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Le secret de Gertrude.--: Péchés de jeunesse

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La journée tirait à sa fin, — une pluvieuse journée de février, — et bien que le ciel se fût éclairci, la lumière pénétrait déjà avec peine à travers les carreaux vej^dâtres de la pièce où se réunissait chaque soir la Tamille de Mauprié. Les fenêtres donnaient sur Tunique rue du village; en soulevant le rideau, on pouvait apercevoir la route détrempée par la pluie, la rue tournante, les maisons basses aux toits moussus, Fabside de la vieille église de Lachalade, et dans le fond, la forêt d'Argonne voilée d*une brume violette. Près de Tune des croisées, la veuve de David de Mauprié se tenait droite dans son fauteuil et roide dans ses vêtements noirs ; sa figure effilée et pointue se profilait sur lu mousseline du ri-

dëaUy et Ton voyait ses mains sèches agiter mécaniquement les aiguilles. Sa ûlle ainée, Honorine, élancée et maigre, surveillait devant la cheminée la cuisson d*un opiat pour le teint; elle devait avoir passé la trentaine ; la flamme du brasier éclairait à demi son visage couperosé et ses yeux noirs encore beaux sous leurs paupières déjà fatiguées. Un garçon de vingt-trois ans, nommé Xavier, était assis à une table ronde devant un dessin qu'il terminait rapidement. Près de lui, dans l'embrasure de la seconde fenêtre, sa sœur cadette, Reine, les coudes sur les genoux et les main» enfoncées dans ses épais cheveux bruns, profitait des dernières heures du jour pour dévorer un roman qui absorbait toute son attea tion. V**

L'ombre envahissait ae plus en plus la salî î, et les meubles qui la garnissaient disparaissaient noyés, dans l'obscurité. Parfois seulement le f^u se ranimait, un jet de flamme lançait çà et là de légères touches lumineuses, et on distinguait ^ coin de miroir, un panneau de tapisserie, un por- . trait enfumé dans son cadre terni, une console ventrue à poignées de cuivre, un râtelier d'armes de chasse.... Puis la flamme s'évanouissait et tout se replongeait dans l'ombre, à l'exception des silhouettes immobiles près des fenêtres.

— Allons, fit Xavier en posant son crayon, on n'y voit plus.

— Reine, dit la sœur aînée d'une voix aigredouce, le souper ne sera jamais prêt... Laisse donc ton livre, lu finiras par te perdre les yeux.

Reine feuilleta les dernières pages de son roman et releva la tète d'un air de mauvaise humeur. — Si tu as peur pour mes yeux, réponditelle, allume la lampe.

— Nou3 brûlons déjà trop d'huile, reprit sèchement Honorine, et tu sais bien que la buire doit nous faire une semaine.

• — Reine, dit alors M«»« de Mauprié d'un ton emphatique, tu ne devrais pas oublier que nous avons de lourdes charges et que nous devons être économes.... Laisse ton roman et occupetoi des choses utiles.

— Bien parlé, ma mère I cria une voix rude, et au même moment la porte entr'ouverte livra passage au fils aine Gaspard de Mauprié, tandis qu'un chien de chasse vint secouer son poil mouillé jusque sur les jupes de Reine.

Elle jeta son livre avec dépit, et repoussant l'épagneul : — Emmène donc ton chien, dit-elle à Gaspard, sa place est au chenil et non dans la salle.

LK SECRET DE aBRTRUDE.

— Tout beau, ma précieuse sœur, répliqua celui-ci en faisant résonner la crosse de son fusil sur les carreaux, Phanor n'est déplacé nulle part, il gagne sa journée, lui, et ne perd pas son temps à bayer aux corneilles !

Tout en parlant, le chasseur tira de son camier deux vanneaux qu'il jeta sur la table : — Honorine, porte cela au garde-manger, et meta le couvert, car je meurs de faim.

Puis, d'un geste de maître, il frotta une allumette contre sa manche et alluma la lampe, objet de la contestation. L'apparition de la lumière rétablit le calme dans la salle. La veuve s'approcha avec son tricot. Reine reprit sa lecture, Honorine se mit à filtrer la liqueur qu'elle avait retirée du feu; Xavier, seul^ resta près de la croisée^ le front appuy'é contre la vitre, et regardant la route déserte. Quant à Gaspard, après avoir débouclé ses guêtres, il avait pris un chiffon de laine et frottait le canon de son fusil en sifflant un air de chasse. La lueur de la lampe éclairait sa figure osseuse et hâléé, sa barbe touffue et ses yeux gris perçants. Personne ne parlait plus et le silence n'était interrompu que par le sifflet du chasseur, le balancier de l'horloge dans sa longue boîte, et les soupirs de l'épagneul qui s'était étendu près des chenets.

Quant le fusil fut nettoyé^ Gaspard releva la lêle.

— Eh bien! et ce souper? demanda-t^l d'un Ion bourru.

— J'attends le lait que Gertrude est allée chercher à la Louvière, répondit Honorine.

— Elle y met le temps, la cousine Gertrude I grommela Gaspard ; au sortir du bois je l'ai vue de loin, trottant menu et sautillant de pierre en pierre, comme si le sable du chemin n'était pas (ligne de toucher ses pieds de princesse.... Elle 8e sera sans doute arrêtée à caqueter avec le (ils (lu fermier.

Honorine haussa les épaules*

— Fi donc, Gaspard, dit*elle, est-ce qu'une fille bien élevée fait attention à ces gens-là ?

Gaspard éclata de rire.

- — Faute de grives on mange des merles, et il faut bien que vous vous contentiez du seul gibier qui soit à vôtre portée.... Toi-même, ma sœur, pourquoi uses-tu les œufs du poulailler à fabriquer du lait virginal, si ce n'est pour que la blancheur de ton teint éblouisse ces gens-là ?

-^ Des paysans ! fit Reine^ et son minois chiffonné prit une expression dédaigneuse.

— Je ne parle pas pour toi. Reine, continua Gaspard, je connais tes goûts ; tu attends que le

âls d'un roi vienne à deux genoux l'offrir sa main, mais Gertrude est moins ambitieuse.

— Oui, elle est peuple, soupira la cadette, et elle se replongea dans sa lecture.

— Hélas ! dit M»** de Mauprié de sa voix languissante, elle a lès idées que feu son père avait prises dans les garnisons. Le capitaine Jacques de Mauprié avait eu le tort de mépriser la profession de sa famille.... J'ai souvent ouï dire à votre pauvre père que, depuis le roi Henri IV jusqu'à 1830, tous les Mauprié avaient soufflé le verre... Un gentilhomme verrier ne devrait jamais quitter ses fourneaux I Et elle lança un regard de reproche à Gaspard.

— Est-ce pour moi que vous dites cela, ma mère? reprit celui-ci d'un ton rude; pourtant si la verrerie des Bas-Bru aux a été vendue en justice dix ans après votre mariage avec mon père, je n'y suis pour rien, et vous en savez làdessus plus long que moi.... Vous me répondrez que j'aurais pu travailler aux Senades, chez les du Tertre; mais j'ai des préjugés, moi aussi, et je n'aime pas à servir chez les autres !

En entendant celte brève répartie, la veuve releva la tête; ses yeux rencontrèrent ceux de son fils aine et une légère rougeur colora ses joues flétries,

— A Dieu ne plaise, soupîra-l-elle, que je vous adresse un reproche, Gaspard I Vous étiez trop jeune lors de la faillite des Bas-Bruaux pour savoir comment les choses se sont passées, et je voulais justement vous dire que notre déconfiture ne serait pas arrivée si Jacques de Mauprié avait consenti à s'associer avec nous.... Mais le père de Gertrude n'avait pas le culte des traditions de famille, c'était un soldat, et sous un certain rapport, il est presque heureux que sa mort ait ramené ma nièce dans un milieu convenable.

— Heureux I murmura Gaspard en se promenant de long en large, heureux I... pour Gertrude, c'est possible, mais pour nous, qui étions déjà réduit à la portion congrue, je ne vois pas quel bonheur Tarrivée. de cette sixième bouche a pu apporter dans le ménage !

— Gertrude est doublement ma nièce, répliqua la veuve. C'était un devoir pour moi de re-. cueillir la ûUe de Jacques de Mauprié et de ma propre sceur... Qu'eût dit le monde si nous l'eussions laissée à l'abandon? Songez, Gaspard, que vous êtes son tuteur et que nous sommes responsables de son avenir.

— Morbleu I s'écria Gaspard, vous me la baillez belle, avec votre responsabilité !.... N'aviezvous pas asse? à faire de surveiller Reine qui a

8 LB 8BCRIT DE OBRTRUDB.

la tète brcie de romans 1... le ne parle pas d'Honorine» qui se garde toute seule, maintenant qu'elle est montée en graine....

Honorine eut un beau mouvement d'indignation et laissa tomber son filtre.

— Gaspard, commença-t-elle de sa voix la plus aigre, je ne répondrai pas à vos grossièretés, seulement....

Elle allait en dire long, quand Xavier, qui n'avait cessé de regarder dans la rue, tourna vivement la tète. € Voici Gertrude i ji rourmurat-il, et tous se turent.

On entendit en eff^i un frôlement de robe et un pas léger dans le corridor, puis Gertrude entra dans la salle, son pot au lait à la main. Elle était blonde, svelte et. pouvait avoir dix-neuf ans. Une fanchon de laine blanche posée en pointe sur ses cheveux abondants, encadrait l'ovale délicatement allongé de son visage, puis retombait sur ses belles épaules et sur sa poftrine doucement agitée. Elle avait couru ; de folles mèches soyeuses, échappées à ses bandeaux, s'étaient soulevées et formaient une sorte' d'auréole autour de son front. L'air froid du soir avait avivé les nuances roses de ses joues, et ses grands yeux brillaient comme de limpides aiguesmarines. Tout en elle, depuis la ligne fière de sa

petite bouche aux coins retroussés, jusqu'aux mignonnes attaches de ses mains effilées et de ses pieds cambrés, révélait la finesse de sa race. Elle était si charmante, même à la maigre lueur de la lampe, que Xavier ne put retenir un gesie d'admiration, ni ses cousines un regard de dépit.

— Tu es restée bien longtemps à la ferme ?

dit Honorine en lui prenant des mains le pot au lait.

— Suis-je en retard ? répondit Gertrude.

Attends, je vais t'aider, et nous aurons bien vite rattrapé le temps perdu. — Elle se débarrassa de sa fanchon, et alla embrasser M»« de Mauprié qui lui tendit froidement sa joue.

— Figurez-vous, continua-*t-elle, que j'ai rencontré l'oncle Renaudin I...

A ce nom, toutes les tètes se levèrent et chacun écouta d'un air plus attentif.

— Il suivait la chaussée de l'étang, poursuivit Gertrude, j'ai eu peur de me trouver avec lui face à face, et je suis restée à la lisière du bois jusqu'à ce qull eût passé.... Le pauvre homme ne peut presque plus marcher et j'ai dû attendre longtemps. Il se traînait tout courbé.... cela m*a serré le cœur !

— Je t'engage à t'apitoyer I s'écria Reine; il a été si aimable pour nous tous !

— N'importe, c'est notre oncle.... Et il a l'air si cassé et si souffrant I

— Il se fait vieux, dit la veuve, on prétend même que son esprit se dérange. Il était pourtant bien alerte quand il est revenu è. Lachalade, il y a dix ans.... Je vois encore sa taille droite drapée dans sa longue redingote, et son air imposant....

— Oui, interrompit Gaspard d'un ton sarcastique, cet air avec lequel il nous congédia brutalement dès notre seconde visite.... Il s'est conduit avec nous comme un manant !

— Oh ! Gaspard... fit Gertrude.

— Oui, comme un manant, je le répète, car je ne sais pas dorer mes paroles et je ne mâche pas ce que j'ai sur le cœur.... Je le haisl

— Il no m'a pas mieux repue que vous, reprit Gertrude, il ne m'a même pas laissée parler, quand j'ai été le visiter, à mon arrivée à Lachalade ; mais en le voyant se traîner péniblement ce soir sur le chemin pierreux, j'ai été touchée de pitié, et si j'avais osé je lui aurais oCert mon . liLis iiismi'à aa nnrl(>.

toi ! s'écria Gaspard en ri-

e la finesse, c'est du cœur !

ilessée, et en même temps dans ses yeux.

LE SECRET DE GERTRUDE. il

Xavier la regarda d'un air ému et charmé à la fois.

— Gertrude a raison, dit-il enfin d'une voix sourde, et j'aurais fait comme elle.

Gaspard le ioisa des pieds à la tête.

— Silence, morveux, lui cria-t-il, quand on a du cœur on reste fier; il n'y a que les âmes basses qui pardonnent les injures I

— Gertrude, dit froidemeni la veuve en enfonçant une de ses aiguilles dans ses cheveux gris, la sensibilité ne doit jamais faire oublier la dignité ; ton oncle t'a repoussée et nous t'avons accueillie, malgré nos ressources bornées. En insistant comme tu le fais, tu as l'air de ne pas t'en souvenir.

— Ma tante, ne le croyez pas! s'écria Gertrude, et s'agenouillant près de la veuve, elle lui baisa les mains. — Vous avez été bonne pour moi, et mon cœur vous en remercie tout bas à chaque instant. En disant ces mots elle voulut passer ses bras autour du cou de sa tante, et répandre au dehors l'émotion qui gonflait sa poitrine, mais d'un geste, M»^e de Mauprié écarta les mains de la jeune fille.

— Assez, mon enfant, lu sais que je n'aime pas les scènes sentimentales I dit-elle sèchement.

Gertrude se sentit glacée, et refoulant sa ten**

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dresse au fond de son cœar, elle s'en alla tristement s'asseoir près de la cheminée.

— Je neveux faire de leçon à personne, poursuivit la veuve de son ton emphatique et tranchant, seulement je pense qu'une famille hospitalière et généreuse a droit à d'autres égards qu'un parent avare et dénaturé; et que se montrer tendre avec lui, c'est nous donner tort, à nous. Je ne' fais point parade des sacrifices que je m'impose, mais personne n'ignore que nous vivons de privations depuis cinq ans ; depuis cinq ans la vie est dure pour nous, — mes filles en savent quelque chose!...

Gertrude aussi ne Tignorait pas. Elle était arrivée à quatorze ans dans la maison de sa tante, et depuis lors, elle avait silencieusement dévoré plus d'une humiliation. Elle se le disait, assise sur sa chaise basse, étouffant ses sanglots et brûlant aux ardeurs du brasier ses paupières gonflées de larmes. La brassée de bois vert qu'Honorine venait de jeter sur les chenets, se tordait sur la braise et lançait de bruyants jets de flamme. Gertrude songeait aux pauvres femmes qui vont dans la forêt ramasser des branches mortes et rentrent le soir, courbées sous leur fagot. Elle pensait aux filles des charbonniers qui veillent toute la nuit, accroupies autour des fournaises

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grondantes. Elle aurait voulu être Vnne d'elles. Leur vie si pénible lui semblait moins misérable que la sienne. Elles, au moins, gagnaient leur journée, et personne ne leur reprochait le pain qu'elles mangeaient le soir... Pendant qu'elle pen« sait à toutes ces tristes choses, sa tante poursuivait impitoyablement Ténumération de ses bienfaits et la glorification de sa conduite. Une fois sur petto pente, elle ne s'arrêtait plus, mêlant dans son discours les choses les plus respectables aux détails les plus vulgaires. Elle parlait avec le même accent des souvenirs de famille, des devoirs de pa* rente et des menues privations qu'elle s'imposait : — on avait vendu le piano de Reine; elle avait supprimé son chocolat du malin; les bougies avaient été remplacées par de la chandelle, bien que l'odeur du suif lui fût insupportable... Puis venaient des retours mélancoliques vers les jours meilleurs d'autrefois, et des comparaisons navrantes entre le passé et le présent...

— Encore, ajouta-t-elle en terminant, tout cela ne serait rien si Reine et Honorine étaient établies.. Ah ! mes pauvres filles, je crains bien que vous ne coiffiez sainte Catherine I

Cette perspective mettait Reine en fureur.

— Et songer, a'écria-t-elle avec un geste de dépit, que si ce ladre d'oncle Renaudin avait voulu,

nous aurions pu faire un beau mariage. Cela lui aurait si peu coûté de nous doter... Il ne dépense rien et sa maison regorge de tout!

— Oui, soupira Honorine, lorsque nous lui avons fait visite pour la dernière fois, les armoires de la salle étaient ouvertes... Je vois encore les belles piles de linge et les paniers pleins d'argenterie...

— Et le cellier plein de provisions I ajouta la veuve.

— Et les meubles de soie entassés dans la chambre de réserve, murmura la cadette.

— Ah ! dit Honorine, qui devenait enragée rien qu'en écoutant cette énumération, si l'oncle ne veut plus nous voir, c'est bien votre faute, à foi et à Gaspard I II fallait l'adoucir et le gagner par des égards, tandis que vous l'avez irrité avec vos grands airs et vos plaisanteries. Au lieu de le traiter tout haut d'Harpagon, si Gaspard lui avait porté un lièvre de temps à autre, tout se serait raccommodé.

Gaspard bondit d'indignation.

— Moi donner un lièvre à ce pince-maille? Je préférerais le jeter à la gueule de Phanor ! ... Pour qui me prends-tu? Est-ce qu'un Mauprié se couche à plat ventre devant un héritage!... Tu 9ais le dicton : € Gueux et fier comme un verrier I t>

Mon père Tétaity et bon chien chasse de race. J'aimerais mieux crever dans un fossé que de mendier les bonnes grâces d'un croquant qui s'est enrichi en tondant ses moutons et ses débiteurs^ et qui aujourd'hui encore trouverait à tondre sur un œuf... Assez sur ce chapitre, ne m'en parle plus et sers-nous à souper.

Le couvert était mis et la soupe au lait, préparée par Honorine, fumait dans la soupière. Ils s'assirent tous autour de la table couverte d'une toile cirée. MJ^^ de Mauprié dit à haute voix le Benedicitej que Gaspard et Xavier écoutèrent debout, puis on n'entendit plus qu'un bruit de cuillers' et de vaisselle.

Le souper était abondant, et on sentait que le bien vivre était lé seul luxe auquel les Mauprié n'avaient pas renoncé. — Un pâté de lièvre dans sa terrine, un jambonneau dans sa gelée, une salade de mâches et un fromage du pays composaient le menu. Gaspard et sa mère l'arrosaient d'un petit vin du Yerdunois ; Xavier et les trois filles buvaient de la piquette. Tous avaient bon appétit, à l'exception de Gertrude qui se forçait pour avaler une bouchée, et qui semblait absorbée par ses réflexions. Gaspard, le dos au feu et son chien Phanor entre les jambes, mangeait comme quatre, buvait d'autant et semblait rassé-

rené par le rayonnement de l'âtre qui lui chauffait les reins, et les rasades de vin qui lui égayaient le cerveau. Sa mine s'était épanouie, son verbe tranchant s'était adouci, et parfois un large éclat de rire entrecoupait ses propos de chasseur. La conversation roulait le plus souvent sur les souvenirs du temps passé et sur les familles de verriers avec lesquelles les Mauprié entretenaient des relations de voisinage. Au dessert, Gaspard, mis complètement en bonne humeur, fredonna un air de chasse et conta ses exploits de la journée. Il était tard quand on se leva de table ; Honorine et Gertrude enlevèrent le couvert et chacun s'apprêta à gagner son dortoir. Les trois jeunes filles allèrent embrasser W^^ de Mauprié; Gaspard baisa bruyamment les joues de ses soeurs, puis s'avança vers Gertrude.

— Allons, petite cousine, dit-il en lui tendant la main, pas de bouderie I... Faisons la paix I

Gertrude le regarda fixement et répondit d'une voix brève :

-r- Cousin Gaspard, je suis fille de verrier, moi aussi, et j'ai delà rancune... Bonsoir.

Gaspard demeurait ébahi. Elle passa rapidement devant lui pour aller rejoindre ses cousines, puis elle s'approcha de Xavier et murmura, tout en lui souhaitant le bonsoir :

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— J'ai besoia de te parler; sois demain de bonne heure à ton atelier.

Ainsi qu'elle l'avait dit à Gaspard,. Gertrude était une vraie fîlle de verrier. Elle avait la spontanéité, la fierté, les colères violentes de cette race ardente et chevaleresque dont les types étranges tranchent si vivement sur le fond vulgaire et efifacé des populations meusiennes. Venus, dit-on, de la Normandie, les gentilshommes verriers étaient établis en Argonne depuis un temps immémorial. On les y trouve déjà installés sous le règne de Philippe le Bel, qui, par lettre royale, datée de 1314, déclara que les gentilshommes de Champagne, travaillant aux verreries, ne dérogeaient pas à la noblesse. Ce privilège fut confirmé plus tard par Henri III, et Henri IV lui-même ne dédaigna pas de s'occuper des verriers. La manière dont ils lui furent présentés mérite d'être rappelée. — C'était au commencement de mars 1603, et le roi se rendait à Metz avec Marie de Médicis; comme on descendait la

c6te des Ghalaides, au sortir de Sainte«Menehouldy plusieurs gentilshommes débouchèrent de la lisière du bois et coururent au-devant de la voiture, c Qui sont ces gens-là? demanda le roi. — Sire, répondit le postillon, ce sont des souffleurs de bouteilles... » Le Béarnais se mit à rire ; les mauvaises langues prétendent même qu'ils se permit sur leur compte une plaisanterie assez salée. La voiture ne s'arrêta pas,- car il tombait une petite pluie fine, il mo^mnait, comme on dit dans le pays, et on avait déjà perdu beaucoup de temps à écouter la harangue des notables de Sainte-Menehould ; mais Henci lY fit prendre les placets des verriers, et peu de jours après leur accorda de nouvelles lettres patentes.

Ces gentilshommes, demi« artistes et demiaventuriers, avaient été sans doute attirés dans TArgonne par les ressources nombreuses que le pays ofifrait à leur industrie. Un sable pur y foisonnait dans les bruyères, et les bois, peu exploités, donnaient le charbon à discrétion. En outre, les retraites giboyeuses des déûlés, les eaux poissonneuses de la Biesme, étaient faites pour retenir des ^ens qui aimaient la bonne chère et avaient toujours eu du sang de braconniers dans les veines. La forêt leur plaisait et ils y prospérèrent. Dès 1530, Nicolas Volcyr, historiographe

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de Lorraine, vantait c les belles voirrières des boys d'Argonne. » Le dix-septième siècle fut leur âge d'or. Colbert avait augmenté leurs privilèges et assuré leur monopole. Ils inondaient de leurs bouteilles la Lorraine, la Champagne et la Bourgogne, gagnaient gros et dépensaient d'autant, faisant chère lie, menant grand train et ayant nombreuse lignée. Les aînés succédaient au chef de famille dans la direction de la verrerie, les cadets ne rougissaient pas de leur servir d'ouvriers ; quelques-uns Ciependant devenaient gens d'épée ou gens d'église ; l'un d'eux, Nicolas de Condé, fut de la Compagnie de Jésus et prononça une oraison funèbre du roi Louis XIIL Les filles épousaient des verriers du voisinage ou se faisaient religieuses. Dédaignés de la noblesse territoriale, qui raillait leurs occupations manuelles et les appelait des gentilshommes de verre ', ils se tenaient fièrement à l'écart, ne frayant qu'avec leurs confrères, et rendant avec usure aux bourgeois les mépris hautains des nobles familles du voisinage.

* « Petit gentilhonune de verre, Si vous tombez à terre, Adieu vos qualités. »

(Vers d'un poète du dix^septième siècle.)

La révolution de 1789 porta un rude coup à leur prospérité en anéantissant leur monopole. Mais aujourd'hui encore, ils ont en grand mépris les roturiers qu'ils tiennent à distance et qu'ils appellent des mâtins ; ils ne se marient guère qu'entre eux, et la fille d'un gentilhomme verrier ferait plutôt d'un bourgeois son amant que son mari. La plupart vivent très-pauvrement et ont adopté les mœurs et le costume des paysans au milieu desquels ils habitent ; quelques-uns, fatigués de leur oisiveté, ont pris du service et sont devenus de bons officiers.

C'était ce qu'avait fait le capitaine Jacques de Mauprié, père de Gertrude ; mais ses efforts pour tirer sa famille de l'ornière n'avaient pas réussi. Il était mort trop tôt, et Gertrude, confiée aux soins de sa tante, était précisément tombée dans ce milieu d'où le capitaine avait si énergiquement cherché à sortir. Comme on l'a vu plus haut, la veuve de Mauprié, qui vivait maigrement d'une rente viagère de deux mille francs, avait accueilli sa nièce sans enthousiasme, et la vie que l'orpheline menait à Lachalade était des plus pénibles. Sa nature expansive et affectueuse était sans cesse refoulée et froissée, tantôt par la rudesse de Gaspard ou les méchancetés de Reine et d'Honorine, tantôt par les glaciales Tebulfades de la veuve. Un

seul membre de la famille, Xavier, lui avait toujours montré de la sympathie.

Xavier de Mauprié venait d'entrer dans sa vingttroisième année. Il avait été élevé jusqu'à dix-huit ans au petit séminaire de Verdun et sa première impression, à son retour au logis, fut la vue de cette charmante cousine de quatorze ans qui lui sauta au cou le plus gentiment du monde. M^^ de Mauprié avait eu l'espoir qu'il entrerait dans les ordres ; mais la vocation ne venant pas, Xavier s'en retourna à Lachalade sans avoir une idée arrêtée au sujet d'une carrière quelconque. La famille était trop pauvre pour le pousser dans un emploi public, sa mère n'eût jamais consenti à faire de lui un commerçant ; d'ajournements en ajournements, il resta à Lachalade, menant une vie dont l'inutilité lui pesait. Sous l'influence du milieu vulgaire dans lequel il grandissait, ses nerfs étaient devenus plus irritables, et son esprit de moins en moins communicatif. Gertrude seule aurait pu l'apprivoiser et le rendre expansif ; mais, avec elle, un autre sentiment arrêtait son élan et paralysait sa langue, — la timidité.

La grâce primesautière, l'esprit vif et naturel de la jeune fille imposaient à ce garçon sauvage et gauche. Il brûlait de confier à sa cousine les inquiétudes et les ambitions qui agitaient son âme,

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et tout le temps qu'il était seul^ il trouvait mille façons de traduire ses aspirations confuses ; mais une fois en face de Gertrude, les mots ne venaient plus. Il commençait une phrase, balbutiait en voyant les grands yeux de la jeune fille se fixer sur les siens, puis brusquement il s'arrêtait et redevenait silencieux. Plus Glertrude croissait en âge et plus Xavier se repliait sur lui-même ; celleci, découragée par les airs farouches et le ton parfois bourru de son cousin, commençait à imiter sa réserve. Us se sentaient toujours sympathiques Tun à l'autre ; mais ils se parlaient peu, se bornant à échanger un sourire ou un regard, en signe de tacite alliance.

Humilié de son inaction, las des distractions du village et des ineptes conversations de ses sœurs, Xavier s'était consolé en se livrant à son goût trèsvif pour le dessin. Comme son frère Gaspard, . il s'était mis à courir les bois, mais ce n'était pas le même attrait qui le retenait dans les gorges de l'Ârgonne — Il était devenu amoureux de la (orèt. — Les arbres aux attitudes majestueuses, les terrains mouvementés, la riche coloration des bruyères roses ou des fougères dorées par l'automne ; le monde toujours bruissant, gazouillant ou bondissant des insectes, des oiseaux et des fauves, tout cela le charmait et le passionnait. La

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fée des bois l'avait touché de sa baguette de cou* drier ; elle l'avait ramené, séduit et asservi sous les voûtes verdoyantes de la forêt enchantée. Il y passait des journées entières à dessiner. IL avait fait connaissance avec les charbonniers et les sabotiers de la Gorge-aux-Gouleuvres, et ces silvains demi-sauvages, tout possédés de l'epritforestier, l'avaient initié aux mystères des bois. Le soir, au long des fournaises flamboyantes, le maître charbonnier lui avait appris le nom de toutes les essences d'arbres, le chant de toutes les espèces d'oiseaux ; et c'était en voyant le sabotier de la Poirière tailler le hêtre et le bouleau, qu'une préoccupation nouvelle avait agité son esprit.

De l'admiration des belles choses au désir de les reproduire, la distance est courte. Xavier s'était tout à coup senti travaillé par ce besoin de création qui fait le tourment et la joie des organisations artistiques. Après s'être longtemps contenté de dessiner des arbres et des plantes, il fut pris du désir de serrer de plus près la réalité, tout en l'accommodant à certaines combinaisons idéales. La rustique industrie du sabotier Trinquesse fut pour lui comme une révélation. Il essaya à son tour de tailler le bois à sa fantaisie, et pria Trinquesse de lui apprendre

i^on métier. Il y fit bienlôt des progrès surprenants, et non content de manier la rouette et le paroivy il s'aboucha avec le menuisier de Lâchalade qui lui montra à dresser, à tourner et à assembler. Puis, son apprentissage terminé', il se procura les outils nécessaires et installa son atelier de sculpture sur bois dans un appentis adossé à la clôture du jardin.

C'était là qu'il passait des journées entières, lout absorbé par des tentatives auxquelles personne dans la famille ne s'intéressait^ sauf Gértrude. Ce fut là qu'il vint attendre sa cousine au lendemain de la scène qui ouvre ce récit.

Cette visite matinale, annoncée si brusquement ii si mystérieusement par la Jeune fille, l'avait ) réoccupé toute la nuit ; il allait et venait dans l'atelier d'un air impatient, et son inquiétude se peignait sur sa physionomie aux traits mobiles. C'était, à cette époque, un garçon maigre et brun de taille moyenne et de mine rêveuse. Ses beaux yeux noirs, enfoncés dans l'orbite, avaient parfois l'air de regarder en dedans. Il ne portait pas sa barbe, et l'expression fine, un peu triste, de ta bouche ressortait mieux encore sur son visage soigneusement rasé. Les flammes sombres de ses yeux creux et la ligne rouge de ses lèvres expressives tranchaient vivement sur la pâleur

olivâtre de son teint, et donnaient un caractère saisissant à sa figure encadrée de longs cheveux noirs.

Il tressaillit tout à coup en entendant crier le sable de Tallée; un frôlement de jupe et un léger bruit de pas annonçaient l'arrivée de Gertrude. Il courut ouvrir à sa cousine et l'amena jusqu'auprès de l'établi où un petit poêle ronflait joyeusement.

— Je t'ai fait un bon feu, lui dit-il, assieds -toi là et chauffe tes pieds.... L'air est humide ce matin. — Tout en tourmentant un morceau de bois avec son ciseau, il la regardait d'un air embarrassé. Gertrude était restée debout près de l'établi. Ses lèvres étaient serrées, ses regards sérieux, et elle pressait nerveusement contre sa poitrine les pointes de sa fanchon.

— Comme tu es pâle I s'écria Xavier.

— Je n'ai pas dormi, répondit-elle, j'ai pensé toute la nuit à une* chose à laquelle je me suis décidée.

— Que veux-tu dire, Gertrude, et qu'y a-t-il de nouveau ?

— Je ne puis plus supporter la vie que je mène, Xavier, je ne le puis plus I... Je sens chaque jour davantage combien je suis ici à charge à tout le monde.

S6 LB 8SGRBT DB GBRTRÛDB.

— A tout le inonde ?..•. interrompit Xavier en la regardant d'un air de reproche.

— Non, pas à toil s'écria-t-elle en se rapprochant de lui, tu as toujours été bon pour moi, cousin Xavier. Mais les autres!.... Tu as entendu Gaspard, hier, et tu sais qu'il m'a prise en aversion.... Mes cousines sont méchantes avec moi et ma tante ne m'aime pas. Je fais pourtant ce que je puis pour qu'on m'aime, et je n'y réussis pas! Je sens que je Jeur pèse. Je ne suis qu'une enfant, mais j*ai de l'orgueil, moi aussi, et je souffre.... Je veux partir.

— Partir !.... Xavier laissa tomber son ciseau et demeura muet. Il regardait sa cousine sans pouvoir parler, et ses mains étaient toutes tremblantes. Pour lui. Gertrude était la seule joie de la maison, le seul point lumineux dans la vie grise et terne de tous les jours. — Partir ! repritil enfin d'une voix sourde, seule ! à ton âge !.... Y penses-tu ?

— Il y a longtemps que j'y pense, poursuivit Gertrude, et j'avais hésité jusqu'à hier soir, mais ce matin mon parti est pris. Je suis courageuse, je travaillerai. Voilà un an que je vais coudre chez la modiste du village ; c'est une bonne fille qui m'a appris ce qu'elle- sait et qui s'est déjà occupée de me chercher une place à la ville.

LE 8SQRBT DS GBRTRUDE. 27

— Elle l'a trouvée? demanda-t-il avec anxiété.

— Ouiy et c*est pourquoi je me suis décidée à te parler ce matin avant que tu ne partes pour les Islettes.... Voici une lettre que je te prie de mettre à la poste là-bas.

Xavier demeurait silencieux. Ses yeux sombres avaient pris une expression d'angoisse passionnée. Il contemplait tristement Gertrude qui s'était approchée du poêle et tendait vers la plaque de fonte ses petites mains glacées.

— Dans trois jours, reprit-elle, quand tu retourneras aux Islettes, il faudra que tu aies la complaisance de passer de nouveau au bureau de poste. La maîtresse du magasin, où je désire travailler, doit répondre à cette lettre, poste restante, et tù me rapporteras sa réponse.

— Je ferai ce que tu demandes, dit-il en soupirantprofondément, mais songes-y bien encore, Gertrude.... La Vie est dure chez les autres !

— Je le sais, répondil-elle avec amertume.... Puis comme elle craignait de l'avoir blessé, elle lui prit la main et la serra.

— Merci, dit-elle, ami Xavier! Garde-moi le secret jusqu'à nouvel ordre.

Elle avait les larmes aux yeux, et lui se sentait le cœur serré par une douleur poignante.

— Gertrude, s'écria-t-il, ne t'en va pas I

— Il le faut, mon acni.

— Gerlrudel répéta-t-il encore en lui secouant la main, et en même temps mille pensées confuses lui montaient aux lèvres. Ses yeux regardaient sa cousine avec une expression tou-

. chante. Si ces grands- yeux sombres avaient pu parler, ils auraient dit : « Par pitié, ne t'en va pas, ^ois patiente et appuie-toi sur mon bras!... » Mais les yeux se contentaient de lancer des regards navrants, et Xavier n'osait pas révéler tout ce qu'il avait dar.s le cœur. D'ailleurs, son propre avenir était si obscur 1 Le secours qu'il aurait pu offrir était beaucoup si on l'aimuit, peu de chose s'il n'était pas aimé. Qui pouvait savoir si Gertrude l'aimait autrement que comme un compagnon d'enfance?.... Si elle l'avait aimé plus sérieusement, aurait-elle songé à partir?...

Il refoula en lui les mots prêts à jaillir.

— Soit, dit-il d'une voix étranglée, je ferai ta commission.

Gertrude le remercia de nouveau et quitta l'atelier. Accoutlé sur son établi, Xavier la regardait à travers les vitres tandis qu'elle suivait légèrement les plates-bandes herbeuses. Elle avait disparu depuis longtemps déjà, qu'il était encore à la même place, la main appuyée sur son front,

roulant des pensées noires et découragées, pendant que le vent Msait tournoyer les feuilles sèches sur le gazon, et qup les moineaux pépiaient dans les sapins . . .

Quatre jours après, Xavier qui revenait des Islettes aperçut au soleil couchant- Gertrude qui l'attendait sur le pas de la porte.

— J'ai quelque chose pour toi, lui dit-il tristement, et il lui tendit une lettre qu'elle décacheta avec vivacité. Tandis qu'elle la lisait, Xavier appuyé contre la porte considérait le fin profil de la jeune fille éclairée par les rougeurs du couchant. Elle releva brusquement la tête, et il l'interrogea du regard.

— Tout est terminé, dit-elle avec un léger tremblement dans la voix, les demoiselles Pèche consentent à me prendre comme apprentie, et je dois être rendue à B... le 4«' mars prochain.... Ce soir, je parlerai à ma tante.... Merci encore, Xavier.

Elle se retourna pour lui serrer la main, mais il s'était déjà enfoncé dans l'ombre du couloir, et elle l'entendit s'éloigner du côté du jardin.

Lorsque toute la famille fut réunie pour le souper, et que Gaspard eut allumé la lampe, Gertrude alla s'asseoir près de M^^ de Mauprié et déplia silencieusement sa lettre. Au bruit du

papier froissé la veuve posa son tricot, et dit à sa nièce en lui dardant un rej^ard froid :

— Qu'y a-t-il, Gertrude, et que me veuxtu?

— Ma tante, commença la jeune fille d'une voix émue mais ferme, vous m'avez accueillie chez vous, et depuis cinq ans vous avez été pour moi une parente dévouée ; je vous ai imposé de lourds sacrifices et je vous en serai toujours reconnaissante..,

La veuve fronça les sourcils, piqua u neaiguille dans ses cheveux et s'écria d'une] voix brève :

— Çà, où veux-tu en venir ?

— A vous annoncer, ma tante, que je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité; j'ai trouvé à B... une position convenable, et je viens vous demander la permission de l'accepter.

En même temps elle remit sa lettre à M°^« de Mauprié. En entendant ces dernières paroles, Gaspard avait relevé brusquement la tète; Honorine et Reine se regardaient et cherchaient tout bas quelle pouvait être cette position mystérieuse qui allait permettre à leur cousine de se produire à la ville.

f Cette chance-là ne m'arrivera jamais I » songeait Reine dépitée. Xavier, les poings serrés sur

les tempes^ les lèvres froides, regardait la lettre, sa mère et Gertrude. Un silence profond remplissait la salle.

La veuve ajusta ses lunettes et lut lentement, puis rejetant le papier avec dédain.

— Ainsi, dit-elle, tu veux te faire modiste?... Modiste I.... A ce mot, Honorine ébaucha un

sourire de pitié et Reine poussa un soupir de soulagement; quant à Gaspard, il se remit à frotter son fusil et à siffler d'un air narquois.

— Oui, répondit Gertrude, je veux gagner ma vie honnêtement, et n'être à charge à personne.

M"'^ de Mauprié se mordit les lèvres.

— Tu as dix-neuf ans à peine, continua-t-elle, et je suis responsable de tes actes... Est-il convenable que je te laisse aller à dix lieues d'ici, dans une boutique où tu seras en compagnie de filles de rien, et exposée à tous les dangers d'une situation pareille ?

— Les demoiselles Pèche sont d'honnêtes filles, j'habiterai chez elles, et d'ailleurs je saurai me protéger moi-même.

— Et te payera-t-on suffisamment pour te faire vivre ?

— On me donnera, pour commencer, le logement et la table, répondit Gertrude en rougissant ;

32 LE SBCRBT DB GBRTRUDB.

jusqu'à ce que je gagne davantage, je vous prierai de m'envoyer une partie de la rente de six cents francs qui me vient de ma mère.

— Et si nous refusons?... Car tu oublies que Gaspard est ton tuteur.

— Alors, répliqua -t-elle d'un ton ferme, je m'adresserai à mon oncle Renaudin, qui est mon subrogé-tuteur et qui me fera émanciper.

Gaspard ne mit à rire bruyamment.

— Eh! s'écria-t-il, laissez-la donc aller, ma mère... Le village n'est pas fait pour de pareilles duchesses. Il leur faut la ville pour étaler leurs grâces et faire Tadmiration des marjolets qui flânent le dimanche sur les promenades!... Toutes ces mijaurées-là s'imaginent qu'à la ville on trouve encore des rois qui épousent des bergères, et voici Reine qui grille d'envie, elle aussi, de trôner derrière un comptoir I

Reine se redressa comme une guêpe en colère et lança à son frère un regard furibond.

— Reine est trop bien née pour songer à devenir une fille de boutique, dit la veuve, elle n'oubliera jamais qu'elle est une Mauprié...

A ces mots Gertrude sentit le rouge lui monter au front. Elle fit quelques pas vers sa tante ; ses yeux étincelaient et ses narines frémissaient.

— Madame, s'écria-t-elle d'une voix vibrante.

LE SEGRBT DB GBRTRUDE. 33

c'est VOUS qui oubliez étrangement Thistoire de notre famille... Vous parlez des Mauprié! Lorsque mes ancêtres vinrent en Ârgonne, ils étaient pauvres et ne crurent pas déroger en soufilant le verre... J'entends faire comme eux et ne pense pas déchoir!...

Il y eut de nouveau un grand silence dans la salle. Gaspard regardait sa cousine d'un air ébaubi, et lorsqu'on se mit à table, Xavier serra fortement la main de Gertrude. Le souper fut maussade : Gertrude ne mangeait pas, Xavier était pensif et les autres ne disaient mot.

Lorsqu'on eut fini, M'^^ de Mauprié retint légèrement par le bras sa nièce qui se disposait à se retirer.

— Quand comptez-vous nous quitter? lui demanda-t-elle.

— Je dois être au magasin le 1®' mars, répondit la jeune fille, et je voudrais partir au moins la veille.

— Nous avons encore quatre jours jusqu'à la fin du mois, reprit froidement la veuve, je pense qu'ils vous suffiront... Bonsoir, ma nièce.

Elle s'apprêtait à lui tendre machinalement sou front comme chaque soir, mais Gertrude se borna à la saluer et sortit sans ajouter une parole.

Le jour fixé pour le départ de l'orphetine était arrivé. Sa petite malle, cadenassée et ficelée, attendait dans le corridor le passage d'Herbillon le hrioleur^ qui devait la charger sur un de ses mulets, et accompagner la jeune fille jusqu'aux Islettes où passe le courrier de B... Il ne restait plus à Gertrude qu'une démarche pénible à faire, c'était sa visite d'adieu à l'oncle Renaudin. Cette visite lui coûtait, car le bonhomme était quinteux et recevait fort mal les visiteurs, surtout quand ceux-ci faisaient partie de sa famille. Néanmoins Gertrude se croyait obligée à ce dernier devoir. L'oncle Eustache était le frère de sa mère; et puis elle l'avait trouvé si faible, si vieilli, lorsqu'elle l'avait rencontré récemment... Qui pouvait dire si elle le reverrait jamais? C'est en songeant à toutes ces choses que, vers midi, Gertrude prit le chemin de la maison de son oncle.

Cette maison était une ancienne dépendance de

« MuleUer. .

LE BECREf DE OERTRUDB. 35

Tabbaye de Lachalade, et on l'appelait encore l'Abbatiale. Elle était bâtie un peu en dehors du village, sur une éminence d'où l'on dominait la vallée de la Biesme, et elle comprenait, outre les bâtioients d'habitation, un grand jardin abandonné dont les murs croulants ne finissaient qu'à la lisière de la forêt. Le chemin qui allait du village à l'Abbatiale était bordé de peupliers mélancoliques et aboutissait à un grand mur triste dans lequel était pratiquée une porte cintrée, prudemment munie d'un guichet. C'est devant cette porte que Gertrude s'arrêta pour respirer, car son cœurbattait fort et elle se sentait tout oppressée. Au bout de quelques minutes elle agita la chatne rouillée de la sonnette. (In tintement plaintif réveilla l'écho de la cour sonore, un aboiement lointain y répondit, mais personne ne se montra. Enfin un bruit de sabots résonna dans la cour, puis une clef grinça dans la serrure et la porte s'entrebâilla.

— Bonjour, Fanchette; puis-je voir mon oncle? demanda Gertrude à une vieille servante qui l'examinait d'un air revêche.

— Vous savez bien que M. Renaudin ne veut recevoir personne, répondit froidement celle-ci. *

— C'est que je pars ce soir.., pour longtemps, et j'aurais désiré lui dire adieu.

La servante, tenant toujours la porte à demi fermée, considérait la jeune fille d*un air soupçonneux.

— Allons, Fancfaette, dit une voix d'homme, laisse donc entrer mademoiselle dans la cour... J'irai voir si elle peut monter là-haut.

En même temps le vieux garde Pitois ouvrit la porte toute grande et fit passer Gertrude, malgré les protestations de Fanchette; Les deux domestiques s'acheminèrent vers la porte du vestibule, en discutant aigrement. Gertrude les suivait toute décontenancée et regardait machinalement la cour solitaire avec sa cainture de hauts bâtiments aux volets clos, son puits à la margelle usée et sa pelouse ovale bordée de buis, où un grand houx dressait son feuillage sombre et piquant, emblème de la maussaderie des hôtes du logis...

— Je vous dis que M. Renaudin ne la recevra pas I marmonnait Fanchette.

— Encore faut-il s'en assurer, grommelait Pitois.

— Allez-y donc, vieil entêté I s'écria-t-elle poussée à bout.

Ils étaient arrivés dans le vestibule, en face d'un escalier de pierre qui conduisait à la chambre de M. Renaudin.

— Eh bien I Fanchelte, dit une voix perçante et plaintive, que signifie ce vacarme?...

En même temps l'oncle Renaudin parut sur les marches supérieures de l'escalier. Il était enve • loppé dans une longue redingote râpée, ses doigts maigres s'appuyaient à la rampe de fer, son corps était courbé comme la lame d'une serpe et sa tète surplombait, montrant un crâne couronné de cheveux blancs, un long nez pointu et des yeux gris qui dardaient un regard méfiant.

— Que me v^ut-on? répéta-t-il d'un ton bref, en apercevant une figure étrangère.

— C'est votre nièce, monsieur, dit Pitois.

— Je ne veux voir personne, murmura le vieillard d'un ton bourru.

— Mon oncle, commença Gerlrude en s'avançant, je venais vous faire mes adieux... En même temps elle le regardait avec ses beaux yeux mouillés de larmes.

Le son clair de cette voix sympathique sembla frapper le vieillard. Il s'arrêta, devis )gea silencieusement sa nièce, puis, comme si quelque chose avait enfin tressailli au dedans de lui, sa figure prit une expression moins rébarbative.

— Tes adieux? reprit-il, tu quittes donc la maison du verrier?

— Je vais à B;.., répondit Oertrude.

as LK BKÛAtT Dl OKRTRtIDS*

--*- AB...I 8*écria M. Renaudin. Le8 muscles de sa face parcheminée ae détendirent et ]e nom de cette ville parut agir mystérieueement sur son esprit. Pitois, cria-t-il, laisse-la monter.

— Attrape I dit le garde triomphant, et il fit la nique à Fanchette qui s'éloigna d'un air grognon.

Quand Gertrude fut sur le palier : c Attends un moment) petite I » murmura son oncle. Il se traioa dans sa chambre où la jeune fille l'entendit clore à double tour les portes des armoires et les tiroirs d'un secrétaire, c Tu pei|x venir maintenant! > lui cria-t-il.

La pièce où elle entrait était entièrement lambrissée de chêne. Au fond, un grand lit carré à baldaquin de perse faisait face à la porte. De hautes fenêtres garnies de rideaux jaunis donnaient sur la vallée et les bois. M. Renaudin était assis dans son fauteuil de façon à avoir le secrétaire à portée de la main, ce Viens te chauffer, > dit-il à Gertrude, en lui montrant une chaise près de la cheminée où deux pauvres tisons se mouraient dans un monceau de cendres. Il attisa un moment le brasier, puis fixant de nouveau ses yeux per*çants sur la jeune fille :

— Dis-moi, reprit-il, que vàs-tu faire à B... ?

— Je vais y apprendre un métier, mon oncle, afin de gagner ma vie.

L8 SBORIT DB 0BRTRUD8. 39

La âgure deTavare ft'éclaircit un*^u. * -^ Bien I fit*il) tu veux travailler. «.• Bien cela, petite, et d'autant mieux que ce n'est pas dans les habitudes de ta famille... Et les Mauprié te laissent partir sans regret, hein?

— C'est moi qui ai demandé à m'en aller ; je ne voulais pas abuser de rhospitalité de ma tante... Il faut apprendre à se suffire à soi«mème, quand on est pauvre.

— Pauvre!... pauvre! grommela le vieillard qui crut saisir un reproche dans ces derniers mots, à qui la faute?... Si ta mère et ta tante m'avaient écouté autrefois, elles n'auraient pas épousé leurs hâzis ^ de verriers, et elles s'en seraient mieux trouvées... Enfin, continuat-il en se radoucissant, tu as pris le bon parti, qui est de travailler quand on est jeune... C'est comme cela que j'ai fait ; j'ai quitté Lachalade à ton âge, avec mon paquet sur le dos... J'allais à B..., comme toi... Eh ! eh! il y a eu de cela quarante-deux ans à la Chandeleur dernière...

Il poussa un soupir, croisa ses longs doigts sur ses jambes et se mit à regarder le foyer à demi éteint où scintillaient parfois encore quelques

* Hâzi, brûlé, racorni, nom que les paysans donnent aux gentilâhommes verriers.

points himinétix. Cette allusion à sa jeunesse l'avait rendu songeur; il resta longtemps silencieux. Gertrude embarrassée ne savait si elle devait rester. A un mouvement qu'elle fit pour quitter sa chaise, M. Renaudin releva la tète.

— Quoi I tu veux déjà partir, s' écria- t-.il... Attends encore un peu, je n'ai pas tout dit.

Il contempla un moment la jolie figure étonnée et attentive de sa nièce ; on eût dit que ses regards bo rafraîchissaient en se reposant sur ces cheveux soyeux, sur ces yeux limpides et rêveurs, sur cette petite bouche souriante... Il se leva péniblement et effleura de sa main ridée et tremblante les bandeaux crèpelés de Gertrude.

— Comme tu as de beaux cheveux blonds !

soupira-t-il. Va, rassieds-toi encore un peu; mes yeux ne sont pas souvent réjouis par la vue de la jeunesse... Arrête- toi un peu ici. Qui sait quand nous nous reverrons ?

Il secoua tristement la tète, et il y eut de nouveau un moment de silence. On entendait la bise se lamenter dans la cage de l'escalier.

— Écoute le vent, reprit-il... Rassieds-toi et chauffe tes petits pieds... Attends, je vais mettre du bois au feu et te faire une bonne flambée.

Il attisa le brasier et jela sur les chenets une

LB SECRET DE QERTRUDE. 4i

brassée de menu bois qui pétilla en lançant une flamme claire.

— Eh ! eh ! dit-il en étendant ses mains devant le foyer, c'est gai, un bon feu, cela vous ragaillardit... C'est bien à toi, Gertrude, d'être venue me faire visite.

— Et pourtant, répondit Gertrude un peu apprivoisée et demi- souriante, et pourtant vous ne m'aviez guère encouragée...

— Oui, c'est vrai... Je me disais : c La caque sent toujours le hareng, ]» et je te jugeais d'après tes grandes pecques de cousines; mais tu ne leur ressembles pas, tu es tout autre... Tu ressembles...

Il s'arrêta, passa la main sur son front jauni et poussa un long soupir.

— D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis content de ton courage et de ta bonne envie de travailler. •• Mais tu ne m'as point dit ce que tu comptes faire àB...?

— Je veux y apprendre le métier de modiste.

M. Reuaudin tressaillit et murmura en se parlant à lui-même : c Modiste... à B...? Il y a des ressemblances singulières I :»

Et comme si cette réflexion l'avait replongé dans de profondes méditations, il tourna la tête du côté de la cheminée. La flamme dansait sur les

43 LB SKQRBT Dt GBIITRUDI.

chenets en formant mille fentastiques images^ et au dehors la bise se lamentait toujours. Était-ce la plainte du vent qui réveillait de vieux souvenirs, ou bien le vieillard revoyait*il dans les arabesques de la flamme les fuyantes apparitions d'une époque lointaine?... Il étendait ses mains vers le brasier, puisil les passait sur son front comme pour réchauffer sa mémoire engourdie. Sa figure s'était attendrie et ses yeux étaient devenus humides.

— Tu auras grand froid sur la route, ma pauvre enfant! reprit-il tout à coup... Aie soin de bien te couvrir!... En vérité, il y a des ressemblances singulières !... En te regardant et en entendant la bise de mars, il me semble revoir une pauvre enfant comme toi, qui s'en allait seule aussi dans la froidure et le vent... Écoute, dit-il en s'animant,. laisse-moi te donner un conseil... Quand tu seras là-bas, à la ville, veille bien sur ton cœur I A ton âge, on ne demande qu'à aimer; défie-toi de ceux qui te diront que tu es jolie !..• Ne donne pas ton cœur avant d'avoir au doigt un bel anneau de mariée. Veille sur toi; les hommes sont égoïstes et ne valent rienl...

Il s'étf'iit levé, tout surexcité, l'expression étrange de sa figure effraya Grertrude ;

— Mon oncle, dit-elle, il est temps que je prenne congé de vous ; je vais jusqu'aux Islettes

tË flKCRET DE aSRTRUDË. 43

à pied, et le brioleur Herbillon m'attend pour charger ma malle.

— Allons ! flt*il en abaisant la voix, merci de ta visite, Gertrude ! Avant de partir, mets^toi là et écris-moi lisiblement ton adresse à B...

Elle lui obéit, et pendant qu'elle écrivait, il ouvrit son secrétaire :

— Je ne veux pas que tu t'en ailles sans rien emporter de moi. Tiens 1

Il lui glissa dans la main un double louis :

— Serre-le bien, c'est de l'or... G*est beau et bon comme un rayon de soleil, et c'est plus rare I H^e le montre à personne ici, et promets-moi, si j'ai besoin de toi quelque jour, de revenir dès que je t'appellerai.

— Je vous le promets, mon oncle, réponditelle toute émue !

— Maintenant laisse-moi baiser tes cheveux blonds... Là... Bon voyage, petite Gertrude, et merci... Ta visite m'a fait du bien...

Il raccompagna jusque sur l'escalier :

— «Ne dis rien à tes cousines! lui cria-t-il

encore.

Quand Gertrude arriva au logis de sa tante, les

sonnailles des mulets retentissaient déjà dans la

descente de la Louvière.

— Eh bien ! lui demandèrent à la fois Reine et

Honorine, comment t'es-tu tirée de ta visite à l'oncle Renaudin ?

•^ Il m'a bien reçue, répliqua-t-elle brièvement, et il est meilleur qu'on ne le dit.

Gaspard était parti dès le matin pour la chasse, M.^9 de Mauprié et ses filles étaient seules dans la salle. Gertrude courut à l'atelier espérant y trouver Xavier, mais l'appentis était vide. € Où peut -il être? » se demandait-elle et elle se sentait le cœur gros. Elle parcourut du regard l'étroit réduit où s'étaient passées les seules bonnes heures de sa jeunesse. Elle fit un adieu silencieux aux vitraux verdàtres, aux dessins accrochés au mur, aux outils rangés le long de l'établi... Le bruit des sonnailles s'était rapproché.

— Gertrude, cria la voix stridente d'Honorine, voici le brioleurl

Elle se hâta d'accourir et questionna ses cousines sur Xavier, Reine haussa les épaules et répondit négligemment :

— Il court les bois sans doute.

Gertrude sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle était habituée aux façons bizarres de son cousin, mais cette absence dans un pareil moment lui semblait impardonnable. — On avait chargé son bagage à dos de mulet. La veuve n'eut

pas un moment d'expansion, et son baiser fut aussi froid que d'habitude.

— Au revoir, ma nièce, fit^elle solennellement.., que Dieu vous garde!

Gertrude embrassa ses deux cousines.

— Nous t'écrirons là-bas et tu nous enverras des chapeaux 1 lui dit Reine.

Ce fut la seule marque d'intérêt que Gertrude emporta de la maison de sa tante...

Dans la chambre haute de TÂbbatiale, le vieil oncle Renaudin était resté tout absorbé par les souvenirs^<)ue la visite de sa nièce avait réveillés. Il s'était rassis dans son fauteuil et demeurait immobile, les coudes sur les genoux et le front dans les mains. La belle flambée allumée en l'honneur de Gertruie s'était éteinte et l'âlre ne contenait plus que des cendres grises; mais dans les corridors de la vieille maison le vent de mars gémissait toujours. Peu à peu on entendit au dehors, dans l'éloignement, un bruit de grelots. Le vieillard se leva, poussa un Boupir et se mit à fouiller les tiroirs de son secrétaire. Dans un coin il trouva un objet de petite dimension soigneusement enveloppé de papier de soie. C'était une ancienne lorgnette de spectacle avec trois tuyaux de cuivre doré et une garniture d'ivoire. On ne s'en était pas servi depuis longtemps, car les tuyaux

jouaient difficilement les uns dans .les autres. M. Renaudin nettoya les lentilles avec un chifTon, ajusta les tuyaux, et s'approchant de Tune des fenêtres, braqua la lorgnette sur la campagne. De l'embrasure où il se tenait on pouvait voir Textrémilé du logis de Mauprié, l'angle du jardin, puis la route blanche serpentant au long des bois et des prés, dans la direction des Islettes.

Le bonhomme distingua bientôt les mulets avec leur charge de charbon, puis le chien courant de l'un à l'autre, puis le brioleur chevauchant sur la dernière mule et fermant la file. Gertrude enveloppée dans un chàle gris et coiffée d'une capeline bleue, cheminait à côté de lui.

— Voici la petite ! murmura Renaudin, comnie elle marche bravement sur les cailloux de la roule I Les Mauprié l'ont laiissée partir seule... Ses nobles cousines n'ont pas daigné l'accompagner jusqu'aux Islettes ; le hâle aurait gâté leur précieux teint!... Les pécores... Heureusement Gertrude ne leur ressemble pas.

Courbé vers la fenêtre, le front appuyé contre la targette glacée, il clignait un œil, et de l'autre suivait les détours de la route à travers la lor« guette. Au dehors, le vent secouait les branches décharnées et les pièces de toile pendues à des

cordes dans les clos du voisinage. La girouette du toit virait et grinçait furieusement.

— Quel venl I murmurait lé vieillard, elle a bien fait de cacher ses cheveux blonds. Elle marche bravement; elle est vaillante et elle a du cœur.... Tant mieux !

Il la suivait toujours avec un redoublement d'attention à mesure que la distance rendait les images moins distinctes. Tout à coup une brume mystérieuse brouilla les objets et il ne vit plus rien... Une buée humide voilait le verre delà lunette. Les mains de M. Renâudin tremblaient.

Il les porta à ses paupières, à ses yeux si longtemps secs comme son cœur, et il y trouva des larmes...

Gertrude aussi, sur la route balayée par la bise, avait des pleurs dans les yeux. Elle écoutait pensivement le bruit berceur des sonnailles , elle regardait le ciel où de longs nuages couraient avec une hâte furibonde, le taillis où les chênes entre-choquaient leurs branches encore couvertes des feuilles de Tan passé, les oseraies rougeâlres qui bordaient le cours de la Biesme ; puis elle se sentait un poids plus lourd sur le cœur, et cherchant la cause de ce redoublement de peine, elle la trouvait dans l'absence étrange de Xavier, c Pourquoi n'est-il pas venu me serrer

la roain? » se demandait-elle. Cet oubli lui paraissait tellement inexpliquable, qu'elle n'eût pas été étonnée de voir tout à coup Xavier sortir du bois et accourir au-devant d'elle. A chaque point noir qui apparaissait au loin : € Est-ce lui? y> se disait-elle. — Puis le point grandissait^ et c'était un cantonnier cassant des pierres ou un mendiant courbé sous sa besace, qui cheminait en comptant sa recette de vieux sous.

Le brioleur Herbillon, qui était un brave homme et qui la voyait triste, essayait de la distraire en lui contant des histoires de chasse. De temps à autre, tout en talonnant son mulet, il entonnait une vieille chanson du pays, à laquelle les tintements des sonnailles formaient un accompagnement naturel. En sa qualité de brioleur, il savait des chansons de toute sorte et de toute provenance; tristes, gaies ou gaillardes ; chansons de noce et chansons de métier, refrains de soldats ou complaintes de bergers. — Il en dit une surfout qui remua le cœur de Gertrude, tant l'air lui semblait doux et tant quelques-unes des rustiques paroles s'accordaient avec sa situation:

' c Mon Dieu, mon Dieu, que je suis aise

Quand j ai ma mie auprès de moi !

Je la prends et je la regarde :

- ma mignonne, embrasse-moi I

— Comment veux-tu que je t'embrasse ?...

Tout chacun dit du mal de toi,

On dit que tu vas à la guerre, Servir dans les soldats du roi.

— Ceux qui t'ont dit cela, ma belle.

Ne t'ont dit que la vérité ;

Alon cheval est là à la porte, Et tout sellé et tout bridé...

— - J'ai tant pleuré, versé de larmes, Que les ruisseaux ont débordé ; Petits ruisseaux, grandes rivières, Quatre moulins en ont viré... »

Gertrude à son tour fondait en larmes aux sons de cette complainte rhythmée par la voix chevrotante du brioleur. Celui-ci vit que son remède produisait un effet «contraire à celui qu'il avait espéré, et il s'arrêta court.

« Voyons, dit-il, mademoiselle Gertrude, ne vous laissez pas aller ainsi à votre envie de pleurer. Je sais bien que ça soulage le cgeur, mais ça gâte les yeux quasiment comme la fumée de bois vert. Allons, allons, hardi 1 .. Montrez que vous êtes brave à l'égal de feu votre père.... Aussi bien, nous voici au bourg et il ne faut pas que les gens des Islettes vous voient pleurer comme une petite fille.

On était arrivé en effet, et déjà l'auberge se

montrait avec son escalier de pierre, son enseigne balancée par lé vent, et sa remise pleine de chevaux de roulier. Gertrude essuya ses yeux, le brioleur déchargea la petite malle, serra la main de la jeune fille et pirit congé. La voiture ne devait pas tarder ; Gertrude s'assit sur le banc de Tauberge, et elle n'y était pas depuis cinq minutes, lorsque tintèrent les grelots du courrier qui descendait au galop la côte de Biesme.

Les chevaux s'arrêtèrent tout fumants devant l'auberge. On lia la malle derrière la capote, et déjà Gertrude s'apprêtait à monter, quand elle entendit son nom prononcé par une voix bien connue... Celui qu'elle n'espérait plus, Xavier sortit d'une maison voisine et s'élança ver& elle.

— Ah I s'écria Gertrude eft lui tendant la main, je savais bien que tu ne me laisserais pas partir ainsi !

Xavier semblait très-ému ; ses yeux noirs brillaient et la course avait coloré ses joues.

^ — J'ai eu peur de ne pas arriver à temps ! ditil enfin.

— Pourquoi ne t'es -tu pas trouvé à la maison ? . Il secoua la tête et plongea ses yeux dans ceux de sa cousine :

— Je ne voulais pas te faire mes adieux devant ma mère et mes sœurs. J'avais besoin de te ser-

rer les mains à mon aise, loin des regards indifférents... Et puis... Il s'arrêta.

— Et puis ? fil Gertrude en souriant.

— Et puis j'avais peur de montrer aux autres tout le chagrin que j'ai de te voir partir !

Il détourna la tète et, comme s'il avait été honteux d'en avoir trop dit, il reprit avec brusquerie:

* — D'ailleurs, je voulais te donner ceci, et le serrurier des Islettes n'en avait pas terminé la monture.

Il déchira le papier qui enveloppait un petit coffret de chêne sculpté, puis il le tendit à sa cousine.

— C'est le premier essai dont je ne sois pas trop mécontent... Garde-le pour y mettre tes aiguilles et tes écheveaux.

Elle souriait. Il ouvrit le coffret et y prit un bouquet de violettes et d'anémones sauvages, — les premières de la saison.

— Tiens, conlinua-t-il, voici encore des fleurettes que j'ai cueillies pour toi dans un ravin exposé au midi.

Gertrude sentait des larmes lui monter aux yeux.

— Merci tout plein, ami Xavier, dit-elle en lui serrant de nouveau la main... Tu me gâtes !

52 Lb secret de GEaTRqDB.

— En voiture I en voiture ! cria le conducteur qui s'impatientait.

GertrudQ monta.

— Pense un peu à moi, là-bas ! murmura encore Xavier d'une voix brisée.

Elle répondit en agitant la main et en aspirant longuement le parfum des fleurettes.

-^ Hue, la Grise ! Hardi, Blond !... s'écria le conducteur en faisant claquer son fouet. L'attelage prit le trot et la voiture disparut bientôt daiis les vapeurs de la nuit brunissante.

Hopl hopîf. A travers les hautes forêts de l'Argonne la voiture passait au trot, et la faible lueur des lanternes éclairait vaguement les profondeurs boisées où la brume flottait sur la cime des chênes. Parfois une éclatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la lisière. De larges embrasures se découpaient en noir sur un fond lumineux, et vers le ciel s'élançaient de hautes cheminées surmontées d'une fumée rougeâlre. — Grêlait une verrerie... Les

LE SECRET DE GfiRTRUDE. 53

baies des fenêtres laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumière incandescente et remuant des matières embrasées au bout de longues cannes de fer... C'étaient les verriers, les hâzis maigres et brûlés par les flammes d'enftr de leurs ouvreaux nuit et jour allumés... Et Ge'rtrude songeait à la maison de 'sa tante, à Tâppentis couvert de tuiles moussues et à Xavier. Elle renvoyait ce dernier accoudé sur son établi, le menton dans sa main, pensif, concentré, les yeux tournés vers une vision intérieure.

Elle le voyait aussi courant dans les bois à la recherche des premières fleurs de la saison, elle entendait encore l'accent profondément triste de sa voix, lorsqu'ils s'étaient dit adieu devant l'auberge... Quelle étrange nature et qu'j avait-il réellement au fond de ce cœur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile à pénétrer, Gerlrude devinait une féconde source de tendresse qui jaillirait peut-être un jour. — Et en pensant à toutes ces choses, elle pressait contre ses lèvres le petit bouquet d'anémones, le sauvage bouquet noué avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le printemps.

Hop ! hop !... Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les cail-

louz faisaient jaillir des étincelles. Le ciel terne et sans étoiles bordait confusément un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du berger,.. Et Gertrude songeait à la vie errante du régiment, quand elle suivait son père d'étape en étape, blottie dans un coin de son manteau, bercée par le roulement du fourgon ; elle se souvenait que parlois un gros baiser du capitaine Jacques la réveillait à demi, et qu'entre les plis du manteau elle distinguait un coin du ciel étoile... Âh I les boiis baisers donnés à plein cœur, il y avait longtemps qu'elle ne les connaissait plus. Les petits soins paternels, les dorloteries et les càlineries du réveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela était bien loin I...

Ho, la Grise! holà, Blond... On était arrivé au relais. Des lumières couraient ausc. croisée^ de Tauberge ; la porte de la - remise s'ouvrait, un garçon d^écurie dételait les chevaux tout fumants et en amenait de frais. Le facteur s'avançait lourdement avec sa sacoche pleine de lettres; une commère recommandait un paquet au conducteur ; un homme courbé sous le poids de deux seaux remplis au réservoir prochain se dirigeait

lentement vers l'auge. Par la porte 'ouverte de l'auberge on voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des verres... Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se chauffaient au feu de i'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons du village après une rude journée de labeur; elle se disait qu'elle n'avait plus de chez eUcy plus de foyer, plus de maison !..

En route!... et la voiture reprenait le trot. — Encore des champs à perte de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands bois sombres où l'écho répercutait le bruit des roues et les claquements du fouet, puis la voiture enrayée glissa rapidement sur une longue pente. De grands prés s'étendaient au long d'une rivière bordée de peupliers, un moiilia apparaissait avec son bief rempli d'eau, des coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au loin, sur une colline, des centaines de lumières scintillaient., c'était la ville. — Les chevaux redoublèrent de vitesse, le conducteur fit claquer son fouet avec frénésie et on traversa les faubourgs... Encore un pont, une large rue plantée d'arbres, puis la

56 LE secnET DU dEHTRUDÉ.

voiture s'arrêta brusquement devant un bureau de messageries. On était à B....

Gertrude descendit tout engourdie. Il était trop tard pour aller frapper à la porte des demoi* selles Pêche ; elle prit une chambre à l'auberge voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard, et lorsqu'elle s'éveilla, il faisait déjà grand jour. Un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui redonnèrent du courage, elle s'habilla rapidement et se ût conduire chez les modistes.

Dans l'atelier des demoiselles Pêche, le poêle' de faïence, allumé dès le matin par la vieille servante Scholastique, commençait à répandre une douce chaleur et les ouvrière's étaient déjà à la besogne. L'atelier, contigu avec le magasin où on recevait les pratiques, était éclairé par deux fe« nêtres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponls, la plus animée et la plus commerçante des rues de B.... L'ameublement était des plus simples: — Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque côté du poêle, de grandes armoires où l'on serrait les coiffures confectionnées ; çà et là, des chaises émcombrées de cartons ; pour tout

LIS SfiCtiET t)E GBHTRUD15. 57

ornement, une statuette de la Vierge coloriéa en rouge et en bleu, tenant encore à la main un raisin desséché, offrande de la Notre-Dame d'août ; t>uis, en guite de pendant, une naïve image d*Ëpinal, représentant les Vierges sages et les Vierges folles et se déroulant aux yeux des apprenties comme, une pieuse et salutaire invitation à la vertu. — Devant chaque fenêtre, sur une sorte d'estrade, se dressaient les deux maîtresses-chaises de M"e Hortense Pèche, l'aînée, et de M»o Héloïse, sa principale ouvrière. M^** Héloïse était une ûUe de vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant à tout. Elle était grande, bien faite, très-blanche, très-vaine de ses yeux noirs et de ses cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingénument orgueilleuse, folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon cœur, elle représentait le type de la griselte de B...., — une race qui se perd.

A travers les cartons, les chaises et les têtes à bonnet y passant de l'atelier au magasin et du magasin à un ouvroir de couturières, M^*« Gélénie Pêche allait et venait, brandissant une aune dans sa forte main, s'agitant sans cesse. et ne se reposant jamais. Les deux so&urs faisaient un contraste complet : — W^^ Hortense, qui frisait la cinquantaine, ronde, replète, avec des yeux à fleur de

tête et un tour de cheveux bruns sous son bonnet à tuyaux, était l'image du calme et de la prudence. Mii« Célénie était grande, robuste et taillée comme un homme : sa taille plate, sa voix mâle et toujours grondante, ses bras osseuj: et ses grosses mains rouges ajoutaient encore à riilusion ; mais elle était bonne fille, oubliait vite ses. colères et n'aurait pas fait de mal à une mouche. La nature, qui avait si maltraité les deux sieurs au point de vue plastique, leur avait donné, par une juste compensation, un goût sûr et des doigts de fée. Les chapeaux montés par M^^^ Hortense et les robes coupées par W^^ Célénie étaient renommées à dix lieues à la ronde, et les demoiselles Pèche avaient la plus belle clientèle de Tarrondissement. Trèspieuses, en dépit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforçaient de se faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins assidus à la congrégation du Rosaire, dont elles étaient directrices. M'i» Hortense réservait pour la chapelle de la Vierge du Pont ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mêmes mains qui avaient trop largement échancré un corsage de bal,Mii» Célénie, les jours de Fête-Dieu, portait fièrement en tête du cortège la lourde bannière de la congrégation. — En résumé, c'étaient de braves filles, actives comme des abeilles et courageuses con)me

des fourmis ; chacun les estimait, et Gertrude ne pouvait fomberen de meilleures mains.

Ce matin -là, Mu« Célénie était plus agitée que jamais.

— C'est aujourd'hui que doit arriver la nouvelle ouvrière, dit-elle à sa sœur, puis, s'appuyant sur son aune comme sur une canne : — J'espère, mesdemoiselles, que vous n'allez pas prendre vos grands airs, et que vous vous montrerez bonnes et serviables... Où la caserons-nous, Hortense?

— Je crois, répondit l'aînée, qu'on pourrait lui faire une petite place à côté d'Héloîse, près de la fenêtre...

La grande Héloïse releva vivement la tète :

— Près de ma fenêtre, fit-elle d'un air piqué, et pourquoi donc pas à la table ronde ? Cette demoiselle est une apprentie, après tout I . . .

— Nous devons des égards à sa position, reprit tranquillement M"^ Hortense.

— Oui, elle est noble! répliqua Héloïse en pinçant dédaigneusement les lèvres. Puis, après un moment de réflexion elle ajouta : — C'est drôle tout de même qu'une demoiselle dans sa position soit obligée de travailler pour vivre...

— Elle est orpheline, dit M"« Hortense, et sa situation n'en est que plus intéressante...

-^ N'importe, poursuivit obstinément Héloise,

on n^ m'ôtera pas de l'idée qu'il y a là«>de8sous quelque chose de louche I...

— Héloîse, s'écria sévèrement M^^ Gélénie, pas de jugements téméraireSy s'il vo.us plaît... Cette jeune ûllè m'est recommandée et je n'entends pas qu'on fasse courir de sottes histoires sur son <;ompte.

— Je crois que la voici, dit W^^ Hortense qui venait de jeter un coup d'œil dans la rue.

Au même moment, la sonnette du magasin se mit à tinter, et Mii« Gélénie alla ouvrir. C'était en effet Gertrude. Scholastique se chai^ea de son modeste bagage et la modiste montra à la jeune fille la chambre qu^elle devait occuper au second étage ; puis, après l'avoir mise au courant des habitudes de la maison et l'avoir forcée à boire une tasse de lait chaud, W^^ Pèche la cadette, toujours armée de son bâton à auner, introduisit Gertrude dans râtelier. Â son entrée, les ouvrières, dont le babil à mi-voix produisait un bourdonnement pareil à celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent à considérer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait à la fois. Bientôt leurs regards témoignèrent une admiration qui déplut fort à la grande Héloïse. La première ouvrière n'avait pu charitablement s'empêcher de rêver une Gertrude gauche.

revèche et guindée. Celle qui arrivait était tout le cootraire; en outre, elle avait de magnifiques cheveux blonds et le plus joli teint du monde. — Ce sont là de ces déceptions qu'une femme supporte généralement assez mal, et la grande Héloîge ne se piquait pas de stoïcisme.

M^^Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le désir de commencer à se rendre utile :

— Tenez, dit 1P« Pèche, allez trouver M^** Héloîse, elle vous mettra au courant de la besogne.

Les grands yeux de Gertrude parcoururent Tatelier.

— Là, près de la vitre, prepez un tabouret ! lui criaia grosse voix de M"« Célénie, et en même temps, avec son aune, la sœur cadette désignait l'estrade d'Héloîse. Celle-ci, piquée de ce que Gertrude n'avait pas deviné du premier coup qui elle était et ce qu'elle valait, prit son air le plus imposant.

*- Yous voulez de la besogne, mademoiselle,' commença- t-elle avec dignité, dites-moi d'abord ce que vous savez faire...

— Peu de chose, répondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne volonté, et avec vos conseils... En même temps elle regarda Héloîse

62 LK SECRET DE GERTltUDE.

et son regard à la fuis si doux et si profond, son regard et le son de aa voix opérèrent comme un charme. Héloïse se senlîl gagnée et amollie; elle quitta son grand air et donna d'assez bonne gr&ce ses instructions k la débutante.

A midi, quand sonna ta cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrières s'en allèrent dîner, et dès qu'elles furent dehors, la conversation roula sur Gertrude, Taules les fillettes regardaient Héloïse et attendaient qu'elle donnât son avis ; mais l'imposante première se bornait à écouler silencieiisement. A la fin, une apprentie ayant vanté les beaux yeux de la nouvelle venue, Héloïse plissa les lèvres d'un air dédaigneux :

— Oh! fit-elle, des yeux verts, comme les chats... Signe de trahisoni — Cefut tout ce qu'on put tirer d'elle.

La journée se passa tranquillement. Le soir, à la cloche de huit heures, après avoir soupe avec demoiselles Pèche, Gertrude monta dans sa mbrette haut perchée. Son premier soin fut de ndre le coffret de Xavier et de le contempler guement. Il avait la forme d'un fragment de s enveloppé de mousses, de ronces et de foues ; çà et là, dans le fouillis des herbes et des illes, quelques insectes avaient été sculptés, et 1 avait été exécuté avec une légèreté et une

sincérité qui faisaient illusion ; on eût dit que les scarabées allaient bourdonner et les fougères frissonnec ^^ vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit les anémones qu'elle y avait enfermées ; le bouquet flétri avait conservé son odeur forestière, et la jeune fille se sentit de nouveau transportée dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant à Xavier et au petit atelier de Lachalade. Le lendemain, quand elle s'éveilla vers six heures et qu'elle se pencha à T-étroite fenêtre pour jeter un coup d'oeil sur la ville, elle fut un peu réconfortée par la vue qu'on avait de sa mansarde. — En bas, la rue Entre-Deux-Ponts encore endormie, puis un fouillis de toitures aux profils curieux, puis la ville haute avec ses maisons et ses vergers en amphithéâtre. Sur la crête de la colline, la vieille Tour de l'horloge se dressait, coiffée de son toit pointu; un long couvent étalait ses rangées de fenêtres étincelantes ; au fond, les clochetons de l 'église Saint-Ëtienne se découpaient sur un ciel d'un bleu pâle ; à droite et à gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et enfin à l'horizon, on apercevait la ligne sombre des grands bois... Il faisait une claire matinée, les moineaux chantaient sur les toits, les laitières criaient leur lait dans la rue, et de tpus côtés, des cloches son-

61 LS BECRXT DE OERTRODC.

naient la première messe. — Gertrude descendit à l'atelier, plus gaîe el plus courageuse.

Elle fut vite au courant, et comme elle joignait à une grande dextérité un goût délicat et une activité prodigieuse, elle fit rapidement la conquête des demoiselles Pèche. Elle accueillait les clients avec un air si avenant et un si joli sourire que chacun se relirait enchanté. Elle s'entendait i merveille jt la vente, et lorsqu'il s'agissait de convaincre un acheteur rétif o» d'apaiser une belle dame irritée, M"* Célénie se laissait volontiers suppléer par Gerirude. Bientôt il ne fut bruit dans B... que de la belle modiste du magasin des demoiselles Pèche ; on vantait sa grâce et son adresse ; on consultait son goût, on ne voulait plus être coiffé que par elle, et les dames  imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de récits romanesques. Le dimanche, à la grand' messe, on se lit delûin ; et vers quatre heures, chaque jeunes clercs, les fils de fabricants et les raires des contributions venaient parader ittoir de la rue Entre-peux-Ponts,. afin îvoir derrière les rideaux; — ce qui eximent l'indignation de M"< Cèlènie et lui 'aodir son aune d'une façon expressive.

nanége, naturellement, agréait très-peu de Héloïse. Après avoir Irbaé seule pen-

LE SECaET DE GERTRUDE. 65

dant si longtemps, elle se sentait amoindrie et reléguée au second plan, et son dépit contre Gertrude grandissait de jour en jour.

Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se préoccuper de fout ce bruit, et son succès ne l'enorgueillissait guère. Les œillades admiratives des jeunes gens de B... ne l'intéressaient que médiocrement; sa pensée était ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche, à passer quelques heures dans an jardin que possédaient les demoiselles Pèche, sur la promenade des Saules. Ce jour-là^ après les vêpres, les modistes prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrières et on allait souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu'à un bras de l'Ornain coulant à l'ombre (l'une allée de platanes. Il était abondamment planté de néfliers et d'épines roses ; on y voyait une maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne-vierge, un chamhret^ comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin de verdure, baigné d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps, les narcisses jaunes et les jacinthes commençaient à s'épanouir et les néfliers étaient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle pensait mieux à Lachalade et à l'Ârgonne ; elle mettait là tous ses rêves, et le bruit de l'eau les berçait. De temps en

temps, un merle sifflait dans le fourré, un cariU Ion tintait au loin, ou le vent apportait par bouffées les airs sautillants d'un bal champêtre du voisinage, — et GertrudtB sentait en elle de mystérieuses espérances palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.

Un soir, comme elle revenait du jardin avec Héluïse et M"« Célénie,^elle aperçut M"« Hortense sur le seuil du magasin.

— Il y a là quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci à Gertrude; en même temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier près du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit les deux mains à son cousin, pendant que la grande Héloîse examinait du coin de l'œil ce joli garçon À l'air'mélancolique.

Dès qu'on les eut laissés seuls, Xavier dit à Gertrude :

— Je viens demeurer à B... pour trois mois.

— Vrai ! s'écria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc passé depuis mon départ ?

— J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as porté bonheur... J'avais déposé chez un marchand de Sainte-Menehould quelques-uns de mes bois sculptés; ils ont plu à un Anglais qui passait et qui les a payés largenient.

en me faisant une nouvelle commande ; grâce à cette aubaine, j'ai pu venir ici où je compte travailler chez un marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils...

— Oh I que je suis contente ! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais comme j'ai pensé à Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton coffret!..

Elle s^arrêta court. Xavier la regardait avec tant de vivacité et tant de bonheur qu'elle se mit à rougir, et ils demeurèrent silencieux.

— Tout le monde va bien, là-bas? reprit enûn Gertrude, puis elle s'informa de l'oncle Renaudin. — Il se portait assez mal et devenait de plus en plus casanier.

— Il faut que je te fasse faire connaissance avec M^i^ Célénie, dit ensuite la jeune fille, et elle l'emmena dans l'atelier.

Les demoiselles Pèche firent bon accueil au jeune Mauprié, et, quand, à la nuit, il prit congé des modistes, elles l'invitèrent à venir chez elles chaqtie dimanche. Gertrude le reconduisit jusqu'au seuil de la porte.

— Je me suis logé à la Ville haute, dit Xavier, près de mon sculpteur... Je viendrai te voirie plus souvent possible... Âh ! si tu savais comme le temps me durait là-bas loin de toi!

Il lui serra brusquement la main et disparut dans la nuit...

— Comment s*appelle-t-ily votre cousin? demanda le lendemain Héloïse à Gertrude.

— Xavier de Mauprié...

— Xavier... C'est un joli nom..< Et lui aussi est très-bien. Je suis sûr qu'il est amoureux de vous.

— Quelle folie ! s'écria Gertrude, et elle essaya de rire, mais en dedans son cœur battait, et elle avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.

L'arrivée de Xavier opéra dans l'esprit de Gertrude une métamorphose. Elle commença à trouver la vie plus facile et plus souriante. Les journées lui semblèrent moins loognes et ses nuits se peuplèrent de rêves couleur d'espérance. Le*matin, en nouant ses cheveux, elle voyait de jolis nuases roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer comme de noires flèches devant la croisée. Elle faisait sa toilette avec plus de plaisir, et le soir, lorsque le carrillon de Saint-Etienne tiutait

sur la colline, elle était toute réjouie en songeant que Xavier demeurait à la ville haute et entend lit en même temps qu'elle les joyeuses voix des cloches.

Xavier s'était arrangé dé façon à passer avec sa cousine tous les dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie ; au jardin des SauleSy les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches avec impatience : ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain fiévreux. Le lendemain mathi, tous deux en s'habillant se promettaient des moments délicieux et se répétaient d'avance tout ce qu'ils auraient à se dire, puis la journée passait comme une ombre, et ils se quittaient le soir, tout étonnés de s'être si peu parlé. Sans que Gertrude s'en rendît compte, ses manières avec Xavier étaient devenues plus réservées; un certain embarras avait succédé à son enjouement habituel. Il s'en aperçut bientôt, et comme il était tout aussi farouche que par le passé, la réserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de ces natures timides et ombrageuses qui demandent à être fortement encouragées pour devenir expansives. Aussi était-il rare qu'il ^e montrât complètement lui-même. Pour le mettre en train, il

fallait ua milieu bruyant et sympathique ; pour le rendre joyeux, on devait commencer par rire aux éclats, Chez les demoiselles Pèche, il gardait souvent une attitude silencieuse qui ressemblait à de la bouderie, et il savait un gré infini à la personne qui se chargeait de rompre la glace et de le forcer à parler. On remarquait en lui une singularité toute spéciale aux gens timides : il prenait un biais pour exprimer certaines choses qu'il n'osait dire à sa cousine directement, et il les lançait volontiers dans une conversation avec un indifférent, pourvu que Gertrude fût à portée de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui donnât la réplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la grande Héloîse.

La première ouvrière avait un air bon enfant et un bavardage familier qui mettaient les gens à l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait intriguée ; elle le trouvait beau garçon, bien qi^'un peu trop mélancolique et ténébreux, et elle résolut de l'apprivoiser. Xavier fut presque heureux de ce secours inattendu, etsanssongeràmal, accueillit courtoisement les prévenances de la mor diste. Il plaisantait volontiers avec elle ; la bonne humeur d'Héloïse le mettait en verve, il devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destinées à Gertrude. Héloîse, qui était

peu fine, ne se doutait guère du manège ; elle écoutait Xavier bouche béante, sans trop comprendre le plus souvent. Elle voyait la réserve de Gertrude et ne se Texpliquait pas. Sans se mettre martel en tète pour en chercher la cause, elle trouva beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'était trompée, et que sans doute M'^» de Mauprié n'avait aucun goût pour son cousin. De là à tenter la conquête du cœur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle l'eut bientôt fait. Fière d'avoir attiré l'attention du jeune sculpteur, elle avait sans cesse le nom de Mauprié à la bouche, et comme son imagination allait vite en besogne, elle se voyait déjà en robe de mariée^ au bras d'un gentilhomme, et appelée par toutes ses amies — M«»e de Mauprié !

Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait à aimer silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en jour plus profonde qui se creusait au cœur de sa cousine. Gertrude avait vu d'abord avec étonnement, puis avec tristesse, la familiarité qui s'était établie entre Xavier et la grande Héloîse. Elle avait peine à croire qu'avec sa réserve et sa sauvagerie, son cousin se fût si facilement laissé prendre aux grâces un peu vulgaires de la grisetle ; mais elle se sentait devenir jalo^9e, et la jalousie ne raisonne pas..

Elle souffrait : seulement, comme elle était fière à TexcèSy elle se serait plutôt laissée mourir à petit feu, que de montrer sa souffrance. Elle prenait mille soins pour la dérober à tous les yeux et surtout à ceux de Xavier. Elle souriait toujours, — un peu plus tristement parfois, — et c'était tout. Mais le soir, dès qu'elle était rentrée dans sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet' d'anémones, seul confident de ses douleurs, était tout humide lorsqu'elle le replaçait au fond du coffret.

Cependant, Héloïse continuait ses coquetteries et les semaines passaient. On était arrivé aux premiers jours de juillet, le séjour de Xavier à B... touchait à sa fin. Ce moment de la saison a une importance extraordinaire à B... C'est l'époque de la confection de ces fameuses confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hélàs! sa seule célébrité. L'atelier des demoiselles Pèche s'était transformé; les chapeaux et les rubans avaient été mis de côté, et des paniers de groseilles rouges et blanches s'étalaient à la place où se dressaient auparavant les cartons et les têtes à bonnets. Autour de la table ronde, les apprenties munies de fins ciseaux, détachaient de la grappe les baies une par une, pour les livrer ensuite aux épépineuses ;

celles-ci, à Taide d'une plume au bec arrondi, enlevaient délicatement les pépins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine, les demoiselles Pèche, revêtues de tabliers à bavette et armées de spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les réchauds flambaient, une odeur de fruits confits 8*ezhalait des bassines fumantes et se répandait dans toute la maison. — L'après-midi du premier dimanche de juillet fut tout entière consacrée à la cueillette des groseilles qui foisonnaient dans le petit jardin des Saules. Héloîse et Gertrude s'étaient chargées de dépouiller-un groseillier ; la grisette appela Xavier à son aide, et bientôt, entre elle et le jeune homme commença un échange de gais propos qui agnça singulièrement Gertrude. De temps en temps, Héloîse choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et la plus appétissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la présentait aux lèvres de Xavier. Or, il arriva qu'une fois, tout en mordant à la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses lèvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit très-haut de ce prétendu baiser dont elle était enchantée... C'en était trop pour Gertrude. Elle se leva brusquement, et quittant le groseillier, elle alla se réfugier sous le cliambret de vigne- vierge, au bord

de l'eau. Là, elle put pleurer tout à son aise, car elle avait le cœur plein de colère et les yeux gros de larmes.

Son départ avait été trop significatif^ pour que, cette fois, Xavier ne s'aperçût de rien, il reçut comme un choc en pleine poitrine, et sans écouter les récriminations d'Héloïse, il courut à la recherche de Gertrude. Il la découvrit bientôt sous la tonnelle, où il entra si précipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.

D'un bond il fut près d'elle.

— Tu pleures, Gertrude, qu'as-tu ?....

— Rien ! dit celle-ci en renfonçant ses larmes. Mais sa douleur, plus forte que sa volonté, fit de nouveau explosion.

— Gertrude, s'écria Xavier désespéré, parle I Est-ce moi qui suis cause de ton chagrin ?

Les larmes étouffaient sa voix et elle restait silencieuse... Elle fit un effort, et passant sa main sur ses yeux :

— Si tu aimes cette fille, murmura-t-elle entre deux sanglots, au moins, ne lui fais pas la cour devant moi !

La figure de Xavier, rembrunie par l'angoisse, s'éclaira tout à coup.

— Moi ! répliqua-t-il, amoureux de M**« Héloîse, quelle idée?

— N'essaye pas de ma tromper, je vois bien qu'elle cherche à te plaire.

-^ Tu es jalouse d'elle?...

Pour toute réponsOi Gertrude couvrit de nouveau sa fig[ure de ses mains.

— Jalouse! s'écria Xavier tout joyeux... Mais alors tu m'aimes donc, toi, Gertrude?...

En même temps, il se rapprocha d'elle, écarta doucement ses mains humides, les prit dans les siennes et se mit à les baiser avec milles protestations passionnées. La glace était enfin brisée ; tout son amour lui montait aux lèvres. Il révéla à Gertrude les trésors de tendresse qu'il tenait depuis si longtemps enfouis au fond de son âme. Il était devenu éloquent : il lui contait ses songes d'autrefois, il lui avouait qu'elle avait été son inspiratrice, sa bonne fée, sa seule espérance. C'était pour elle qu'il avait rompu avec l'oisiveté, pour elle qu'il avait travaillé, pour elle qu'il rêvait parfois de fortune et de renommée... Gertrude, ranimée et consolée, l'écoutait en souriant i, travers ses dernières larmes. Elle ne fut tout à fait rassurée, cependant, que lorsqu'il lui eut promis de quitter B... sans reparler à Héloïse. -<- Quand vint le soir, le petit bouquet d'anémones reçut encore une rosée de larmes, mais, cette fois, ce furent des larmes de joie*

Huit jours après, Xavier quitta la ville haute, et Gertrude obtint la permission de racccompagner jusqu'à la voiture. Avant de monter dans le courrier, Xavier prit la main de sa cousine:

— Gertrude, dit-il, aussitôt arrivé à Lachalade, je vais me construire un atelier et je travaillerai pour nous deux. Promets-moi d'avoir foi en moi comme j'ai confiance en toi, et d'attendre patiem-* ment le jour où nous pourrons nous marier.

— Je t'aime, lui répondit-elle et je ne pense qu'à toi.

— ^ Bien... maintenant embrassons-nous, Gertrude I

Et après avoir pris sur les beaux yeux verts un pur baiser de fiancé, il s'élança dans le courrier, qui disparut bientôt au milieu d'un nuage de poussière

Le lendemain au soir, comme Héloîse et Gertrude étaient restées seules à l'atelier pour terminer une commande pressée, la premièye ou^ vrière dit d'un ton sec à sa compagne :

— Votre cousin est donc parti ?

Gertrude répondit affirmativement et essaya de détourner la conversation.

— Il est parti... pour longtemps? reprit obstinément Héloîse.

— Il ne compte plus revenir, son travail ici

est terminé et il a des occapations qui l'attendent à Lachalade.

. — Ah I ah I fit Héloîse d'une voix un peu altérée. — Elle se pinça les lèvres, tira silencieusement quelques aiguillées, poussa un petit soupir, puis, regardant fixement Gertrude :

— C'est ^1, vous conviendrez, ma chère, qu'il aurait bien pu me dire adieu... Il ne sait guère vivre, pour un gentilhomme !

— Xavier était pressé, répondit Gertrude avec hauteur, et il m'a chargée de (aire ses excuses.

— Vous n'étiez guère pressée de vous acquitter de sa commission, dans ce cas, murmura Héloise en lançant à sa voisine un regard méfiant... N'importe, on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a un mystère là-dessous... Car enfin, au point où nous en étions I...

Gvertrude, un peu pâle, la regarda d'un air interrogateur.

— Quand vous me dévisagerez avec vos grands yeux étonnés, reprit Héloîse furieuse, chacun sait qu'il me faisait la cour, et que si j'avais voulu... Mais je ne suis ni une enjôleuse ni une sournoise, et je ne me dérangerais pas de ça pour accaparer un amoureux, fût-il noble comme le roi !

Elle fit claquer l'ongle de sou pouce sous l'une de ses dents blanches et regarda Gertrude d'uue

78 LE SiîlCRËT DE GKRTRUDE.

façon provûCâute. Mais celle-ci était* décidée à ne point entamer de querelle. Elle se contenta de sourire, et jetant négligemment les yeux sur le chapeau que façonnait Héloîse :

*-^ Nous causons trop, dit-elle d'un ton un peu railleur, et notre besogne en pâtit... Tenez, voilà que sans vous en apercevoir, vous ourlez ce bavolet vert avec de la soie bleue !.. Croyez -moi, ne plaisantons pas avec les choses sérieuses.

Elles se remirent à travailler en silence, et Gertrude ayant fini sa tâche la première, en profita pour se retirer, laissant son interlocutrice ébahie et tout affairée à défaufiler son bavolet.

— C'est égal, dit W^^ Héloîse, en agitant le doigt dans la direction de la porte qui venait de se refermer sur Gertrude, c'est égal, je lui revaudrai cela !

Cependant, celui qui venait de jeter la discorde dans le paisible magasin des demoiselles Pèche, Xavier, poursuivait ses projets. Son premier soin avait été de s'occuper de la construction d'un

atelier. Un terrain en friche, situé sur la lisière da bois, à une portée de fusil du village, eut bientôt fixé son choix. Tout s'y rencontrait à souhait : un chemin d'exploitation partait de là pour s'enfoncer dans le bois, et un ruisseau descendant de la Gorge-aux- Couleuvres permettait d'y établir une scierie. Grâce à de nouvelles commandes, Xavier put traiter immédiatement avec un entre-* preneur, et deux mois après, l'atelier élevait à rentrée du bois ses niurs blanchis à la chaux et son toit de tuiles rouges. Il était vaste, bien éclairé et bien outillé. Au fond, on avait réservé une petite pièce où Xavier couchait, car il s'était dé** cidé à quitter la maison de Lachalade, pour se livrer toutentier à son travail. — M™* de Mauprié avait vivement combattu la résolution de son fils cadet; elle voyait avec peine un de ses enfants devenir « une sorte de menuisier. » Mais le jeune homme avait tenu bon, et comme, au demeurant, il trouvait de l'argent ailleurs que dans le coffre de la famille; on avait fini par le laisser faire ; — > seulement, ses relations avec ses sœurs et sa mère étaient maintenant moins fréquentes et plus froides.

Ce refroidissement lui eût été pénible autrefois ; en ce moment, son esprit et son cœur étaient trop occupés pour en éprouver une grande souffrance.

Il emportait avec lui, dans sa solitude, un trésor de pensées et de souvenirs consolants. L'amour de Gertrude lui faisait une compagnie toujours fidèle et toujours joyeuse. Il lui tenait lieu de tout : de parents et d'atnis, de plaisirs et de bien-être. C'était un foyer toujours réchauffant et toujours illuminé ; un retrait intime et voilé, tout plein de fleurs printanières, d'où sortaient les rêves de la nuit et les premiers sourires des heures matinales; — c'était son enchantement et son seul luxe, son soutien dans les jours de doute, son bon génie dans les moments d'inspiration. Au dedans et au dehors de l'atelier, l'image de Gertrude était toujours présente. Elle se glissait avec les rayons lumineux sous les ramures de la futaie ; elle dansait à la lueur des étoiles dans les vapeurs argentées qui s'élevaient du ruisseau ; elle peuplait les recoins sombres du bâtiment, et quand Xavier sculptait dans un panneau une tête de nymphe ou de déesse, c'était toujours le visage de Gertrude) aux cheveux crépelés qui souriait au milieu des entrelacs et des guirlandes. Les lettres de la jeune fille arrivaient tous les lundis et mettaient l'atelier en fête. Après avoir lu les huit pages d'écriture serrée, Xavier les cachait dans sa poitrine et travaillait ferme jusqu'au soir; puis, à l'heure du soleil couchant, il allait

s'asseoir sur le seuil de sa porte et relisait lentement les pages où Gertrude lui racontait sa vie et ses pensées de chaque jour. Le soleil s'enfonçait derrière les bois des Hauts-Batis, la vallée était coupée de grandes ombres bleuâtres et le silence du soir s'y faisait peu à peu. On n'entendait plus que le susurrement du ruisseau et la chanson des rainettes au long des talus de la Biesmè. C'était l'heure des châteaux en Espagne. Xavier se figurait Gertrude installée à Lachalade; il bâtissait en face de l'atelier un chalet en bois de sapin avec sa galerie extérieure et sa toiture en auvent; il voyait déjà sa mignonne Gertrude accoudée à la balustrade et lui souriant à travers les brins fleuris des plantes grimpantes, — et lui-même souriait à son rêve, sans s'apercevoir que la nuit était venue et que les étoiles fourmillaient dans le ciel.

Mais ses pensées n'étaient pas toujours aussi paisibles ni aussi joyeuses. Il avait aussi des heures moroses et découragées. Ce fut surtout à la fin de l'automne, pendant les longues soirées* et les jours brumeux, que la mélancolie se mit à hanter Tatelier. Le vent de l'arrière-saison commença à pleurer dans les ramées, les pluies monotones grossirent la voix du ruisseau, les feuilles jaunies tourbillonnaient sous les fenêtres de r.ate-

lier, et Xavier se sentit envahi par la bande des pensées maussades et soupçonneuses. Puis, comme un malheur n'arrive jamais seul, un jour qu'il revenait de Sainte-Menehould, il monta jusqu'aux Islettes dans le cabriolet du courrier de B... Au moment où il mettait pied à terre, le conducteur lui dit :

— N'avez-vous pas de commission pour Mi^^Gertrude ? et comme il voyait la figure de Xavier s'animer : — Ah 1 continua-t-il, sans flatterie, c'est bien la plus avenante et la plus jolie fille de B..., les garçons de là-bas en sont quasiment fous, et je parle des plus hupppési... — Le conducteur cligna de l'œil et fît claquer sa langue. — Voyez-vous, vous pouvez être tranquille sur son compte, elle fera un beau mariage I — Il alluma sa pipe, fouetta ses chevaux et partit au trot.

Il n'en fallait pas davantage pour que Xavier eût la mort dans l'âme et martel en tète. Il revint au logis tout travaillé et tout époinçonné par la jalousie. — Le conducteur pouvait avoir raison. Geçtrude était belle, jeune, sans expérience de la vie... Lui se trouvait loin d'elle, et d'ailleurs n'étant point fat, il se rendait justice ; il ne s'abusait ni sur son mérite ni sur sa beauté. Gertrude pouvait rencontrer là-bas quelque riche et beau fils de famille qui effaçât rapidement le souvenir

de son maussade cousin... D'ailleurs, l'amour est le plus capricieux des oiseaux, il s'en va comme il est venu, sans raisons, et Xavier trouvait mille motifs pour que l'absence aliénât celui de Gertrude. — Il passa ainsi plusieurs jours à se forger des fantômes el à broyer du noir. La lettre de sa cousine le surprit dams ces terreurs jalouses et jeta un rayon de soleil à travers les brouillards qu'il avait amassés comme à plaisir. Il eut honte de ses soupçons, et, pour faire amende honorable, il s'en accusa très-humblement dans une'longue épître à Gertrude.

Celle-ci non plus n'était pas heureuse. Outre qu'elle souffrait de l'absence de Xavier, elle se sentait de jour en jour plus isolée au milieu des modistes de B... Bien que les demoiselles Pèche se louassent fort de ses services, aucune intimité n'avait pu s'établir entre les patronnes et la nouvelle ouvrière. L'éducation et la culture d'esprit de Gertrude contrastaient trop avec les idées étroites et les manières communes de ces bonnes filles. M"8 ,Horlense, qui était plus fine que sa sœur, se rendait vaguement compte de la supériorité de Gertude, et cette seule pensée suffisait pour mettre une certaine gêne dans leurs relations. M^e Gélénie, plus ronde et moins susceptible, aurait fort bien passé sur les minuties qui

froissaient son aînée ; mais ce qui rofifusquaity c'était l'effet trop vif produit par Gertrude sur la partie masculine de la société de B... La grande Héloïse n'épargnait rien, du reste, pour exciter la susceptibilité des deux sœurs et pour ruiner petit à petit la faveur de sa rivate. Héloïse n'était pas méchante, mais elle n'était pas non plus magnanime. Elle ne pouvait pardonner à Gertrude ses succès, ses manières distinguées, et surtout la fameuse déconvenue du mois de juin. Elle ne lui voulait pas de mal au fond, mais elle l'eût volontiers trouvée en faute, sauf à lui tendre ensuite la main pour la tirer du mauvais pas où elle l'aurait jetée. Elle l'épiait, commentait ses moindres mots et ses moindres démarches, et ne laissait jamais perdre une occasion de lui être désagréable.

Gertrude sentait cette antipathie toujours croissante, et une certaine anxiété commençait à s'emparer de son esprit. Elle aurait voulu s'enfuir, se soustraire à un danger vaguement pressenti, et en même temps elle se disait qu'elle était obligée de vivre attachée au magasin des demoiselles Pèche, qu'elle y resterait longtemps encore sans doute, que Xavier était loin et l'avenir, incertain... Alors elle pleurait et s'effrayait. Ces larmes, ces agitations contenues^ jointes à une

vie renfermée et au défaut d'exercice, la rendirent souffrante. Elle pâlit, ses yeux se cernèrent et ses joues se creusèrent légèrement, le tout à la satisfaction de M"« Héloîse, qui n'était pas fâchée de lui voir perdre la fraîcheur de son teint. Chaque fois qu'elle relevait la tète, elle trouvait les yeux noirs de la première ouvrière fixés sur sa figure, et étudiant curieusement les progrès de sa pâleur. Elle fut un jour souffrante au point de garder la chambre.

— Bah ! ce ne sera rien, dit Héloîse à M"** Célénie, qui s'en inquiétait; elle s'écoute et se dorlote comme une princesse I

Cependant la mauvaise saison était revenue, et la vieille Scholastique avait rallumé le poêle de faïence. Onavait recommencé à veiller dans l'atelier, et les demoiselles Pèche ne faisaient plus que de courtes apparitions à leur jardin des Saules^ maintenant tout effeuillé et couvert de givre. Les dimanches se passaient à Téglise. Parfois, après les vêpres. M"® Célénie faisait faire à Gertrude un ou deux tours dans la rue de la Rochelle ; puis, ennuyée de l'attention trop persistante et des œillades de jeunes gens, elle la ramenait tambour battant au magasin, où son indignation s'exhalait à son aise contre l'impertinence de la jeunesse. Les journées s'écoulaient monotones^ et les seules

bonnes heures de Gertrude étaient celles où arrivaient les lettres de Xavier. Alors ses yeux brillaient, une vive teinte rose colorait ses joues pâlies et son cœur battait. Une seule chose gâtait son bonheur ; l'excitation produite en elle par Tarrivée hebdomadaire du facteur n'avait pas échappé à Héloïse ; les grand yeux inquisiteurs de Touvriëre suivaient les lettres jusque dans la poche de Gertrude, et semblaient vouloir percer l'enveloppe.

De longs mois se passèrent ainsi sans événements remarquables. Les lettres de Xavier arrivaient toujours ponctuellement, et Gertrude répondait avec la même exactitude. Le printemps et l'été fleurirent de nouveau le jardin des Saules; de nouveau on procéda à la fabrication des confitures ; puis l'automne revint et les veillées recommencèrent.

Par un jour brumeux de décembre, Gertrude rangeait des cartons dans le magasin. Tout à coup la porte de la rue s'ouvrit, et la jeune ûlle poussa une exclamation en apercevant Pitois, le domestique de M. Renaudin.

— Gomment va mon oncle ? s'écria-t-elle.

— Pas trop bien, répondit Pitois. Il désire vous voir, et m'a recommandé de vous ramener aujourd'hui même.

Gertrude courut annoncer îa nouvelle à M"«Hortense; puis montant précipitamment dans sa chambre, se prépara pour le voyage et suivit Pitois, dont le cheval attendait tout attelé sous le porche de la Rose-d*Or. On partit, et, chemin faisant, le domestique expliqua à la jeune fille la maladie de l'oncle Renaudin.

— Voyez-vous, M"« Gertrude, je crois que la lampe baisse. — Et il se frappa la tête. — M. Renaudin perd le fil de ses idées et rêve les yeux ouverts. Il reste des fois une heure d'horloge immobile et muet comme une souche; puis, crac! ' comme si un ressort partait, voilà que sa langue se dégourdit et qu'il nous conte des choses de l'autre monde... Hier, à travers ses rêvasserie>:, il n'avait qne votre nom dans la bouche. A la brume, il a rattrapé son bon sens, et, me faisant signe d'approcher, il a tiré de dessous ses draps un papier sur lequel était votre adresse ; puis il m'a commandé de courir à B... et de vous ramener vivement, sans en rien souffler à personne.

Pitois exécutait les ordres de son maître à la lettre ; il fouaillait son cheval, et la voiture filait comme une flèche. Quand ils entrèrent dans la vallée de la Biesme, la nuit tombait. Gertrude était prise d'une émotion si violente, qu'elle ne

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pouvait plus parler. Ses yeux cherchaient à distinguer dans Tobscurité l'emplacement de l'atelier. Xavier le lui avait décrit trop souvent, pour qu'elle ne le reconnût pas, malgré la nuit. Elle distingua le toit de tuiles et vit de la lumière à travers les vitraux. — Il était là.... il travaillait en songeant à elle, peut-être! Son cœur se gonfla, et, triste à la pensée, de passer si près de lui sans le .voir, elle était sur le point de prier Pitois de s'arrêter... Mais on eût dit que le vieux garde prévoyait sa demande, car il fouetta de plus belle la jument, et la voiture franchit bientôt le porche de TAbbatiale. Tout le village était enveloppé d'ombre, et personne ne fut témoin de l'arrivée de Gertrude.

Dès qu'elle se fut un peu restaurée et réchauffée au feu de la cuisine, Pitois la fît monter chez M. Renaudin. La disposition de la chambre à coucher n'avait pas changé depuis la dernière visite de Gertrude : c'étaient toujours les mêmes rideaux jaunis aux fenêtres, le même foyer sombre où deux tisons se mouraient dans les cendres ; seulement le lit était défait, et, dans les couvertures, Eustache Renaudin montrait son profil amaigri et mince comme une lame de couteau.

Une chandelle posée sur la table éclairait vaguement la chambre. M. Renaudin, assis sur son

séant, tenant les draps dans ses doigts crispéSi demeurait immobile et semblait regarder dans le vide. Près de la cheminée, Fanchette le surveillait du coin de l'œil, tout en préparant une potion pour la nuit. Une odeur pharmaceutique imprégnait Tair.

Gertrude, poussée par Pitois, s'avança sur la pointe des pieds et s'approcha du lit; mais le vieillard ne sembla pas la voir; ses yeux gris continuèrent à poursuivre dans les plis de ses rideaux des visions mystérieuses.

— Mou oncle I mon oncle Renaudin ! ditJGertrude, me voici.

Le son de cette voix douce le tira de son immobilité, mais non de son rêve. Ses yeux se tournèrent vers la jeune fille et la contemplèrent avec une fixité efifrayante ; ses lèvres remuèrent.

— ' Toujours ! murmura-t-il, je la vois maintenant toujours et partout. Ses yeux tristes ne me quittent pas, et le son de sa voix me secoue jusque dans la moelle des os... Mais, reprit-il en reculant vers le mur, jamais je ne l'avais vue si nettement que ce soir... Ses yeux sont pleins de reproches et son silence me donne la fièvre... Non, je ne veux plus qu'elle revienne me reprocher sa misère et son enfant abandonné I... Je ferai un sacrifice, s'il le faut; j'achèterai le repos

au poids de l'or... Vite, vite ! A-t-on été chercher ma nièce Gerlrude ?

— Elle est près de vous, monsieur! criaPitois.

— Me voici, mon oncle I répéta Gertrude toute tremblante.

Et surmontant sa peur, elle lui prit la main. Le veillard tressaillit, pencha la tête du côté de sa nièce, et parut s'éveiller en sursaut.

— Hein 1 heini fît-il, quia parlé?... Ah! te voici, petite!... Je m'étais assoupi... Es-tu là depuis longtemps?

— Je viens d'arriver, mon' oncle.

— Tu as bien fait de venir... Fanchette, mets du bois au feu et laisse-nous. J'ai à causer avec ma nièce.

Ses idées redevenaient lucides. Quand ils furent seuls, il dit à Gertrude de s'asseoir à son chevet, et, lui prenant affectueusement les mains :

— Je suis aise de te voir, commença-t-il. J'ai à t'entretenir de choses sérieuses.... Mais ce sont des choses difficiles à dire, et il faudra que tu aies de la patience... Et puis, c'est un secret que tu devras me garder fidèlement. Je m'étais bien pro'mis de le garder moi-même; mais il y a des secrets qu'on porte légèrement quand on est jeune, et qui deviennent trop lourds quand, on se

fait vieux... Et je vieillis, Gertrude, je m'affaiblis tous les jours, soupira-t-il en regardant ses longs doigts pâleset osseux. — J'ai peut-être encore une dizaine d'années à vivre, tout au plus ; puis il me faudra quitter ma maison de l'Abbatiale et mes beaux chênes... Dix ans! àpeinedix ansI...Lavie est trop courte, on n'a pas le temps de jouir de ce qu'on a amassé !... Mais, vois-tu, je veux au moins passer ces années-là en paix, et pour cela il faut que je me décharge du poids que j'ai sur la poitrine... Il m'étouffe, il me gâte mes jours et mes nuits I

Il s'était mis sur son séant et respirait avec bruit, comme un homme oppressé.

— Tant que j'ai été dans les affaires, continuat-il, je n'ai pas eu le loisir de penser à cette choselà. J'allais, je venais, je courais les villages pour acheter de la laine à bon compte, les ballots roulaient dans ma remise, et puis les fabriquants arrivaient. On discutait fin contre fin ; moi, je leur donnais du fil à retordre et je faisais de beaux pins. Je spéculais, j'achetais pour rien et je revendais cher... Ah ! c'était le bon temps !•• Le secret était bien là, au fond de ma mémoire, mais si léger !... Il ne pesait pas plus gros qu'une plume, et c'était à peine si, de fois à autre, je le sentais sur ma conscience... Mais quand je suis

venu me reposer ici, croyant y jouir tranquillement de ma fortune, je n'ai plus eu ni paix ni trêve. . . Toutes les choses d'autrefois se sont réveillées au fond de mon cerveau, et ce qui était léger comme une plume est devenu lourd comme un quintal de fer... Il faut que*je traine cela nuit et jour; fje n'ai plus de sommeil I... Â tout prix je veux me débarrasser de ce cauchemar qui m'écrase la poitrine! J'ai compté sur toi, Gertrude ; j'ai confiance en toi, parce que tu es bonne et courageuse. Veux-tu me rendre un service ?

— Oh I de tout mon cœur, mon oncle I s'écria Gertrude attendrie.

La figure altérée du vieillard se rasséréna un peu. Il serra les mains de sa nièce dans les siennes et reprit d'une voix plus calme : •

— Écoute d'abord une histoire du temps de ma jeunesse,... car j'ai été jeune, moi aussi, et j'ai été amoureux tout comme un autre. C'était à B..., et celle qui m'aimait était modiste comme toi. Elle était jolie et fîëre de ses beaux cheveux, pareils aux tiens... C'est cette ressemblance qui m'a tout d'abord intéressé à toi. Elle avait vingt ans et j'en avais trente. Nous étions deux étourdis, et nous nous aimions sans songer à l'avenir... Bref, une faute fut commise, et je ne sais lequel de nous deux fut le plus imprudent...

Pourtant, moi, je lui promis le mariage. .. et ce fut un tort.

Il s'arrêta, un peu embarrassé, envoyant l'expression de tristesse et de reproche qu'avait prise la figure de Gertrude. — L'histoire de M. Renaudin était la banale et navrante histoire des séduc* tions valgaires. La jeune fille séduite, étant devenue mère, l'avait conjuré de tout réparer par un mariage. Mais ils étaient pauvres tous deux ; Renaudin était égoïste et ambitieux : un pareil mariage eût entravé son avenir et gâté sa situation. 11 avait quitté B... et s'était établi à Reims. Là, par un soir d'hiver, sa victime éudt venue de nouveau le supplier. Il avait été sans pitié et lui avait fermé sa porte, la laissant errer, par la pluie et le vent, à travers les rues désertes d'une ville étrangère... Depuis il n'avait jamais entendu parler d'elle, et il avait cru que tout était fini. Mais plus il avait pris d'âge, et plus ses remords étaient dévenus voilents.

— Je crois, disait-il à sa nièce, je crois la revoir à chaque instant... La nuit, quand je veux fermer les yeux, je l'aperçois tout d'un coup là I — et il montrait un coin du rideau. — Elle a la tète nue, et ses cheveux blonds sont soulevés par le vent; ses yeux sont tristes comme des fleurs mouillées... Je n'y tenais plus ; j'ai voulu savoir

ce qu'elle était devenue, et j'ai fait prendre en secret des renseignements ...

— Vous l'avez retrouvée ? interrompit Gertrude, dont le cœur battait.

— Elle est morte.!... reprit-il d'un air sombre; mais Tenfant, sa fille, existe encore. Elle a grandi, elle vit à B... dans la misère, et c'est sur toi que je compte pour la secourir.

— Ob I mon oncle, parlez, je suis prête à tout faire pour vous I

— Bien ! Jure-moi d'abord de me garder le secret le plus absolu, et d'exécuter les cboses telles que je te les dirai.

— Je vous le promets, mon oncle I

— Bien !... Tu repartiras demain, avant le jour, avec Pitois. Sitôt arrivée à B..., tu te rendras dans la^ maison indiquée sur l'adresse que voici. Il tira lin papier de dessous son oreiller et le tendit à Gertrude. — C^est dans celte maison que demeure la fille de la morte... Elle est misérable... Tu lui remettras de l'argent, mais tu ne lui diras jamais de quelle part il vient... Tu comprends que si je me nommais, je serais à la merci de ces gens-là. Femme, enfants, mari, j'aurais toute la maisonnée sur les bras... Non, je veux faire du bien sans être connu... Et puis, si la famille de ta tante venait à savoir cette aven-

fure, elle en ferait des gorges chaudes... Non, non, pas démon vivant!... Âpres, on verra...

Tu agiras prudemment, discrètement, n'est-ce pas, ma mîe Gertrude ?

— Oui, mon oncle.

. — Je compte sur ta parole... Une parole, c'est sacré, petite î

De sa main tremblante il prit une clef sous le traversin et la donna à sa nièce.

— Ouvre le secrétaire et apporte moi le premier tiroir à gauche I

Elle obéit, et revint avec le tiroir plein de pièces d'or. L'avare le vida avec précaution sur ses draps ; puis ses yeux brillèrent, et il passa ses mains amoureusement à travers les louis. Ger-. trude le regardait ébahie : elle n'avait jamais tant vu de pièces d^or en toute sa vie. M. Renaudin les compta deux fois ; puis, prenant trois rouleaux d'or, et geignant profondément, il les déposa dans un petit sac qu'il remit à Gertrude.

— Tiens, dit-il, voici mille écus: serre-les soigneusement.. C'est une somme !.. Hélas! c'est de bon or fin, gagné à la sueur de mon front... Mais je ne veux rien épargner pour tranquilliser mes vieux jours... Quand je saurai que sa fille est à l'abri du besoin, je serai soulagé et je retrouverai mon sommeil perdu. Ecris-moi souvent,

tiens-moi au courant de tout, et s'il faut encore de l'argent, eh bien, j'en enverrai encore 1... Je veux dormir, dormir en. paix I

Gertrude alla fermer le secrétaire et rendit la clef à son oncle.

— Tu es une brave fille, toi, murmura le vieillard. Viens que je t'embrasse !... Et maintenant, va te reposer deux ou trois heures. Dès le grand matin, Pilois te réveillera, et vous repartirez vivement.

Elle prit congé de lui, en lui promettant de faire de son mieux pour bien remplir sa mission. Comme elle allait fermer la porte, elle se retourna en entendant M. Renaudin qui l'appelait encore, et elle aperçut le vieillard soulevé sur son séant, pâle, décharné, et dardant vers elle ses yeux soupçonneux.

— Surtout, Gertrude, murmura-t-il en posant un long doigt maigre sur ses lèvres minces, gardemoi le secret !

En promettant à son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle s'était chargée, Gertrude

avait suivi la pemiëre impulsion de son cœur. Elle avait vu le vieillard malade et tourmenté; il s'agissait de rendre le calme à cette conscience troublée et en même temps de soulager une misère secrète ; — sa bonté naturelle avait dicté sa réponse ; émue jusqu'aux larmes, sans réûéchir plus longuement, elle avait promis tout ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'après les rapides mouvements de son cœur ; le sentiment parlait et elle obéissait brusquement; la réflexion venait plus tard. — Ce fut le lendemain seulement, sur la route de B..., qu'elle commença de songer aux moyens d'exécution.

Tout d'abord elle fut arrêtée par une première difficulté : son oncle avait exigé qu'elle tint la chose secrète ; elle se trouvait par conséquent obligée d'agir seule, et de plus, afin de prévenir des questions indiscrètes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de rentrer chez les demoiselles Pèche. Il allait falloir prendre une chambre à l'auberge, ne sortir qu'à la nuit pour éviter les rencontres, en un mot s'entourer de précautions dont les apparences équivoques répugnaient à sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui était odieuse ; il lui semblait que Xavier n'eût pas été satisfait de la voir engagée dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrêter à Lachalade et le

consulter I... Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois et Fanchette ne l'avaient pas quittée un seul moment.

Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui avait remise. Les indications laconiques, griffonnées sur le papier, étaient ainsi conçues ; — « Femme Finoël, — côte de Polval, la dernière maison à gauche -en montant vers les' bois. » — Heureusement l'endroit était peu fréquenté, et Gertrude en s'y rendant à la brume ne risquait pas d'être reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait s'arrêter à une auberge peu éloignée de la côte de Polval, et que la voiture n'aurait pas à traverser la ville. <c D'ailleurs, se disait-elle, dès que j'aurai remis de l'argent à celte pauvre femme, ma tâche sera finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pèche. »

Elle descendit dans le faubourg, au Chêne- Vert y et résolut de monter à Polval sur-le-champ. En décembre la nuit vient vite ; dès quatre heures et demie, la jeune fille enveloppée dans sa mante et sa capeline, put s'acheminer vers la maison de la femme Finoël. Du reste, le ciel était sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue ôtait • aux passants tout désir de curiosité. Tandis qu'elle gravissait la rampe déserte et resserrée

entre deux coteaux de vignes, Gertrude se demandaity non sans une vague inquiétude, qui elle allait rencontrer dans cette maison isolée et comment elle y serait reçue. Elle n'était point peureuse et à Lachalade elle avait Thabitude de sortir seule à toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la rendait anxieuse, c'était le mystère même dont elle était obligée de s'entourer, c'était l'inconnu... Elle frissonnait en apercevant à travers l'obscurité les petites maisons à mine lugubre, adossées aux vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.

Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme de son voyage. Ce devait être là, car plus haut on ne distinguait aucune habitation, et les bois commençaient à une portée de fusil. Elle s'arrêta un moment pour considérer ce logis de pauvre apparence. Les murailles étaient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour elles, les avait rendues toutes ventrues et menaçantes. A travers les volets clos de deux étroites fenêtres, une faible lueur indiquait que la maison était habitée. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes et prêta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le vent soufflait si fort dans la gorge de Polval,, qu'elle ne pouvait distinguer si ce gémissement

vtnait de Tintérieur ou du dehors. Elle frappa ; point de réponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui céda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur... Les gémissements partaient réellement de la chambre contiguê, dont une ligne lumineuse révélait l'entrée. C'étaient des pleurs de femme mêlés à des cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondément Gertrude qu'elle oublia tout à coup sa peur. Elle ouvrit précipitamment la porte de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.

Une chandelle fumeuse, posée sur un poêle sans feu, éclairait misérablement la pièce nue et délabrée ; entre les fenêtres un métier de tissserand^ sur lequel s'enroulait une pièce de cotonnade inachevée, découpait sur le mur le squelette noir de ses barres et de ses leviers ; une chaise dépaillée et une table boiteuse étaient rangées le long de la muraille humide ; en face du métier, un lit de sangle étalait sa paillasse et sa couverture en lambeaux, et sur ce lit, agenouillée, les cheveux épars, pâle, effrayante, une femme d'une trentaine d'années serrait contre sa poitrine amaigrie un tout petit enfant qui ne poussait plus que des vagissements étoufiTés... Au bruit de la porte, la mère se tourna vivement vers la nouvelle va-

nue, et avec des yeux démesurément ouverts :

— Vite, venez ! cria-t-elle, mon petiot s'en va !.. . *— Qu'a-t-il et que dois-je faire ? demanda Gertrude en prenant l'enfant. La jeune femme montra avec un geste terrible son sein desséché.

— Je n'ai plus de lait, dit-elle, et mon pauvre petiot meurt de faim et de froid... Ah I il n'y a pas de pitié au monde I...

— Ne vous désolez pas ainsi I reprit Gertrude, je vais quérir de quoi vous ranimer tous les deux... N'avez-vous pas une voisine que je puisse charger d'acheter ce qu'il faut ?

— Oui... la mère Surloppe... Elle demeure en face ; mais je ne l'ai plus revue depuis hier... les pauvres gens sont plus sauvages que des loups affamés, il se font peur...

— Attendez-moi, je vais l'appeler...

Gertrude enveloppa l'enfant dans sa capeline,

le plaça près de la mère qu'elle couvrit de sa mante, et se mit en quête de la vieille voisiné qu'elle trouva sommeillant près de son dévidoir. La vue d'une pièce d'or la réveilla et lui mit des ailes aux talons. Elle se chargea volontiers de trouver du lait, dés vivres et du bois.

Gertrude retourna près de la malade. L'enfant s'était réchauffé et rendormi; la mère regarda la jeune fille d'un air farouche; sur ce visage al-

téré, M"« de Mauprié crut reconnaître les principaux traits de la figure de son oncle et sentit sa pitié redoubler.

— Vous vous appelez madame Finoël? demanda* t-eîle enfln d'une voix timide.

— Oui... Rose Finoël, murmura la jeune ft:mme9 venez-vous de* la part du bureau de charité ?

— Je suis envoyée par une personne qui connaît vos peines et qui veut les soulager.

La bouche de Rose Finoël prit une expression amère.

— Mes peines !... Et qui donc au monde peut avoir souci de mes peines ?

Gerlrude lui répondit évasivement que son bienfaiteur désirait ne pas être connu ; alors la malade ferma les yeux d*un air de fatigue et d'indifférence.

— Après tout, murmura-t-elle, que me fait son nom?... Tout m'est égal pourvu qu'on sauve mon petiot... Moi je suis lasse^ oh ! lasse I...

Elle renversa son front sur le traversin et tomba dans une sorte de torpeur. Gertrude assise près d'elle contemplait ses mains décharnées, son visage aux pommettes saillantes, aux yeux caves, encadré et pâli encore par des flots de cheveux noirs. A l'aspect de cette figure ravagée par la misère et

la maladie, la jeune fille fut prise d'une pitié profonde ; elle oubliait son isolement, ses craintes, ses souffrances, et, comparant sa vie à celle de cette malheureuse, elle ne se trouvait plus à plaindre... Au bout d'une demi-heure, la mère Surloppe revint avec les provisions, on alluma le poêle, on fît chauffer du bouillon pour la mère et du lait pour Tenfant, puis Gertrude reprit sa mante et sa capeline.

-T- Vous partez!... vous me laissez? soupira la jeune femme en rouvrant les yeux.

— Non pas, je vais faire une course et je re viens.

Tout en disant cela, Gertrude songeait aux circonstances imprévues qui allaient rendre sa mission, plus délicate et plus difficile. La maladie de Rose Finoël, l'existence d'un enfant compliquaient la situation et alourdissaient la responsabilité de l'orpheline. Elle se sentait solidaire de son oncle et songeait qu'il ne lui serait guère possible de reprendre ses occupations ordinaires, au moins avant que l'enfant fût confié à une nourrice. Elle chargea la vieille voisine de se procurer un matelas et des couvertures, et il fut convenu que Gertrude passerait la nuit près de la malade. Puis elle courut à l'auberge, écrivit à son oncle le récit de sa première visite et lui demanda de

nouvelles instructions. Sur ses instances, Pitois reprit le soir même le chemin de Lachalade.

A son retour, Gertrude trouva la chambre de la côte Polval transformée ; Tor de l'oncle Renaudin avait fait merveille. Sur la table une petite lampe à la lumière égale et douce remplaçait la chandelle fumeuse ; le poêle réveillé d'un long sommeil bourdonnait gaiement et répandait une joyeuse chaleur ; le lit avait été regarni, et l'enfant restauré et réchauffé s'endormait sur les genoux de la vieille Surloppe, qui, d'une voix chevrotante, lui murmurait une antique chanson berceuse. La mère elle-même semblait moins malade, moins défaite.

— Gertrude disposa dans un coin le matelas et les couvertures, posa l'enfant près de sa mère, puis congédia la vieille.

Elle marchait légèrement à travers la chambre, faisant ses préparatifs pour la nuit, ravitaillant le poêle, réchauffant le lait destiné au marmot... La malade, ouvrant à demi ses yeux affaiblis, la regardait curieusement et suivait ses moindres gestes avec une surprise mêlée d'attendrissement. A la fin, Gertrude, ayant achevé de tout préparer, vint s'asseoir au chevet du lit et vit Rose Finoël qui pleurait.

— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-elle.

Pour toute réponse, Rose Finoël prit l'une des mains de son interlocutrice et la couvrit de larmes et de baisers. "

— Merci, dit-elle enfin, cela me fait du bien de pleurer. — Il y avait si longtemps que personne ne s'inquiétait plus de moi I

— Vous n'avez point d'amis ?

— Je suis seule au monde.

— Mais... le père de cet enfant? hasarda timidrmenl Gerlrude.

La figure de la malade reprit une expression de tristesse poignante.

— Celui-là est loin I... Et pourtant^ murmurat-elle d'un air sombre, nous étions mariés, mariés à l'église et à la mairie... ; mais la misère l'a effrayé... Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu parler de lui.

Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.

— Il ne faut pas lui en vouloir, s'écria-t-elle vivement, j'ai été bien heureuse avec lui dans les premiers temps!...

— Mais il vous a abandonnée, et c'est une lâcheté !

Rose Finoêl haussa les épaules.

— Dans ma famille, c'est notre lot d'être aban* données... Ma mère l'a été par son amant, moi,

par mon mari... Je remercie le boa Dieu de m'avoir donné un garçon... les filles sont trop malheureuses!...

Elle jeta un regard plus doux sur Venfant endormi à son côté.

— Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble à son père... Quoique Finoël m'ait laissée là, je ne peux pas lui en vouloir... Je Taime toujours !... Nous avons été si heureux ensemble dans les commencements! Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la même aune que les gens à Taise... Â quinze ans j'étais orpheline et je gagnais mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de fabrique pour les filles!... Je m'étonne de n'y être pas devenue plus mauvaise... Quand j'ai connu Finoël j'avais déjà vingt-sept ans, et lui n'en avait que vingt- trois... J'étais trop vieille pour lui, mais alors je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle... Oh! les premiers temps de notre mariage I Nous allions, le dimanche, goûter dans les petits bois du Juré et nous revenions bras dessus bras dessous par la route de Combles et la Yille-haute... Comme les tillleuls sentaient bon!... Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout quand je pense à ces six mois-là. Six mois... et puis on l'a envoyé de la fabrique, et le cabaret l'a pris.

Alors sont arrivés les mauvais jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre location finissait à Noël et on menaçait de nous mettre dehors... Un matin il est parti.... On dit qu'il est allé en Alsace... Je lui pardonne tout en pensant à nos six mois de bon temps !

Elle ferma les yeux et reposa sa tête sur le traversin. L'expression farouche de sa physionomie s'était adoucie, et Gertrude, la voyant s'assoupir, se jeta sur le matelas préparé par la voisine. Elle s'endormit profondément et ne s'éveilla le lendemain matin qu'aux cij^s de l'enfant qui demandait à boire...

Trois jours après, au moment où elle quittait son auberge pour se rendre chez Rose Finoêl, le facteur apporta une lettre de l'oncle Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mère et de mettre l'enfant en nourrice ; il lui indiquait en même temps l'adresse d'une femme de Beauzée, qui se chargerait volontiers du marmot et qui était déjà prévenue de sa prochaine arrivée; ; enfin il terminait en lui recommandant prudence et discrétion. — Le môme jour, Gertrude, voyant Rose plus calme, lui parla de la nécessité de faire suivre à son enfant un régime plus salutaire et l'amena peu à peu à Filée d'une séparation. La malade poussa un long soupir :

— Oui, vous avez raison, répondit-elle, il faut qu'une autre femme le nourrisse de son lait... Je ne veux pas qu'il souffre et je consens à tout... Laissez -le moi seulement encore un jour où deux... Je sens que je n'irai pas plus loin...

En effet elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie abandonnait son corps épuisé. Le lendemain, vers le soir, elle appela Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de toute la force de ses yeux déjà voilés par l'agonie, puis elle dit :

— Promettez -moi de le pqrter vous-même à la nourrice... Pauvre petiot, je meurs trop tôt pour lui I... Je ne sais pas qui vous a poussée à me vouloir du bien, mais je vous en isupplie, n'abandonnez pas mon enfant I... Si je m'en vais avec l'idée que vous aurez soin de lui, je mourrai tranquille.

Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-même sur l'orphelin.

— Merci, reprit Rose Finoël en cherchant la main de la jeune fille et en essayant de la serrer dans sa main glacée, vous êtes bonne, vous I... Je souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de bon... le reste n'a été que fatigue et misère... un cauchemar après six mois de beaux rêves... A cause de ce bon tempslà je pardonné à ceux qui m'ont mise au monde. ..

Mais je suis lasse, bien lasse!... Donnez-moi encore le petiot que je Tembrasse... Et maintenant adieu à tout!...

Après une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprême...

Tandis que la yieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au bureau de la voiture de Glermont et retenait une place pour Beauzée. On lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du bureau, une femme surgit de Fombre du porche et parut l'examiner. Gertrude hâta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle était suivie ; en effet, en tournant la tète, elle aperçut une forme vague qui marchait dans la même direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se mit à courir^ et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent Polval, elle ne suspendit sa course qu'après avoir eu la certitude qu'on avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son désir de partir au plus vite et de sortir enfin de la situation fausse où elle se trouvait*

L'enterrement eut lieu le lendemain : Gertrude n'y assista pas. Le soir venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit, elle partit avec l'orphelin, chaudement emmailloté, qui se plaignait douce-

ment et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.

Le trajet de 6... à Beauzée n'est pas bien long, et la nuit n'était pas trop avancé^ quand Gertrude frappa à la porte de la nourrice. C'était une forte gaillarde, femme d'un rémouleur. Comme elle était prévenue, elle reçut l'enfant sans trop d'étonnement ni de questions: Elle avait l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme s'il eût été à elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda, et, après lui avoir indiqué son adresse à B... et lui avoir fait de minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.

Il lui tardait de rentrer à son magasin. Pâlie et affaiblie par plusieurs nuits de veille, elle éprouvait néanmoins une certaine satisfaction en se sentant secouée par les cahots du courrier. Elle se disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin pouvoir reprendre sa vie régulière, et qu'elle pourrait penser librement et tout le jour à Xavier. Elle se sentait soulagée d'un poids énorme, et quand la voiture s'arrêta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet à l'au-

berge, et se (Urigea vers la maison des demoiselles Pêche.

L'atelier était dans un état de sourde effervescence, La veille au soir, Héloïse, après avoir porté un chapeau à une pratique, était rentrée avec un air de consternation tragique où perçait néanmoins une certaine pointe de satisfaction. Elle s'était assise bruyamment et avait repris son ouvrage en poussant de gros soupirs.

— Qu'y a-t-il donc, Héloïse? demanda M"« Hortense qui savait les façons de son ouvrière et à qui cette mise en scène n'avait pas échappé.

— Ah ! soupira de nouveau celle-ci, on a bien raison' de dire que les apparences sont trompeuses... Les fruits qui ont .meilleure mine sont les plus véreux, et il faut manger un boisseau de sel avec les gens avant de les connaître...

Intriguées par ce préambule, toutes les ouvrières avaient relevé la tète et regardaient Héloïse.

— Quant à moi, continua-t-elle, on conviendra

au moins que je n'y ai pas été prise et que je me suis tenue sur mes gardes.

W^^ Célénie agita nerveusement son aune, et de sa voix la plus virile :

— Héloîse, s'écria-t-elle impatientée, vous avez une manière de dire les choses qui me fait bouillir le sang... Où voulez-vous en venir avec vos proverbes ?

— Pardon, mademoiselle, laissez-moi un peu respirer... Je suis encore ahurie de ce quej'ai vu.

— Vu, quoi?... reprit M"« Célénie.

Héloïse coiffa solennellement une tète de carton avec le chapeau qu'elle était en train de confectionner, puis regardant son auditoire :

— Eh bien ! commença-t-elle enfin, que diriez-vous si vous appreniez que W^^ de Mauprié n!a pas bougé de la ville et que son prétendu voyage à Lachalade n'était qu'une invention ?

Elle secoua la tête et ses regards triomphants firent le tour de l'atelier.

— Qu'est-ce que vous me contez là? s'écria M^^^ Célénie en haussant les épaules.

— Je n'ai pas Thabitudè de faire des contes, répliqua Héloïse piquée au vif, et je ne dis que ce que j'ai vu. Voici au surplus comment la chose est arrivée. Vous savez qu'hier j'ai été porter un chapeau à la diligence de Clermont ; je m'en re-

LE SECRET DE GkRTRUDB. il3

venais et j'étais déjà sous le porche, quand j'ai' entendu dans le bureau une voix qui ne m'était pas inconnue... La personne qui parlait au fac^ teur des messageries retenait une place pour le lendemain dans le courrier qui passe à Beauzée. J'aurais juré que c'était la voix de Gertrude, et pour m'en assurer, j'ai attendu sous le porche. La personneT est sortie. C'était une femme dont la tête était enveloppée dans une capeline et dont la tournure ressemblait à celle de M"« de Mauprié. Intriguée, j'ai voulu voir où elle allait, mais elle s'est aperçue, sans doute, que je la suivais; elle a pris ses jambes à son cou et je l'ai perdue dans les petites ruelles qui montent à la Villehaute... J'ai voulu en avoir le cœur net, et ce soir, à l'heure du courrier^e suis allée me camper derrière la grande porte des messageries; là j'ai vu, comme je vous vois, Gertrude revenir et monter en voiture, mais cette fois, elle n'était pas seule...

Héloîse fit une pause et poussa un nouveau soupir... Toutes les tètes se tournèrent de son côté.

— Elle portait dau.s ses bras, continua-t-elle, un petit enfant qui criait faiblement comme font les nouveau-nés.

Un murmure courut dans l'atelier, et il y eut un moment de silence.

— L*aventure est étrange, reprit M^^* Hortensef mais, comme vous le disiez tout à l'heure, les apparences sont trompeuses, et je ne puis pas croire que Oertrude...

— Je ne suis pas médisante, répliqua Hélolse, mais damel vous conviendrez, mademoiselle, Ique cela donne à penser. •• Une fille noble gui asse sa famille et son pays pour se foire ouvrière ; ce cousin qui arrive et s'en va, on ne sait pourquoi ; ce prétendu départ, puis ce marmot qui tombe du ciel... Avez- vous remarqué comme Gertrude pâlissait et maigrissait depuis le printemps dernier?

— Ça, c'est un foit I murmurèrent les apprenties autour de la table ronde.

W^ Gélénie rétablit le silence en frappant le parquet avec son aune.

— > Héloîse, ma fille, s'écria-t-elle d'une voix sévère, je vous ai déjà dit que vous étiez trop prompte à juger votre prochain... Votre histoire est étrange, j'en conviens, mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, et, pour se prononcer, il fout attendre les explications de M^* de Mauprié... D'ici là, mesdemoiselles, je désire qu'on garde lo silence, et je renverrai la première péronnelle dont la mauvaise langue tournera de travers I

LS 8EGIIR DB OKRTRUDS. 115

Cette menace énergique mit un terme aux bavardages, mais n'empêcha nullement toutes ces cervelles féminines de travailler. Quand, je surlendemain, Gertrude entra dans l'atelier, tous les yeux épièrent ses moindres gestes. Les fillettes de la table ronde échangèrent des coups de coude significatifs et commentèrent en chuchotant la pftlear et Tair fetigué de la voyageuse. L'accueil fait à la jeune fille était trop froid pour qu'elle ne le remarquât pas; il était si difi'érent de celui qu^elle avait reçu jadis à son arrivée dans ce mèaie ateUorl Le poêle de foience bourdonnait pourtant encore comme autrefois, comme autre* fois un clair soleil d'hiver, se glissant S travers les rideaux de mousseline, jfatoait miroiter les panneaux des armoires et chatoyer les vives oouleurs des rubans et des fleurs artificielles ; seules, les figures penchées au-dessus des tètes de carton ne se déridaient pas. Toutes les bouches étaient pincées et tous les yeux baissés. M^ Hortense ne. se leva pas pour baiser au front la nouvelle arrivante; H^ Gélénie demeura muette et sembla plus occupée que jamais à tailler des patrons de robe. Gertrude alla se débarasser de son costume de voyage, et lorsque, après quelques instants passés dans sa fthambre, elle reprit sa place près de l'extrade d'Héldse, celle «ci^ raasemblant pré«

116 LE SECRET DE aEHTRUDS.

cipilammentses ciseaux, ses rubans et sa boite à ouvrage, recula sa chaise et ramena les plis de sa jupe, comme si elle eût craint le contact d'une pestiférée.

Cependant Héloïse était démangée de l'envie de parler ; il lui tardait de prendre sa revanche, de confondre sa rivale par une parole bien sentie et de lui prouver qu'elle n'était pas dupe> Dès qu'elle vit Gerlrude installée, elle profita du plus beau moment de silence, et d'une voix ironiquement mordante :

— J'espère, dit-elle très-haut, que vous avez fait un bon voyage, mademoiselle... Commentse porte votre Cousin?...

— Héloïse ! interrompit M"" Célénie.

Jamais l'organe viril ds M"* Pécha cadette n'avait encore donné un volume de son aussi formidable. Ce fut comme un coup de tonnerre. La ande Héloïse obéit à cette foudroyante injonction se renferma de nouveau dans un superbe siice. Quant à Gertrude, aussi étonnée de la co- ?e de M"° Pèche que de l'ironie de sa voisine, ,e rougit et promena autour d'elle ses beaux ux surpris. Mais tous les regards semblaient iter les siens, et toutes les tètes se penchaient 13 attentivement que jamais sur les coiffures et I nœuds de ruban. Un silence profond régna

LE SECRET DE 6ERTRUDE. il7

' dans l'atelier. Consternée et ne comprenant rien à ces façons étranges, Gertrude essayait en vain de se remettre à la besogne ; ces démonstrations inexplicables l'avaient frappée au cœur. Ses mains tremblaient, et elle parvenait à grand'peine à enfoncer son aiguille dans la soie. Deux mortelles heures se passèrent ainsi, puis midi sonna, Héloîse descendit majestueusement de son estrade, les apprenties déposèrent leur ouvrage et toutes s'en allèrent dîner. Gertrude, restée seule avec les demoiselles Pèche, se leva à son tour, et ses yeux, où roulaient des larmes, interrogèrent les deux vieilles filles qui se tenaient devant elle et se regardaient d'un air grave.

Le moment d'une explication était venu.

— Mademoiselle. «., commença solennellement Hortense Pèche en quittant ses lunettes ; mais elle fut interrompue par son impétueuse sœur.

• — Hortense, dit IIL^^ Célénie, laisse-moi d'abord poser une question à W^^ de Mauprié.... Gertrude, poursuivit-elle de sa voix la moins rude, ayez confiance en moi et parlez franchement : où ètes-vous allée en quittant la maison, la semaine dernière ?

— A Lachalade, répondit Gertrude, non sans «!0ugir.

— Àh I... Et. vous y êtes restée tout le temps ?

La jeune fille réfléchit un moment^ puis répon* dit d'une voix fernae :

•— Non, mademoiselle.

-- Ala bonne heure... On prétend que yous n'avez pas quitté la ville... Certes nous n'avons nul droit de nous mêler de vos afifaires, mais nous sommes responsables de vous jusqu'à un certain point ; c'est pourquoi je me permettrai d^insis* ter... Pouvez- vous me rendre compte de l'emploi de votre temps ?

La figure de Gertrude prit une expression plus inquiète. Elle commençait à comprendre dans quel embarras elle s'était jetée, et cependant elle hésitait encore à -jrépondre d'une bçon plus explicite.

— Non, réponditF^lle d'une voix tremblante, je ne puis malheureusement entrer dans aucun détail... Il est vrai que je suis restée à B..., les affiiires qui m'y ont retenue ne sont pas les miennes, et j'ai promis de me taire... Pardon, mademoiselle, je dois tenir ma promesse...

Mais je vous jure que je n'ai rien à me reprocher.

W^ Hortense poussa un soupir et M^^ Gélénie fronça les sourcils.

— Tant mieux pour vous, reprit celle-ci durement, si votre conscience est en repos; mais cela

IX 8BCRBT DE GBRTRUDK. 119

ne suffit pas aux yeux du monde et le scandale n'en existe pas moins.

«-* Le scandale I s'écria Grertrude.

M^ Célénie, dardant ses yeux gris sur la figure de la jeune fille, se tenait devant l'image des Vier» ges sages et des Vierges folles, que le soleil éclairait en ce moment de sa pleine lumière, et la terrible demoiselle Pèche avait l'air de commenter avec son aune la parabole évangélique ; ou plutôt elle semblait elle-même une des triomphantes vierges sages, descendue de la vieille image d'Épinal... -— Le scandale I répéta Gertrude atterrée... Elle frémissait de la tète aux pieds et la voix lui manqua. Le scandale I Ce seul mot avait révolté toute sa fierté, mais sa consternation était si grande que pas une parole ne pouvait sortir de sa gorge étranglée par l'émotion. Enfin ses dents se desserrèrent et elle dit en relevant les yeux vers la vieille fille :

» — » Que me reproche-t-on, et qu'a le monde à fidre avec ce qui s'est passé ?

— A tort ou à raison, répliqua W^ Célénie, le monde jase... Tout se sait. On a appris que vous étiez restée à B... clandestinement, on vous a surprise portant en cachette un enfant nouveauné dans vos bras... Est-ce vrai ?

— C'est vrai... Mais je ne/K>mprends pas...

itt Ll SBCBSr DS GSBTRUDB.

resterait i expliquer oommeiit inms aies été mêlée à de pareilles gens... PôoTex-foiis le bire?

Grertrade resta muette.

«— Non... Eh Uen I j'en sois désolée, mais dans la circonstanee, noos sommes obligées de prendre une décision sévère... Il y a en scandale. ••

— Et notre maison ne ddt pas mèmeètro soupçonnée 1 acheva d'une voiz mÛe W^ Gélénie, sans se douter qu'elle répétait le mot de César.

MU« Hortense poussa un profond soupir.

— Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfknt, vous le voyez.

— Je vois que je suis perdue 1 murmura GertrudSi et en même temps son visage fut inondé de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle se tordait les mains ; tout à coup sa tète se pencha en arrière, ses genoux ployèrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et la secousse violente]produite par cette dernière scène venaient de déterminer une crise nerveuse.

— Aht mon DieUi elle se trouve mail s'écria M^^ Célénie, nous avons é(é trop dures aussi... Hortense, cours vite chercher le vinaigre des quatre voleurs.

En même temps elle s'agenouilla près de Gertrude, la soutint dans ses bras, déboutonna sa

h% SIGRBT DS OBRTRUDV. 423

robe, et finalement se mit à lui baiser affectueusement le front en lui prodiguant de doui noms enCintins, —Sous ses manières de gendarme, yP* Célénie cachait des trésors de tendresse maternelle. — Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre et la mit au lit, puis elle la .confia à la garde de la vieille Scholastique et courut chez le pharmacien... En revenant à elle la jeune fille vit la vieille bonne à son chevet. Elle était encore trop faible pour pouvoir parler ; on lui fit avaler un cordial et elle s'endormit profondément; quand elle se réveilla, il faisait nuit et la tranquillité de la rue indiquait une heure avancée. Une veilleuse éclairait la chambre, et dans un grand fauteuil M^^ Célénie, tout habillée, sommeillait bruyamment. Grertrude passa les mains sur son front, se rappela la scène de la matinée et se sentit prise d'un nouvel accès de désespoir. — Elle, si pure et si fière de sa pureté, se trouvait soupçonnée d'une faute dont la seule pensée la faisait frémir d'Indignation ; les demoisselles Pèche la croyaient coupable et tout l'atelier sans doute partageait cette conviction... Et demain son nom, — le nom de Mauprié 1 — courrait la ville escorté de bruits calomnieux, et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu'à Xavier... A cette idée son cœur fut déchiré et elle se remit à pleurer ...

Certes, Xavier avait l'esprit trop élevé et trop de confiance en elle pour croire aussi facilement une calomnie ; mais il était jaloux et soupçonneux. ... Un doute pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'était-ce pas déjà trop?... Rien qu'en y &on([eant, Gertrude sentait toute sa fierté* se soulever ... Elle se disait qu'un soupçon de la part de Xavier suffirait pour creuser entre eux un abîme, — et elle pleurait sur son amour, sur sonseul bonheur cruellement menacé....

— Non, pensait-elle, je ne veux pas être soupçonnée; il faut que celui qui a fait le mal le répare.... J'irai trouver mon oncle, et je le supplielai de parler...

Toute la nuit se passa de la sorte. Enfin l'aube* grise d'un jour de décembre commença d'éclairer les vitres des fenêtres... Le froid du malin réveilla MU« Célénie, qui étira un moment ses grands bras, courut au chevet de la jeune fille, et lui de* manda comment elle se trouvait.

— Mieux, mademoiselle, merci ! répondit Gertrude.

Puis essuyant ses larmes ;.

. — Mademoiselle, je ne suis pas coupable, je vous le jure... Il y a une personne qui peut d'un mot éclaircir tout ce qui paraît équivoque dans ma conduite, et me justifier aux. yeux du monde....

Je veux aller trouver cette personne, elle ne refusera pas de me dégager de mon serment, et. je serai lavée de ces soupçons calomnieux... Ayez la bonté de me procurer une voiture de louage.

— Mais vous êtes trop faible pour vous mettre en route ce matin 1 s'écria M^^* Célénie.

— Il le faut, et je me sens plus forte... Je ne puis supporter les doutes qui pèsent sur moi... J'en mourrais I

M"® Célénie se laissa convaincre, et Gertrude s'habilla. Vers midi une vieille calèche s'arrêta devant le magasin, et la jeune fille encore un peu faible et très pâle, y monta après avoir embrassé les demoiselles Pèche.

• Le cheval de louage était vieux et assez mauvais trotteur ; le conducteur assoupi sur son siège le fouettait mollement ; aussi huit heures sonnaient quand on entra à Lachalade. A cette heure, tout le monde devait être couché dans la maison de l'oncle Renaudin, et Gertrude pensa qu'il était préférable de remettre au lendemain la démarche qu'elle se proposait de faire. Bien qu'il lui en coûtât, elle résolut de demander l'hospitalité à sa tante et dit au conducteur d'arrêter son cheval devant le logis Mauprié. Une lumière brillait entre les fentes des volets du rez-d»j-chaussée;

196 LB BECnCT DB onmiUDB.

Gertrude firtppa timidement et alteodit toute flrU<

Aq bout de qiulqaes lostanta la porte ■'enlr'oa* vrit et Honorioe parnl aor le seoil. Elle ponasa une exclamalioa en voyant Gertrude; celle-ci prit son paqnet des maini du condaelew et Btdrit Bilencieusement m cousine jaaqua dans la saHe 4 DHUiger.

La salle avait loqjourt la mèma aspect, et les mêmes figures entouraient la table de toile cirée; — Xavier était seul absent. — H" deHauprié, Bon mouchoir à la main, lisait gravement son livre dlienres; Gaspard frottait scm fusil et siniait d'un air triomphant, tandis que Phanor sommeillait devant l'âlre, et que Reine, debout devant U vieille glace, essayât an bonnet der crbpt Doir.

— C'est Gertrude I dit Honorine, en poussant sa courine devant elle.

La veuve se leva d'un air solennel. HdneQtune légère exclamation, et Gaspard r^rda la jeune fille d'un air ieronlqu.

— C'est affaire ft loi, s'écria-t-U, et tu n'as pas

de temps 1

rade ne loi répondit pas et s'arancaot vers

iMaapriA:

e auis venue, ma tante, vous demander

LB SBGRET DE GBRTRUDK. iSO

rhospitalité pour cette nuit ; je désire avoir demain un entretien avec mon oncle Renaudin.

Gaspard haussa les épaules et M^^ de Mauprié passa son mouchoir sur ses yeux.

-^ Tu viens trop tard I soupira Honorine* Gertrude les regardait tous sans bien comprendre de quoi il s'agissait.

— Qu'y a-lsil donc? murmura^t-elle enfin.

— * Votre oncle est mort la nuit dernière, ma

nièce.

— Il a renda sa vieille ftme k Dieu I continua Gaspard d'un ton qui n'avait rien d'attristé.

•— Nous héritons, ma chère I s'écria Reine.

~ Mort! dit (Gertrude accablée... Elle s'assit sur une chaise et s'évanouit.

Le lendemain les cloches de Lachalade se mirent à sonnerez mort dès le matin et réveillèrent Gertrude, qui s'habilla rapidement et descendit encore endolorie par les secouses de la veille. En entrant dans la salle elle fut prise de violentes

palpitations; elle venait d'i^percevuir Xavier, seul, assis tout rêveur près du feu.

Bien des fois, pendant de longues journées de travail ou, le soir, dans sa petite chambre, elle avait rêvé à ce moment du retour et au bonheur de revoir le bien-aimé. Cette réunion tant souhaitée lui était souvent apparue comme une fête merveilleuse, pleine de lumière, de inusique et de joyeuses effusions ; et voilà qu'elle avait lieu dans cette sombre chambre du logis Mauprié, par un jour de deuil et sous une impression d'angoisse et de terreur. Gertrude portait dans son cœur, enr core çaignant des douleurs de la veille, un secret pesant que la , mort de M. Renaudin venait d'y sceller à jamais. Ce pénible fardeau paralysait tout élan et arrêtait toute effusion.

Xavier s'élança vers elle et lui prit les mains :

— Chère Gertrude, dit- il, j'aurais voulu que notre réunion fut amenée par un moins lugubre événement I

— Moi aussi, murmura-t-elle en secouant la tête.

— Tes mains sont glacées, continua Xavier, et tu es toute pâle ?

- Gertrude répondit avec embarras qu'elle avait été un peu souffrante dans les derniers temps*

— L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes couleurs, car tu ne r<e-

tourneras plus à ton magasin,.. Te voilà riche maintenant, Gertrude!... Ma mère et toi, vous étiez les deux plus proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le bonhomme ait déshérité sa famille.

Gertrude demeurait silencieuse.

— A-t-il beaucoup soufTert pour mourir ? demanda-t-elle énfîn.

— Non, il s'est éteint doucement... Quand ma mère a été appelée à l'Abbatiale, il venait de ren^ dre le dernier soupir.

L'entretien fut interrompu par l'entrée de M™» de Mauprié suivie de Gaspard en grand deuil. Pour la première fois, depuis longtemps, le farouche chasseur avait endossé une redingote noire; aussi paraissait-il fort mal à son aise dans ce vêtement qui gênait ses mouvements brusques* Cett^ gène donnait seule à sa figure une ex-pression un peu attristée, car, bien qu'il fît des efforts pour prendre un air grave et recueilli, on devi- . nait au fond de lui une joie qui ne demandait qu'à déborder. L'hypocrisie n'était pas son défaut, et il avait grand'peine à ne pas siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et semblait déconcerté à la vue de son maître ainsi accoutré. Bientôt Reine et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crêpe noir, et après un

190 LB nCRST Dl ainTItDDI.'

rapide déjeuner, toule la Eamîlle pril silencieuwment le chemin de la mdsaa raortusire.

L'Abbatiale avait ce jour-là l'air plua désolé - que d'ordinaire. Le brouillard de décembre l'en- Teloppait, et, & travers la brurae, les voix traînantes et plaintives des cloches ajoutaient encore à la tristesse de son aspect. Dans une chambre du rez-de-chaussée le cercueil d'EusIache Renau* din, BOUS un poêle de deuil, entre quatre cierges mélancoliques, atlendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la bière avec le goupillon bénit, puis les hommes se réunissaient autour de Gaspard, et les femmes montaient au premier éia^e, près de U°>* de Mauprié. Bien que le défunt fûi peu aimé dans le pays où il avait vécu comme un ourâ, néanmoins tout le village était là. A. la campagne, l'esprit de communauté subsiste encore assez pour qu'en cerlaines circonstances solennelles, tous les habiiants du même bour^ se considèrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes verriers du voisinage étaient venus aussi avpc leurs femmes et leurs lillt^s; la veuve de Mauprié recevait cea dernières comme des personnes de marque.

ir arrivée, elle se levait à demi, se laissait asser, puis retombait sur son siège en pous- Lm sanglot étouffé, auquel répoadaieot deux

LK SKCRKT DB GVRTRUDS. i31

profonds soupirs modulés par Reine et Honorine. Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbée par ses préoccupations et aussi par le souvenir de sa dernière visite dans cette chauibre, maintenant remplie d indifférents.

Le chant des prêtres résonna dans la cour et le convoi se mit en marche; chemin faisant, le cortège grossissait, chaque porte du village s*ouvrant pour laisser pas&er une femme ou deux.

Aussi réalise était-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetière, plus de deux cents personnes formaient la procession de Tenterrement. Il pleuvait et l'on voyait deux longues ûles de parapluies trancher avec leurs couleurs crues sur les vêtements noirs des gens en deuil. < Les vivants n'aiment pas à être mouillés, » se dit philosophiquement Gaspard en cousi<1érant le cortège et en sentant la ^luie sur sa tète nue. — Le convoi longeait de larges pièce» de terre labourées, contignês à l'Abbatiale et achetées Tannée d'avant par le bonhomme Renaudin. Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fumée; d'un coup d'oeil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges... c II n'aura pas eu le temps de v^ir son blé pousser, :o songeait-il, puis sa pensée distraite, suivant cette nouvelle p nte, il Be voyait lui, chassant le long des sillons, ayant

«33 L« BSCwroKa«^«î^

Z r»a\ sons le l»ras.

Phanof à «es cWés et un boa ^-f ,,^ et je

, J'achèterai un Lef»«*^Jf^,^te... Car j'aurai ferai bAtir «n chenil ^Jj^^deux ^endéetis una meute : deux bts^U e^^^ ^

pour I« boi.; deux ^^ *épagneul pour le

marlu. J'««'*''«''"*Î!fTbene* parties et de

b«t«x coup* ^^'^rïtur la crosse je fe^

iwlrl... * **««'»**^- ^ t des f»nwes,

^1^* *W*^l*'**^^„v»\\<« wtowr ^« *****' -«une H\^» 'i^^»"*'|*V »*w -àw^»** «• *T'^B«« «ait *

M.* ,»^ ^?^iJ!; ^** *** *»«*** *SÏÏ.it le ^Wu ^«^-^^ . ^> -v^ v.^.j^.P^^vny»'-»:^^- ^ \\^r Zià faite.

songeait M°>« de Mauprié, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la pauvreté et Thuloiiliation; Maintenant, que vous avez rappelé à vous mon pauvre frère, nous aurons enfin de meilleurs jours ; je reprendrai dans le moQde la position qui nous appartient ; je trouverai un mari pour Reine, et qui sait?... peutètce aussi pour Honorine... Nous nous installerons à TAbbatiale, la maison est assez bien montée pour que l'installation soit peu coûteuse... Il est vrai qu'il faudra tout partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous administrerons sa part, et puis..., il y aurait peut-être moyen de tout arranger en la mariant à Gaspard..- C'est un projet à mûrir et j'y réfléchirai... »

Les porteurs avaient étendu le poêle sur la terre humide et les fossoyeurs faisaient glisser la bièradans la fosse. Les sanglots retentirent plus forts dans le groupe des femmes. Reine et Honorine y allaient de tout cœur, et tout en s'essuyant les yeux, elles pensaient à l'héritage, aux armoires pleines de linge, aux coffres pleins d'argenterie^ et aux nouvelles perspectives que leur avaient ouvertes l'oncle Renaudin en partant pour l'autre monde. Reine se disait que le deuil d'un oncle ne se porte que trois mois, et songeait déjà aux robes de demi-deuil ; elle combinait des toilettes

id4 LV S1SCRKT DV OVRTRUDB.

triomphantes pour conquérir le mari de ses rêves. •• ^ Tout cela sera trop beau pour Lachalade, peasait-elle, mais je déciderai manière à passer une 8ai>on aux eaux de Plombières... »

Gertrude, agenouillée sur la pierre d'une tombe, écoutait le bruit sourd de la bière et sèni;ceait aux derniers moments du mort. L'idée de la réparation tentée au logis de Pol val avait-elle au moins adouci les soufTranc^'S de Theure suprême? Le vieillard s'était'il endormi avec une conscience apaisée?... Du moins lui, il en avait fini avec les tourments de cette vie ; pour elle, au contraire, les épreuves allaient commencer seulement. Cette promesse dont elle avait espéré se faire relever par l'oncle Rnnaudin, cette promesse la liait pour toujours désormais. Déjà sa réputation était menacée... Quelles autres souffrances lui réservait l'avenir? Courberait-elle silencieusement la tête devant toutes ces accusations injurieuses? Était-elle à ce poini^liée par un serment imprudemment fait? Ne devait-elle pas au contraire préserver avant tout la pureté de sa réputation?... Alors elle revoyait le vieux Renaudin se dressant à demi sur son lit, mettant un doigt sur ses lèvres blêmes et lui répétant : a Une promesse, c*est sacré ! > — Et elle frissonnait en écoutant les pa* rôles latines murmurées au-dessus de la fosse.

LB ftBGRST DE dBRTRlTDB. 135

et en songeaût aux châtiments réservés aux par* jures...

Pendant ce temps Xavier contemplait sa cousine agenouillée auprès d'un grand sapin et la. trouvait plus charmante que jamais dans ces vêtements noirs. Les épais bandeaux de cheveux' blonds crêpelés se laissaient voir à demi sous le voile, et le profil pensif de la jeune fille se détachait doucement du fond sombre des sapins. Le jeune homme savourait délicieusement le bonheur de l'admirer et la joie de songer qu'il pourrait maintenant jouir de ce bonheur-là tous les jours. Il sentait que l'absence avait doublé sa passion, qu'il aimait Gertrude plus violemment encore que l'an passé, et qu'il avait mis toute sa vie en elle. Elle était si belle et si aimante!... Il l'avait trouvée, à la vérité, un peu froide, avant l'enterrement, mais il expliquait son air préoccupé et contraint par l'émotion et il l'excusait volontiers de ne pas s'être montrée plus expansive.

— « Requiescat in pace t d dit une dernière fois le curé, en secouant l'aspersoir au-dessus de la fosse; il le passa à Gaspard et s'éloigna. Les assistants défilèrent près de la fosse et agitèrent tour à tour le goupillon humide, puis la foule se dispersa, ii^^ de Mauprié suivit avec son fils et

ses filles le chemin de rAbbatiaïe ; il lui tardait de prendre possession du logis avant l'arrivée du

' juge de paix de Varennes qui avait été mandé la veille. Les mains lui démangeaient; elle aurait déjà voulu sentir entre ses doigts le trousseau des clés de la maison. Gaspard et ses sœurs avaient la même préoccupation, et tous hâtaient le pas de telle sorte que Xavier et Gertrude restèrent seuls sur le chemin du cimetière. Xavier mit le bras de sa cousine sur le sien, et tous deux s'acheminèrent vers rA.bbatiale, en longeant les haies brillantes de gouttelettes argentées. La pluie avait cessé et le soleil hasardait quelques pâles rayons entre deux nuées. Cette éclaircie suffisait néanmoins pour égayer un peu l'austérité de la campagne environnante. Les prés jaunis et mouillés scintillaient ; les terres de labour les entouraient de leurs bruns et gras sillons où verdoyait le blé semé en octobre; et tout au fond, les grandes futaies sombres fumaient à l'horizon. ,

Gertrude avait rejeté son voile en arrière et

' Xavier admirait ses bandeaux semés de gouttes de pluie, ses yeux verts encore humides et ses joues d'un rose pâle :

— Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Gertrude? murmura-t-il brusquement.

La jeune fille releva vers lui ses yeux mélancoliques.

— Est-ce qjie tu as pu en douter, Xavier ?

— Non, mais tu es si belle et je me sens si indigne de toi, que^ parfois j'ai peur... Je tremble que tu ne t'aperçoives de mon obscurité, que le prisme ne se brise et que tu ne songes à aimer quelqu'un de plus brillant que moi.

Gertrude secoua pensivement la tête :

— N'est-ce pas toi plutôt qui me vois à travers un prisme?... et qui sait si un jour ce ne sera pas toi qui me trouveras indigne de ton amour?

Xavier, souriait d'un air incrédule, sa cousine reprit sur un ton grave :

— Xavier, tu auras toujours confiance en moi, n'est-ce pas?

Le jeune homme saisit la main de Ger(rude et la serrant :

— Cette petite main, dit-il, est celle d'une amie qui ne sait pas tromper ; je crois sentir en elle les moindres mouvements de ton cœur loyal.

— Pourquoi me méfierais-je de toi ?

— N'importe, si un jour quelqu'un m'accusait, promets de ne pas douter de moi un seul moment, de ne pas me juger avant de m'avoir entendue...

Xavier la regarda d'un air inquiet.

i38 L8 8ECRVT DE OKRTBTTDE.

^- Je te le promets, reprit-il eufia... maisr à quel propos?...

Gertrude baissait les yeux et gardait le silence... Oa était arrivé devant la porte de TAbbatiale.

— Entrons! dit Xavier, on va procéder sans doute à quelque formalité] udiciaire, et ta présence est indispensable.

Devatit Tâtre de la cuisine, Fanchette et Pitois, se chauffaient, chacun dans un coin, regardant le brasier sans souffler mot. Xavier s'étant informé de la présence de sa mère:

— Us sont tous là-haut, dans la chambre de réserve^ murmura Pitois.

— Ils n'ont pas perdu de temps, grogna Fanchette; c'est comme une bande de moineaux dans, un champ de colza... Il faut les voir fouiller les armoires ; rien que ça serait capable de faire sortir notre pauvre monsieur du cercueil !

La chambre de réserve semblait en effet livrée au pillage. Toutes les armoires étaient ouvertes, et chacun des membres de la familla de Mauprié y furetait avidement en poussant des exclamations. La veuvf', montée sur une chaise, comptait les pries de linge ; Gaspard soupesait l'argenterie, et les deux sœurs visitaient les tiroirs des commodes.

— Tout est par douzaine, disait la venve, et presque rien n*a Rervi... Ah! mon pauvre frère était économe et il avait du b^au... Voyez-moi ces serviettes de toile des Vosges, comme c'est ouvré et comme la damassure e^t fine!

— L'î»rgenterie est à l'ancien titre et elle pèse lourd, reprit Gaspard en frottant les couverts avec le p»n de sa redingote, je suis d*avi«s que nous la conservions, a près y avoir fait graver notre chiffre. . .

Il fut interrompu par une exclamation joyeuse de Reine.

— Venez voir ma trouvaille I s'écria la jeune fille, tenez, voici des pièces de dentelles... Estce beau ?... Voici des crêpes de Chine, et puis dans ces petits écrins... Ohl des colliers de perles et des pendants d'oreille en pierres fines !

M™^ de Mauprié était descendue rapidement, Gaspard s'était rapproché et Honorine ouvrait de grands yeux. Ils étaient tellement affairés, qu'aucun d'eux ne s'aperçut de l'arrivée de Gertrude et de Xavier. Les deux jeunes gens, debout près de la porte d'entrée, contemplaient cette scène avec tristesse, et Xavier fronçait les sourcils d'un air de désapprobation.

— Voyez un peu I dit Honorine en joignant les mains, qui aurait jamais soupçonné notre oncle de posséder de si belles choses?

140 LB SECRBT DE GERTRUDB.

— Ohl moi, fit Gaspard, j'ai toujours pensé que le vieux ladre prêtait sur gages !

— Fi I Gaspard, pouvez-vous avoir de pareilles idées ? s'écria la veuve en examinant à son tour un erèpe de Chine, je crois plutôt que moa frère avait autrefois ruminé quelque projet de mariage, et que ces bijoux étaient destinés à sa future.

— On n'aura pas voulu de lui, répliqua Gaspard, et c'est fort heureux... Si au lieu d*être laid comme une chenille, M. Renaudirï eût été un Adonis, nous ne viderions pas aujourd'hui ses tiroirs !

— Comme ces émeraudes me vont bien I dit Reine en essayant des pendants d'oreille devant un grand miroir, j'ai envie de les garder !...

— Malheureusement, mademoiselle, cela n'est pas possible pour le moment ! soupira une voix flûlée qui partait de l'entrée de la chambre.

Ils se retournèrent tous stupéfaits et aperçurent le notaire de Lachalade dont la grosse figure souriante s'encadrait dans le chambranle de la porte entre-baillée. Derrière lui on distinguait la tète pointue et chauve du juge de paix et la face enluminée de son greffier. — A l'aspect de ce trio, les traits de M"^^ de Mauprié s'étaient allongés, et Gaspard avait fait un geste d'impatience.

— Nous sommes en affaires, monsieur, dit-il

LB SBGRBT DB 6BRTRUDB. 141

au notaire de son ton le plus hautain, et à moins de choses urgentes, nous aimerions à ne pas être dérangés.

— Je vous demande mille pardons, reprit le tabellion sans 8*émouvoir, mais il s*agit de formalités qui ne souffrent aucun délai, et qui auraient été remplies dès hier, sans Téloignement de M. le juge de paix.

Le juge, long et maigre comme un fil, s'inclina silencieusement; Gaspard toisait le notaire des pieds à la tête et se mordait les lèvres.

— De quelles formalités parlez- vous? demanda-t-il sèchement.

— Ohl de simples mesures conservatoires...

dans l'intérêt de l'héritière mineure, car si je ne me trompe, il y a minorité de Tune des héritières présomptives. Je dis présomptives, ajouta-t-il en passant en revue les assistants avec ses gros yeux ronds, parce que nous ne connaissons pas encore les dernières volontés du défunt.

— Ses dernières volontés I répéta M™« de Mauprié interdite; supposeriez-vous, monsieur, l'existence d'un testament ?

— Je ne la suppose pas, madame, répondit le notûre en s'inclinant, je l'affirme...

— Un testament ! grommela Gaspard, à quoi bon?

148 LS 8BCBST DS OBIITRUDV.

— Je l'ignore, monsieury mais si yous le permettei, nous aUoos tous donner lecture de Vacte.

Il tiim de son portefeuille une enveloppe cachetée.

— Ceci est un testament olographe, déposé en mon étude par feu M. Renaudin, mon client*

Il promena un moment Tenveloppe sous les yeux des héritiers, puis il la décacheta et remit au juge de paix une feuille de papier timbré, en le priant d'en prendre contiaissance*

<— Le testament est en bonne forme, murmura le juge.

Le notaire avait toussé et avait mis ses limettes. M** de Mauprié, pâle et crispée, était appuyée à un fauteuil ; Gaspard se tenait debout, les bras croisés; Reine et Honorine oontemplai«>nt les gens de justice d'un air effaré sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Qtiant à Xavier et à Gertrude, ils étaient assis l'un pi es île l'autre et se regardaient avec une expression de tristesse attendrie.

Le notaire, d'une voix claire, se mit à lire ce document qui était un simple codicile révélant Tezistence d'un testament caché daus le secrétaire du défunt. .

En outre, afin de prévenir toute difficulté,

U! tICRET DI atBTRDDa. 143

EuBtache Renaudin ordonnait que l'ouvertura de ce lâiitameot n'eût pas lieu avant la majorité de sa nièce Gerirude de Mauprié. Il nommait pour exécuteur testamentaire et adminietrateur provisoire, son notaire, M' Péchenart. EnHii, il exprimait le désir que Gerirude habitat l'Abbatiale et jouit des reveouB de la succession, c à l'exclusion de tous autres, jusqu'au jour où elle serait majeure, y

Après avoir soigneusement replié le papier timbré, M^ Péchenart parcourut de nouveau l'audilure avec eoa regard éveillé : la surprise était peinte sur tous les visages.

— Pesie t'Oit du ladre vert I s'écria enfin Gaspard, et il accompagna ces paroles d'un juron énergique.

— Si vous le voulez bien, dit le notaire sans s'inquiéter autrement de la colère de Tslnédes Mauprié, nous allons pratiquer les recherches nécessaires duns le meuble déxigné par la défunt.

On passa dans la chambre A coucher. La veuve lançait à sa nièce des regards méGanls ; quant-à Gerirude, rougissante el interdile, elle assiistait à celle scèue sans trop se rendre compte encore de ce qu'elle eigiiifiaif. Xavier considérait sa cousine d'un air embarrassé ; Reine el Hunorir diotaieat avec Gaspard qui leur explii^w

144 LE SEGRBT DE GBRTRUDEr

doute les conséquences probables de Tacte qu^on venait de lire, car elles dardaient à leur tour à Gertrude des œillades foudroyantes.

La recherche du notaire ne fut pas longue, et le testament fut trouvé à l'endroit indiqué. Le notaire en fît parapher Tenveloppe cachetée par le juge de paix, puis se retournant vers Gertrude, il lui demanda quel était son âge.

— J'ai eu vingt ans le quinze mai dernier, murmura la jeune fille.

— Fort bien, le quinze mai prochain, à midi, nous procéderons à l'ouverture du testament qui restera déposé au nombre de mes minutes. D'ici là, rien ne s'opposera à ce que nous nous occupions de l'inventaire... Monsieur le juge, vous penserez sans doute qu'il convient d'apposer les scellés...

Le greffier avait déjà préparé la cire et les bandes de toile ; le notaire s'avança galamment vers Reine, et tout en souriant, désigna les pendants d'émeraude qui se balançaient encore a ses oreilles.

— Désolé 1 mademoiselle, lui dit-il, nous serons obligés de réintégrer ces bagatelles parmi les objets mobiliers de la succession.

ïleine détacha les boucles d'oreille et les jeta avec dépit sur la table, puis n'y tenant plus,

VK 8FCIIBT DB 6ERTRUDE, 145

elle s*élança vers sa mère et se mit à fondre en larmes.

— C'est une indignité ! s*écria M"» de Mauprié suffoquée.

— Le testament est un nouveau tour de ce fesse-mathieu, et foutes ces précautions sont injurieuses ! hurla Gaspard, rouge de fureur.

Le notaire plia les épaules et sourit d*un air indifférent.

— Ma tante, dit Gertrude en tendant la main à M*« de Mauprié, je ne comprends riefi à tout ce qui se pasf e... Je suis désolée de Tennui qui ▼jus arrive, et je dooneraîs btancoup pour que les ciioses foseent arrangées autiemet <t.

— LaisaeZ'iDoi , ma nièce ! répH'|<ia la veuve en la fepoosfaftt avec un g^e fé%ère, je ne vois pas bien clair dans tout ceci, maie je me doute de quelque in^rig^-ie..* Vous é^es ïd t\»fn \on.% et noos nfavociv p!^^ q*/â vous eéi^ la pli

Elle s'ékïi^xia d*as scr »^p«W.

— lia taiAlç, repnî Cr^^-rrai* c*;se«;»ér%, ue

*lll— IrWnfiT f«l ÎC^S !-.- Cvifil»* ri*?Ti*. k,»;*-

sin Gasf^«rd- "ïî»^* ï^ tu*: cr-.^^ï ^na* tipci-.^.^

capable <ie V^tf, *t*îÇ les i^^Mx ôe «sûm* lû-

.^ Ai ! »! î: y a V>«bp«iiip( çn^ > Ta: de ;

tu es fine, toi, sans en avoir l'air!... Tu es une embobelineuse, et quand je t'ai vue arriver hier à la nuit sans que nous t'ayons écrit, je me suis bien douté de quelque aventure...

— Tu te trompes, Gaspard, interrompit soudain Xavier, Gertrude avait été prévenue... Je lui avais écrit la maladie de notre oncle.

En même temps il regardait tristement sa cousine qui se troublait de plus en plus et devenait vermeille. Gaspard resta un moment interdit, puis faisant un geste d'impatience :

— Suffit, dit-il, assez parlé!... Nous ne sommes plus rien ici, détalons, et laissons ces messieurs griffonner leur grimoire... Si j'avais su tout cela, je n'aurais même pas mis les pieds dans cette maison... Ma mère, prenez mon bras, et décampons !

Sans plus regarder Gertrude et les gens de loi, il saisit le bras de sa mère et se dirigea vers la porte, suivi de ses deux sœurs.

— Mauvaise parente! murmura Reine en passant près de sa cousine.

Xavier était demeuré le dernier ; il était sombre et préoccupé.

— Xavier! fit Gertrude.

Il alla vers elle et lui tendit la main.

— Xavier, répéta-t-elle avec des larmes pTein

LJS SECBET DE GERTRUDB. 147

la voix, j'ai besoin de te parler, reste demain ^ ton atelier.

M>Ae de Mauprié reparut sur le seuil de la chambre.

— Xavier! dit-elle d'une voix sévère, ^ nous t'attendons !

Xavier serra la main de sa cousine et s'éloigna à son tour.

La santé de Gertrude, déjà altérée depuis quelque temps, ne résista pas aux secousses produites par cette pénible scène. Le soir même, la jeune ûlle fut prise d'une fièvre violente, et Fanchette fut ^obligée de Taider à se mettre au lit. Le lendemain, le mal au lieu de diminuer s'aggrava; le médecin que Pitois était allé chercher en toute hâte, reconnut les symptômes d'une fièvre muqueuse et déclara que l'état de Gertrude réclamait les soins les plus assidus, ainsi que les plus grandes précautions. On se procura une garde, et Pitois fit sentinelle dans la cour, bien résolu

à jeter à la porte le premier Mauprié qui s'aviserait de venir troubler la malade.

Pendant ce temps Xavier se promenait à travers son atelier, attendant la visite promisé, et jetant à chaque minute un coup d*œil sur la route. Les événements de la veille Tavaient profondément bouleversé. Toujours dans ses châteaux en Espagne, /lorsqu'il bâtissait en l'air l'avenir de sa cousine et le sien, il avait distribué les rôles autrement. Il avait rêvé de subvenir seul aux charges du mariage, de gagner une fortune à l'aide de sa sculpture, puis de courir à B... et de dire à G-^rtrude : « Maintenant me voilà riche, laisse la ton magasin et sois ma femme !» — La mort de l'oncle Renau.in et le singulier testament du vieillard venait d'interverlir les rôles. Il était probable que les dernières dispositions du 'défunt ne se* raient que la confirmation de ce premier testament, et que Gertrude serait instituée légataire universelle... Elle deviendrait riche et lui resterait pauvre... Il aimait trop sa cousine pour lui en vouloir à cause de ce brusque changement, mais il n'en é trouvait pas moins une déception douloureuse. Il ne pouvait plus offrir sa main à Gertrude ; il aurait eu Pair de réclamer l'eX'^cution d'un engagement devenu avantageux pour lui; lise croyait obligé d'attendre que la jeune

LE iEGRET DB OKRTRODI. 149

fille vtnl epiintanément lui rappeler sa promesse, et il te disait que, même dans ce cas, ilauraiten- ' core l'jiirde fuire ua mariage inté^e^sé.

Il i'ongpait à loulcla et reniait son a|!itatioii a'accruilreâ iiieBure que s'approthuit l'ht-ure prutiable de la visite atleudue. Il avait difpo^é son alulier avec une certaine coqueiterie, alin que les moinrireB objets eussent l'air dé fêler la bienvenue de Ger- Irude. hes grands vases de faïence, qui se dressaient aux quatre coins, avaient élé garnis de branches df houi aux baies rouges. Les panneaux Eculpiès lis mieux réusais avaient été placés aux eu'lroils les mieux éclairée; le grand dressoir avait élé épounselé et frotté dès le malin, et un bon feu faisait bourdonner le poêle... Cependant Vaprès-midi s'avançait, le coucou rustique avait déj& Ronné deux hi'ures, puis trois, puis quatre, et personne ne venait. Xavier se promenait fiévreuserneTit k travers l'atelier, puis collant son front au vitrage du cbàssis, parcourait d'un regard inquiet la route déserte... Personnel II prêtait l'oreille et n'entendait que le bruit du vent dans - la fulaie voisine ou le murmure grossissant du ruisseau d<> la Gorge-aux- Couleuvres. Enfin la nuit vint et l'atelier sVmplit d'obscurité; f^eule la flamme du brasier qu'on apercevait par la petite poite du poêle, jetait encore ci et Ut d«

150 LE SECRET DE GERTRtJDE.

mourantes lueurs. Le jeune homme commença alors à désespérer, c Elle ne viendra plus maintenant, se disait-il, est-ce qu'elle serait déjà embarrassée de tenir sa promesse?... Sa nouvelle fortune l'aurait-elle changée à ce point?... Non, non, c'est impossible !... » Et il recommençait sa promenade agitée autour des établis silencieux...

Quand là femme chargée de son ménage lui apporta à souper, elle le trouva assis tout morose près du poêle éteint. Il ne mangea pas et ne put dormir. Sitôt le jour levé, il courut frapper à la porte de l'Abbatiale. Pitois lui répondit par le guiohet :

— M**« de Mauprié est très-malade...

Là-dessus le guichet se referma impitoyablement, et Xavier plus tourmenté que jamais résolut de passer chez sa mère.

Honorine préparait le café du matin, tandis que Gaspard bouclait ses guêtres et que la veuve dévidait un écheveau de laine.

— Savez-vous que Gertrude est malade ? dit Xavier en entrant.

— Je l'ai appris hier, répliqua M<>o de Mauprié, et comme je ne transige jamais avec un devoir de famille, je suis allée à l'Abbatiale avec Reine offrir mes services, mais nous avons été reçues

LR SECRET DE QERTRUDE. IM.

par ce manant de Pitois qui ne nous a même pas laissées entrer dans la cour.

— Parbleu! elle est fine, l'enjdleuse I... s'écria Gaspard, celte maladie est un prétexte pour éviter les explications et se rendre intéressante. Vous avez été bien bonne de vous déranger, ma mère, surtout après ce que nous avons su bier soir au sujet de notre "racieuse cousins 1

— Qu'y a-t-il donc? demanda Xavier.

— Il y a, reprit Honorine, que huit jours avant la mort de notre oncle, M"" Gertrude est venue ici en cachette et a passé toute une nuit au chevet du bonhomme.

— Quel conte I fit Xavier en haussant les épaules.

— C'est l'exacte vérité, dit' M">" de Mauprié, je tiens le détail de la propre cousine de Fan^ chette... "■

— C'est tout bonnement une caplation, reprit Gaspard en ricanant, mais patience I tout n'est pas dit et je ferai casser le testament !

— Déjeunes-tu avec nous? demanda Honorine.

— Merci !... Et Xavier s'enfuit désolé à son atelier.

11 ne pou va Gertrude était pela alors que :

152 LE SSGBKT DK OERTRUDIS.

cimetière : c Si quelqu'un m'accusait, ne me juge paB avant de m'a voir entendue. » —Oui, pensa-t-il, je veux avoir confiance et j'attendrai qu'elle puisse s'expliquer. Mais en me faisant cette recomman* dation, elle prévoyait donc qu'on pourrait l'accuser?... — Il avait beau lutter, les soupçons revenaient toujours, et son inquiétude grandissait. Il n'avait plus de goût pour le travail, ^ssait la plupart de ses journées accoudé sur son établi, et ne reprenait un peu d'animation que le soir, à l'heure où il montait à FÂbbatiale pour avoir des nouvelles. La réponse que lui faisait l'inflexible Pitois variait peu et n'était guère encourageante. Cependant un matin de la fia de janvier, la figure du vieux garde parut moins farouche, c II y a du mieux, }» lépondit-il à Xavier en refermant la porte plus doucement que d'habitude.

La fièvre en effet avait disparu, et Gertrude commençait à entrer en convalescence. Elle était encore très-faible et ne pouvait se lever, mais sa tète était redevenue libre. Sa première pensée fut pour Xavier. « Comment doit-il méjuger? » se demandait-elle en soulevant sur l'oreiller sa figure pâle comme une fleur de narcisse. Il lui tardait de le voir, et chaque jour elle questionnait le médecin sur l'époque où elle pourrait sortir. Celui-ci l'exhortait à la patience, puis il recommandait à

LE 8KCHET DE GERTRUDK. i58

Pitois de tenir ferme et d*éviter à la convalescente toute espèce d'émotion.

Les Mauprié ne s'étaient plus représentés à l'Abbatiale, mais ils n'épargnaient guëra Gertrude, et un nouvel incident avait encore alimenté leurs médisancf's. Un beau matin, le commissionnaire des Islettes avait envoyé la malle que Gertrude avait laissée chez les demoiselles Poche, et cet envoi était accompagné d'une lettre fort sèche deM^i^^Hortense, adressée à M^e de Mauprié Dans cette épitre peu bienveillante, M^*^ Pèche ainée annonçait que «les absences trop fréquentes» de Gertrude avaient déterminé le remplacement de la jeune fille, « le premier devoir des ouvrières de la maison étant, avec la moralité, la plus ponctuelle exactitude. »

Le jour même de la réception de cette missive, Reine et sa soeur daignèrent honorer d'une visite l'atelier de leur frère. Leur instinct féminin ne les avait pas trompées sur l'intérêt que Xavier portait à Gertrude, et elles lui communiqtièrent ^triomphalement la lettre de M'^^ Hortense Pèche.

— Tu vois, dit Honorine, la modiste parle des absences fréquentes de Gertrude.. • Mademoiselle voyageait pour ses intérêts.

— Pourquoi ne lui avez-vous pas donné coqnaisbance de cette lettre?

i54 LE SECRET DE GERTRUD.E.

—^ Est-ce qu'on peut entrer chez elle? reprit Reine ironiquement, elle fait défendre sa porte.

— Elle est malade, objecta Xavier.

— Oh! malade... reprit Honorine en hochant la tête, je ne crois guère à cette maladie ; d'ail* leurs son mal ne l'empêche pas de se lever, car on l'a vue aller et venir dans la maison...

Cette visite laissa Xavier dans une sourde irritation. La lecture de cette lettre avait exaspéré tous ses soupçons. Il se rappelait avec amertume la froide attitude de sa cousine le jour de l'enterrement, l'embarras avec lequel elle avait accueilli certaines questions, puis il se souvenait des propos échappés un jour au courrier de Sainte-Menehould, et dans tous ces menus détails il trouvait tm aliment pour sa jalousie naissante. Il avait cessé d'aller chaque soir à l'Abbatiale, et vivait de plus en plus solitaire, évitant avec le même soin la maison de sa mère et celle de sa cousine...

Cependant, avec le mois de février, de plus claires journées étaient venues. L'air s'était attiédi, la neige s'était fondue dans les prés ; un doux vent avait balayé les nuages, et le ciel était bleu par places. Au bord des haies, les chatons des noisetiers commençaient à jaunir, et les fleurs des cornouillers ouvraient leurs étamines d'or

aux nœuds des branches nues. Un après-midi, le vent du sud envoyait de si caressantes brises, que Xavier entre-bail la les vit^res du châssis, et par cette ouverture les rayons du soleil envahirent l'atelier. Xavier, rêveur, avait déposé son maillet et son ciseau, et s'accoudant à l'établi, il s'était mis à songer au temps passé, — à la soirée où il avait dit adieu à Gertrude tandis que les chevaux piaffaient devant l'auberge des Islettes, — à la journée d'été où il avait déclaré son amour sous la tonnelle des demoiselles Pêche... Il repassait avec mélancolie tous ces souvenirs si lumineux, il regardait à travers tes vitres les nuages blancs fuir sur le bleu du ciel, et il se demandait si ce n'était point là l'image de son bonheur évanoui, quand tout à coup le loquet s'agita, la porte de l'atelier s'ouvrit timidement, et une svelte figure de jeune fille apparut dans un rayon de soleil.

— Gertrude ! s'écria Xavier.

C'était elle en effet, enveloppée dans une longue mante de drap noir ; elle était encore pâle, mais elle souriait. D'un bond il fut près d'elle, et en un instant ses rancunes, ses soupçons, ses pensées mauvaises se dissipèrent comme une fumée. Il lui prit les mains et la fit asseoir.

— J'ai voulu te donner ma première sortie, dit-elle de sa jolie voix sympathique, car tu sais,

j'ai été bien malade depuis le jour de l'enterre* menU

— Ma pauvre Gertrude!.. Je suis allé souvent à l'Abbatiale, mais on n'a pas voulu me laisser entrer... Voyons, si tu es bien cbangée?

^ Il examina ses mains amaigries, son visage un peu allongé, ses beaux yeux vert de mer, et reprit en souriant :

— Tu es toujours la même charmante Gertrude 1... Seulement tu es un peu pâlie; ton teint ressemble aux anémones sauvages : il est blanc avec une légère nuance rose...

•*- Â propos d'anémones, répliqua Gertrude en écartant les plis de sa mante, jh veux payer mes dettes. Il y a deux ans, tu m'as donné un bouquet aux Is'ettes; je t'apporte les premières fleurs de l'Abbatiale.

Elle lui offi it son bouquet composé de prime* vères et de ces hépatiques bleues qu'on nomme dans le pays des fth-avant^le-pèrôf parce qu'elles poussent avant les feuilles.

— Tu es bonne, Gertrude, tu vaux mieux que moil s'écria Xavier en rougissant... Maintenant reste un peu enveloppée dans ta mante, tandis que je vais rallumer le poêle.

— A quoi bon? ne vois-tu pas le soleil?... On se sent revivre I

Lie SCCBET DR GÏRTBUDS. 157

— Non, non, je ne veux pas que lu te refroidisses... Ce sera bon d'entendre le poêle ronfler tandis que nous causerons près des vitres ouvertes.

Il se mit à fendre du menu bois et à bourrer le poêle. Quand une jolie flamme commença de flamber :

— A présent, reprit Gertrude, montre-moi tontes les belles choses que tu as faites.

Il la promena autour de l'atelier, lui montrant les panneaux sculptés, expliquant les motifs, les emblèmes, les feuillages... Gertrude se récriait et ne cessait de le questionner.

r— Sais-tu que tu es maintenant un grand artiste? s'écria- t-elle en le regardant avec ses beaux yeux pleins d'admiration.

— Flatteuse I tu as entendu dire que les artistes sont avides de compliments, comme les mouchf'S sont friandes de lait, et tu essaies de me prendre par mon faible.

— Je ne mens jamais, monsieur I

Il enfonça ses sombres regards dans les yeux profonds de la jeune fille qui s'arrêta et rougit... Après un moment de silence, elle reprit :

-« Du reste, j'ai toujours eu confiance en ton talent. Chaque fois que je regardais le coffret que tu me donnas aux Islettes, je me sentais rassurée et j'avais boa espoir pour ton avenir.

— Tu Tas donc encore, ma première œuvre?,,, demanda-t-il en riant.

— Certainement... J'ai pen^é au coffret pendant toute ma maladie... Je m'imaginais l'avoir perdu... Heureusement les demoiselles Pèche me l'ont renvoyé...

Elle s'interrompit brusquement... Elle était «ur le point de tout raconter à Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle n'oserait jamais. Il lui coûtait ^e gâter cette première heure de tendresse par des explications pénibles. Elle, si courageuse d'ordinaire, devint lâche en songeant que tout son bonheur à venir était suspendu aux conséquences d'un aveu qui serait peut-être mal compris. <k Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui... Goûtons paisiblement cette première entrevue... La prochaine fois je lui dirai mon secret. >

Xavier, de son côté, avait été retenu par une timidité farouche et n'avait osé questionner Gertrude. Tous deux résolurent tacitement d'ajourner toute explication, et se livrèrent sans arrièrepensée au bonheur de se revoir... Cet après-midi de février leur apparaissait comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils glissaient ensemble. -

LE SffCRET DE 6BRTRUDE. 159

Ils revinrent s'asseoir sur le petit banc adossé à rétabli et se remirent à causer du passé, tandis que le soleil souriait au debors, que le poêle chantait mélodieusement, et que le tic-tac du coucou rythmait familièrement les rapides instants de leur bonbeur. Ainsi s'écoulèrent les heures, et ils furent tout étonnés en peleTant la tète, de voir que le soleil avait disparu et que l'ombre commençait à envahir l'atelier. Jusquelà ils avaient d'un commun accord évité de parler des derniers événements et des éventualités des semaines à venir. Il fallut bien cependant toucher aux choses actuelles.

— Quand nous reverrons-nous? demanda Xavier à Gertrude qui se levait pour partir, ton cerbère me laissefa-t-il jamais entrer à l'Abbatiale?

Gertrude resta un moment pensive.

— Écoute, reprit-elle enQn, puisque m^ tante a cessé de me voir, notre situation devient plus difficile et nous devons éviter les commérages... Soyons patients; le quinze mai prochain je serai majeure et je pourrai disposer de moi-même... Ce jour-là nous nous prononcerons ouvertement, mais jusqu'à cette époque nous ferons bien^ de ne nous voir que rarement... Il faut être sage, mon Xavier I

Elle lui serra la main ; il était devepu rêveur.

— Maiâ, dit-il,ce jour-là, selon toute apparence, {u seras l'unique héritière de' l'oncle Renaudia ; tu seras riche... et j'aurai Tair d'un coureur de dot!

Elle se mit à rire.

^- Si mon oncle avait fait la folie de déshérifer sa sœur, je te jure que je n'accepterais rien, plutôt que de priver ma tante de sa part légitime... Ainsi, rassure-toi, orgueilleux gentilhomme! ta dignité ne sera pas huniiliée.

— Je dois, dit Xavier en lui tendant la main, m'absenter pendant une quinzaine pour aller poser des panneaux dans un château de la vallée de la Meuse ; je serai de retour de dimanche en quinze et j'irai te voir .. D'ici là, pense à moi!

— Et toi, travaille bien!... Mon petit bouquet te parlera de moi... Il te donnera courage et patience.

En même temps, et par un de ces gestes enfaritins qui lui étaient familiers, elle prit le verre où trempait le bouquet et po>a un baiser sur les fleurettes ; puis s'enveloppant dans sa mante, elle s'enfuit légèrement et disparut.

Elle s'en revint d'un pas lent à l'Abbatiale, tandis que Xavier, émerveillé et transporté de joie, prenait à son tour le bouquet d'hépatiqUes et meurtrissait les fleurs en les pressant sur ses lèvres...

Dès le lendemain, Gertrude, dont les forces étaient revenues, commença de s'installer k l'Abbatiale. Les scellés venaient d'être levés et l'inventaire était clos, elle put arranger à Bon gré la chambre -qu'elle avait . choisie. C'était une pièce assez gaie, situé» au midi, et dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur le jardin et les bois. Elle y ût transporter quelques meubles, mit des rideaux à la fenêtre, des fleurs dans les vases, sur la cheminée le coffret de Xavier, et 6nit par donn«'r un air de gaieté à cette partie de la vieille maison. Cet arrangeaient lui prit huit jours. Elle songeait déjà au dimanche où elle devait revoir Xavier, quand un incident nouveau vint bouleverser la tranquillité de sa vie. Un matin, tandis qu'elle était occupée à coudre, Fanchette monta précipitamment dans sa chambre et lui annonça d'une mine eCDaurouchée qu'une femme la demandait en bas.

— Ne peut-elle monter? dit Gertrude.

— C'est moi qui l'en ai empêchée, elle a avec elle un enfant qui braille comme un petit sauvage.

— Un enfant!

Gertrude descendit précipitamment et se trouva face à face avec la nourrice de B^auzée, portant l'en faut de Rose Finoël. Le marmot menait grand bruit, en effçt, et la paysanne, pour

l'apaiser, se promenait de long en large en chantant à tue-tète une chanson patoise. Les cris de l'enfant et la complainte de la nourrice faisaient un duo si discordant et si comique, que Gertrude,. malgré la contrariété qu'elle éprouvait, ne put retenir un éclat de rire.

— Bonjour donc, madame, s'écria la nourrice en s'arrétant tout court, j'ai eu bien des maux à vous trouver!... Pourquoi ne m'avez- vous pas dit que vous demeuriez à Lachalade, je ne serais pas allée me casser le nez à B. . . ?

— Vous êtes allée chez les demoiselles Pêche?, demanda Gertcude.

, — Oui-da... J'ai même été assez mal reçue par une grande femme qui brandissait son aune, comme pour prendre mesure de mes épaules...

Elle a fini par me donner votre adresse, et me voici... Je vous rapporte le petiot.

— Ne pouvez-vous le garder plus longtemps ?

dît la jeune fille en rougissant.

— Nenni, car je quitte le pays...

Elle expliqua alors à Gertrude que son mari, le rémouleur, à l'imitation de beaucoup de ses compatriotes, avait résolu d'aller chercher fortune à Paris, et qu'il emmenait avec lui toute sa maisonnée...

— Vous comprenez que j'ai déjà assez de* ma

petite famille, ajouta-t-elle, et que je ne peux pas encore me charger d'un marmot étranger... D'ailleurs le pauvre petiot en pâtirait tout le premier... C'est pourquoi je vous le rends.

Elle luf présenta l'enfant qui avait cessé de pleurer et qui, la regardant avec des yeuit noirs étonnés, agitait vers elle ses petites mains rosées. Gertrude se sentit toute remuée, et bien que la brusque arrivée de ce marmot inattendu compliquât encore l'embarras de sa position, les mines attendrissantes du pauvre abandonné touchèrent cette fibre maternelle qui dort au sein de chaque jeune fille, et la firent vibrer. Elle ne songea plus qu'à choyer l'orphelin comme on réchauffe un oiseau tombé du nid ; elle se dit qu'il se trouvait justement dans la maison de son aïeul ; qu'après tout cette maison était la sienne, et qu'il avait le droit d'y être bien accueilli... Elle le prit donc courageusement et tendrement dans.ses bras, et comme il s'était remis à pleurer, elle le berça à son tour en murmurant un air villageois.

— Mais, s'écria-t-elle, il va falloir une nouvelle nourrice, comment ferons-nous? ^

— Bah 1 reprit la paysanne, il a déjà près de six mois et mange de la soupe comme un petit homme... D'ailleurs vous trouverez bien dans le village une femme qui pourra l'allaiter.

164 LC 8BG1IST DB OBBTBUDB.

Gertrude, fort embarrassée, consulta Fanchette qui était restée pour écouter et qui se tenait de«* bout près de la rheminée.

— Dame I dit froidement ta servante, il y a la fille du vannier, qui a eu un malheur et qui...

•*- C'est bien 1 interrompit Gertrade dont les joues B^einpourprèrent , priez-la de passer à l'Abbatiale.

La fille du vannier vint, en effet, et le marché fut vite conclu. Elle s'engagea même à rester à l'Abbatiale pendant un mois ou deux, afin d'aider Grertrude. La femme du rémouleur prit congé le même soir, et la jeune fille se trouva seule avec l'orphelin auquel on avait improvisé un lit dans un cabinet contigu à la chambre à coucher. Le mirmot venait de prendre le sein de sa nouvelle nourrice^ et réchauflé par les caresses de G«r* trude, il s'était doucement endormi, les lèvres encore blanches de lait... Près du lit, à la lueur de la lampe, M^** de Mauprié contemplait cecalme sommeil d'enfant, et plongée dans ses ressouvenirs, songeait aux confidences de l'oncle Rènaudin ainsi qu'à la mort de Rose Finoël.,.

Pendant ce temps^ Fanchette, tout ébaubie de l'événement, s'était glissée hors de l'Abbatiale, et d'un pied leste était allée avec sa quenouille et «on rouet frapper i la porte d'une voisine. Elle

tB SECRET DE GEliTRUDB. i&i

grillait de conter la nouvelle et de la comlrnenter. Tandis que les rouets tournaient, les langues tournèrent plus vite encore, et les deux commèreSi poussant des ah ! et des hélas! égrenèrent tout du long un joli chapelet de médisances.

La nouvelle se répandit à petit bruit dans le viilâge, comme une pluie qui GUre à travers la feuillée épaisse d'un bois. Ce ne furent d'abord que des chuchotements épars, semblables aux gouttes d'eau roulant de feuille en feuille, puis les rumeurs grossirent en passant d'une rue à l'autre, et bientôt une tumultueuse averse de commérages ruissela de tous côtés. La famille de Gertrude fut instruite l'une des premières, et l'une des premières aussi fit éclater son indignation.

-^ Oh ! oh I dit Gaspard après avoir lancé un juron formidable, on apprend du nouveau toUs les jours!.. Où cela s'arrètera-t-il, bonté divine?...

— C'est une abomination I s'écria Honorine.

— Pbur l'honneur de la famille^ ajouta sévèrement M™« de Mauprié^ il faut que ce scandale soitéclairci au plus vite... Dès demain, Honorine, tu te rendras à B..., près de ces âiodistes, chez lesquelles Gertrude a travaillé...

I^e surlendemain matin, Honorine arrivait au magasin des demoiselles Pèche. Elle y fut reçue par la grande Héloîse qui saisit avidement l'occasion de raconter tout ce qu'elle soupçonnait ; de sorte que la sœur de Reine revint à Lachalade complètement édifiée sur ce qu'elle nommait déjà la faute de sa malheureuse parente. Lorsqu'au repas du soir^ en rougissant vertueusement, elle fit connaître le résultat de son enquête, la veuve poussa de longs gémissements. Elle se fût volontiers couvert la tète d'un sac, comme les Juifs de l'ancien Testament.

— Quelle honte! s'écria-t-elle en marchant avec vivacité à travers la salle, et qui se serait attendu à une pareille affliction ?

— Moi, rien ne m'étonne plus l grommela Gaspard.

Reine ne disait rien, mais intérieurement elle regrettait fort l'absence de Xavier. Elle songeait à la figure que ferait son frère en apprenant cet esclandre, et se promettait d'être la première à l'en informer à son retour. En attendant, bien

que la veuve eût recommanilé avec affeclation de . jeter un voile sur ce désastre de famille, elle ne laissait échapper aucune occasion de répaadre lee nouvelles rapportées de B... par Honorine. M'°* de Maupriè, du reste, y aidait elle-même. Elle se gardait de dire la chose ouvertement, mais lorsqu'on lui parlait de Gertrude, elle avait une mine si métancoliqae, elle poussait de tels hélas ! et se servait de si perfides insinuations, que la culpabilité de sa nièce n'en devenait que plus évidente pour l'auditoire.

Bienlàl le village entier ne douta plus de la faute de Gertrude.

Celle-ci, conCnée dans sa solitude de l'Abbatiale, ignorait tout ce bruit. Très-occupée de Tinslallation de l'enrant, elle avait à peine mis les pieds dfhors depuis huit jours. L'orphelin était arrivé nu comme un ver, et il avait tout d'abord fallu s'occuper d'un trousseau. Grâce à la fille du vannier, Gertrude avait mené cette lâche & bonne fin. Maintenant le marmot avait le nécessaire ; il était chaudement emmaillotlé, tendrement choyé par ceux qui l'entouraient, aussi sa figure s'était épanouie; il ne pleurait presque plus, gazouillait comme un jeune merle et se prël comme un petit roi dans sa bercelonnelle. Ss ai^entine, ses mignonnes façons d'enfant ré,

468 LB 8KCRBT DIB 6K1ITRUDB.

saient Gertrude et l'empêchaient de penser trop souvent à la conGdence embarrassante qu'il faudrait faire à Xavier. Elle tremblait que cette aventure ne lui fût contée par une autre personne, et qu'il n'arrivât à l'Abbatiale déjà prévenu. Elle ne doutait pas un moment qu'il n'acceptât ses sincères explicatioiiSy mais elle était si Gère qu'elle aurait voulu être devinée, ^ans avoir à s'expliquer. La ^eule peusée du premier étonnement de Xavier était d^jà pénible pour elle, et la seule idée d'un soupçon pouvant traverser le cerveau du bien-aimé, même avec la rapidité de l'éclair, surti>ait pour la mettre horsd'eile-méme. Elle regrettait maintenant de ne pas lui avoir tout dit lors de sa vibite à l'atelier, et elle attendait son retour avec une impatience fiévreuse.

Sachant qu'il devait rentrer le samedi dans la nuit, elle comptait le voir dès le dimanche matin ; aussi les cloches de Lachalade n'avaient pas sonné la première messe que sa toilette était déjà faites L'enfant sommeillait encore dans sa barcelounette masquée par un grand rideau, et Gertrude achevait de mt'ttre la chambre en ordre, lorsqu'elle entendit tout à coup le bruit d'un pas rapide dans l'ebcalier... Son cœur bat ait avec violence. On frappa brusquement à la porte, et, avant qu'elle eût pris le^temps de répondre, Xavier s'élança dans la

Lis 8EGRET DE OERTRUDE. i09

chambre. Il était si pâle et paraissait si agité, qu^ Gertrude poussa un cri de su prise.

— Qu'est-ii arrivé? demanda-t-elle avec inquiétude.

— Avant tout, dit Xavier d*une voix assourdie par Témofion, réponds- moi... Est-il vrai que tu caches ici un enfant ?

Gertrude tressaillit, et regardant son cousin fixement :

— Je ne le cache pas... Le voici !

Elle souleva le rideau et montra Tenfant endormi. Xavier détourna la tête, et faisant un geste de colère :

— Assez I murmura-t-il, cela me sufflt.

Puis il marché dans la chambre, les lèvres serrées. Le regard attristé de Gertrude ne le quittait pas.

— Au moins, reprit-il avec une amère et subite violence, que ne parliez- vous plus tôt? A quoi bon vous jouer de ma tendresse et mentir?...

— Moi, j'ai menti I s'écria la jeune fille indignée.

— Cet enfant n'est-il pas le vôtre I...

Gertrude pâlit d'abord extrêmement, puis une

vive rougeur lui remonta au front, toute sa fierté se révolta.

— Vous l'avez cru... et vous osez me le.direl

170 LE SECRET DE GERtRUDB.

— Je ne suis pas le seul..; Le^ demoisellei^ Pêche, ma mère et tout le village vous accusent.

— Vous l'avez cru ? répéta-t-elle atterrée.

— Ah ! je voudrais ne pas le croire ! D'où sort cet enfant?... Expliquez- vous ; j'ai le droit de savoir la vérité... Je l'exige I

— Vous exigez maintenant I...

Elle sourit amèrement, puis faisant un effort pour se contenir, elle ajouta :

— Je n'ai rien à vous dire.

— Quoi, vous refusez de répondre aux accusations répandues contre vous ?

— Je les méprise.

— Mais votre famille... mais moi I... nous méprisez-vous aussi?

— Je n'ai qu'une réponse à vous faire, répliqua- t-elle avec fierté, c'est que je ne suis pas la mère de cet enfant.

— Mais enfin vous savez d'où il vient. Vous pouvez prouver votre innocence ?. . .

Elle se tenait debout, les bras croisés, les lèvres serrées. Ses yeux étincelaient, ses narines étaient agitées par un léger tremblement et on devinait les souffrances de son cœur aux mouvements de son corsage... La douleur qu'elle éprouvait était inexprhnable : c'était un mélange de honte, de tristesse et d'indignation. Il lui semblait

qu'un affreux déchirement venait de se faire en elle, qu'un abîme venait de se creuser sous se^ pied», et que son amour y avait roulé... Tout à coup ses regards sombres se relevèrent et rencontrèrent les regards soupçonneux de Xavier, le sang lui remonta au front et elle eut un nouvel accès d'emportement.

— Vous me demandez des preuves quand je vous donne ma parole... Vous vous oubliez, mon cousin!

— Je vous en supplie, Gerlrude, répondezmoi I

Elle frappa du pied avec colère :

— Laissez-moi... Je n'ai rien de plus à vous dire !

— Gerirude, reprit-il, avant que je repasse le seuil de cette porte, songez aux conséquences du silence que vous vous obstinez à garder... Je voudrais au prix de mon sang avoir une certitude et pouvoir confondre les mauvaises langues... Mais pour cela, il faut des preuves... Ne comprenez-vous pas que vos refus, au lieu de détruire mes doutes, les enfoncent plus douloureusement dans mon cœur ?... Je vous en conjure au nom de notre amour, au nom de votre père, répondezmoi afin que je puisse vous défendre I... <

— Chacune de vos paroles est une nouvelle of-

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fense, répondit-eHe, nous ne pouvons pas noas eomprendre... Adieu!

— Vous l'avez voulu ! rourmitra Xavier pro- ^fondémeiit blessé, eh bien I soit! Adieu pour toujours I

Il s'élança dehors et bienlÀt elle entendit son pas s'éloigner et s'affaiblir. Alors la douleur de Grertrude, violemment contenue par son orgueilleuse volonté, put faire explosion. Elle toipba à genoux, sa poitrine se dégonfla, les lampes qui Tétouffaient commencèrent à jaillir,, et bientôt ses joues furent inondées. Elle se disait que tout était était fini... Dans les jours ternes et tristes de sa jeunesse, le seul coin de ciel bleu, le seul rayon de soleil était, l'amour de Xavier, et voilà que les nuages s'épaississaient et que le coin d'azur disparaissait pour toujours. Un vent mortel venait de souffler sur ses rêves; l'avenir ne lui apparaissait plus que comme une plaine nue, désojée et glaciale, et elle avait froid au cœur. Le souvenir cuisant de ce qui venait de se passer faisait frémir tout son corps. Elle se Reprochait par moments d'avoir été trop emportée et trop fiëre ; elle aurait voulu courir après Xavier, mettre ses mains dans les siennes, appuyer son front à son épaule, et tout lui conter doucemen^t, humblement... Puis tout d'un coup, l'air

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a<^usaieur, les parolea brèves de son cousia lui revenaient à la méaioirey et son orgueil se réveillait.

•^ J'ai fait oe que je devais, se disait-elle, sMl a pu me soupçonner un instant, c'est ^u'il ne m'estimait pas assez. Si aon amour avait été violent comme le mien, aurait-il pu croire k de simples apparences ? Il aurait dû tout nier d'abord et me défendre. 11 aurait dû accourir vers moi comme un consolateur, et non comme un juge plein de déflance. C'est cé que j'aurais fait moi, si on l'eût calomnié... Je l'aurais soutenu contre les accusations du monde entier... Lui, au contraire, n'a pas même pas cru à mes affirmations. Il s^est montré plus sensible aux calomnies de mes ennemis qu'à mes protestations énergiques... Non, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée !

De nouvelles larmes plus amères ruisselèrent le long de ses joues, et elle tomba dans un profond désespoir. Elle ne fut tirée des préoccupations de sa douleur que par les cris du marmot qui demandait sa nourrice. Elle courut à lui, le prit dans ses bras et le couvrit de caresses et de larmes.

-^ Pauvret! lui disait-elle, tu es la cause in» nocente de mes chagrins, mais je ne t'en veux pas... La promesse que j'ai faite à ton grand-père

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