Effets de la poésie
Nous avons bien plus de poëtcs que de juges et interprètes de poésie; il est plus aysé de la faire que de la cognoistrc. A certaine mesure basse, on la peult juger par les préceptes et par art ; mais la bonne, la suprême, la divine, est au dessus des règles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté d'une veue ferme et rassise, il ne la veoid pas, non plus que la splendeur d'un esclair ; elle ne practique^ poinct nostre jugement ; elle le ravit et ravage. La fureur qui cspoinçonne celuy qui la sçait pénétrer, fiert * encores un tiers, à la luy ouyr traicter et reciter ; comme l'aimant non seulement attire une aiguille, mais infond ^ encores en icelle sa faculté d"en attirer d'aultres : et 11*^ se veoid plus clairement aux théâtres, que '^ l'inspiration sacrée des Muses, ayant premièrement agité le poëtc à la cholere, au dueil, à la hayiie, et hors de soy, où elles veulent, frappe encores par le poêle l'acteur, et par l'acteur consécutivement fout un peuple; c'est l'enfileure de nos aiguilles * suspendues l'une de l'aultre^
{Essais, I, p. XXXVI ; t. I, p. 329.)