Empèclié les corps volatils de se volatiliser
5. Pour les mettre au même compte que la bonne femme, c'est-à-dire qu'ils arrivent, comme la bonne femme, à ne plus rien posséder.
6. Voilà l'origine de la charmante fable de la Fontaine : la Laitière et le Pot au lait. D'où des Pcriers l'a-t-i! tirée ? Rabelais parle d'un cordonnier qui, se faisant riche par rêverie, n'eut de quoi dîner quand son pot au lait fut cassé (Gargantua, I, 33; voir plus haut, p. 104). Des Periers l'aurait-il prise à sou contemporain Rabelais, et aurait-il changé le cordonnier en Perrette ? Un recueil de contes du moyen âge, qui a été souvent imprimé au xiv« et au xv^ siècle, le Dialogus crealurarum optime 7no]'alizaius, traduit en français en 1482, contient notre fable. On y voit une servante aller vendre à la ville un pot de lait, et en route, faisant le calcul de Perrette, acheter cochons, moutons, bœufs, amasser une riche dot, grâce à laquelle elle épousera quelque prud'homme. Mais, 6 malheur, cum sic gloriaretur et cogitaret cum quanta gloria duceretur ad illum virum super equum, dicendo : Gio! giol (hue! hue!), cepit pi de perciitcre terram quasi pungeret equum colcaribus. Et voilà comment elle ne put avoir ce qu'elle espérait. — C'est là sans doute la source de des Periers; mais d'où le Diulogus a-t-il pris cette fable ? A'raisemblablement d'un autre recueil de contes très-populaire au xiii<= siècle, le Directorium vitœ humanœ, où l'on voit
un pauvre diable qui possédait un pot de miel calculer qu'il le vendra un talent d'or; il achètera dix brebis qui se multiplieront, et en quatre ans seront devenues quatre cents. Ses richesses augmenteront à vue d'œil ; il deviendra propriétaire, il épousera une riche héritière, qui lui donnera un fils ; si ce fils n'est pas sage, il le corrigera à coups de bâton. Et ce disant, il frappe son pot de miel, et voilà sa fortune renversée. Le Directorium avait élé traduit par le juif Jean de Capoue (entre 1263 et 1278), sur une version hébraïque faite en 1250 par le rabbin Joël, d'un texte arabe intitulé KalilaetDimna. Or ce texte, qu'on possède encore, avait été traduit sous le califat d'Almanzor d'un livre pshlvi (le pehlviest l'ancienne langue des Perses avant la conquête musulmane), qui traduisait un original sanscrit, aujourd'hui encore existant et connu sous le nom des Cinqseclions (Pantcha-tantra). Dans l'original, on voit un Brahmane possesseur d'un grand pot de riz acheter successivement avec son riz chèvres, vaches , buffles, juments, chevaux, maison, riche héritière qui lui donnera un fils qu'il appelle Somasâman ; l'enfant joue trop près des chevaux ; le brahmane appelle sa femme pour veiller sur son fils. Elle ne l'entend pas. « Alors je me lève et lui donne un coup de pied comme celui-ci. » En rêvant ainsi, il donne un coup de pied au pot et le brise. Tout le riz tombe et l'enfarinc. C'est pourquoi, dit le conteur, « celui qui fait des projets insensés pour l'avenir sera tout barbouillé de blanc comme le père de Somasâman. » Voilà l'origine première du récit de la Fontaine. Exemple curieux des migrations de ces fables qui, inventées sur les bords du Gange par des prédica-
122 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVf SIÈCLE.
2. De trois frères qui cuiderent ' estre pendus pour leur latin.
Trois frères de bonne maison avoyent longuement ^ demeuré à Paris, mais ilz avoyent perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folaslrer '^ Advint que leur père les manda tous trois pour s'en venir ^, dont ils furent fort surpris, car ilz ne sçavoyenl un seul mot de lalin ^; mais ilz prindrent complot d'en apprendre chascun un mot pour leur provision. Sçavoir est, le plus grand aprint à dire : Nos très clerici ^ ; le second print son thème sur l'argent et aprint : Pro buvsa et pecunia '' ; le tiers, en passant par l'église, retint le mot de la grand messe : Diynum etjustum est *. Et là dessus partirent de Paris, ainsi bien pourveuz, pour aller venir leur père; et conclurent ensemble que par tout où ilz se trouveroyent et à toutes sortes de gens ils ne parleroyent autre chose que leur lalin, se voulant faire estimer par là les plus grands clercs de tout le païs. Or, comme ils passoyent par un bois, il se trouva que les brigans avoyent coupé la gorge à un homme et l'avoyent laissé là après l'avoir destroussé. Le prevost des mareschaux estoit après ^ avec ses gens, qui trouva ces trois compaignons près de là où le meurdre '" s'estoit fait et où gisoit le corps mort. Venez ça, ce leur dit-il. Qui a tué cet homme? Incontinent le plus grand, à qui l'honneur appartenoit de parler le premier, va dire : Nos très derici. 0 ho! dict le prevost. Et pourquoi l'avez-vous faict? Pro bursa et pecunia, dit le second. Et bien ! dit le prevost, vous en serez penduz. Dignum et justum est, dit le tiers. Ainsi les povres gens eussent esté penduz à crédit ", n'eust esté que, quand ilz veirent que c'estoit à bon escient, ilz commencèrent à parler le lalin de leur mère i- et à dire quyilz estoyent. Le prevost, qui les veid '' jiumes et peu fins, cognent bien que ce
leurs bouddhistes, voyagèrent à travers les âges et les pays, pour aboutir aux recueils de nos conteurs occidentaux. Voyez Mai MuUer, Essais de mythologie comparée (traduction de G. Perrot, 1 vol.
in-8°, 1873). Lire spécialement l'Essai x : Sur la miffraiion des Fables. Voyez encore l'opuscule de M. Gaston Paris, Des contes orientaux dans la littérature française du moyen â/je. Paris, 1875.