CHAPITRE PREMIER
LE PEUPLE ET l'ÉCLISE. — L'ÉGLISE D’AUTREFOIS. — LA TRADITION RÉVOLUTIONNAIRE DU PEUPLE. — LE PROTESTA NT1SHE. — COURENT LE PEUPLE EST CHRÉTIEN.
L’immense majorité de la classe ouvrière de Paris appartient, par le baptême, 5 la religion catholique.
Mais si la pratique régulière du culte, si la croyance en l'efficacité des sacrements, si la préoccupation constante du salut de l'âme sont les conditions absolument nécessaires pour avoir qualité de catholique, — et c'est bien ainsi que l’entend l’Église, — il nous faut avancer que cette qualité manque tout à fait à la population ouvrière de Paris, et particulièrement à la classe qui est l’objet de cette élude.
Cependant s’il est un peuple pour lequel les expan-
sions d'un culte extérieur soient un besoin de premier ordre, c'est celui de Paris; et s’il est un culte qui, par ses splendeurs, puisse agir sur une population sentimentale, artiste, nerveuse, comme la nôtre, c’est bien le culte catholique. Mais on sait de reste qu’il n’exerce plus rien de sa puissante attraction d’autrefois sur elle. J’ignore si elle en a jamais compris le symbolisme; elle ne le comprend pas du tout aujourd’hui. Les cérémonies catholiques sont lettres mortes pour notre peuple. Aussi, ne fréquente-t-il plus les églises qu’accidentellcment, pour des naissances, des mariages ou des enterrements; et l’attitude froide ou distraite qu’il y montre atteste suffisamment que le culte n’a plus d’effet sur son âme. En assistant encore à certaines cérémonies religieuses, il ne fait plus que payer un tribut à de vieilles habitudes; encore faut-il ajouter qu’il tend chaque jour à s’en affranchir. N’étaient les femmes qui persistent plus que les hommes, la population ouvrière de Paris s’abstiendrait presque absolument. C’est donc par les femmes, et surtout pour les enfants, que se conservent encore quelques faibles liens entre le peuple et l’Église.
La classe populaire de Paris, qui, dans le passé, formait la clientèle la plus ardente du sacerdoce catholique, et qui lui fut parfaitement fidèle jusqu’aux premiers temps delà Révolution, est maintenant, et à beaucoup près, de toutes les populations de là France, celle qui est la plus insoumise. On est anticlérical à ce point, dans l’atelier parisien, que les
très-rares fidèles qu’y peut compter l’Église n’y sont pas moins exposés aux sarcasmes que les très-rares réfractaires à la démocratie. L’ouvrier type de Paris est un apprenti libre penseur.
Peul-on conclure, de cette manière d’être, que le sentiment religieux s’éteint au cœur de notre peuple? Les observateurs superficiels et le parti dévot affirment le fait. Ils se trompent : le sentiment religieux est indépendant de toute pratique de culte extérieur.
Il serait absurde, d’ailleurs, de croire qu’une population aussi impressionnable, aussi chercheuse de l’idéal, aussi désintéressée de son bien propre et intéressée au bien général, ne fût pas mue par un profond sentiment religieux. Comment supposer, en effet, qu’un peuple, dont l’imagination est si ardente, qui est si porté à voir dans les grandes œuvres de l’homme un rayonnement de l’esprit divin, puisse être dénué du sentiment religieux? Le bon sens interdit absolument une pareille supposition.
Disons donc que, malgré son apparente indifférence en matière de religion, notre classe ouvrière est admirablement prédisposée aux croyances religieuses.
D’où vient donc qu’après avoir été pendant des siècles le plus catholique des peuples, celui de Paris est aujourd’hui de tous les peuples catholiques le plus mal disposé pour l’Église?
A cette question, le parti dévot tient une réponse toute prêle :
o II est si mal disposé pour l'Église, parce qu'il a été perverti de longue main par les idées subversives des libres penseurs et des révolutionnaires. »
Cette explication, invariablement donnée, est des moins acceptables.
D'abord, il va de soi, que nous ne saurions accorder que la population dont nous éludions le caractère soit pervertie. Et les ardents catholiques sont bien malhabiles, en vérité, de saisir toute occasion de lui jeter à la face cette calomnie; car elle a pour effet d’accroître de plus en plus la désaffection des masses populaires pour l’Église.
Quant aux idées propagées par les libres penseurs, ou par les révolutionnaires, — ce qui est tout un, — il est hors de doute qu elles sapent l’autorité ecclésiastique; mais il n’est pas prouvé quelles pervertissent, La vérité est, je l'ai déjà dit, qu’elles font surtout appel à la raison, et qu’elles la prémunissent contre tout préjugé. Prémunir n’est pas précisément pervertir.
Mais, bonnes ou mauvaises, je n’accorde pas que les doctrines de la philosophie anticalholique aient eu sur le peuple la sérieuse influence qu’on leur suppose. Je ne prétends pas, certes, que la critique philosophique soit pour rien dans le délaissement de l’Église par les masses ouvrières ; mais, à vrai dire, elle y est pour bien peu. Et encore la critique des choses religieuses qui a eu quelque action sur l'esprit de notre classe n’esl-clle pas celle qui est positivement
négative des principes mêmes de la religion. L’esprit populaire n’a guère donné accès qu’à celle qui s’attaque à l’influence abusive de la caste sacerdotale, ou, pour mieux dire, à celle qui fait comprendre l’écart entre la pure doctrine chrétienne et la manière générale d’êlre du clergé.
Remarquons bien que les doctrines négatives du fond de la religion chrétienne n’ont presque point pénétré dans l’atelier parisien. On y entend bien rarement professer le matérialisme ou le panthéisme ; et, dans tous les cas, ceux qui, par exception, font profession de l'une ou de l’autre doctrine, prêchent dans le désert. Le matérialisme et le panthéisme sont des fantaisies que peuvent se passer, par esprit de réaction, certaines catégories de personnes savantes; mais le bon sens populaire répugnera toujours, soit à supprimer Dieu, soit à le noyer dans toute la nature. Le peuple demeure donc spiritualiste, quoi qu’on veuille dire, et malgré son abstention de culte extérieur.
Mais, tout spiritualiste qu’il soit, il ne donne pas la moindre prise à l’Église pour ressaisir l’ancienne et décisive influence qu’elle eut autrefois sur lui; et voici comment il échappe à son action :
On sait que l’un des traits saillants de notre caractère, au point de vue économique, c’est l’imprévoyance personnelle. Au point de vue religieux, celte espèce d’imprévoyance est encore plus prononcée; elle est presque absolue. Rien ne préoccupe moins
l'ouvrier lype de Paris que le salut de son âme en l’autre monde. Quoique, dans sa jeunesse, il ait reçu l’enseignement catholique, et que cet enseignement soit assez habilement fait pour laisser aux jeunes âmes une empreinte profonde et durable, surtout en ce qui touche les peines de l’enfer, il se comporte exactement comme s’il n’y avait pour lui, au delà de ce monde, ni enfer ni ciel; ou, du moins, comme si l’Église ne pouvait rien pour lui.
Cette disposition fera dire à bien des gens, attachés aux anciennes croyances, qu’elle révèle précisément l’effacement complet de tout sentiment religieux. Il semble, en effet, à la société catholique, et môme à la société protestante, qu’on ne puisse « connaître, aimer et servir Dieu, » qu'en se préoccupant sans cesse du salut personnel... J'espère pouvoir démontrer qu’on peut être parfaitement religieux sans faire incessamment sa cour à Dieu, et sans se préoccuper de son salut, à soi.
En attendant, il est bien clair qu’étant donnée cette disposition, le clergé n’a plus de prise sur l’âme du peuple, au moins par les moyens ordinaires, c'està-dire par la perspective des supplices éternels, ou par celle de la céleste béatitude.
Et ce fait, que je constate, on peut le constater, un peu moins accentué, dans l’ensemble de notre population française. Or, il n’est pas dans l’ordre des choses humaines qu’une société retourne à des croyances qu’elle a délaissées. On a vu de ces retours de la part
do quelques individus : je ne pense pas que jamais nation en ait offert un exemple.
L’Église eût pu toucher le peuple d’une autre manière; en s'associant à sa pensée intime; en se mettant tout entière, et sans arrière-pensée, ou service de la justice sur terre, de la justice telle qu’on commence à l'entendre aujourd’hui, et telle d’ailleurs qu’elle est définie par l’Évangile. Mais l’Église a unç tout autre manière de voir et de faire.
On avait pu croire, immédiatement après les journées de février 1848, que le clergé français avait trouvé le secret de toucher le cœur des classes populaires. Pour ne parler que de celui de Paris : appelé par la population môme qui venait de faire la révolution à bénir sur cent points différents de la capitale les arbres symboliques de la liberté, il déféra de bonne grâce à ce vœu. Il vint au milieu de la foule ardente, et fraternisa avec elle. S’associant moralement à l’œuvre révolutionnaire, le clergé revendiqua, au nom du Christianisme, les principes mêmes que la République renaissante venait de proclamer; il glorifia chaleureusement les sentiments chrétiens et humanitaires du peuple.
« Citoyens,» disait le curé de la Madeleine,
a en plantant cet arbre de liberté, en nous le faisant « bénir, vous voulez élever un monument qui atteste à « jamais les sentiments qui vous animent, sentiments « aussi religieux qu’ils sont patriotiques..., » etc.
Le curé de Saint-Germain l’Auxerrois disait :
LE SECUEÎ DO
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« Chers concitoyens, c e bénir cel arbre de
. gion, nppe^c par vo« w attribut de « la liberté- Cette h » par Dieu lui-même, dés
« l’homme, avait été g ^ dc sa créature. En
. le commencement, do vtto rfhr au fond
« vain, avCclC . tCm !! c ; ncs indestructibles que Dieu y a « de ce coeur les raci rl er des fruits... ba
« Plantées lui feront teneur J ^ ^ quc Dieu a
« liberté, P° ul L c CS t-à-dire sainte, pure, rc « faite POurVbomme *t ^ ^ cl ne faisant de
« pectueusepour les seule et môme a-
« tous les enfants de Dmuq ^ ^ ^ frale müc,
« mille constituée ^^Q^st, fils de Dieu, est venu « base solide q ae L • lcs hommes, et sanc
« développer, comp efrrparm ^ sur la c ro»
« lionner au P r '* ^ ura” Vivent donc, au milieu de « pour le saint de tous... ^ frale rmtè,
« nous, et la ' ’p\ cu ! Vive la République, q ^
« selon l’Évangi e milieu de nous pour ou
« les aura consacrées
« jours’.... » etc. de cl belle idée, » di-
« Vous aveZ , e de g , p a iignolles, « en plaçant sous
sait ailleurs le cure y ar hre symbolique c
« la protection de a de p e i a croix sont tom ec
« franchissement dU , . . foi, espérance, amour, c
« ces sublimes P al ° descen dent sur nous ces mos « l’arbre de la lib el e s • Liberté, égalité, fraternité-- « non moins subU^ ^ magnanime qui a conquis « Honneur à ce pc u P
« liberté, il nous l’a donnée à nous-mêmes. Comme « le peuple, nous étions des parias : aujourd'hui nous a sommes citoyens. Vous nous avez vus près des ccr- « cueils des héros de la liberté, demandant à Dieu , « pour eux, la palme des martyrs après le combat... « Vous nous trouverez près de l’arbre de la liberté « pour qu'il la féconde 1 ..., » etc.
On ne pensera pas, je l'espère, des prêtres qui parlaient ainsi, qu'ils cédaient lâchement à une pression populaire. La révolution de Février fut pure de toute manifestation hostile au clergé; elle montra, au contraire, pour lui, une déférence extrême. Elle le mit respectueusement en demeure de faire sa paix, si faire se pouvait, avec l’esprit moderne. Tout ce que les prêtres dirent alors officiellement sur la place publique, ils le dirent librement; et tout ce qu'ils disaient était tenu par la foule enthousiaste et confiante pour expression sincère de leur pensée.
Je ne veux pas savoir si ceux-là, qui ont alors si chaleureusement glorifié les principes de 89 et le peuple qui eu poursuit le triomphe, ont tous reculé depuis, et sont retournés au camp des adversaires de la Révolution. Je veux dire seulement qu’ils avaient su toucher un moment la corde sensible, et trouver l’unique moyen de s’attirer la sympathie populaire.
* Les nombreux, éloquents et démocratiques discours prononcés à cette occasion par l'élite du clergé de Paris ont été recueillis sur place par la sténographie, insérés au Moniteur et dans la plupart des journaux du temps. On en trouvera de longs extraits dans V Histoire de la révolution de 18W, par Garnier-Pagès, t. Vil, p. ICO et suivantes.
LE SECRET DE PEUPLE
On sait que ce moment de bonne entente a etc de courte durée; et l’on sait aussi que ce n’est pas le peuple qui s’est dédit : c’est le clergé qui a reculé... D’ailleurs, le pape a témoigné à ce dernier la vive affliction que lui avait causée « l’entrainement» dont nous venons de parler. Depuis ce temps, la querelle entre l’Église et la Révolution n’a fait que s’envenimer; et tels sont les progrès de l’écart entre les deux puissances, que le peuple, qui tient poui la Révolution, voulût-il replanter des arbres symboliques, ne demanderait certainement plus au clergé de les bénir...
Tout semble donc faire croire à l’impossibilité de ressouder le lien moral qui attachait si puissamment autrefois la classe populaire à l'Église catholique.
Cependant, s’il est dit que la rupture est définitive, il faudrait se garder de conclure que notre peuple ne tient rien de son caractère social à l’enseignement religieux qu’il a reçu depuis tant de siècles; il en tient au contraire plusieurs de ses traits les plus saillants et les plus honorables.
Sans doute, une grande partie de ce que l’Église avait semé dans son cœur ne s’y est pas développé ; et c’est la partie précisément que le sacerdoce catholique aimerait le plus à voir fructifier, parce que c’est celle-là qui assurerait son autorité sur les âmes; c’est-à-dire ce qui a trait à la vie future. Tout ce qui avait autrefois germé, en ce sens, dans l’âme populaire se trouve aujourd’hui à peu près complélc-
LE PEUPLE ET L’ÉGLISE, ment étouffé par un prodigieux développement d’aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde.
J’appelle l’attention sur ces derniers mots, parce que nous aurons plus loin à les expliquer.
Ce qui a fortement germé du vieil enseignement catholique, c’est l’esprit de solidarité universelle, le sentiment de fralernilé des hommes et des nations; l’espérance de la terrestre rédemption morale, intellectuelle et physique du genre humain...
C'est sur ce germe précieux que s’est greffé le principe de la civilisation nouvelle.
Car si l’on veut faire la part des entraînements de l'autorité sacerdotale et celle de la pure doctrine, on reconnaîtra que c’est la gloire immortelle de celle-ci d'avoir disposé le monde à l’œuvre humanitaire de la Révolution. En effet, le pur esprit chrétien, bravant les préjugés les plus enracinés, a comblé les abîmes entre les races humaines et brisé les frontières entre peuples. Il a ébauché l’Humanité, et la Révolution complétera l’œuvre grandiose... Prise à ce point de vue, la pensée catholique était, avant 89, le terme le plus élevé où fût parvenu l’esprit humain. Et tout ce qu'il y avait de grand, de fécond, et par cela même de divin dans l’avoir du catholicisme, s’est versé dans la Révolution, et constitue une bonne part de son actif.
Il est donc rationnel que le peuple qui a été le plus largement catholique soit maintenant le plus déterminé révolutionnaire.
« On ne peut pas servir deux maîtres à la fois. » Ainsi le dit l’Évangile; ainsi le veut la logique humaine.
Or l’Église, saisissant toute occasion d'affirmer bien haut qu’on ne peut être en môme temps pour elle et pour la Révolution, le peuple, à la fin, se l'est tenu pour dit. Ne voulant et ne pouvant se détacher du nouveau principe rédempteur, il devait nécessairement délaisser l’Église.
Ce n’est pas de gaieté de cœur, toutefois, qu'il se sépare d’elle; il serait môme charmé qu'elle pût se transformer; mais il ne croit pas à la possibilité de ce miracle. S’il n’a plus foi en elle ni d'amour pour elle, il éprouve néanmoins, en s’en écartant, cette sorte de malaise qu’on ressent à délaisser une personne épuisée, chancelante, qu'on a longtemps vénérée, et de laquelle on a reçu autrefois de grands services. Quoique les siècles aient passé sur eux, et que l'Église semble avoir à cœur de les faire oublier, ils pèsent encore évidemment sur l'àme populaire, et atténuent considérablement l’envers de la médaille cléricale.
Le peuple se comporte avec l’Église comme on se comporterait envers un vieillard devenu chagrin et atrabilaire par le sentiment de son impuissance crois-