de la grille du jardin.

De cette place bien choisie, il pouvait voir les fenêtres, même celles du premier étage qu'habitait Berthe, et comme il connaissait très bien les dispositions intérieures de l'hôtel, il reconnut tout de suite que les seules qui fussent éclairées étaient celles de la chambre à coucher.

Le fait n'avait rien de surprenant. Madame de Marce* nac veillait toujours assez tard, et ce jour-là, d'ailleurs, elle avait dtné chez une de ses amies qui avait dû la retenir.

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LE SBCRBT DE BERTHE 17g

— Elle vient de rentrer sans doute, se dit Paul de Umj. Elle a passé joyeusement sa soirée à causer avec ^es mondaines de son espèce, autour d'uïie table à thé ^ à répondre par des sourires aux fadeurs de quelques sots qui font la coût à ses quatre-vingt mille livres de tefnte. Elle a^ait le cœur gai, car au moment où je l'ai tffâttéét elle cfroyaît bien tne tenir... elle le croit encore, car elle ne se doute pas que Sigoulôsaparlé... et encore mdtm <iue ce LaCadiëreîra dénoncée. A qui pense-t-elle Siàlntenaût? Est-ce à moi ou à ITiomme qu'elle va voir i Ponlâîtiebleauî à tous les deux, peut-être, et au colonel <)pii Ta tirée si complaisamment d'un cruel embarras. Elle se félicite de m'avoir jeté de la poudre aux yeux et elle se promet de remercier chaleureusement son gé- ^êteu:t allié. . • ou bien encore pense-t'Clle à ce vieil usurier qu'elle honorait de ses visites et qui la recevait dans son cabinet, en présence de ses clients?... A l'heure qu'il est, elle doit savoir qu'il a été assassiné hier... Les jour- Ihaux du soir annoncent l'événement, et si elle ne les a pas lus, il s'est bien trouvé quelqu'un pour l'en informer.

Parmi ses amies, il y en a certainement qui savent que le respectable Basfroi a été autrefois l'associé de son p^re... 'cette catastrophe la touche plus que mes déclarations d'amour et ma promesse de mariage... Qui sait si elle ne craint pas d'être inquiétée à propos de cette mort?...

ï^ul en était là de ses méditations amëres, lorsqu'il vit tout à coup une ombre se détacher sur le fond lumineux ets'approôber de la fenêtre.

— C'est elle, murmura-t-il. Pourquoi vient-elle regarder dans le jardin?... elle attend quelqu'un, peut-être... on peut entrer par la grille de l'avenue Gabriel, sans être vu... et si elle a un amant, c'est de ce côté qu'elle Tintroduirait... j'ai été bien inspiré de venir ici.

11 écouta, mais aucun bruit de pas ne troubla le silence de la nuit.

— Ah 1 reprit-ily en serrant les poings, qu'il vienne donc ce rivall... que je le voie se glisser chez elle !••• je serai délivré de cette incertitude qui me tue...

Il se trompait assurément, car une autre silhouette vint se dessiner derrière les vitres à côté de la silhouette dQ Berthe, et ce n'était point celle d'un homme.

— Sa femme de chambre? pensa Paul de Lizy; non, je la connais... elle est plus petite que sa maltresse, et la femme que je vois est plus grande. Berthe lui parle avec animation... elle fait des gestes... on dirait qu'elle lui indique le chemin pour sortir...

Presque aussitôt, les ombres disparurent, puis un instant après, madame de Marcenac revint coller son front contre la vitre.

Paul comprit que s'il restait à la môme place, Berthe finirait peut-être par Tapercevoir, quoi qu'il eût pris la précaution de s'adosser à un arbre. Il y avait, pas loin de là, un bec de gaz dont la lumière tombait sur lui.

U quitta son poste, et il avança vivement jusqu'au bord de l'avenue, assez près de la grille pour que cette clôture le cachât aux yeux qui regardaient du premier étage.

Là il s'embusqua derrière le tronc d'un gros marronnier et il attendit.

U avait le pressentiment qu'il allait enfin percer à jour le mystère dont s'entourait la comtesse et son cœur battait la charge.

Au bout de quelques minutes qui lui parurent bien longues, il crut entendre qu'on marchait dans lejardin. C'était évidemment une illusion, car il était trop éloigné pour percevoir le léger craquement du sable d'une allée criant sous des bottines. Et cependant il avait deviné,

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car, au môme moment, la porte de la grille s'ouvrit doucement.

Une femme sortit, referma la porte avec précaution, et s'arrêta sur le trottoir.

Il eut le temps de l'examiner, car elle regardait de tous les côtés, évidemment pour s'assurer que personne ne Tavait vue, et elle semblait hésiter sur la direction qu'elle allait prendre,

A la distance où Paul se trouvait, elle ne pouvait pas Tapercevoir et il ne pouvait pas distinguer ses traits ; mais il put constater qu'elle était jeune, qu'elle avait une tournure élégante et qu'elle n'était vêtue ni comme une soubrette, ni comme une ouvrière.

Elle tenait à la main un objet qu'elle approcha de ses yeux et qu'elle fourra dans la poche du manteau qu'elle portait par- dessus sa toilette, un manteau de drap de couleur sombre.

— Une lettre, dit Paul entre ses dents ; c'est une lettre... Elle vient de lire l'adresse... et elle va la porter... où?... à qui Berthe l'envoie-t-elle? Je le saurai, quand je devrais la prendre de force à cette messagère nocturne que je vais suivre... mais je n'aurai pas besoin d'en venir à cette extrémité.

Rassurée sans doute par le silence et par la solitude, la femme se décida enfin et se mit à filer, en rasant les murs et les grilles, vers la place de la Concorde.

Paul lui laissa prendre un peu d'avance et la suivit, en profitant pour se cacher de la demi-obscurité qui régnait sous les arbres du quinconce.

n avait déjà fait son plan et il se disait :

— Pourvu qu'elle ne s'aperçoive pas que je la guettais devant l'hôtel de Berthe, tout ira bien, et quand nous serons dans une rue quelconque, je pourrai me rapprocher sans inconvénient... voire même lui parler... Elle

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j[g2 LE SEGRBT im BEBTHB

est assez Jeune et assez bien tournée pour se tromper sur mes intentions. Elle me prendra pour un monsieur qui cherche à faire une conquête; c'est ce que je veux.

Arrivée à Tangle de la terrasse du Cercle impérial, rinconnue tourna brusquement à gauche et disparut.

Paul, ne craignant plus de se montrer, hâta le pas et ne tarda guère à la revoir. Elle avait pris la rue Boissyd'Anglas et elle avait eu soin, pour éviter de passer devant la porte du Cercle, de gagner l'autre trottoir, celui de droite, où il n'y avait personne.

— Elle a ordre de choisir de préférence les chemins peu fréquentés, pensait l'amoureux trahi. Donc, elle est chargée d'un message très important et très secret- Depuis que la comtesse sait que le colonel qui a voyagé avec elle est un de mes amis, elle n'ose même plus se fier à la poste. Mais qui est cette femme qu'elle a choisie pour intermédiaire? Je ne crois pas l'avoir jamais vue chez elle. Il est vrai que je ne vois pas toutes les personnes qu'elle reçoit, mais dans tous les cas, je suis certain que ce n'est pas sa femme de chambre... et c'est fort heureux, car sa femme de chambre me connaît et je n'en pourrais rien tirer.

La messagère marchait vite et sans se retourner. Évidemment, elle ne se doutait pas qu'on la suivait.

Arrivée à l'angle du Faubourg-Saint-Honoré, elle prit à droite, puis elle se mit à remonter la rue Royale, vers la Madeleine.

Paul qui s'était arrangé pour ne pas la perdre de vue trop longtemps, se demandait :

— Où va4-ellé? A la gare de Lyon, peut-être. Non, à une heure du matin, il n'y a pas de départ pour Fontainebleau... ni même pour une autre ville de la ligne. C'est dans Paris qu'elle va porter sa lettre... à moins qu'elle ne rentre chez elle, en se proposant de s'acquitter de sa

commission demain matin. Alors, je n'aurais pas de peine à savoir qui elle est. Avec un ou deux louis, on fait parler nn concierge... Et j'attendrais qu'elle sorte, dusseje passer la unit devant sa maison. Mais je crois bien qu'elle ne me donnera pas tant de peine. Elle doit aller directement chezTamant.

Devant la Madeleine, à l'entrée du boulevard, Finconnne s'arrêta et regarda de tous les c6tés.

— Que cherche-t-elle? se demanda Paul de Lizy. Une voiture, peatr-être?... Diable I si elle montait dans un fiacre, je me trouverais fort embarrassé. J'ai bien envie d'appeler, par précaution, le premier qui passera. Si elle en prend nn autre, je dirai au cocher de suivre. Gomme ça, je serai sûr qu'elle ne m'échappera pas.

Mais il vit bientôt que la femme n'était pas en quôte d'un moyen de transport plus rapide que ses jambes. BUe avait avisé de loin deux sergents de ville qui s'avançaient lentement sous les arbres de la promenade où se tient deux fois par semaine un marché aux fleurs, et elle allait droit à eux.

Paul, devinant qu'elle avait un renseignement à leur demander, jugea qu'il fallait profiter de l'occasion pour attraper an vol une indication dont il pourrait tirer parti, quelle qu'elle fût, et il manœuvra en conséquence. Après avoir relevé le collet de son paletot et fourré ses deux mains dans ses poches, il prit l'allure accélérée d'un monsieur frileux qui court pour se réchauffer, et il se dirigea de façon à passer tout près du petit groupe que formaient déjà les gardiens de la paix et la femme qui les consultait.

11 avait calculé juste, car il put, en les côtoyant, saisir ce fragment de dialogue :

— La rue Norvins ? c'est tout en haut de Montmartre. .. mais je crois bien qu'elle a changé de nom... elle abou-

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tit place du Tertre, presque en face de Téglise Saint- Pierre.

— Et quel est le plus court chemin pour y aller, je vous prie?...

— Le plus court est encore très long, ma petite dame. 11 vous faut remonter par la rue du Havre, jusqu'à la gare de TOuest, là, vous suivrez la rue Saint-Lazare, jusqu'à la Trinité, ensuite la rue Pigalle...

Paul n'avait pas besoin d'en entendre davantage. Il continua, en ralentissant un peu et lorsqu'il eut une quinzaine de pas d'avance, il s'assit sur un banc pour laisser passer Tinconnue.

Il savait maintenant où elle allait et il jurait bien de ne pas la lâcher jusqu'à ce qu'elle fdlt arrivée à destination.

Il n'avait jamais ouï parler de la rue Norvins, mais il venait d'apprendre que cette rue sans notoriété était située au sommet de cette huiUi qui fut en 1871 le Mont Sacré des communards et que n'habitent guère les gens du monde où vivait madame de Marcenac.

Le mystère se corsait, mais Paul se croyait maintenant assuré de l'éclaircir.

La femme, après avoir quitté les gardiens de la paix, s'achemina vers la rue Tronchet et frôla presque le banc où il avait pris place en s'accoudant sur le dossier, mais elle ne fit aucune attention à lui.

En revanche, il put entrevoir de profil son visage, qui n'était pas caché par une voilette, et il lui sembla que, comme il l'avait deviné à sa tournure, la messagère de Berthe était jeune et jolie.

Il s'agissait maintenant de mener à bien une poursuite si heureusement commencée, et il y avait deux manières de procéder.

La plus siipple et la meilleure consistait à continuer

de suivre sans se faire remarquer, à noter le numéro de la maison où cette femme entrait, et à se retirer pour revenir le lendemain.

On ne prend pas d'informations la nuit; l'expédition devait donc se terminer provisoirement sur le pavé de la rue de Norvins.

Le grand point, c'était de connaître l'adresse du destinataire de la lettre.

Paul avait songé un instant à un autre système : aborder carrément la messagère et essayer de la décider par des offres d'argent à trahir le secret de la comtesse, soit en livrant le message, soit en disant à qui elle le portait. Mais à la réllejcion, il y avait renoncé, parce qu'il n'espérait pas réussir. Berthe ne se serait pas mise à la merci d'une indiscrétion, et elle devait être absolument sûre de la personne qu'elle avait choisie. Et d'ailleurs Paul aimait beaucoup mieux ne pas entrer en scène, car cette femme, si elle était fidèle, ne manquerait pas de raconter à madame de Marcenac qu'un monsieur avait essayé de la corrompre.

Et madame de Marcenac, mise en garde par ce récit, aurait redoublé de prudence, parce qu'elle aurait deviné sans peine à qui son envoyée avait eu affaire.

Il persista donc à se tenir en arrière, sans se laisser trop distancer, car il importait avant tout de ne pas perdre la piste.

Tout alla bien d'abord. La femme suivait l'itinéraire que les sergents de ville lui avaient tracé, et dans les rues qu'elles parcourait, la circulation n'avait pas encore cessé tout à fait, de sorte que Paul de Lizy n'était pas seul à marcher sur le même trottoir qu'elle.

La place de la Trinité est vaste, et il put encore s'arranger pour que l'inconnue ne remarquât point qu'il ré-

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glait sa marche sur la sienne et qu'il se rapprochait insensiblement.

Mais lorsqu'elle s'engagea dans la rue Pigalle, la chasse devint plus difficile. Après minuit, cette rue est une des moins fréquentées de ce quartier, quoiqu'elle conduise à un carrefour du boulevard extérieur où les cafés restent ouverts jusqu'à deux heures du matin. Elle est étroite et escarpée. Les passants l'évitent autant que possible et les voitures n'y passent pas volontiers, parce que la pente est trop rai de.

La femme montait d'un pas leste et Paul pour se maintenir à la hauteur voulue dut marcher plus vite. Il en résulta que le bruit des talons de ses bottines résonnant sur le pavé finit par éveiller Tattention de la messagère qui se retourna et qui le vit cheminant derrière elle. Il aurait dû continuer tranquillement et la dépasser, sauf à se retourner lui-môme de temps à autre, par précaution. Mais il fut surpris, et il commit la faute de s'arrêter et de s'adosser à une porte cochère.

L'inconnue se remit en route, mais la manœuvre de Paul ne lui avait pas échappé, et elle en avait sans doute deviné le but ; car, à partir de ce moment, elle ne fit plus dix pas sans tourner la tôle. Paul, instruit par Texpérience, se contentait de ralentir son allure, sans chercher à se cacher, mais, un peu au delà de la rue Labruyère qui coupe la rue Pigalle, le dame à son tour lui fit face et s'arrôta net. On eût dit qu'elle l'attendait.

Le moment était venu de prendre un parti. Battre en retraite, c'eût été renoncer à l'espoir de découvrir le mot de l'énigme. Louvoyer, passer de l'autre côté. de la rue, feindre l'indifTérence et pousser plus loin, c'était jouer gros jeu. Quand le chasseur ne serre pas le gibier de près, le gibier ruse et se dérobe. Plutôt que de courir cette mauvaise chance, mieux valait encore attaquer de

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LE 8ECRBT DB BBRTHB 187

front la difficulté, et Paul, pris de coart, s'y décida, sans trop savoir comment il allait se tirer de cet abordage périileox.

Il n'était pas obligé, après toot, de parler de la lettre que cette personne avait mise dans la poche de son manteau. Il pouvait se poser en chercheur d'aventures et lui demander hardiment de l'accompagner. Elle ne paraissait pas timide, puisqu'elle ne reculait pas devant un colloque avec un homme, au coin d'une rue déserte, et si par hasard elle acceptait la proposition, il atteindrait plus sûrement qu'en la surveillant de loin son unique objectif, qui était de voir où elle allait.

Il ne manquait pas de prétextes pour justifier son audace, si la dame faisait mine de se fâcher. Il y en avait un surtout qu'il comptait bien mettre en avant, parce que les femmes les plus honnêtes s'y laissent quelquefois prendre.

n avança donc lentement, mais résolument, et il vit avec plaisir que l'inconnue ne bougeait pas.

Elle s'était campée sous un bec de gaz et elle n'avait pas abaissé sa voilette, ce qui prouvait bien qu'elle ne cherchait point à se cacher, et qu'elle voulait savoir à qui elle avait affaire.

— Il me semble, monsieur, que vous me suivez, ditelle, dès que Paul s'arrêta devant elle. Pourquoi me suivez-vous?

Ce fut dit d'un ton calme et posé qui surprit beaucoup Paul de Lizy . Il s'attendait à trouver une femme effrayée ou irritée, et celle-là lui parlait aussi tranquillement que si elle lui eût adressé dans un salon une question la plus banale du monde.

En même temps, il la regardait et il constatait qu'elle était charmante. Brune de cheveux, avec le teint d'un blanc mat^ de grands yeux d'un éclat incomparable, et

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des lèvres d'un rouge vif. Un type méridional, avec la grâce en plus, et la physionomie intelligente d'une Parisienne.

n resta si ébloui qu'il oubliait de répondre.

•— Eh ! bien, monsieur, reprit-elle ; j'attends. Que me voulez-vous ?

Paul la salua, comme il aurait salué madame de Marcenac s'il l'avait rencontrée dans la rue, et dit avec un embarras qui n'était pas joué :

— Pardonnez-moi, madame, et faites-moi l'honneur de croire que je n'ai pas les mauvais desseins que vous me prêtez, je le crains bien. Si je me suis permis de vous suivre, c'est uniquement pour veiller sur vous.

Il est tard, et ce quartier est de ceux où une femme peut être insultée. Je voulais me tenir à portée de vous porter secours, et vous me rendrez cette justice que j'y ai mis de la discrétion, car je suis toujours resté à distance respectueuse. J'espérais que vous ne me remarqueriez pas. Et si je vous ai abordée, c'est que j'ai vu que vous désiriez me parler.

— Oui, pour vous déclarer que je n'ai pas besoin de garde-du-corps, répondit la dame — ou plus probablement la jeune fille, car elle paraissait avoir à peine vingt ans.

— Vous vous trompez, mademoiselle... laissez-moi vous appeler : mademoiselle votre âge m'y autorise...

— Âppelez-moi comme vous voudrez, mais renoncez à une poursuite qui n'a pas déraison d'être... et qui me gêne.

— Je ferai en sorte qu'elle ne vous gêne plus... Je resterai en arrière, et vous ne vous apercevrez pas que je suis là... Mais je ne puis me résigner à vous laisser traverser seule, à une heure du matin, des rues mal fréquentées. Vous ne vous doutez pas, sans doute, des

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LE SBGBBT D£ BBRTHE 189

dangers que vous courez, jeune et jolie comme tous Tètes. La place Pigalle, vers laquelle vous vous dirigez, est le rendez-vous d'une foule de noctambules, plus ou moins mal intentionnés. Si l'un d*eux s'avisait de vous attaquer, yoas auriez beaucoup de peine à vous débar* rasser de lui et ma protection ne vous serait pas inutile.

— Ce n'est pas à la place Pigalle que je vais.

— N'importe. Ces parages ne sont pas sûrs... et si vous allez plus loin que la place, ce serait encore pis. Souffrez donc que je continue à vous escorter... de loin. Je vous donne ma parole d'honneur de me retirer dès que vous serez à l'abri... c'est-à-dire dès que je vous aurai vu entrer dans une maison.

— Je vous suis très obligée de (ant de sollicitude, mais vous ne me persuaderez pas que vos offres de service sont désintéressées... nous ne sommes plus au temps oîi les cbevaliers errants couraient les chemins pour défendre les faibles... et Paris n'est point une forêt.

— Vous seriez plus en sûreté dans une forêt que sur ces hauteurs qui sont comme le quartier général de la

' bohème parisienne... et quant aux chevaliers errants... s'il n'en restait qu'un, je serais celui-là.

La jeune fille ne put s'empêcher de sourire et répliqua :

— Je n'y contredis pas, mais je crois que votre chevalerie n'est pas au service de la première venue. Avouez que si j'étais vieille et laide, vous ne songeriez guère à me protéger.

— C'est que si vous étiez vieille et laide, vous n'auriez rien à craindre.

— La réponse est bien trouvée, mais poussez la franchise jusqu'au bout et convenez qu'en me suivant vous cherchez tout simplement une aventure. Je ne vous le

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reproche pas et môme je reconnais que vous deviez vous méprendre sur mon compte. Une femme qui circule seule par la ville à des heures indues doit s'attendre à ce qui m'arriye, et j'avais prévu le cas. Je ne suis pas peureuse et j'avais ma défense toute prête. C'est pour en venir à une explication décisive que je vous ai attendu. Vous voyez maintenant à qui vous avez afTaire, et je vois que vous ôtes un homme bien élevé. Laissez-moi continuer et retournez sur vos pas. Je ne vous garderai pas rancune.

— Retourner sur mes pas I Pourquoi ? Mon chemin pour rentrer chez moi est le même que le vôtre.

— Qu'en savez-vous ? demanda vivement l'inconnue.

— Mais, balbutia Paul, il n'est pas difficile de deviner que vous vous dirigez vers Montmartre... et comme j'y vais aussi...

— Vous avez la prétention de m'accompagner jusqu'à ma porte I Eh bien I puisque vous m'y forcez, monsieur, je vous le défends... et si vous persistez, malgré ma vo* lonté, je saurai bien mettre un terme à cette persécution qui tourne à l'espionnage. Un agent de police n'agirait pas autrement. Et pour vous échapper, je vais monter dans la première voiture qui passera.

— Mauvais moyen, mademoiselle ! Si je voulais savoir où vous demeurez, je n'aurais qu'à prendre le numéro du fiacre qui vous emmènerait. Je saurais demain où il vous a conduite.

Cette réplique parut faire impression sur la jeune fille. Elle se tut et elle se mit à interroger d'un regard pénétrant la figure de Paul qui soutint sans broncher cet examen muet. Il eut l'intuition qu'elle se demandait s'il ne valait pas mieux changer de système et se radoucir.

Il avait deviné, car après un silence, elle dit en riant :

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— Décidément, monsieur, il est inutile de lutter contre TOUS. Votre obstination viendrait à bout de tous les obstacles. Je préfère céder. Suivez-moi donc, puisque je ne puis pas vous en empocher... ou plutôt accompagnezmoi. J'aime autant vous voir à mes côtés que d'entendre encore derrière moi ce bruit de pas qui m'agace.

— Merci, mademoiselle, s'écria chaleureusement Paul de Lizy. Je vous jure que vous ne vous repentirez pas de m'avoir accordé votre confiance.

— Oh ! elle est très limitée, ma confiance ; je n'accepte votre compagnie que provisoirement et à certaines conditions... Ainsi, j'exige que vous ne me débitiez pas de fadeurs... et que vous ne me posiez pas de questions indiscrètes... je ne veux de vous ni comme galant, ni comme confident. Cela dit, je vous autorise à marcher & ma gauche.

Paul ne se sentait pas de joie. Il n'espérait pas que la messagère serait de si facile composition et il se voyait déjà maître du secret de madame de Marcenac.

Il ne lui restait plus qu'à profiter de la permission qu'il venait d'obtenir. Mais pour escorter l'accommodante demoiselle jusqu'à la maison qui abritait le mystère, Paul avait un rôle à jouer. Il s'agissait d'éviter d'éveiller ses soupçons, car si elle venait à se douter qu'il n'avait pas d'autre but que de savoir où elle allait porter la lettre de Berthe, tout serait à recommencer. Il n'avait donc rien de mieux à faire que de lui laisser croire qu'il cherchait à nouer avec elle une de ces intrigues qui naissent da hasard d'une rencontre et qui ne tirent pas à conséquence.

Encore y fallait-il mettre une certaine mesure. Cette charmante personne ne paraissait être ni bégueule, ni même sauvage, mais elle n'était pas non plus de celles qui cherchent fortane sur le pavé de Paris. E31e avait Tesprit

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ouvert et il aurait suffi â*un mot maladroit pour reffaroucher.

— Mademoiselle, répondit gaiement Paul, je suis votre défenseur et rien de plus... votre défenseur par intérim, puisque vous me congédierez quand nous arriverons au terme de votre voyage...

— Mais il sera très long, mon voyage. Et il se peut que je vous congédie plus tôt que vous ne pensez. En cédant à vos instances, j'ai fait la part du feu. Contentez vous de cette concession et mettez-vous bien dans la tôle que je vous renverrai quand il me plaira.

— Sans me laisser l'espoirque je vous reverrai ?

«— Vous revoir I A quoi bon ? Vous ne savez pas qui je suis et je ne sais pas qui vous êtes. Nous en resterons là, si vous le voulez bien.

— Est-ce une invite pour m'engager à dire mon nom ? se demanda Paul, qui n'avait garde de le lui dire. Je donnerais gros pour connattre le sien. Où diable 1 Berthe at-elle pu recruter cette auxiliaire qui fait si bien ses com* missions?... pas dans son monde assurément. Une jeune fille bien née ne se chargerait pas de porter un message suspect et ne s'aventurerait pas, sans cavalier, à travers Paris... et pourtant celle-ci a les façons et le langage de la bonne compagnie.

Il réfléchissait ainsi en remontant avec elle la rue Pigalle. Ils étaient aussi près Tun de l'autre qu'on peut ' l'être sans se donner le bras, et Paul regardait souvent à la dérobée le proûl et la taille de sa jolie voisine.

Ses yeux tombèrent à la fin sur la poche de côté du vêtement qu'elle portait par-dessus son corsage, et dans cette poche qui b&illait un peu, il aperçut la lettre qu'elle y avait mise en sortant de l'hôtel Marcenac.

Le baron de Lizy n'avait jamais été tenté de voler. 11 le fut cette nuit-là» et très violemment. La maudite lettre

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était à portée de ses doigts* 11 n'avait qu'à les étendre pour la saisir et l'envoyée de Berthe ne se serait certes pas aperçue de la soustraction. Elle était bien trop préoccupée depuis qu'elle avait consenti à se laisser escorter ; elle ne pensait qu'à se délivrer de son protecteur.

— N'est-ce pas la place Pigalle que je vois là-bas, devant nous ? lui demanda-t-elle au moment oh, après avoir traversé en biais la rue Nolre-Dame-de-Lorelte, ils arrivaient presque au coin de la rue de Douai.

— Oui, mademoiselle, répondit Paul avec empressement. Je m'aperçois que vous ne la connaissez pas et je me demande comment vous feriez sans moi pour trouver votre chemin au milieu des rues tortueuses qui s'enche-

^^Vrenl sur le versant de la butte Montmartre. Vous n'arriveriez jamais là-haut.

— Qui vous a dit que j'allais... là-haut? répliqua la jeune (llle en s'arrôtant brusquement.

Et comme Paul se taisait, elle ajouta d'un air soupçonneux:

— Au fait... depuis quand me suivez- vous ? Paul regrettait d'avoir trop parlé, mais il lui vint tout

à coup à l'esprit que c'était peut-être le moment d'en dire davantage, pour forcer l'inconnue à s'expliquer.

— Vous fâcherez-vous, répondit-il, si je confesse que je vous suis depuis la place de la Madeleine?

— Depuis là, seulement? demanda-t-elle en le regardant Biemeni. •

^ Quif mademoiselle, et je vais vous dire pourquoi je / ^is décidé à vous suivre. Je passais par là et j'ai en-

^^du p^^ hasard que vous demandiez votre chemin à des ^ dîens do la paix... j'ai entendu aussi que l'un d'eux ^^^ répondait : c'est tout en haut de Montmartre. ^^ Et vous n'avez entendu que cela ? ^" C'était assez pour m'inspirer l'idée de m'attachet à

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VOS pas. Je voyais une Jeune femme se disposer à entre^ prendre un voyage nocturne qui effraierait bien des hommes, j'ai pensé que ce serait une bonne action de me constituer son protecteur... invisible. J'ignorais alors si vous étiez jolie.

Et maintenant que j'ai fait des aveux, douterez-vous encore de la pureté de mes intentions ?

— Je veux bien y croire, répondit en riant la jeune fille, mais l'enfer en est pavé d'intentions pures. Et maintenant que vous m'avez vue, vous pourriez bien oublier vos honnôtes desseins. Or, je ne tiens pas du tout à mettre votre vertu à Tépreuve. D'autre part, je vous sais gré de ne pas m'avoir traitée comme si j'étais une aventurière. Je suis donc disposée à faire des concessions. Vous voulez me protéger jusqu'au bout; moi, j'entends me protéger moi-môme. Eh bien! transigeons.

— Très volontiers, dit vivement Paul de Lizy.

— Vous allez m'aider à traverser cette place Pigalle. dont vous m'avez fait un tableau si effrayant... et après, nous nous séparerons.

Paul jugea qu'il valait mieux accepter sans discuter la condition qu'elle voulait lui imposer. Chaque pas qu'ils faisaient ensemble le rapprochait du but, et il se faisait fort d'obtenir, en récompense de sa soumission apparente, un nouvel arrangement.

— Venez, mademoiselle, répondit-il, en lui offrant son bras qu'elle accepta sans se faire prier. *

Ils débouchèrent sur une place qui était presque aussi animée qu'en plein jour. Il n'y manquait que le mouvement des omnibus qui avaient cessé de circuler et m6me de stationner. Les cafés regorgeaient de consommateurs et, comme le temps était assez doux, quoique la pluie menaçât, il y avait des gens attablés dehors.

Ce coin des boulevards extérieurs, où commença Tin-

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LB SSCRBT DB BERTHB 195

surrectioQ du 18 mars n'est pas un coupe^gorge. Les maisons y sont presque toutes habitées par des artistes et il 7 en a de fort belles. On y voit une fontaine entourée de gazon et alimentée par un jet d'eau. Mais, la nuit, elle est hantée par une population interlope à laquelle il ne fait pas bon se mêler. Les bastringues du quartier attirent des drôlesses de bas étage et des messieurs coiffés de casquettes à trois ponts qui s'y livrent i de bruyants ébats. On y danse et on s'y bat, au détriment du repos des bourgeois paisibles. A partir de deux heures du matin, les malandrins des deux sexes en prennent possession, et depuis la réorganisation de la police, les agents ne les dérangent guère. On serait même tenté de croire qu'ils les protègent.

Les gardiens de la paix ne gardent que le désordre.

La jeune fille et son défenseur passèrent tout près de la Nouvelk'Aihènes et du Rai-Mort^ deux établissements célèbres dans ces parages, et purent voir en passant des groupes suspects qui commençaient à se former autour de la fontaine. Ils croisèrent des filles errantes et ils entendirent les cris de ralliement poussés par les chevaliers du trottoir.

Paul sentait trembler le bras de sa compagne qui ne s'attendait sans doute à rien de pareil et il se disait :

— Elle a peur. Il faudra bien qu'elle se décide & rester sous ma protection.

n sentait aussi, quand l'inconnue se serrait contre lui, le contact de la lettre qu'elle portait dans sa poche, et il pensait :

— Le secret est là. Si je pouvais voir seulement Tadresse écrite sur ce pli, je saurais le nom de l'amant de Berthe. Un voleur à la tire aurait vite fait de le subtiliser. Et il ne tiendrait qu'à moi de mettre la main dessus. Je n'opérerais pas aussi adroitement qn'un pick«

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pocket. La messagère s'apercevrait de la sonstraction... J*en serais quitte pour tourner la chose en plaisanterie et pour rendre la lettre, après avoir lu le nom... Ouf, mais je ferais là une bassesse dont je rougirais demain... et puis, j'irais peut-être contre mon but, car cette ambassadrice raconterait la chose à celle qui l'envoie... Berthe se tiendrait sur ses gardes et je ne saurais plus rien. Mieux vaut encore rester dans mon rôle de monsieur qui suit les femmes et attendre Içs événements.

Tout en raisonnant ainsi, Paul, fidèle à son système, se laissait diriger, comme s'il n'avait pas su où sa protégée voulait aller. Elle lui fit prendre pied sur le trottoir, devant les numéros pairs du boulevard de Glichy, juste à l'opposé des deux cafés rivaux qui se font vis-à-vis au coin de la rue Frochot.

Là, elle s'arrêta, sans doute pour se remettre de Témotion qu'elle avait eue et elle lâcha le bras de son cavalier qui lui dit doucement :

— Ai-je eu tort de ne pas vous abandonner?

— Non, je confesse que tout à l'heure je n'étais pas très rassurée, et je vous remercie de m'avoir aidée à franchir ce mauvais passage. Maintenant que recueil est évité, je vous rappelle notre traité. Le moment de nous séparer est venu.

— Vous croyez que le péril est passé? Il ne fait que commencer. Ces rôdeurs que vous apercevez là-bas, nous ont remarqués. Us se sont tenus cois parce que j'étais là, mais ils nous surveillent de loin et ils n'attendent que mon départ pour courir après vous.

— Et pourquoi courraient-ils après moi? Ils ne me connaissent pas.

— Non, mais pour ces chenapans, toute femme est une proie. Ils nous prennent pour deux amoureux et ils voient fort bien que je ne suis pas des leurs* Raison de

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plus poar me joaer un tour en vous poursuivant lorsque j'aurai tourné les talons. Peut-être n'useraient-ils pas de violence, quoiqu'ils en soient très capables, mais si vous saviez ce que vous seriez obligée d'entendre...

— Vous exagérez, murmura la jeune fille visiblement troublée.

— Au contraire, j'atténue. II n'y pas de semaine où ii ne se commette un crime dans ce quartier. Vous n'en douteriez pas, si vous lisiez les journaux.

— Un crime I... les journaux!... répéta l'inconnue, de plus en plus impressionnée, et comme si ces mots que Paul avait lancés au hasard, lui eussent rappelé un fait qui la touchait.

— Oui, mademoiselle, les journaux sont pleins de récits d'attaques nocturnes et ce n'est pas toujours à l'argent des passants qu'en veulent les drôles qui fréquentent les boulevards extérieurs. Jamais une femme qui a quelque chose à perdre ne se risque seule dans ces régions mal famées. Et si je vous laissais sans défenseur, je nianquerais à mon devoir d'honnête homme. Rien au monde ne m'y décidera. En toute autre circonstance, je céderais à votre volonté, mais, ici, je suis résolu à vous désobéir.

— Eh bien 1 dit la messagère, après un silence, accompagnez-moi jusqu'à ce que nous soyons hors de la vue de ces gens-^à et quittez-moi quand vous jugerez qu'il B*y a plus de danger.

Paul prit la balle au bond. L'occasion était belle pour mettre l'inconnue au pied du mur.

— Très volontiers, mademoiselle, répliqua-t-il sans hésiter. Vous allez au sommet de la butte, et les rues qui y mènent ne sont pas plus sûres que la place ob nous sommes, mais je serai avec vous* Laquelle faut-il prendre?

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Le coup avait porté. La jeune fille baissa la tête et dit d'un air découragé :

— Je ne sais pas.

— C'est donc la première fois que yous venez à Montmartre?

— Non, mais j'y suis venue en voiture et je n'ai pas remarqué le chemin que je suivais.

— Et vous vous êtes lancée en pleine nuit dans une pareille expédition I

— Je comptais me renseigner en route... je me suis même déjà renseignée...

— Vous avez questionné des sergents de ville qui n'ont pu vous donner que des indications insuffisantes. Dans quel embarras vous seriez maintenant si vous étiez seule... obligée de vous adresser à un de ces coquins qui nous regardent I Ah I mademoiselle, je ne vous demande pas vos secrets, mais ceux qui vous ont envoyée courir les rues de Paris, à une heure du matin, ont bien peu de souci de votre personne.

— Je ne vous ai pas dit qu'on m'eût envoyée.

— Non, mais je l'ai deviné. Vous ne demeurez pas dans la maison où vous allez, puisque vous ignorez comment on y va. Si je me suis trompé, si c'est de votre plein gré, et t)our votre propre compte que vous avez entrepris ce voyage, il faut que vous ayez de bien graves motifs... oh I je ne cherche pas à les connaître... je me borne à vous assurer que, si je puis vous servir en quelque occasion que ce soit, vous pouvez disposer de moi entièrement.

— Je vous suis très reconnaissante, monsieur ; mais ce que j'ai à faire, je dois le faire seule. Veuillez m'aider à sortir d'embarras. Mettez-moi hors de portée des hommes que vous me signalez et séparons-nous.

— Commençons d'abord par disparaître, avant qu'ils

aient l'idée de nous suivre. Voici une ruelle qui me semble devoir aboutir au sommet de la butte. Autant celle-là qu'une autre. Toutes celles qui partent de ce côté de la place Pigalle vont dans la môme direction. Et quand nous serons au bout, nous trouverons bien, en continuant à grimper, quelqu'un qui nous dira où est la rue Norvins.

— La rue Norvins! s'écria la jeune fille. Comment savez-Yous que je vais rue Norvins?

— Ne vous ai-je pas dit que j'ai entendu votre conversation avec le sergent de ville sur la place de la Madeleine?

— Vous m'aviez dit que vous n'en aviez entendu que quelques mots.

Paul regrettait d'avoir démasqué trop tôt sa dernière batterie.

Le meilleur moyen de réparer cette imprudence, c'était d'aller plus loin encore et d'aborder carrément la grande question.

— Tenez, mademoiselle, reprit-il du ton le plus affectueux, il me répugne de jouer au fin avec vous. Je n'ai nullement la prétention de me mêler de vos affaires ; mais je sais que vous allez là-haut porter une lettre...

— Ahl vous m'avez vue sortir de...

— N'achevez pas. Je ne veux pas savoir d'où vous venez. Je n'ai rien vu... rien que la lettre... là... dans la poche de votre manteau. A Dieu ne plaise que je vous prie de me la montrer ou que je vous demande à qui elle est destinée... ce n'est pas cette lettre qui m'intéresse, c'est vous# Je vous répète que vous n'atteindriez jamais sans accident cette rue Norvins qui doit être située sur des hauteurs escarpées et désertes.

Permettez-moi donc de vous y conduire. Une fois que nous y serons , j'attendrai qu'on vous ait ouvert la porte

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à laquelle vous frapperez et, je vous en donne ma parole d'honneur Je m'en irai/à moins que vous ne m'ordonniez de vous attendre pour vous ramener là où il vous plaira d'aller... si vous ne comptez pas rçster dans la maison où vous entrerez.

Aux premiers mots de ce discours engageant, Tinconnue avait mis la main sur la fameuse lettre. Elle la tenait entre ses doigts effilés, et elle semblait se demander ce qu'elle allait en faire. Elle ne regardait plus Paul de Lizy. Ses yeux erraient sur les boutiques fermées comme si elle y eût cherché quelque chose.

Tout à coup, elle releva la tète et elle dit d'un air dégagé :

— Vraiment, monsieur, vous croyez que l'ascension delà butte est si périlleuse?

— Si vous la tentiez seule, oui, mademoiselle; mais avec moi...

— Je ne veux pas que vous vous exposiez pour me défendre. J'aime mieux renoncer à un projet dont vous venez de m'expliquer les dangers.

Et, avant que Paul eût deviné son intention, elle s'approcha vivement de la devanture d'un bureau de tabac qui se trouvait juste derrière elle, et elle glissa le message dans une fente étroite au-dessus de laquelle on lisait l'inscription réglementaire : Boite aux lettres.

Ce dénouement d'une situation tendue n'avait rien d'extraordinaire, et Paul aurait dû le prévoir. Mais il n'y avait pas songé, ;et il resta confondu en voyant disparaître dans la botte de l'administration des postes la lettre qui contenait le secret de madame de Marcenac.

Ce n'était pas qu'il eût l'intention de la voler et de la décacheter, cette lettre mystérieuse. Il en avait été tenté un instant, et il avait résisté à la tentation. Hais tout son plan s'en allait en fumée.

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11 s'était bercé de l'espérance de voir la maison où la jeune fille remettrait le message qu'elle portait. Depuis qu'il l'avait abordée, toute sa diplomatie tendait à obtenir la permission de l'accompagner jusqu'à destination. II y était presque parvenu et il ne mentait pas en promettant de s'éloigner dès qu'elle serait en sûreté, car il ne comptait rien faire de plus cette nuit-là.

Et au moment où il touchait au but, l'inconnue se décidait tout à coup à renoncer au voyage hasardeux qui lui tenait si fort au cœur I Elle confiait à la poste la commission si importante et si pressée dont elle devait s'acquitter en personne I

Ce revirement subit ne pouvait avoir qu'une seule et unique cause. Évidemment, l'envoyée deBerthe avait deviné les projets de son protecteur improvisé, et pour les déjouer, elle avait fait à peu près comme les marins menacés du naufrage qui jettent à la mer la cargaison du navire.

Le sacrifice était consommé et le mal irréparable. On ne force pas une boite aux lettres et les facteurs sont incorruptibles.

Paul la contemplait d'un air piteux, cette malencontreuse boite qui s'était trouvée là juste à point pour déconcerter sa stratégie, et il se reprochait amèrement d'avoir manqué d'habileté dans son langage.

— Je l'ai trop efirayée, pensait-il, je lui ai trop parlé des prétendus dangers que présentait l'ascension de cette maudite butte. Elle a pris au sérieux mes exagérations, et elle a reculé.

11 se disait cela pour tâcher de se persuader qu'elle n'avait pas éventé ses desseins et que tout n'était pas perdu, mais au fond il sentait bien que cette première campagne était manquée.

La jeune fille souriait et regardait Paul d'un petit air

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narquois. On eût dit qu'elle se moquait de sa déconvenue et qu'elle était en même temps ravie de se trouver dégagée d'une responsabilité qui lui pesait.

— Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda-t-elle. Est-ce que vous m'en voulez parce que je me suis débarrassée de cette lettre? Je croyais qu'elle ne vous intéressait pas.

— Oh I pas du tout, balbutia Paul delizy, mais...

— J'aurais bien dû m'aviser plus tôt du moyen que je viens d'employer. Je me serais épargné une course accidentée et à vous un gros dérangement. La lettre arrivera demain matin ; c'est tout ce qu'il faut.

— Je m'étais imaginé que vous teniez à la remettre vous-même.

— C'était bien mon intention, et la preuve c'est que j'avais négligé de l'affranchir. Mais j'ai changé d'idée depuis que vous m'avez montré l'absurdité de cette expédition à la recherche d'une rue que personne ne con-

. naît... Les sergents de ville auxquels je me suis adressée n'ont pas pu me dire exactement oti elle est... et vous, monsieur, vous n'en savez pas plus long qu'eux. J'arrête ici ma promenade nocturne. La poste fera ce que je n'ai pas pu faire ; elle le fera un peu moins vite, mais elle le fera, mieux, car, à l'heure qu'il est, j'aurais eu quelque peine à réveiller la personne que je devais voir.

— Cependant, elle vous attendait, sans doute, demanda Paul, qui cherchait, comme on dit, à se raccrocher aux branches.

— Mais, non, répondit tranquillement l'inconnue. Je doute même qu'elle m'eût ouvert sa porte. Ainsi, tout est pour le mieux. Ma commission est faite.

— Il ne vous reste donc plus qu'à aller retrouver celui qui vous en a chargée, insinua Paul, en soulignant le mot : celui. Sans doute, vous trouverez utile de lui ra-

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conter les incidents ;qui ont troublé votre excursion,

— Je TOUS ai déjà dit que je n'avais pas de comptes à rendre, parce que je n'ai pas reçu d'ordres. Je me suis mise en route de mon propre mouvement... pour des raisons que je ne suis pas obligée de vous exposer.

— Je ne vous les demande pas.

— NoUy mais avouez que vous voudriez bien les connaître, répliqua la jeune fille en souriant malicieuse* ment.

— Ge qoe je voudrais connaître, c'est vous, mademoiselle.

— Oh I une déclaration I elle me parait prématurée.

— Elle le serait, j'en conviens, si c'en était une ; mais je vous supplie de ne pas me prendre pour un sot. Je n'ai pas la ridicule prétention d'être tombé amoureux de vous à première vue. Il y a vraiment trop peu de temps que je vous ai rencontrée et j'ai trop bonne opinion de vous pour jouer une comédie dont vous vous moqueriez, je n'en doute pas. Je puis bien vous dire cependant que vous avez fait sur; moi une très vive impression. Votre beauté et votre grâce m'ont charmé ; votre esprit et votre courage m'ont séduit. Puisque le hasard m'a amené; sur votre chemin, je voudrais n'en pas rester là. J'aspire à vous revoir.

— Eh I bien, un nouveau hasard nous réunira peutêtre.

— Compter sur le hasard, c'est triste. 11 dépend de vous de me donner un espoir moins incertain.

— Je ne puis rien vous promettre, mais je puis vous assurer que je ne garderai pas un mauvais souvenir de notre rencontre. Et maintenant, laissez-moi m'en aller.

— Rue Norvins?

— Vous savez bien que non.

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— OÙ donc alors î

— En vérité, monsieur, vous abusez de la situation... et je ne m'attendais pas de votre part à cette insistance déplacée. Vous qui êtes un homme bien élevé, vous devriez comprendre que, si j*ai un secret, je ne suis pas disposée à vous le confier. Le service que vous venez de me rendre ne vous donne pas le droit de m'adresser des questions indiscrètes. Trouvez bon que je me dispense d'y répondre et que je vous prie, encore une fois, de ne plus vous occuper de moi. J*irai où il me plaira, et j'espère que vous ne vous permettrez pas de me suivre.

— Ne me le défendez pas, je vous en prie, mademoiselle, je serais forcé de vous désobéir.

— Quoi I vous prétendez m'accompagner malgré moi I

— Oui, je l'avoue. Et vous ne refuserez pas d'entendre les excuses que j'ai à faire valoir, pour me justiûer de re-

»courir à ce procédé autoritaire.

Ce n'est pas par plaisir que je vous accompagnerai, c'est par devoir; et si je cédais aux ordres que vous me signifiez, je me reprocherais toute ma vie d'avoir eu celte faiblesse. Veuillez réfléchir un peu et vous comprendrez que vous ne pouvez pas vous passer d'escorte. Où que vous alliez, le danger sera le même. Quand je vous ai aperçue près de la Madeleine, vous ne couriez pas grand risque, mais une femme ne saurait errer toute la nuit par la ville, sans s'exposer à de déplorables mésaventures... à plus forte raison, une jeune fille...

Ne me dites pas que vous prendrez une voiture... Ce serait la même chose... L'insolence des cochers est sans bornes, lorsqu'ils croient avoir affaire à une... abandonnée... Et il n'y a que les abandonnées qui se trouvent seules dehors à l'heure qu'il est.

Avec moi, vous n'aurez rien à crainilre, soit que nous

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arrêtions le premier fiacre qui passera, soit que vous préfériez accepter mon bras et marcher à pied.

Je vous jure sur l*honneur de vous conduire où vous voudrez, et de me retirer dès que vous serez en lieu sûr, c'est-à-dire dansunemaison, mais je vous jure que, jusqu'à ce moment, je ne vous quitterai pas, quoi quevous disiez ou que vous fassiez.

L'inconnue baissait la tôte et on voyait bien que les arguments de Paul la touchaient, peut-être parce qu'elle en sentait la justesse, ou, plus probablement, parce qu'elle n'apercevait aucun moyen d'échapper à la protection qu'il avait résolu de lui imposer.

Paul, touteuTexaminant à la dérobée, se disait :

Elle hésite à se faire reconduire avenue Gabriel.

Elle n'est pas sûre qu'on l'y recevra et de plus elle craint de me mettre sur la piste de madame de Marcenac- Si elle savait qui je suis et ce que j'ai vu en montant la garde devant la grille du jardin, elle ne ferait pas tant de façons pour se décider. Mais il faudra bien qu'elle y vienne, car je ne la lâcherai pas. Cette nuit, je n'apprendrai rien de plus, mais demain je n'aurai pas besoin d'elle pour passer Tinspection des maisons de la rue Norvins.

Elle ne doit pas être longue cette rue perchée sur la montagne... et Tor ouvre toutes les portes... Je saurai avec qui Berthe est en correspondance... je le saurai, dussé-je faire le recensement de tous les locataires... dussé-je même installer un surveillant dans la rue...

. Monsieur, dit la jeune fille, après un assez long silence, j'admets vos raisons, jusqu'à un certain point, et d'ailleurs je n'ai pas le pouvoir de vous renvoyer. J'accepterais donc de me laisser escorter par vous. Ce serait le protectorat forcé, mais je vous crois incapable de mentir et vous venez de me jurer de ne pas pousser les

choses plus loin. Seulement, il y a une légère difficulté... c^esi que... je ne vais nulle part.

— Comment ! nulle part I

— En d'autres termes, je n*ai pas de domicile à Paris.

— Quoi I TOUS habitez la province!

— Je venais d'en arriver quand vous m'avez rencontrée.

— Et, à Paris, personne ne vous attendait I

— Mon Dieu, non.

— Vous y connaissez cependant quelqu'un, quand ce ne serait que la personne chez laquelle vous alliez... rue Norvins.

— Oui, mais j'ai renoncé à la voir ; il est trop tard.

— Alors, vous la verrez demain.

— A quoi bon? Elle recevra ma letlre qui lui apprendra ce que je lui aurais dit. Demain, je partirai par le premier train.

— A six ou sept heures du matin. Mais d'ici là ?

— C'est précisément ce qui m'embarrasse un peu. Je n'ai, je crois, rien de mieux à faire que de me rendre, dès à présent, à la gare, et d'y attendre le moment du départ.

— A quelle gare? demanda vivement Paul de lizy.

— A la gare Saint-Lazare, répondit l'inconnue d'une voix mal assurée.

Paul aurait pu lui demander comment, si elle avait débarqué rue d'Amsterdam, elle s'était trouvée place de la Madeleine, elle qui avait affaire à Montmartre, mais c'était inutile, puisqu'il était sûr qu'elle ne disait pas la vérité.

— Vous ne pouvez pas passer quatre heures dans une salle d'attente, reprit-il, et d'ailleurs, on ne vous permettrait pas d'y rester. Il Tant trouver autre chose, mademoiselle.

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LB SBCRBT DK^ BKRTHB 207

— Je ne demande pas mienz, Doûnez-moi un conseil, dit la jeune fille, d'an air naïf que Paul soupçonna d'être affecté.

— Est-ce qu*elle voudrait m* éprouver? se demanda Paul de hizj. Elle a certainement deviné que je Tai suivie uniquement pour savoir oh elle allait et d'où elle venait. Maintenant, elle cherche peut-être à savoir qui je suis... pour le dire à madame de Marcenac.

— Vous ne me répondez pas, reprit la jeune fille. Et cependant je ne puis m'adresser qu'à vous, puisque vous me signifiez que vous ne me quitterez pas de toute la nuit. Je m'incline devant une volonté si énergiquement exprimée ; mais à partir de ce moment, vous êtes responsable de ma sûreté. Vous avez charge d'âme, monsieur mon défenseur, et c'est à vous de trouver un moyen de me tirer d'embarras. Dans quelques heures, votre protectorat prendra fin. Mais d'ici là que ferez-vous de moi?

— A mon tour de l'éprouver, pensa Paul. Et il reprit en feignant d'être embarrassé :

— Si j'osais, je vous off'rirais bien d'attendre chez moi l'heure du premier train.

L'inconnue hésita , on fit semblant d'hésiter, avant de répondre :

— Vous habitez donc le quartier où nous sommes ?

— Bon I se dit Paul, elle espère que je vais lui donner mon adresse. ^

Puis, tout haut :

— Non, mademoiselle.

— Vous prétendiez tout à l'heure que vous alliez à Montmartre. J'ai cru que vous y aviez votre domicile.

— J*avais pris ce prétexte, afin de vous décider à m'accorder la permission de vous accompagner... mais je n'ai plus de motifs pour vous cacher que je demeure au centre

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de Paris... du Paris Tivant qui avoisine les boulevards. Je crois inutile de vous indiquer la rue et le numéro de la maison. Vous verrez tout cela, si vous voulez bien accepter ma proposition.

— Vous savez parfaitement que je ne puis pas l'accepter.

— Vous me croyez donc capable d'abuser de l'hospitalité que je vous offre ?

— Non, monsieur. Mais il est des imprudences qu'une jeune fille ne doit pas commettre, sous peine de déchoir dans sa propre estime. Je viens de vous prouver que je ne suis pas timide et que je ne pousse pas la réserve à l'excès. Mais ma hardiesse a des limites et mon indépendance de caractère ne va pas jusqu'à passer par-dessus toutes les convenances... et d'ailleurs je ne suis pas assez sûre de vous, ni de moi, pour m'aventurer chez vous.

N'insistez donc pas, je vous prie, et cherchons ensemble une autre façon d'employer mon temps jusqu'au jour,

— Je suis fixé, pensait Paul de Lizy, elle n'a jamais eu l'intention d'entrer chez moi; c'était mon adresse qu'elle voulait avoir pour compléter le rapport qu'elle enverra demain à la comtesse sur les incidents qui l'ont empochée de s'acquitter de sa mission.

Peu importe que Berthe les apprenne, mais il m'importe beaucoup que son envoyée ne découvre pas, cette nuit, que je suis, ou plutôt que j'étais, le futur mari de madame de Marcenac, car si elle savait cela, je ne pourrais plus rien tirer d'elle, et je ne désespère pas encore de lui arracher l'explication de son voyage nocturne.

— Eh ! bien, monsieur, reprit la jeune fille, vous ne trouvez rien , vous qui avez tant d'imagination , quand il s'agit d'inventer des prétextes. Je connais fort peu Paris, mais il me semble que si je le connaissais mieux, je ne

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serais pas en peine de résoudre le problème. II me reste à peine quatre heures à dépenser. Comment les dépenseriez-Yous, si vous étiez seul, et si vous n'aviez pas envie d'aller vous coucher?

— Moi, mademoiselle, je suis un homme, répondit Paul en souriant de cette comparaison inattendue ; les hommes ont les cercles...

— Et les femmes n'ont rien, c'est vrai. Ahl si, elles ont ces asiles de nuit, au profit desquels on donne des fôtes dont tous les journaux parlent. Mais je doute qu'on puisse s'y présenter à l'heure qu'il est.

— J'en doute aussi, et de plus, j'ignore où ils sont situés. Voulez-vous que, faute do mieux, je vous conduise dans un hôtel convenable ?

— Un hôtel I vous n'y pensez pas. Pour qui me prendrait-on, bon Bleu 1

— Mais... on vous prendrait pour une provinciale qui a manqué le dernier départ du chemin de fer. N'est-ce pas à peu près vrai ? dit Paul.

Cette solution lui convenait assez, car il se sentait de force à monter la garde jusqu'au jour devant l'auberge en question.

Hais il avait affaire à forte partie et l'inconnue éventa aussitôt ses desseins cachés, car elle répondit vivement :

— Je crois qu'on me prendrait pour tout autre chose, ou du moins qu'on aurait des doutes... et, comme la femme de César, je ne veux pas être soupçonnée.

— Elle fait une citation tirée de l'histoire romaine, se dit Paul ; serait-ce une institutrice ?

— Voyons, monsieur, reprit-elle gaiement , cherchez encore. Il i^*est pas possible que vous, qui me paraissez fttre un parisien consommé, vous ne connaissiez pas un moyen de me tirer d'embarras.

— Je cberche, mais j*ai beau chercher , je...

210 JJa SBCRET DE BERTHE

— Alors, avouez que vous avez eu tort de vous constituer, de votre propre autorité, mon garde du corps et de prendre un engagement que vous ne pouvez pas tenir. Donnez votre démission et laissez-moi me diriger à ma guise. J*ai le pressentiment qu'il ne m*arrivera rien de fâcheux et que j'atteindrai sans encombre mon but, qui est de rentrer chez moi toute seule.

Paul n*en doutait pas. Plus il étudiait cette énigmatiquo personne, et mieux il constatait qu'elle était armée de toutes pièces pour défendre le secret de Berthe. Elle avait évité, avec une finesse merveilleuse et une adresse étonnante, tous les pièges qu'il lui avait tendus, et maintenant elle lui en tendait un auquel il n'avait garde de se laisser prendre.

— Si je la quittais, se disait-il, je sais bien ce qu'elle ferait. Elle se réfugierait chez madame de Marcenac, et comme je n'y remettrai jamais les pieds, je ne la retrouverais plus. Il faut à tout prix que je la retienne ; mais comment?

En même temps, il sentait que la situation était ridicule. On ne s'impose pas à une femme qui a du sang-froid et un esprit délié.

Or, rinconnue possédait ces deux qualités, et elle voyait très bien qu'il ne savait plus quel parti prendre.

— Je ne veux pas m'enfuir comme une écolière en promenade qui fausse compagnie à la sous-mattresse , continua-t-elle. Je prétends que nous nous séparions d'un commun accord, et s'il vous plaît de me ramener dans un quartier moins mal fréquenté que celui-ci, je ne m'y oppose pas. Je vous en saurai même gré. Mais lorsque nous y serons, vous me rendrez ma liberté.

— Je ne connais pas de quartier où, à deux heures du matin, une femme seule soit sûre de n'être pas insultée.

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LB SECRirr DB BERTHE 211

Je ne puis ni ne dois vous quitter qu'au guichet où vous prendrez yotre billet.

— Lequel guichet ne s'ouvrira pas de si tôt. En attendant quMl s'ouvre, je me promènerais donc sur le pavé de Paris, sous votre œil vigilant et à portée de votre robuste bras ? Cet arrangement me sourirait assez, si je n'étais horriblement fatiguée. Mais j'ai déjà beaucoup marché, et je ne tiens plus debout.

— Aimez-vous mieux que nous nous promenions en voiture ?

— Ah I non, par exemple I Ce serait encore plus inconvenant que d'aller me reposer chez vous.

— Qui le saurait?

— Moi, et je ne me le pardonnerais jamais. Autant vaudrait souper avec vous dans un cabinet particulier.

— Pourquoi pas, si vous avez faim? demanda Paul qui était à bout d'arguments.

A sa grande surprise, la jeune fille, au lieu de se fâcheri se mit à rire, et lui dit, sans hésiter :

— Je suis obligée de confesser qu'en effet, je meurs de faim. J'ai dîné avant de partir et Texercice que je viens de faire m'a donné de l'appétit. Mais je ne saurais décemment souper en tôte-à-tète avec mon défenseur, que je tiens en grande estime, mais que je ne connais pas du tout. Je préfère jeûner jusqu'à demain.

— N^esl'CQ que le tèle-à-tôte qui vous effraie? demanda Paul de lisy . Rien ne nous oblige à nous renfermer pour manger. Je puis, si vous le désirez, nous faire servir dans la salle coïKiniane.

— Il y a. donc, à l'heure qu'il est, des restaurants ouverts ?

— J'en connais deux qui ne ferment Jamais et qui, du soir au matin, ne désemplissent pas. On y est aussi peu

isolé que sur la place de la Concorde, an jour de fftte publiqae.

— Et la foule y est aussi mftiée, je suppose ?

— Je conviens qu'on y rencontre des messieurs peu recommandables et que les honnêtes femmes ne s'y montrent guère. J'en sais pourtant qui y sont allées par curiosité et qui n'ont pas eu à se repentir d'avoir risqué l'aventure. Il suffit d'avoir un cavalier capable de vous faire respecter, et si le cœur vous en disait, ce cavalier, ce serait moi. Non seulement personne ne se permettrait de vous adresser la parole, mais personne ne s'occuperait de vous. Vous assisteriez, sans courir le moindre danger, à un spectacle tout nouveau pour vous et des plus amusants, je vous l'affirme.

— C'est très tentant, mais... Dieu sait ce que je verrais!

— Vous ne verriez rien qui pût vous choquer... les créatures les plus dévergondées sont forcées de se tenir convenablement dans un lieu public... faute de quoi, le maître de l'établissement les mettrait à la porte. Et quant aux propos qui blesseraient vos oreilles, j'aurais soin de choisir une place où vous ne pourriez pas les entendre.

— Si j'en étais sûre...

— J'en réponds et vous me ferez bien l'honneur de croire que je ne voudrais pas vous compromettre. Vous ne serez en contact ni avec les soupeurs, ni avec les sou penses, et cependant vous ne serez pas seule avec moi... C'est ce que vous souhaitez ; ces gens-là ne vous connais* sent pas et vous ne les rencontrerez jamais nulle part. Vous attendrez à table l'heure du premier train et vous partirez quand il vous plaira.

Je vous mettrai en voiture et je prendrai congé de vous sans vous demander votre nom, ni même à quelle gare

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VOUS allez. Vous m'avez suggéré une idée qui ne m'était pas venae et qui concilie tout. Ne perdons pas de temps pour la mettre à exécution.

Qa'allez-vous penser de moi, si j'accepte? demanda

la jeune fille.

Que vous êtes aussi sensée que spirituelle, répondit

effrontément Paul de Lizy. Une sotte écervelée refuserait. Il pensait ce qu'il disait, mais il ne disait pas toute sa pensée. Il aurait pu ajouter pour la compléter :

— Je TOUS devine, ma belle; vous espérez vous dérober pendant le souper, mais vous n'y réussirez pas ; et moi je finirai bien par vous faire parler, le vin de Champagne aidant.

Paul devait raisonner juste, car le consentement si facilement accordé par l'inconnue ne pouvait guère s'expliquer par une envie qui lui serait venue tout à coup de satisfaire son appétit.

Cette jeune fille si rebelle à d'autres propositions moins scabreuses n'acceptait certes pas sans arrière-pensée de souper dans un restaurant fréquenté par la mauvaise compagnie et d'y souper, en public, avec un monsieur qu'elle venait de rencontrer dans la rue.

Le contraste entre ses premières résistances et cette concession subite aurait frappé le moins clairvoyant des hommes, et Paul, qui avait repris possession de lui-même, était très lucide.

Il préparait déjà ses batteries pour avoir le dessus dans la campagne finale qui allait s'ouvrir à table, et il se promettait de flirtef' tant qu'il pourrait avec cette accommodante personne.

C'est toujours le meilleur moyen d'amadouer les femmes et, dans le cas présent, c'était le seul que le baron de Ijizy P^t employer pour tâcher de détourner les soupçons de la messagère de Berthe.

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— Je veux qu'elle croie que je suis amoureux d'elle, pensait-il, et je serais bien maladroit si je ne réussissais pas à le lui persuader.

— Promettez-moi encore une fois que vous me laisserez partir quand le moment sera venu de me rendre à la gare, dit la demoiselle errante, et que vous me laisserez partir seule.

— Je vous le promets, répondit gravement Paul.

— C'est bien. J'ai foi en votre parole et je suis prête à vous suivre. Où est-il situé ce restaurant où vous allez m'en traîner?

— Boulevard des Capucines, mademoiselle.

— Je ne connais pas Paris. Est-ce loin d'ici?

— Pas très loin. Assez loin cependant pour que le tra jet vous semble long, à vous qui êtes déjà fatiguée. Mais vous m'avez signifié que vous ne vouliez pas monter en voiture avec moi.

— Partons à pied. En route, nous verrons. L'inconnue, qui d'abord refusait tout, ne répugnait

plus à rien, maintenant. La transformation était complète.

Elle prit de son propre mouvement le bras de Paul de Lizy, qui lui fit quitter ce trottoir où ils avaient pris racine, depuis que la fameuse lettre était tombée dans la boîte, et traverser en sens inverse la place où stationnaient encore des groupes suspects.

Paul était de taille à faire respecter sa compagne et les rôdeurs des deux sexes les laissèrent passer sans oser leur chercher noise.

Seulement, il eut soin de ne pas prendre la ruePigalle, quoique cette rue trop déserte fût le chemin le plus direct pour arriver au café Américain, où il avait résolu de mener cette intrépide jeune fille, qui ne reculait pas de-

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▼ant un soaperdans la salle commune d'un restaurant de nuit.

Il s'engagea dans la rue Prochot, qui devait le conduire à la place Bréda et à la rue Notre-Darae-de-Lorette, où il avait plus de chance de rencontrer des passants et des Toitures.

L'inconnue, qui prétendait être si fatiguée, marchait d'un pas alerte, et, quoiqu'elle ne dît mot, il ne paraissait pas qu'elle fût le moins du monde préoccupée des suites d'une escapade qui était cependant dénature à inquiéter une jeune et jolie personne.

On eût dit que tous ses soucis s'étaient envolés depuis qu'elle avait pris le parti de suivre docilement son protecteur d'occasion.

Place Saint-Georges, Paul avisa un cocher qui faisait boire son cheval à la fontaine, et ce cheval était attelé à une "Victoria vide.

— Je suppose que vous ne voyez aucun inconvénient à voyager avec moi dans une voiture découverte? dit-il à la jeune fille.

— Aucun, répliqua-t-elle sans hésiter, et nous arriverons plus vite.

Paul ne se le fit pas dire deux fois. 11 aborda le cocher, qu'il n'eut pas de peine à décider par la promesse d'un pourboire, à entreprendre une course de cinq minutes, avant de rentrer à la ViUette où il remisait.

L'inconnue monta lestement. Il prit place à côté d'elle et la Victoria flia vers le boulevard par la rue Saint- Georges.

— Savez-vons, mademoiselle, dit en riant Paul deLizy, qu'il ne tiendrait qu'à moi de me croire en bonne fortune, et que les gens qui nous verront passer vont nous prendre pour denx amoureux.

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— Yous m'avez dit la même chose, tout à l'heure, quand les rôdeurs de la place Pigalle nous regardaient, répliqua iropiquement l'inconnue .

— Oui, mais ce que je ne vous ai pas dit, c'est que je suis désolé qu'ils se trompent. Je donnerais tout pour que ce fût vrai.

— Prenez garde 1 vous allez vous mettre en contradiction avec vous-môme. Vous m'avez déclaré que vous ne croyiez pas à ces coups de foudre dont parlent les romans et que vous n'étiez pas assez sot pour vous éprendre d'une femme à peine entrevue. Oseriez-vous soutenir, à présent, que je vous ai inspiré une passion profonde, rien qu'en vous regardant ? Je vous avertis charitablement que vous ne me persuaderiez pas.

— C'est bien ce qui me désole, soupira Paul.

— Bah ! vous vous en consolerez, et si vous vouliez être franc, vous conviendriez que vous ne m'avez pas suivie pour me faire la cour.

— Je vous ai suivie pour vous défendre en cas d'attaque.

— Et surtout par curiosité, avouez-le.

— Quoi I vous vous imaginez que, dans le seul but de savoir où vous alliez, je me suis détourné de mon chemin pour m'attacher à vos pas?

— Je m'imagine que vous n'étiez pas très pressé de rentrer chez vous, puisque vous êtes encore avec moi et puisque nous allons finir la nuit dans un restaurant.

— C'est bien la preuve que je ne puis plus me passer de vous.

— Vraiment? dit la jeune fille d'un air moqueur. Il faudrait cependant nous entendre. Êtes-vous un défenseur ou un amoureux?

— L'un et l'autre.

— C'est complet. Par malheur, je n'ai plus besoin du

LE SBCRET DB BERTHB 217

défensear et je ne yeax pas de TamoDreux. Je ne voas accepte que comme convive.

Je me résigne donc an sort que vons me faites. .. mais

j'oipère que vous ne me défendrez pas de chercher à l*ainélîorer*

N'essayez pas. Vous perdriez votre temps... et ce serait manquer à nos conventions. Contentez-vous de la permission que je vous ai donnée de m'offrir à souper. C'est bien «quelque chose, et si vous saviez ce qu'il m'en a coiité de vous l'accorder, vous ne vous plaindriez pas.

Regret tenez- vous déjà de ne pas m'avoir refusé cette

faveur?

Ifon, monsieur. Je confesse môme que je me fais

une ffete d'assister au spectacle que vous m'avez promis, et îe ne vous cacherai pas que le désîr de connaître un resl^xxTBVit de noit n'a pas peu contribué à me décider. C'est nne grosse Imprudence que je commets, je le sais, mais i'ai voulu profiter d'une occasion qui ne se représentera plus-., je l'espère bien.

Surtout si vous habitez une ville de province, injsi-

nua Paul de Lizy.

CSëtte invite aux confidences n^obtint aucun succès. T 'inconnue fit semblant de ne pas avoir entendu et reprit iraietnent :

^ Je n'ai pas besoin, je pense, d'ajouter que je ne suis

• mais entrée dans un de ces endroits-là. Je croyais même

^ ii*on n*y poii'^ait pas manger dans une salle commune,

t' ie ne rae figure pas du tout ce que peut bien être un

«ner en nombreuse compagnie. Cette salle ne ressemw nas, j® suppose, au réfectoire d'un couvent.

__ C'est beaucoup plus gai, car le silence n'y est pias de

eur. Vous ne vous an apetcevrez que trop. Maïs on

"^^•^ st pas obligé déf frayer avec les habitués de l'élablîsse-

^ ^* lô saurai d'ailleurs choisir notre place de telle sorte

que VOUS pourrez jouir du coup-d'œil sans 6tre ezposéai des voisinages déplaisants.

— Oh ! avec tous, je n'aurai pas peur. Vous y allez souvent?

— Très rarement, au contraire. Mais il m'est arrivé quelquefois d'y entrer pendant le carnaval, comme on entre au bal de l'Opéra, par désœuvrement.

— Vous n*ètes donc pas marié?

— Non, mademoiselle, quoique je sois d*àge à l'être depuis longtemps. Je ne vous adresserai pas la même question. Vous me ririez au nez. On ne se marie pas à dix-sept ans.

— J'en ai vingt, monsieur, et je serai majeure dans six mois ; mais je resterai ce que je suis. Je n'ai pas de vocation pour le mariage et je me prépare sans le moindre regret à coiffer sainte Catherine. Est-ce que ma profession de foi vous étonne ? Vous avec pu cependant constater ce soir que je suis indépendante et que j'use de ma liberté... J'en abuse môme peut-être.. • mais j'y tiens et je n'y renoncerai jamais. Vous voilà édifié. Revenons à ce restaurant où vous me conduisez. C'est donc on enfer ?

— Un enfer où les anges comme vous peuvent s'aventurer sans se brûler les ailes... à condition de n'y pas entrer seuls. Du reste, vous allez en juger. Nous y sommes.

Le fiacre arrivait à l'angle de la rue de la Ghansséed'Antin et du boulevard. U tourna à droite et il s'arrêta un peu plus loin que le théâtre du yandeviUe.

Ce n'était pas sans réflexion que Paul avait choisi le Café- Américain, plus connu sous le nom de Peters, de préférence au café du Helder, qui loi Ciit concurrence.

n savait qu'au Helder, il aurait pu rencontrer des gens de sa connaissance, qui n'allaient jamais i l'autre, et il

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tenait essoutiellement à ne pas être dérangé pendant le souper aveo son inconnue.

Quelques voitures stationnaient derant la porte, mab les consocnii^^teurs en plein vent avaient disparu, car la salle du rez-de-chaussée était fermée depuis plus d'une heure.

jjzj aida là jeune fille à descendre et lui offrit son bras pour traverser le large trottoir où piétinaient les cochers attendant la pratique.

Il paya celui qui l'avait amené, car il ne comptait plus s'en servir, et il voulait rester libre de Mes mouvements, ne sachant pas ce que ferait sa compagne après le

souper.

Maintenant, mademoiselle, il ne nous reste plus

qa^à monter, lui dit-il après l'avoir conduite jusqu'à rentrée de l'escalier.

Monter I murmura-t-elle en s'arrétant au lieu d'avancer. Vous m'aviez dit que nous souperions dans la salle comoaune.

Cette salle, mademoiselle, est au premier étage. En

bas, on ne sert que des boissons anglaises ou américaines. ••

Mais... les cabinets particuliers?...

Sont ^ l'entresol, mademoiselle, et je ne songe

point à, vous y mener. Si j'avais cette mauvaise pensée, vous seriez toujours libre de n'y pas entrer*

, c*est juste, dit en riant la jeune fille. Je ne suis pas

venue jusqu'ici pour reculer au dernier moment. Montons, mon cher protecteur.

Paul n'en revenait pas de l'aplomb qu'elle montrait et coounençait à se demander si la messagère de Berthe n'était p^^ ^^^ fausse ingénue.

Une jeune fille bien élevée ne s'aventurerait pas

ain«i* •© dirait le baron, qui savait son monde. U est vrai

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qu'elle ne se fait pas sans doute une juste idée de ce qu'elle va voir là-haut. La curiosité est le péché mignon des femmes, et c'est peut-être l'ignorance du danger qui la rend si hardie... Mais Tignore-t-elletant que cela, le danger, cette émancipée qui court les rues la nuit pour faire les commissions de madame de Marcenac?..^. D'un autre côté il est certain que ce n'est point une habituée de l'établissement interlope où je la conduis... si elle y était seulement entrée une fois, elle refuserait d'j rentrer avec moi, (5ar elle aurait peur d'être reconnue. Pendant que Paul réfléchissait ainsi, l'inconnue le regardait avec des yeux pétillants de malice. Elle devinait ce qu'il pensait et elle semblait prendre plaisir à l'embarrasser.

— Eh I bien, monsieur, dit-elle, entrons-nous? Vous paraissez hésiter? C'est donc bien effrayant ce restaurant? Décidez-vous, je vous prie, car nous faisons sur ce trottoir une figure ridicule. Et d'ailleurs, si vous tardiez davantage, ma résolution pourrait bien changer. ProQtez du moment*

-— Mais, mademoiselle, je voos attends, répondit Paul de Lizy, en la poussant doucement dans le vestibule où commence l'escalier.

Une bouquetière les y guettait, et avant que la Jeune fille eût le temps de se défendre, cette fleuriste des belles de nuit lui mit sur les bras une botte de roses.

Paul lui jeta une pièce de cent sous et entraîna sa compagne, surprise et charmée.

— C'est donc Tusage? lui demanda-t-elle en respirant l'odeur de ses roses. Il me plaît. J'adore les fleurs.

— Je voudrais vous en offrir de plus belles, dit galamment le baron, malheureusement nous ne devons plus nous revoir.

— Encore des plaintes I jouissez dope du présent ^

ne voas inquiétez pas de Taveiiir. Est-ce que j'y songe, moi, à i'avenirî je vous jure qu'en ce moment, je ne pense qu'à souper, car je meurs de faim.

— Elst-ce ëe l'impudence ou de la naïveté? se demandait Lizy. IBlIe ne se fait aucun scrupule de me laisser payer le souper et le bouquet. Une petite provinciale aarait fait des façons. Je soupçonne celle-ci d'être beaucoup plus parisienne qu'elle ne veut en convenir. Mais où diable Bertbel'a-t-elle dénichée?

Après avoir gravi une vingtaine de marches assez raides, ils arrivèrent à un palier, à l'entrée d'un long couloir où s'agitaient des garçons chargés de plats et de bouteilles.

Un maître d'hôtel, habillé de noir et cravaté de blanc, qui se tenait là, les salua d'un air engageant, croyant avoir affaire à un couple en quête d'un salon particulier ; mais Paul lui fit signe qu'il se trompait et continua à monter avec l'inconnue qui se laissait conduire, mais qui remarquait tout.

— Où donc va ce corridor? dcmanda-t-elle tout bas. Et ces portes à côté les unes des autres... comme les cellules d'un couvent, où donnent-elles?... On entend des chants...

— Qui n'ont rien de monastique, dit Paul sans pouvoir s'empêcher de sourire. C'est laque se trouvent les cabinets que vous redoutez.

— Je ne savais pas qu'on y jouât du piano. Et on y joue d'un fauxl

— Vous êtes musicienne, mademoiselle?

— Un peu. J'ai de la voix et je sais m'accompagner. Je pourrais, je m'en flatte, donner des leçons aux demoiselles qui sont là dedans.

— Décidément, c'est une institutrice, pensa le baron.

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223 LB SECBJPr DB BKRTHB

Institatrice chei qui?... Berthe n*a pas de fille à élever, je suppose.

Ils débouchèrent sur un second palier et, à trarers une porte Titrée, ils virent Tintérieur du grand salon, celui qqi occupe presque tout le premier étage et dont les larges fendlres donnent sur le boulevard.

Par extraordinaire, il y avait peu de monde, et Paul ne pouvait rien souhaiter de mieux : des étrangers, de ceux que dans l'argot des viveurs, on appelle des rasta" qouèreSf des Anglais du genre buveur, des petits messieurs qui devaient être des clercs d'avoués ou des commis de magasin, et une douzaine de ces femmes qui viennent là chercher fortune toutes les nuits.

Pas un visage de connaissance. C'était précisément ce qu'il lui fallait et il entra de front avec sa protégée qu ne paraissait pas intimidée du tout.

Le baron était venu chez Peters plus souvent qu'il ne voulait le dire. Depuis qu'il s'occupait de madame de Marcenac, il avait cessé de s'y montrer, mais il y jouissait encore d'une notoriété suffisante pour que le maître de rétablissement s'empressât de se mettre à sa disposition.

— 3e désirerais n'avoir pas de voisins, lui dit Paul à demi-voix.

L'intelligent patron comprit tout de suite la situation et mena le couple au fond du salon, où toute une rangée de tables se trouvait inoccupée. Il en réserva trois, en inclinant des chaises pour marquer qu'elles étaient retenues, et il installa le baron et sa compagne à celle du milieu.

Il les plaça à côté Tun de Fautre et la jeune fille ne réclama pas contre cet arrangement qui lui permettait de voir toute la salle, mais qui l'exposait aussi à tous les regards.

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LS SfiGRBT DB BRRTHE 223

Et les souperus — surtout les soapenses — ne se pri- Yèrazit pas de Texamiiier, car en ee lieu les ncavelles Tenaes sont rares, et sortout il n^en vient pas souvent d'aussi jolies.

L'inconnue soutint cet »amen sans perdre contenance, quoiqu'elle s'aperçût fort bien que tous les yeux étaient fixés sur elle.

Seulement, elle refusa d'ôter son manteau et son chapeauy sous prétexte qu'elle était en robe de voyage.

— Vous allez mourir de cbaleor, lai dit Paul.

— J'aime mieux cela que de montrer ma toilette à ces dames, qui sont habillées de soie et couvertes de bijoux, répondit-elle gaiement Je perdrais trop à la comparaison.

— Vous y gagneriez, au contraire. Youlez-vous commander le souper?

— J'en suis incapable.

— Alors, je vais demander des crevettes, du pâté de foie gras, des écrevisses, un parfait au café, des...

— Assez 1 assez I je ne mange guère plus qu'un oiseau, môme quand j*ai très faim.

— Graignez-voos le vin de Champagne?

— Je l'aime beaucoup. Il est vrai que je n'en ai bu qu'une fois... le jour de...

— Le jour de qaoi î

— Peu importe le jour. Je serai charmée de recommencer.

Idzy qui comptait la griser, pour lui délier la langue, s'empressa de commander au maître d'hôtel un menu qui comprenait deux bouteilles de Glicquot, frappées.

La jeune fille le laissa foire, sans se récrier.

— Vous n'êtes pas effrayée de vous trouver avec tout ce monde? lui demanda Paul, de plus en plus intrigué.

— Mais non, quoique je n'en aie pas l'habitude. Je m'at-

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tendais à pis. Vous m'aviez fait un tableau qui n'était pas ressemblant. Ces messieurs soupent tranquillement... ces dames aussi... On ne fait pas de bruit... on ne se querelle pas...

— Parce que la fête ne fait que commencer. Mais attendez la fin.

— Je ne Tattendrai pas. Une seule chose m*éionne... c'est que les dames changent souvent de table... elles vont de l'une à l'autre...

— En quête de leur idéal, probablement, répondit Paul avec un sérieux parfait. Toute femme a le sien. Je voudrais être le vôtre.

— Vous l'êtes... en ce moment, car je suis assise près de vous et je n'ai pas la moindre envie d'aller m'asseoir ailleurs.

— Mais vous me quitterez bientôt...

— Il le faudra bien.

— Pourquoi?

— Parce que je ne puis passer ma vie ici. Mais, jusqu'à présent, je ne regrette pas d*y être venue.

Cette première escarmouche fut interrompue par le garçon qui apportait les crevettes, le pâté et le seau argenté où rafraîchissait le vin que Paul avait choisi comme auxiliaire pour la réussite de ses projets.

L'inconnue n'avait pas l'air de les soupçonner, car elle se laissa verser une pleine coupe de dicquot et elle la vida bravement.

— Décidément, c'est très bon, dit-elle en riant, surtout quand c'est froid comme ça. Je crois que je m'y habituerais.

— 11 ne tiendrait qu'à vous d'en faire votre ordinaire...

— Si j'étais riche, mais je ne le suis pas.

— En êtes-vous bien sûre?

— Comment I si j'en suis sûre? s'écria la jeune fille, en éclatant de rire. Vous me prenez donc pour une princesse déguisée? Vous voyez bien pourtant que je suis yêtue comnie une ouvrière.

— Vous n'en avez ni Tair ni lelangage. Et jamais vous ne me persuaderez que vous êtes modiste ou couturière.

— Si je vous disais que je suis sous-maîtresse dans un pensionnat de demoiselles, me croiriez-vous?

— Peut-être. Mais alors je vous demanderais où est situé ce pensionnat... dont la règle ne doit pas être bien sévère.. -

— Puisque vous m'avez rencontrée courant les rues après minuit. C'est très juste. Alors, je ne puis être qu'une aventurière. Et je ne vous empêche pas de vous en tenir à cette conclusion... peu flatteuse pour moi, mais on ne peut plus logique.

— Absurde, au contraire I Si vous étiez ce que vous dites, vous ne parleriez pas comme vous le faites.

— £hl bien, admettez que je suis inexplicable... et avouez que je ne suis pas obligée de vous apprendre mon nom, ma profession et de vous dire où je demeure. Je ne vous demande rien de tout cela, moi. Je vois que vous êtes un homme bien élevé et cela me suffit.

— Parce que je ne vous intéresse pas assez pour que vous désiriez me revoir, tandis que moi...

— Vous, monsieur mon chevalier, vous cherchez à vous persuader que vous êtes amoureux de moi, mais d'ici à vingt-quatre heures vous m'aurez oubliée.. . comme j'oublierai vos discours galants pour ne me souvenir que du service que vous m'avez rendu.

Paul allait répliquer chaleureusement, car le moment était arrivé de déployer toute son éloquence pour en venir à ses fins, mais son discours lui resta dans le gosier.

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n avait aperça, entrant dans le grand salon, un homme qu'il ne s'attendait guère à y voir.

Cet homme, Paul de Lizy l'avait laissé au cercle, et il était tellement convaincu qu'il 7 était resté, qu'il se disait: est-ce bien lui? quoiqu'il l'eût reconnu du premier coup d'œil.

Il aurait pu hésiter, car ce nouveau venu avait remonté jusqu'à ses oreilles le collet de son pardessus et enfoncé son chapeau jusque sur ses yeux, mais on se souvient mieux d'un ennemi que d'un indifférent, et il avait suffi à Paul d'apercevoir le bout d'un nez aquilin et l'extrémité d'une moustache en croc, pour deviner que c'était M. de La Cadière qui entrait. "

Que venait-il faire là?... Souper, probablement. Et, après tout, il avait bien le droit de s'offrir ce régal, après la triomphante partie de baccarat qui lui avait valu tant de billets de banque.

Peut-être même se proposait-il d'égayer ce souper en y invitant une ou deux de ces demoiselles sans préjugés qui foisonnent au Café Américain et qui ne se font jamais prier pour accepter ce qu'on leur offre, alors même qu'elles seraient déjà attablées avec un autre.

Dans tous les cas, il ne venait pas y chercher le baron de Lizy, car il ne pouvait pas savoir qu'il y était, et, de plus, dans le petit salon du Cartonning-Club^ ils s'étaient fort mal quittés.

Et cependant, à peine entré, il se dirigea vers le fond de la salle où Paul était assis près de son inconnue.

— Est-ce qu'il va se permettre de m'aborder? se demanda Lizy. Ce serait le comble de l'impudence et je le recevrais comme il mérite. Je suis son débiteur, mais on a vingt- quatre heures pour payer les dettes de jeu, et il n'est pas assez sot et assez mal élevé pour me réclamer son argent, ici. Serait-ce qu'il a remarqué la personne qui

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LE SECRRT DB BERTUE 227

soupe arec moi et qu'il veut la regarder sons le nez?... C'est pour le coup que je lui apprendrais à vivre.

Paul s'aperçât bientôt qu'il se trompait dans ses conjectures improvisées dans un premier moment de surprise.

Absorbé dans des réflexions qui ne devaient pasj^être gaies, à en juger par Tair de son visage, M. de La Cadière n'avait vu ni le baron, ni sa compagne, et s'il venait de leur côté, c'est que près d'eux, il y avait des tables libres. .

Il allait s'y asseoir, lorsqu'il avisa les chaises renversées, et an moment où il allait demander si ces places étaient retenues, en levant les yeux, il reconnut à qui il s'adressait.

— Pardon, monsieur, dit*il en faisant un pas en arrière, dans l'intention évidente de se retirer pour aller s'asseoir ailleurs.

Mais presque aussitôt, il aperçut la jeuiie fille, et il y eut dans son mouvement de retraite un léger temps d'arrêt, comme s'il eût été tenté de revenir sur le sage parti qu'il avait pris de s'éloigner.

Ce moment d'hésitation fut si court et si peu marqué que tout autre que Paul n'y eût pas pris garde. Mais depuis les incidents qui avaient rempli sa soirée, Paul était sur Cœily comme on dit d'un cheval ombrageux. Il notait les faits les plus insignifiants, de même qu'il cherchait des sous-entendus dans les paroles les plus simples et dans les réponses les plus naturelles.

Il regarda l'inconnue et il lui sembla qu'elle rougissait.

Cependant, M. de La Cadière, après un très court salut d'excuses, leur avait tourné le dos et s'en allait prendre possession d'un convert que le garçon venait de lui indiquer un peu plus loin, à droite, tout près de deux irrégu- Uères sans cavalier.

Ces dames, enchantées de l'aubaine, se serraient déjà

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pour lui faire une place qu'il paraissait tout disposé à occuper.

— Vous connaissez ce monsieur? demanda Lizy à sa Toisine.

— Pas du tout. Et vous? répliqua tranquillement la jeune lille.

— Moi, je le connais de vue. Je l'ai rencontré dans un cercle.

— Âhl... il me semble qu'il n'est pas de vos amis,

— A quoi devinez-vous cela ?

— Mais... je croyais qu'entre gens du môme cercle on se parlait... ce monsieur vous a à peine salué, et vous ne l'avez pas salué du tout.

*- C'est qu'en effet il me déplaît souverainement, et je suppose que je ne lui plais guère. L'antipathie est toujours réciproque.

— Comme la sympathie.

— Alors, je vous suis sympathique, car vous savez quel sentiment vous m'avez inspiré à première vue.

— Je n'y crois qu'à moitié à votre sentiment, mais je ne fais pas difficulté de convenir que, si vous m'aviez déplu, je ne serais pas ici.

Elle n'en avait pas encore tant dit, et Paul, toujours soupçonneux, eut l'intuition que ce gracieux aveu était destiné à détourner le cours de l'entretien qui roulait sur M. de La Cadière.

Il prit le compliment pour ce qu'il valait, et il en revint à son projet qui était de griser la jeune fille en lui contant fleurette.

Il comptait même beaucoup plus sur le vin qu'il lui versait que sur les douceurs qu'il lui débitait sans conviction.

Mais, quoi qu'elle bût sec, il ne paraissait pas que le chan)pagne produisit sur elle son effet ordinaire. Elle

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LE SEGRBT DE BBRTHB 229

parlait peut-être un peu plus qu'avant de se mettre i table, mais elle restait maltresse d'elle-même et elle ne disait que ce qu'elle voulait dire.

— Eh bien, reprit le baron de Lizy, puisque je ne vous déplais pas, pourquoi me défendez-vous de chercher à vous revoir?

— Décidément, c'est un refrain, riposta l'inconnue. Je m'étonne qu'un homme d'esprit comme vous répète sans cesse la même note. D'abordje n'ai rien à vous défendre, ni k TOUS permettre, attendu que vous n'avez pas besoin de mon consentement pour agir à Totre fantaisie. Et ensuite...

— Pardon I vous m'avez défendu de vous suivre...

— Mais je n'ai pas le pouvoir de vous en empêcher et la preuve c'est que vous m'avez rencontrée un peu avant minuit et que vous êtes encore avec moi, à trois heures du matin... quoique vous ne mangiez rien du tout. Moi, je dévore. Ce pâté est excellent. J'y reviendrai volontiers.

Paul s'empressa de la servir et de remplir le verre qu'elle venait de vider. Il n'avait pas encore trempé ses lèvres dans le sien, mais cette fois, il le leva en disant:

— Je bois à vos amours I

— Pourquoi pas? répliqua-t-elle en riant. Je n'ai pas d'amours, mais cela viendra peut-être, et les Romains buvaient aux dieux inconnus I

— DiU ignotizl Vous êtes une savante.

— Moi!... je ne sais rien... pas même ce que c'est* qu'un amoureux... et je ne tiens pas à le savoir.

— Alors, il est inutile que je porte une santé en l'air. Je bois à la santé de votre ami delà rue Norvins.

— La rue Norvins?,.. qu'est que c'est que ça?... Ahl bon I j'y suis I... c'est le nom que vous avez cru entendre pendant que je demandais mon chemin à deux gardiens

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de la paix, sur la place de la Madeleine... Tous tous êtes trompé, monsieur.

— Je ne crois pas, mademoiselle, car vouft-mème, sur a place Pigalle, quand je vous ai parlé de la rue Norvins. . .

— Je n'ai pas jugé à propos de vous contredire, parce que vous m'auriez pressée de questions auxquelles je ne voulais pas répondre. Mais maintenant que j'ai votre promesse de ne plus m'interroger, je crois bon de vous avertir que vous perdriez votre temps si vous alliez vous informer de moi dans cette rue qu'on avait baptisée autrefois du nom de l'historiographe de Napoléon premier.

— Très bien 1 se dit Paul, elle a deviné mes projets, mais elle vient de commettre une maladresse en me laissant voir qu'elle craint par-dessus tout que j'aille la guetter là-haut, et c'est ce que je ne manquerai pas de faire dès demain.

n allait protester qu'il n'y pensait pas, lorsqu'un incident assez inattendu interrompit la conversation au point le plus intéressant.

Une bande de gens en costumes de carnaval fit bruyamment irruption dans la salle et cette entrée mit en liesse les soupeurs des deux sexes, qui jusque-là s'étaient tenus assez tranquilles.

Ces travestis attardés — la Mi-Carôme était passée — devaient sortir de quelque bal particulier organisé par une coterie, car tous les hommes étaient déguisés en Alphonses de barrière et toutes les femmes en poissardes plus ou moins réalistes.

Elles étaient jolies et on voyait bien que ces messieurs n'appartenaient pas au monde de l'assommoir ; seulement, ils étaient effroyablement gris.

La troupe débraillée fut accueillie par les cris de joie des habitués, qui ne demandaient qu'à fusionner ; mais Paul de Lizy ne prit aucune part à Tenthousiasme gé-

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LE SECRBT DR BERTHB 231

néral. Son ixioonnae ne paraissait pas très rassurée et il craignait d'ôtre bientM obligé de lever le siège par prudence, poor* la mettre à Tabri des grossièretés de ces irrognes.

Ce fut biem pis quand il les vit s'abattre tamultuensement sur les tables qui se trouvaient libres. En un clin d*œil, la jevio* fille et lui se trouvèrent flanqués chacun de deux poissardes, pendant que cinq on six drilles en bloase et en casquettes de soie s'installaient sans façon vis-à-vis de ces drôlesses et môme en face du baron et de la jeune flile.

La colère prit Paul de lizy, et lui fit tout oublier. Il repoussa violemment les tables envahies, si violemment qu'un des envahisseurs tomba les quatre fers en l'air. En nième temps, il se levait, il prenait l'autre à la gorge et il le menait, enlesecouantrudement, jusqu'au milieu du salon oîi il le lâcha, trébuchant et vociférant.

Cette vigoureuse sortie avait eu un plein succès, mais elle fut malheureusement suivie d'une bataille en règle. Lies Alphonses accoururent au secours de leurs camarades. Les poissardes s'en mêlèrent et les habitués prirent parti qui pour l'insulté, qui pour les insulteurs, si bien qu'il s'en suivit une mêlée générale.

Paul était de première force sur la boxe et même sur rescrime parisienne, vulgairement appelée la savate, et ses adversaires ne tardèrent pas à sentir ce que pesaient ses coups de poing et ses ruades, mais il avait contre lui le nombre, et il aurait mal passé son temps, si le maître du restaurant et ses garçons ne fussent arrivés à la rescousse. Ils soutinrent naturellement le baron qu'ils connaissaient contre des pochards qui déconsidéraient rétablissement, et ils restèrent maîtres du champ de bataille.

La bande, expulsée à coups de pied, dégringola les es-

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caliers et fut cueillie dans la rue par des sergents de ville que le tapage avait attirés. La victoire était complète.

Mais lorsque Paul de Lizy, honteux d'avoir pris part à cette scène de pugilat, songea à regagner sa place pour calmer la jeune fille et pour s'excuser auprès d'elle, il vit qu'elle n'était plus là.

Elle avait sans doute profité de la bagarre pour s'esquiver et comme le combat avait duré un certain temps, elle devait être déjà loin.

Paul, désespéré, cherchait des yeux quelqu'un qui pût le renseigner sur la disparition de son inconnue.

Il se serait adressé, s'il l'avait fallu, à M. de La Gadière, mais, à sa profonde stupéfaction, il s'aperçut que ce gentilhomme avait disparu aussi.

Pendant que Paul de Lizy courait les aventures, son ami Jacques Sîgoulès dormait à poings fermés dans le modeste logement qu'il occupait à l' Hôtel-Continental, où il était descendu en arrivant à Paris, après de longues années d'Afrique.

S'il avait choisi cette luxueuse auberge, fréquentée par les étrangers de distinction, c'est qu'il voulait mener bonne vie pendant son congé et se rattraper en six mois des privations de dix campagnes.

En quittant la triste résidence de Gabès, en Tunisie, il s'était promis de n'économiser ni sur son logement, ni sur sa nourriture, ni sur ses plaisirs, dût la petite somme qu'il rapportait d'Afrique filer plus vite qu'il ne l'avait prévu.

Le premier mois s'était très bien passé. Il l'avait employé en grande partie à rendre ses devoirs à ses chefs militaires, à chercher dans Paris et dans les villes avoisinantes d'anciens camarades de régiment, à prendre l'absinthe avec eux au classique café du Helder, rendezvous attitré de messieurs les officiers de terre et de mer, à courir les théâtres oh il s'ennuyait mortellement, et à chercher, en fumant d'innombrablescigares sur les boulevards, des bonnes fortunes dont il ne pouvait se vanter.

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Cette existence n*était pas dispendieuse, mais, au fond, elle ne Tamusait guère. C'était celle qu'il aurait menée partout; et il lui semblait parfois qu'il n'avait fait que changer de garnison.

Il avait rôvé autre chose. En dépit de ses quarantetrois ans, il aspirait à se lancer dans un monde où il n'était jamais entré, faute d'en avoir le temps et d'en trouver l'occasion. Il ne connaissait les femmes de ce monde que par les romans de Balzac qu'il avait lus sous la tente, et elles lui apparaissaient de loin comme autant de duckesses de Maufrigneuse. Il se rendait bien compte qu'il n'était pas fait pour les séduire, mais il lui suffisait de les voir de près, et pourvu qu'il entrât dans la terre promise, il se résignait d'avance à en sortir à la fin de son semestre.

Malheureusement la terre promise ne s'ouvrait pas. Ses amis d'autrefois étaient de vieux troupiers qui ne pouvaient l'y introduire par l'excellente raison qu'euxmêmes n*y étaient pas reçus.

Et il enrageait d'autant plus de rester à la porte, que la rencontre qu'il avait faite un soir, en revenant de Fontainebleau, lui avait diurne comme un avant-goùt des bonheurs qu'il ambitionnait.

11 en était là quand le hasard l'avait mis face à face avec Paul de Lizy, qu'il cherchait inutilement depuis un mois, faute d'avoir son adresse et de savoir à qui la de- Biander.

Paul, riche, élégant et très répandu, était précisément l'homme qu'il lui fallait. Aussi n'avait-il pas manqué de lui conter ses chagrins, ses projets et ses espérances, qui avaient beaucoup amusé l'ez-sous- lieutenant de l'année de FEst.

Puis étaient survenus les incidents les plus bizarres et les plus imprévus. U n'avait mis les pieds dans les salons

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^•^^.Q^ fc^mmo haut placée que pour y patauger à travers des secrets intimes et il se trouvait que, pour son coup dressai, H a^ait désolé un excellent camarade et compromis nne comtesse charmante.

Ce malencontreux début n'aurait pas dû rengager à coxitiiiuer la campagne sur un terrain si nouveau pour Iriî et bien d'autres y auraient renoncé.

Les péripéties de la partie de baccarat et les confidences de son ami décavé avaient achevé de mettre hors de son assiette le brave colonel, et en allant se coucher, il maudissait la fortune qui Tavait jeté dans des complications infinies.

n la maudissait, quoiqu'elle eût rempli sa bourse.

M'y voilà, pensait-il en serrant ses billets de banque

avant de se mettre au lit, m'y voilà dans ce grand monde oui 1^^ faisait l'effet d'être un paradis, et il ne tiendrait an' à. moi d'y rester. Mais du diable I si j'en ai envie. La vie Y ^^^ trop accidentée. J'aime les aventures, mais pas tant qne Qa- I^^nx amoureux brouillés par ma faute, et T>ar-dessus le marché une affaire d'assassinat à l'horizon. J'y perdrai s la tête.

Il dormit assez mal. Il rêva de madame de Marcenac, de M* de 1^^ Cadière et de l'usurier Basfroi qu'il n'avait jamais vu*

Mais la nuit porte toujours conseil, et quand il se réveilla, ses idées avaient déjà pris un autre cours.

Il se dit qu'il ne pouvait pas rester en froid avec Paul

de Li*y ^* ^^'^' ^® devait à lui-même d'avoir une expU-

cation avec la comtesse d'abord, et avec Paul ensuite,

sauf à remettre la dernière au jour où il serait en mesure

de raccommoder le mariage rompu.

X>ti crime de Fontainebleau il ne se préoccupait guère, convainc a qu'il était que la police éclaircirait ce mystère

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et que les suppositions de Paul n^avaient pas le sens commun.

Il résolut donc de se présenter le jour même chez madame de Marcenac. Elle l'y avait autorisé et il était bien sûr de ne pas y rencontrer Lizy qui avait juré solennellement de n'y plus retourner, et qui n'allait pas manquer, dès le lendemain, à ce serment d'amoureux blessé.

Il lui tardait de faire cette visite intéressante, mais la dame n'était chez elle que de cinq à sept; sans doute elle n'y était pas seule, puisque c'était son heure de réception, et Sigoulès avait absolument besoin de causer avec elle en tète-à-tète.

— A quel moment pourrais -je bien la voir? se demandait-il. Les comtesses, ça ne se lèvepas avant midi... elles déjeunent au saut du lit, et après... qui sait où elles vont ?... essayer des robes chez leur couturière... non, chez leur couturier... maintenant les femmes se font habiller par des hommes... ou bien se promener en équipage au bois de Boulogne ou aux Champs-Elysées... Allez donc les saisir, au milieu de toutes ces occupations I Après y avoir mûrement réfléchi, Sigoulès décida de ne rien changer ce matin-là à ses habitudes, c'est-à-dire de monter à cheval, de revenir déjeuner au Continental, et de passer entre une heure et deux à l'hôtel de la comtesse. Ce n'est pas impunément qu'on sert pendant vingt-cinq ans dans la cavalerie, et l'équitation quotidienne était devenue indispensable à la santé du colonel.

Naturellement, il avait laissé en Tunisie ses chevaux d'armes et il ne se trouvait pas assez riche pour achètera Paris une ou deux bêtes de sang qu'il lui aurait fallu revendre à perle avant de rejoindre son régiment.

Renseigné par un officier caserne à l'École militaire, il s'était adressé au Tattersall qui, moyennant un prix raisonnable, lui envoyait tous les jours un cheval nouveau

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à monter, et il avait recommandé qo'onlai envoyât de préférence les plus difficiles.

Il aimait la halaille, ce vieux soldat, et, à défaut d'Arabes ou de Prussiens à combattre, il engageait avec des animaux rétifs, des luttes où il avait toujours le dessus, car il montait à merveille.

Et, pour commencer, il s'était mis à cavalcader au Bois à des heures et dans des allées qui ne sont plus à la

mode.

n croyait cjue le beau monde en est encore à faire le tour du lac de quatre à Six et il entreprenait quotidiennement celle tournée, pendant laquelle il ne rencontrait guère que des fiacres à la journée voiturant des noces, des débutantes de la galanterie, s'exhibant dans des victorias de louage et des familles bourgeoises assises en espalier sur des chaises.

U ignorait que l'usage s*est répandu de monter à cheval le malin et de prendre l'allée des Poteaux qui est devenue le rendez-vous du high-Ufe.

Et ne rayant pas découverte, cette faiâeuSe allée, il s'était lassé d'aller toujours au même endroit et il avait pris le parti de diriger ses promenades d'un autre côté.

Il montait maintenant de très bonne heure et il allait où sa fantaisie le conduisait, l^s quartiers les plus excen* triques n'avaient plus de secrets pour lui. On le voyait tantôt sur le chemin de ronde qui longe les fortifications, tantôt à Montmartre ou aux Buttes-Chaumont, Il lui arrivait môme de pousser jusqu'à Vinceiines.

Ce jour-là, il éprouvait plus que jamais le besoin de chevaucher aux allures vives et de discuter avec sa monture.

Seulement il se dit que mieux valait partir un peu p\us tard, reprendre le chemin du bois de Boulogne, déjeuner au pavillon d'Armenonville, ramener sa bote au

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manège et redescendre à pied le faaboarg Sainl-Uonoré pour se présenter chez madame de Marcenac au moment qu'il croyait opportun.

Il s*habilla en conséquence. Au lieu de la jaquette matinale, il endossa une redingote noire, persuadé que cette modification dans sa tenue suffirait aux eiigences d'ane visite de jour.

A neuf heures et demie, il était prêt et il descendit dans la cour de Thôtel où l'attendait un cheval gardé par un groom du Tattersall.

Ce cheval était un alezan bien râblé, que du premier coup d'œil le colonel jugea capable de lui donner delà tablature.

C'était précisément ce qu'il voulait II l'examina en connaisseur, causa avec le palefrenier, qui ne lui cacha pas que la bête n'était pas commode, vérifia les sangles, fil allonger les étriers un peu trop courts pour ses longues jambes, et sauta en selle avec autant d'aisance que s'il eût eu vingt ans de moins.

L'alezan sa laissa enfourcher et même conduire hors de la cour, sans essayer de se défendre ; mais dans la rue de Rivoli, les difficultés commencèrent. Il n'était point accoutumé à porter un cavalier de cette taille, et de plus, Sigoulès avait la main un peadure. La discussion fut vive, mais elle fut courte, et les rares promeneurs qui arpentaient l'allée des Feuillants eoreat un beau spectacle.

Us virent un anglo-normand dompté et mis au pas par un colonel périgonrdin, en dépit de ses pointes et de ses sauts de côté.

Quand il passa devant l'obélisque, le cheval avait déjà reconnu son maître et ne se défendait plus. A l'entrée de l'avenue des Champs-Elysées, Sigoolès lui rendit la main et lui fit prendre un petit galop de chasse qui le mena

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promplement à rArc-de-Triompbe et à la grille dabois de Boalogae.

La matinée était brumeuse et il y avait peu de monde an Bois ; quelques hommes d'écurie promenant les chevaux de leurs maîtres^ des professeurs de manège donnant une leçon, et quelques amateurs sortis de très bonne heure pour travailler un hack récemment acheté. La place parut bonne au colonel pour faire un peu de haute école. Il essaya l'alezan à toutes les allures, il le força à exécuter des changements de pied et dWers autres exercices, suivant la méthode de l'École de Saumur.

Finalement, il le lança dans la première route qui se présenta, sans se douter des rencontres qui Ty attendaient.

Sigonlès avait pris au hasard un chemin qui aboutit à la porte des Sablons et qui coupe cette illustre allée des Poteaux, dont la notoriété élégante n'était pas encore arrivée jusqu'à lui, nouveau yeaxx à Paris.

Il la traversa sans y faire attention, quoique les promeneurs commençassent à s'y montrer. Il vit passer un escadron de jeunes Américaines, les cheveux au vent, parlant et riant très haut; mais il n'y prit pas garde.

n ne savait pas que c'était l'heure du /for, comme on dit dans le langage des coteries mondaines qui fréquentent au Bois les routes à la mode, et qu'il était exposé à rencontrer de ce côté ce qu'on appelle tout Paris.

n éprouvait le besoin de courir à fond de train pour éclaircir ses idées, car Texpérience lui avait appris que le galop de charge lui rendait toujours sa lucidité Iofk <Iu*eUes s'embrouillaient, et il en était là depuis qu'il s'était remis à songer aux événements de la veille.

1^ comtesse de Marcenac, le baron de Uzy, le vicomte de lA Cadière ne lui sortaient pas de la tôle, et il n'aarait pas été ftché de les rencontrer sépirîment.

Paul doTait avoir au moins un cheTal de selle et le monter quelquefois. M. de La Gadière avait gagné asses d^argent pour s'en payer plusieurs. Madame de Marcenac était plus riche qu'eux, mais aimait-elle l'équitation? Sigoules avait négligé de s'en informer, et il ne comptait pas du tout la revoir en amazone ce matin-là, car il était impossible qu'elle ignorât encore la mort tragique de l'ancien associé de son père. Âssurémefnt, les journaux la lui avaient apprise, et elle pensait, sans aucun doute, à toute autre chose qu'à cavalcader.

Peut-être même était-elle partie pour Fontainebleau et, dans ce cas, le colonel aurait dû renoncer à l'espoir d'être reçu dans la journée, ce qui l'aurait fortement contrarié.

Paul, certes, ne songeait pas non plus à se montrer au Bois, le lendemain d'une rupture qui le désolait, quoi qu'il en dît, et M. de La Gadière, en supposant qu'il fût cavalier, attendait sans doute chee lui les vingt mille francs que le baron de Uty devait lui envoyer avant midi.

Du reste, Sigoulès ne les cherchait pas. Il était venu pour prendre un exercice dont il ne pouvait pas se passer et pour tuer le temps jusqu'à l'heure où il pourrait décemment se présenter chez la comtesse.

Il galopait toujours. Il avait dépassé l'allée des Poteaux, la route de l'Étoile, la route do Saint-Denis et il allait arriver à l'allée de Longchamp, une allée large et droite qui traverse le Bois dans toute sa longueur, lorsqu'il aperçut un fiacre venant du c6lé de la porte Maillot et roulant au petit trot de ses deux rosses sur le maca- <)am poudreux. ;

Gette rencontre n'avait rien d'extraordinaire en ellemême, pais, dans le fond de cette voiture de place, le colonel, qui avait des yeux excellents, vit une fetnnie et

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il lui parut que cette femme, ressemblait beaucoup à madame de Marcenac.

Il se dit cependant qu'il devait se tromper.

Que la comtesse vlût se promener le matin au bois de Boulogne dans un coupé à elle appartenant, passe encore, bien que la saison ne fût guère favorable à une pareille excursion. Il faisait presque froid et les arbres n'avaient pas encore de feuilles. C'est un bon temps pour les amazones qui aiment à sentir le vent d*hiver fouetter leurs joues et qui se réchauffent en trottant, mais, en voiture, une femme n'éprouve que du désagrément à se faire traîner par des allées humides, entre des taillis dépouillés.

Et le conable, c'eût été que madame de Marcenac s'y fît traîner en fiacre, un vieux fiacre à quatre places, à deux chevaux et à galerie, comme on en prend quand on s'en va à un chemin de fer avec des bagages.

Le colonel, qui trouvait la chose invraisemblable, allait passer outre, mais en traversant l'allée de Longchamp, il revit le fiacre à une vingtaine de pas de lui et il se ravisa.

Il se dit qu'après tout c'était peut-être la comtesse; que si par hasard c'était elle, il ne trouverait jamais une meilleure occasion pour l'aborder, et qu'il serait plus à l'aisQ pour s'expliquer en plein air que dans le salon de ce majestueux hôtel qui l'intimidait.

Que risquait-il en suivant la voiture? Il chevauchait saus but déterminé et peu lui importait d'aller dans la direction de Saint-James ou dans la direction d'Auteuil.

11 arrêta donc son alezan et exécutant un quart de conversion, il prit l'allée de Longchamp au pas.

Il n'avait pas besoin de se presser, car le fiacre n'allait pas vite et s'il avait continué aux allures vives, il n'aurait nas tardé à le dépasser, tandis qu'il était sûr de pouvoir ^3. 14

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toujours le rattraper en un temps de galop et il ne craignait pas de le perdre de vue sur cette route droite.

Il voulait aussi se donner le temps de réfléchir, car il ne savait trop comment s'y prendre. Fallait-il venir se placer à la hauteur de la portière et inspecter l'intérieur de la voiture, quitte à s'excuser de son indiscrétion s'il s'apercevait qu'elle était occupée par une femme inconnue? Si, au contraire, il y trouvait madame de Marcenac, était-il convenable d'entamer une <^onversation an trot? La comtesse n'allait-elle pas s'effrayer en voyant ce cavalier de haute taille, monté snr •un grand cheval, se présenter comme un brigand calabrais qui arrête une chaise de poste? Et puis, que lui •dire du haut de la selle où il était perché? Quand on a l'habitude du monde et du langage qu'on y parle, on se tire encore de ces situations bizarres, mais Sigoulès sentait bien qu'il ânonnerait dès les premiers mots et qu'il finirait par lâcher quelque sottise. La dame d'ailleurs pouvait se fâcher. Elle avait assurément des motifs particuliers pour venir au bois de Boulogne i cette heure et dans cet équipage. Elle devait donc désirer qu'on res-^ pectât son incognito, et le pauvre colonel serait mal Tenu à la déranger, et mal reçu, très probablement.

Toutes ces considérations refroidirent beaucoup son ardeur, et il jugea qu'il valait mieux attendre. Hais attendre quoi? Qu'elle mît pied à terre pour marcher snr les bas-c6tés d'une allée boueuse? Il ne pouvait guère «spérer qu'elle lui procurerait cette satisfaction. Elle n'était pas venue dans Tintention de se promener. Son Toyage avait un but. Elle allait peut-être voir quelqu'un dans quelque villa située sur la lisière du bois. Et, dans ce cas, il eût été maladroit de l'inierpeller à la porte de la maison, au moment où elle sonnerait à .la grille. Alors, à quoi bon la suivre?

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Pendant que Sigonlès pesait tinsi le pour et le contre, la Toiture prenatt de l'avance, et il allait se décider à toamer bride, lOTsqn'il la yit ralentir sa marche et se ranger sur le côté droit de la route.

Presque aussitôt, la dame en sortit, et après avoir dit quelques mots au cocher, s'enfonça sons bois, laissant là le fiacre qui l'avait amenée.

Sigoulès était trop loin poor distinguer son visage, mais il crut reconnaître la taille et la tournure de la comtesse.

La situation chaugeait de face. Il n'avait plus à redouter les embarras d'un abordage au vol, mais il n'en était pas moins intrigué et il ne lui restait qu'à avancer pour éelairclr )e mystère, qui se compliquait fortement, car il n'est pas naturel qu'une femme seule se glisse dans le fourré d'an taillis.

11 ne se pressa point, de peur d'attirer l'attention du cocher, qui était descendu de son siège et qui battait l'estrade en allumant sa pipe, comme un homme qui sait qu'il a du temps devant lui. Il maintint l'alezan au pas et il lâcha de se donner l'air d'un flâneur allant où U plaira à son cheval de le mener.

II arriva bientôt au point où le fiacre était arrêté, et là il reconnut qae la femme avait pris un sentier qui s'embranchait sur la route et qui n'était pas fait pour les cavaliers. Elle était sans doute déjà loin, car on ne la voyait

plus.

Où va ce chemin, mon brave? demanda-t-il au cocher. A rile des Cèdres, bourgeois, répondit l'homme au

chapeau ciré.

Sigoulès n'avait jamais entendu parler de l'île des Cèdres et se demandait sur quel lac elle pouvait bien se trouver.

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— Et, dans celte île, on n'entre qu'en bateau? reprit-il.

— A pied aussi. Il y a un pont... il y en a môrhe trois; mais comme ils sont en bois, les voitures n'y passent pas, ni les chevaux non plus.

— Et ces deux routes, là-bas, à droite?

— La route de l'Étoile, qui va à Madrid... l'autre, dont Je ne sais pas le nom, doit aller du côté de Saint-James.

Le colonel ne commit pas la maladresse d'insister. Les renseignements qu'il aurait pu tirer de cet homme lui auraient appris fort peu de chose. Ce qu'il voulait, c'était rejoindre la dame, et il pensait qu'elle devait être dans cette île, si singulièrement située dans la partie la plus sèche du bois de Boulogne.

Sans doute, il y avait là quelque restaurant où elle s'était réfugiée, et où il comptait bien pénétrer. Mais il ne voulait pas laisser son cheval à la garde du cocher, qui aurait pu se douter de ce qu'il allait faire.

Il le remercia en lui donnant une pièce blanche et il prit, toujours au pas, la route de Saint-James.

Cette route, assez étroite, devait passer près de l'île, et il put bientôt constater qu'en effet elle ne s'en éloignait pas trop.

A travers le taillis, très clairsemé en cet endroit, il aperçut, à une cinquantaine de mètres sur sa droite, un petit ruisseau artificiel qui contournait une pelouse sur laquelle se détachaient des petits bouquets d'arbres verts : sapins, thuyas et cèdres, de plantation assez récente.

Mais en fait de constructions, il ne vit qu'une espèce de chalet destiné sans doute à abriter pendant la belle saison quelque marchand de gâteaux et de rafraîchissements. Un peu plus en avant, et du môme côté, se profilait un pont rustique qui ne devait pas ôtre celui par lequel la dame était entrée. Elle avait disparu, mais elle

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étaiV sans doute derrière un des massifs qui barraient la vue.

Le colonel tenait absolument à pousser les recherches jusqu'au bout. 11 prit le parti de mettre pied à terre, de mener son cheval en main à travers les cépées, et de rattacher par la bride à un baliveau de moyenne grosseur. li 'animal était fatigué par la course qu'il venait de faire, presque toujours au galop, et il n'y avait pas de danger qu'il se sauvât.

Après quoi, Sigoulès, avançant avec précaution, arriva au bord d' «n sentier circulaire qui bordait le cours d'eau. Là, il s' arrêta et à demi caché par le tronc d'un chêne, il attendit que la dame se montrât.

Quelques instants après, il vit paraître, venant du côté opposé de rile, non pas madame de Marcenac, mais une petite fille escortée par une femme habillée comme une bonne d'enfant.

— Tiens I se dit le colonel, il paraît que l'île des Cèdres est un endroit fréquenté par les enfants et les bonnes. C'est comme l'allée des Orangers aux Tuileries. Il n'y manque que des militaires. Du diable si je m'en serais douté 1 On est ici à deux lieues de Paris. Après ça, les parents de cette petite fille demeurent peut-être tout près du Bois. Et il est moins surprenant de l'y voir que d'y rencontrer madame de Marcenac. Je me suis trompé, décidément, et ce n'est pas la comtesse qui est descendue de voiture dans l'allée de Longchamp. Mais où est cette femme que j'ai prise pour elle? Où a-t-elle pu passer ?

La fillette qui traversait la pelouse paraissait avoir une dizaine d'années et elle était vêtue avec élégance, autant que Sigoulès pouvait en juger à distance. Elle ne portait d'ailleurs ni ballon captif , ni cerceau , ni corde pour sauter, ni aucun de ces jouets dont les en-

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fants de cet ftge se munissent ponr aller s'amnser dans un jardin public. Elle venait donc là se promener toat simplement, quoique le temps n'eût rien d'engageant.

La femme qui l'accompagnait n'était plus jeune et elle avait l'air plutôt d'une paysanne que d'une bonne de Paris. Elle était grande et forte; elle s'enveloppait dans une mante de laine dont elle avait relevé le capnchon sur sa tête et elle s'appuyait, pour marcher, sur un parapluie rouge des plus volumineux.

Le colonel l'examinait sans trop savoir pourquoi ; elle lui était fort indifférente, et il pensait à franchir le pont qu'il apercevait à sa gauche, à seule fin de pousser une reconnaissance dans cette lie beaucoup moins vaste que celle de Robinson Grusoë.

Tout à coup, la petite fille leva les bras en l'air et se lança à toute vitesse vers un bouquet d'arbres qui formait un massif assez épais pour empêcher Sigoulès de voir ce qu'il y avait de l'autre côté.

Hais la pantomime de l'enfant et sa course précipitée indiquaient assez qu'elle venait d'apercevoir quelqu'un qu'elle connaissait et qu'elle se hfttait d'aller rejoindre.

Sa gardienne, moins ingambe, se contentait de la suivre de loin, mais elle faisait, en brandissant son parapluie, des signaux qui s'adressaient évidemment à une personne qui se tenait an pied des cèdres.

Elle rejoignit bientôt la petite qui venait de disparaître derrière le rideau de verdure et le colonel ne vit plus rien.

Il eut alors quelques velléités de sortir de son embuscade et d'aller surprendre la conférence qui se tenait à cinquante pas de lui, au delà de la rivière artificielle. Il avait bien le droit de circuler dans llle et de regarder en passant les gens qu'il y pourrait découvrir.

Ce n'était pas qu'il crût maintenant rencontrer la corn-

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tesse. Cette fillette et cette campagnarde qui avait dû être sa nourrice, déroutaient ses idées et renversaient réebafaadage de ses premières conjectures. Madame de Marcenac n'avait pas eu d*enfant de son mariage. Si elle en avait ea, Paul de Lizy n'aurait probablement pas songé à répouser, et dans tous les cas, il aurait parlé de cette maternité à sonvieox camarade. Donc, ce n'était pas pour embrasser madame de Marcenac que la petite fille avait couro sî vite*

Mais enfin ce petit mystère valait bien que Sigoulès se donnât la peine de Féclaircir.

Toutes réflexions faites, il jugea que le mieux était d'attendre que l'enfant et la gouvernante reparussent. Elles n'avaient sans doute aucan motif pour se cacher et la personne qu'elles venaient d'aborder n'en avait pas non plus. Elles ne tarderaient guère à quitter la place toutes les trois et probablement même à sortir de llle des Cèdres, laissant ainsi le champ libre aux investigations du colonel.

S'il ne parvenait pas à retrouver la femme qui l'intriguait, il lui restait toujours un moyen sûr de ne pas la manquer. Le fiacre était resté sur la route à l'entrée du sentier qu'elle avait suivi. 11 fallait bien qu'elle reprit le môme chemin pour y monter et se faire ramener à Paris.

Sigoulès, au pis aller, n'avait qu'à la guetter près de ce sentier, à la sortie du pont qu'elle avait dû franchir.

Il y songeait en regardant son cheval qu'il avait laissé sous bois et qui commençait à s'impatienter, car il frappait du pied et hennissait bruyamment

Le laisser là, c'eût été imprudent. II aurait pu casser sa bride et reprendre tout seul le chemin de son écurie, ce qui aurait en infailliblement pour résultat de le faire arrêter par les gardes et conduire en fourrière.

Sigoulès eût été obligé de rentrer à pied et, n'ayant

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jamais servi que dans la cavalerie légère, il était très mauvais fantassin.

Après avoir attendu encore vingt minutes, il se décida à l'aller chercher. Personne ne se montrait sur le gazon de rîle. La conversation continuait sans doute, abritée par les arbres verts, et comme elle pouvait se prolonger indéfiniment, il n'y avait pas de raison pour rester plus longtemps à la même place.

Sigoulès revint donc sur ses pas, non sans se retourner plusieurs fois, détacha Talezan, le traîna par la figure dans l'allée circulaire qui longeait le cours du ruisseau et s'achemina, toujours en le tirant par la bride, vers le premier pont à droite. ,

De ce côté, le taillis était assez épais et le cocher qui gardait son fiacre sur la route de Longchamp ne pouvait rien voir.

— Sot métier que je fais là, grommelait le colonel. Hier encore, si quelqu'un m'avait dit que j'espionnerais une femme, je lui aurais coupé la figure avec ma cravache. Et depuis bientôt une heure, je manœuvre absolument comme un mouchard. Enfin, quand on a des amis, il faut bien se dévouer pour leur rendre service. Mais je commence à me dégoûter de patrouiller comme un uhlan pour surprendre cette comtesse, à laquelle je n'en veux pas du tout. Et, s'il n'y a rien de nouveau d'ici à dix minutes, je vais filer sur le pavillon d'Armenonville, qui ne doit pas être loin. Le galop m'a creusé, et j'ai Testomac dans les talons. J'éprouve le besoin de déjeuner à fond avant de me présenter chez madame de Marcenac, que je cherche bêtement ici, et qui, je le parierais, n'a pas encore quitté son lit.

Sigoulès, ce jour-là, n'était pas heureux dans ses suppositions. Au moment où il achevait de se tenir à luimême ce discours rassurant, il vit poindre au bord de

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111e et aa bout da pont une femme qai était bien ceUe qa*il cherchait. Il la reconnut à son chapeau noir et à son manteau garni de fourrures.

Elle marchait rapidement, comme une promeneuse qni tient à faire de l'exercice et elle ne semblait pas se préoccuper de ce qui se passait derrière elle , car elle allait droit son cbemin, sans s*arréter.

— Elle Tient tout bonnement de faire le tour de l'Ile, au pas accéléré, se dit le colonel. Question d'hygiène... Ordonnance de son médecin. Je ne sais où j'avais la tête de m'im agi lier qu'elle causait avec cette gamine et cette nourrice. Elle se soucie d'elles comme un poisson d'une pomme, d quand elle serait vraiment la comtesse, il n'y aurait rien à reprendre à cette excursion matinale.

Maintenant, est-ce elle? Je n'en sais rien du tout. Elle a baissé sa 'voilette... une voilette aussi épaisse qu'un masque... je ne peux pourtant pas la prier de la lever. Tout en raisonnant sur ce cas particulier, il continuait d'avancer, entraînaijt son cheval. La dame avançait aussi et à la distance où ils étaient l'un de l'autre, ils de- Taienty en allant du môme train, se rencontrer forcément au débouché du pont rustique.

Sigoulès arriva premier, de quelques secondes seulement, et il eut le temps d'apercevoir dans le lointain l'enfant et sa bonne qui se dirigeaient vers l'autre bout de rîle des Cèdres.

Au même instant, la dame qui n'était plus qu'à trois pas, releva sa voilette et, du premier coup d'œil, il reconnut madame de Marcenac qui ne cherchait certes pas à se cacher, puisque, volontairement, elle se montrait à visage découvert.

Elle fit mieux, elle vint à lui le sourire aux lèvres et elle lui dit :

Vous, ici, monsîeuri Je suis bien heureuse de vous

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rencontrer, mais je ne m'y attradais guëre. Par qnel ha« sard?...

— Un hasard que je bénis, s'écria le colonel. Je me proposais de passer à votre hôtel anjoordliai, à une heure, car il me tardait de vons roîr... Vous m'y aviez autorisé... Pour occuper ma matinée, je suis monté à cheval et ma bonne étoile m'a amené dans cette partie du Bois...

— Où personne ne se promène, interrompit la comtesse en lui lançant un coup d*œil interrogateur.

— Je n*en savais rien. J'arrive des pays les plus extravagants et je ne suis pas au courant des habitudes parisiennes. Du reste, je ne cherchais pas le monde... J*aime la solitude... j'ai pris la première route qui s'est présentée... et je me suis égaré... si bien que j'ai mis pied à terre et que je suis venu de ce côté... dans l'espoir de rencontrer quelqu'un à qui demander mon chemin.

L'explication était un peu confuse, mais madame de Marcenac s'en contenta*

— Et moi, dit-elle, j'ai été prise ce matin, en m'éveillant, d'un tel désir d'aller respirer l'air do Bois que sans donner à mes gens le temps d'atteler mon coupé, j'ai envoyé chercher un fiacre. Vous concevez que je ne me souciais pas de me promener en pareil équipage par les allées à la mode. Je me suis donc fait conduire à rîle des Cèdres que le monde élégant ne visite guère et qui est un des coins les plus charmants et les plus ignorés du bois de Boulogne. Je viens de la parcourir et j'allais rentrer chez moi... mais puisque je vous trouve, je vais profiter de l'occasion. Vous devinez que je comptais sur votre très prochaine visite, car il me semble que nous avons beaucoup de choses à nous dire.

— J'ai d'abord, madame la comtesse, des excuses ft vous faire, répondit Sigoulès qui ne savait par où com-

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mencer. Je me 8uU permis de me préseniercliez vous saDs votre autorisation.

— ÀToaez que vous n'aviez pas non plos celle de Paul? interrompit en riant madame de Marcenae. Il a prétendu hier qu'il vous avait donné rendez-vous chez moi« mais je n'en ai rien cru.

— Je conviens que ce n'était pas vrai. 11 m'avait beaucoup parlé de vous, mais je ne me doutais pas que c'était vous qui, samedi dernier, aviez voyagé dans le même compartiment que moi, en revenant de Fontainebleau.

— Bon ! j'avais deviné... Malgré ma défense et malgré votre promesse, vous m'avez suivie, vous avez vu où je demeura is... et comme vous teniez à me revoir...

— C'est à peu près cela, murmura le colonel qui jugeait inutile de raconter comment il était parvenu i découvrir l'adresse de la comtesse.

— £h I bien, monsieur, je vous pardonne votre indiscrétion. Vous l'avez réparée en vous abstenant de parler devant M. de Lizy de notre rencontre en chemin de fer... je vous devrai mon bonheur.

Paul ne sait rien, n'est-ce pas ? ajouta la comtesse en regardant Sigoulôs en face.

Le colonel avait plus d'une fois vu la mort de près, et il n'aurait pas sourcillé en face d'une batterie de canons Krapp* mais le regard que lui lan^ madame de Maroenac lui fit baisser les yeux.

U savait trop bien qu'il ne méritait pas ses remerciegn^its, et il ne se sentait pas le courage de mentir.

D'ailleurs, à quoi bon la tromper? Elle devait connaître bientôt la iiiste vérité, puisque Lizy avait juré de ne jamais la revoir. Mieux valait assurément la lui apprendre, en s'offirant à réparer le mal qu'il avait fait, si elle consentaiti l'y aider, c'est-à-dire ai elle voulait bien

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lui expliquer la cause de ses mystérieux voyages à Fontainebleau.

Mais, avouer qu'il avait tout dit à son ami et que cette

fatale confidence était l'unique cause de la rupture du

'mariage de la comtesse, c'était dur, et le pauvre Sigou-

lès, reculait devant la pénible obligation de confesser ses

torts.

L'embarras qu'exprimait son visage ne pouvait pas échapper à madame, de Marcenac. Elle pâîitetlui dit d'une voix altérée :

— Ainsi, vous avez parlé... vous m'avez trahie I...

Le mot piqua au vif le colonel, et vraiment le mot n'était pas juste.

«- Madame, dit-il eb se redressant, je suis un vieux soldat, et je n'ai jamais trahi personne. Si j'ai parlé, c'est que je ne pouvais pas me taire.

— Pourquoi cela, s'il vous plaît? demanda sèchement la comtesse.

— Parce que Paul de Lizy allait vous épouser.

— Je ne comprends pas.

-^ Je vais m'expliquer. Tant pis si je vous blesse. Il est des cas où la franchise brutale est un devoir.

— Je vous écoute, monsieur. Justifiez-vous, si vous pouvez.

— C'est très facile. Notre voyage en commun m'avait laissé un souvenir inoubliable, et il était tout naturel que je cherchasse à vous revoir, quoique vous me l'eussiez défendu. J'ai su où vous demeuriez, sans savoir qui vous étiez, et vous aviez fait sur moi une si vive impression que j'ai résolu de me présenter chez vous. C'était audacieux et je m'attendais bien à ne pas être reçu: mais je suis très tenace dans mes idées et j'étais résolu à recommencer, si cette première tentative échouait.

•^ Voilà qui est très flatteur pour moi, dit ironique-

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ment madame de Marcenac. Vous mépreniez pour une de ces femmes près desquelles on est sûr de réussir avec de la persévérance.

Sur ces entrefaites, reprit le colonel sans relever

cette interruption, j'ai rencontré mon ancien camarade lâzy aux Champs-Elysées. Nous nous étions perdus de Tue depuis de longues années et naturellement chacun de nous a demandé à l'autre ce qu'il avait fait depuis notre séparation. Tout naturellement encore, j*en suis venu à raconter mon aventure en chemin de fer à Paul de Lizy qui voulait savoir comment je passais mon temps depuis mon arrivée à Paris. Bien entendu, je ne lui ai pas appris, puisque je l'ignorais encore, le nom de la charmante femme qui était revenue de Fontainebleau dans le m6me compartiment que moi, et il m'a beaucoup plaisanté sur Tenlhousiasme avec lequel je parlais de vous. Après une longue causerie, il m'a quitté pour aller faire une visite, chez une dame qui s'appelait, m'a-t'il dit, la comtesse de Marcenac, et qui habitait un hôtel dont le jardin était devant nous... dans l'avenue Gabriel. Je ne pouvais pas deviner qu'il s'agissait de vous, qui demeuriez faubourg Saint-Honoré.

M. de Lizy ne vous a dit que cela?

Rien de plus, à ce moment-là. Mais il s'est trouvé

que j'avais connu, autrefois, le comte de Marcenac...

Pendant que nous voyagions ensemble, vous avez

même prétendu que vous le connaissiez encore.

C'est Lizy qui m'a appris que vous éliez sa veuve et

je lui ai avoué la sottise que j'avais lâchée devant la dame inconnue dont je lui vantais les mérites ; il s'est moqué de moi et nous en sommes restés là. No us étions convenus de nous retrouver à l'heure du dîner et pendant qu'il éiait chez vous, je m'y suis présenté par le faubourg. Je me suis permis de vous faire passer ma carte...

— On me l'a remise en présence de H. de Lizy, et, sans la lui montrer, j'ai répondu que je ne vous conaissais pas. Il a pris congé de moi ; il vous a rencontré dans la rue, à la porte de l'hôtel ; je sais tout cela. Mais je ne sais pas pourquoi il est remonté chez moi avec vous.

— C'est qu'il avait déjà des soupçons et voici pourquoi. Il m'a demandé ce que je faisais là, et je ne lui ai pas caché que je venais d'essayer de revoir la dame du chemin de fer... Le cocher que vous avez pris à la gare de Lyon m'avait donné votre adresse... Lizy m'a dit alors que je devais me tromper, attendu que cet hôtel était celui de madame de Marcenac, mais en même temps il m'a proposé de me présenter, et comme je faisais des difficultés, il a tellement insisté que j'ai été forcé d'accepter. J'ai deviné qu'il voulait me soumettre à une épreuve et j'ai dû me préparera la subir.

— Je vous rends cette justice que vous vous êtes comporté en galant homme. Vous avez compris qu'il me déplaisait que M. de Lizy sût quej 'étais allée à Fontainebleau, et vous avez feint de ne pas me connaître. Je vous eu gardais une profonde reconnaissance, et je me proposais d'aller vous remercier chez vous, si je ne vous avais pas revu.

Gomment se fait-il donc qu'après cette entrevue où vous vous étiez montré si généreusement discret, vous ayez livré mon secret?

— Madame, Paul de lizy a été mon frère d'armes, et il est mon ami. Lorsque nous sommes sortis de chez vous^ il lui restait des doutes. Il m'a pressé de questions, et, pour éviter de lui dire la vérité, je lui ai fait des réponses évasives. Il ne s'en est pas contenté. Il m'a adjuré, au nom de notre ancienne camaraderie, de ne rien lui cacher. Et c'est alors qu'il m'a appris que son mariage avec vous était décidé. Il s'agissait donc du bon-

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heur de toute sa vie, et je ne pouvais pas méconnaître l'intérêt qu'il avait à être renseigné exactement sur It conduite de safature...

Et TOUS avez tout dit... sans vous demander si j'étais innocente et si vous n'alliez pas nous brouiller à tout jamais, quoique je n'eusse rien à me reprocher I

— Vous vous trompez» madame. J*al soutenu énergiquement que votre excursion à Fontainebleau devait avoir un but avouable, que vous aviez eu sans doute des raisons très légitimes pour la lui cacher, et qu'il ne pouvait pas vous condamner sans vous entendre. Je l'ai supplié de venir lui-même vous demander une explication que vous ne lui refuseriez certainement pas.

— Et il nés 'est pas rendu?... il a persisté à me croire coupable?

— Il était dans un état d'irritation qui lui ôiait son sang-froid. Il m'a reproché très vivement de m'ôtre prèle à ce qu'il appelait : une comédie, et il a prononcé des serments qu'il ne tiendra pas, je l'espère.

— Il a donc juré de ne pas me revoir? s'écria madame de Marcenac, qui avait les larmes aux yeux.

— Mais il reviendra... il serait déjà revenu si la fatalité ne s* était pas mêlée de cette fâcheuse affaire.

— Qa' est-il donc arrivé encore?

— Nous avons rencontré le cocher du fiacre que vous avez pris samedi dernier, en arrivant à Paris. Cet homme m'a reconnu... Celait lui qui m'avait indiqué voire domicile... il m'a adressé la parole... Lizy l'a interrogé, et ce drôle a raconté que, depuis quinze jours, il vous avait ramenée quatre fois de la gare de Lyon et toujours à la même heure.

— Et quand ce serait vrai ?

— C'est ce que j'ai dit à Lizy. Le nombre des voyages n'y fait rien. Il n'a pas voulu m'écouter. La colère l'aveu-

glait. J*avais cependant réussi à le calmer et j'espérais qu'il reviendrait bientôt à des sentiments plus justes, mais il avait décidé de m'entraîner dans un cercle dont il fait partie. Il voulait jouer pour oublier son chagrin.

— Et il a perdu sans doute ?

— Hélas I oui, madame. Il a joué comme un fou, et il a laissé dans ce tripot une somme énorme, cent mille francs, je crois.

La comtesse fit un geste qui exprimait assez que cette nouvelle la touchait peu.

— Heureusement, reprit le colonel, il en a gagné quatre cent mille à Monaco, et cette perte ne le gênera pas. Mais Thomme qui lui a pris son argent ne s'est pas contenté de le dépouiller... il lui a brisé le cœur en vous calomniant...

— Que voulez-vous dire, monsieur? J'ignorais qu'on s'occupât de moi dans les cercles... et je trouve fort étrange que M. de Lizy ait mêlé mon nom à une partie de jeu.

— Il n'a pas commis cette inconvenance. Mais un monsieur qui tenait la banque contre lui... et qui la tenait avec un bonheur étonnant... a éprouvé le besoin de lui parler de vous... ohl pas devant les autres joueurs ; il l'a tiré à part sous prétexte de lui adresser des compliments de condoléance, et il a profité d'un hasard de conversation pour lui dire...

— Quoi donc?

— Qu'il vous avait vue à Fontainebleau.

— Eh bien ?... M. de Lizy savait déjà par vous que j'y étais allée.

— Ce monsieur lui a affirmé qu'après vous avoir rencontrée dans une maison où il se trouvait lui-même, il s'était permis de vous suivre dans la rue...

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— C*est inoQl, dit la comtesse yisiblement troublée. 'BU*, qu'a-t-il ajouté, je vous prie, pour compléter ce rapport ?

— Que vous aviez pris un chemin écarté qui mène à la forêt et que vous étiez entrée dans une maison isolée.. . dont vous aviez la clef.

— Ah I c'est infâme l

— Ai -je besoin de vous apprendre quelles conclusions Paul a tirées de ce renseignement?

— Alors, il a cru cet homme sur parole?

— Malheureusement, oui, madame. J*ai eu beau lui dire que ce joueur de profession ne méritait aucune confiance, je n'ai pas pu le convaincre, et il m'en [a voulu de vous défendre. Nous nous sommes quittés assez froi* dément. Mais qu'importe? Il vous aime toujours, madame, et la preuve, c'est qu'il souffre le martyre. Or, il ne s'agit évidemment que d'un malentendu, et il ne tient qu'à vous de le réparer. Je comprends qu'il vous en coûte de faire la première démarche, et d'ailleurs, c'est à loi, qui vous a accusée injustement, de revenir à vous et de reconnaître ses torts. Mais son amourpropre blessé le retiendrait peut-être. 11 faut donc que ce soit moi qui le ramène à vos pieds... et je m'en chargerai, si vous voulez.

Je vous remercie, monsieur, mais ce serait inutile...

Vous avez déjà essayé, et M. de Lizy persiste k me croire capable de je ne sais quelle infamie. Vous ne réussiriez pas mieux une seconde fois.

— Je réussirai certainement, si je vous inspire assez de confiance pour que vous veuilliez bien me dire... ce qae vous alliez faire à Fontainebleau.

Madame de Harcenac baissa la tête et murmura :

— Non... je ne peux pas.

— Vous ne pouvez pas! s'écria le colonel. Et pour-

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qaoi? Qui vous empftche de voua justifier en disant la vérité?

— Si je la disais, murmura la comtesse, M. de hizy ne me croirait pas.

— Je sais persuadé que vous vous trompez. Paul ne demande, au contraire, qu'à vous croire, car il vous aime passionnément, je vous le jure. Et si par hasard il lui restait des doutes, il vous serait facile de lui prouver que vous ne mentez pas. Vous n'auriez qu'à m'envoyer à Fontainebleau, chez la personne que vous allez y voir. J'aurais un entretien avec elle, et, au retour, je ferais mon rapport à Paul de Lizy, en lui offrant de vérifier par ses yeux.

— Je vous répète, monsieur, que c'est impossible. 11 ne m'est pas permis de livrer un secret qui n*est pas le mien.

— Quoi 1 môme à votre maril...

— M. de Lizy n'est pas mon mari. Probablement môme» il ne le sera jamais. S'il avait eu assez de confiance en moi pour m'épouser sans me forcer à m'expliquer , je lui aurais dit ce secret qu'il tient tant à connaître... je le lui aurais dit plus tard... dans quelques mois ou dans quelques années... après que se sera produit un événement dont je ne puis pas fixer Téchéance. Mais, en attendant, je dois me taire.

— « J'avoue que je ne comprends pas. Si ce secret con cerne une personne que Lizy ne connaît pas... que craignez-vous? Lizy est, avant tout, un galant homme... il le garderait... comme je le garderais moi-môme, si vous me faisiez Thonneur de me le confier.

— J'en suis convaincue, mais je vous répôle que M. de Lizy ne me croirait pas sur parole. Il exigerait des preuves, et ces preuves, je ne pourrais les lui fournir qu'en compromettant... une femme.

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— de serait très malbeureux', mais permetlez-moi, madame, de iii^étonner que vous sacrifiiez voire bonbeur à la répntatio& d'une étrangère.

— Il De s'agit pas seulement de sa réputation. C'est pour elle une question de vie ou de mort.

Et comme le colonel, abasourdi, faisait signe que cette explication lui paraissait inintelligible, la comtesse ajouta brusquement :

— Je ne puis vous en dire davantage... j'en ai déjà trop dit.

Si goules se creusait la cervelle à chercher le sens de ces réponses, qui ressemblaient à des défaites, et il n'y parvenait point.

— Faut-il donc, dit-il tristement, que j'aille raconter à Paul de Lizy mon entretien avec vous? En serai-je réduit à loi apprendre que vous refusez de vous justifier?...

— Faites comme il vous plaira, monsieur, répliqua madame de Marcenac. M. de Lizy saura un jour qu'il m*a soupçonnée à tort, et quand il le saura, il sera trop tard pour revenir sur le passé... Ce sera son châtiment... Je souffrirai plus que lui, mais je n'aurai trahi personne.

— J'admire votre générosité ; mais vous ne songez pas qu'elle pourrait bien être inutile. Il ne tiendrait qu'à moi ou à Paul d'aller, sans votre autorisation, visiter à Fontainebleau cette maison isolée où on vous accuse d'entrer en vous cachant. Si c'est vrai, nous saurions facilement ce que vous y venez faire. Si c'est une calomniei notre démarche aurait sans doute de fâcheux résul' tats... fâcheux pour la femme à laquelle vous vous intéressez.

Cette menace déguisée ne fit aucune impression sur la comtesse.

— Allez I dit-elle sans sourciller.

— Alors, VOUS n'ôtes pas entrée dans cette maison ? L'histoire a été inventée?

— Par qui? Je serais bien aise de le savoir.

— Mais... je vous l'ai dit... par un membre du cercle où Paul m'a conduit.

— Le nom de cet homme?

— Il se fait appeler le vicomte de La Cadière.

— Luil... encore lui I s'écria madame de Marcenac avec uae émotion qu'elle ne chercha pointa dissimuler.

— Vous le connaissez donc? demanda vivement Sigoules.

— Je l'ai vu... et je sais qu'il a connu autrefois mon mari.

— Il a raconté à Paul que samedi dernier, vous vous êtes trouvée à Fontainebleau, dans le cabinet de M. Basfroi.

— C'est vrai. M. Basfroi a été jadis l'associé de mon père. Je n'ai pas encore eu l'occasion de parler de lui à M. de Lizy, mais je l'aurais fait si nous nous étions mariés.

— Il le sait, madame.

— Qui le lui a appris?

— Je crois que c'est un monsieur qu'il a rencontré dans votre jardin, hier, en allant vous voir.

— M. Chardin, un ancien ami de mon père. M. de Lizy m'a dit qu'il venait de causer avec lui, mais il ne m'a pas dit qu'il eût été question eutre eux de M. Basfroi... et je m'en étonne un peu.

— Il aura craint de vous affliger.

— Je vous comprends, monsieur. On prétend que M. Basfroi prête à usure. Je n'ai jamais voulu le croire • mais, quoi, qu'il en soit, je n'ai pas cessé de voir un homme que je connais depuis mon enfance et que mon

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père tenait pour très honorable, paisqu*il lui avait donné une part dans ses affaires, et j'aurais continué, alors même qoe j'aurais épousé M. le baron de lizy.

— Mais TOUS ne le verrez plus.

— Pourquoi donc?

— Comment pourquoi I Ignorez-vous encore qu'il est mort? tous les journaux parlent de ce tragique événement.

— Je ne les lis pas... mais je suis sûre que la nouvelle est fausse... J*ai vu M. Basfroi avant-hier et il se portait fort bien.

— C'est précisément avant-hier, à onze heures du soir, qa'il a été assassiné.

— Assassiné I répéta madame deMarcenac qui pâlissait à vue d'œil. NonI c'est impossible!... on vous a trompé.

— On aurait donc trompé aussi la police qui cherche le coupable depuis trente-six heures et qui ne l'a pas encore trouvé... du moins que je sache. Tout Paris s'occupe de cette affaire... On s'en occupait môme au cercle où Paul a perdu son argent... et Paul aurait pu vous renseigner mieux que personne, car il a failli être pris pour Tassassin. On l'a presque arrêté au moment où il descendait du train; on l'a retenu plus d'une heure à la gare, et il a eu beaucoup de peine à prouver son innocence.

— Il ne m'a rien dit I... Si j'avais su hier qu'on avait tué M. Basfroi, j'aurais... pourquoi Ta-t-on tué?...

— Évidemment pour le voler. Les valeurs que contenait sa caisse ont disparu.

— C'est épouvantable I... dit en frissonnant madame de Marcenac. Qui donc a pu commettre ce crime atroce?

— On suppose que c'est un de ses débiteurs, et qu'il aura profité d'une entrevue que le malheureux Basflroi

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lui avait accordée pour traiter one affaire de prêt oa de remboursement. Oq a trouvé le coffre-fort non pas forcé, mais ouvert.

— Cet homme qui m'a dénoncée lui devait de l'argent je le sais.

— M. de La Cadière? Il ne serait pas impossible que ce fût lui. Lizy a des raisons de le croire et votre déposition en justice aura une grande importance.

Vous croyez donc qu'on m'interrogera? demanda la

comtesse qui se troublait de plus en plus.

— Je l'ignore, madame, dit le colonel, assez surpris de l'émotion qu'elle montrait à la pensée de comparaître devant un juge.

— J'espère bien que non... je n'aurais rien à dire.

— Il me semble, cependant, que si vous êtes sûre que M. Basfroi était encore créancier de ce La Cadière...

— Ne prononcez plus ce nom... il me fait horreur...

— Je n'aurai garde, madame, puisque vous me le défendez. Mais songez que Paul de Lizy est au désespoir, et que d*un mot, d'un seul mot, vous pourriez...

— Ce mot, je ne le dirai pas. N'insistez pas, monsieur, et laissez- moi partir. L'affreuse nouvelle.que vous venez de m'apprendre m'a bouleversée et j'ai besoin d'être seule. Je vais renli*er chez moi et m'y enfermer. Il est donc inutile que vous vous y présentiez aujourd'hui. Dans quelques jours, je serai plus calme et je vous recevrai avec plaisir... à condition que vous ne me parlerez pas d'un projet qui n'est plus qu'un rôve. Je veux l'oublier et j'y réussirai.

— Je m'incline, madame, devant votre volonté. Seulement je ne réponds pas que Paul de lizy se consolera au point de se tenir tranquille. Je pense au contraire qu'il cherchera à vérifier les allégations de M. de La Cadière.

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— Qu'il essayât répondit froidement la comtesse. Adieu, monsieur!

— Votre voiture vous attend près d'ici, je pense.

— Aa bout de ce sentier. Je vous dispense de m'accompagner jusque-là et je vous serai très obligé de ne pas suivre le Ûacre qui va me ramener à Paris.

Ayant dit, madame de Marcenac dédia au colonel un salut assez sec et s'éloigna sans qu'il essayât de la retenir.

11 était consterné cet excellent colonel, car après ce qu'il veaait d'entendre. Il ne doutait plus que la comtesse eût un gros péché sur la conscience, et il se repentait déjà d'avoir entrepris de la réhabiliter.

Il la suivit des yeux et il la vit remonter en voiture. Le cocher tourna ses chevaux vers Paris et l'attelage disparut aussitôt derrière les arbres.

Sigoulôs n'avait plus rien à faire là. Il ne se souciait nullement d'explorer l'ile des Cèdres et il ne songeait guôre à la petite ûlle et à la bonne qui l'avaient intrigué un instant. La promenade n'avait plus de charmes pour lui et la visite qu'il avait projetée n'avait plus aucune utilité. Il se souvint alors qu'il avait faim et que l'heure du déjeuner devait être sonnée depuis longtemps.

Il reprit mélancoliquement le chemin par lequel il était Tenu, traînant toujours par la bride, qu'il n'avait pas lâchée pendant la conversation, son alezan qui, marchant la tète basse, semblait se conformer à sa triste pensée, comme les chevaux du récit de Théramène.

On ne rencontre pas de monstres dans le bois de Boulogne et le colonel ne craignait pas de unir comme Hippolyte, flls de Thésée, mais il était sombre et de fort méchante humeur, depuis qu'il s'était aperçu que ses essais de conciliation n'aboutiraient pas.

Après avoir traversé à pied le taillis, il sauta en selle,

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et piqua des deux, sans s'inquiéter delà direction qu'il prenait.

L*alezan, qui n'était pas accoutumé à sentir l'éperon , bondit comme un cerf au lancé, et partit à fond de train, coupant l'allée de Longchamp, par laquelle madame de Marcenac rentrait à Paris, et filant droit devant lui, dans un chemin beaucoup moins large qui devait le conduire au carrefour du bout des lacs.

Mais, en arrivant au point d'intersection de ce chemin et de l'allée des Poteaux, il tourna brusquement & gauche et il enfila cette route, beaucoup plus fréquentée que les autres.

L'alezan la connaissait, cette fameuse allée des Poteaux. Il la connaissait pour l'avoir souvent pratiquée sous d'autres cavaliers qui ne recherchaient pas les chemins solitaires, et il s'y jeta, en exécutant un saut de côté si soudain et si imprévu que Sigoulès faillit être désarçonné.

Mais on ne décroche pas ainsi un vieux chasseur d'Afrique, Le colonel resta en selle et, pour châtier cet écart, il administra une sévère correction au cheval fautif qui partit ventre à terre.

Malheureusement, l'allée était encombrée, et elle n'est pas très large. C'était l'heure où les habitués rentrent à Paris. Le bruit de ce galop furieux qu'ils entendaient derrière eux les mit en désarroi. Les uns filèrent en avant, les autres essayèrent de se ranger. Et Sigoulès, qui n'était plus maître de sa monture, poursuivit sa course désordonnée, au milieu d'un concert d'imprécations.

Les hommes maugréaient contre le maladroit. Les femmes jetaient des cris de frayeur, et ce qu'il y avait de pis, c'est que ces amazones matinales n'appartenaient pas au monde de la galanterie. Les horizontales ne se le-

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▼eni pas si tôt et d'ailleurs elles évitent de se trouver en concurrence avec les vraies mondaines sur un terrain où elles sentent qu'elles n'auraient pas le dessus.

Sauf deux ou trois écuyères du Cirque ou de l'Hippodrome , facilement reconnaissables à leur manière de monter, il n'y avait là que des femmes accompagnées par leur mari et des jeunes filles escortées par leur père.

Et le colonel, qui n'avait pas perdu la tète, voyait fort bien dans quel guôpier l'alezan l'avait fourré.

— emballé/ disait-il entre ses dents, me voilà emballé comme un calicot qui monte à cheval le dimanche, et si je culbute quelqu'un ou si je me casse une jambe, tout le Paris élégant saura qu'un officier supérieur de cavalerie a fait des malheurs au bois de Boulogne. J'aimerais cent fois mieux que ce carcan de louage me tu&t net en se jetant contre un arbre.

Sigoulès tenait bon cependant et il s'efforçait de diriger tant bien que mal avec les jambes la maudite bote qui avait pris le mors aux dents.

Il espérait qu'elle finirait par s'arrêter quand elle serait à bout de yent. Mais la grande question était de sortir sans accident de cette malencontreuse allée où il risquait à chaque instant d'accrocher , et comme elle décrit une courbe, il n'en apercevait pas la fin. Sans compter que plus il avançait et plus le danger augmentait, parce que les groupes qu'il rattrapait devenaient plus nombreux et plus compacts.

Sigoulès allait prendre le parti désespéré d'essayer, en sciant à deux mains la bouche de l'animal affolé, de le jeter dans le taillis au risque de se rompre le cou.

Il s'y disposait déjà lorsque, dans un espace laissé libre par les cavaliers et les amazones qui fuyaient devant lui, il aperçut un monsieur monté sur un grand

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cheval et barrant la roule de telle sorte qu'un choc devenait inévitable.

Ce cavalier semblait môme le chercber, ce choc, car, au lieu de se garer, il avait arrôté sa monture au milieu de la route et Une bougeait non plus qu'un Terme.

— Allons I se dit rageusement le colonel, voici le moment de Tabordage. Nous sommes morls tous les deux. Mais ce sera bien la faute de cet imbécile qui vient se mettre en travers. Gredin, va !... si tu as envie de te suicider, pourquoi ne vas-tu pas tD planter devant uoe locomotive lancée à toute vitesse?

Mais il s'aperçut bien vite que Thomme qu'il vouait à tous les dieux infernaux préparait l'exécution d*ua tout autre dessein.

Ce cavalier audacieux et habile manœuvrait au contraire de façon à arrêter l'alezan, tentative difficile et périlleuse s'il en fut.

Les rênes rassemblées très court dans la main gauche, la tête de son cheval faisant face au colonel, les genoux collés aux quartiers de la selle, le corps penché sur Tencolure, le bras droit étendu, il se tenait prêt à saisir au passage la bride du cheval emporté.

Sigoulès comprit et se mit en mesure d'aider au sauvetage, quoiqu'il ne le crût pas possible.

— Je vais être décroché et lui aussi, pensait-il en serrant les jambes.

— Tenez-vous bien I lui cria le cavalier.

La recommandation était inutile, carie colonel savait parfaitement ce qu'il y avait à faire en pareil cas.

Ce fut vif, mais ce fut court.

Au moment précis où la tête de l'alezan arrivait à portée de sa main, le sauveteur empoigna la rône droite près du mors, avec une adresse et une vigueur prodigieuses.

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Ualeian, brusquement rameDé, se cabra en hennissant de douleur et en battant l'air de ses pieds de devant, mais Sigoolès ne toaiba pas et la bote enragée, sentant qu'elle avait troavé son maître, cessa bientôt de se défendre.

A vrai dire, elle n'en pouvait plus. Ce dernier effort l'avait épuisée et matée. Elle soufflait bruyamment et elle tremblait de tous ses membres.

Merci, monsieur, dit Sigoulës, vous m'avez rendu là

un fier service, et voilà une aventure qui m'apprendra à monter des rosses de manège. Ça ne se serait pas passé comme ça, si j'avais eu un de mes chevaux entre les jambes... car je vous prie de croire que je sais mon métier.

Vous l'avez bien prouvé, colonel, répondit le cavalier qui venait d'accomplir ce tour de force. Un autre serait tombé.

A ce mot de colonel, Sigoulès qui n'avait pensé d'abord qu'à consoler son amour-propre et à reprendre son assiette, Sigoulès étonné, s'avisa enfin de dévisager son sauveur et reconnut avec stupéfaction M, de La Cadière,

— Vous, monsieur, s'écria-t-il, c'est à vous que je dois...

— Oh! vous ne me devez aucune reconnaissance, répondit poliment le vicomte provençal. J'ai fait ce que Yous auriez fait à ma place... ce que j'aurais fait pour le premier venu, car je ne vous avais pas reconnu tout d'abord. Je suis ravi maintenant d'avoir pu rendre service à un ami de M. de Lizy qui a été si malheureux au jeu cette nuit

Sigoulès ne répondit pas. Il aurait voulu être à cent pieds sous terre, et il regrettait presque de ne pas s'être cassé la tête, tant il lui déplaisait de rester l'obligé d'un homme pour lequel il n'éprouvait que de rantipatbie*

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— La badauderie parisienne est sans bornes, reprit d'un ton dégagé M. de La Cadière. Tons ces gens qui ont YU la scène de loin nous regardent en passant, et, pour peu que cela continue, on va s*attrouper autour de nous. Or, TOUS ne tenez pas, je pense, à fournir des explications aux curieux. Si tous m*en croyez, colonel, nous allons tourner à gauche, par la route des Lacs, où il n'y a personne.

Ce à quoi surtout le colonel ne tenait pas, c'était à être TU causant aTec ce gentilhomme, dont la réputation n'était pas excellente, si on s'en rapportait aux propos tenus au Cartonning-Club par un certain Dauzance.

— Vous avez raison, monsieur, répondit Sigoulès, je Tais prendre ce chemin, et j'espère que personne ne m'y suiTra.

Et il rendit la main à son cheTal qui était redevenu souple comme un gant depuis qu'il se sentait dompté.

Le colonel espérait que M. de La Cadière comprendrait qu'il désirait rester seul et s'en irait d'un autre côté.

Mais M. de La Cadière ne tint aucun compte du congé à peine déguisé qu'il Tenait de recoToir et se plaça sans mot dire à la droite de Sigoulès, réglant le pas de son chcTal sur celui de l'alezan, comme si c'eût été la chose la plus naturelle du monde.

 les Toir ainsi cheTauchant côte à côte, on aurait pu croire qu'ils s'étaient promenés ensemble toute la matinée et les prendre pour une paire d'amis.

Et pourtant le colonel ne songeait qu'à se défaire de ce compagnon qu'il n'aTait pas cherché. Il savait Thistoire de la prise d'assaut du train de nuit, car Paul de Lizy lui aTait répété, mot pour mot, la conversation qui aTait suiTi au cercle la partie de baccarat. Et il lui déplaisait fort de s'accointer d'un homme qu'on

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pouvait accuser d'avoir assassiné Tusurier de Fontainebleau.

Mais le moyen de s'en débarrasser, après ce qui venait de se passer? Fallait-il chasser brutalement ce personnage suspect auquel il devait peut-être la vie et tout an moins d'avoir évité un très grave accident?

D'autre part, certains mots que madame de Marcenac avait laissé échapper lui revenaient à la mémoire. Elle connaissait ce La Cadière et elle paraissait avoir contre lui des griefs plus anciens que les insinuations qu'il avait lancées à propos de ses visites à M. Basfroi. Il y avait là un mystère que Sigoulès n'aurait pas été fâché d'éclaircir, en comparant les réponses ambiguës de la comtesse aux propos afflrmatifs de son accusateur.

Et Toccasion était unique pour les mettre en contradiction, car il venait d'entendre madame de Marcenac, il tenait M. de La Cadière, et il se pouvait qu'il ne les revit jamais.

Cependant, il loi répugnait d'interroger, de s'ériger en juge d'instruction et de montrer qu'il s'intéressait à leurs affaires.

Mais le vicomte vint au-devant de ses désirs.

— Excusez-moi, colonel, lui dit-il tout à coup, excusez-moi 4' avoir insisté cette nuit pour obtenir un entretien particulier avec votre ami, M. le baron de Lîzy. Je tenais à m'expliquer immédiatement sur des faits connus de nous seuls, et...

— Ils le sont de moi, maintenant, répondit Sigoulès. Lizy m'a tout raconté.

Cette déclaration ne troubla point M. de La Cadière.

— Je le pensais bien, dit-il froidement, et c'est pour cela que je vous en parle. Mon secret est bien placé, puisque c'est à vous que M. de Lizy Ta confié.

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— Votre secret?... ahl oui, cette histoire de mari qui vous â surpris...

— Douteriez-vous qu'elle soit vraie?

— Je n'ai aucune raison pour en douter... ni pour y croire. Ce qui m'a frappé dans le récit que mon vieux camarade m'a fait de votre conversation, c'est que vous craignez d'être accusé d'un crime, que Lizy peut se trouver placé dans la nécessité de vous mettre en cause, et que vous avez essayé d'y mettre une femme qu'il connaît et à laquelle il m'a présenté hier.

— Madame la comtesse de Marcenac. J'ai bien été forcé de parler d'elle... ellç était l'autre jour chez cet usurier qu'on a tué. Et je suis prédestiné à la rencontrer dans des situations où elle aimerait autant qu'on ne la vit pas, car je viens de croiser un fiacre qui la ramenait à Paris.

Sigoulès ne s'attendait guère à apprendre que M. de La Cadière venait d'apercevoir la comtesse, mais il eut assez de présence d'esprit pour ne pas laisser percer son étonnement.

Il résolut môme de profiter de cet incident pour faire parler cet homme qui en savait peut-être long sur madame de Marcenac.

— Oui, reprit le soi-disant vicomte, elle se pachait au fond d'une voiture de place, mais je l'ai reconnue tout de môme et elle m'a reconnu aussi, car elle s'est enapressée de relever la glace de la portière.

— Elle était seule, je suppose? demanda le colonel.

— Absolument seule; mais je me suis demandé d'où elle pouvait venir à pareille heure et dans un simple

acre, elle qui a cinq ou six chevaux, une calèche à huit ressorts, un coupé et une Victoria.

— Comme vous vous demandiez, la semaine demiôre.

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ce qa*eUe allait faire dans une maison isolée d'un fauboarg de Fontainebleau. Pourquoi donc tous occupez- ▼oas tant d'elle? Est-ce que vous la connaissez ?

-— Je l'ai vue... autrefois, et j'ai beaucoup connu son mari, le comte de Marcenac...

— Qui était comme vous un client du sieur Basfroi ?

— Mon Dieu, oui. Et c'est cet usurier qui a fait le mariage. Il avait été l'associé de M. Plantier, fort marchand de drap et père d'une charmante flUe. Marcenac devait beauconp d'argent à Basfroi, et ne pouvait pas le payer , car il n'avait pas le sou. Basfroi, pour rentrer dans sa créance, a persuadé à son ami Plantier de prendre pour gendre ce gentilhomme sans terres. Plantier s'est montré coulant sur la situation financière de Marcenac, qui s'est mésallié sans se faire prier. Chacun d'eux avait ses raisons pour être accommodant.

— Que voulez-vous dire, monsieur? Prétendriez- vous que la comtesse, avant son mariage, aurait...

— Je ne prétends rien du tout. Vous pourriez croire que je la calomnie. M. de Lizy s'est déjà fâché cette nuit quand je lui ai parlé d'elle.

— Mais moi, je ne me fâcherai pas, car je ne songe point à épouser la veuve du comte de Marcenac, dit étourdiment Sigoulès.

— Tandis que votre ami y pense. C'est donc vrai? Je ne voulais pas le croire ; j'avais tort, à ce qu'il paraît, et

j'aurais dû. me taire. C'est ce que je ferai dorénavant. — Pardon, monsieur l Vous en avez trop dit pour ne DâS ai/^** J*^^*^*^^ bout. Je suis l'ancien camarade et l'ami M- ^® baron de Lizy. J'ai donc le droit de vous deman- ^^ j0 préciser vos insinuations. Que savez- vous sur la *^ joita de madame de Marcenac?

^ Tout ce que je sais, je l'ai dit à M. de lizy*

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Vous lui avez dit que vous Ta viez rencontrée chex

Basfroi, ce qu'elle ne nie pas. Vous avez ajouté qu'elle était entrée dans une villa dont elle avait la clef, et j'ignore si c'est vrai; mais il ne s'agit pas de cela. Vous vônez de me laisser entendre qu'avant d'épouser le comte de Marcenac, mademoiselle Plantier avait commis une

faute.

Je n'en ai jamais eu la preuve, dit vivement M. de

La Cadière. On l'a cru dans le temps... mais on croit tant de choses...

— Alors, M. de Marcenac, alléché par l'appât d'une grosse dot, aurait volontairement fermé les yeux...

— Sur les antécédents de sa femme. Il en était bien

capable.

Vous convenez qu'il était capable de consentir à un

pareil arrangement, et vous étiez lié avec lui I

— Oh I lié I... c'est une façon de parler. Nous avions les môme goûts et nous nous rencontrions souvent dans les cercles et ailleurs.

Je l'avais connu à Marseille et il m'a mené une fois à son château du Périgord, qui était couvert d'hypothèques... à telles enseignes qu'il fut vendu cette année-là, à la suite d'une saisie immobilière.

Mais, au moment où il s'est marié, j'avais cessé de le fréquenter, et nous nous étions complètement perdus de vue, lorsqu'il a été tué en duel... par un Russe... et puisque vous m'interrogez sur le passé de sa femme, je puis bien vous apprendre que la cause de ce duel a été un propos que ce Russe avait tenu publiquement... il s'était permis d'attaquer la réputation de mademoiselle Plantier.

Le colonel ne répliqua point. Il se demandait comment son ami, si répandu dans le monde, pouvait ignorer cette circonstance et pourquoi il ne lui en avait pas parlé, s'il

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la connaissait II commençait môme à croire que la comtesse n*étaitpas aussi irréprochable qu'il l'avait pensé, et qu'il ferait bien de s'abstenir de prendre sa défense après de Paul de Lizy.

M. de La Cadière lui inspirait peu de confiance, mais il s'exprimait avec tant d'aplomb et il paraissait si sûr de son fait qu'il fallait bien attacher de Timportance à ses discours.

Et, une fois entré dans cette voie, Sigoulès n'avait rien de mieux à faire que de poursuivre Tenquète*

— Monsieur, reprit-il, je ne suis point en mesure de vous répondre, puisque je ne connais pas les faits que vous me citez. Mais, en ma qualité de frère d'armes de M. de Lizy, j'ai grand intérêt à être renseigné sur cette personne qui le touche de près. Je vous serai donc obligé de vous expliquer nettement.

Vous avez signalé à mon vieux camarade les voyages de la comtesse à Fontainebleau. Vous venez de vous étonner de Tavoir rencontrée seule, en fiacre, au Bois, à une heure très matinale. Pensez- vous donc que ces déplacements ont un but... inavouable?... en d'autres termes, que madame de Marcenac a un amant... et qu'elle va le voir en cachette?

— Vous m'embarrassez beaucoup, dit M. de La Cadière. Je puis avoir mes idées là-dessus, mais ce ne sont que des conjectures... et, pour les justifier, il me faut entrer dans des détails rétrospectifs...

— Entrez-y, morbleu 1 au point où nous en sommes, les scrupules ne sont plus de saison.

— Eh bien t colonel, sachez que mademoiselle Plantier a été élevée dans un pensionnat de Fontainebleau et qu'elle y est restée beaucoup plus longtemps qu'on y laisse habituellement les jeunes filles.

Elle venait d'en sortir, lorsqu'elle s'est mariée. On le

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disaitdu moins, et on s'en étonnait un peu. Certaines gens prétendaient qu'entre la fin de son éducation et son entrée dans le monde, il s'était écoulé plus d'un an... qu'elle aurait passé... on ne sait où.

— Comment ôtes-vous si bien informé? interrompit Si goules.

— Je ne le suis pas mieux que beaucoup d'autres, répondit tranquillement le vicomte provençal qui, ce jour-là, n'avait plus d'accent. Je vous répète les bruits qui ont couru, et je ne garantis pas qu'ils fussent fondés . ^ M. Basfroi avait rompu son association avec M. Plantier et s'était fixé à Fontainebleau, où il exerçait sa malhonnête profession de prêteur à gros intérêts. On a supposé avec quelque vraisemblance qu'il était instruit de l'accident... si tant est qu'il soit arrivé un accident à mademoiselle Plantier... et qu'il s'est chargé d*en prévenir les conséquences. Cela expliquerait pourquoi madame de Marcenac n'a jamais cessé de voir ce vilain bonhomme, quoique sans doute elle n'ignorftt pas le métier qu'il faisait.

Et à ce propos, ajouta incidemment M. de La Cadière, je me demande comment elle aura pris la nouvelle de sA mort.

Sigoulès faillit s'écrier : Elle vient de l'apprendre à l'instant; mais il se retint. Il ne se souciait pas de raconter à ce personnage où et comment il l'avait rencontrée.

— A un certain point de vue, reprit La Cadière, elle ne doit pas le regretter beaucoup. Il connaissait un secret qui pouvait la perdre de réputation, et maintenant elle est seule à le posséder, et il sera bien gardé... à moin^ que des subalternes ne la trahissent.

— Qu'entendez-vous par ces paroles? demanda le co-

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lonel qui comprenait à peu près, mais qui tenait à obtenir ane réponse catégorique.

— C'est bien simple. Si on a dissimulé la naissance d'an enrant et si cet enfant existe, il doit être resté à Fontainebleau, sous la tutelle de Basfroi, qui n'est plus de ce monde depuis avant-hier, et sous la surreillance de quelques femmes aux gages de sa mère.

— Alors, il habiterait cette maisonnette...

— Où j'ai TU entrer madame de Harcenac. C'est la première idée qui m'est Tenue quand je l'ai rencontrée l'antre jour.

— Hais, à Fontainebleau, on doit être fixé. Et il me suffirait d'y aller pour savoir...

— Peut-être. Et pour peu que la solution de ce problème vous intéresse, je puis vous désigner la maison où on vous renseignerait. Elle est blanche avec des volets verts et elle est située dans la partie de la ville qui confine à la forêt, à droite, à l'entrée d'un chemin appelé le Chemin des Sorbiers. J'ai lu ce nom-là sur un écriteau planté au bout d'une perche. Vous trouveriez donc très facilement cette maisonnette, mais je ne sais pourquoi je m'imagine que l'enfant n'y est plus. On a dû le ramener à Paris, depuis quelques jours.

— Qui vous fait croire cela?

— La rencontre que je viens de faire. Madame de Harcenac ne sortirait pas si matin sans motif.

— Gomment I vous supposez qu'elle venait de le voir?

— Pourquoi pas? Il y a des villas à louer aux environs du bois de Boulogne, autant et plus que dans la banlieue de Fontainebleau. Et maintenant que Basf roi est passé subitement de vie à trépas...

— Quel âge aurait-il, cet enfant?

— Mais... huit ou neuf ans, je suppose. Madame de Harcenac devait en avoir vingt quand elle s'est mariée.

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Elle a été veuve au bout de trois ou quatre ans. Marcenac a été tué, si je ne me trompe, à la fin de 79 et nous sommes en 83... comptez!

Le colonel n'avait pas besoin de compter. La lumière s'était faite tout à coup dans son esprit. Il se disait que cette fillette qu'il avait vue courir sur une pelouse et disparaître derrière les arbres allait sans doute rejoindre sa mère. Ainsi ne s'expliquait que trop bien la présence de madame de Marcenac dans ce lieu solitaire.

— Mais pourquoi l'île des Cèdres? se demandait Sigoules. On ne demeure pas là... Ahl j'y suis! Depuis qu'elle sait que je suis l'ami de Paul, elle craint d'être espionnée, et elle n'ose plus aller voir sa fille dans le nouveau domicile oti elle l'a installée.

M. de La Gadière l'observait du coin de l'œil et constatait avec satisfaction TefTet que produisaient sur lui ses réponses habilement calculées : il jugea que Tinstant était favorable pour aborder un autre côté de la question, celui qui le touchait le plus.

— Voilà, colonel, tout ce que je puis vous apprendre, sans rien affirmer toutefois, reprit-il doucement.

Permettez-moi, maintenant, de vous rappeler la conversation que j'ai eue cette nuit avec votre ami, et qui m'a, j'en ai bien peur, brouillé avec lui irrévocablement.

M. de Lizy vous a dit que je craignais d'être accusé d'avoir lue Basfroi et que je l'avais menacé de compromettre madame de Marcenac pour me tirer d'affaire. Si je vous disais, moi, qu'elle seule a gagné à la mort de cet homme?

— Je ne vous croirais pas, monsieur, dit vivement le colonel. Vous prétendez que madame de Marcenac doit se réjouir de celte mort, parce que l'ancien ami de son père connaissait sa faute... Il faudrait d'abord prouver qu'elle l'a commise, et vous n'oseriez pas l'affirmer. Mais,

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alors même que renfantexisierait, quel intérfil aurait-elle à ôtre débarrassée d'un homme qui a toujours fidèlement gardé ce triste secret et qui lui était trop attaché pour la trahir jamais? Elle a, au contraire, beaucoup perdu en le perdant, s*il est vrai, comme tous le dites, qu*il l'aidait à élever cet enfant dont il aurait, à vous entendre, accepté d'ôtre le tuteur.

— C'est une manière d'envisager la question, répliqua M. de La Cadière. Mais il y en a d'autres. Si, par exemple, Basfroi avait fait madame de Marcenac, née Plantier, sa légataire universelle... pensez-vous que le juge qui instruira cette affaire ne s'occuperait pas d'elle? 11 y a un vieil axiome de droit...

— Qui n'est pas applicable dans tespèce^ interrompit Sigoulès. Je me sers exprès d'un terme de chicane pour vous démontrer que les criminalistes peuvent faire fausse route et que leurs formules générales n'ont pas le sens commun. Madame de Marcenac a quatre-vingt mille francs de rente. A qui persuadera-t-on qu'elle convoitait la succession d'un usurier... qui probablement n'a jamais songé à lui laisser sa fortune?

— Vous vous trompez, colonel. 11 y a songé et la preuve c'est qu'il m'en a parlé.

— A vous! s'écria Sigoulès.

— A moi-même. Gela vous étonne, mais c'est ainsi. Basfroi, il faut que vous le sachiez, avait en moi une confiance toute particulière. Nos relations dataient de loin, et il n'avait jamais eu qu'à s'en louer, car je l'ai toujours exactement remboursé à l'échéance. Je dois ajouter qu'il m'a très souvent rendu service... à vingt-cinq pour cent, mais qu'importe? La valeur de l'argent varie suivant le plus ou moins de besoin qu'on en a... et quand on a perdu au jeu, on vendrait sa légitime pour un plat de lentilles, à seule fin de payer daus les vingt-quatre

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heures... demandez plutôt à M. de Lizy qui a envoyé ce matin son yalet de chambre me réveiller poar me remettre mille louis.

—Nous sortons de la question, monsieur, dit le colonel avec impatience. Vous prétendez que cet usurier voas a entretenu de ses projets de testament?

— Dix fois, colonel. Et je pense qu'il ne les a pas cachés à la personne intéressée ni à son mari, car Harcenac comptait bien hériter de lui... il s*en est vanté devant des amis communs qui me Font répété. Mais Basfroi a fait mieux. Il m'amontré son testament... c'est-à-dire, il m'a montré l'enveloppe où il l'avait inséré avec la suscription d*usage... c'était un jour oti je venais de lui payer une forte somme, augmentée de forts intérêts. Il était de bonne humeur et en serrant mon argent dans son coffrefort, il y prit un pli cacheté, et il me dit : L'écrit qui est là dedans ne fera pas de peine à la fille de mon vieil ami Plantier.

Je compris ce qu'il voulait dire, mais je m'amusai à le pousser et il ne fit aucune difficulté de me déclarer que n'ayant pour héritiers que des collatéraux auxquels il ne s'intéressait pas du tout, il avait testé en faveur de madame Berthe de Marcenac.

Je me rappelle môme que je lui dis : Prenez garde! son mari mangera votre succession, et qu'il me répondit : Je ne crains pas cela; j'ai pris mes précautions pour qu'il n'y puisse pas toucher.

— Reste à savoir si ce testament se retrouvera, murmura Sigoulôs qui devenait de plus en plus soucieux. La caisse de Basfroi a été mise au pillage... L'assassin a pris tout ce qu'elle contenait.

— Dans l'intérêt de la comtesse, je le souhaite, répliqua La Cadiôre. S'il avait tout emporté, excepté l'écrit où le bonhomme a consigné ses dernières volontés, c'est

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poar le coup qa'on mettrait en avant Taziome de droit dont TOUS vous moquiez tout à l'heure. On ne manquerait paa de dire : le crime n'a profité qu'à madame de Maroenac, néePlantier. Donc, c'est elle qui...

— Il a profité aussi à l'homme qui a vidé le coffre-fort plein d'or et de billets de banque...

— - Mais on ne le connaît pas, cet homme...

— Jusqu'à présent, non. L'assassinat est d'avant-hier et rinstruction ne fait que de s'ouvrir. Elle aboutira, soyez-en sur, à l'arrestation de ce misérable... et plus tôt que vous ne pensez.

-^ J'en serai ravi. Seulement, si cet homme s'avisait de dire qu'il a agi pour le compte de l'hérilière de Basfiroi... quel scandale I

— Monsieur, dit le colonel agacé, vous revenez, encore une fois à des insinuations contre madame de Marcenac. Vous l'accusez même formellement, à ce qu'il me parait.

— Pas du tout. Je me borne à vous faire remarquer...

— Qu'elle pourrait être soupçonnée. C'est absolument la même chose. D'ailleurs, si votre intention n'était pas de Taccaser, à quoi tendraient toutes les hypothèses que vous vous plaisez à accumuler? Moi, j'en aperçois le but. G*est un avertissement à l'adresse de M. de Lizy qui vous a menacé de vous dénoncer. Et cet avertissement que oette nuit vous lui avez donné directement, vous espérez que je le lui répéterai et que je lui conseillerai de se taire. Eh bien, détrompez-vous.

Je lui conseillerai au contraire de tout dire, sans s'arrêter devant la crainte de compromettre madame de Marcenac qui, d'ailleurs, saurait bien se défendre, car vos suppositions ne reposent sur aucun fondement sérieux.

Qu'elle ait ou non un enfant qu'elle élève en cachette, je n'en sais rien et je ne tiens pas à le savoir, mais pré-

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280 LE SEGRBT DE BERTHB

tendre qu'elle a fait assassiner ce Basfroi , c'est tout simplement absurde.

—Le mot est yif, colonel, mais il ne m'atteint pas, puisque je n'ai rien affirmé de pareil. Youlez-yous que no as parlions d'autre chose ?

Sigoulès se redressa sur sa selle et rassembla son cheval qu'il laissait aller, la bride sur le cou.

Il y avait vingt minutes qu'il subissait la compagnie de M. de La Gadière et il était las de la supporter. Il s'y était résigné, dans Tespoir de tirer de lui quelques renseignements sur la conduite de la comtesse et cet homme venait de lui en fournir plus qu'il n'en désirait. Il ne se sentait pas d*humeur à continuer la discussion sur l'innocence de madame de Marcenac, et il résolut de couper court à un entretienqui l'irritait de plus en plus.

"— Monsieur, dit-il sèchement, je n'aperçois pas de quoi nous pourrions parler, maintenant que nous avons épuisé le sujet que vous avez mis sur le tapis. 11 ne me reste qu'à vous remercier encore d'avoir arrêté mon cheval et à prendre congé de vous. Je rentre à Paris.

— Moi aussi, interrompit le Provençal.

-* Oui, mais sans doute nous n'allons pas du même côté.

— Je vais à l'hôtel Continental, où je me suis logé provisoirement. J'ai loué, avenue Kléber, un appartement qui n'est pas encore prêt.

La coïncidence était bizarre et Sigoulès fut très contrarié d'apprendre qu'il habitait, sans le savoir, sous le même toit que M. de La Cadière. Mais il se garda bien de lui dire qu'il était descendu, lui aussi, au Continental, et il profita du renseignement pour motiver une séparation immédiate.

— Moi, je vais aux Ternes, dit-il, et je compte passer par Neuilly.

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— Fort bien, colonel, répliqua le vicomte. Je m*aper- Qois que je vous gêne, et je vais tourner bride. Oserai -je, avant de vous quitter, vous prier de vouloir bien transmettre à M. le baron de Lizy une communication qui l'intéressera?

S'il s'agit encore de madame de Marcenac, ne comptez pas sur moi.

Ils'agit de tout autre chose. Cette nuit, entre trois

et quatre heures du matin, en sortant du cercle où je m'étais attardé, la fantaisie m'est venue de monter dans un restaurant de nuit, et je n'ai pas été peu surpris d'y trouver votre ami, attablé avec une demoiselle.

— - Yous m'étonnez fort. Je Tai quitté à minuit et il rentrait chez lui, place de la Madeleine.

Il aura sans doute changé d'avis, car je l'ai vu,

je vous Taffirme, soupant au Café Américain en compagnie d'une très jeune et très jolie personne qui ne m'a point paru faire partie des habituées de rétablissement.

— Boni... Ensuite? demanda brusquement Sigoulès.

— Ensuite, colonel, il est survenu dans le salon, une bataille générale à laquelle M. de Lizy s'est trouvé mêlé, bien malgré lui. 11 avait été insulté par des gens ivres. La jeune fille s'est esquivée pendant la bagarre; j'en ai fait autant et sur le boulevard, je l'ai vue se jeter précipitamment dans une voiture.de place. M. de Lizy sera peut-être bien aise de savoir ce qu'elle est devenue. Nous nous étions séparés au cercle dans d'assez mauvais termes, et je n'ai pas osé l'attendre pour le renseigner sur la fugitive. Vous pouvez lui dire que j'ai entendu dire au cocher du fiacre de la conduire à la gare de Lyon. Peut-être allait-elle à Fontainebleau.

Sur ce, colonel, j'ai bien Thonneur de vous saluer, conclut le vicomte de La Gadière, en faisant exécuter une

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v<dte à son cheyal, qui partit au grand trot dans la direction de la porte Dauphine.

~ Qu'est-ce qne c'est que cette nonveUe bistoire? se demanda Sigoulès, ahuri. Voilà maintenant que LLzy soupe avec une drôlesse, au lieu d'aller se coucher. Peste ! il s'est consolé bien vite... A moins que cet homme n'ait inventé ce qu'il vient de me raconter là... il m'a lancé une dernière phrase qui m'a tout l'air d'fitre destinée à achever de troubler la cervelle démon pauvre ami... c'est la flèche du Parthe... au diable Fontainebleau et toutes celles qui y vont i... je ne puis guère me dispenser de dire à Paul tout ce q ne J'ai vu et entendu ce matin. . . tant pis pour la comtesse! Il doit être encore au lit... je vais aller le réveiller... mais pas avant d'avoir remisé le carcan qui s'est permis de m'emballer.

Le colonel en cheminant au pas, était revenu à la route de Longchamp et cette route devait le conduire à la porte Maillot.

Il remit l'alezan au trot, sortit du Bois, remonta l'avenue de la Grande^Ârmée et descendit de cheval rue Beaujon, à la porte du Tattersall, où il eut une explication asseï vive avec le palefrenier qui lui avait amené cette bète à chagrin.

En suite de quoi, comme il mourait de faim, il se mit en quête d'un restaurant, et il ne trouva qu'un pâtissier au coin de l'avenue de Wagram.

Des gâteaux, c'était maigre pour apaiser un appétit de chasseur d'Afrique, et Sigoulès hésitait à entrer, lorsqu'il vit dans la boutique une flUetle et une femme entre deux âges qui ressemblaient beaucoup à celles qu'il avait aperçues dans l'Ile des Cèdres.

Le colonel n'en pouvait croire ses yeux. Et pourtant, c'étaient bien elles. La petite fille avait une robe verte qu'il avait remarquée dans l'île des Cèdres, et la bonne por-

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tait le manteau de bure et rénonne parapluie ronge qui arait attiré son attention, quand il les avait vues débouciier 5or la peloase parsemée d'arbres yerts.

Comment avaient-elles pu se trouver avant lui au coin de Tavenue deWagram? Elles n'étaient certes pas venues à pied y car elles n'aaraient pas eu le temps de faire un si long trajet, pendant qu*il cbevaucbait en compagnie du vicomte de La Gadière.

U eut bientôt l'explication de ce phénomène. Un fiacre stationnait au bord de la contre-allée, en face de la porte du pâtissier.

— Je comprends, murmura-t-il. La voiture les attendait à Tautre bout de 1 île. Elles sont arrivées de leur côté. La comtesse est arrivée du sien. C'était un rendezvous arrêté d'avance. Et elles se sont séparées après l'entrevue à laquelle j'ai assisté, sans les voir et sans qu'elles me vissent. Ea route, Tenfant aura eu faim et elle aura demandé à descendre pour croquer des gâteaux. (Test la matinée aux rencontres, et voilà une chance dont dont je serais bien bote de ne pas profiter pour compléter les renseignements que ce gredin de Marseillais m'a donnés. 11 ne s'agit que de faire parler la petite ou sa bonne... et ça ne doit pas être bien difficile.

Sans plus délibérer, le colonel entra et alla droit au comptoir où il se fit servir une brioche et un verre de xérès.

La boutique n'était pas grande, mais elle n'était pas mal approvisionnée et la pâtissière qui la tenait avait l'air avenant.

Elle venait d'offrir une chaise à la paysanne qui s'y était

campée carrément, son parapluie monumental posé en

travers sur ses genoux, et qui avait relevé le capuchon de

sa mante.

C'était une solide gaillarde, haute et carrée comme une

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armoire. Sa peau hftlée par le soleil indiquait assez qu*elle avait passé sa vie aux champs. Elle avait les yeax noirs comme de l'encre et le regard un peu dur, mais la bouche respirait la bonté et la physionomie était sympathique.

La fillette était plus jeune que Sigoulès ne Tavait pensé en la voyant de loin. Elle pouvait avoir tout au plus neuf ans, mais elle était très grande pour son âge et gentille au possible. Brune avec un teint mat, comme une petite Espagnole, et des traits fins, comme une Française de Paris.

Deux longues tresses noires, dont le bout était noué avec un ruban vert, pendaient sur ses épaules. Elle avait les mouvements vifs et un certain air sérieux qui étonnait au premier abord.

Elle était habillée avec goût, mais pas à la façon de ces poupées prétentieusement attifées que de sottes mères exhibent aux Tuileries ou aux Champs-Elysées et qui n'osent ni jouer ni courir, de peur de salir leurs toilettes ridicules.

Pour le moment, elle dégustait une meringue à la crème, tout en examinant avec attention ce grand monsieur moutachu qui lui souriait sans parvenir à la faire sourire aussi.

— Jamais, se disait le colonel, non, jamais je ne croirai que cette brunette pâlotte est la fille de madame de Marcenac, qui est fraîche comme une rose et blonde comme les blés. Si elle Tétait, il faudrait donc que sa mère eût eu un regard d'un créole ou d'un hidalgo. Et madame de Marcenac ne ressemble pas à M. de La Cadière, qui décidément, n'est qu'un vil calomniateur.

— Berthe I cria la paysanne, ne mange pas si vite. Ta vas te faire du mal, ma pt'iote.

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Ge nom de Berthe tomba comme une douche d*eaa froide sar les raisonnements da bon Sigoulès.

Madame de Marcenac aussi s'appelait Berthe et cette coïncidence le rejetait dans de pénibles incertitudes.

— C'est peat-dtre sa marraine, se disait-il pour se rassurer.

— Je veux bien ne pas manger si vite, à condition que tu me laisseras manger longtemps, répondit gravement la petite fille.

— Aories-Tous, mademoiselle, le défaut d'être gourmande? demanda en riant le colonel.

— Non, monsieur. Mais j'ai faim et j'adore les meringues, dit l'enfant, qui ne paraissait pas du tout intimidée.

— Tu sais bien, reprit la bonne, que ta maman vient de nous défendre de nous arrêter en route.

— Sa maman I pensa tristement le colonel. II n'y a plus de doute. C'est la fille de la comtesse. Cette canaille de La Gadière n'a pas menti.

— Bab I dit l'enfant, nous pouvons bien perdre dix minutes, puisque nous avons une voiture. Et puis, personne ne nous attend à la maison; maman n'y viendra pas aujourd'hui, tu le sais bien... ma tante Gabrielle et ma cousine Marthe ne sont pas à Paris...

— Veux tu te taire, bavarde I dit la gouvernante en fronçant le sourcil.

Le colonel était servi à souhait. Les noms pleuvaient, mais il n'en était pas beaucoup plus avancé.

— La tante Gabrielle! la cousine Marthe! une averse de prénoms féminins! se disait-il. Tout une famille, et madame de Marcenac n'en a pas, que je sache. Certainement, elle n'a pas de sœur, car Lizy m'a toujours parlé d'elle comme étant fille unique. Je n'y comprends plus rien, mais je recommence à espérer que la comtesse n'est point la mère de cette fillette.

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— Poarqnoi me grondes-ta tonjoars quand je parle de maman devant le monde? reprit la petite. Elle ne me gronde jamaU, elle.

Puis» s'adreasant à la pàtUsitee:

— Madame, donne^moi» s'il vous plaît, nne meringue aux confitures.

Et à Sigoulès, avec une moue tout à fait comique ;

— C'est bien meilleur que la brioche que tous mangez.

— Vous avez raison, mademoiselle, répliqua gaiement le colonel. Mais, moi, j'ai une grande bouche et un gros appétit... comme le loup qui dévora la mère-grand da Petit Chaperon-Rouge.

— J'ai lu ce conte-là et je trouve que vous ne ressemblez pas au loup, mais pour de Tappétit, j'en ai gagné ce malin.

— Vous venez de vous promener, sans doute?

— Oui, au bois de Boulogne, dans Ttle des Cèdres. La connaissez- vous?

— Pas très bien, mademoiselle.

— Moi, c'était la première fois que j'y allais. L'Ue est très jolie et le bois de Boulogne m'a beaucoup plu. Je le préfère à la forêt...

— De Fontainebleau, acheva mentalement Sigoolès. — J'aurais été bien contente d'y rester toute la journée.

Maman n'a pas voulu. Elle m'a promis qu'une autre fois nous irions au jardin de... comment Tappelez-vous?... là où il y a des éléphants et des autruches.

— Le Jardin d'Acclimatation, mademoiselle. C'est le paradis des petites tilles de votre âge. Vous n'habitez donc pas Paris?

— Si, monsieur, depuis deux jours. Avant, nous demeurions...

— Berthe, tu ennuies monsieur, cria la paysanne en se levant.

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— Pas da tout, madame, dit le colonel. J'adore tes enfants.

— Vous êtes bien bon, monsieur, mais celle-ci finirait par TOUS fatiguer. Elle ne sait pas tenir sa langue. Que voulez-vous ? sa mère Ta gâtée. Oa la laisse parler à tort et à travers. Mais un de ces jours, on la mettra en pension où elle apprendra à se taire.

— Ahl mais non I mais non! s'écria la jeune Berthe. Maman m'a promis que ma cousine Marthe continuerait à me donner des leçons, comme là-bas. Bile n'est pas venue aujourd'hui, mais elle viendra demain... et peuVètre que ma tante Gabrielle viendra aussi... il j a si longtemps que je ne l'ai vue.

La gouvernante, désespérant d'arrêter ce flux de paroles, s'en alla au comptoir régler la dépense avec la marchande. Le colonel profita de l'occasion pour demander à la petite :

— Et votre papa, mademoiselle?... vous gâte-t-il aussi?

— Je n'ai plus de papa, répliqua la fillette. Maman est veuve.

— Mais vous l'avez connu, votre papa?

— Non. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu«

— Quel âge avez-vous?

— Huit ans et demi, monsieur. J'aurai neuf ans le Il septembre.

La gourvernante avait fini de payer les meringues, et les questions multipliées du monsieur lui déplaisaient sans doute, car après l'avoir regardé d'un air médiocrement bienveillant, elle prit la main de l'enfant et lui dit d'un ton sec :

— Viens. En voilà assez. Ta mère sera très mécontente et ça m'apprendra à te laisser faire tes volontés.

— Mais puisque j'avais faim I murmura la petite. Pois, comme sa bonne l'entraînait, elle so retourna en

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passant le seuil de la boutique et elle salua d'un geste amical et enfantin le colonel qui n'osa pas les suivre.

Il les vit monter en fiacre, et le fiacre filer vers la fontaine qui se trouve au point d*intersection de Tavenue de Wagram et du boulevard de Gourcelles. Il était tout aux réflexions que lui suggéraient cette rencontre et cette causerie. Aussi ne songea-t-il point à regarder, pour le noter dans sa mémoire, le numéro de la voiture.

Après avoir acquitté le prix de ce déjeuner frugal, mais instructif, il s'en alla vers la place de TÉtoile, en se demandant ce qu'il allait faire de toutes les informations qu'il avait recueillies sans les cbercher.

— Maintenant, se disait-il tristement, c'est clair comme le jour^ la comtesse avait eu une faiblesse avant d'épouser le comte de Marcenac. L'enfant était à Fontainebleau... peut-ôtre sous la surveillance de l'usurier Basfroi... et elle Ta fait revenir à Paris oîi elle l'aura logée dans quelque quartier perdu. Pourquoi Ta-t-elle rappelée? Elle ne savait pas, il y a une heure, que Basfroi a été assassine avant-hier et, il y a deux ou trois jours, elle ne pouvait pas prévoir qu'on l'assassinerait...

A mpins que... non les inventions de ce La Gadière n'ont pas le sens commun... il a dit vrai sur un point... Madame de Marcenac est la mère de cette petite, mais elle n'a pas trempé dans un crime abominable... cette histoire de testament ne signifie rien... et d'ailleurs, tout ça regarde mon pauvre camarade Paul de Lizy.

Je sais bien que Paul a juré de ne jamais revoir la comtesse, mais serments d'amoureux ou serments d'ivrogne, c'est tout un ; il pourrait se raviser, et en prévision de ce cas, je dois lui dire tout ce que j'ai sur le cœur. Après, il agira comme bon lui semblera. J'aurai fait mon devoir... et je vais le faire sans tarder.

Sur celte belle résolution, le colonel sauta dans une

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Tictoria qui passait et se fit condaire place de la Madeleine.

Là, le concierge qui ne le connaissait pas lui dit qae M. le baron de lizy venait de partir pour la campagne et qu'il ne rentrerait pas de toute la journée. Et Sigoulèss'en alla très désappointé. Il pensait: — Il est allé à Fontainebleau, le malheureux I Dieu sait ce qu'il y apprendra I II faut qu'il ait perdu la tète, car il Ta tomber là au milieu des opérations du juge d'instruction. Ma foi I je m'en lave les mains et je n'irai pas courir après lui. Je le verrai à son retour et, en attendant, je vais déjeuner solidement... les émotions m'ont creusé.

Après la bagarre qui dTait troublé là An de son souper au Café Américain, Paul de Lizy s'était inquiété, on le croira aisément, de ce qu'était devenue la mystérieuse jeune fille qu'il serrait de près depuis quelques heures et qui avait proûté du tumulte pour s'éclipser.

11 commença par interroger les garçons qui ne purent rien lui dire. Tous les soupeurs et toutes les soupeuses s'étaient levés à la fois, les unes pour regarder la bataille, les autres pour y prendre part. Quelques-uns même, au milieu du désordre, étaient partis sans payer.

Et l'inconnue avait eu d'autant plus de facilité à disparaître rapidement qu'en entrant, elle ne s'était pas débarrassée de son manteau, et la précaution qu^elle avait prise de le garder indiquait assez que sa fuite était préméditée.

Personne dans le salon n'avait fait attention h son brusque départ, et personne n'avait remarqué M. de La Cadière qui venait seulement de s'attabler quand la querelle s'était engagée, personne, excepté le baron de Lizy, son adversaire au jeu et ailleurs.

Sur le boulevard, oîi l'arrestation des tapageurs avait attroupé les passants et les cochers, Paul n'en apprit pas davantage. On avait vu des hommes et des femmes monter

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en Toitare, nais on ne put pas lai dire où celle qu'il cherchait était allée.

Désespérant de retroaTerson inconnue, il s'était décidé & rentrer cliez lui, la tète en feu et la rage an cœur. Il ne te pardonnait pas à lui-même d'avoir si mal surveillé, au restaurant, Ténigmatique personne qu'il avait eu tant de peine à y amener. Et il se demandait si elle ne serait pas allée rejoindre le vicomte provençal, qui ne serait venu souper là que parce qu'elle lui avait donné rendez-vous dans la salle commune.

Celle dernière supposition était tout à fait invraisemblable, puisque la jeune fille ne pouvait pas prévoir qu'un monsieur Ty conduirait, mais Lizy n'était plus en état de raisonner juste. Les incidents de cette nuit agitée se confondaient dans son esprit et la seule conclusion nette qu'il en tirât > c'était que madame deMarcenac entretenait clandestinement des correspondances aussi inexplicables que ses voyages et que la messagère qu'elle employait devait être dans le secret de ses intrigues.

Il avait jaré de ne plus revoir la comtesse. Pour vérifier des soupçons qui équivalaient presque à des certitudes, il ne lui restait donc que deux partis à prendre : chercher, rueîîorvins, la solution du problème, ou la chercher à Fontainebleau.

La rue Norvins était plus près, mais qu'y faire? Aller de porte en porte demander... quoi?... si on connaissait une demoiselle brune, jeune si jolie, dont il ne savait même pas le nom? c'eût été ridicule, et de plus parfaitement inutile.

A Fontainebleau, il s'agissait de retrouver la maison oti madame de Marcenac entrait sans sonner et ce n'était pas beaucoup plus facile : car M. de La Cadière n'avait pas donné à Paul de Lizy les indications qu'il avait si libéra-

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lement fournies au colonel, en chevauchant avec lui dans les allées du bois de Boulogne.

Paul ne savait pas que cette maison était située à l'entrée du chemin des Sorbiers. U savait seulement que, pour y aller, la comtesse avait pris la route qui aboutit à la gare, puis un sentier qui va vers la forêt.

Il se flattait pourtant que, muni de ce renseignemeut très vague et de ceux qu'il pourrait recueillir sur place, il parviendrait à découvrir la villa où madame de Marcenac abritait probablement ses amours avec quelque bel officier de la garnison ou avec quelque artiste épris des beautés de la forêt.

L'idée que cette villa cachait un enfant illégitime de Berthe Plantier ne lui était pas venue.

Mais il avait encore d'autres motifs pour chercher de préférence à Fontainebleau.

D'abord, il pensait que son inconnue en venait quand il l'avait vue sortir de l'hôtel de la comtesse et qu'elle avait bien pu y retourner. U se reprochait môme de ne pas . être allé, après la scène du restaurant, voir à la gare de Lyon, s'il ne l'y trouverait pas, attendant le départ du premier train, et il croyait avoir quelque chance de la rencontrer en parcourant les rues de la ville historique oii Napoléon !•' abdiqua.

Et surtout, il espérait entendre parler là-bas de M. Basfroi, et de ses relations. Le crime était si récent qu'il devait occuper tous les citoyens d'une sous-préfecture qui ne compte que quelques milliers d'habitants. L'usurier y était connu depuis des années. On savait qui il voyait et les commentaires sur sa mort tragique devaient aller bon train.

Les bourgeois de petite ville sont, en tout temps, de terribles inquisiteurs. Ils passent leur vie à se surveiller les uns les autres et rien ne leur échappe. Les in-

trigues conjugales sont percées à jour et le moindre scandale prend les proportions d'un gros éyénement.

C'est bien pis quand il s'agit d'un crime. Chacun se fait juge d'instruction, et les magistrats ne savent auquel entendre. C'est à qui leur apportera des indications plus ou moins exactes sur l'entourage et les habitudes de la victime. Ils n'ont que l'embarras du choix.

Étant donnée la notoriété dont jouissait le sieur Basfroi, il semblait impossible que sa vie ne fût pas tirée au clair et que les fréquentes visites de madame de Marcenac eussent passé inaperçues. Il était même permis de supposer que ses promenades du côté de la forêt avaient été remarquées et que certaines gens étaient en mesure de les expliquer.

Et, s'il en était ainsi, la comtesse devaits'attendre à être interrogée, même sans que M. de La Gadière la signalât à l'attention de la justice, comme il menaçait de le faire.

Paul de Lizy, bien entendu, ne se proposait pas d'apporter spontanément son témoignage. 11 n'avait pas encore été cité et il pensait bien ne l'être qu'à Paris, puisqu'on n'avait à l'interroger que sur l'individu auquel il avait cédé son billet de chemin de fer. Il pouvait donc se rendre incognito à Fontainebleau et se contenter en fait de renseignements de ceux qu'il pourrait attraper au vol à l'auberge ou dans les rues.

Et il s'y décida, après quelques heures d'incertitude et d'insomnie. II s'était couché à quatre heures du matin ; il se leva à neuf pour aller toucher sa traite, rentra chez lui pour serrer la somme, sur laquelle il préleva vingt mille francs qu'il remit à son valet de chambre avec ordre de les porter immédiatement à M. de La Gadière, à l'hôtel Continental, et se fit conduire à la gare de Lyon, où il déjeuna.

Avant midi, il débarquait à la station de Fontaine-

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2d4 LE SECRET DE BERTHE

bleaUy qui est assez éloignée de la yille, et prenait rom*nibus des yoyageors, leqael s*arrête sar la place, en face du château.

Il se trouva dans cet omnibus avec deux messieurs da pays, qui, comme il Tavait prévu, causaient entre eux 4e l'assassinat de M. Basfroi — du père Basfroi, comme ils rappelaient familièrement.

Lizy n'eut qu*i les écouter pour apprendre des détails qu'il ignorait et pour connaître ce qu'on pensait à Fon^ tainebleau de cette tragique affaire.

— Bien sûr, c'est un Parisien qui a fait le coup, dit on ^eillard qui devait être un cultivateur des environs.

— Parbleu I appuya un bourgeois à mine de Prud'homme, on Ta vu se sauver du côté du chemin de fer. Voilà à quoi sert la vapeur. Autrefois, les assassins n'avaient pour décamper que leurs jambes ou la diligence, et la gendarmerie les rattrapait toujours. Maintenant, ils prennent tranquillement le train express, et avant que le commissaire ait dressé procès*verbal, ils sont en sûreté dans la capitale.

— Ça, c'est vrai... mais il y a le télégraphe pour les faire pincer à l'arrivée.

— Bah I ils descendent en route. Est-ce qu'on a jamais retrouvé Jud?... Vous vous rappelez bien le fameux Jud qui avait assassiné un président... il y aune vingtaine d'années... dans un compartiment de première classe... entre Troyes et Paris.

— Oui, je m'en souviens... mais il yen avait d'aucuns dans le temps qui disaient que Jud n'avait jamais existé, et que c'était une frime... qu'on connaissait bien l'assassin et qu'on ne voulait pas le poursuivre.

— Vous verrez que ce sera la môme chose, cette foisci. Basfroi a été étranglé par une de ses pratiques... des joueurs qui lui empruntaient de l'argent à trente pour

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cent... des beaux messieurs qui ont de belles connaissances dans le gouvernement et qu'on ne tient pas à empoigner.

— Oh ! Toas ne me ferez pas croire ça. II y a une justice.

— Une justice qui n'y voit pas clair. On a trouvé sur la rouie le paletot de l'assassin. Je vous demande un peu si on ne devrait pas déjà savoir à qui appartient ce vêtement.

*— Dame I s'il a été acheté au décroehez-moi ça, c'est pas bien commode de découvrir le propriétaire. Et puis, moi, j'ai une autre idée. Basfroi était un vieux coureur, sans en avoir l'air. 11 recevait des femmes qui venaient de Paris. Il n'y a pas plus longtemps que l'autre semaine, j'en ai vu une qui entrait chez lui à la sourdine.

-^ Des bêtises, père Pilois I... c'est pas une femme qui a sauté par la fenêtre... c'est un homme... il y a des té* moins... le tambour de ville et deux marchands forains qui revenaient de la fête... ils lui ont donné la chasse et ils l'ont laissé échapper, les imbéciles.

— Ça ne m'étonne pas. Ils avaient trop bu et ils ne tenaient pas sur leurs quilles. Ils ont vu ce qu'ils ont vu, mais on ne m'ôtera pas de la têle qu'il y avait une femme dans l'affaire. Je me suis laissé dire que ce scélérat de Basfroi avait une bonne amie qui demeurait dans une petite cassine, sur le chemin des Sorbiers. Il allait toujours se promener de ce c6té*là, quand il sortait de son trou.

-^ Il n'en sortait pas souvent. Il passait sa vie à compter ses écus. Et il en avait, le gueusardi On dit qu'il laisse deux on trois millions.

— A qui?

-^ On n'en sait rien encore. On ne loi connaissait pas de famille. S'il en avait une, ce serait de ce côté-là, qu'il

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faudrait chercher. Ils ne doivent pas valoir mieux que lui, ses héritiers.

— Le maître d'hôtel de VAtgle-Noir racontait hier que le juge d'instruction avait trouvé un testament. Ce qu'il Y a de sûr, c'est que la caisse était vide. Le brigand a tout r&flé.

— 11 devait en avoir sa charge, car Basfroi trafiquait sur l'or et il amassait les louis.

— Et les billets de banque. Il amassait tout, le vieux grigou. Et il se privait de tout aussi. On dit qu'il ne mangeait pas à sa faim et il n'avait pas seulement un domestique mâle pour le servir.

— Ça prouve, père Pilois, qu'il n'avait pas loué une maison pour y loger une femme.

— Savoir! grommela le père Pilois. Tenez I la v'ià, la maison, là-bas, à droite, dans ce chemin qui s'en va du côté de la forêt.

Depuis que cette conversation était commencée, Paul de Lizy n'avait pas desserré les dents, mais il était tout oreilles et il ne perdait pas un mot des propos qu'échangeaient les deux indigènes.

Et ces propos ne le rassuraient guère sur le rôle que Berthe de Marcenac avait joué dans cette lugubre affaire.

Qu'elle eût été la maîtresse de l'usurier, il n'en croyait rien. Il savait à quoi s'en tenir sur la cause des visites qu'elle faisait à ce vieillard , ancien associé de son père. Mais que Basfroi fût au courant de la liaison qui amenait fréquemment la comtesse à Fontainebleau , Paul n'en doutait plus.

Et quand un de ces causeurs montra à l'autre la petite maison où, prétendait-il, Basfroi faisait ses farces, Paul conclut aussitôt que c'était celle où La Gadière avait vu entrer madame de Marcenac.

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n ne laissa point paraître l'émotion qu'il éproavait, mais il ne manqua pas de regarder dans la direction que Pilois indiquait.

L'omnibas allait bon train et la maisonnette avait déjà disparu derrière les arbres, mais Paul eut le temps de voir, planté à l'entrée du sentier, un écriteau portant en gros caractères rinscription que le vicomte provençal avait signalée au colonel : Chemin des Sorbiers.

La découverte était précieuse et peu s'en fallut qu'il ne ' lit arrêter la voilure et qu'il ne descendit pour entrer en campagne tout de suite. Mais il réfléchit que ses compagnons de route le suivraient des yeux et qu*il valait mieux ne pas donner prise à leurs commentaires.

Ces gens-là épiloguaient sur tout et ils étaient bien capables de colporter par la ville Tintéressante nouvelle du débarquement d'un étranger sur une route déserte précisément à la bauteur du chemin qui conduisait à la maison suspecte.

Il avait la mémoire des lieux et il se faisait fort de retrouver l*endroit sans être obligé de se renseigner de nouveau 9 ce qu'il tenait beaucoup à éviter.

Tout allait donc à souhait et l'expédition commençait bien.

L'interlocuteur du père Pilois ne se tint pas pour batta.

-^ Laissez-moi tranquille avec votre petite maison, répliqua-t-il en haussant les épaules. C'était bon pour les seigneurs d'avant la révolution, ces histoires de Parc aux cerfs. Basfroi était bien trop grigou pour entretenir une maîtresse. D'ailleurs, ça se serait su. Il dirigeait ses promenades de ce côté-là parce qu'il avait prêté de l'argent à l'aubergiste d'Avon et qu'il ne se souciait pas de louer une voitare pour aller relancer son débiteur.

Le pavillon que vous dites appartient à un ingénieur

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2dS LB fiECRBT DE 3ERJHE

du chemin de fer qui ne l'a jamais habité. Quand il n'est pas à Paris ou en voyage^ il demeure avec sa £emme dans un château qui lui appartient... du côté de Bois4e*

-* Possible^ grommela le campagnard, mais il a bien pu louer sa baraque du chemin des Sorbiers.

— A des Parisiens alors, car x>ersonne de la ville ne voudrait loger là. C'est en pleine forôt... un vrai déserL

— Justement ce qu'il faut pour une farceuse qui se cache.

— Étes-vous assez entêté, mon pauvre Piloisl S'il y avait une femme là dedans, on l'aurait vue«

— Mettons que je n'ai rien dit. S'il y en a une, les juges la trouveront bien*

— Oui, ricana le bourgeois sceptique, comme ils ont trouvé l'assassin qui, à cette hmire, se la passe douce sur le pavé de Paris.

Demandez à monsieur ce qu'il en pense, ajouta*t-il en regardant Paul de Lizy, qui se serait bien passé d'ôtre mis en cause,

11 fit pourtant contre fortune bon cœur, et il répondit :

— Vous parlez sans doute de l'assassinat de ce banquier..* tous les journaux l'ont annoncé, mais je n'en sais que ce qu'ils disent, et ils disent fort peu de chose. Le crime, assurent-ils, a été commis avec une audaee...

— Inouïe, monsieur. A onze heures du soir, au motUBûi où la population de notre ville prenait part aux réjouissances d'une fête publique. Les mes Paient pleiaes 4ie monde. Mais l'assassin comptait sur riacnrie bien ccmnue de la police locale.

~ La police était sans 4oiits oœupée ailleurs, piéeisément à cause de la fête*

— Ce n'est pas ime excuse suffisante, monsieur. ïMe

aurait d& avoir l'œil à tout. D'ailleurs, Basfroi était domicilié dans le faobourg^de Nemours et la fôie se tenait non loin de là. EaÛn, la police de la capitale fera peutêtre mieux que la nôtre.

— Je pensais qu'elle ne s'occupait que des crimes commis dans le département de la Seine.

— C'est vrai, en règle générale. Mais le premier adjoint me disait hier que, vu la gravité exceptionnelle de l'affaire, et en raison de certaines circonstances, le parquet de Fontainebleau allait recourir aux lumières du chef de la sûreté... On est sûr que l'assassin s'est réfugié à Paris.

— Raison de plus, ce me semble, pour que ce chef ne se déplace pas.

— On affirmait cependant qu'il viendrait ici aujourd'hui... et je le souhaite, car sa présence rassurera les honnêtes gens de la localité. Vous ne sauriez croire, monsieur, à quel point cet épouvantable forfait a terrifié mes concitoyens. Il en est qui croient à l'existence d'une bande de brigands dans notre ville. Chacun se barricade chez soi et on parlait hier soir de s'organiser pour faire des patrouilles la nuit. Je ne conseillerais pas à un étranger qui marquerait mal de débarquer ici en ce moment. On l'arrêterait sur sa mine. La population est littéralement affolée.

— Diable ! pensait Paul de Lizy, j'ai mal choisi mon jour et je ferai bien d'être prudent. Les affolés sont capables de me suivre, et s'ils me voyaient rôder autour de la maîsçn du chemin des Sorbiers, ils me demanderaient ce que je cherche... je ne veux pas que le nom de madame de Marcenac soit prononcé dans l'instruction.. . il le «era peut-être, malgré moi, mais du moins, si cela arrive, elle ne pourra s'en prendre qu'à elle-même... et ee serait le juste ehfttiment de sa conduite.

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— Monsieur vient sans doute visiterlechÀteau, ou parcourir notre belle forêt? demanda le citadin^qui venait de faire la leçon au cultivateur.

— Je les connais, répondit Paul.

— Alors, ce n*est pas la première fois que monsieur vient à Fontainebleau?

— Il y a longtemps que je n'y suis venu.

-*■ Monsieur avait peut-être entendu parler de ce Basfroi qui vient de finir si misérablement? Il avait tant de relations à Paris.

— Il n'en avait pas avec moi, je vous prie de le croire, dit vivement le baron de Lizy.

Il pensait :

— Ah ! çà, estrce que ce provincial me tiendrait déjà pour suspect? C'est bien possible. Je vais m'empresser de le lâcher, dès que nous serons arrivés et cela ne tardera guère, car nous sommes déjà en ville. Mais je n'irai pas directement au chemin des Sorbiers. Je ferai un tour dans le parc pour dérouter cet imbécile.

— Si monsieur désirait visiter nos curiosités, reprit le trop aimable bourgeois, je serais charmé de les lui montrer. Il en est que les étrangers ne visitent guère, quoiqu'elles vaillent la peine qu'on se dérange pour les voir. Nous avons Fhôtel de Gabrielle d'Estrées, l'hôtel d'Armagnac, le Gh&teau d'Eau, construit sous le règne du roi Henri IV.

— Je vous rends grâce, monsieur, mais je ne profiterai pas de votre obligeance, interrompit Paul de Lizy. Je viens ici pour affaires et je ne puis disposer que d'un temps très limité.

— Je le regrette, monsieur, et je vais avoir l'honneur de prendre congé de vous, car l'omnibus s'arrête sur cette place, qui est le centre de notre cité. Voici, à, votre

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LB SSCBET DE BBRTHE 301

gauche, la cour d'honneur du ch&teau, dite du Cheval blanc ; à votre droite...

Uzy n'écoutait plus. Il se trouvait assis près de la portière et il était en train de l'ouvrir, afin de fausser compagnie le plus tôt possible à cet importun. Il crut devoûr cependant le gratifler d'un coup de chapeau, avant de sortir delà voiture, mais aussitôt qu'il eut mis pied à terre et payé le conducteur, il prit rapidement le large en feignant de se diriger vers le château, ce qui lui valut d'ôtre accosté par des guides et des loueurs de calèches, dont il eut beaucoup de peine à se débarrasser, en leur disant qu'il était du pays.

n comptait flâner quelque temps autour du bassin des carpes , dans les parterres et le long du canal afin d'échapper à l'observation des messieurs qui avaient fait route avec lui, et quand il serait débarrassé d'eux, s'acheminer, en revenant sur ses pas, vers une maison qui l'intéressait beaucoup plus que le palais embelli par François I*'.

Il connaissait assez mal la topographie de Fontainebleau, mais il savait s'orienter et il ne craignait pas de se tromper de direction.

La grande place qu'il traversait lui parut plus animée que de coutume. La ville, d'ordinaire, est endormie, comme le sont toutes les anciennes résidences royales, en ce temps de république. L'été, les touristes la réveillent. Mais on était au mois de mars, et il faisait un temps brumeux peu propice aux promenades en forêt. Et cependant, il y avait beaucoup de monde dehors.

On voyait des gens aller et venir de ce pas affairé des passants de Paris qui n'est point du tout celui des proyinciauz, car les provinciaux ne sont jamais pressés.

On se rassemblait au coin des rues par petits groupes

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et on s'entretenait évidemment d'une nouvelle intéressante ou d'un événement récent.

Paul de Lizy n'eut pas de peine à deviner de quoi il s'agissait.

Le prudhomme de l'omnibus n'avait pas exagéré l'eiTet produit par l'assassinat de Basfroi. On ne parlait que de cela et tout Fontainebleau était sur pied.

Paul s'aperçut même qu'on le regardait beaucoup. Il en conclut que décidément les voyageurs étaient tenus en suspicion, et qu'il ferait bien d'être prudent. Il avait déjà été pris une fois pour l'assassin, et il ne tenait pas à être conduit de nouveau devant un commissaire de police.

Aussi lui tardait-il de se mettre hors de portée des yeux qui l'épiaient et il se bâtait lorsqu'il vit sortir d'une maison un monsieur dont la ûgure ne lui était pas inconnue.

Instinctivement, il s'arrêta pour le dévisager et il fut très étonné de voir que ce monsieur venait droit à luj, suivi à distance par deux individus qui ne payaient pas de mine.

Sans savoir encore à qui il avait affaire, il se dit qu'il n'était plus temps de l'éviter, et quoique, en ce moment^ toute rencontre lui parût inopportune, il attendit l'abordage de pied ferme.

— Déjà ici, monsieur ! Je ne vous attendais pas si tôt, commença le personnage que Paul de Llzy n'avait pas reconnu de loin, mais qu'il reconnut en l'entendant parler.

C'était le commissaire de police auquel il avait eu affaire, la veille, à la gare de Lyon, et qui ne lui avait plus donné signe de vie depuis le long interrogatoire qu'il lui avait fait subir.

Paul qui se serait bien passé de le rencontrer à Fontaîoebleau, ne comprenait pas du tout ce qu'il voulait dire.

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LE SBCRET DE BERTHB 308

— Vous m'attendiez? demanda-i-il tout étonné.

— Oui, sans dente. Le juge d'instruction tient à rece- Toir iuiHoaême votre déposition et par gon ordre, je viens de TOUS envoyer ane dépèche... je sors du bureau du télégraphe... vous n'avez pas pu la recevoir à Paris, puisque vous voilà. Vous avez donc deviné qu'on vous appellerait aujourd'hui?

— Pas du tout. Je suis môme étonné qu'on m'ait cité. .

— Alors, pourquoi 6tcs-vous venu ?

Paul aurait dû prévoir la question que le commissaire lui adressait, et cependant elle le déconcerta un peu.

— Mais, balbutia-t-il, je suis venu... par curiosité. La réponse n'était pas très adroite, mais il n'en trouvait

pas d'autre, et il n'avait garde de conûer à un policier le véritable but de son voyage. Il était môme parfaitement résolu à ne pas prononcer le nom de madame de Marcenac, et il comptait bien qu'il ne serait pas question d'elle au cours de l'entrevue judiciaire dont il était menacé.

— Par curiosité ! répéta le commissaire en le regardant fixement.

— Mais oui, et c'est assez naturel. Les journaux sont pleins de détails sur cette affaire, à laquelle j'ai été môle par le plus singulier des hasards... Heureusement ils ne parlent pas de moi, et je vous remercie, monsieur, de ae pas leur avoir livré mon nom. L'idée m'est venue d'aller voir ce qu'ils appellent, en leur style de reporters^ le théâtre du crime... et je m'applaudis d'avoir mis cette idée à exécution, puisqu'il se trouve que vous avez besoin de mpi.

-« C'est fort bien, monsieur. Veuillez me suivre.

Où donc?

..^ A la maison qu'habitait Basfiroi. Le juge d'instruetion y ««t en permanence. Vous désiriez la visiter. Voa«

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304 LE SECRBT DE BBRTHB

allez ôire servi à souhait, car vous y passerez vraisemblablement une heure ou deux.

Ce programme n'était pas du goût de Paul de lizy, mais il était obligé de s'y conformer, sous peine de se mettre dans un très mauvais cas. Il calculait, d'ailleurs, qu'après cette visite forcée, il lui resterait encore assez de temps pour visiter avant la nuit la maison du chemin des Sorbiers.

— Venez, monsieur, reprit le commissaire. On nous regarde, et les badauds finiraient par s'attrouper autour de nous. L'événement d'avant-hier a mis la ville en révolution.

— J'en sais quelque chose. Dans l'omnibus qui m'a amené du chemin de fer, il y avait deux bourgeois qui m'en ont rebattu les oreilles. Et je ne serais pas surpris qu'en me voyant avec vous ils s'imaginassent que vous m'arrêtez, car ils doivent savoir qui vous êtes.

— Ah I je crois bien : depuis que je suis arrivé avec mes deux agents, on nous suit à la piste. Les magistrats et moi, nous ne pouvons faire un pas, ni prendre une mesure judiciaire, sans que toute la population le sache.

Mais pour montrer que vous n'êtes pas mon prisonnier, je vais dire à mes hommes de prendre un autre chemin. Nous les retrouverons à la maison Basfroi.

Ce début n'avait rien d'inquiétant et pendant que le commissaire donnait ses ordres à ses subalternes, Paul, rassuré, se préparait à faire bonne contenance devant le juge instructeur.

Bien qu'il ne fût pas en cause personnellement, sa situation était assez délicate, car il savait maintenant le nom du voyageur sans billet que la justice cherchait encore, selon toute apparence ; en bonne conscience, son devoir était de le désigner spontanément et c'était là ce

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us SECRET DE BERTHE 305

qu'il ne yoolait faire qu'à la dernière extrémité, pour des raisons que le yicomte de La Gadiôre ne connaissait que trop.

Mais il s'en remettait à la Providence qui veille sur les braves gens et qui ne le placerait pas sans doute dans la cruelle alternative de mentir ou d'exposer Berthe de Bf arcenac aux dénonciations du Provençal.

— C'est assez loin d'ici, lui dit le commissaire, après avoir congédié les agents qu'il avait amenés de Paris. Ce Basfroi avait eu l'idée, malencontreuse pour un capitaliste, d'aller se loger tout au bout de la ville. 11 est vrai qu'il avait intérêt à cacher ses relations.

Paul dressa l'oreille à ce discours qu'il prenait pour une allusion aux visites de la comtesse.

— Oui, reprit le commissaire, ce vieillard faisait un vilain métier ; il prêtait à usure, et les viveurs parisiens qui constituaient le fond de sa clientèle n'aimaient pas à être vus quand ils venaient chez lui. 11 a payé cher le soin qu'il prenait de leur être agréable. S'il eût habité un quartier central, comme le lui permettaient ses moyens, l'assassin n'aurait probablement pas osé faire son coup : tandis qu'il a eu toutes sortes de facilités pour opérer dans un faubourg peu fréquenté et pour se sauver ensuite à travers champs.

Seulement, il faut qu'il ait de bonnes jambes, car il y a près de quatre lieues de Fontainebleau à Melun, et il faut aussi qu'il connaisse bien le pays, puisqu'en pleine nuit, il ne s'est pas égaré.

— A-t-on recueilli quelques nouveaux indices ? demanda, en hésitant un peu, le baron de lizy.

— M. le juge d'instruction vous mettra au courant, répondit évasivement le commissaire. Je ne suis pas chargé de suivre l'aflàîre. Je ne suis venu que pour m'entendre avec lui et mettre à sa disposition deux des meilleurs

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agents de la sûreté. On ne peut guère compter sur la police de province pour débrouiller une affaire compliquée, et d'ailleurs, Taffaire Basfroi présente cette particularité qu'il faut la suivre tout à la fois ici et à Paris. Aussi est-U entendu que je resterai en communication constante avec le parquet de Fontainebleau.

Et j'ai dû commencer par lui rendre compte de ce qui s'est passé à la gare de Lyon, hier matin... expliquer par conséquent pourquoi j'ai pris sur moi de vous laisser en liberté.

— Vous aurait-on blâmé d'avoir agi ainsi ? demanda vivement Paul.

— On m'a approuvé, au contraire. S'il en eût été autrement, je n'aurais pas laissé passer trente heures sans m'occuper de vous ; et vous avez dû vous apercevoir qu'on ne vous a même pas filé^ comme nous disons à la préfecture. Je me proposais de vous faire appeler quand le moment serait venu, à seule fin de vous demander des renseignements complémentaires... et ce moment est venu plus t6t je ne pensais.

Paul, cette fois, ne répondit pas, de peur de faire fausse route. Le silence, en pareil cas, est la plus sûre des armes défensives. Il le savait et il laissa tomber la cou* versation, que le commissaire, du reste, ne chercha point à entretenir.

Ils cheminaient côte à c6te par les longues rues de Fontainebleau. Les oisifs, dépistés par le renvoi des agents, avaient renoncé à suivre l'étranger, que les deux voyageurs de l'omnibus ne s'étaient pas privés de signaler à leurs concitoyens. Peut-être le prenaient-ils maintenant pour un haut fonctionnaire de la police parisienne.

Plus ils avançaient dans le faubourg où Tusurier avait été étranglé, plus ils s'éloignaient de la maisonnette du

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I^ SECRET DE BBRTHB 307

chemin des Sorbiers, mais Paul n'était pas pressé de s'y préftenier. Il se demandait môme s'il ne ferait pas mieux de rentrer à Paris, sans entreprendre ce jour-là une exploration qne trop de gens auraient pa troubler.

-Pi' Voyez-vous, là-bas, ces gendarmes de planton, dît le commissaire au bout d'un quart d'beure de marebe. Us entourent la maison du crime. On a été obligé de la faire garder, pour mettre les magistrats à l'abri de l'indiscrétion des curieux.

— Est-ce que le cadavre de ce malheureux y est encore? demanda Lizy qui n'aimait pas les spectacles Ingnbres.

— Non pas. On Ta transporté à l'bôpital. C'est là que l'autopsie a été faite. Vous neverrez que le cabinet où l'on a tué Basfroi. Le juge d'instruction s'y est établi 'provisoirement pour entendre les témoins... qui ne sont pas nombreux, car si on a vu fuir l'assassin, personne ne Ta vu entrer... et personne n*a rien vu de la scène qui a dû précéder le meurtre, Basfroi n'avait pour le servir qu'une femme de ménage qui couchait an dehors et qui s'en allait aussitôt après lui avoir servi à souper.

— Alors, je ne vois pas trop qui on peut interroger.

— Lies gens qui ont poursuivi l'homme, après le coup... et qui ne l'ont pas rattrapé... puis quelques bourgeois qui prétendent être au courant des habitudes du sieur Basfroi.-. et qui se vantent, j'en ai bien peur, car cet usurier naenait une existence assez mystérieuse. Ainsi , à Fontainebleau, il ne voyait absolument personne.

Cette affirmation du commissaire fit plaisir à Paul de Lizy. Elle prouvait que les bavardages du père Pilois n'avaient pas le sens-commun et que M. Basfroi ne fréquentât point le pavillon des Sorbiers. Il n'en résultait pas <jne les visites de Berthe à ce même pavillon fussent innocentes, mais du moins il paraissait certain qu'elle

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n'avait pas pris pour confident Tancien ami de son père.

— Toules ses relations étaient à Paris, reprit le commissaire. Il y avait passé plus de soixante ans de sa vie, puisque c'est seulement il y a quelques années qa*il est venu s'établir ici... On n*a jamais bien su pourquoi... à moins que ce ne fût pour faire plus tranquillement son petit commerce d'escompteur.

— GoDuatt-on ses antécédents ? demanda avec embarras le baron Paul de Lizy.

— Oui. 11 paraît qu'il a été longtemps marchand de draps rue des Bourdonnais. 11 figurait môme, à cette époque, sur la liste des notables commerçants, et peu s'en est fallu qu'il n'ait été nommé juge à leur tribunal. C'est son associé qui l'a été à sa place.

Paul n'alla pas plus loin sur ce terrain brûlant. Il se disait :

— Ils connaissent déjà l'associé de Basfroi ; ils connaîtront bientôt la fille de son associé.

Du reste, il était arrivé à la maison du crime : une petite maison basse, comme on en voit tant dans les villes de province. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée surélevé, un premier étage et des combles. Badigeonnée de blanc, avec des volets peints au vert, elle avait l'air assez riant, quoiqu'elle n'eût pas même un jardinet.

L'usurier sans doute n'aimait pas les fleurs.

Les volets étaient ouverts et un gendarme gardait la porte. Des curieux stationnaient dans la rue pour le plaisir de regarder un mur derrière lequel la justice instrumentait.

— Voici, dit le commissaire, la fenôtre par laquelle l'assassin s'est sauvé.

Le commissaire de police désignait du doigt une fenêtre du rez-de-chaussée qui s'ouvrait à une dizaine de pieds tout au plus du pavé de la rue.

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— C'est là, reprit-il, que se trouve le cabinet de Bas* froi, la pièce où il recevait ses clients, et où le meurtre a été commis. Au-dessous, il y a la cuisine et l'office qui ne servaient pas à grand'chose, car le vieux se faisait apporter sa pitance d'une auberge voisine... une auberge à rouliers. Il était d'une avarice sordide.

— Je comprends que l'assassin soit sorti par là, dit Paul de Lizy. Le saut n'était pas fait pour effrayer un homme ayant quelque habitude de la gymnastique. Mais par où est-il entré?

— Tout simplement par la porte. Vous voyez qu'elle est munie d'un judas et vous verrez qu'en dedans elle est garnie de barres et de verrous solides. L'homme a sonné, fiasfroi, qui ne dormait jamais, est descendu et a examiné le visiteur à travers le grillage du judas. Évidemment, il le connaissait, puisqu'il lui a ouvert. On n'a constaté aucune trace d'effraction et il est tout à fait improbable que l'homme possédât une fausse clef, car l'usurier était fort défiant et il faisait souvent changer sa serrure. D'ailleurs, il se barricadait tous les soirs et la fausse clef n'aurait servi à rien.

— - C'est juste... je me demande seulement pourquoi le scélérat qui l'a tué, a sauté par la fenêtre, au lieu de s'en aller par la porte?

— Probablement, parce que Basfroi, après l'avoir refermée sur l'individu qu'il venait d'introduire, avait caché la clef dans une de ses poches, ou ailleurs. L'assassin n'avait pas le temps de chercher. 11 a pris le chemin le plus court. Peut-être aussi a-t-il voulu donner le change à la justice en essayant de lui faire accroire qu'il était entré par la fenêtre, ce qui prouverait qu'il n'était pas connu du sieur Basfroi. 11 n'a pas réfléchi que si un saut de neuf à dix pieds est facile, l'escalade, à cette hauteur, n'est possible qu'avec une échelle... ou à deux...

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310 LE SEGRST DE BERTHS

Ton grimpant sur les épanles de Tautre, Or, il était seul. Trois témoins qui l'ont poursuivi l'afOrment...» et on n*a trouvé ni échelle, ni marchepied .

Mais^je m'amuse à vous expliquer l'affaire et M« le juge d'instruction m'attend. Passez, monsieur, conclut le commissaire, en s'effaçanl.

Le baron de Lizy franchit avec une certaine émotion le seuil de la maison du crime. Assurément, il ne craignait plus qu'on l'accusât, mais il se demandait devant quelle espèce de magistrat il allait comparaître. Il y a des juges éclairés et impartiaux. Il y en a même beaucoup. Mais il y en a aussi qui voient partout des coupables et qui manquent d'aménité. Ceux-là interrogent d'un ton rogue et se croient obligés de tendre des pièges, môme aux témoins.

Paul vit bientôt qu'il était tombé sur un homme tel qu'il le souhaitait.

Le commissaire entra d'abord seul pour l'annoncer et, cinq minutes après, revint le chercher sur le palier où il l'avait laissé.

Le juge était jeune encore; il avait une physionomie intelligente, et pour comble de chance, l'air bienveillant.

Il siégeait dans le fauteuilusé de Basfroi, devant le bureau où Tusurier réglait ses comptes avec ses emprunteurs. Derrière lui, un coffre-fort monumental, un de ces coffres-forts à secret qu'on ne peut pas ouvrir sans connaître le mot sur lequel on les a fermés. Dans un coin, des registres entassés pêle-mêle avec des papiers à demi sortis d'une corbeille renversée, un chandelier de cuivre encore garni de sa bougie qui avait dû s'éteindre en tombant sur le plancher, et une chaise de paille brisée.

Du premier coup d'œil, Lizy comprit qu'on avait, avec intention, laissé le cabinet dan» l'état où on l'avait trouvé après le meurtre.

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Près de la fenMre, nu homme qui devait être le greffier écriYait sur une table de bois blanc.

Une femme très âgée etyôtue comme une servante de campagne se tenait debout devant le juge qui avait fini de l'interroger.

— Yeuillez vous asseoir, monsieur, diUii en indiquant d*un geste poli la chaise qu'elle venait de quitter.

Puis, d'adressant à la vieille :

— Eh bien? demanda-t-iU

— Je n'ai jamais vu ce monsieur-là, j'en jure et j'en lèverai la main, quand on voudra, reprit le témoin femelle.

— Vous n'avez rien à ajouter à votre déposition?

— Rien, mon bon juge.

— Vous pouvez vous retirer.

La femme s'empressa de sortir. Paul de Lizy était déjà assis. Le commissaire s'assit à son tour, non loin du greffier qui était en train d'inscrire, à la suite du procèsverbal de l'iDterrogatoire de la servante, la mention : a . déclaré ne savoir signer.

— Monsieur, reprît le magistrat, M. le commissaire vient de m'apprendre que vous avez devancé l'appel que je vous ai adressé par le télégraphe. Je vous en remercie, et je m'empresse d'ajouter que je vais vous entendre seulement à titre de renseignements. Les informations prises par la préfecture de police ont établi d'one façon certaine que vous avez été, hier, victime d'une méprise qui fort heureusement, ne s'est pas prolongée. Je sais que vous êtes un galant homme et c'est une simple conversation que nous allons avoir ensemble.

Ce début acheva de rassurer Paul de Lizy qui s'in* clina en cBsant :

— Je vous mis très reconnaissant, monsieur, de votre

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courtoisie et je me mets à votre entière disposition ; mais j'avoue que je n'aperçois pas encore comment je puis vous servir.

— Je vous prierai d*abord de vouloir bien me répéter le signalement de Tassassin qui a voyagé avec vous et les propos qu'il vous a tenus.

— Très volontiers; monsieur. Il est plus grand que moi et il m'a paru un peu plus âgé. Il a le teint mat des gens du Midi et la barbe très noire... mais je crois que c'était une fausse barbe. Je n'ai pas pu voir ses yeux, parce qu'il portait un lorgnon à verres bleus. Il a la main blanche et soignée, les façons et le langage d'un homme du monde.

— N'avait-il pas un accent particulier?

— Je n'ai pas remarqué, répondit Paul, après avoir hésité une seconde.

— Je vous demande cela, parce que la femme que vous venez de voir et qui était au service du sieur Basiroi, déclare avoir vu chez son maître un monsieur assez semblable à celui que vous me décrivez, et elle ajoute que ce monsieur gasconnait en parlant; c'est l'expression qu'elle emploie.

Lizy pensait :

— Décidément, ce La Gadière est coupable.

Mais il répondit, — et il ne mentait pas, puisque le Provençal savait déguiser son accent quand il le voulait :

— L'homme qui est monté dans le coupé où j'étais parlait comme tout le monde.

— Du reste, reprit le juge, la femme de ménage a vu beaucoup d'autres visiteurs, et j'attache peu d'importance à ce détail de l'accent.

Mais ce voyageur, pour vous décider & lui céder votre billet, vous a raconté qu'il venait d'ôtre surpris par un

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mari dans un château des environs de Melun. Qu'avez- TOUS pensé de cette histoire?

— Si je n'avais pas cru qu'elle fût vraie, je ne me serais pas prêté à Tarrangement qu'il me proposait.

— J'en sais convaincu. Mais, maintenant que vous êtes mieux informé, qu'en pensez-vous?

— Je ne sais trop que vous répondre. Il me semble que cet homme m'a fait un conte. Il est difficile d'admettre que ce mari eût, comme il feignait de le craindre, assez d'influence pour faire jouer le télégraphe à quatre heures du matin et mettre sur pied tout le personnel de la gare de Lyon. Ce n'était pas le mari qu'il craignait, c'était la police.

— Gela ne fait pas de doute. 11 savait qu'on l'avait vu fuir, que le crime devait avoir été découvert immédiatement et toutes les mesures prises pour le faire arrêter à Paris, à Tarrivée du train.

— Je suis de votre avis, monsieur... et cependant, j'ai fait tout à l'heure une réflexion qui m'a été suggérée par un renseignement que m'a donné M. le commissaire en me montrant cette maison.

L'assassin, m'a-t-il dit, n'a eu qu'à ouvrir la fenêtre pour sauter dans la rue. 11 n'a pas brisé de carreau.

— Non. C'était inutile, puisqu'il est entré par la porte.

— Et, si j'en crois les journaux que j'ai lus, il n'a pas poignardé ni égorgé Basfroi... il l'a étranglé.

*- Avec ses mains. L'empreinte de ses doigts est marquée sur le cou du cadavre. Basfroi avait soixantesept ans, et il est prouvé que pour étrangler un vieillard, il suffit d'une étreinte vigoureuse.

Paul pensait aux doigts effilés du vicomte de La Gadière, à sa main fine comme une main de femme, et il lui revenait des doutes.

—1 Voudriez-vous me dire, monsieur, continua le ma-

gistrat, ce que vous concluez des deux faits que vous me citez ?

— Je n*en tire pas de conclusion absolue. Seulement, je me demande où et comment l'homme que j*ai vu avait pu se blesser. 11 tenait sa main droite entortillée dans un mouchoir, et elle saignait assez abondamment, puisque le billet de cinquante francs qu'il m'a remis en échange de mon ticket était taché de sang... à telles enseignes que c'est ce qui a déterminé M. le commissaire à en oser avec moi comme si j'avais été l'assassin.

— C'est parfaitement exact, dit le commissaire.

— L'homme, reprit Lizy,a prétendu, pour m' expliquer sa blessure, qu'il était tombé sur une haie d'épines, en s'échappant du château.

Un château en Espagne, c'est-à-dire un château

qui n'existe pas, interrompit le juge en souriant. J'ai fait prendre des informations à Melan, et jusqu'à présent on n'a rien découvert qui puisse rendre vraisemblable l'histoire inventée par l'assassin. Une femme seule dans une maison de campagne, un mari revenu àl'improviste... on n'a entendu parler de rien de pareil.

Et il me paraît beaucoup plus simple de croire que ce misérable s'est écorché la main en tombant sur le pavé, après avoir sauté par la fenêtre de ce cabinet... ou bien que Basfroi, en se défendant, lui a arraché la peau avec ses ongles. La lutte a été courte, comme vous pouvez le voir. Ce bougeoir a été renversé... cette chaise a été brisée.

Paul se disait que des écorchures, si profondes qu'elles soient, ne saignent pas aussi longtemps qu'une coupure faite par une vitre brisée.

Et il venait de se rappeler tout à coup que les bourgeois de l'omnibus parlaient d'un château situé près de Bois-le-Roi et habité par un ingénieur marié qui s'absentait souvent.

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11 se rappelait aussi qu'an dire de ces gens-là, le même ingénieur était propriétaire de la maisonnette du chemin des Sorbiers.

Et il pensait :

— Quelle étrange coïncidence!... Si pourlant La Gadière n'avait pas menti?... Si vraiment il fuyait pour ne pas compromettre une femme?... Alors, qui donc aurait assassiné Basfroi ?

— Monsieur, reprit le juge qui observait à la dérobée Paul de Lizy, dans une affaire comme celle-ci, il ne faut pas se flatter de tout expliquer de prime abord. L'instmction n'est qu'à son début et elle peut être longue. J'ai i>onr principe de ne rien brusquer. En procédant avec méthode, de déduction en déduction, j'arriverai plus sûrement à découvrir la vérité tout entière.

Jusqu'à présent, je tiens pour certain que le crime a été commis par l'homme qui a envahi votre compartiment dans la gare de Melun. Il s'agit donc avant tout de retrouver cet homme, et, pour le retrouver, il faut chercher parmi les gens qui étaient en relations habituelles avec Basfroi, car il est établi que Basfroi le connaissait. Basfroi n'aurait pas à onze heures du soir, ouvert sa porte à quelqu'un qu'il n'avait jamais vu.

Et voici comment, après un minutieux examen des lieux^ je sais arrivé à reconstituer la scène du meurtre, telle qu'elle a dû se passer.

Basfroi, après avoir introduit le visiteur, l'a conduit dans le cabinet où nous sommes. Il l'a fait asseoir sur la chaise que vous occupez, et il s'est assis lui-même dans le fauteuil où je siège en ce moment. Ils ont eaofté d'affaires d'argent, et la conversation s'est terminée par un remboursement ou par un prêt. Basfroi, pour payer ou pour recevoir, a ouvert ce cofifre-fort que vous voyez derrière moi. Le visiteur profitant de Tinstant

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OÙ le vieillard tournait le dos, s'est rué sur lui et Ta pris à la gorge. Basfroi a essayé de se défendre, mais il n'était pas de force à lutter contre un homme jeune et vigoureux.

Il a laissé tomber le chandelier qu'il tenait à la main, et la lutte a continué dans l'obscurité, sans que Basfroi pût jeter un cri, car l'homme ne l'a pas lâché, et l'a acculé contre la boiserie, là-bas, dans ce coin. C'est là qu'on a trouvé le cadavre étendu sur cette chaise qui s'est brisée sous son poids, lorsque l'assassin, le jugeant asphyxié, a ouvert les doigts qui lui serraient le cou.

Tout cela s'est fait sans bruit et n'a pas duré cinq minutes. Les médecins chargés de l'autopsie déclarent que la suffocation a dû être immédiate et que la mort l'a suivie de très près. Us ont constaté aussi que la mort a eu lieu six heures après le dernier repas pris par Basfroi, qui dînait régulièrement à cinq heures et demie.

— D'où il résulte que le crime a été commis avant minuit, dit Paul de Lizy. L'assassin aurait donc employé plus do quatre heures pour franchir une distance de quinze kilomètres. 11 a eu le temps d'aller ailleurs qu'à la gare de Melun.

— N'oubliez pas, monsieur, que c'était la nuit et qu'il marchait peut-être à travers champs, faute de connattre bien le chemin, reprit le juge assez surpris de la persistance que Lizy mettait à présenter des objections et à émettre des doutes.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'est passé après le meurtre. L'homme avait sur lui des allumettes-bougies... On a trouvé à moitié vide une de ces boîtes enluminées qu'on vend dans les bureaux de tabac... Probablement, il avait aussi dans sa poche un rat de cave, car le chandelier est resté sous le corps de Basfroi... donc, il ne s'en est pas servi.

La caisse était à sa discrétion, puisqu'elle était restée

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oaverte. Il a fait main basse sur Tor et les billets de banque. Il n*a laissé que deux sacs d*écus de cinq francs qui étaient trop lourds pour quMl pût les emporter. Il a vidé aussi le portefeuille, c'est-à-dire un carton où Basfroi serrait les effets que lui souscrivaient ses emprunteurs. On n'en a pas retrouvé un seul, et il est évident qu'une fois qu'il a été en sûreté, il les a brûlés.

— En commençant par ceux qui portaient sa signature, murmura Paul.

— Vous pensez donc comme moi que le coupable était un des débiteurs de Basfroi? dit vivement le juge d'instructipn.

— C'est la première idée qui m'est venue. Et il ne sera pas difficile de les retrouver, ces débiteurs. Basfroi devait tenir des écritures»

— Malheureusement, non, ou, du moins, il ne tenait pas de comptabilité régulière. Nous n'avons trouvé ni journal ni grand-livre, et certes l'assassin n'a pas eu le temps de détruire sur place des registres volumineux... encore moins a-t-il pu les enlever. Donc, Basfroi n'en avait pas. C'était un être bizarre. 11 constatait ses opérar tiens par des notes prises sur des feuilles volantes., des notes incompréhensibles pour tout autre que pour lui. Ce sont des chiffres précédés d'une initiale ou môme, assez souvent, d'un signe hiéroglyphique. J'ai cru reconnaître, par exemple, qu'une barre transversale tracée par lui au bout d'une somme signifie : payé»

— Le misérable qui Ta tué devait connaître cette singulière habitude... il aura compté là-dessus pour s'assurer l'impunité.

— Je n'en doute pas. Et c'est ce qui fait que nous en sommes réduits à chercher quels étaient ses clients ordinaires. C'est une enquête à ouvrir à Paris dans le

monde des viveurs et particulièrement des joueurs... enquête longue et incertaine, car ceax qui ont eu affaire à lui ne s'en vanteront pas et on ne saurait compter sur des témoignages spontanés.

A ce propos, je dois vous dire, monsieur, qu'eu tous • envoyant une citation, j'espérais un peu que vous pourriez me fournir des renseignements utiles. Vous êtes membre de plusieurs cercles...

— Et je joue beaucoup, c'est vrai ; mais je n'ai jamais emprunté un sou à personne pour payer mes dettes de

jeu.

— Je le sais. Vous possédez une fortune importante, dont vous pourriez peut-être faire un meilleur usage, permettez-moi de vous le dire ; mais votre vie a toujours été correcte, et vous n'avez que des relations parfaitement honorables. 11 n'en est pas moins vrai qu'étant très répanda dans les clubs où on joue cher, vous avez pu entendre parler d'un usurier de Fontainebleau qui était la ressource des décavés... et vous avez pu aussi entendre nommer quelques-unes des personnes qui s'adressaient à lui.

— Hier matin, j'ai entendu pour la première fois prononcer le nom de Basfroi, par monsieur que voici, dit Paul en désignant le commissaire qui, depuis le commencement de cet interrogatoire déguisé, jouait le rôle de personnage muet.

La réponse était évasive, mais Lizy qui ne voulait ni mentir, ni dire la vérité, n'en pouvait pas faire d'antres.

— Je vous crois, monsieur, et je ne renonce pas à me procurer des renseignements ailleurs. Mais il y a dans cette obscure afiTaire an côté que vous ne pouvez pas m'aider à éclaircir, puisque vous ne connaissiez pas même de nom ce Basfroi, et qui a presque autant d'importance que les rapports qu'il entretenait avec des prodigoes gênés. C'est de ce c6lé4à que levais diriger met

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recherches^ tout en persistant à croire qae le coupable devait de l'argent à Basfroi.

Paul de Lizy s'inclina en faisant on geste qui voulait dire : je ne devine pas où vous voulez en venir. Et cepen* dant il avait déjà le pressentiment qu*il allait être question de madame de Marcenac.

— Avant d'ôtre usurier, reprit le juge d'instruction, Basfroi avait élé négociant à Paris et associé d*un IL Plantier qui a siégé autrefois au tribunal de commercé et qui est mort, il y a quelques années, laissant une trôs belle fortune. Ce Plantier avait ane fille.

— Nous y voilà, pensa Paul de Uzy qui s'efforçait de cacher son émotion et qui n'y réussissait qu'imparfaitement.

— Cette fille, continua le magistrat^ a épousé, avant la mort de son père, un comte de Marcenac, et aujourd'hui elle est veuve.

C'est ce qui ressort d'informations que j'ai fait prendre à Paris et que j'ai reçues ce matin.

— J'ai l'honneur de connaître oudame de Marcenac, dit Paul, convaincu qu'il faudrait toujours en arriver à cet aveu ei que mieux valait aller aiu^devant du danger.

— Oh I alors, vous pouvez me renseigner sur cette personne... et vos appréciations auront à mes yeux une grande valeur.

Qoe pensez-vous de la comtesse de Marcenac?

< — Je n'en pense que du bien... et, en cela» je pense <^omme tout le monde.

— - Oui, je sais que la réputation de madame de Marcenac est etcellente. Elle eat fort riche et elle reçoit beaneoup. Comment se fait-il qu'elle reste veuve? Elle est jeune et jolie» dit le rapport que j'ai sous les yeux, et arec sa fortune, elle ne doit pus 6tre en peine de se remarier.

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-* Vous m'adressez là, monsieur, une question délicate... à laquelle je ne suis pas en mesure de répondre.

— Ne serait-ce pas qu'elle a continué à voir l'ancien associé de son père, malgré le vilain métier qu'il faisait? Un homme honorable y regarderait à deux fois avant d'épouser l'amie d'un usurier.

Le coup était direct et Paul ne le reçut pas sans pâlir.

— Tout ce que je puis vous dire, répliqua-t-il assez sèchement, c'est que madame de Marcenac ne m'a jamais parlé du sieur Basfroi.

— Vous la voyez souvent?

— Oui, monsieur. Je l'ai même vue hier et je puis vous affirmer que, hier, elle ignorait encore que ce Basfroi eût été assassiné.

— Vous auriez pu le lui apprendre en lui racontant la fâcheuse méprise dont vous aviez eu à vous plaindre.

^- Je n'y ai pas songé. Je ne me doutais pas qu'elle connût cet homme.

— Alors, vous ne saviez pas qu'elle venait chez lui... à Fontainebleau... presque toutes les semaines?

— Pas du tout.

— La vieille servante que je viens d'interroger atteste qu'elle arrivait ici vers quatre heures^ et qu'elle passait une heure ou deux dans ce cabinet avant de retourner à Paris. Basfroi, qui tutoyait cette dame, a dit à sa femme de ménage que la visiteuse était la fille de son ancien associé. Donc, il n'y a pas de doute. C'est bien madame de Marcenac qu'il recevait.

— Il devait l'avoir connue lorsqu'elle était tout enfant. Il est assez naturel qu'elle entretînt des i^lations avec lui. Je sais, du reste, qu'elle n'a renié aucun des amis de «on père, et il me semble que cette conduite l'honore.

— Assurément, si elle lui a été dictée par la piété filiale. C'est un sentiment des plus respectables, mais elle

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Ta poussé bien loin. Ce Basfroi était un homme taré et elle aurait pu se contenter de ne pas rompre avec lui sans aller jusqu'à se déplacer pour le voir. Aussi est-il permis de supposer qu'elle avait intérêt à le fréquenter.

— Pardon, monsieur, interrompit Paul, à bout de patience, je D'aipasà vous donner mon opinion sur les actes d© madame de Marcenac, et je n'aperçois pas oîi tendent vos remarques, car enfin je ne suppose pas que vous l'accusiez d'avoir fait assassiner cet usurier.

— Mon devoir est dem'éclairer et de ne négliger aucun indice, répondit gravement le juge d'instruction.

— Et dans les visites de madame de Marcenac, vous voyez un indice?

— S'il n'y avait que les visites, je n'y attacherais pas une importance exagérée. Mais vous ignorez, monsieur, que dans ce coffre-fort pillé par l'assassin, on n'a trouvé qu'un seul papier... et que ce papier est un testament par lequel le sieur Basfroi institue légataire universelle mademoiselle Bertbe Plantier.

Paul comprenait enfin. Et il ne put que baisser la tète sous le coup qui l'accablait. Bertbe, béritière de M. Basfroi ! Bertbe, intéressée à la mort de cet usurier I De là à Taccuser du crime, il n'y avait qu'un pas. C'était donc sur ce fait que s'appuyaient les menaces de M. de La Cadière? Il avait donc eu connaissance de ce fatal testament, et il savait donc qu'on le trouverait dans la caisse?

Autant de questions que se posait Lizy et auxquelles aurait pu répondre son ami le colonel, qui avait reçu au bois de Boulogne les confidences perfides du vicomte provençal.

...-. Oui, monsieur, reprit le magistrat, Basfroi a légué tout ce qu'il possédait à la fille unique de son ancien associé. Le testament est parfaitement en règle, et ce axi^H y a de singulier c'est qu'on Ta trouvé dans le por-

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tefeuille où il serrait ses valeurs. On a ealevé ioas les effets à recouvrer et on a laissé le papier sur lequel il a consigné ses dispositions testamentaires.

Que pensez-vous que je doive conclure de cette étrange précaution qu'a prise l'assassin d'assurer rexécution des dernières volontés de l'homme qu'il venait d'étrangler ?

— Ce n'est pas une précaution, c'est un oubli.

— Un oubli très bizarre, convenez-en. Vous admettrez bien, comme moi, qu'après avoir tué Basfroi, le meurtrier devait être pressé de se sauver. Le cadavre gisait sur le plancher, et les criminels les plus endurcis n'aiment pas h rester près du corps de leur victime. Tout indique, d'ailleurs, que celui qui a fait le coup n'est pas un assassin de profession. Raison déplus pour se hâter de fuir un affreux spectacle. Sans compter qu'il craignait d'être surpris. Donc, il aurait dû ne prendre que le temps de vider précipitamment le coffre-fort. Mettre la main sur les billets de banque et sur les rouleaux d'or, en bourrer ses poches; ouvrir le portefeuille, prendre à poignée tous les papiers qu'il renfermait, les empocher pôle-môle et courir à la fenêtre pour sauter dans la rue.

Tout cela se comprendrait très bien. C'est la conduite que doit naturellement tenir un scélérat qui tue pour voler... et pour dégager sa signature. Mais l'homme n'a pas procédé ainsi. Il s'est donné la peine de trier le contenu du portefeuille, et, après s'être emparé des billets à ordre, il a eu soin d'y laisser un testament qu'il y avait trouvé.

— Et qui ne pouvait lui servir à rien, dit à demi-voix Paul de Lizy.

— Je pense môme qu'il l'y a cherché, reprit le juge sans relever cette observation. Ce testament était sous enveloppe et Tenveloppe a été décachetée. Donc, il savait

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qu'il y était et c'est après l'avoir examiné qu'il la remis en place*

Comment expliquez-vons qu'il ait pris les inlérôls de la légataire dontil connaissait au moins le nom, puisqu'il avait lu le testament? Dois-je supposer qu'il la connaissait personnellement et qu'il lui voulait du bien?

— Je n'explique rien. Je ne suis ni magistrat, ni commissaire de police, répondit Paul.

11 se doutait bien qu'il serait maladroit de discuter et que le meilleur office qu'il pût rendre à madame deMarcenac c'était de ne pas chercher à la défendre.

— Je vous répète, monsieur, reprit le juge, que vous n'êtes pas ici en qualité de témoin. Je ne vous interroge pas. Je litche de m'éclairer, voilà tout. Et je ne puis mieux m'adresser qu'à vous qui voyez souvent la comtesse de Marcenac. Je ne vais pas jusqu'à supposer qu'elle a fait assassiner Basfpoi pour hériter de lui plus vite. Mais...

— Elle a tout près de cent mille francs de rente. Personne ne croira qu'elle a commis un crime pour entrer en possession d'un capital qrfe le pillage de la caisse a dû réduire à fort peu de chose.

— En cela, vous vous trompez. Basfroi laisse plus de deux millions déposés en compte courant à la Banque de France. Madame de Marcenac est riche, je le sais, mais cela ne suffirait pas pour prouver qu'elle est innocente. Sa bonne réputation la protège mieux que sa fortune contre une accusation criminelle. Aussi, je ne l'accuse pas.

— Elle serait fort étonnée d'apprendre qu'on a pu songer à la mettre en cause, car, j'en suis convaincu, elle ne sait pas qu'elle hérite de cet homme.

— Ge n'est guère vraisemblable. Basfroi, qu'elle voyait très souvent, a dû lui parler de ses dispositions testaïoentaires. Mai§ pea importe. Je m'étonne cependant

qu'à la première nouvelle de la mort de Tancien associé de son père, elle ne soit pas accourue à Fontainebleau. Hier, m*avez-vous dit, elle ignorait qu'il eût été assassiné. A quelle heure l'avez- vous vue?

— Entre cinq et six heures du soir.

— Bien. A ce moment-là, les journaux ne parlaient pas encore du crime, mais ce matin, ils en parlent tous. Ils donnent même des détails assez inexacts. Madame de Marcenac a dû les lire.

— C'est problable. Mais je comprends qu'elle n'ait pas été tentée de faire le voyage de Fontainebleau. Pourquoi y seraitrclle venue?... Pour assister à l'autopsie? demanda ironiquement Paul de Lizy,

— Pour renseigner la justice, monsieur, répliqua le juge, choqué de cette plaisanterie assez intempestive. M. Basfroi l'avait vue naître. Il était resté son ami. Elle n'aurait fait que son devoir en prenant la peine de se déplacer pour nous aider à découvrir le misérable qui Ta tué.

— Je ne vois pas trop comment elle vous y aiderait.

— Du reste, elle sera entendue, croyez le bien. Je ne pourrais pas, alors môme que je le voudrais, lui épargner ce désagrément. La légataire universelle de Basfroi doit être interrogée, et ce serait déjà fait, si tout mon temps n'avait pas été absorbé par les premières constatations. J'y mettrai tous les égards auxquels lui donnent droit sa situation sociale et ses antécédents, mais il est indispensable que je la voie. J'ai beaucoup de questions à lui poser.

Si j'ai commencé par vous, monsieur, c'est que vous êtes le seul qui ayez vu l'assassin. J'espérais, sans trop y compter, que depuis votre voyage avec lui, le hasard aurait pu vous remettre sur ses traces.

— C'eût été, convenez-en, un hasard bien extraordi-

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naire. Paris est immense, et cet homme assurément aura pris ses précautions pour éviter de m'y rencontrer. Il sait mon nom, mon adresse, et rien ne l'a empêché de se renseigner sur mes habitudes...

— Il les connaît, je n'en veux pour preuve que la carte qu'il a eu l'audace de remettre à votre concierge pendant que vous étiez retenu à la gare de Lyon. Je l'ai cette carte... M. le commissaire me l'a envoyée immédiatement. Elle porte ces mots, écrits au crayon de la main de l'assassin : « Si jamais vous avez besoin de moi, je- le saurai, et vous me trouverez. » Ce : je le saurai est cMr. Cela signifie qu'il vit dans le môme monde que vous, ou du moins, que vous avez des relations communes... c'est-à-dire que vous voyez fréquemment des gens qui le voient.

— C'est possible ; et j'avoue que l'avis laissé chez moi par cet homme m'avait fait douter qu'il fût coupable. S'il Test, s'il a vraiment assassiné Basfroi, cette offre écrite de ses services futurs est le comble de l'impudence.

— Et de l'habileté, puisqu'il a réussi à vous faire prendre le change... à ce point que, tout à l'heure encore, vous sembliez ajouter foi à la ridicule histoire qu'il vous a racontée en chemin de fer. Vous n'espérez pas qu'il tiendra sa promesse de se présenter si vous aviez besoin de lui, et je ne l'espère pas non plus. Mais je tiens compte de cette démarche étrange, et il me semble qu'elle pourrait vous mettre sur la voie pour retrouver votre compagnon de voyage.

— Comment? je ne suis môme pas sûr que je le reconnaîtrais, si je le rencontrais. Il portait, quand je l'ai vu, une fausse barbe et des lunettes bleuçs... c'est assez p#ur déguiser un homme.

— Oui, mais si vous vous trouviez dans le môme endroit que li^î... par exemple, dans un cercle... il pourrait

se trahir en tenant un propos imprudent. D'autres personnes pourraient lui parler devant vous de ses rapports avec l'usurier de Fontainebleau.

C'est pour cela qu'au début de notre entretien, je vous ai demandé si, dans les clubs que vous fréquentez, vous n'avez recueilli aucun indice. Je sais bien que le crime a été commis avant-hier et qu'après votre mésaventure à l'arrivée du train, vous n'étiez sans doute pas disposé à courir les lieux de réunion. Je me figure aussi que Tassas'sin ne s'est pas empressé de s'y montrer.

Mais je parle pour l'avenir. Si jamais vous vous trouviez en présence d'un débiteur avéré de Basfroi, et surtout si ce débiteur connaissait, si peu que ce fût, madame de Marcenac, n'étes-vous pas d'avis qu'il serait utile de vous informer à fond ? Il y a la grande question du testament. Si vous veniez à découvrir que cet homme avait un intérêt quelconque à ne pas le détruire, c'est-à-dire à ne pas empêcher la comtesse de bénéficier du legs universel...

— Ou à faire en sorte que les soupçons se portent sur elle, dit un peu à l'étourdie Paul de Lizy.

— C'est là un nouveau point de vue, reprit le juge avec empressement. Je ne l'avais pas encore envisagé, mais je l'admets. Il se peut, en efTet, que l'assassin ait laissé le testament pour dérouter la justice.

Quoi qu'il en soit, c'est parmi les amis de madame de Marcenac qu'il faut chercher le coupable.,, ou panni ses ennemis.

Paul ne sentait que trop la force de ce dilemme et il n'essaya point de le réfuter.

Il était partagé entre le désir de dire enfin la vérité et la crainte d'avoir à regretter plus tard de l'avoir dite.Les paroles de M. de La Cadière vibraient encore à ses oreilles

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et il croyait ce personnage très capable, s'il le dénonçait, de se venger en calomniant Bertbe.

— Jl ne parviendra pas à persuader au juge qu'elle a trempé dans Tassassinat, se disait-il, mais il la déshonorera en signalant ses rendez-vous avec un amant dans la maison da chemin des Sorbiers. Non, non, je ne veux pas qu'il parle. Que les magistrats s'arrangent comme ils pourront. Je ne suis pas tenu de les renseigner. Je ferai mon enquôte tout seul, et après... nous verrons.

— Monsieur, reprit le juge d'instruction, je suis certain que vous m'avez compris, et que vous vous ferez un devoir de me seconder. Je ne vous retiendrai donc pas davantage.

II me reste cependant à vous montrer le testament de Basfroi. Il y a dans ce testament des passages dont je ne saisis pas le sens et que je tiens à vous soumettre. Vous qui connaissez madame de Marcenac, vous les entendrez peut-être mieux que moi.

Le magistrat se leva et prit sur une des tablettes du co£fre-fort ouvert un vaste portefeuille en cuir noir qui ressemblait à une serviette d'avocat.

— Basfroi, dit-il, avait pour la fille de son associé une très vive affection, et il pensait souvent à elle, car le mot qui ouvrait sa caisse est : Berthe... le prénom de Mademoiselle Plantier.

C'était vrai. Les six lettres qui équivalaient au : Sesame, ouvre-toi/ du conte des Milk et une nuits, ces six lettres gravées sur six boutons de cuivre placés à l'extérieur de la caisse, formaient le nom de Berthe que Paul murmurait souvent depuis qu'il s'était brouillé avec la charmante femme qui le portait.

Le choix de ce nom n'avait rien d'extraordinaire, puisque Basfjroi affectionnait madame de Marcenac au point de lui léguer toute sa fortune. Et cependant, il

semblait à Paul de lizy que Tusurier Tavait profané en l'employant à garder son coffre-fort tout plein d'or mal

acquis.

— Si j'avais su que cet homme lui voulait tant de bien, pensait-il, je crois que je ne l'aurais jamais aimée.

— Voici ce testament, dit le juge en tirant du portefeuille une enveloppe de moyenne dimension. Vous voyez que l'assassin a dû prendre la peine de le chercher, car il tenait peu de place au milieu des papiers qu'il a enlevés.

Je vais,monsieur, vous en donner lecture :

« Moi, Jérôme Basfroi, étant sain de corps et d'esprit, et voulant pourvoir aux suites que je prévois d'un mariage auquel j'ai contribué à mon plus grand regret, j'institue pour ma légataire universelle Berthe Plantier, épouse séparée de biens du comte Adhémar de Marcenac, et fille de mon associé Joseph Plantier, marchand de draps, rue des Bourdonnais, à Paris.

» Ce legs est fait par moi à charge pour la légataire de servir à M. Jules Chardin, ancien négociant, demeurant rue des Lions-Saint-Paul, au Marais, une rente viagère de douze mille francs par an.

» Si, contre mes tristes prévisions, Berthe Plantier, comtesse de Marcenac, se trouvait encore riche à l'époque où je décéderai, je compte qu'elle ne répudierait pas ma succession, quoiqu'elle n'en eût pas besoin pour vivre, et qu'elle en userait comme il a été convenu entre nous, m'en rapportant d'ailleurs à son jugement et déclarant par ce présent approuver d'avance tout ce qu'elle fera. •

» Je n'ai que des parents très éloignés qui se sont toujours mal conduits avec moi. Berthe peut donc, sans aucun scrupule, accepter ma fortune que son père a beaucoup contribué à me faire gagner et qui se compose des

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sommes que j'ai déposées en compte courant à la Banque et des valeurs qu'on trouvera dans ma caisse après ma mort.

» Fait à Paris, le quatorze juillet mil huit cent soixante-seize, »

Lia signature est au-dessous de la date, reprit le magistrat. Rien n'y manque donc, et ce testament est inattaquable, car le vœu exprimé au troisième paragraphe ne peut pas être considéré comme une substitution déguisée, puisque la légataire reste libre d'agir comme bon lui semblera.

Mais, après l'assassinat du testateur, cette recommandation mérite qu'on s'y arrête, et je me demande à qui elle s'applique.

Evidemment, à une personne à laquelle madame de Marcenac et Basfroi s'intéressaient, tous les deux.

Pourriez-vous éclaircir ce point obscur?

— Pas du tout, monsieur, répondit Paul. Je ne connais pas de parents proches à madame de Marcenac et je ne devine pas à qui cet usurier voulait du bien... à moins que ce ne fût à un de ses clients qu'il aurait ruiné... mais la supposition est invraisemblable.

— Il s'est préoccupé cependant de réparer le tort qu'il avait fait à mademoiselle Plantier en aidant à son mariage. Le comte de Marcenac a, paraît-il, rendu sa femme très noalheureuse, et il l'aurait très probablement ruinée, s'il avait vécu.

. — C'est vrai. 11 n'a pas eu le temps. Il a été tué en dael, quelques mois après la mort de son beau- père...

— • Je le sais et je sais aussi qu'il était complètement brouillé avec Basfroi. 11 refusait de le voir, quoiqu'il lui dû.t de la reconnaissance. Mais je ne sais pas ce qui a pu dire convenu entre Basfroi et madame de Marcenac, en

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prévision du cas où elle refuserait de garder la succession pour elle.

Je remarque, en passant, que les termes dont s'est servi le testateur indiquent nettement que madame de Marcenac avait connaissance des dispositions qu'il avait prises.

Mais cela ne m'éclaire pas sur le choix fait par eux d'un héritier éventuel.

— Ni moi non plus, dit Paul avec impatience. J'ai eu l'honneur de vous déclarer que madame de Marcenac ne m'a jamais parlé de Basfroi. Elle n'a donc pas pu me parler des affaires qu'elle avait avec lui.

— Alors, il ne me reste qu'à l'interroger elle-même sur ce point... et sur beaucoup d'autres, répliqua froidement le juge.

Maintenant, pourriez -vous me renseigner sur ce M. Chardin qui va bénéficier de douze mille francs de rente viagère?

— Ohl celui-là, je le connais. C'est un vieillard qui m'a toujours paru très respectable... un commerçant retiré des affaires, après fortune faite... et je sais que madame de Marcenac n'a jamais cessé de le voir.

— Ne serait-ce pas à lui qu'elle devait remettre la fortune de Basfroi, au cas où elle ne voudrait pas Taccepter ?

— Je ne crois pas. Cet homme vit très modestement, mais il est dans l'aisance, et il n'a pas besoin de la rente que lui lègue Basfroi.

J'ajoute que je l'ai précisément rencontré hier, et que je lui ai appris la mort tragique de l'usurier. J'ignorais qu'il s'agissait d'un de ses amis, et je lui ai annoncé l'événement comme je lui aurais parlé d'une nouvelle courante.

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— Ah!.., et comment Fa-l-il prise cette nouvelle qui le touchait de près?

— Avec stupeur, d'abord... et ensuite avec une très vive émotion. Il m'a demandé des détails et je n'ai pu lui en donner aucun. Je lui ai conseillé de se transporter h Fontainebleau.

— Et il s'est bien gardé de suivre voire conseil?

— Il m'a répondu qu'à son âge, les voyages le fatiguaient et qu'il attendrait d'avoir lu les récits que publieraient les journaux. C'est lui qui m'a dit que madame de Marcenac connaissait Basfroi et qui m'a empoché de la mettre au courant. Je voulais qu'il s'en chargeât, mais il a refusé, sous prétexte qu'il craignait do l'affliger.

— Je prends note de ce que vous me dites là... et je dois vous faire observer que vous vous mettez un peu en contradiction avec vous-même. Vous prétendiez tout à l'heure ignorer les relations que madame de Marcenac entretenait avec Basfroi.

— M. Chardin venait seulement de m'en dire un mot lorsque je l'ai vue. Et la vérité est que, lorsque je l'ai quittée, eJJo ne savait rien de l'assassinat. En sait-elie davantagemaintenant?... c'est possible.

— C*est môme infiniment probable et c*est à moi de m'en assurer. Aujourd'hui, monsieur, je n'ai rien de plus à vous demander, mais... je vous reverrai.

— Je me tiendrai à votre disposition, monsieur. Puisje retourner à Paris, dès à présent?

— Parfaitement. Je vous engage môme à ne pas prolonger votre séjour à Fontainebleau. On s'occupe ici beaucoup trop de cette affaire et vous pourriez rencontrer des gens qui vous questionneraient.

7- D'autant, dit le commissaire, que cinquante personnes m'ont vu accoster monsieur sur la place du Château.

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— C'est vrai, et Dieu sait ce qu'on aura pensé de moi, reprit Paul de Lizy. Mais je n'ai pas coutume de causer dans la rue avec le premier venu et je me charge d'é* carter les indiscrets qui se permettraient de m'abbrder.

— Je puis d'ailleurs vous faire accompagner...

— Par un de vos agents I... Je vous rends grâce, mais je préfère m'en aller tout seul. Le remède serait pire que le mal.

— Monsieur a raison, appuya le juge. On le prendrait pour un inculpé.

Puis, s'adressant à Paul de Lizy :

— Un dernier mot, monsieur. Je compte que vous voudrez bien garder un silence absolu sur ce qui s'esi dit dans ce cabinet.

— Je n'ai pas la moindre envie de me vanter d'y être entré.

— Je le crois. Mais vous pourriez être tenté d'apprendre à madame de Marcenac qu'elle hérite et...

— Et que les soupçons se sont portés sur elle. Ne craignez pas que je m'acquitte de cette mission désagréable. Je ne verrai plus jamais madame de Marcenac

— Pourquoi? demanda vivement le juge d'instruction. Et comme Paul, qui regrettait d'avoir parlé trop vite,

ne se pressait pas de répondre, le magistrat reprit :

— Vous pensez donc qu'elle est coupable?

— Non, dit avec effort le baron de Lizy. Mais il suffit que son nom se trouve mêlé à cette affaire pour que je ne tienne pas à me présenter chez elle en ce moment.

— Vous venez de dire: jamais.

— Je me suis exprimé d'une façon trop absolue. Je n'ai pas de résolution arrêtée... et le parti définitif que je prendrai dépendra des événements. En attendant, je suis décidé à m'abstenir.

—En cela, monsieur, je ne puis que vous approuver.

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Et Je vois que je puis faire fond sur votre discrétion. Au revoir, monsieur.

Ce dernier mot était tout à la fois un congé et un avertissement de se tenir prêt à un prochain appel.

Paul de Lizy se leva, salua assez froidement et se retira. Sur le palier, il s*aperQut que le commissaire l'avait suivi et il s'arrêta, à seule fin de lui demander ce qu'il lui voulait.

— 11 faut que je descende avec vous, lui dit en souriant cet aimable auxiliaire de la justice. Mes hommes et les gendarmes ne savent pas qui vous êtes, et ils ne vous permettraient pas de sortir, si je ne leur donnais pas Vordre de vous ouvrir la porte.

Et, comme Paul laissait voir sur son visage que cette sollicitude lui était suspecte, le commissaire ajouta :

— Vous vous défiez de mes intentions et vous vous imaginez que je vais vous faire filer par un agent. Je n*y songe guère, je vous le jure. En matière de police, tout ce qui est inutile est mauvais, et nous n'avons aucun intérêt à vous suivre. Vous n'aurez qu'à regarder derrière vous pour vous assurer que je ne vous trompe pas.

Ce fut dit d'un ton qui rassura Paul de Lizy, et à la sortie, tout se passa régulièrement. La consigne de laisser passer et de ne pas s'éloigner de la maison fut donnée à haute voix et Paul se mit à remonter je faubourg, en se demandant s'il allait se faire conduire à la gare ou bien si, avant de prendre le train pour rentrer à Paris il irait inspecter la petite maison du chemin des Sorbiers.

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Ce ne fut pas sans se retourner plus d'une fois que Paul de Lizy parcourut la longue rue qu'il lui fallait suivre pour revenir à cette place du Château qui est le point central de la ville.

En dépit des assurances que venait de lui donner spontanément le commissaire de police, Paul craignait d'être filé de loin par un agent.

Et ses craintes avaient quelques raisons d'être :1e juge l'avait traité avec beaucoup d'égards et s'était montré de bonne composition en acceptant, sans trop les discuter, toutes les réponses qu'il avait plu à M. de Lizy de lui faire. Mais il se pouvait qu'il gardât un fond de défiance et qu'il se fût promis de faire surveiller les démarches du défenseur de madame de Marcenac; car Paul l'avait défendue, malgré les griefs qu'il croyait avoir contre elle.

Plus Tami du colonel Sigoulès réfléchissait à ce qui venait de se dire dans le cabinet de ce magistrat plein d'aménité, moins il s'expliquait le but de cette séance d'une heure où tout s'était passé en conversation. Il ne comprenait pas qu'on l'eût appelé, par dépêche télégraphique, uniquement pour le prier de répéter le signalement du voyageur auquel il avait cédé son billet. Et il

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s'étonnait surtout de la tournure que renlretien avait prise, aussitôt après un semblant d'interrogatoipe*

Il n'avait été question que de madame de Marcenac et il lui paraissait difficile d'admettre que le juge, au début de cette causerie, ignorât qu'il la connaissait. Il était revenu dix fois sur la comtesse, ce juge, et on eût dit qu'il prenait plaisir à faire ressortir Tintérôt qu'elle avait à la mort de l'usurier. Il s'attachait avec une persistance marquée à ce fatal testament et il laissait entrevoir qu'il en lirait des conclusions défavorables à la légataire de Basfroi.

Mais il ne se prononçait pas catégoriquement. Il n'annonçait pas qu'il eût pris la résolution de la mettre en cause. Il parlait sans cesse du désir qu'il avait de s'éclairer, comme si les paroles de M. do Lizy avaient pu lui fournir les éclaircissements qu'il cherchait.

— Si son intention eût été de me tendre des pièges, il n'aurait pas manœuvré autrement, se disait Paul, en cheminant sur le pavé du faubourg. Je n'y suis pas tombé, mais je n'en suis pas quitte. Il s'occupera de moi, et je n'ai qu'à, me bien tenir.

Une autre singularité da cette entrevue, c'est qu'il n'y avait pas été dit un seul mot des prétendues maîtresses de l'usurier et de ses fréquentes promenades du côté de la petite maison du chemin des Sorbiers.

Comment un bruit qui courait la ville, à entendre les deux causeurs de l'omnibus, comment ce bruit si répandu n'était-il pas arrivé aux oreilles du juge? Et s'il le connaissait, pourquoi n'en avait-il pas parlé à Paul de liizy? 11 aurait dû la visiter cette petite maison, et s'il avait découvert que la comtesse y allait souvent, rattacher cette découverte à l'affaire criminelle qu'il instruisait.

Son silence sur ce côté du procès cachait-il une ruse

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du magistrat? Ne se taisait-il que pour endormir la prudence du baron ? Et se proposait-il de le faire espionner à seule fin de le surprendre en flagrant délit d^inspection delaTilla suspecte?

Paul se demandait tout cela et penchait à prendre le parti de rentrer directement à Paris.

Et pourtant, il lui en coûtait de renoncer à son projet,^ car, au milieu de toutes les complications imprévues qui naissaient, pour ainsi dire, sous ses pas, la seule chose qui le touchât, c'était de savoir si ce misérable La Gadière avait calomnié Berthe.

Accuser madame de Marcenac de complicité dans Tas- ' sassinat de Basfroi lui semblait non seulement monstrueux, mais encore ridicule. Si on en venait là, elle en devait être quitte pour le désagrément de comparaître devant un juge bienveillant et impartial, qui reconnaîtrait bien vite Terreur où il était tombé.

Et, dans ce cas, le rôle de Paul était tout tracé. Paul ne pouvait que se tenir à l'écart et feindre à tout jamais d'ignorer qu'on l'avait soupçonnée.

Mais les visites clandestines à la petite maison, c'était son droit de s'enquérir de leur .cause, son droit d'amoureux, son droit de fiancé, — car ils avaient échangé une promesse de mariage, et il ne s'était pas dégagé, puisqu'il n'avait pas revu madame de Marcenac. «

11 voulait se mettre à môme de rompre en se fondant sur des faits précis; de pouvoir lui écrire : Tout est fini entre nous, parce que vous m'avez indignement trompé.

Ou bien, — mais il ne l'espérait guère, — de tomber à ses pieds, après avoir reconnu qu'elle n'avait rien à se reprocher, de confesser ses torts et de les racheter en se constituant son champion le plus dévoué, le plus intrépide et le mieux armé.

Ah! c'est alors qu'il n'aurait plus hésité à livrer M. de

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La Cadiôre à la justice I Fort de la certitude de Tinnocence de Berthe, de son innocence complète, il se serait inogué des menaces de cet odieux personnage, qui s'en prenait à Tlionneur d'une femme pour s'assurer l'impunité. Mais il fallait des preuves, il fallait être en mesure de répondre au calomniateur : Vous mentez I madame de Marcenac n'a jamais mis les pieds dans le chemin des Sorbiers ; ou bien encore lui jeter à la face cette réponse péremploiro : oui, elle y est allée, mais je sais pourquoi elle y venait et elle n'a pas à rougir d'y être venue.

Pour arriver à ce résultat ardemment souhaité, Paul n'avait qu'un moyen, et ce moyen c'était de profiter de sa présence à Fontainebleau pour visiter la petite maison.

Refaire le voyage un autre jour, c'eût été risquer davantage, car, d'un instant à l'autre, le juge pouvait avoir vent de ce qu'on disait dans le public et se transporter; avec tout l'appareil judiciaire, à la villa qui passait pour avoir été fréquentée par Basfroi.

Mieux valait le gagner de vitesse, en bravant le danger d'être vu accomplissant ce scabreux pèlerinage.

Paul, après dix minutes de marche, se croyait sûr de n'avoir pas été suivi. Les agents étaient restés à leur poste, et les passants qu'il rencontrait ne faisaient plus attention à lui.

C'était l'heure où, en province, les petits bourgeois dînent , et il y avait beaucoup moins de flâneurs dehors. Il évita cependant de traverser la place, qui est le quartier général des oisifs, et il gagna par des rues détournées la route qui conduit à la gare et qu'il avait déjàparcoa^ rue en omnibus.

Il la trouva déserte, et là, mieux encore que dans l'intérieur de la ville, il put se convaincre qu'aucun espion ne s'était mis à ses trousses^ car sur cette route droite, ou

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voyait venir de loin, et il n'aperçut ni un piéton, ni une voiture.

Il résolut de ne pas manquer roccasion, et dès qu'il fut arrivé à la hauteur de récriteau Indicateur, il se jeta brusquement dans le chemin des Sorbiers, après avoir donné un dernier coup d'œil du côté où les surveillants qu'il redoutait auraient pu se montrer.

Le sentier qu'il venait de prendre était bordé de haies vives, assez élevées pour le protéger contre les regards indiscrets. Pour voir ce qu'on y faisait, il fallait être placé dans l'axe du sentier, sur la grande route, où en ce moment il ne passait personne.

La maison était à droite, à cent pas de l'entrée. Les voyageurs de l'omnibus l'avaient montrée à Paul de Lizy, qui eut d'autant moins de peine à la retrouver qu'il n'y en avait pas d'autre à portée de sa vue.

Il hâta le pas et il y arriva très vite.

C'était une do ces villas comme on en voit tant dans la banlieue de Paris, une contrefaçon de castel, avec tourelles aux angles, toit pointu agrémenté de girouettes dentelées, goutières ouvragées et autres plomberies prétentieuses.

Elle avait doux étages surmontés de mansardes, une façade peinte en blanc, avec des entre-croisement3 en caîlloutis, et un perron de trois marches, prenant pied sur le sol macadamisé du chemin.

Le tout en parfait état de conservation, comme disent les affiches qui annoncent un immeuble à vendre.

La construction ne datait certainement pas de plus de quinze ans, et elle devait avoir toujours été habitée, car on Tavait entretenue avec tant de soin qu'elle semblait toute neuve.

Et cependant les persiennes hermétiquement closes indiquaient qu'elle n'était pas occupée.

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Les locataires devaient être absents et il ne paraissait pas qu'ils eussent laissé quelqu'un pour la garder.

Ce délaissement ne s'accordait que trop avec les suppositions qui troublaient la cervelle de l'amoureux Paul de Lizy.

Une maison qui ne sert qu'à des rendez-vous n'a pas besoin de gardien. Il suffit d'une servante ou d'un serviteur gagés pour venir de temps à autre remettre Tintérieur en état. Les amants recherchent la solitude, fuient les conQdents et s'inquiètent fort.peu des voleurs.

Cependant la maison était entourée d'un jardin assez grand où on pouvait entrer par une porte encastrée dans une haie d'épines et un jardin nécessite l'emploi d'un jardinier.

Celte porte, assez basse et fermée à clef, était à clairevoie et en regardant à travers les barreaux, Paul put s'assurer qu'il n'y avait personne dans ce clos plein de fleurs fraîchement arrosées et d'arbustes récemment taillés, sillonné d'allées où le sable était soigneusement ratissé.

Maîtres et domestiques, tout le monde avait déserté.

Grande déception pour Paul de Lizy qui, sans avoir de plan bien arrêté, comptait trouver à qui parler, car l'aspect extérieur de la villa ne pouvait rien lui apprendre. Il s'était flatté de tirer quelques renseignements de la personne qui viendrait lui ouvrir, car il se proposait de demander si la maison n'était pas à louer, et^d'engager sous ce prétexte une conversation instructive ; il espérait môme obtenir la permission de visiter Timmeuble.

A tout hasard, il sonna à la porte du perron, mais nul ne Tint à l'appel de la sonnette.

Il n'y avait plus à en ^douter. La villa était abandonnée.

C'est bien cela, murmarait-il ^tristement. Madame

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de Marcenac a une clef. L'homme qu'elle vient voir en a une autre. Et ils arrivent, chacun de son côté, au jour et à rheure convenus d'avance.

Il ne restait plus qu'à s'en aller comme il était venu, sans avoir pu en finir avec les poignantes incertitudes qai rafifolaient, et il aurait peut-être bien fait de s'y résigner.

Mais il fut pris d'une sorte de rage et il se dit :

— J'entrerai quand même.

Sur quoi, il se mit à se promener devant cette naiaison close, comme un loup qui rôde autour d'une bergerie.

Il ne pouvait pas songer à s'introduire parlafenôtre en brisant une persienne, mais il s'avisa qu'il ne lui serait pas très difficile dépasser par-dessus la porte du jardin.

Et au risque d'être pris pour un simple malfaiteur, il se mit en devoir de tenter l'escalade.

Paul était leste et adroit. Sa taille lui permettait d'at* teindre avec ses mains, en sautant, les piques de bois qui garnissaient le haut de la porte. Il s'y accrocha, s'enleva à la force du poignet, enjamba l'obstacle, non sans dé* chirer quelque peu son pantalon, et tomba sur ses pieds dans le jardin.

Le plus fort était fait. Pendant qu'il était à cheval sur le faite, il s'était assuré, en regardant à droite et à gauche, que personne ne l'avait vu, et il ne s'amusa pas à flâner derrière les barreaux.

Il prit une allée tournante qui le conduisit devant la seconde façade de la maison, celle que les passants du chemin ne pouvaient pas apercevoir, et qui était en tout pareille à l'autre.

De ce côté-là aussi, portes et fenêtres étaient closes et on n'entendait aucun bruit dans ce château de la Belle au bois dormant.

Mais les gens qui l'avaient habité avaient laissé des traces de leur séjour ou de leur passage.

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Robinson, lorsqu'il découTrit Tempreinte d*un pas d'homme sur le sable de son lie, ne fut pas plus surpris que Paul apercevant, au pied d'un banc à dossier renyersé, un tout petit arrosoir à moitié plein d'eau, et un râteau de dimension réduite qui n'avait certes pas été fait pour servir à un jardinier»

— Me serais-je trompé? murmura-t-ih Serais-je entré chez des bourgeois qui vivent ici en famille? Ces outils sont des joujoux, et voici des tas de sable qui ont été amassés par an enfant.

Alors, Berthe serait donc innocente, car ce n'est ni elle, ni l'homme qu'elle vient voir qui s'amusent à jardiner avec de pareils ustensiles. Elle connaît les locataires de cette bicoque... d'anciens amis de son père peut-ôtre... comme Chardin et comme Basfroi... et elle leur rend visite une fois par semaine. Tout s'expliquerait ainsi... môme les promenades de Basfroi qui devait les connaître aussi... oui, mais pourquoi se cache-t-elle quand elle vient?... Et pourquoi ces gens-là ont-ils disparu tout à coup ?

A ces questions qu'il se posait à lui-môme, Paul trouva promptement une réponse satisfaisante.

— kien ne prouve qu'elle se cache, se dit-il. C'est La Gadière qui a inventé qu'elle se cachait. Et les habitants de la villa ont bien le droit d'aller à Paris avec leurs enfants et leurs domestiques. S'ils étaient ici, en cinq minutes de conversation je saurais à quoi m'en tenir... mais ils n'y sont pas, et Dieu sait quand ils reviendront.

J'ai envie d'essayer encore de me faire ouvrir. Il n'est pas possible qu'ils aientlaissé leur domicile à l'abandon. •• Dans tous les cas, je ne risque rien de sonner de ce côté-ci.

Il alla droit à la porte, percée au milieu d'un mur cou-

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Tert de plantes grimpaates, et il n'y trouva ni cordon de sonnette, ni marteau.

C'était assez naturel, car les Tisiteurs habituels devaient se présenter par le chemin des Sorbiers.

Machinalement, Paul mit la main sur le bouton de cuivre poli, qui faisait saillie près de la serrure; le bouton tourna sous ses doigts et à son grand étonneinent la porte s'ouvrit.

— Au fait, pensa-t-il, ils ne craignent pas qu'on s'introduise chez eux par le jardin, qui est entouré de haies très épaisses. La nuit, ce ne serait pas difficile, mais ils rentreront probablement avant la nuit. J'ai presque envie de les attendre, mais... dois-je entrer?

Entrer, c'était hardi, mais c'était bien tentant. Paul délibéra un peu, et la curiosité finit par l'emporter.

Il franchit le seuil et il se trouva dans un corridor au bout duquel il aperçut un escalier.

Il n'avait pas refermé la porte, et il y voyait assez clair. Il avança de quelques pas, et il poussa délibérément un battant mobile qu'il rencontra à sa droite.

Il y avait là une buanderie meublée d'une vaste cuve oîi on avait fait la lessive depuis peu, car on y sentait une odeur de cendre humide. Du linge grossier séchait sur une corde tendue d'une muraille à l'autre.

C'est l'usage dans les fermes et dans les bonnes vieilles maisons bourgeoises de province, mais pas dans les nids d'amoureux.

Paul se rassurait de plus en plus.

En face de la buanderie, c'était la cuisine, une vraie cuisine de campagne, avec des chaudrons, une broche posée sur d'énormes chenets en fer, et des quartiers de lard pendus au plafond.

Paul aurait dû s'en tenir à cette inspection du rez^de-

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LE SECRBT DE BERTHÊ 343

chaussée. Il en avait assez vu, et Userait parti convaincu que cette habitation rustique n'avait jamais servi à des rendez-vous galants.

Mais il s'était mis en tête de tout visiter pendant qu'il y était.

II avisa, sur une table où on avait haché des herbes, un chandelier encore garni de sa bougie, et comme, en sa qualité de fumeur, il avait toujours des allumettes sur lui, il se procura facilement le luminaire dont il avait besoin pour visiter les étages supérieurs sans être obligé d'ouvrir les persiennes.

Gela fait, il alla refermer la porte du jardin et il y mit le verrou, afin de se donner le temps de se garer si les maîtres rentraient à Timproviste.

II avait déjà reconnu que la maison n'était pas double. Chaque pièce avait une fenêtre sur la route et une fenêtre sur le jardin.

Son chandelier à la main, il monta d'abord jusqu'au second étage et il y trouva deux chambres très sommairement meublées.

Dans l'une, il y avait un lit en noyer, sans rideaux, une commode et quelques chaises de paille. Dans l'autre, il n'y avait que d'énormes armoires en chêne dont on avait enlevé les clefs.

— Qui diable peut loger dans ce grenier? se demanda Paul deLizy. Certes, ce n'est pas le maître delà maison... encore moins la maîtresse... en fait d'objets de toilettCi je n'aperçois qu'un pot à eau ébréché posé dans une cuvette fêlée, sur la commode. Les enfants peut-être?.,. Non, il n'y a qu'un grabat où mon valet de chambre ne voudrait pas coucher. Voyons au premier.

Et il descendit vivement les dix marches qui séparaient les deux étages.

Le premier était la répétition du second : deux cham-

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bres qui communiquaient entre elles et qui avaient chacune une entrée séparée sur le palier, mais deux chambres plus coquettement arrangées que celles d'en haut.

La plus grande était tendue en toile grise et le parquet y était recouvert d'une natte très fine. Sur la cheminée en marbre blanc, il y avait, entre deux Tases du Japon, mie statuette en bronze, une reproduction du Chanteur florentin dont le modèle est si connu.

Dans un coin, un secrétaire en bois de rose faisant visà-vis à un chiffonnier en laque. Deux ou trois sièges bas, en tapisserie faite à la main. Une jardinière en bambou garnie de plantes vertes.

Une Parisienne élégante pouvait demeurer là et Paul serait revenu à ses premiers soupçons s'il n'eût pas jeté les yeux sur le lit qui était une véritable coachette de pensionnaire, avec des rideaux de mousseline blanche et un oreiller minuscule.

Au fond de ce lit, contre la tenture, un crucifix d'ivoire d'un travail très fin et un rameau de buis bénit; à la tête un portrait de femme — une femme jeune et jolie que Lizy ne connaissait pas, et qu'il ne s'arrêta point à examiner.

L'autre pièce était un cabinet de travail à l'usage d'une jeune demoiselle. Une grande table surchargée de livres d'études, de cahiers, de règles, de plumes et de crayons. Des rayons pleins de volumes reliés, Histoires de France, manuels de géographie et autres ouvrages classiques.

— Quelle singulière maison! murmurait Paul. 11 n'y a ni salon, ni salle à manger, et on jurerait qu'elle n'est habitée que par une fillette et sa bonne. A coup sûr, Berthe n'y est pas venue avec de mauvaises intentions... si tant est qu'elle y soit jamais entrée, car, après tout, ce La Cadière a pu mentir.

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Paul en était là de ses réflexioûs, lorsque ses yeaz tombèrent snr une photographie encadrée d'un filet de cuivre doré et posée sur la table à écrire. En se penchant pour la regarder de plus près, il vit que c'était celle de madame de Marcenac, mais madame deMarcenac, toute jeune, habillée d'une robe montante, ses beaux cheveux blonds noués en deux longues tresses.

Cette découverte donna une autre direction à ses idées, et le rejeta dans de pénibles incertitudes.

Assurément, ce portrait n'était pas un souvenir laissé par la comtesse à un amant, puisqu'il se trouvait sur la table d'une écolière, mais il n'était plus possible de douter que la comtesse venait fréquemment visiter les habitants de la villa, et Paul se demandait plus que jamais quels étaient ces habitants.

Une enfant, selon toute apparence, et une femme : la femme dont l'image était accrochée à la tète du lit.

Mais quels liens unissaient donc cette femme et cette enfant à Berthe de Marcenac? Berthe n'était plus d'âge à être la camarade d'une fillette. La mère était-elle son amie ? Alors, pourquoi se cachait-elle pour aller la voir et comment n'avait-elle pas parlé à Paul de Lizy de son intimité avec une personne qui vivait loin d'elle, presque au fond des bois, intimité bien étroite puisqu'elle avait donné son portrait à la fille et que cette fille tenait à l'avoir sous les yeux quand elle faisait ses devoirs.

Et puis, quelle existence mystérieuse menait donc l'amie de la comtesse de Marcenac dans cette maison-nette solitaire, sans mari, sans parents, sans domestiques? Était-elle veuve et pauvre? Était-ce une paysanne, comme semblaient l'indiquer la simplicité de la chambre qu'elle habitait au deuxième étage et les lessives ménagères qu'elle coulait au rez-de-chaussée?

Tout cela était inexplicable, et Paul se creusait inuli-

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a46 LE SECRET DE BERTHE

lement la tôte pour trouver une explication, lorsqu'un violent coup de sonnette le fit tressaillir.

Il n^avait garde de descendre, et il ne craignait pas^ qu'on enfonçât la porte, mais il tenait beaucoup à savoir qui s'annonçait ainsi par un carillon magistral, un carillon do propriétaire qui rentre chez lui et qui s'impatiente parce qu'on ne lui ouvre pas.

Il s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le chemin des Sorbiers, l'ouvrit avec précaution, entre-bâilla sans bruit la persienne et regarda.

C'était un homme qui sonnait; un homme de haute taille et de large carrure, correctement vêtu et armé d'une canne avec le bout de laquelle il martelait les marches du perron.

Paul, placé comme il l'était, ne voyait guère que le fond de son chapeau et les deux pointes de sa moustache retroussées à la cavalière, une vraie moustache d'officier.

— L'amant! dit-il entre ses dents; c'est l'amant qui vient au rendez-vous que Berthe lui a donné. •• elle est en retard... il croyait l'y trouver et il va l'attendre à la porte. Ahl je vais donc enfin pouvoir la confondre... elle ne pourra plus nier, car moi aussi, je vais l'attendre, et quand elle entrera avec lui, je serai là pour troubler leur fête.

L'homme carillonnait avec rage et Paul, revenu d'un premier mouvement de surprise et de colère, commençait à s'étonner qu'il mît si peu de façons à s'annoncer.

D'ordinaire, les amants qui vont voir leur maltresse ne mènent pas si grand bruit, surtout quand cette maîtresse a des ménagements à garder.

Ce visiteur sonnait comme un mari qui croît trouver sa femme en conversation criminelle.

Paul de Lizy se demanda ce qu'il allait faire. Il ne

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pouvait pas fuir sans se montrer, car l'homme paraissait fermement décidé à ne pas quitter la place; et d'ailleurs, Paul ne voulait pas fuir. Il comptait que madame de Marcenac allait arriver, qu'elle entrerait avec son amant — ellejavaitla clef, elle, — et il voulait qu'elle le trouvât là, lui qu'elle avait indignement trompé. Il voulait lui dire son fait et soufQeter l'amant qui ne manquerait pas d'intervenir. Mais il ne voulait pas la recevoir au haut de l'escalier. Elle aurait pu inventer encore un mensonge pour se justifier. Il lui fallait une preuve qu'elle ne pût pas discuter : quelques mots familiers échangés entre elle et son complice, un tutoiement, un geste compromettant. Mais, pour les entendre sans qu'on le vit, Paul était obligé de se cacher, avant de leur apparaître comme le spectre de Banque.

Il s'agissait donc de trouver une cachette et de la trouver à l'instant m6nv.e, car la comtesse, si impatiemment attendue, ne devait pas être loin du chemin des Sorbiers.

Paul avisa alors, au fond de la chambre, une porte qu'il n'avait pas remarquée d'abord parce qu'elle se confondait presque avec la boiserie tendue de toile grise, et qui pouvait être la porte d'un placard.

La clef y était ; il ouvrit et il eut la satisfaction de trouver un couloir étroit qui s'étendait derrière les deux pièces, et qui servait tout à la fois de resserre et de cabinet de toilette, n y avait des malles dans un coin, des robes, des châles, des chapeaux accrochés à des patères, et, à l'autre bout, un lavabo à l'ancienne mode, c'est-à-dire une cuvette portée par trois pieds en acajou, avec des tablettes en dessous, des tablettes garnies de soucoupes en porcelaine pour les éponges et le savon.

La cloison était si mince qu'on l'aurait enfoncée d'un coup d'épaule et qu'on devait pouvoir entendre au travers

348 LE SBCRBT DE BERTHB

tout ce que diraient deux personnes placées dans la chambre à coucher ou dans la chambre d'études.

Et, une fois la clef enlevée, on pouvait, en regardant par le trou de la serrure, voir aussi ce qu'elles faisaient.

Paul retira cette clef, laissa la porte entr'ouverte et revint vivement se remettre en observation à la fenêtre..

L'homme ne sonnait plus, mais il ne faisait pas mine ^e décamper. Il venait de tirer de sa poche un trousseau de clefs et il les essayait l'une après Tautre, mais elles n'allaient pas.

Paul n'y comprenait plus rien; et se demandait s'il n'allait pas avoir affaire à un voleur.

L'homme trouva enfin ce qu'il cherchait. Une grosse clef rouillée entra avec difficulté, grinça dans la serrure, et finalement ouvrit.

Paul courut s'enfermer dans sa cachette.

11 n'y fut pas plus tôt, qu'il se repentit de s'y être mis.

L'aventure changeait de face et menaçait de mai tourner. Ce monsieur était peut-être le propriétaire de la villa, et, dans ce cas, il aurait eu le droit, s'il avait découvert Paul, de le traiter comme on traite un individu qui s'introduit dans une maison, en l'absence de ceux qui rhabitent. Que lui répondre ? Gomment se justifier d'être entré?

Et puis, espionner est un acte honteux et le but n'excuse pas le moyen. Le baron de Lizy aurait rougi d'avouer qu'il s'était caché pourvoir et pour écouter. Avec l'amant de Berthe, il pouvait encore s'en tirer par une scène de violence. Mais était-ce l'amant? 11 en doutait très fort. L'amant n'aurait pas oublié qu'il avait en poche la clef de la maison, et il n'aurait pas perdu cinq minutes à faire du tapage à la porte.

Par malheur, ces réflexions venaient trop tard. U n'était plus temps de battre en retraite, et il fallait subir les con-

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Séquences d'une première résolution inspirée par la jalousie — une passion qui ne raisonne pas.

Paul se tint coi. Il avait eu la présence d'esprit d'é teindre la bougie et de prendre avec lui Je chandelier qu'il avait apporté de la cuisine. Il se trouvait donc dans une obscurité complète. Mais il prêtait l'oreille et il n'entendait rien.

L'bomme s'était sans doute arrêté au rez-de-chaussée et Paul put espérer un instant qu'il ne ferait que. traverser le corridor pour s'en aller attendre dans le jardin le retour de la personne ou des personnes qu'il venait voir Mais cet espoir fut de courte durée.

Les marchesdel'escaliercraquèrentsous les pas pesants du visiteur, qui bientôt poussa d'un coup de poing la porte de la chambre à coucher.

. Un juron retentissant suivit. Le visiteur enrageait de ne pas y voir clairet exprimait grossièrement la contrariété qu'il éprouvait.

Il marcha vers la fenêtre qui donnait sur le chemin, ouvrit les persiennes, et le jour se fit.

Paul avait déjà un pied dans l'espionnage ; il pouvait bien y mettre les deux, et il appliqua son œil au trou de la serrure.

Il vit enfin Je personnage qu'il n'avait encore vu que de haut en bas. C'était un homme beaucoup moins jeune que Paul ne l'avait cru. Il touchait à la cinquantaine et, en dépit de ses moustaches en croc, il ne ressemblait pas du tout à un mihlaire, car il portait toute sa barbe, une barbe épaisse et grisonnante qui ne lui donnait pas l'air aimable. Haut en couleur avec cela, le nez fort, les yeux enfoncés dans leur orbite et ombragés par des sourcils en broussailles : une vraie tête de croquemitaine.

Impossible de croire qu'un monsieur ainsi fait avait séduit la comtesse de Marcenac, cette fleur d'élégance et !• 20

de beauté, et Paul se sentit soulagé d'une cruella inquiétude.

L'homme, après avoir regardé autour de lui, s'approcha du lit. Paul s'aperçut alors qu'il portait à la boutonnière de sa redingote la rosette d'ofûcier de la Légion d'honneur, et Paul se souvint tout à coup d'un propos tenu par un des voyageurs de Toranibus.

Ce bourgeois avait dit que le pavillon du chemin des Sorbiers appartenait à un ingénieur qui habitait un château près de Bois-Ie-Roi.

— C'est lui, pensa Lizy, c'est le propriétaire! mais que vient-il faire ici et pourquoi a-t-il l'air furieux?

11 eut bientôt l'explication qu'il cherchait.

Après avoir fourragé la couchette avec sa canne, comme s'il eût espéré atteindre l'enfant qui y avait dormi, Iç monsieur aperçut le portrait, le décrocha violemment, et fit le geste de le jeter sur le parquet, pour l'écraser ensuite sous les talons de ses bottes.

Sa figure se décomposait, ses yeux jetaient des éclairs, ses dents grinçaient. 11 était effrayant à voir.

Évidemment il avait reconnu la femme que représentait le portrait, et cette femme devait être la sienne.

Paul ne se sentait pas de joie. Il comprenait enfin. Ce mari venait d'apprendre que sa femme avait un enfant qui n'était pas de lui et qu'elle faisait élever en secret; il était accouru pour la surprendre, et il n'avait trouvé ni la mère, ni la fille ; mais le portrait de la mère disait assez que la mère était coupable. Celui de Bertbe était dans la chambre voisine; mais que prouvait cela? qne Berthe, étant l'amie de l'épouse infidèle, s'intéressait i l'enfant; peut-être môme s'était-elle chargée de veiller sur son éducation.

Ainsi s'expliquaient ses fréquents voyages à Fontainebleau. Elle se dévouait pour venir en aide à sa malheu-

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reuse amie, et peu lui importait de se compromettre, parce qu'elle croyait être au-dessus du soupçon.

Berthe était innocente, et il tardait déjà à Paul de tomber à ses pieds.

Cependant le mari s'était ravisé. Après avoir craché sur le portrait, il l'avait fourré dans la poche de son pardessus et il se promenait à travers la chambre, fendant Tair avec sa canne qu'il maniait comme un sabre, et grommelant des imprécations épouvantables contre sa femme.

11 paraissait avoir renoncé à visiter le reste de la maison . Il en avait assez vu et il ne songeait môme pas à passer dans Vautre pièce, celle où il aurait trouvé la photographie de madame de Marcenac. Il allait et venait d'une fenêtre à l'autre, et chaque fois qu'il arrivait près de celle qu'il avait ouverte en entrant, il avançait la tête pour regarder le chemin et il se retirait aussitôt.

— 11 sait qu'elle va venir et il la guette, se disait Paul de Lizy. Si elle vient, je vais assister à une terrible scène de ménage. 11 est capable de la tuer. Mais je l'en empocherai bien. Mon devoir est de défendre cette femme, puisque Berthe l'a prise sous sa protection.

Si cet animal lève la main sur elle, je me montrerai, et, naoi présent, il ne la touchera pas. 11 est solide, mais je lue charge de le mettre à la raison. Et après, s'il faut s'a- 'îgner, je ne demande pas mieux. Il me déplaît, cet enragé, et je serais ravi de lui camper un bon coup d'épée.

Le mari continuait sa promenade furibonde. Mais, cette fois, après avoir donné un coup d'œil au dehors et s'être retiré plus vivement qu'il ne l'avait encore fait, au lieu ^e se remettre à marcher fiévreusement, il so rencoigna dans un angle à l'autre bout de la chambre, et il ne bougea plus.

•^ Elle arrive par le sentier, pensa Paul. 11 Ta vue de

loin, et il s*embusque, afin de mieux la surprendre. Qui sait s'il ne va pas se jeter sur elle dès qu'elle paraîtra et lui tordre le cou sans préambule?

Voilà le moment de me préparer à m'interposer. La pauvre créature ne se doute pas de ce qui l'attend. "Elle se laisserait tuer comme une fauvette tombée sous la griffe d'un chat. Et il faut convenir qu'elle a été mal inspirée de venir embrasser aujourd'hui sa fille qui n'y est pas. Mais j'y suis, moi, et cela vaut mieux, car il aurait peul-ôtretuéla mère et l'enfant. Cet homme me fait l'efFet d'être une bête féroce.

Tout à coup, un bruit le fit tressaillir. Quelqu'un refermait la porte de la maison.

L'instant de la crise approchait. Paul s'assura qu'il n'aurait qu'à tirer sur le pêne pour ouvrir. La serrure se trouvait en dedans, et comme avant de se cacher, il avait 6té la clef placée à l'extérieur, il était à l'abri d'une invasion; libre par conséquent d'intervenir ou d'assister incognito à l'altercation conjugale qui allait s'engager.

La personne qui venait d'entrer au rez-de-chaussée ne se pressait pas de monter. Peut-être cherchait-elle dans la buanderie et dans la cuisine sa fille ou la femme qu'elle avait préposée à la garde de l'enfant.

L'attente se prolongea. Le mari tapi dans son coin ne remuait pas, mais Paul l'entendait souffler comme un tigre en colère.

Enfin, on monta doucement l'escalier; doucement et lentement, car on s'arrêtait presque à chaque marche.

On hésitait, comme si on avait craint de faire au premier étage une fâcheuse rencontre.

On avançait pourtant et une voix qui tremblait dit assez haut :

— Berthel es-tu là?

Le nom de Berthe retentit douloureusement dans le

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cœur de Paul. C'était donc madame de Marcenac que cette femme cherchait à la villa du chemin des Sorbiers? Madame de Marcenac était donc chez elle dans cette petite maison où on élevait en cachette une enfant?

Li'idée ne lui vint pas que cette enfant pouvait aussi s'appeler Berthe.

Li *bomme avait dû entendre et il avait sans doute reconnu la voix, car il poussa un grognement de rage, mais il ne bougea pas. Il attendait.

Lia porte de la chambre était restée ouverte. La femme entra, après s'être arrêtée une seconde sur le seuil. Elle alla droit au lit, sans apercevoir l'individu qui la guettait dans Tombre, et Paul à travers le trou de la serrure, vit qu'elle était grande et mince, mais il ne put pas distinguer ses traits, parce qu'elle tournait le dos au jour qui venait de la fenêtre.

Par la taille elle ne ressemblait pas à la comtesse, mais elle paraissait être à peu près du même âge.

Avant qu'elle eût eu le temps de faire un mouvement, une main de fer s'abattit sur son épaule et lui fit plier les genoux.

Elle serait tombée, mais la main la soutint et l'homme lui cria :

— Je te tiens donc enfin I

— Grâce I balbutia la malheureuse.

— Que viens-tu faire ici?

Et comme la réponse n'arrivait pas :

— Réponds ou je t'étrangle, reprit Thomme.

— Je croyais y trouver... une de mes amies, murmura la femme d'une voix entrecoupée.

— Ta mens I c'est ta fille que ta croyais y trouver.

— Ma fille! je n'ai pas de fille... ta le sais bien.

—. Je sais que ta m'as caché la naissance de cette bâ-

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tarde qae tu as rimpudence de faire élever dans cette maison.

— Je jure que ce n'est pas vrai.

Oui, jure I un faux sermentne te coûte pas, à toi qui

me trahis depuis dix ans... mais tu ne me tromperas plus, car tu vas mourir.

m^ Tu veux me tuer 1

Oh I pas maintenant. Quand tu m'auras dit où est

Tenfantet quand tu m'auras nommé son père... qui est ton amant.

— Jacques I... tu es fou... je n'ai pas d'amant... Que Dieu me punisse si je mens 1

— Je m'en charge de te punir. Mais je veux d'abord que tu avoues.

— Que pourrais-je t'avouer ? Je ne suis pas coupable.

— Écoute, vociféral'homme en la jetant sur une chaise basse où elle resta afiaissée, anéantie : je nete condamnerai pas sans l'avoir entendue... et sanst'avoir dit tout ce que j'ai sur le cœur. Je veux te rappeler le passé, afia de savoir si tu es encore capable de sentir combien tu es infâme... Mais non, tu as toute honte buel... N'importe!... il faut que je te jette ton indignité à la face... La mort serait pour toi un châtiment trop doux.

— Qu'ai-je donc fait ?

— Ce que tu as fait, misérable? Tu as brisé ma vie, à moi qui t'avais tirée delà misère. Qu'étais-tu quand je t'ai épousée il y a douze ans? Une orpheline élevée par charité dans un pensionnat où on t'avait, par pitié, gardée comme sous-maîtresse et d'où on t'aurait chassée un jour ou l'autre, si tu n'avais pas rencontré unhdnnôte homme pour te sauver de l'abjection où tu serais infailliblement tombée. Que serais-tu maintenant sans moi ? une fille... Et j'aurais mieux fait de ne pas te tendre la main, car c'était ta vraie vocation.

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LE SECRET Dïï BERTHE 355

La femme ne répondit que par un gémissement.

— Je m'épris de toi pour mon malheur. Je me laissai bêtement toucher par ta triste situation. J'étais jeune j'étais confiant; je ne croyais pas au mal. J'avais un bel avenir devant moi et je rêvais d'y associer une femme qui serait iDa compagne fidèle et dévouée, mon soutien dans la vie. Je crus avoir trouvé ce que je cherchais et j'ai été bien longtemps à m'apercevoir que je m'étais trompé.

— Jacques, la colère t'égare... tu oublies que, depuis' notre mariage, tu ne m'as jamais adressé un reproche...

— Parce que j'étais aveugle. Je me laissais prendre aux comédies de tendresse que tu jouais si bien. Mais on m'a ouvert les yeux.

— Qui donc m'a calomniée?

— Je te défends de m'interroger. Tais-toi et écoute. Je n'ai pas fini. J'avais déjàune petite fortune, quand je t'ai épousée. Elle me suffisait. Je me souciais peu de l'argent et je ne pensais qu'à suivre honorablement la carrière qui s^ouvrait devant moi. Mais je trouvais que tu n'étais pas assez riche. Je voulais le faire la vie large et facile. Alors, je demandai un congé illimité et je m'en allai au Caucase diriger les travaux d'un chemin de fer. Cela dura deux ans, et j'y gagnai beaucoup d'argent. Au retour, je fis bâtir cette maison que nous devions habiter et où tu n'as jamais voulu demeurer, même en mon absence. Tu avais tes raisons, je le sais maintenant.

— Jacques, je t'en supplie!...

— Puis ce furent des travaux en Cochinchine, au Mexique... sur douze années de mariage, j'en ai passé sept bors de France... nous avions la grande aisance... ce n'était pas assez... je voulais que tu eusses un château, une terre, un train de maison...

— Je ne t'ai jamais rien demandé.

— Non, tu t'es contentée d'accepter tout ce que je t'ai donné. Je suis maintenant propriétaire à Paris et dans Seine-et-Marne. J'ai renoncé à risquer ma vie sous des climats meurtriers ; je me suis fait attacher à l'administration d'un chemin de fer qui traverse ma terre ; je suis officier de la Légion d'honneur; je suis riche. Il ne me manque plus rien pour être heureux... rien qu'une femme qui me rende un peu de l'amour que j'avais poiir elle et qui ne traîne pas mon nom dans la boue.

— Jacques ! sanglota l'accusée.

— Ahl si, reprit amèrement le mari, il me manquait aussi un enfant. Tu y as pourvu. Autrefois c'était ton grand chagrin de n'en pas avoir.

Maintenant, tu ne te plains plus. Tu as goûté les joies de la maternité... des joies qui n'ont pas dû être sans mélange et qui vont prendre fin. Mais, enfin, tu as pu me tromper longtemps. Il est vrai que tu l'as fait avec une audace qui était le comble de l'habileté. Tu as osé, pendant un de mes voyages, louer cette villa à je ne sais quelle femme... la nourrice de ta tle probablement... c'était très commode... Fontainebleau n'est pas loin de Bois-le-Roi et je ne me suis jamais inquiété de savoir qui j'avais pour locataire... pas plus que je ne suis venu visiter ma maison du chemin des Sorbiers.

J'y pensais si peu qu'aujourd'hui j'ai eu toutes les peines du monde à retrouver la clef dans un tiroir de mon secrétaire. Elle n'était pas perdue, heureusement. Je ne croyais pas être obligé de m'en servir, car je savais que là maison était occupée, et j'ai commencé par sonner à la porte. Il n'y avait personne pour m'ouvrir, maïs j'ai pu entrer tout de même. On m* avait annoncé que tu y viendrais ce matin...'^j'avais couché à Paris exprès pour mettre ta prudence en défaut, et tu es tombée dans le piège que je t'avais tendu.

-^ Ainsi, dit la jeune femme en relevant la tôle, ta as reçu une lettre anonyme, et tu as cru à la dénonciation d'un lâche qui n'a pas osé signer ses calomnies I

— J'ai eu raison d'y croire, puisque tu es venue. Et comment n'y aurais-je pas cru le surlendemain de la nuit oit j'ai failli surprendre ton amant au château?

— Peux-tu bien me rappeler cette scène à laquelle je n'ai rien compris ? Tu as reconnu toi-môme que personne n'était entré chez moi. Et, sur la foi d'un garde, qui sans doute était ivre, tu oserais m'accuser...

— Mon garde en faisant sa ronde, à deux heures du matin, a vu un homme qui fuyait, après avoir franchi une haie. 11 a môme fait feu sur lui et ne Ta pas atteint.

— Si ton garde n'a pas menti, cet homme était sans doute un voleur qui se sera sauvé en entendant du bruit Je dormais et je n'ai pas entendu le coup de fusil. C'est toi qui m'as réveillée quand tu es arrivé de Paris, par le premier train.

— Il ne s*^agit pas de cela, dit brusquement le mari. Tu ne peux pas nier que tu as une fille, car voici son lit. Quel âge a-t-elle? Quand m'as- tu trompé? Était-elle née avant notre mariage... ou l'as-tu eue pendant que j'étais à Tiflis?... je veux tout savoir.

— Je n'ai pas de fille, murmura la jeune femme.

— Tu oseî» encore le nier I mais, stupide créature, tu oublies qu'il ne tient qu'à moi de te mettre en sa présence. Elle n'est pas ici, mais elle va rentrer avec la femme qui la garde. Et j'ai le driot de les interroger, puisqu'elles habitent une maison qui m'appartient. Espères-tu donc que cette enfant reniera sa mère?

— Je ne suis pas sa mère.

— Ah I tu avoues enfin qu'elle existe. Avoue donc aussi qu'elle est à toi. Ton portrait était pendu à son chevet. Je l'ai pris pour te confondre. Tiens I regarde l

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En voyant le cadre que son mari lai mit brutalement sous le nez, la malheureuse fondit en larmes.

— Allons I parle, reprit-il. Je t'épargnerai peut-être, si tu dis la vérité. Je me contenterai de te chasser, mais lui, je le tuerai.

Il y eut un silence troublé par les sanglots de la coupable.

Paul, qui ne perdait pas un mot de ce dialogue orageux, ne doutait plus de l'innocence de madame de Marcenac. Il devinait qu'elles se connaissaient de longue date et que, par bonté d'âme, madame de Marcenac n'avait pas cessé de voir une amie déchue et de s'intéresser à l'enfant qui n'était pas responsable de la faute de sa mère.

Mais il venait d'entendre une histoire qui le confondait. Cet homme aperçu par un garde, au moment où, trois heures après le meurtre de Basfroi, il s'échappait d'un château qui ne devait pas être fort éloigné de Melun, était-ce donc M. deLaCadière? L'assassin de Fontainebleau et l'amant surpris à Bois-le-Roi ne faisaient-ils qu'une seule et môme personne? Ou bien l'équivoque vicomte n'avait-il sur la conscience d'autre crime que celui d'avoir séduit la femme d'un ingénieur?

— J'attends, reprit le mari, et je te jure que si tu t'obstines à te taire, je ne te ferai pas grâce et que ton silence ne sauvera pas ton complice, car je saurai bien le retrouver.

— Je ne crains pas cela, dit la femme avec effort. Oui, il y a une enfant ici... oui, j'ai pris sur moi de te le cacher... j'aurais dû te le dire depuis longtemps, car je sais combien tu es bon... mais c'était le secret d'une autre, et je n'ai pas osé te le confier. Cette enfant est la fille d'une de mes amies de pension qui a eu le malheurde

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faillir, et qui a été si bonne pour moi quand j'étais seule au monde que...

Nomme-la-moi, interrompit le terrible Jacques.

On croira sans peine que le cœur de Paul de Lizy battit la charge, lorsqu'il entendit ce mari sommer sa femme de lui nommer la véritable mère de Tenfant.

Quelque chose lui disait que l'accusée allait désigner

Berthe de Marcenac, et il se demandait si ce serait un

mensonge qu'elle inventerait pour sauver sa vie ou si

Berthe était coupable.

Contrairement à ce qu'il attendait, la femme répondit :

— Je ne peux pas... elle a eu confiance en moi... je n'ai pas le droit de la trahir... tue-moi si tu veux... je ne la nommerai pas.

— Parce qu'elle n'existe pas, s'écria Jacques. Si elle existait, tu n'hésiterais pas, car tu sais bien que je suis un honnête homme, et que je garderais aussi bien que toi ce prétendu secret. Et d'ailleurs, je la connaîtrais cette amie de pension... elle serait venue chez nous depuis que je t'ai épousée et je n'ai jamais vu aucune des jeunes filles qui ont été élevées avec toi...

— « Je ne pouvais pas te la présenter... elle aussi était mariée... son mari était très jaloux... il aurait eu des soupçons... il l'aurait suivie...

— Allons donc I Vous n'auriez pas été embarrassées pour expliquer vos relations, puisque vous sortiez du même pensionnat... et l'idée ne serait jamais venue à ce mari de chercher à Fontainebleau la preuve du déshonneur de sa femme. Tu mens, et les histoires que tu imagines n'ont pas même l'apparence de la vérité.

Avoue, te dis-je, ou je vous tuerai, toi, ta bâtarde et ton amant Tu ne veux pas?... Tu crois que je cherche à t'eifrayer et que jen'aurai pas le courage de me venger?... Ou bien tu espères qu'on m'arrêtera quand je f aurai tuée

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et que ta fille m'échappera... Mais, malheureuse, tune songes pas que je saurai, quand je voudrai, à qui tu as loué cette maison... Et s'il me plaisait de Renfermer ici, je n*aurais qu'à attendre le retour de celles que tu y as logées... Elles avoueront, elles... Et il ne me restera plus qu'à vous exterminer toutes.

Ta vois bien qu'il faut que tu parles. Tu n'as pas d'autre moyen de te sauver... et de sauver ta fille.

La femme ne répondit pas. Elle baissait la tète sous les menaces de son mari qui paraissait très capable de les mettre à exécution. A sa pâleur et à l'immobilité qu'elle gardait, Paul comprit qu'elle se sentait perdue et qu'elle n'attendait plus que la mort.

Il ne croyait guère qu'elle se sacrifiât pour une amie, et il lui semblait évident qu'après avoir essayé de rejeter la faute sur une autre, elle comprenait qu'il ne lui servirait à rien de calomnier une innocente en la nommant, et qu'elle était résignée à subir son sort.

Et il lui savait gré de cette abnégation, car l'amie en question ne pouvait être que madame de Marcenac. La photographie qu'il avait vue sur la table de travail était là pour attester que madame de Marcenac connaissait la mère et qu'elle s'occupait de l'enfant.

Il ne craignait pas d'ailleurs que la condamnée payât de sa vie le sentiment généreux qui lui fermait la bouche, car il était plus que jamais résolu à arrêter le bras du mari. L'œil au trou de la serrure et la main sur le p6ne, il suivait tous ses mouvements et il n'avait que trois pas à faire pour tomber sur lui.

Il ne perdait pas de vue non plus la malheureuse qu'il se préparait à défendre. Il examinait sa figure que maintenant il apercevait de profil, et il constatait que ses traits lui étaient Complètement inconnus. Elle avait dû être charmante; mais les chagrins, plutôt que les années

avaient altéré sa beauté. Ses joues s'étaient creusées et un cercle bleu soulignait ses grands yeux noirs. Avec sa tète inclinée sur sa poitrine et ses mains posées à plat sur ses genoux, elle avait Tair d'une statue de la Douleur — la Maier dolorosa qu'ont représentée tant de fois les maîtres italiens.

— Comment se fait-il que je ne l'aie jamais rencontrée chez la comtesse? se demandait Paul. Sans doute, elles ne se voyaient que dans cette maison... et voilà pourquoi Berthe venait si souvent à Fontainebleau. Ses visites à l'ancien associé de son père n'étaient qu'un prétexte pour s'aboucher avec son amie, qu'elle évitait par prudence de recevoir dans son hôtel du faubourg Saint- Honoré.

— Finissons-en, reprit Jacques d'une voix rauque. Je t'accorde cinq minutes pour réfléchir.

Et il tira bel et bien de sa poche un énorme revolver.

Jusqu'à ce moment, Paul de Lizy n'avait cru qu'à moitié aux intentions meurtrières que ce furibond annonçait si brusquement. Il se disait qu'un mari y regarde à deux fols avant de risquer la cour d'assises, sans avoir, pour éviter une condamnation, l'excuse légale du flagrant délit.

Et puis, ceux qui sont décidés à se venger ne le disent pas d'avance. Ils ont cela de commun avec les gens qui veulent réellement se brûler la cervelle.

Quand on parle, c'est qu'on n'a pas envie d'agir.

Mais maintenant, c'était sérieux. L'arme était braquée sur la pauvre créature sans défense et le visage du mari justicier exprimait une résolution implacable.

Bien plus ; il avait tiré sa montre et il suivait des yeux la marche des aiguilles sur le cadran.

— Cet homme est un fou sinistre, pensait Paul. 11 le ferait comme il Ta dit, si je n'intervenais pas. Il s'agit I. 21

de manœuvrer de façon à le désarmer, avant qu'il puisse se servir de son revolver.

Et ce n*6tait pas très facile. On n'ouvre pas une porte sans faire quelque bruit; averti par ce bruit, si léger qu'il fût, le mari pouvait tourner sa fureur contre l'intrus qui se permettait de se mêler de ses affaires et lui envoyer une balle à bout portant.

Or, Paul tenait d'autant moins à être tué, qu'après ce qu'il venait d'entendre, il croyait fermement que ma« dame de Marcenac n'était pas coupable. Il voulait vivre pour lui demander pardon de l'avoir soupçonnée, pour rentrer en grâce auprès d'elle, pour l'épouser et l'aimer jusqu'à la fin de ses jours.

Alors même que cet enragé le manquerait, la détonation pouvait attirer quelques passants, et dans la situation particulière où il se trouvait, Paul était grandement intéressé à éviter une scène qui serait probablement revenue aux oreilles des gens de justice et de police occupés, pas très loin du chemin des Sorbiers, à instrumenter contre l'assassin de l'usurier Basfroi.

Il fallait donc surprendre le mari par une attaque soudaine, lui saisir le bras, et lui arracher le pistolet : trois opérations qui exigeaient une adresse et une force peu communes, car le gaillard était taillé en hercule et, de plus, il se tenait sur ses gardes.

Son attention n'était pas tellement absorbée par le mouvement de sa montre qu'il ne levât parfois la tète pour lancer des regards furieux à sa femme, toujours immobile et muette.

Cependant les secondes s'écoulaient et Paul, comme un cheval qui s'apprête à franchir un obstacle, se rassemblait pour s'élancer, lorsqu'il vit le mari se redresser et prendre l'attitude d'un homme qui écoute.

— 11 a entendu ouvrir la porte qui donne sur la route,

LB SECRET DE BfiRTHE 363

pensa Paul. Quelqu'un vient. Nous sommes sauvés. Il n'osera jamais tuer sa femme devant un témoin. Mais qui vient?

La condamnée aussi avait entendu, car son visage avait changé tout à coup : il n'exprimait plus la résignation, il exprimait l'inquiétude.

— Elle croit que c'est sa fille qui arrive, se dit Paul, et elle craint que ce brutal ne la tue... Mais on ne tue pas une enfant... je commence à espérer que le drame se dénouera pacifiquement.

Le mari avait abaissé son arme et s'était rappro« cbé de l'escalier, en marchant à pas de loup. 11 resta sur le seuil, penché en avant et prêtant Toreille à des sons qui montaient d'en bas et que Paul, du fond de sa cachette, ne percevait que très confusément.

Il lui semblait bien qu'on parlait, mais il n'en était pas sûr.

Le mari savait déjà à quoi s'en tenir, car il revint à sa victime et lui dit d'un ton bref :

— Je te défends de bouger et d'appeler.

— Qui donc est-là ? murmura-t-elle.

— Ta fille, sans doute, et la nourrice qui la garde. J'ai entendu deux voix de femmes. Elles sont entrées dans une des pièces du rez-de-chaussée.

Elles t'y cherchent peut-être, mais comme elles ne t'y trouveront pas, elles vont monter. Je veux assister à vos effusions. Les enfants ne jouent pas la comédie, et ta fille va te sauter au cou en t'appelant maman. Je tiens à ne rien perdre de la scène touchante qui se prépare et qui raterait peut-être si je me montrais trop tôt. Je vais me placer dans la chambre voisine. La por te en est ouverte, et je ne te perdrai pas de vue. Si tu fais un ge^te un signe, un mouvement quelconque pour avertir ta

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bâtarde, je tirerai sur toi et je ne te manquerai pas, '

La malheureuse n'avait plus la force de répondre. Elle resta inerte, les yeux fixes, pâle, tremblante, éperdue.

Paul n'était pas moins perplexe qu'elle, car il ne savait plus que faire. On peut venir à bout d'un homme, mais on n'arrête pas une balle au vol, et le mari était allé se placer trop loin pour qu'on pût le désarmer avant qu'il eût le temps de se mettre en défense.

Paul se voyait réduit à attendre l'événement qu'il se trouvait hors d'état de prévenir.

Et il faut avouer aussi que la curiosité le poussait à se tenir coi. 11 touchait au terme de ses incertitudes. Encore quelques instants et le mystère allait s'éclaircir, à condition que Paul s'abstint d'entrer en scène.

Bientôt un bruit léger le fit tressaillir, le bruit d'un pas qui erfleurait à peine les marches de l'escalier, et trois secondes après, une femme apparut sur le seuil, une femme qu'il ne reconnut pas tout d*abord.

— Quoi I madame, vous êtes là l dit une voix claire qui lui rappela un souvenir récent.

Puis la personne avança et arriva en pleine lumière.

C'était la jeune fille qui s'était si subitement, dérobée pendant la bagarre au café Américain. C'était la messagère de madame de Marcenac.

— Nous ne nous attendions pas à vous y trouver, reprit-elle. 11 est vrai que je n'ai pu vous avertir du départ de Berthe. Marraine va être bien contente de vous voir. Elle s'est arrêtée en bas, mais elle me suit, et elle va vous expliquer...

Ahl mon Dieu! comme vous êtes pâlel... seriez-vous soulTrante?... mais, oui, vous ne répondez pas... qu'avez-* vous donc?

Et comme la malheureuse, condamnée au silence, con-

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tinuait à se taire de peur d'enfreindre la défense que son mari lai avait signifiée, sous peine de mort, la jeune fille se précipita sur le palier, en criant :

— Marraine, montez vite I... Madame Larmorest ici... et je crois qu'elle vient de s'évanouir.

Elle n'avait pas aperçu le mari, caché dans l'ombre du cabinet qui n'était pas éclairé parce que les fenêtres n'étaient pas ouvertes.

Il n'avait pas bougé, ce mari, et il ne devait pas comprendre grand'chose aux paroles qu'il venait d'entendre,

Paul, lui,. ne comprenait que trop.

La situation changeait de face encore une fois.

Paul, si rassuré tout à Theure, devinait que cette marraine qu'appelait à grands cris la jeune fille était madame de Marcenac, et cette découverte remettait tout en question.

Que venait faire la comtesse dans la maison du chemin des Sorbiers, puisqu'elle ne s'attendait pas à y rencontrer cette madame Larmor qui se défendait si énergique* ment d'ôtre mère? Evidemment, elle venait voir l'enfant qu'on 7 élevait en secret. Donc l'enfant était à elle, et l'accusée n'avait pas menti en affirmant à son mari qu'elle n'avait eu d'autre tort que celui de se prêter à cacher la faute d'une amie.

Cependant, il restait encore à Paul une lueur d'espérance.

L'entrevue qui se préparait pouvait tournera la confusion de la femme du terrible Jacques, et Paul s'applaudissait de ne pas être intervenu trop têt, car s'il était sorti de sa cachette au moment où le mari exhibait son revolver, il n'aurait jamais su la vérité, tandis qu'il allait la connaître.

Tout dépendait des premières paroles qu'allaient échanger madame Larmor et madame de Marcenac.

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Madame Larmor, sachant que son mari la surveillait, allait sans doute mesurer les siennes. Mais madame de Marcenac ne se doutait pas que deux hommes réeoutalent, deux hommes, dont l'un était Paul de Lizy, et elle allait certainement parler à cœur ouvert.

La jeune fille qu'elle employait à porter ses messages devait être au courant de ses affaires et ne pouvait pas la gêner.

Le moment était solennel pour tous les acteurs de ce drame intime. Encore quelques instants, et chacun d'eux allait connaître son sort.

La marraine, qu'on n'avait pas nommée, parut sur le seuil.

Paul ne s'était pas trompé. C'était Berthe de Marcenac.

Elle avait monté l'escalier en courant, et dès qu'elle aperçut son amie, elle vint à elle, lui prit les mains et lui demanda tout émue :

— Que se passe-t-il donc?... Pourquoi es-tu si pâle?... et comment te trouves-tu ici?... Je ne t'avais pas dit que j'y viendrais aujourd'hui... Mais je comprends... Tu croyais que Berthe y était encore...

— Berthe!... toujours Berthe!.. . toujours ce nom qui ne m'apprend rien, murmurait Paul de Lizy dans sa cachette. J'espérais qu'elle allait dire : ta fille ou ma fille.

— Gabriellel reprit madame de Marcenac, tu ne me réponds pasl... m'entends-tu?... parle, je t'en supplie...

•* Elle étouffe, dit la jeune fille. Et pourtant la fenêtre est ouverte.

— Ouvre-les toutes, s'écria la comtesse... celle du cabinet d'abord... Gabrielle se trouvera dans le courant d'air.

Empressée à obéir, la fidèle messagère se précipita dans la chambre voisine et se heurta au mari qu'elle n'avait pas vu, et qui la saisit par le bras.

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LB ^BCRET DE BERTHB 367

Au cri qu'elle jeta madame de Marcenac accourut et recula de surprise en apercevant cet homme qui s'avançait à pas comptés, comme la statue du Commandeur, dans le Bon Juan de Mozart.

Elle eut peur, quoiqu'elle n'eût pas encore compris ce qu'il faisait là, mais elle ne perdit pas la tête et elle lui demanda d'un ton ferme :

— Qui ètes-Tous?... et de quel droit dles-rous entré ici?

— Je suis le mari de cette femme, répondit Jacques, et je suis ici chez moi, car cette maison m appartient.

— Monsieur Larmor! balbutia la comtesse.

— Oui, lui-môme, et c'est à moi devons interroger. Qui ôtes-vous

— Je suis la comtesse de Marcenac et l'amie de Gabrielie.

— L'amie de ma femme, vous!... Depuis douze ans que je l'ai épousée, je ne vous ai jamais vue.

— Probablement, parce que vous n'avez jamais demandé à m'ètre présenté. 11 ne tenait qu'à vous de me connaître. Je demeure à Paris, rue du Faubourg-Saint- Honoré. Il est vrai que vous étiez presque toujours absent. Gabrielle m'a dit d'ailleurs que vous fuyiez le monde, et et que vous ne receviez personne. C'est la raison qui m'a empôcbée d'aller vous voir à Bois-le-Roi.

— Votre prétendue amie ne m'a jamais parlé de vous. Où donc avez-vous pu vous lier si étroitement?

— Nous avons été élevées dans le même pensionnat, à Saint-Mandé. Je l'ai quitté bien avant elle, et lorsqu'elle vous a épousé, je n'étais pas à Paris. Mon père m'avait menée aux eaux des Pyrénées. Je n'ai pas pu assister au mariage de Gabrielle, et nous nous sommes perdues de vue pendant quelque temps. Quand je l'ai retrouvée, vous veniez d'entreprendre un long voyage... en Russie, je

crois. Sur ces entrefaites, je me suis mariée aussi...

— Ah I vous êtes mariée? dit M. Larmor en hochant la tète.

— Je suis veuve, monsieur. Libre, par conséquent, de faire ce que je veux et d'aller où il me plaît.

— Et vous profitez de cette liberté pour venir voir ma femme, non pas au château qu'elle habite à Bois-le-Roi, mais dans cette villa où elle n'entre qu'en se cachant I...

— Pardon, monsieur, je ne venais pas du tout voir Gabrielle, et la preuve, c'est que j'ai élé très étonnée de l'y rencontrer. Je venais tout simplement parce que je suis votre locataire. Vous l'ignoriez, je m'en aperçois, mais il n'en est pas moins vrai que, depuis bien dès années, j'ai pris à bail cette villa.

— A quoi vous sert-elle ?

— Elle me sert de pied-à-terre, lorsque j'ai affaire à Fontainebleau; je devrais dire qu'elle me servait... car je ne reviendrai plus dans le pays. J'allais précisément écrire à Gabrielle pour la prier d'en disposer, quoique le bail ait encore deux ans à courir.

Toutes ces réponses furent faites avec une netteté qui parut donnera réfléchir au mari et qui rejeta Paul de Lizy dans de grandes perplexités.

Ils se demandaient tous les deux si elle disait la vérité, jBais le mari souhaitait qu'elle la dit et Paul souhaitait tout le contraire, car si elle avait réellement loué la villa, l'enfanl qui l'habitait devait être à elle.

La scène en ce moment était bizarre.

Madame Larmor, anéantie, ne faisait pas un mouvement et n'articulait pas un mot, sans qu'on pût deviner si c'était le remords qui la paralysait ainsi, ou seulement l'émotion.

La comtesse faisait bonne contenance, mais sur son visage perçait déjà un sentiment d'inquiétude, et elle

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devait bien* se douter que M. Larmor tenait en réserre une question plus sérieuse.

La jeune fille écoutait attentivement et ne paraissait pas très rassurée.

Le mari, rongeant son frein, regardait avec persistance madame de Marcenac, et on voyait bien qu'il se préparait à casser les vitres.

— Madame, reprit-il après un silence, il ne s'agit pas de votre bail. Il s'agit de mon honneur.

— Âb I mon Dieu I dit eu souriant la comtesse, vous m'effrayez I Gomment votre honneur peut-il être en cause ?

— Où est l'enfant qu'on élevait ici?

— L'enfant I... quel enfant?

— Oh ! n'essayez pas de me faire prendre le change. Ce n'est pas vous qui demeurez dans cette maison. Il se peut que vous l'ayez louée et que vous y veniez souvent. Mais elle est occupée depuis longtemps par une femme et une petite fille. Ne niez pas. J'en suis certain. Et il ne tient qu'à moi de vous le prouver. Il me suffirait d'appeler en témoignage quelques habitants de Fontainebleau.

— J'espère bien, monsieur, que vous n'en ferez rien... et quant à cette histoire d'enfant... veuillez vous expliquer plus clairement, car je ne comprends pas du tout où tend l'espèce d'interrogatoire qu'il vous plaît de me faire subir.

— Vous allez comprendre. Je n'ai de ménagements à garder ni avec vous, ni avec celle que vous appelez votre amie. Vous vouliez savoir pourquoi je suis entré ici. J'y suis entré parce que je savais que ma femme a une fille dont elle m'a caché la naissance, et que cette fUle est installée dans cette maison, sous la garde d'une domestique ou d'une gouvernante.

a70 LE SECRET DE BERTHE

— Et VOUS avez cru à une telle calomnie 1 Q ui donc a pu?...

— Peu vous importe. Laissez-moi achever. J'ai été averti que je pourrais aujourd'hui y surprendre q^a femme. Je suis venu. Elle n'y était pas. Je Fai attendue. Elle est arrivée... elle ne savait pas que j'étais là... elle a commencé par appeler sa fille par son nom de Bertbe.

— C'est mon nom, monsieur, et c'est moi que Gabrielle appelait.

— Non. Elle a avoué.

— Quoi?

— Qu'il y avait un enfant ici; mais comme elle voyait' bien que j'allais la tuer, elle a inventé on mensonge pour sauver sa vie. Elle a osé soutenir que cette enfant n'était pas d'elle... qu'une de ses amies la lui avait confiée... une amie qui avait commis une faute... C'était invraisemblable, mais après tout c'était possible. J'ai consenti à l'entendre... et avant d'en finir, j'ai voulu qu'elle s'expliquât. Je l'ai sommée de me dire qui était cette amie.

— Et elle vous l'a nommée? demanda vivement madame de Marcenac.

— Non. Elle eût été bien empêchée de me la nommer, cette amie imaginaire, et elle a eu la pudeur de ne calomnier personne. Elle a parlé vaguement d'une de ses camarades de pensionnat qui serait accouchée clandestinement... mais elle a refusé d'en dire davantage...

— Et je l'approuve, monsieur, d'avoir gardé ce secret.

— Oui, ce seraittrès beau... si c'était vrai. Mais je n'en crois rien. Elle ment andacieusement,

— Si je vous disais, moi, qu'elle ne ment pas?

— Alors, vous connaissez la mère? Eh bien, nommez-la.

— Pourquoi la nommerais-je ? Je ne suis pas plus

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disposée que Gabrielle à trahir une malheureuse qui a eu confiance en nous.

— Fort bien. Je sais ce qu'il me reste à faire.

— Et que ferer- vous donc?

— Je tuerai ma femme^ dit froidement M. Larmor. Je l'aurais déjà tuée, si vous n'étiez pas survenue. J'ai cru que c'était l'enfant qui rentrait, et comme je veux la tuer aussi, j'ai attendu.

J'attendrai encore... j'attendrai que vous soyez partie, ajouta-t-il en montrant la porte à madame de Marcenac.

Elle p&lit, mais elle se redressa et elle lui dit en face:

— Je ne partirai pas et vous ne tuerez personne, car je ne suis pas votre femme, moi, et vous n'avez pas le droit de me punir. Gabrielle est innocente, monsieur... et, pour que vous n'en douliez plus, je vous déclare que cette enfant que vous osez menacer de mort est ma fille.

C'était, pour Paul de Lizy, le dernier coup. Depuis un instant, il le prévoyait ce coup, qui ne fut pas pour cela moins rude à recevoir. Et dans le paroxysme de la douleur qu'il ressentait, peu s'en fallut qu'il n'entrât en scène à son tour, au risque de gâter encore une lamentable situation.

Il se contint pourtant. Il voulait entendre jusqu'au bout la confession de la coupable et il pensait bien que Jacques Larmor ne se contenterait pas d'un simple aveu.

— Je remercie Gabrielle de m'avoir gardé le secret au péril de sa vie, reprit froidement madame de Marcenac. Je n'attendais pas moins de son amitié, mais je serais la dernière des créatures si j'abusais de son dévouement. Vous ferez ce que vous voudrez de ma réputation. Elle «stàvolre merci. Peu m'importe, pourvu que je sauve voire femme qui n'a rien à se reprocher que ses bontés pour moi.

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— 11 ne s'agit pas d^afûrmer, grommela le mari. Il faut prouver.

— Soit 1 Je vais préciser. Après ma sortie du pension nat où Gabrielle était resiée, j'ai été séduite par un misérable que je ne pouvais ni ne voulais épouser. J'ai confessé ma faute à mon père, et pour en cacher les suites, j'allai passer une année en Italie. A mon retour, j'étais mère...

— Et vous n'avez rien imaginé de mieux que de confier votre enfant à votre amie qui était encore sous-maîtresse t Je serais idiot si je croyais à ce mensonge invraisemblable.

— Laissez-moi m'expliquer, je vous prie. L'enfant, c'était une Qlle, fut mise en nourrice dans un village, près de Vendôme. Mon père ne m'avait pardonné qu'à condi" tion qu'il ne la verrait jamais, et c'est tout au plus s'il me^ permettait de la voir à de rares intervalles. Vous pouvez vous figurer ce que je souff'rais. Un jour vint où il fut question de me marier. Je voulais tout avouera l'homme qui se présentait pour m'épouser. Mon père s'y opposa,

— Est-ce qu'il vit toujours, votre père? interrompit M. Larmor.

Et le but de cette question n'était pas difficile à deviner. Ses soupçons n'étaient pas dissipés et il aurait voulu contrôler les assertions de madame de Marcenac; les contrôler par des témoignages qu'il se serait volontiers chargé de recueillir.

— Non, monsieur, répondit froidement la comtesse. J'ai eu le malheur de le perdre, il y a six ans. Vous ne pourrez pas l'interroger. Permettez donc que je reprenne mon récit.

Le courage me manqua pour .confesser ma faute, et je venais de me marier, lorsque je rencontrai par hasard Gabrielle, que j'avais perdue de vue depuis plusieurs années. Nous n'avions pas cessé de nous aimer comme

8* aiment deux sœurs. Je lui confiai ma triste situation;

elle eut pitié de moi et elle m*offrit de me venir en aide.

Je mourais de chagrin de ne plus voir ma fille. Comment

aurais-je pu la voir? Elle était à trente lieues de Paris;

pour entreprendre un lel voyage il aurait fallu Tautorisa-

tion de mon mari, et je n'osais pas la lui demander. Vous étiez à ce moment-là au Caucase, et vous aviez

laissé à votre femme le soin d'administrer votre fortune.

Gabrielle me dit que vous possédiez au bord de la forêt de Fontainebleau une maison de campagne qui n'était pas occupée et que vous désiriez louer. Je ne pouvais pas mieux rencontrer, car j'avais pour venir fréquemment à Fontainebleau un prétexte tout trouvé. Un ancien associé de mon père s'était fixé dans cette ville, un homme que mon mari connaissait, qu'il ne voyait plus et qu'il ne me défendait pas de voir.

Madame de Marcenac parlait haut, afin que son amie l'entendit bien, et depuis qu'elle était entrée dans ces longues explications, son amie relevait la tète et prêtait une oreille attentive à des aveux qui l'innocentaient complètement.

Le mari ne se déridait par encore, mais il commençait à se départir de son attitude raide et menaçante. Paul étouffait de colère et de douleur. — Je louai votre maison pour neuf ans, reprit la comtesse, je la louai sous un autre nom que le mien. Uae brave femme, qui avait été autrefois au service de mes parents, signa le bail... vous pourrez vous en assurer en examinant J'acte... elle s'appelle Jeanne Barbin... elle se chargea de veiller sur ma fille, elle s'engagea à ne jamais la quitter et elle a tenu parole.

Un peu plus tard, j'eus le bonheur de rencontrer une jeune institutrice, qui était ma filleule et qui voulut bien se consacrer tout entière à l'éducation de Berthe.

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374 LB 8ECRBT DB BBRTÙE

La voici, monsieur; interrogez-la, si vous voulez. Mademoiselle Marthe Morgan vous dira qu'elle est rentrée de Paris ce matin et qu'elle est venue m'attendre à la gare.

La jeune fille que madame de Marcenac appelait ainsi à son aide était beaucoup plus troublée qu'elle et ne répondit que par un signe de tèteaffirmatif*

— C'est son âme damnée, disait entre ses dents Paul de Lizy. J'avais deviné... Elle m'a planté là, cette nuit, pour revenir à Fontainebleau. Maintenant que je sais son nom, il ne tiendra qu'à moi de la retrouver. Mais à quoi bon? Je suis fixé sur la vertu de Berlhe, et je ne m'abaisserai plus jusqu'à l'espionner, lime suffit de ne jamais la revoir.

— Reprocherez-vous à Gabrîelle de m'avoir assistée dans le terrible embarras où j 'étais ? demanda la comtesse ; et faudra-t-il qu'elle paye de son bonheur conjugal le service qu'elle m'a si généreusement rendu? Il serait plus juste de me faire supporter la peine de ma faute, en publiant partout ce que je viens de confesser.

— Vous, grommela M. Larmor, vous n'êtes pas ma femme. Vos écarts de conduite ne me regardent pas.

— Êtes-vous convaincu que Gabrielle n'est pas coupable?

— Je le serai peut-être quand j'aurai vu Tenfant. Je l'attends.

— Vous l'attendriez inutilement. Berthe ne reviendra pas à Fontainebleau.

— Où est-elle donc?

— A Paris... sous la garde de Jeanne Barbin qui Ta élevée.

— Pourquoi lui avez-vous fait quitter cette maison? ~ Parce que les choses ont changé. Elle arrive à

Tâge où elle a besoin d'apprendre... il lui faut des maîtres qu'elle ne peut pas avoir ici. D'un autre côté, je suis

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L£ 8BCRBT DB BERTHE 875

libre, depuis que je suis veuve, et il m'est bieo permis de me rapprocher de ma fille. Je ne peux pas la reconnaître, mais je veux Tavoir près de moi.

— Quel âge a-i-elle donc?

— Neuf ans, dit la comtesse après avoir un peu hésité.

— J*étais à Tiflîs, il y a neuf ans, et j'y étais depuis un an. Ma femme pourrait avoir mis cet enfant au monde sans que j'en aie rien su, murmura le mari.

— Soit! mais croyez-vous qu'elle aurait commis l'imprudence de l'installer et de l'élever dans une maison qui TOUS appartient?

Cette question impressionna visiblement M. Larmor, et les derniers doutes du malheureux Paul s'envolèrent, car l'argument était sans réplique, et M. Larmor n'y répondit pas.

— Si vous avez emmené votre fille à Paris, pourquoi donc ôtes-vous ici aujourd'hui? demanda-t-il.

— Tous n'avez donc pas remarqué que le déménagement n'est pas môme commencé? dit madame de Marcenaç en s'efTorçant de sourire. Pas un meuble n'a été enlevé, et je compte les laisser ici, tant que la villa ne sera pas louée. Mais je tiens à emporter les livres de ma fille, et quelques souvenirs personnels... des portraits par exemple.

— Celui de Gabrielle que j'ai trouvé pendu au chevet dn lit de l'enfant? ne le cherchez pas : je l'ai pris.

— Et je ne vous empêche pas de le garder. Mais le mien est dans le cabinet de travail et je n'ai pas Tintention de l'y laisser. Entrez-y, monsieur, dans ce cabinet, et vous verrez ma photographie.

— Je m'étonne que vous l'ayez oubliée quand vous êtes venue chercher votre fiUe.

— Je ne suis pas venue. C'est Jeanne Barbin qui m el'a

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amenée. Et comme elle est partie à Timproviste, elle n'a pas pensé à tout.

— ATimprovistel

— Mon Dieu ! oui. Je me suis décidée tout à coup à rappeler ma fille. Vous tenez sans doute à eonnaîLre le motif de ce brusque départ, et je veux bien vous l'apprendre.

L'ancien associé de mon père a été assassiné avanthier. A la première nouvelle de cet épouvantable événement, j'ai été prise d'une terreur folle, et ma première pensée a été de faire revenir Berlhe... D'abord, parce qu'elle n'était pas en sûreté dans cette maison isolée... Ensuite parce que maintenant cette ville me fait horreur et que j'ai pris la résolution de n'y jamais remettre les

pieds.

— Pour le coup, elle ment, j'en suis sûr, se dit Paulde Lizy. Hier soir, à six heures, elle ignorait encore que Basfroi était mort, et à minuit, elle confiait une lettre à cette jeune fille qui l'appelle marraine, et qui, certainement, portait cette lettre à l'enfant déjà établie rue Norvins, à Montmartre.

— Fort bien, répliqua le mari ; mais pourquoi donc y ai-je trouvé ma femme?

— Parce que je lui avais écrit que j'y viendrais aujourd'hui. Je la priais instamment de ne pas manquer au rendez-vous que je lui donnais, dit du ton le plus naturel madame de Marcenac. Ce voyage que j'entreprenais à contre-cœur, devait être le dernier, et j'avais une foule de choses à dire à Gabrielle. Elle s'est attachée à ma chère petite Berthe, je puis bien vous l'avouer, et je tenais à lui expliquer pourquoi j'enlevais cette enfant. Et, s'il faut tout vous dire, je comptais lui demander défaire cesser une position fausse... luiannoncerque jeme proposais d'aller la voir officiellement à Bois-le-Hoi, un jour

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que je serais certaine de vous rencontrer... notre ancienne camaraderie du pensionnat m'autorisait à entrer en relations avec son mari et elle m'a toujours dit tant de bien de vous, que je ne doutais pas d*ôtre bien reçue. J'espérais que tous ne Tempôcheriez pas d'entretenir avec moi des rapports d'amitié, des rapports que je n'avais plus aucune raison de cacher.

Les choses ont tourné autrement, et je ne le regrette pas puisque j'ai pu justifier Gabrielle... car vous ne croyez plus, n'est-ce pas, monsieur, aux calomnies infâmes qui vous ont abusé un instant ?

Malheureusement elle n'en a que trop souffert, car, voyez I... elle n'est pas encore remise de ses émotions.

Ayez pitié d'elle, monsieur. Dites-lui, je vous en supplie, dites-lui devant moi que vous ne l'accusez plus ; dites-lui que vous l'aimez, comme elle n'a jamais cessé de vous aimer, et qu'il ne restera plus entre vous la moindre trace d'un orage passager.

Faites cela pour moi qui ai eu assez de confiance en votre loyauté pour mettre mon honneur à votre discrétion.

 cette adjuration touchante, le mari ne répondit pas, quoiqu'il donnât des signes non équivoques d'émotion.

Visiblement, il était ébranlé, mais il n'était pas convaincu.

La femme accusée renaissait à l'espérance, mais elle n'osait pas encore lever les yeux sur lui. C'est à peine si elle se permettait de lancer à la dérobée un regard reconnaissant à madame de Marcenac.

L'institutrice, Marthe Morgan, avait l'air consterné, et il n'était pas trôs facile de deviner si elle plaignait madame Larmor ou si elle déplorait les aveux de madame de Marcenac, sa protectrice.

Paul maudissait les trois femmes et aurait donné dix

378 Lfi SBGRBT DB BBRTHE

ans de sa vie pour étrangler l'homme qoi était la came inyolontaire de son désespoir.

Après un silence cruel pour tous les personnages qu*un hasard fatal avait rassemblés là, M. Larmor fit on pas en avant et dit brusquement à la comtesse :

— Croyez-i^ous en Dieu?

— Oui, répondit d*un ton ferme la comtesse de Marcenac.

— Alors, vous ne prêteriez pas un faux serment, car Dieu punit les parjures?

— Je n'ai jamais menti et pour rien au monde je ne mentirais.

— Eh bien, jurez que Tenfant est avons. La réponse se fit attendre.

— Tous vous taisez, s'écria le mari. S'il me restait on <loute, votre hésitation me l'enlèverait. Mais je n'en suis plus à douter. J'ai consenti à vous écouter jusqu'au bout, quoique je n'aie pas cru un seul instant à l'histoire que vous m'avez racontée. J'ai patienté parce que je <îomptais vous mettre en demeure de jurer sur votre salut éternel que ma femme n'est pas coupable. Vous refusez ; je suis fixé.

Cessez cette comédie que vous jouez pour sauver une <^réature indigne de pardon... elle ne mérite pas que vous lui sacrifiiez votre réputation, et vos mensonges pieux ne l'innocenteront pas.

— Que faut-il donc pour vous toucher? demanda madame de Marcenac, en s'efforçant de dissimuler son émotion. Pouvez-vous bien croire que j'irais m'accuser moi-môme, si je n'étais pas la mère de Berthe? Et les détails dans lesquels je suis entrée ne suffisent-ils pas pour vous prouverque je dis la vérité? On n'invente pas les faits que je vous ai cités... rappeliez vos souvenirs» comparez les dates... et vous reconnaîtrez qu'il est impossible que

LE 8BCRET DE BSRTHE 379

Gabrielle vous ail trompé... elle s'est dévouée pour moi, c'est le seul tort qae vous puissiez loi reprocher...

— A moins que ce ne soit au contraire vous qui vous dévouiez pour elle, interrompit durement M. Larmor. Vous invoquez les faits et les dates et vous prétendez qu'ils la justifient. Eh bieni oui, j'admets que vous avez été élevée avec elle sans que j'en aie jamais rien su ; j'admets que vous vous êtes perdues de vue et que^ vous étant retrouvées quelques années plus tard, l'une de vous a en recours à l'autre pour cadier une faute. L'une de vous a été séduite, elle est accouchée clandestinement, et l'autre lui est venue en aide. Il a été convenu entre vous que vous vous assisteriez mutuellement. Si vous n'étiez pas veuve et que votre mari vous eût surprise ici comme j'y ai surpris ma femme, Gabrielle aurait soutenu que l'enfant était à elle comme vous soutenez en ce moment que l'enfant est à vous. Mais je suis juge et j'y vois clair. Le récit que vous m'avez fait est exact, à cela près qu'il faut intervertir les rôles. L'enfant est né pendant que j'étais au Caucase, et sa mère, c'est Gabrielle. Tous n'aviez rien à [craindre, puisque vous n'étiez pas encore mariée, et vous vous êtes chargée de la fille de votre amie. Vous avez môme, pour mieux dépister les recherches, donné à cette bâtarde votre prénom. Elle s'appelle Berthe. Si elle était à vous, on l'aurait peutêtre appelée Gabrielle.

— Monsieur, dit la comtesse qui reprenait peu à peu son sang-froid, vous étiez né pour ôtre avocat, car vous possédez l'art de retourner les situations et d'embrouiller une question très claire.

Vous niez l'évidence et vous rejetez de parti pris les preuves que je vous donne. Vous rendriez-vous si je vous mettais en présence de ma fille et si vous l'entendiez médire : maman ?

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— Peut-être... mais votre fllte n*est pas ici, et je veux eD finir. Puisque vous m'offrez de vous soumettre à cette épreuve, qui vous retient donc de jurer? Pourquoi ne prenez-vous pas Dieu à témoin de Tinnocence de cette femme ? Je vous jure, moi, que si vous prêtez le serment que j'exige, j'y croirai.

— Est-ce à dire que vous ne soupçonnerez plus jamais Gabrielle et que vousMui demanderez pardon de l'avoir accusée ?

— Ouil... si vous jurez que vous êtes la mère de l'enfant.

Et comme madame de Marcenac hésitait encore, M. Larmor reprit :

— Eh bien !... j'attends.

Paul aussi attendait. Il la connaissait : il savait qu'elle avait la foi religieuse et qu'elle comprenait la gravité d'un parjure devant Dieu.

Il se demandait avec angoisse : Que va-t-elle dire ?

Gabrielle, éperdue, étouffait ses sanglots et dévorait ses larmes.

La voix de la comtesse s'éleva enfin pour lui rendre la vie :

— Je jure, dit-elle lentement, que Berthe est ma ftUe. Et, sur un ton plus haut et plus clair, elle ajouta :

— J'espère, monsieur, que vous allez tenir votre parole.

Le mari n'y mit pas d'empressement. Il baissait les yeux, et on voyait bien à son air qu'il regrettait de s'être pris au piège qu'il avait tendu à madame de Marcenac.

Il avait cru qu'elle ne prêterait pas le serment, et il se disait un peu tard qu'il est des cas où, aux yeux d'une femme, la fin justifie les moyens. La comtesse, qui n'avait pas craint de se compromettre pendant dix ans

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pour son amie, pouvait bien couronner son œuvre charitable par un faux serment, qui assurait le salut de madame Larmor.

Mais il n'osa pas reculer devant Texécution de Tenga^ gement qu'il venait de contracter et il tendit, d*assez mauvaise grâce, la main à sa femme.

— Lève-toi, lui dit-il, tu dois la vie à madame de Marcenac, remercie-la et sortons de cette maison.

— Gabrielle n'a pas à me remercier, reprit la comtesse, et j'entends que nous n'en restions pas là. Je n'ai plus à me cacher maintenant de la voir, et j'espère que vous me ferez l'honneur de me l'amener, chez moi, à Paris. Je vous conduirai là où est ma fille, car je compte absolument que vous me garderez le secret et que vous n'empêcherez pas votre femme d'embrasser cette enfant qu'elle connaît et qu'elle aime.

La figure renfrognée du mari changea d'expression à ce discours. L'espèce de confrontation que lui proposait la comtesse lui souriait fort et il s'empressa de répondre:

— C'est convenu, madame. Demain, si vous voulez.

— Pourquoi pas aujourd'hui? demanda madame de Marcenac.

— Comment 1.4. aujourd'hui?...

— Sans doute. Je n'ai plus rien à faire ici. Je vais prendre mon portrait et rentrer à Paris. Un de ces jours, Jeanne Barbin viendra déménager le reste, puisque ma fille ne reviendra plus à Fontainebleau. Rien ne vous empêche, je pense, de prendre le môme train que moi. Ma chère Marthe nous accompagnera, puisqu'elle veut bien ne pas quitter son élève. Et, en arrivant, nous irons tous ensemble voir Berthe. Quand vous l'aurez vue, je pense que vous ne soupçonnerez plus Gabrielle.

— Je suis prêt à vous suivre et à reconnaître mes torts, dit M. Larmor, qui subordonnait évidemment sa soumis-

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sion définitive au résultat de TépreuTB à laquelle on lui offrait de soumettre sa femme.

Elle était debout. Elle avait séché ses larmes, mais elle gardait l'attitude d'une victime résignée, et on eût dit qu'elle avait abdiqué tonte volonté.

Madame de Marcenac ne leur laissa pas le temps de se remettre. Elle entra dans le cabinet et en sortit tenant à la main sa photographie, que Paul n'avait pas prise fort heureusement, car la disparition de ce petit cadre aurait mis la comtesse en défiance. .

— Venez, monsieur, dit-elle. Une voiture m'attend sur la route et nous y tiendrons parfaitement tons les quatre.

Personne ne répliqua. Elle passa la première, M. et madame Larmor suivirent sans échanger une parole, et Marthe Morgan sortit après eux.

Paul de lizy les laissa partir, mais lorsqu'il eut entendu ouvrir et refermer la porte qui donnait sur le chemin des Sorbiers, il se précipita hors de sa cachette, et peu s'en fallut qu'il ne se mit à la fenêtre, car il n'était plus en état de raisonner.

La colère lui troublait l'esprit, et il ruminait des pro* jets extravagants. Il songeait à les surprendre tous en flagrant délit de visite à la fille de madame de Marcenac et à provoquer une nouvelle scène qui aurait peut-être amené un duel entre lui et M. Larmor. Il avait envie de tuer quelqu'un.

Si peu qu'il réfléchit, il reconnut pourtant que c'était . impossible. L'enfant devait être rue Norvins, mais p6nr y arriver à temps, il fallait prendre le même train qu'eux, et l'institutrice qu'il avait pourchassée toute la nuit l'an» rait reconnu.

— Non, je n'irai pas, dit-il en montrant le poing à la traîtresse absente. Maudite soit Tin fâme qui s'est jouée

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de moi! Je ne la reverrai de ma vie, mais elle saura que j'ai entendu sa confession, cap je veux lui écrire pour lui dire ce que je pense d'elle.

Voilà donc le mystère expliqué I Elle cachait sa fille à Fontainebleau et cette canaille de Basfroi devait être au courant de cette maternité honteuse... son testament le prouve bien... c'est à l'enfant de sa protégée qu'il destinait sa fortune, au cas où sa protégée n'en aurait pas besoin à l'ouverture de la succession... et c'est aussi pour l'enfant que Berthe a essayé de me soutirer les quatre cent mille francs que j'avais gagnés à Monaco... De qui est-elle, cette bâtarde?... d'un homme qu'elle ne pouvait ni ne voulait épouser, a-t-elle dit au mari de son amie... de H. de La Gadière peut-être... Ce serait complet et je ne m'étonnerais plus qu'elle eût trempé dans l'assassinat de l'usurier.

Ëh bieni qu'elle épouse son complice I ce n'est pas moi qui m'y opposerai. Je ne m'occuperai plus d'elle, une fois que j'aurai raconté à Sigoulès ce que je viens d'entendre. Nous verrons s'il osera encore prendre sa défense.

Ayant ainsi conclu, Paul de Lizy descendit dans le jardin en courant comme un fou, et sortit comme il était entré, en escaladant la grille.

Oîi allait-il ainsi? Il n'en savait rien.

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