Nous nous en servirions; le sujet nous est sous-entendu
132 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVl'' SIÈCLE.
honneur pour en vestir une estrangere. Ce ne seroit point (dije) par nécessité, veu que. Dieu merci, nostre langue est tant riche, qu'encores qu'elle perde beaucoup de ses mots, elle ne s'en apperçoit point et ne laisse de demeurer bien garnie, d'autant qu'elle en ha si grand nombre qu'elle n'en peult sçavoir le compte, et qu'il luy en reste non seulement assez, mais plus qu'il ne luy en fault.
Ce nonobstant, posons le cas qu'elle se trouvast en avoir faulte en quelque endroict : avant que d'en venir la (je di d'emprunter des langues modernes) pourquoy ne ferions-nous plustost fueilleter nos Romans ^ et desroûiller force beaux mots tant simples que composez qui ont pris rouille pour avoir esté si long temps hors d'usage? Non pas pour se servir de tous sans distinction, mais de ceux pour le moins qui seroient les plus conformes au langage d'aujourd'huy -. Mais il nous en prend comme aux mauvais mesnagers, qui pour avoir plustost faict, empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroient chez eux s'ils vouloyent prendre la peine de le cercher ^. Et encores faisonsnous souvent bien pis, quand nous laissons, sans sçavoir pourquoy, les mots qui sont de nostre creu * et que nous avons en main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassez d'ailleurs
Toutesfois encores le grand mal ne gist point en ce que je vien de dire, mais en une chose qui est bien de plus grande importance, laquelle je suis presque honteux de dire. C'est que messieurs les Courtisans se sont oubliez jusques là, d'emprunter d'Italie leurs termes de guerre, laissans leurs propres * et anciens, sans avoir esgard à la conséquence que portoil un tel emprunt; car d'ici à peu d'ans, qui sera celuy qui ne pensera que la France ait appris l'art de la guerre en l'eschole de l'Italie, quand il verra qu'elle usera des termes italiens? Ne plus ne moins* qu'en voyant les termes grecs de tous les arts liberaulx estre gardez es '^ autres langues nous jugeons (et à bon droici) que la Grèce a: esté l'eschole de toutes les sciences. Voilà comment un jour les disciples auront le bruit ^ d'avoir esté les maistres; et plusieurs casaniers qui se seront tousjours tenus le plus loing
1. Pouines écrits eu vieux français ; cf. plus haut, p. 73, n. 4 et 6.
2. On reconuait a ces conseils le disciple de Ronsard, qui prêchait lui aussi ce qu'il appelait Xaprovujnement des vieux mots. Voir notre Tableau de lu littérature, II, 2.