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i] 66 LE SECRET DE WILHELM STORITZ. |
il Mais, de mon côté, je l'avais reconnu, et, lorsqu'il se fut éloigné
de quelques pas :
— C'est bien lui, m'écriai-je.
— Vous avez déjà rencontré cet homme? interrogea le capi-
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— Quoi ! c'est cet homme ! . ;
— Vous saviez donc?..
— Oui, mon cher capitaine, et je n'ignore pas que je viens de voir Wilhelm Storifcz, le fils d'Otto Storitz, l'illustre chimiste de Spremberg. »
taine Haralan, non sans manifester quelque surprise. |
— . Sans doute, répondis-je, j'ai voyagé avec lui de Buda-Pest à Vukovar sur la Dorothée. Je ne m'attendais guère, je l'avoue, à le retrouver à Ragz.
[[■'■ — Et mieux vaudrait qu'il n'y fût pas ! s'écria le capitaine Ha- J
rai an.
\\. — Vous ne paraissez pas, dis-je, avoir des rapports agréables
1 1 avec cet Allemand .
— Qui pourrait en avoir?.. D'ailleurs, moi, j'ai des raisons . spéciales d'être en mauvais termes avec lui. Autant vous dire qu ? il a eu l'impudence de demander la main de ma soeur. Mais mon père et moi nous avons refusé de façon à lui ôter toute envie
de renouveler sa demande... |
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- Deux jours se passèrent, pendant lesquels je consacrai toutes mes heures libres à courir la ville. Je faisais aussi de longues stations sur le. pont qui unit les deux rives du Danube à l'île Svendor, et ne me lassais pas d'admirer ce magnifique fleuve.
Je l'avouerai, le nom de Wilhelm Storitz me revenait malgré moi fréquemment à l'esprit. C'était donc à Ragz qu'il demeurait d'habitude, et, ainsi que je l'appris bientôt, avec un seul serviteur connu sous le nom cl'Hermann, ni plus sympathique, ni plus abordable, ni plus communicatif que son maître. Il me sembla môme que cet Hermann rappelait par sa tournure et sa démarche l'homme qui, le jour de mon arrivée, avait paim nous suivre, mon frère et moi, tandis que nous longions le quai Batthyani;
J'avais. cru devoir ne rien dire à Marc de la rencontre que le capitaine Haralan et moi nous avions faite sur le boulevard Tékéli. Peut-être cela l'eût-il inquiété de savoir que Wilhelm Storitz était revenu à Ragz. Pourquoi obscurcir son bonheur d'une ombre d'inquiétude? Mais je regrettais que ce rival éconduit ne fût pas absent de la ville, tout au moins jusqu'au jour où le mariage de Marc et de Myra serait un fait accompli.
Le 16, dans la matinée, j'allais descendre pour ma promenade habituelle, que je comptais, ce jour-là, prolonger à travers la campagne, aux environs de Ragz, lorsque mon frère entra dans
ma chambre.
« J'ai fort à faire,- mon ami, me dit-il, et tu né m'en voudras
pas si je te laisse seul.
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à l'hôtel.
— Je suis à vous, » répondis-je, fort surpris, inquiet même sans trop savoir pourquoi, ^
Tandis que nous suivions côte à côtelé quai Batthyani, le capitaine Haralan ne prononça pas une parole. Que se passait-il
I :.-''. — Va, mon cher Marc, lui répondisse, et ne t'occupe pas de moi. |
— Haralan ne doit-il pas venir te prendre? j|
— Non, il n'est pas libre. Mais peu importe, j'irai déjeuner | seul dans quelque cabaret, sur l'autre rive du Danube,
— Surtout, mon cher Henri, sois revenu à sept heures ! ■ |
— La table du docteur est "trop bonne pour que je puisse I l'oublier. I
— Grourmand!.. J'espère que tu n'oublies pas davantage la || soirée qui sera donnée après demain à l'hôtel. Tu pourras en
>| profiter pour étudier la haute société de Ragz.
— Une soirée de fiançailles, Marc?
j| — Si tu veux, mais plutôt de contrat. Il y- a longtemps que
ma chère M-yra et moi nous sommes fiancés... Il me semble même que nous l'avons toujours été.
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J — Oui, de naissance.
— Peut-être bien !
"— Adieu donc, ô le plus heureux des hommes !
— Tu es trop pressé. Tu me diras cela quand ma fiancée sera ma femme! »
Marc se retira après m'avoir serré la main, et j'étais sur le point de partir, lorsque le capitaine Haralan parut. J'en fus assez étonné, puisqu'il était convenu que je ne devais pas le voir ce jour-là.
« Vous? m'écriai-je. Eh bien, mon cher capitaine, voilà une agréable surprise !
Me trompais-je, mais il me sembla que le capitaine Haralan j|H ; , était soucieux. Il se contenta de me répondre :
— Mon cher Vidal, mon père désire vous parler. Il vous attend
LE SECRET DE WILIÎELM STQRITZ.
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Je pris place dans un fauteuil en face du docteur... [Page 70.)
donc, et quelle communication le docteur Roderiçh pouvait-il avoir à me faire? S'agissait-il du mariage de Marc?
Dès que nous fûmes arrivés, le domestique nous introduisit dans le cabinet du docteur.
M me et M' le Roderiçh avaient déjà quitté l'hôtel, et, probablement, Marc devait les rejoindre au cours de leur promenade matinale.
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ffc 70 LE SËGRET DE WILHELM STORITZ.
Le docteur était seul dans son cabinet, assis devant sa table. Lorsqu'il se retourna,- il me parut aussi soucieux que son fils.
« Il y a quelque chose, pensais-je, et assurément Marc n'en savait rien quand je l'ai vu ce matin. »
Je pris place dans un faiiteuil en face du docteur, tandis que le capitaine Haralan. restait debout, accoudé à la cheminée, "jj
puis j'attendis, non sans anxiété, que le docteur m'adressât la parole. ^
« Tout d'abord, monsieur Vidal, me dit-il, je vous remercie d'être venu à l'hôtel .
— Je suis tout à vos ordres, monsieur Roderich, répondis-je.
[:"' — J'ai désiré causer avec vous en présence d'Haralan.
| — S'agit-il du mariage de Marc et de M llc Myra?
|; — En effet. ■
>;■■'. • — Ce que vous avez à me dire est donc bien grave?
i 1 ' — Oui et .non, répondit le docteur. Quoi qu'il en soit, ni ma
I femme, ni ma fille, ni votre frère ne sont au courant. J'ai pré-
j ■ féré leur laisser ignorer ce que je vais vous apprendre. Vous
%:[' pourrez, d'ailleurs, juger si j'ai eu tort ou raison.
j . Instinctivement, il se fit un rapprochement dans mon esprit
!{■;-- entre cette communication et la rencontre que le capitaine
&;": Haralan et moi nous avions faite devant la maison du boulevard
jfc-;, Tékéli, .
|| . ■ .— Hier , dans l'après-midi, reprit le docteur, alors que M me Ro-
derich et Myra étaient sorties, à l'heure de ma consultation, le domestique m'a annoncé un visiteur que j'eusse souhaité ne pas ■:, recevoir. Ce visiteur était Wilhelm Storitz... Mais peut-être
o ignorez-vous que Get Allemand?..
— Je suis au courant, répondis-je.
- t.-; '■;'"■' — Vous savez donc qu'il y a près de six mois, bien avant
que la demande de votre frère eût été faite et accueillie, Wil- ; ; helm Storitz a sollicité la main de* ma. fille. Apres avoir con-
; suite ma femme et mon fils, qui partagèrent mon éloigneraient
pour un tel mariage, je répondis à Wilhelm Storitz qu'il ne pou- ■;
v-ait être donné suite à sa proposition. Au lieu de s'incliner
devant ce refus, il renouvela sa demande en termes formels, et
je lui répétai non moins formellement ma réponse de manière à -
ne lui laisser aucun espoir. .
Tandis que parlait le docteur Roderich, le capitaine Haralan allait et venait à travers la pièce et s'arrêtait parfois à Tune des fenêtres pour regarder dans la direction du boulevard TékélL
— Monsieur Roderich, dis-je, j'avais eu connaissance de cette demande et je savais qu'elle s'est produite antérieurement à la demande de mon frère.
— À peu près trois mois avant, monsieur Vidal.
— Ainsi, repris-je, ce n'est pas parce que Marc était déjà agréé que Wilhelm Storitz s'est vu refuser la main de M lle Myra, mais uniquement parce que ce mariage n'entrait pas dans vos vues.
— Assurément. Jamais nous n'aurions consenti à cette union qui ne pouvait nous convenir sous aucun rapport, et à laquelle Myra eût opposé un refus catégorique.
■■ — Est-ce la personne ou la situation de Wilhelm Storitz qui vous a dicté cette résolution?
— Sa situation est probablement assez belle, répondit le docteur Roderich. On croit volontiers que son père lui a légué une fortune considérable, due à de fructueuses découvertes. Quant à sa personne... ;;l!
— Je le connais, monsieur Roderich.
— Vous le connaissez?
. Je racontai dans quelles conditions j'avais rencontré Wilhelm Storitz sur la Dorothée, sans me douter alors de qui il s'agissait. Pendant plus de quatre jours, cet Allemand avait été mon com^ pagnon de voyage entre Buda-Pest et Vukovar, où je pensais qu'il avait débarqué, puisqu'il ne se trouvait plus à bord lors de mon;arrivée à Ragz.
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•— Et enfin, ces. joui*s-ci, ajoutai-je, pendant une.de nos promenades, le capitaine Haraian et moi nous sommes passés devant sa. maison, et j'ai reconnu ce Wilhelm Storitz au moment où il en sortait.
— - On disait pourtant qu'il avait quitté la ville depuis quelques semaines, dit le docteur Rodericli.
— On le croyait, et il s'est évidemment absenté, puisque Vidal Ta vu à Buda-Pest, intervint le capitaine Haraian, mais ce qui est certain, c'est qu'il est revenu.
La voix du capitaine Haraian dénotait une grande irritation. Le docteur reprit en ces termes :
— Je vous ai répondu, monsieur Vidal, sur -la situation de Wilhelm Storitz, Quant à son existence, qui se flatterait de la connaître? Elle est absolument énigmatique. 11 semble que cet homme vive en dehors de l'humanité.
— N'y a-t-il pas là quelque exagération? fîs-je observer audocteur.
— Quelque exagération sans -doute,' me répondit-iL Cependant, il appartient à une famille assez suspecte, et, avant lui, son père, Otto Storitz, prêtait aux plus singulières légendes.
— Qui lui ont survécu, docteur, si j'en juge par ce que j'ai lu dans une gazette à Buda-Pest. C'est à propos de l'anniversaire qui est célébré tous les ans à Spremberg, dans le cimetière de la ville. À en croire cette gazette, le temps n'a point affaibli les superstitieuses légendes auxquelles vous faites allusion. Le savant mort a hérité du savant vivant. C'était un sorcier, dit-on, qui possédait des secrets de l'autre monde et disposait d'un pouvoir surnaturel. Chaque année on s'attend, paraît-il, à voir quelque phénomène extraordinaire se produire autour de sa tombe,
— Donc, monsieur. Vidal, conclut le docteur Roderioh, vous né vous étonnerez pas, d'après ce qu'on raconte à Spremberg, si, à Ragz, ce Wilhelm Storitz est regardé comme un personnage
étrange..* Tel est l'homme qui a demandé la main de ma fille, et qui, hier, a eu l'audace de renouveler sa demande.
— Hier? m'ecriai-je. ■
— - Hier même pendant sa visite.
— Et, ne fut-il -pas ce qu'il est, dit le capitaine Haralan, il resterait encore que c'est un Prussien, et cela eut suffi à nous faire repousser une pareille alliance.
Toute l'antipathie que, par tradition et par instinct, la race magyare éprouve pour la race germanique éclatait dans ces paroles.
— Voici comment les choses se sont passées, reprit le docteur Roderich, il est bon : que vous le sachiez. Lorsque Wilhelm Storitz me fut annoncé, j'hésitai... Fallait-il l'introduire près de moi ou lui faire répondre que je ne pouvais le recevoir?
— Peut-être cela eût-il été préférable, mon père, dit le capitaine Haralan, car, après l'insuccès de sa premiière démarche, cet homme aurait dû comprendre qu'il lui était interdit de remettre les pieds ici sous quelque prétexte que ce soit.
— Oui, peut-être, dit le docteur, mais j'ai craint cle le pousser à bout et qu'il s'ensuivît quelque scandale..,
— Auquel j'eusse mis promptement terme, mon père !
— Et c'est précisément parce que je te connais, dit le docteur, . en prenant la main du capitaine Haralan, c'est pour cela que j'ai préféré agir avec prudence... À ce propos, quoi qu'il puisse arriver, je fais appel à ton affection pour ta mère, pour moi, pour ta sœur, dont la situation serait très pénible, si son nom était prononcé, si ce Wilheïm Storitz faisait un éclat. ..
Bien que je ne connusse le capitaine Haralan que depuis peu de temps, je le jugeais de caractère très vif,. et soucieux jusqu'à l'extrême de ce qui touchait à sa famille. Aussi considérais-je comme déplorable que le rival de Marc fût revenu à Ragz et surtout qu'il eût renouvelé sa demandêv - Le docteur acheva de nous raconter en détail cette visite.
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C'était clans le cabinet même où nous étions en ce moment. Wilhelm Storitz avait tout d'abord pris la parole sur un ton qui témoignait d'une ténacité peu ordinaire. M. Roderich ne pouvait, d'après lui, s'étonner qu'il eût voulu le revoir, et qu'il eût désiré faire une seconde tentative dès son retour à Ragz, retour qu'il faisait remonter à quarante-huit heures. Le docteur s'était en vain montré très formel dans son refus, Wilhelm Storitz n'avait pas voulu se reconnaître battu, et, en arrivant peu à peu au ton de la colère, il avait finalement déclaré que les fiançailles de mon frère et de M llu Myra ne sauraient le faire renoncer à ses prétentions, qu'il aimait la jeune fille et que, si elle n'était pas à lui, elle ne serait jamais, du moins, à un autre.
— L'insolent... le misérable! répétait le capitaine Haralan, Il a osé parler de la sorte, et je n'étais pas là pour le jeter dehors !
« Décidément, pensai-je, si ces deux hommes se trouvent en face l'un de l'autre, il sera difficile d'empêcher l'éclat que redoute tant le docteur. »
— Ces derniers mots prononcés, poursuivit celui-ci, je me levai et signifiai que je ne voulais pas en écouter davantage. Le mariage de Myra était décidé et serait célébré dans quelques jours. — « Ni dans quelques jours, ni plus tard, » répondit Wilhelm Storitz. — « Monsieur, dis-je, en lui montrant la porte, veuillez sortir! » Tout autre que lui eût compris que sa visite ne pouvait se prolonger. Eh bien! il resta, son ton baissa, il essaya d'obtenir par la douceur ce qu'il n'avait pas obtenu par la violence, tout au moins la promesse qu'il fût sursis au mariage. Alors, j'allai vers la cheminée pour sonner le domestique. 11 me saisit le bras, la colère le reprit, sa voix retentit au point qu'on devait l'entendre du dehors. Heureusement, ma femme et ma fille n'étaient pas encore rentrées à l'hôtel. Wilhelm Storitz consentit enfin à se retirer, mais non sans proférer des menaces insensées. Myra n'épouserait pas Marc II surgirait de tels obstacles que le mariage serait impossible. Les Storitz dispo-
saient de moyens qui pouvaient défier toute puissance humaine, et il n'hésiterait pas à s'en servir contre l'imprudente famille qui le repoussait... Il ouvrit alors la porte du cabinet et sortit furieusement, au milieu de quelques personnes qui attendaient dans la galerie, me laissant très effrayé de ses énigmatiques paroles.
Ainsi que le docteur nous le répéta, pas un mot de toute cette scène n'avait été rapporté ni à M n,e Roderich, ni à sa fille, ni à mon frère. Mieux valait leur épargner cette inquiétude. D'ailleurs, je connaissais assez Marc pour craindre qu'il ne voulût donner une suite à cette affaire, tout comme le capitaine Haralan. Ce dernier se rendit cependant aux raisons de son père.
— Soit, dit-il, je n'irai pas châtier cet insolent. Mais, si c'est lui qui vient à moi?.. Si c'est lui qui s'en prend à Mar*c?.. Si c'est lui qui nous provoque?.. »
Le docteur Roderich ne sut que répondre.
Notre conversation prit fin. Dans tous les cas, il fallait attendre. L'incident n'aurait aucune suite, en effet, et demeurerait ignoré de tous, si Wilhelm Storitz ne passait pas des paroles aux actes. Or, que pouvait-il? Quel moyen avait-il d'empêcher le mariage? Serait-ce en obligeant Marc, par une insulte publique, à se rencontrer avec lui?.. Ne serait-ce pas plutôt en exerçant quelque violence contre Myra Roderich?.. Mais comment parviendrait-il à pénétrer dans l'hôtel où il ne serait plus reçu?.. Il n'était pas en son pouvoir, j'imagine, d'enfoncer les portes! D'ailleurs, le docteur Roderich n'hésiterait pas, s'il le fallait, 'à prévenir l'autorité, qui saurait bien mettre cet Allemand à la raison.
Avant de nous séparer, le docteur adjura une dernière fois son fils de ne point prendre à partie cet insolent personnage, et, je le répète, ce ne fut pas sans peine que se rendit le capitaine Haralan.
Notre entretien s'était assez prolongé pour que M m0 Roderich, safille et mon frère fussent rentrés à l'hôtel. Je dus rester à
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déjeuner, en sorte qu'il fallut remettre à l' après-midi .mon excur- ' sion aux environs de Ràgz.
Il va sans dire que j'imaginai une.- raison plausible pour expliquer ma; présence, ce matin4à, dans le cabinet du docteur. Marc ■ ■ n'eut aucun soupçon, et le déjeuner se passa irès, agréablement.
Lorsqu'on se leva de table, M lle Myra me dit : « Monsieur Henri, puisque nous avons eu le plaisir de vous trouver ici, A r ovis ne nous quitterez plus de toute la journée.
— Et ma promenade? objectai-je.
— Nous la ferons ensemble.
f|F - — ■ C'est que je comptais aller un peu loin...
— Nous irons un peu loin.
— A pied...
— A pied... Mais est-il nécessaire -d'aller .si loin? Je suis sûre que vous n'avez pas encore admiré dans toute sa beauté l'île Svendor.
— Je devais le faire demain.
— .Eh bien, ce sera pour aujourd'hui. »
C'est donc en compagnie de ces dames et de Marc, que je
visitai l'île Svendor transformée en jardin public, une sorte de parc, avec bosquets, chalets, et distractions de toutes sortes.
Cependant, mon esprit n'était pas tout à cette promenade. Marc s'en aperçut, et je dus lui faire quelque réponse évasive.
Etait-ce donc- la crainte de rencontrer Wilhelm Storitz sur notre route?.. Non, je songeais plutôt à ce qu'il avait dit au docteur Roder ich : « Il surgirait de tels obstacles que. le mariage serait rendu impossible... Les Storitz disposaient de moyens qui. pouvaient défier toute puissance humaine ! » Que signifiaient ces paroles?.. FallaiWI les prendre au sérieux?.. Je me promis de m'en expliquer avec le docteur, lorsque nous serions seuls
Cette journée et celle çlu lendemain s'écoulèrent. Je comment çais à me rassurer. On n'avait point revu Wilhelm Storitz. Toutefois, il n'avait point quitté la ville. La maison du boule-
On trouva les morceaux déchirés et froissés.,. (Page 78.)
vard Tékéli était toujours habitée. En passant, je vis son domestique Hermann en sortir. Une fois même, Wilhelm Storitz apparat à Tune des fenêtres du belvédère, le regard tourné vers l'extrémité du boulevard, dans la direction de Fhôtel Roderich.
Les choses, en étaient là, lorsque^ dans la nuit du 17 au 18 mai, il arriva ceci :
Bien que la porte de la cathédrale fût verrouillée, et que pér-
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sonne ne pût y entrer nuitamment sans être vu,. l'affiche de mariage au nom de Marc Vidal et de Myra Roderich fut arrachée du cadre des publications. Au- matin, on en retrouva les morceaux déchires et froissés. Le dommage fut aussitôt réparé. Mais une heure plus tard, en plein jour cette fois, la nouvelle affiche eut lé sort de la précédente, et trois fois de suite, au cours de cette journée du 18 mai, il en fut ainsi sans que Ton parvînt à mettre la main sur le 'coupable.- De guerre lasse, on dut se résoudre à protéger par un fort grillage le cadre réservé aux publications.
Cet attentat stupicle fît marcher les langues quelques instants, puis on n'y pensa plus. Mais le docteur Roderich, le capitaine Haralan et moj, lui accordâmes plus sérieuse attention. Nous ne mîmes pas un instant en cloute que ce fût là le premier acte des hostilités annoncées, comme -une escarmouche d'avantgarde, en quelque sorte, de là guerre que nous avait déclarée Wilheîm Storitz. :
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Cet acte inqualifiable, qui pouvait en être Fauteur, en effet, si ce n'est celui-là seul qui avait intérêt à le commettre? Cette première attaque serait-elle suivie d'autres actes plus graves? N'était-ce, comme nous le pensions, que le commencement des représailles contre la famille Roderich ?
Le docteur Roderich fut informé de l'incident dès la première heure par son fils, qui vint aussitôt après à Phôtel Temesvar.
On imagine aisément dans quel état d'irritation était le capitaine Haralan.
ce C'est ce coquin qui a fait le coup! s'écria-t-il. Comment s'y est-il pris, je l'ignore. Il ne s'en tiendra pas là, sans cloute, mais je ne le laisserai pas faire! -•
— Gardez votre sang-froid, mon cher Haralan, clis-je, et ne commettez pas quelque imprudence qui pourrait compliquer la situation.
— Mon cher Vidal, si mon père m'avait prévenu avant que cet homme fût sorti de l'hôtel, ou si, depuis, on m'eût laissé agir, nous serions débarrassés de lui.
— Je persiste à penser, mon cher Haralan, qu'il vaut mieux que vous ne vous soyez pas mis en évidence.
— Et s'il continue?
— Il sera temps de réclamer l'intervention de la police. Songez à votre mère, à votre sœur.
— Ne vont-elles pas apprendre ce qui s'est passé?
— On ne le leur dira pas, pas plus à elles qu'à Marc. Après le mariage, nous verrons quelle attitude il conviendra d'adopter. . — Après?., répondit le capitaine Haralan, et s'il est trop tard? »
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Ce jour-là, à l'hôtel, quels que fussent les soucis cachés de M. Roderich, sa femme et sa fille ne s'occupaient que de la soirée de contrat qui allait être donnée le soir même. Elles avaient voulu « faire bien les. choses », pour employer une manière de parler toute française. Le docteur, qui ne comptait que des amis dans la société ragzïenne, avait lancé des invitations en assez grand nombre. Ici, comme sur un terrain neutre, l'aristocratie magyare se rencontrerait avec l'armée, la magistrature et les fonctionnaires. Le Gouverneur de Ragz avait accepté l'Invitation du docteur, auquel l'unissait une amitié personnelle déjà ancienne.
Les salons de l'hôtel suffiraient largement à contenir les cent cinquante-invités qui devaient s'y réunir ce soir-là. Quant, au souper, il serait servi dans la galerie à la fin de la soirée.
Personne ne songera à s'étonner que la question de toilette eût occupé Myra Roderich dans une juste mesure, ni que Marc eût voulu y apporter son goût d'artiste, ce qu'il avait déjà fait à propos du portrait de sa fiancée. D'ailleurs, Myra était magyare, et le Magyar, quel que soit; son sexe, a le grand souci de l'habillement. C'est dans le sang, comme l'amour de la danse, amour qui va jusqu'à la passion. Aussi, ce que j'ai dit de Myra s'appliquant à toutes les dames et à tous les hommes, cette soirée promettait d'être très brillante.
L'après-midi, les préparatifs furent achevés. Je restai toute cette journée chez le docteur, en attendant l'heure d'aller procéder, moi aussi, à ma toilette, comme un vrai Magyar.
A un instant où j'étais accoudé à l'une des fenêtres donnant sur le quai Batthyani, j'eus l'extrême déplaisir d'apercevoir Wilhelm Storitz. Était-ce le hasard qui l'amenait là? Non, sans doute. Il suivait le quai le long du fleuve, la tête baissée, lentement! Mais, lorsqu'il fut à la hauteur de l'hôtel, il se redressa, et quel regard s'échappa de ses yeux!' II passa à plusieurs reprises, et M me Roderich ne fut pas sans le remarquer. Elle le
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signala ail docteur, qui se contenta de la rassurer, sans lui rien dire de la récente visite de Pénigmatique personnage.
J'ajouterai que* lorsque Marc et moi nous-- sortîmes- pour aller à Phôtel Temesvar, cet homme nous rencontra sur. la place Magyare. Dès qu'il aperçut mort frère, il s'arrêta d'un mouvement brusque et parut hésiter comme s'il voulait venir à nous. Mais il resta- immobile, la face pâle, les bras d'une raideur cataleptique. .. Allait-il donc tomber sur place? Ses yeux, ses yeux fulgurants, quel regard ils jetaient à Marc, qui affectait de ne point faire attention à lui! Et, lorsque nous l'eûmes laissé de quelques pas en arriére :
« Tu as remarqué cet individu? me demanda mon frère ;
— Oui, Marc.
— C'est ce Wilhelm Storitz dont je t'ai parlé.
— Je lésais.
— Tu le connais donc ?
— Le capitaine Haralan me Fa montré une ou deux fois déjà.
— Je croyais qu'il avait quitté Ragz ? dit Marc.
— Il paraît que non, ou, du moins, qu'il y est revenu. * .
— Peu importe, après tout ! .
— Oui, peu importe, » répondis-j e.
Mais, à mon avis, l'absence de. Wilhelm- Storitz eût été pkis rassurante.
Vers neuf heures du soir, les premières voitures s'arrêtèrent . devant l'hôtel Roderich, et les salons commencèrent à se remplir. Le docteur, sa femme, sa fille, recevaient leurs invités à l'entrée de la galerie resplendissante de l'éclat des lustres. Le Gouverneur de Ragz ne tarda pas à être annoncé; ce ne fut pas sans grandes marques de symphathie que Son Excellence présenta ses compliments à la famille . M Uc Myra fut particulièrement l'objet de ses prévenances, ainsi que mon frère. D'ailleurs les félicitations vinrent de toutes p arts aux fi ancés .
Entre neuf et dix heures affluèrent les autorités de la ville, lés
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officiers, les camarades du capitaine Haralan, qui, bien, que son visage me parût encore soucieux, mettait beaucoup de bonne grâce à recevoir les invités. Les toilettes des dames resplendissaient au milieu des uniformes et des habits de cérémonie. Tout ce monde allait et venait à travers les salons et la galerie. On admirait les cadeaux exposés dans le cabinet du docteur, les bijoux et bibelots de prix, parmi lesquels ceux qui venaient de mon frère témoignaient d'un goût exquis. Sur une des consoles du grand salon était déposé Je contrat qui serait signé au cours de la soirée. Sur. une autre était placé un magnifique bouquet de roses et de fleurs d'oranger, le bouquet des fiançailles, et, suk vant la coutume magyare, auprès du bouquet, sur un coussin de velours, reposait 3a couronne nuptiale que porterait Myra, le jour du mariage, lorsqu'elle se rendrait à la cathédrale, j|
La soirée comprenait trois parties, un concert et un bal, séparés par la signature solennelle du contrat. Les danses ne devaient pas commencer avant minuit, et peut-être la plupart des invités regrettaient-ils que l'heure en lut si tardive, car, je le répète, il n'est pa& de divertissement auquel Hongrois et Hongroises se livrent avec plus de plaisir et de passion.
La partie musicale avait été confiée à un remarquable orchestre . i)j
de tziganes. Cet orchestre, en grand renom dans le pays magyar, ne s'était pas encore fait entendre à Ragz. Les musiciens et leur chef prirent place à l'heure dite dans la salle.
Je ne l'ignorais pas, les Hongrois sont enthousiastes de musique. Mais, suivant une juste remarque, il existe entre les Allemands et eux une différence très sensible dans leur manière, d'en goûter le charme. Le Magyar est un dilettante, non un exécutant. Il ne chante pas, ou chante peu, il écoute, et lorsqu'il s ? agit de la musique nationale, écouter est à la fois pour lui une affaire sérieuse et un plaisir d'une, extraordinaire intensité.
L'orchestre se composait d'une douzaine d'exécutants sous la direction d'un chef. Ce qu'ils allaient jouer, c'étaient leurs plus
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jolis morceaux, ces « Hongroises » qui sont des chants guerriers, des marches militaires, que le Magyar, homme d'action, préfère aux rêveries de la musique allemande.
Peut-être s' étonner a-t-on que, pour une soirée de contrat, on n'eût pas choisi une musique plus nuptiale, mieux appropriée à ce genre de cérémonie. Mais ce n'est pas la tradition, et la Hongrie est le pays des traditions. Elle est fidèle à ses mélodies populaires, comme la Serbie à ses pesmas, comme la Valachie à ses cloimas. Ce qu'il lui faut, ce sont ces airs entraînants, ces marches rythmées, qui évoquent le souvenir des champs de bataille et célèbrent les exploits inoubliables de son histoire.
Lés tziganes avaient revêtu leurs costumes d'origine bohémienne. Je ne me lassais pas d'observer ces types si curieux, leurs visages hâlés, leurs yeux brillants sous de gros sourcils, leurs pommettes saillantes, la denture aiguë et blanche que découvre leur lèvre, leurs cheveux noirs dont la crêpelure ondulait sur un front un peu fuyant.
Le répertoire de cet orchestre produisit un grand effet. Toute l'assistance écoutait religieusement, puis s'abandonnait à des applaudissements frénétiques. Ainsi furent accueillis les morceaux les plus populaires, que les tziganes enlevèrent avec une maestria capable de réveiller tous les échos de la puszta.
Le temps réservé à ces auditions était écoulé. Potir mon compte, j'avais éprouvé un plaisir des plus vifs, en ce milieu magyar, alors que, dans certaines accalmies de l'orchestre, le lointain murmure du Danube arrivait jusqu'à moi.
Je n'oserais affirmer que Marc eût goûté le charme de cette étx^ange musique. Il en était une autre, plus douce, plus intime qui enivrait son âme. Assis près de Myra Roclerich, leurs regards se parlaient, ils se chantaient ces romances sans paroles qui ravissent le cœur des fiancés. ,
Après les derniers applaudissements, le chef des tziganes se leva, ses compagnons l'imitèrent. Puis le docteur Roderich et le
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