Le secret du peuple de Paris
En dépit de tout ce qui a été écrit sur le peuple de Paris, à propos de nos agitations sociales, le caractère de ce peuple est encore, à bien des égards, un mystère.
Assurément, on peut trouver dans quelques éludes sur la classe populaire de lines et utiles observations, certains indices exacts de tempérament, des appréciations judicieuses de mœurs privées, et, parfois, des aperçus lumineux sur les tendances sociales. Les vues de détail abondent. J'ai môme été très-frappé de la pénétration de quelques écrivains qui, vivant tout à fait en dehors des niasses ouvrières, ont été néanmoins bien plus près de deviner leur secret que beau-
coup d'autres, de souche purement prolétaire. Cependant la pénétration des mieux inspirés n'a pas été jusqu'à rencontrer la pleine lumière. Ils n'ont soulevé que des coins du voile, et ils ont laissé dans l'ombre, sans paraître s'en douter, certains aspects essentiels, sans la compréhension desquels il est impossible d'expliquer la manière d'être générale et persistante du peuple.
Mais j'aime à reconnaître que le fil conducteur a été fort allongé en ces derniers temps par deux ou trois observateurs plus clairvoyants que leurs prédécesseurs. S'ils n'ont pu pénétrer jusqu'au fond de l'âme populaire, ils en ont du moins facilité les abords, et s'il est réservé à d'autres de pouvoir pousser plus loin, c'est grâce à cet allongement du fil.
Quant à la nécessité de pousser plus loin les observations, de dissiper ce qui reste d'ombres, de dégager les dernières inconnues, elle n'est que trop facile à démontrer. Quel est l'homme politique, quel est le moraliste, le philosophe, Téconomiste, ou même le socialiste, qui n'ait été maintes fois dérouté par la manière d'être de la classe populaire, et qui, tantôt avec admiration, tantôt avec amertume, ne se soit écrié : « Ce peuple de Paris est vraiment incompréhensible ! » Le fait est qu'il a trompé, sans le vouloir, bien des prévisions, et déjoué, sans le savoir, bien des calculs. Cela ne prouve pas que le peuple soit incompréhensible; mais tout simplement
qu'il est incompris. C'est de la méconnaissance de son caractère que viennent la plupart des malentendus qui enfantent les crises révolutionnaires ou réactionnaires. Ces malentendus ont engendré des déceptions assez amères, ce semble, pour faire naître l'impérieux besoin de plonger au fond de l'instinct populaire. 11 faut, enfin, dérober au peuple son secret, pour le révéler à ses amis comme à ses adversaires, et surtout à luimême;
Car c'est surtout pour lui-même que le peuple est un mystère...
Est-ce à dire que ce mystère, qui ne s'est pas complètement dévoilé à la perspicacité des observateurs les plus sympathiques et les plus pénétrants, se soit laissé mettre à nu par un philosophe d'atelier, par un publiciste d'occasion? Serait-il vrai que je fusse en mesure de faire lire, enfin, au plus profond de l'instinct populaire, et que je pusse facilement faire comprendre ce peuple au milieu de toutes nos crises sociales? Le titre du présent écrit, accuse, je l'avoue, celte prétention, et l'écrit lui-même dira si elle est quelque peu fondée. H est possible que je me fasse illusion ; mais mon illusion, si elle était entière, ne ferait de
mal à personne, et, si elle ne l'était pas, elle aurait son bon côté. Je suis en garde contre tout entraînement illusoire; mais j'aurais grand'peine à croire que je me sois trompé du tout au tout. Si, en fin de compte, je ne parviens à allonger que d'une coudée le fil conducteur, j'aurai du moins, en frayant une nouvelle section du sentier qui mène à l'âme populaire, provoqué à nouveau l'attention, et suscité de plus heureux observateurs.
Puisque je suis amené à parler de moi-même pour justifier ma témérité, je tiens à compléter ma confidence.
On sait, dans un certain monde, que je suis chair de la chair de ce peuple dont il s'agit de deviner le secret. On s'y souvient encore, peut-être, que j'étais de la phalange de ces ouvriers qui ont créé autrefois la presse du prolétariat, et qui, sincèrement, croyaient être l'expression la plus exacte de la classe dont ils se constituaient les organes. On sait, enfin, que je suis l'un des trois hommes d'atelier que Paris a envoyés à l'Assemblée Constituante pour y exprimer les vœux des masses laborieuses. Ce sont là des titres qu'on ne discuterait pas dans le cercle de plus en plus restreint où je suis un peu connu. On y veut bien, grâce à ma condition et à mes antécédents, faire cas de mon opinion touchant l'état moral de la population ouvrière au grand centre ; on suppose assez volontiers que le
peuple ne peut avoir de secret pour moi, et que, lorsqu'il me plait de regarder en son âme, j'y dois voir parfaitement clair...
Eh bien! j'avoue que, jusqu'à ces dernières années, cette supposition flatteuse, fondée sur mon apparente compétence, était gratuite pour plus de moitié. J'étais, en réalité, beaucoup moins compétent qu'on était disposé à le croire, et que je le croyais moi-même. Cela prouve qu'il ne suffit pas d'être du peuple pour le comprendre, ni même, étant du peuple, de s'être appliqué, pendant longues années et avec la plus entière sincérité, à formuler ses sentiments. J'avoue donc sans peine que j'ai été bien longtemps sans y voir plus clair que le commun des observateurs. Les traits essentiels de la classe populaire parisienne m'échappaient comme à tant d'autres, sans que j'eusse conscience des inconnues. Quand j'étais déroulé, ce qui arrivait souvent, au lieu de me mettre en garde contre mon propre jugement, et de chercher un point de vue plus élevé, d'où je pusse mieux voir et comprendre le peuple, je portais, sans hésiter, au compte de ses travers tout ce qui, dans ses manifestations, •échappait à ma sagacité. Comme bien d'autres, je braquais sur la personne populaire le petit bout de hi hinotto, et à trop courte dislance, ce qui m'empêchait d'embrasser dans son ensemble la grande figure dont je croyais pouvoir expliquer les faits et gestes.
Ce que je faisais, hélas I je le vois faire journellement par bien des personnes non moins désireuses de servir efficacement la cause démocratique ; je le vois faire surtout par des esprits d'élite, devenus esprits chagrins, trop disposés à rejeter sur les masses populaires la responsabilité de l'amoindrissement de nos libertés. Cette disposition amère, assez commune dans un certain monde, tendrait à faire croire que les travers du peuple atteignent d'énormes proportions. Si je tenais pour exact tout ce que j'ai entendu dire sur ce sujet depuis plus de dix ans déjà, je devrais croire que l'ouvrier parisien n'est qu'un grand enfant terrible, jouant au jeu de la révolution pour le seul plaisir de rompre la monotonie de son existence ; qu'il n'a qu'une très-imparfaite conscience de ses devoirs, et de ses droits une estime si petite, qu'il les vend volontiers pour un plat de lentilles, sauf à tenter de les reprendre plus tard, pour les céder encore, à vil prix. Bref, les opinions défavorables que j'entendais journellement exprimer sur les masses ouvrières ont fini par me blesser au vif. Il était évident pour moi qu'on allait beaucoup trop loin; et, par esprit de corps non moins que par esprit de justice, j'ai senti l'invincible besoin de réagir.
Certes, je me suis permis, à l'occasion, de dire publiquement des duretés à ma propre classe, et peutêtre ai-je été parfois plus sévère que de raison. Mais,
par un sentiment naturel que chacun comprendra, je ne souffre guère que d'autres, qui ne sont pas de celte classe, se permettent aussi des sévérités envers elle, encore moins puis-je souffrir qu'ils se montrent gravement injustes. Or, il m'était démontré par des renseignements précis, que les critiques les plus vives de la conduite du peuple tombaient à faux, ou, tout au moins, dépassaient de beaucoup la mesure. Sans pouvoir m'expliquer bien clairement encore son attitude au milieu de toutes les crises que nous avons traversées, je me l'expliquais bien, je crois, dans la situation particulière que lui faisait le régime intronisé à la suite du 2 décembre, et si je n'y trouvais rien qui excitât l'admiration , je n'y trouvais rien non plus qui justifiât le reproche de défaillance.
De cette disposition personnelle à réagir en faveur de ma classe résulta l'impérieuse obligation de rechercher, non-seulement les circonstances justificatives ou atténuantes de tout ce qui, chez le peuple^ paraissait défaillance, mais encore do reviser d'anciens ou de ouveaux jugements défavorables prononcés contre d'anciennes ou de nouvelles manifestations populaires. J'ai eu à me demander si, dans bien des cas, les motifs apparents n'étaient pas trompeurs, et si, dans tous les cas, la pensée qu'on attribuait au peuple était bien sa vraie pensée. Et, par cela môme que j'en étais venu à me poser cette question, j'entrevoyais déjà des in-
connues à saisir et à dégager. C'est alors que je me suis remis à étudier le peuple plus sérieusement que je ne l'avais fait, tant sur le terrain du travail que sur celui de la politique ou de la morale ; en un mot, dans toutes ses manifestations d'ordre social. J'avais, d'ailleurs, l'esprit mieux disposé qu'aux jours où les militants de la démocratie, ayant large carrière, manquaient, par cela môme, de temps pour méditer. Il leur a été fait depuis des loisirs dont je sais qu'ils ont profité, pour la plupart. A quelque chose malheur est toujours bon. J'ai médité aussi dans mon coin, tout en façonnant des ornements de bois, et je publie le résultat de mes méditations. Comme on peut bien s'y attendre, ce résultat sera très-favorable à la classe populaire de Paris. Cela ne veut pas dire que tout ce qui, autrefois, apparaissait dans le peuple comme travers, va se transformer en vertus; non. S'il ressort de mes explications que l'endroit de la médaille populaire est admirable, il en ressortira aussi que l'envers de cette médaille est très-accentué. Le fait est que les reliefs, des deux côtés, sont vigoureux, comme dans toute figure humaine largement douée. Si admirable, à quelques égards, que puisse être celle-ci, elle a toujours, pour ceux qui l'étudient de près, les défauts de ses qualités et les qualités de ses défauts. La nature humaine est ainsi constituée que, si Ton pouvait supprimer chez un individu tel défaut saillant, on
supprimerait, probablement, du même coup, une qualité non moins saillante. On peut être indulgent pour certains défauts inoffensifs qui sont souvent le débordement d'une qualité. Lorsque je vois une personne Irès-expansive, je ne me sens pas disposé à lui confier un secret; mais, parce qu'elle a le défaut correspondant à sa qualité, c'est-à-dire la tendance à l'indiscrétion, il ne s'ensuit pas que les natures expansives ne soient les plus aimables. Je me suis donc demandé, chaque fois que je tombais sur un travers du peuple, si ce travers n'était pas le trop-plein d'une qualité précieuse; et, toutes investigations faites, j'ai dû, dans beaucoup de cas graves, répondre affirmativement à ma question. Si d'un défaut bien accusé nous ne pouvons conclure une grande qualité correspondante, nous pouvons, du moins, toujours conclure d'une qualité brillante un travers correspondant : il n'y a pas de médaille sans revers.
Disons maintenant à robscrvateur qui voudrait saisir le sens exact de toute manifestation en temps de crises sociales, qu'il doit se prémunir contre l'expression verbale des mouvements populaires. Ces mouvements sont presque toujours déterminés par des causes
iO LE SECRET DU PEUPLE,
profondes, qui trouvent difficilement leur expression dans le mot d'ordre du jour. Ce mot, d'ailleurs, ne peut sortir que d'une inspiration individuelle, et il est fort rare qu'il reproduise convenablement, non pas toute la pensée mère de l'agitation, mais seulement l'un des aspects de cette pensée.
Je ne nie pas qu'un individu, profondément imprégné du sentiment populaire, ne puisse, sous le coup d'une heureuse inspiration, trouver le mot juste et éloquent d'une situation donnée; et si l'on écoutait bien attentivement les voix de la foule, peut-être trouverait-on plus souvent de ces formules si puissamment expressives. Mais la vérité est, dans la plupart des cas, qu'au lieu de demander avec sollicitude à la foule la raison véritable de sa manifestation, on lui en prête une plus ou moins fausse. Ce sont souvent des hommes étrangers au peuple, et n'ayant pas le secret de son émotion, qui font, pendant ou après la manifestation, le mot qui lui servira d'étiquette; puis, sur cette étiquette, les partis broderont chacun selon son tempérament.
En supposant d'ailleurs que le mot juste d'une situation agitée soit trouvé, il ne peut guère répondre qu'à un besoin du moment; et pour peu que le mot de l'agitation du lendemain soit moins heureux que celui de la veille, le peuple semblera pris en flagrant délit de contradiction, lors môme qu'au fond il y au-
rait un lien étroit entre l'agitation de la veille et celle du lendemain.
Il faut donc se méfier des apparences, des traductions verbales des émotions populaires, et surtout des semblants de contradiction. Avant de juger, il faut entrer bien avant dans le sentiment des masses, chercher les causes déterminantes, se rendre compte des tendances du peuple, et se demander ensuite si telle manifestation est ou n'est pas dans l'ordre de ses aspirations persistantes, quel que soit, d'ailleurs, le mot de ralliement.
On s'exposerait encore à de graves méprises si, négligeant d'étudier le peuple dans son ensemble, on croyait pouvoir trouver son secret dans l'étude de quelques individualités. Bien que l'ouvrier de Paris soit fort expansif, et laisse voir facilement dans son Ame, j'ai bien des raisons de croire qu'on ne trouverait pas, dans des observations sur des individus, le secret de la personne collective. Il est des phénomènes, d'une importance extrême, qui ne se produisent qu'au sein des masses, qui ne sont saisissables que dans les masses, dont les individus n'ont pas la pleine conscience, ci dont ils ne gardent, par conséquent, qu'une impression plus ou moins affaiblie.
Ce n'est pas tout. Les individualités populaires auxquelles on s'adresserait le plus volontiers pour avoir des renseignements sont naturellement celles dont
l'inlelligence est le plus éveillée et exercée. Or, ce sont précisément les lionimes de cette catégorie qui sont le moins en état de laisser lire dans leur instinct le secret de la foule, parce que ce sont eux qui^ parmi le peuple, vivent le moins de la vie instinctive. Ces liommes-Ià remplissent bénévolement une fonction ex- Irémement utile et honorable : ils apportent dans leur milieu les connaissances qu'ils parviennent à dérober à la société savante; ils sont, dans une large mesure, les initiateurs de leur classe; mais, par cela môme qu'ils empruntent à la classe éclairée ce qu'ils rapportent à la leur, ils sont loin de croire qu'ils puissent demander quoi que ce soit à celle-ci, fût-ce une inspiration instinctive. Le rôle môme qu'ils remplissent éloigne d'eux cette idée qu'on puisse tirer une lumière quelconque de l'instinct populaire : ils ont le défaut de leur qualité.
Ce défaut est particulièrement celui des personnes savantes. Elles professent, explicitement ou implicitement, l'opinion que la foule n'a qu'à recevoir, et n'a rien à fournir, en échange, à la philosophie sociale. Parfois, et pour le besoin passager d'une thèse à soutenir, quelques publicistes répètent bien le vieil adage : « La voix du peuple est la voix de Dieu ; » mais la plupart ne le prennent pas au sérieux. Règle générale, les publicistes qui traitent des sciences sociales ne demandent jamais leurs inspirations au sentiment
populaire; et c'est pourquoi le peuple est encore, à tant d'égards, un mystère.
Je dis donc que les ouvriers qui ont pu s'approprier quelques connaissances générales, et qui se complaisent à les propager dans le milieu où ils vivent, sont entraînés à partager le préjugé du monde savant, et que, par conséquent, ils ne sont pas dans la disposition d'esprit nécessaire pour fournir des révélations sur les tendances instinctives de la masse populaire; à moins que l'observateur ne mette la main sur quelque homme du peuple qui aura réagi contre ce préjugé, et qui aura voulu, lui aussi, trouver le secret que j'ai cherché. Ce que j'ai fait, d'autres ont bien pu le faire. Cependant je ne les crois pas nombreux; et j'estime qu'en l'état présent des esprits, un observateur habile tirerait plus de lumière de gens qui reçoivent les impressions plus qu'ils ne les raisonnent.
iMais j'insiste sur ce point : c'est surtout la personne collective qui doit être étudiée dans son ensemble, et à distance. J'ajoute qu'on aura encore grand'peine à voir clair dans l'âme du peuple, si Ton ne remplit une condition essentielle, celle d'avoir été intimement et longtemps mêlé aux agitations de la foule, afin de pouvoir, en se retournant sur soi-même, retrouver, dans les impressions et les souvenirs personnels, de nombreux points de repère.
Je pouvais, du moins, remplir cette condition, et je
l'ai remplie de mon mieux. Je me suis prémuni aussi le mieux que j'ai pu contre l'esprit de corps, pour le cas où il m'aurait poussé à glorifier le peuple quand môme. Mais ce peuple, tel qu'il m'apparait maintenant, me donne moins que jamais le droit de me tenir pour humilié d'être de sa chair. Et si nous voyons qu'il laisse beaucoup à désirer, nous n'aurons pas moins l'esprit très-frappé de la persistance de ses tendances, de la sûreté de son instinct et de la grandeur de ses aspirations.