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LE CIMETIERE ARABE

Pendant que les événements racontés dans la premiëre partie de cette étude se passaient aUx environs de l'oued Dhamous, il s'en préparait d'autres à Mazouna, et ces derniers devaient avoir avec les premiers une connexité singulière. Mazouna est une petite ville arabe, construite sur les débris d'un poste romain, à vingt lieues au sud-ouest du Mon tararach, dans une vallée sinueuse qui conduit de la plaine du Cheliff au Dahra. Les jardins qui l'entourent lui donnent, à distance, une physionomie intime et charma iite ; mais, vue de près, elle ne présente qu'on II. 1

amoncellement de ruines, ses murailles ayant été renversées par Abd-el-Kader.

Les habitants de Mazouna ont vécu de tout temps de deux industries. La première, peu lucrative, consiste dans la vente des produits de leurs jardins ; la seconde, plus fructueuse et moins innocente, a pour profits le recel des objets volés et la vente du droit d'asile accordé aux malfaiteurs de toute sorte. Les receleurs de Mazouna sont en compte courant avec tous les brigands des environs. Lorsqu'un coupeur de roule a trouvé le moyen de dérober un objet quelconque, au lieu de le vendre directement ou de s'en servir dans sa tente, il s'empressç de le déposer chez son correspondant de Mazouna. Celui-ci le fait échanger au loin, par l'intermédiaire deses affidés, disséminés dans toute l'étendue du Dahra. Demême, lorsqu'un Arabe se voit poursuivi pour un délit ou pour un crime, il va se réfugier à Mazouna, paye une prime convenue à l'un des habitants du repaire, et celui-ci se charge de le soustraire aux poursuites, soit en le cachant chez lui, soit en le faisant escorter jusqu'au Maroc, en voyageant la nuit et par des sentiers détournés. Cette dernière industrie n'est pas sans péril, étant surveillée de fort près par l'autorité

française ; mais les gens de Mazouna ont un tel caractère de sauvagerie, qu'ils ne se plaisent que dans les émotions de la lutte, et, chez eux, celui qui commanjde doit défendre constamment sa vie contre ses administrés. Il suffira de dire que la plupart des caïds de Mazouna ont été successivement assassinés parles Sbeahpour donner une juste idée de l'indomptable férocité de cette tribu de pillards.

Or, le soir même où la bohémienne des Béni-Addès vint demander l'hospitalité au bordje de Toued Dhamous, au moment où la nuit, montant des vallées, commençaitànoircir la pente des montagnes, la porte d'une petite maison de Mazouna, située auprès du rempart, s'ouvrit lentement, et il en sortit deux hommes tirant derrière eux un mulet pesamment chargé. La ruelle étroite où ils se trouvaient était déserte et obscui:e ; ils la suivirent jusqu'à l'angle du rempart, et, passant par une brèche, ils traversèrent à gué l'oued Ouârane, qui, quatre lieues au sud, va se jeter dans le Cheliff ; puis, quand ils eurent laissé derrière eux la petite rivière, ils s'avancèrent à grands pas dans la direction du nord-est, sur les plateaux stériles de l'immense aghalik des Sbeah, Si la nuit, qui dans les contrées méridionales se

ferme rapidement, avait été moins sombre, celui qui se serait trouvé en face de ces hommes aurait été certainement frappé de leur contenance misérable et du délabrement de leur costume. Ils portaient tous les deux xmderhal {\) en haillons, rapiécé de mille morceaux et qui pendait en loques sur leurs jambes nerveuses ; le sommet et le derrière de leur tête disparaissaient sotis un lambeau de haïk retenu par un bout de corde ; enfin leurs pieds étaient entourés de guêtres en peau de chacal maintenues autour des chevilles par des brins de jonc. Ils n'avaient pas d'armes sur eux, et on les aurait pris pour des mendiants si le mulet qui les suivait ne leur eût donné comme un faux air de colporteurs. Ce mulet était jeune et vigoureux, et le fardeau qui le chargeait, couché sur un amas de couvertures^ déchirées, avait une vague ressemblance avec une forme humaine. De temps à autre, cet étrange fardeau s'agitait, et il s'en échappait des plaintes sourdes.

Il y avait environ deux heures que ces hommes marchaient sans parler, l'un d'eux se tenant derrière le mulet, qu'il aiguillonnait avec son bâton,

(1) Vieux et sale burnops.

l'autre allant en avant et se dirigeant, sans la moim dre hésitation, comme s'il eût été doué de la faculté de voir dans les ténèbres, lorsque le croissant de la lune, émergeant lentement au-dessus d'un mont, répandit sur le plateau sablonneux une lueur douteuse. Celui des hommes qui servait de guide se mit alors à rechercher l'ombre des taillis, comme s'il avait eu peur d'être aperçu. Aucun bruit, à l'exception de celui des pieds c^u mulet heurtant les cailloux, ne troublait le silence nocturne. De loin en loin, cependant, en certains endroits, on entendait des abois de chiens, ou de rauques éclats qui pouvaient passer pour des hurlements de panthère. Les deux hommes s'arrêtaient alors, ils écoutaient avec attention ; puis, comme si ces cris éloignés n'eussent eu rien d'effrayant pour eux, ils se remettaient à marcher à travers les genévriers et les palmiers nains qui leur déchiraient les jambes.

Us allèrent ainsi toute la nuit, sans s'arrêter que pour écouter, et ils ne rencontrèrent ni un homme ni une bête. La campagne qu'ils parcouraient était si abandonnée, que les chacals eux-mêmes n'y auraient pas trouvé de quoi vivre. A l'aube, ils atteignirent la grande route militaire qui mène d'Or-

léaDSville à Tenez. Mais, quand ils furent arriva là, tous les bruits annonçant le \oisinage des habitations : bêlements de troupeaux, abois de chiens, roulement de charrettes, grelots de chevaux, les uns très-rapprochés, les autres plus lointains, s'élevaut en même temps, résonnèrent à leurs oreilles. Alors ils ralentirent le pas et se mirent à regarder autour d'eux, comme des gens fatigués en quête d'un gîte.

Le premier objet qui frappa leurs yeux fut un gros d'Arabes à cheval, s'avançant au galop à leur rencontre. Ils les reconnurent pour des mekrazenis (4), et ils continuèrent à marcher vers eux. En deux minutes, ils les eurent rejoints, et tous les cavaliers les entourèrent. C'étaient de grands et beaux garçons aux burnous blancs, armés de sabres et de fusils, appartenant au bureau arabe d'Orléansville, et qui avaient été chargés de surveiller la route, à la suite de l'avis donné au commandant du cercle par le caïd des Beiii-Haoua. Leur consigne consistait à interroger les voyageurs, et à s'assurer de tous ceux qui leur sembleraient avoir des allures suspectes.

(1) CaFa]iers indigènes spécialement attachés au service des bureaux arabes.

— Ohé ! les gens de bien, d'où venez-vous ainsi ? cria le chef des mekrazenis aux deux hommes.

Les deux hommes s'étaient arrêtés, et ils avaient pris une contenance pacifique des plus piteuses.

— Nous venons de la montagne, seigneur, répondirent-ils.

— Quelle montagne ?

—La montagne là-bas, derrière Toued Ouftrane.

— Quel est le nom de cette montagne?

— Son nom est Tadjena; on Taperçoit d*îci, monseigneur.

Et, soulevant le bras, ils indiquèrent une direction opposée à celle qu'ils avaient suivie.

— Vous êtes donc de Tadjena î reprit le chef des tnékrazenis.

— Oui, monseigneur. Parla bénédiction deSidi- Moussl (1), tu l'as deviné.

— Et où allez-vous, de si bon matin, hors des sentiers, comme des gens en maraude ?

— Hélas ! seigneur, dit en larmoyant le plus âgé des deux hommes, ma femme, paralysée de tous les membres, est attachée sur ce mulet, comme tu peux

(1) Moî^

le voir, et cet homme-ci, qui est son frère, a bien Toulu m*accompagner jusqu'au koubba (1) de Sidiel-Bahri, le saint des Beni-Haoua. Lui seul pourra, s*il plaît à Dieu, rendre la santé à ma femme. Nous sommes de pauvres gens, des gens de bien ; nous payons nos impôts, nous évitons le contact des méchants, nous avons la crainte de Dieu devant les yeux ; laisse-nous donc aller vers le koubba.

-»- Un moment ! s'écria le mekrazeni. Tout cela peut être vrai ; mais il est bon que je m'en assure.

— Est-ce que tout n'est pas bien chez les Beni- Haoua ? demandèrent les hommes avec un air effrayé. Dans ce cas, nous retournerions chez nous. Nous ne voulons pas nous mêler à ceux qui troublent la paix du pays. Seigneur, éclaire-nous, toi qui sais tout.

— Je sais, dit le mekrazeni en mettant pied à terre et traînant ses longs éperons pour s'avancer vers le mulet ; je sais que vous parlez beaucoup, et mes oreilles sont fatiguées de vous entendre.

— Seigneur, nous sommes des gens de bien, cependant... Vois, fouille-nous ; nous n'avons pas

(1} Koubba est ici pour tombeau.

d^armes : nous ne pensons qu'à gagner notre nourrîture, celle de nos enfants. Nous possédons, à nous deux, un petit enclos, avec une trentaine de chèvres. , .

— Assez ! ât le mekrazenî.

Et, soulevant le burnous étendu sur le mulet, il découvrit en partie une forme humaine attachée par de nombreuses cordes sur le dos de l'animal. Cette forme était peu distincte, tonte couverte de sachets renfermant des amulettes, et elle s'agitait faiblement, comme fait une personne qui souffre- La tête, reposant sur le cou du mulet, était masquée d'un latnbeau de toile, mais on apercevait ses yeux mourants et son front pâle.

Le mekrazeni remit le burnous en place, sans avoir touché au mouchoir qui servait de masque. Puis, revenant versles deux hommes :

— N'importe ! leur dit-il ; vous n'avez point do passe-port, retournez chez vous.

— Mais nous avons un passe-port, seigneur, reprit celui des hommes qui s'était donné pour le mari de la femme.

— Que ne le disiez- vous donc tout de suite! s'écria le mekrazeni.

Et il se mit à épeler les lettres arabes tracées sur

10 LK SEGKliT DU BONHEUR.

le morceau de carton que son compatriote lui remit. Le passe-port était en règle ; il avait'été délivré par le caïd de Tadjena, et il mentionnait la cause du déplacement de la femme, de son frère et de son mari. .

— Allez à vos affaires, et que Dieu vous mène ! dit alors le mckrazeni.

Puis il monta sur son cheval, et il s'éloigna rapidement avec ses cavaliers.

— Chiens des Français ! grommelaient les deux hommes pendant que les mekrazenis disparaissaient dans un flot de poussière. Puisse Dieu empoisonner vos aliments !

Tirant alors le mulet après eux, ils s'enfoncèrent dans la montagne ; mais ils n'allèrent pas très-loin. Après un quart d'heure de marche, ayant aperçu le toit d'une petite ferme française, ils se dirigèrent vers elle, et, s'adressant à un vieux nègre qui écossait des pois devant la porte, ils demandèrent Thospitalité. Cette ferme isolée était habitée par un ancien soldat, qui l'avait achetée avec les économies de sa femme, ex-cantinièred'un bataillon de zouaves, et tous les deux la faisaient valoir, n'ayant que le vieux nègre pour tous serviteurs. En ce moment, le

mari était aux champs, occupé à scier du blé, et sa femme préparait le déjeuner sous un hangar servant de cuisine. Elle permit aux étrangers de sinstaller dans son jardin, leur donna du pain, de Teau, quelques pommes violettes et des nèfles du Japon, et le mulet, ayant été débarrassé de son fardeau, se mît à brouter l'herbe autour de lui, arrachant deçà et delà quelques brins de feuillage aux branches des arbres. Quand le mari rentra, à l'heure du repas, il trouva les Arabes dormant, la malade geignant et le mulet s'émouchant avec sa queue sous un olivier. Il les regarda d'un air indifférent, ne leur dit rien, et, quand il eut fini de manger, il retourna aux champs, .emmenant le nègre avec lui, et laissant sa femme seule avec les étrangers dans le jardin de la petite maison solitaire. Il paraît que les Arabes ne dormaient qu'à demi ; car, lorsqu'ils virent les hommes s'éloigner, ils commencèrent à discuter entre eux à voix très-basse,

— Bou-Sekdel, dit le plus âgé, la femme est seule.

— Dieu soit loué ! Bou-Aloucher, reprit le plus jeune. Mais nous n'avons pas de couteau.

— n y a un caillou sous ma main, dit Bou-Aloùchen.

12 LE SECaET DU BONHEUR.

— Un gros caillou ?

— Oui.

— Comment la frapperas-tu ? demanda fiou-

Sekdel.

— Voici : quand elle passera près de nous pour aller au puits, tu la renverseras par terre, en la saisissant par les jambes ; moi, j'étoufferai sa voix d'une main ; de l'autre, je lui briserai le front.

— C'est bon !

Mais, en ce moment, la malade,- ou du moins la personne qui passait pour telle, et qui était couchée à côté d'eux, les interrompit :

— Fils de chiens! leur dit-elle, si l'un de vous touche à cette femme, je lui arracherai la langue et les yeux. Ne saurez-vous jamais suivre votre idée, sans courir après les occasions' qui la traversent ? Est-ce pour piller la misère que nous avons quitté Mazouna ?

Bou-Sekdel et Bou-Alouchen, ne trouvant rien à objecter à cet argument, gardèrent le silence, et, quand le soir revint, ils firent leurs préparatifs pour quitter le jardin, chargèrent leur mulet, et remercièrent leur hôtesse. Celle-ci, en brave femme qu'elle était, leur donna une poignée de figues sèches

et quelques galettes de pain. Ils lui baisèrent humblement la main, et s'éloignèrent en appelant de leur bouche menteuse les bénédictions du ciel sur sa tète. Le sentier qu'ils suivirent alors était périlleusement accidenté, coupant en diagonale le massif montagneux qui borde la mer ; mais leur marche, pour être constamment contrariée, ne fut que plus rapide. Pendant toute la durée de la nuit, ils grimpèrent sur les sommets, descendirent dans les précipices, franchirent plus de trente rivières, toujours sans échanger un mot ; et, quand le jour se fit pour la seconde fois depuis qu'ils avaient quitté Mazouna, ils atteignirent enfin le but de leur course.

C'était un petit enclos solitaire, situé auprès de la mer, et à égale distance de l'oued Dhamous et du Montararach. Cet enclos avait un aspect des plus singuliers, et je ne sais quelle apparence triste et sauvage. 11 se présentait aux regards sous la forme d'une place de terre parfaitement nivelée, sans la moindre parcelle de végétation, etcomplétement entourée d'arbres. Les oliviers, les chênes verts, les pins maritimes, reliés par des buissons de lentisques et de thuyas, renfermaient de toutes parts, et sa surface était hérissée de fiches de pierre et de bois,

i4 LE SECRET DU BONHEUR.

chacune d'environ quinze pouces de hauteur, et tellement serrées les unes contre les autres, qu'il fallait prendre toute sorte de précautions pour parvenir à poser les pieds entre elles quand on voulait traverser l'enclos. Dans un angle s'élevait une sorte de dôme en maçonnerie peint en hlanc, dont la porte, toujours ouverte, laissait apercevoir un sarcophage en bois posé sur le sol. Des bannières et des drapelets étaient suspendus au-dessus de cesai*cophage, et auprès de la^porte s'élevait un genévrier, dont les branches disparaissaient littéralement sous des milliers de chiffons de toutes couleurs. Ce koubba renfermait la dépouille du marabout Sidi-el-Bahri ; les chiffons suspendus au genévrier étaient autant de témoignages des nombreuses visites que les fidèles du voisinage lui avaient faites, et la place dénudée entourée d'arbres était le cimetière de la tribu des Béni Haoua. Sous chaque fiche de pierre ou de bois reposait à une grande profondeur — afin que les hyènes ne le pussent déterrer — le corps d'un Arabe, et les pierres les plus voisines du koubta, plus hautes et plus larges que les autres,indiquaientles sépultures des chefs, auxquels avait été réservé l'honneur de dormir à côté du saint.

Quand ils furent arrivés à la limite de Tenclos, Bou-Sckdel et Bou-Alouchen prirent dans leurs bras rindividu qui, jouant le rôle de femme malade, avait fait la route avec eux, couché très-incommodément sur le mulet ; puis, s*avançant à pas comptés au milieu des tombes, ils allèrent le déposer sur le sarcophage du marabout. Bien leur en prit alors d'avoir feint le recueillement en traversant le cimetière; car, au moment où ils entraient dans le koubba, un Arabe surgit à leurs yeux. C'était Voukil^ ou gardien du tombeau, qui, habitué depuis longtemps à des scènes semblables, leur souhaita la bienvenue. Comme il n'était pas convenable d'assister aux prières que les fidèles adressent au saint, Toukil alla s'asseoir auprès du mulet, en compagnie de Bou-Sekdel et de Bou-Alouchen, et celui qu'ils avaient couché sur le sarcophage, se penchant vers la petite ouverture pratiquée vers le sommet de la tête, put alors parler librement à l'âme du marabout.

Sa prière fut des plus singulières, et n'eut pas le moindre rapport avec sa santé :

— Oh ! Sîdi-el-Bahri, dit- il, toi qui peux tout et qui comprends tout, permets que, par ton interces-

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sion, notre entreprise réassisse. Nous ne voulons pas le mal pour tes enfants les Beni-Haoua. Ils sont sous ta protection, et nous aimerions mieux souffrir dans les tourments jusqu'à notre septième génération que d'arracher un poU de leur barbe. Mais, non loin de ton koubba vénéré, des infidèles se sont établis; ils le souillent de leur voisinage. Ce sont eux que nous avons juré d'exterminer jusqu'au dernier. Souffre, Sidi-el-Bahri, que, par ton pouvoir, nous nous introduisions chez eux pour y attendre les compagnons qui doivent nous aider dans notre œuvre sainte. Ces hommes courageux, dirige-les comme nous sur les sentiers de la montagne. Conduis-les jusqu'ici, en les préservant des mauvaises rencontres. Protége-les contre les hommes à chapeau (1) et leurs chiens, les mekrazenis. Si notre dessein réussit, si, grâce à toi, nous parvenons à nous enrichir aux dépens de ces vils chrétiens, et si tu nous ramènes à Mazouna sains et saufs, ô Sidi-el-Bahri ! nous te donnerons vingt moutons pour tes pauvres. Par la pierre noire de la Kaaba (2),

(1) Terme de suprême mépris, par. lequel les Arabes désignent les chrétiens.

(3) Le plus grave serment que puisse proférer un musulman.

moi qui ne suis ni femme ni malade, et qui me nomme Bel-Kassem, marabout des Sbeah, je te le promets !

Cette atroce invocation était à peine terminée, que, sur un signe de celui qui l'avait prononcée, Bou-Sekdel et Bou-Alouchen vinrent le soulever dans leurs bras et l'emmenèrent au grand air- Chose étrange, et qui étonna jusqu'à Toukil même, la malade ne se plaignait plus, et, comme si le contact du tombeau l'avait guérie, elle se traînait en s'appuyant sur les bras de ses compagnons ; mais, quand elle fut arrivée auprès du mulet, on la vit se rejeter soudain en arrière. Sur le sentier qui traversait le bois, un jeune homme et une jeune femme venaient d'apparaître. La vue subite des Arabes les fit taire, car ils parlaient tout en marchant, mais ijs continuèrent à s'avancer vers l'enclos. L'oukil salua le jeune homme, qui n'était autre qu'Etienne. La jeune flll« qu'il accompagnait était Noëmi.

Etienne, depuis le moment où les reproches inattendus de sa sœur lui avaient fait soupçonner les véritables sentiments de Noëmi, s'était promis à luimême de revoir le plus tôt possible l'étrange jeune fille. Le lendemain, dès le matin, — pendant que

M. Simon, sur la fausse nouvelle que deux bandes de Sbeah Tenaient d'être arrêtées sur la ligne du ChelifT, prenait congé de ses hôtes et s'acheminait vers Cberchell, -r il quitta la maison paternelle et se dirigea du côté du Montararaclu A la même heure, Noêmi partait du village pour se rendre au bordje, accompagnée d'Ourida. Son père avait passé une bonne nuit : le major affirmait quil suffirait de trois ou quatre jours de repos pour le rétablir. La jeune fille voulait porter ces bonnes nouvelles à ses amis. Elle voulait surtout trouver l'occasion de parler à Etienne. Depuis la veille, elle se reprochait sa dureté à son égard ; elle ne pouvait se rappeler tout ce que lui et ses parents avaient fait pour elle, sans regretter profondément son apparente ingratitude. Elle pensait que, tout en n'abandonnant rien de sa détermination, elle aurait dû montrera celui qo' Taimait un peu plus d'affection et de reconnaissance. Elle se disait qu'il était malheureux peutêtre, et par sa faute; que, peut-être, il était sur le point de la haïr, et, à cette pensée, elle se sentait l'âme navrée. Ainsi, poussée en même temps par son amour et par sa bonté, elle voulait consoler Etienne; et elle ne songeait pas qu'elle poursuivait

une tâche impossible, ses désirs se trouvant en opposition directe avec la résolution qu'elle avait formée.

Elle cheminait donc sur son mulet, au lever du

jour, sur le sentier fleuri qu'elle avait tant de fois parcouru depuis cinq mois ; et, savourant les émanations parfumées de la mer et des arbres, elle se laissait ingénument bercer par ses regrets, quand, arrivée à l'un des détours du chemin, elle se trouva en face d'Etienne. En la voyant, cetui-ci laissa échapper un cri de surprise, et, s'avançant vers elle, il lui demanda précipitamment si elle revenait au bordje, si l'indisposition de son père avait disparu, et si elle voulait lui permettre de l'accompagner.

Noêmi, après avoir dit que son père allait mieux, s'enquit du motif de la présence d'Etienne sur le chemin du village. Il lui répondit simplement qu'il s'était mis en route pour aller la voir, parce qu'il désirait lui parler. Elle descendit alors de son mulet, donna la bride à Ourida, invita la négresse à la précéder au bordje ; puis, marchant à côté d'Etienne, elle lui demanda ce qu'il avait à lui dire. Etienne était très-étonné du sang-froid de Noëmi,

t>0 LE SëGKI£T du bonheur.

€t, avec la timidité de son âge, au lieu de profiler des bonnes dispositions qu'elle lui montrait, il ne songeait qu'à dominer son embarras. Cependant, s'ai rotant tout à coup à l'ombre d'un caroubier qui les enfermait tous les deux sous son vert feuillage : — Je voulais vous voir, lui dit-il, parce que, hier, quand vous m'avez parlé, je me suis senti si ému, que je n'ai rien trouvé à vous répondre. Cette nuit, je n'ai cessé de songer à vous, je me suis répété vos moindres paroles, j'ai cherché à deviner la raison qui vous pousse à me fuir, et, n'ayant pu parvenir à la trouver, je viens vous dire avec bonne foi : il ne se peut pas que votre refus n'ait d'autre cause qu'une répulsion instinctive pour le mariage. Je vous sais une personne sincère ; vous m'avez assuré que, ni une inclination antérieure ni la volonté de votre père n'avaient dicté votre décision. Je vous crois, mais l'affection que j'ai pour vous ne se peut accommoder de vagues paroles. Ayez donc confiance en moi. Traitez-moi en homme. Si, réellement, quelque grave motif vous éloigne de moi, faites-le-moi connaître. Je préfère mill^ fois une situation nette, si douloureuse qu'elle soit, aux incertitudes qui me déchirent le cœur depuis hier.

Le malheureux avait beau affecter la précision dans ses paroles, l'émotion qu'il éprouvait n'en ressortait peut-être que davantage. Ne pouvant expliqucF à Noëmi de quelle manière il avait pénétré le secret de ses sentiments, il avait résolu de la forcer à une confession franche, et il pensait naïvement que le meilleur moyen d'y parvenir était de la lui demander. Noëmi, de son côjté, se voyant ainsi pressée, oublia ses charitables résolutions et ne songea plus qu'à se défendre.

— n n'y a pas d'autre motif, balbutia-t-elle, que celui que je vous ai dit.

 ces mots, il la regarda avec douleur, comme s'il ne s'était pas attendu à lui voir déguiser la vérité.

— Cela n'est pas possible, reprit-il. Vous ne le feriez croire à personne. Que vous ayez de l'éloignement pour moi, je puis le comprendre ; mais, pour le mariage... encore une fois, à moins d'une cause particulière que j'ignore, que je ne soupçonne même pas, je ne l'admettrai jamais.

— Cela Cot cependant, répondit Noëmi. Je n'ai pas d'éloignement pour vous, au contraire ; mais je ne puis me marier.

— Ainsi, fit-il avec amertume, on vous dirait, dans quelque temps, que, suivant vos conseils, j'ai donné à une autre femme Taflection que vous dédaignez aujourd'hui, vous m'approuveriez ?

Elle pâlit et plia sous le coup. Hais elle dit :

— Oui.

— Et vous en seriez heureuse ?

Elle pâlit encore, et, ne pouvant parler, elle fit un signe aifirmatif.

Et même, reprit-il avec emportement, vous assisteriez à mon mariage?

Ici, elle ne put môme pas répondre par un signe, et des larmes tombèrent de ses yeux.

Alors, il s'empara de ses deux mains.

— Vous voyez bien que vous me trompez, lui ditil avec douceur. Pourquoi me trompez -vous ? Je vous connais assez pour affirmer qu*un noble sentiment, seul, a pu déterminer votre conduite. Confiez-le-moi. Il se peut que je vous approuve. Quand même je ne vous approuverais pas, d'aiUeurs, je no pourrais m'empôcher de respecter vos scrupules. Si vous saviez comme je voudrais vous savoir heureuse ! Avec quelle joie je donnerais ma vie pour éloigner de vous le moindre tourment ! Depuis cîn^

LE SECRET DU BONHEUR. n

mois que nous vivons sous le même toit, il ne s'est point écoulé un jour sans que j*aie pensé à vous. Et vous, je vous ai toujours vue prudente et muette, comme si vous craigniez de faire naître en moi une passion que vous étiez décidée à ne point - partager. Souvent, je me suis examiné, je me suis demandé pourquoi le désir de me charger du soin de votre bonheur ne pouvait vous venir à l'esprit, quand, moi, je ne vivais que par ce désir. Répondez : est-ce l'idée d'habiter ce pays qui vous répugne ? Votre père a-t-il quelque reproche à me faire, ou se sent-il de la répulsion pour mes parents ? Ne me dites pas que vous ne voulez pas vous marier. Toute flïîe se marie, sinon, elle ne saurait être heureuse. Eh bien, où rencontrerez-vous une famille mieux choisie que la mienne ? La mère que vous avez perdue, toute parfaite qu'elle a pu être ! il ne tiendrait qu'à vous de la retrouver. Ma sœur, mieux que personne, est faite pour vous consoler de la mort de vos frères. Mon père, si affable, si tolérant, pouvez-vous ne pas l'aimer? J'ose à peine vous parler de moi, n'ayant pas le bonheur de vous plaire. Cependant, vous êtes sensible et compatissante... Que deviendrai-je quand vous nous aurez quittés? Je

me suis si bien habitué à vivre avec vous ; comment pourrai-je exister sans vous dans ces lieux où, depuis cinq mois, j'ai caressé tant d'espérances ? Ah ! puisque vous méprisez mon affection, ne me condamnez point à Tabsence. Demeurez à jamais auprès de nous !

— Eh ! le puis-je ! repondit-elle. Ne faut-il pas que je suive mon père ?

Elle avait l'air si triste eh parlant ainsi, qu'Etienne ne trouva pas la force de lui adresser de nouveaux reproches.

— Dites-moi donc la vérité, toute la vérité, reprit-il. Quelle chose extraordinaire vous défend de vous marier ?

—Hélas ! ce n'est que la nécessité, répondit-elle.

— Quelle nécessité ?

— Mon devoir.

— Votre devoir ne peut vous ordonner cekc

— Vous vous trompez.

— C'est donc un devoir terrible ? Car enfin, Noëmi, vous pleuriez tout à l'heure ; vous êtes sur ^ le point de pleurer encore. Je ûe sais si je m'abuse, mais, pendant que nous soiniaaes là, seul à seul..» quelque chose me le dit, vous m'aimez 1

— Comment ne tous aimerais-je pas ! s'écriat-elje.

Et, tout à coup, comme si elle eût été effrayée de ce qu'elle venait de dire, elle détourna la tête.

Quant à lui, il se sentait aussi troublé qu'elle. La franchise de cet aveu qu'il n'attendait plus le stupéfia, n lui serra les mains, ne trouvant rien à lui répondre, ne sachant même pas — tant elle lui montrait de douleur — s'il y avait lieu, pour lui, de se réjouir ou de s'affliger.

— Vous m'aimez ! reprit-il enfin, et vous dites que vous ne pouvez m'appar tenir ! C'est ajouter à mon malheur.

Ici, elle le regarda avec angoisse. Elle comprenait enfin la fausseté de sa situation. Elle était venue au-devant d'Etienne pour le consoler, et chaque mot qu'elle prononçait lui causait une peine nouvelle. Elle ne savait plus que dire ni que faire. Elle se demandait s'il ne vaudrait pas mieux pour elle et pour lui qu'elle se décidât à confesser la vérité.

Cependant, lui qui devinait le trouble de sa pensée, s'efforçait delà faire parler, dans l'espoir de lui arracher le secret de sa conduite.

— Mon père est un homme prudent et très-bon,lui IL a

dit-il. Voulez- vous vous en rapporter à sadécisioo? Il ne pourra vous donner que de sages conseil?. Si, après vous avoir entendue, il me dit que je dois renoncer à vous, eh bien !... je ne sais pas ce que je ferai, mais vous n'entendrez plus parler de moi.

— Non. Je ne puis accepter cela, répondit-elle. Dieu m*est témoin que je ne doute pas de la bonté de votre' père ; mais je ne dois pas lui confier le motif de ma détermination,

Ce fut au tour d'Etienne de la regarder, et, malgré lui, dans ses yeux, passait une vague méfiance. Elle ne put le supporter.

— Vous qui dites m'aimer, s'écria-t-elle précipitamment, si vous ne pouviez m'épouser qu'en rendant vos parents malheureux, répondez : me presseriez-vous encore ?

A ces mots, le jeune homme fit un mouvement, mais il ne dit rien.

— Comment n'avez- vous pas compris, continuât-elle avec une sorte d'égarement, que j'avais des devoirs particuliers à remplir envers mon père? Éprouvé comme il l'a été, et de toutes manières, il ne vit que par moi, par mon aiîection. Il ne songe môme pas que je pourrais un jour le quitter, et, si

l'occasion s'çn présentait, il n'y apporterait aucun obstacle ; mais il en mourrait. Voulez-vous que je cause la mort de mon père ?

Etienne était atterré.

C'est alors que, ne pouvant ressaisir le secret qui venait de lui échapper, elle suivit son premier dessein et s'efforça de le consoler.

— Ecoutez, lui dit elle. La situation dans laquelle nous nous trouvons placés tous deux est très-grave. Si nous n'obéissions qu'à nos cœurs, nous nous préparerions des regrets pour toute notre vie. Permettez que pour moi, comme pouf vous, je suive les conseils de la raison qui me dit de vous fuir. Nous en souffrirons tous les deux, mais nous né connaîtrons pas le remords. Et vous, d'ailleurs, plus heureux que moi, comme je vous l'ai dit'déjà, avec le temps, vous parviendrez à m'oublicr, à reporter sur une autre Faffection que vous m'offrez aujourd'hui ; tandis que moi, condamnée à n'aimer jamais, je mènerai une existence désillusionnée qui n'aura pour consolation que l'étendue de mes sacrifices. Depuis le premier jour où je vous ai vu, je n'ai cessé de songer que j'aurais pu vous appartenir, et j'avais l'àme déchirée en me répétant que mon devoir me

le défendait. Croyez-vous qu'il n'en coûte rien de lutter comme je l'ai fait, d'étouffer son cœur, sa pensée, de se faire umnasque de marbre, et d'en arriver à ce point de renoncement de se sentir heureuse des marques de froideur ou de répulsion surprise chez une personne aimée ? Vous ne m'avez pas toujours ménagée comme vous auriez pu le faire. Souvent je vous ai vu sourdement irrité contre moi, méfiant, m'accusant en secret de calcul ; et moi qui ne demandais au ciel que la possibilité d'être heureuse par vous, il me fallait me réjouir à l'idée que vous vous détachiez de moi, et que vous ne tarderiez pas, sans doute, à me chasser de votre cœur. Hélas ! ces tristes souhaits que je formais, ils nç furent point exaucés ! Après m'avoir affligée de votre colère, maintenant vous m'accablez de votre douleur. C'est à cette douleur que je cède en vous disant la vérité. Je ne veux pas que vous souffriez par moi et pour moi. Je ne veux pas que vous vous entêtiez à cet amour qui ne peut vous mener qu'au désespoir. Je veux que vous l'étouffiez. Oui, je le dis bien haut : je veux que vous le portiez à une autre. C'est assez pour moi de mes peines; n'y ajoutez pas les vôtres. Et, puisque vous m'aimez.

VOUS 4evez m'obéir: je vous ordonne de me fuir. Au nom de vos parents, par pilié pour moi, pour vous-même, comme moi, soumettez-vous à la destinée !

— Vous fuir? s'écria Etienne. Jamais! Je vous aimerai malgré vous. De même que vous consacrez votre existence à votre père, moi, je vous consacrerai la mienne. Aucune femme que vous n'obtiendra de moi un regard, et, dussé-je attendre dix ans que la cause qui nous sépare s'évanouisse, rien ne pourra lasser mon courage; Noëmi, je vous attendrai.

— Je vous en prie, si vous m'aimez, ne faites pas cela, répondit-elle avec tristesse. Je ne mérite pas une telle preuve d'attachement.

— Si ! vous la méritez.

— Vous vous repentirez de me l'avoir donnée.

— Jamais !

— Votre famille ne la ratifiera pas.

— Vous ne connaissez pas mes parents. Ils pour* ront s'affliger de ma résolution, mais ils ne la blâmeront pas, car elle n'a rien de condamnable.

— Alors, c'est moi qu'ils blâmeront. Ils diront que je suis la cause du malheur de leur fils. Vou-

lez-vous donc me faire détester ? s'écria-t-elle. — Gomment vous détesterait-on ? répondit Etienne. Vous si douce, si pure, si adorablement dévouéej Tenez, je ne sais pas si votre touchant exemple me donne, à moi aussi, la religion du sacrifice, mais il me semble que, maintenant, connaissant le motif de votre conduite, je suis heureux de votre détermination. Elle recule indéfiniment le but de mes espérances, mais elle vous grandit à mes yeux. Si vous aviez eu moins de piété filiale, sans doute je vous aurais aimée encore; mais, quand j'aurais été témoin de la douleur et de Tabandon de voire père, eh bien, dans le secret de ma conscience, je n'aurais pu m'empécher de vous condamner. Oui, je vous attendrai, Noëmi, et je vous attendrai sans inquiétude, non que je compte, croyez-lç, bien, sur un malheur qui pourrait vous rendre orpheline pour vous voir combler tous mes vœux, mais parce que je m'en remets au temps pour apaiser les chagrins de votre père, et que, j'en suis certain, quelque jour, quand le moment sera venu ppur lui de prendre sa retraite, il vous suppliera, de lui-même, de lui donner une famille nouvelle en vous mariant. Alors, nous serons deux à le consoler, et jusque-là.

m SECRET DU BONHEUR. 31

je ne vous montrerai pas pl^s d'impatience que de tristesse. Quand on a, comme moi, le bonheur d'être aimé d*uné personne douée de tant de vertus, on peut bien acheter ce bonheur au prix de quelques années de contrainte. Ne me plaignez donc point, car mon sort est digne d'envie !

Noëmi se sentait heureuse et fière. Heureuse d'avoir fait naître une telle passion dans le cœur de celui qu'elle aimait, fière de découvrir en lui des sentiments dignes des siens. Maintenant, elle pouvait accepter son sacrifice. Elle ne chercha donc plus à le dissuader de son dessein ; mais, avec sa générosité habituelle, en se soumettant au désir d'Etienne, elle voulut lui laisser toute sa liberté.

— Écoutez encore, lui dit-elle. Ni vous ni moi n'avons le droit de nous engager irrévocablement sans le consentement de nos parents, et je ne veux, à aucun prix, que nous les consultions dès aujour- , d'hui; je ne veux môme pas qu'ils se doutent de nqs espérances. Ne faisons donc, entre nous, qu'un accord conditionnel. Je vous ai dit que, si je ne pouvais être à vous, je n'appartiendrais à personne. Mainteoant, si vous avez confiance en moi, mais une confiance aveugle...

Ici Etienne voulut attester le ciel, mais elle ne lui laissa pas le temps de parler.

— Je m'engage, continua-t-elle, à mettre tout en œuvre pour que notre désir mutuel soit exaucé. Je ne sais pas si je réussirai. J'ignore même combien de temps il me faudra pour acquérir une certitude à cet égard. Ce que, dès à présent, je puis vous dire, c'est que, quelles que puissent être, plus tard, vos prières, vos obsessions même, je ne consentirai jamais à faire dater mon bonheur du malheur de celui à qui je me dois, avant tout. Laissez-moi continuer, reprit-elle voyant qu'il allait encore l'interrompre. Ne voulant pas que mon père apprenne par d'autres que moi, et sans que je l'y aie préparé, le secret de notre affection, j'exige que vous gardiez le silence sur tout ce qui s'est dit entre nous ; mais, en vous imposant l'obligation de vous taire, je vous laisse entièrement libre de revenir sur votre détermination. Si vous vous fatiguez d'aimer une personne qui répond si mal à votre affection, si quelque autre... plus heureuse que moi... séduit vos yeux ; si vous vous attachez à elle et l'épousez, vous n'entendrez de moi aucun reproche. Je pourrai en souffrir, je ne vous accuserai pas. Tout ce que je

demande au ciel, c'est qu'il vous donne le bonheur dont vous êtes digne, dussé-je en mourir de douleur, car je vous aime assez pour vous sacrifier ma vie. Etienne était tombé à ses pieds, et maintenant c'était à qui, entre ces deux enfants, montrerait lo plus d'héroïsme.

— Non. Je vous attendrai vingt ans, s'il le faut; mais jamais une autre que vous n'approchera do mon cœur, disait Etienne.

— Et moi, reprit Noëmi, que je sois ou non votre femme, jusqu^'à Fheure de mon dernier souffle, vous resterez mon bien-aimé.

C'est ainsi que la jeune fille se trouva conduite à dépasser son intention par la faute de son abnégation et de sa tendresse. Mais, tout en livrant à l'amour beaucoup plus qu'elle ne le voulait d'abord, elle sut n'abandomier rien de son dévouement filial.

Tout à coup, comme ils étaient là, continuant leurs épanchements, un bruit qu'ils entendirent dans le feuillage les fit tressaillir. Qui pouvait les avoir écoutés ? Etienne, se glissant sous les branches, fouilla le hallicr, mais en vain : il n'y vit personne. S'il avait fait quelques pas dé plus, cependant, il se serait trouvé en face de son père, et qui sait alors

de quelle façon la situation aurait pu subitement se dénouer. Le kebbir, averti de la disparition da Kabyle Ben-Zeddam, était allé prendre désinformations sur cet incident auprès du caïd des Beni-Haoua, et, comme il retournait chez lui en suivant le sentier du cimetière, il demeura frappé de stupeur eu voyant son fils se jeter auxpied^ de Noémi. Dne voulut pas se montrer par égard pour la jeune fille; mais il se promit, à part lui, d'interroger Etienne le jour même, et, se détournant de son chemin pour prendre un sentier de traverse, il arriva sur la plateforme qui s'étendait devant le bordje au moment où les jeunes gens y pénétraient d'un autre côté.

Il leur fit, de loin, un signe d'amitié, et il allait se diriger de leur côté pour demander à Noémi des nouvelles de son père, quand il sentit une main toucher le bord de son vêtement, et, en se retournant, il vit devant lui deux Arabes dans une posture servile.

C'étaient les hommes de Mazouna, tirant après eux leur mulet, sur le dos duquel feignait de dormit la fausse malade.

— Oh !" seigneur ! monseigneur! lui dirent-ils, toi qui es miséricordieux comme Allah, daigne jeter sur nous un regard de pitié !

— Que voulez vous de moi? répondit-il en leur disputant ses mains qu'ils baisaient avec une humilité avide.

— Seigneur, nous sommes étrangers à ce pays, ditBou-Sekdel.

— Nous y sommes venus pour obtenir la guérison de ma sœur par l'intercession de Sidi-el-Bahri, dit Bou- Alouchen .

— Ta réputation s'est étendue jusqu'à nos montagnes, celles de Tadjena, car nous sommes de Tadjena, reprirent-ils ensemble. Nous savons que tu es grand, généreux, que tes biens appartiennent aux pauvres.

— Que voulez-vous de moi ? répéta le kebbir.

— Seigneur, dit Bou- Alouchen, tu sais qu'il ne suffit pas d'une seule visite au marabout pour qu'une guérison s'sccomplisse.

— Et ma femme est paralysée de tous les membres, dit Bou-Sekdel.

— Elle ne peut plus aller à la fontaine, panser le mulet, préparer les aliments sous la tente.

— Elle ne peut même plus allaiter son petit enfant. ' — Enfin, que voulez-vous de moi ? dit encore le kebbir. '

m LE SECRET DU BONHEUR.

— Ouvre ta main vers nous, monseigneur ? s'écria Bou-Sekdel en se prosternant dans la poudre.

'- Permets que nous séjournions dans ta maison penc'ant quelques jours, reprit Bou-Âlouchen en lui embrassant les genoux.

— N'est-ce que cela ? dit le kebbîr. Ma maison est ouverte à tous ceux qui n'ont pas de gîte. Venez, braves gens. •

Et, devançant les deux Arabes, qui, maintenant, l'assourdissaient de remercîments, il les conduisit jusqu'au seuil.

Mais, en arrivant là, il se trouva en face de Haumenèsche.

Le coureur, après avoir conduit M. Simon sur la route de Cherchell, était revenu au bord je et faisait le kief (1), allongé sur la banquette extérieure de la maison des hôtes. Pendant que le kebbir écoutait les Arabes, il les avait regardés de loin avec cet air d'impassibilité qui n'appartient qu'aux musulmans. Cependant, guand ils s'inclinèrent devant lui pour franchir le seuil, une sorte de frémissement passa sur sa face, et, descendant de la banquette, il porta

(1) La sieste.

les yeux, lentement, du kebbir confiant qui stationnait auprès de lui, aux hommes déguenillés qui pénétraient dans la maison, et alors, comme si un débat plein d'anxiété se fût élevé dans son âme, il parut éprouver un sentiment d'inquiétude. Pendant quelques secondes, on eût dit qu'il voulait parler et que l'idée qui le tourmentait allait jaillir de sa bouche ; mais, soit que les soupçons qui lui étaient venus à l'esprit ne fussent pas encore assez accusés pour qu'il osât les énoncer ; soit plutôt qu'il craignît que le kebbir ne voulût pas écouter, sans preuves, une accusation portée contre des gens dont il venait de faire ses hôtes, Maumenèsche se domina, son front se rasséréna, et, sans prononcer un seul mot, il baisa la main du kebbir.

Après cela, il médita pendant quelque temps; puis, quand il eut vu le kebbir entrer dans sa demeure derrière les Arabes, il rassembla les plis de son burnous, saisit le long bâton qu'^ avait déposé contre la banquette, et s'éloigna enifin, lentement, dans la direction du sud, en marmottant quelques paroles.

— Si ces gens-là sont ce que je crois, disait-il, et s'ils veulent tenter quelque mauvais coup, bien

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