A LAMARTINE
Après Coppée, après une muse divine Formée à tes leçons et docile à ta voix, Oserai-je, à mon tour, immortel Lamartine, T'apporter le tribut de nos champs, de nos bois. De nos agrestes monts, des riants paysages Qu'enfant tu parcourus et qui gardent ton nom! Je ne suis que l'écho du foyer ders villages, Du pâtre cheminunt le soir dans le vallon...
Poète harmonieux, peintre de la nature, Tu lui donnas la vie en lui prêtant ton cœur Et d'en bas jusqu'à Toi s'élève un doux murmure, Mystérieux concert de l'oiseau, de la fleur, De la source, du lac bordé d'algues sauvages, Des ruisseaux et du fleuve aux flots d'azur et d'or. Ils s'unissent à nous pour t'offrir leurs hommages Et, pleurant leur Orphée, ils le chantent encor! Chaque fois que le soir, de sa voix argentine, La cloche dans les airs lance ses sons pieux, Elle semble évoquer tes beaux vers, Lamartine, Et sur ses doux accords les porter jusqu'aux cieuz. Tout chantait dans ton âme et jamais l'harmonie N'exerça sur nos sens plus souverain pouvoir; Vers le beau, l'idéal, élevant ton génie, Tu sus rester partout l'apôtre du devoir. Si ta parole ardente un jour sauva la France En sauvant son drapeau, ta muse tour à tour Fît palpiter nos cœurs au doux nom de Laurence, Sous le souffle enflammé de l'éternel amour, Sous l'indignation que les erreurs du monde Faisaient jaillir d'un cœur tout imprégné de foi, Réclamant un flambeau dans notre nuit profonde... Et ce flambeau divin Dieu l'allumait en Toi '... Durs, Lamartine, dors à l'ombre des grands arbres Et des grands souvenirs qui bercèrent ton ooeur, La mort n'est point l'oubli, tu revis dans les marbres, Toute la France enfin s'incline en ton honneur.
Et si jusques à Toi ma faible voix s'élève, Pardonne mon audace, écoute mes accents, C'est un fds du Bugey, devant Toi, qui se lève, C'est Belley, par mes mains, qui t'offre son encens.
Gabriel La Bâtie.
Tel fut le dernier hommage rendu par la ville de Belley au plus harmonieux des poètes de ce siècle. Mais cet hommage qui n'a rien eu d'officiel et n'était dû qu'au généreux mouvement d'un de nos compatriotes, ne serat-il suivi d'aucun autre ? Ne nous reste-t-il pas une dette à acquitter envers Lamartine qui, lui du moins, s'est toujours souvenu du collège, de la ville, du pays où ont eu lieu la formation de son âme et l'éclosion de son génie ? Ce collège , cette ville , ce pays ne doivent-ils pas un témoignage perpétuel de reconnaissance à celui qui les a chantés dans des vers admirables et dépeints dans des pages enthousiastes ?
Un souvenir nécessaire.
je poète, dont nous venons d'étudier la jeunesse classique et de suivre les' traces à travers notre pays, mérite bien notre admiration, notre culte. Nous ne l'avons pas grandi plus que de droit, par attachement excessif à notre belle patrie Bugiste, à notre cher Belley. Ses pensées seront dignes toujours de la faveur populaire. Ce n'est pas seulement l'ancien député de Belley, le spirituel et pondéré Cormenin, qui fait son éloge.
Sous la Restauration, Royer-Collard le présentait comme « le seul homme public et honnête de l'avenir » ; Thiers vantait sa « profusion d'images , d'idées de génie » ;
Arago lui décernait le titre de « premier orateur révolutionnaire qui ait paru en France. »
« Lamartine, disait M. Sainte-Beuve, agissait avec cette divination de la pensée publique qu'ont les poètes et que n'eurent jamais les doctrinaires. » Et M. E.-M. de Vogue, appréciant son rôle dans les affaires de l'Etat, ajoutait récemment (Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1892] : « Si l'on prenait la peine de relire ses écrits politiques, ses manifestes et ses discours, on serait stupéfait d'y trouver tout l'esprit du temps présent, avec plus de largeur, avec un appui plus solide sur l'idée de Dieu comme fondement de toute justice ».
Il est de fait que, souverainement indépendant comme homme politique, il siégeait au plafond selon son mot célèbre et sut parfois soulever les acclamations de tous les partis: il est certain aussi que nul poète ne fit entendre un langage plus merveilleux et plus neuf, ne trouva mieux le chemin des cœurs et ne fut doué d'une plus irrésistible puissance.
C'est de ce poète que Théophile Gauthier a dépeint l'entrée sur la scène du monde avec les Méditations, et c'est à propos de ce livre, dont les premières pages portent le
nom de Belley, qu'il a dit : « Ce fut comme un souffle de fraîcheur et de rajeunissement, comme une palpitation d'ailes qui passait sur les âmes. Les jeunes gens, les jeunes filles, les femmes s'enthousiasmèrent jusqu'à l'adoration. Le nom de Lamartine était sur toutes les bouches, et les Parisiens, qui pourtant ne sont pas gens poétiques , frappés de folie , comme les Abdéritains qui répétaient sans cesse le chœur d'Euripide : « O amour ! puissant amour! » s'abordaient en récitant quelques stances du Lac. Jamais succès n'eut de proportions pareilles...
« Quel accent profond et nouveau ! quelles aspirations éthérées, quels élancements vers l'idéal, quelles pures effusions d'amour, quelles notes tendres et mélancoliques, quels soupirs et quelles postulations de l'âme que nul poète n'avait encore fait vibrer... »
C'est ce poète qu'Emile Faguet définit en l'appelant « la poésie dans ce qu'elle a de plus pur comme essence : l'amour chaste, la religion, la philosophie, le rêve du beau, les sensations suaves et fines »; et M. Brunetiôre en disant qu'il est < le plus sincère et le plus
universellement vrai des grands poètes de ce siècle ».
C'est ce poète, qu'au mois d'octobre 1800, pendant les fêtes de Mâcon, le ministre Bourgeois a cité comme le modèle du bon citoyen, du républicain patriote et indépendant, comme le précurseur des jeunes générations et dont il rappela le toast célèbre « à l'accomplissement régulier < t pacifique des destinées de la démocratie française. »
C'est de ce poète que Tony Révillon a dit qu'il avait l'amour éclairé de la patrie, qu'il était éloquent, courageux, qu'il possédait les larges vues de l'homme d'Etat, qu'il a ouvert son esprit, comme on ouvre les voiles au vent du large, aux idées du siècle et qu'il comprenait la démocratie, qu'il abolit l'esclavage et sût opposer, à la menace de la coalition des rois contre la jeune République, l'alliance des peuples, qu'enfin il est entré riche dans la politique pour en sortir pauvre.
C'est ce poète qui, d'après le discours de M. Jules Simon, pensait que l'action est un devoir; qu'il faut faire aux hommes tout l«i bien qu'on est capable de leur faire; et c'est de lui qu'il a dit : « L'amour des déshérités
lui emplissait le cœur et c'est ce qui le poussa vers la démocratie. Il était de ceux qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de réaliser le beau rêve de l'égalité et de la fraternité... Il avait gouverné la France, il l'avait sauvée, il l'avait très grandement illustrée; et cependant il travaillait comme le plus humble d'entre nous... »
Et c'est lui qui mérita d'être appelé le juste, d'être comparé à Aristide et salué en ces termes par François Coppée :
Mais la France a besoin de toi pour son service. Plein de l'amour du peuple et prêt au sacrifice, Te voici, fier tribun, sur les rostres monté. La houle des partis en bas s'agite et gronde; Le poète ne sert que deux causes au monde : La Justice et la Liberté.
(Comple-rcndu des fêtes du Centenaire)
Voilà ce que devint l'enfant rêveur, insoumis, indiscipliné, qu'une mère anxieuse avait amené au collège de Belley, en octobre 1803, à l'âge de treize ans. Le grand poète , le démocrate fidèle et désintéressé, le modèle des républicains, le patriote tant vanté par le
ministre Bourgeois, le député Tony Révillon et4e sénateur Jules Simon, avait, comme tant d'autres hommes émincnts, reçu des Jésuites la forte et religieuse éducation qui trempe les caractères et enfante les existences vraiment utiles. Il déclare à plusieurs reprises qu'il doit tout h ses maîtres affectionnés et il appelle Bel le y « sa patrie classique », ce qui n'est pas un médiocre honneur pour elle et son collège.
Après la nature — redisons-le pour exprimer la pensée générale de tout ce qu'on a lu — c'est la religion, source intarissable de poésie, qui vint jeter dans l'esprit de Lamartine ses clartés sublimes et embraser son cœur.
Qu'ils s'en souviennent ceux qui, pour faire la lumière — épouvantable inconséquence — veulent voiler le ciel aux yeux du peuple et, dans l'enseignement, se passer de Dieu ! C'est la religion (religare) qui lui donna ses ailes, ses harmonies célestes. C'est la religion qui l'a rendu poète. En cela se réduit la conclusion dernière de tous ses écrits et en particulier du portrait qu'il a tracé lui-même du grand poète tel qu'il le comprenait, portrait qu'il
appliquait à un autre génie, mais qui s'adapte parfaitement au sien :
« Le grand poète, dit-il, ne doit pas être doué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens musical aussi harmonieux que cadencé ; il faut qu'il soit un suprême philosophe...; il faut qu'il soit législateur...; il doit avoir le cœur d'un héros...; il doit être historien...; il doit être éloquent... ; il doit avoir l'âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante... comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des vieillards... Enfin, il doit être un homme pieux et rempli de la présence et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose même muette, et de remplir toutes les émotions, qu'il suscite dans l'esprit ou dans le cœur, de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité. »
Tel est le poète parfait d'après Lamartine.
C'est avant tout un homme pieux, un homme qui converse d'un côté avec la nature, avec l'humanité, de l'autre avec Dieu, un homme qui regarde en haut, un homme qui dit à son âme : « Va, parcours les mondes, élèvetoi toujours plus haut ». Or, c'est à Belley que s'opéra, pour l'auteur des Méditations et le chantre des Harmonies, l'ascension divine accomplie par l'éducation religieuse dans l'âme de l'enfant et qui le porte à l'Infini. Son àme poétique s'est formée presque tout entière sur le sol de notre cité. Mâcon peut se glorifier d'avoir produit l'une des plus généreuses natures qui fut jamais et de l'avoir fait naître à la vie physique, Belley a le droit d'être fier de lui avoir donné la vie intellectuelle et morale.
Mâcon s'est distinguée par des fêtes auxquelles la France entière a pris part. Lamartine avait l'esprit supérieur d'un Washington ou d'un Franklin et il a eu le privilège de grouper tous les partis autour de sa statue et de son tombeau, durant ces magnifiques journées, comme à la Chambre, quand il parlait, autour de sa personne. Le Journal des Débats l'a dit au lendemain de la grande manifesta-
tion réparatrice : « La fusion des partis et des classes était complète ».
Puisse la France entière s'unir de même un jour pour faire graver sur un monument national au bas de sa Constitution ces paroles qu'il prononça le 19 décembre 1848, à Màcon, devant une immense assemblée populaire réunie sur la Place d'Armes :
« Peuple, Dieu seul est souverain, parce que seul il est infaillible, seul juste, seul bon, seul parfait
« Elevons nos pensées aussi haut que Dieu lui-même pour qu'il inspire de plus en plus ce peuple ; pour qu'il donne l'ordre spirituel à la terre comme il a donné l'ordre matériel aux astres là-haut.
« Qu'il bénisse la Constitution!
« Qu'elle commence et qu'elle finisse par son nom !
« Quelle soit pleine de lui !
« Quelle multiplie, qu'elle pacifie, qu'elle sanctifie le peuple français. »
Mais si Mâcon, si la France entière doit célébrer la gloire de Lamartine, nous aussi nous avons, habitants de Belley, à le fêter par
292 LAMARTINE A BELLEV
un souvenir spécial. On a parlé de faire l'achat d'un buste. On a émis le projet de donner son nom à la plus belle rue de la ville. Tout ceci, c'est parfait et pourrait, grâce à de favorables circonstances, recevoir une exécution prochaine.
Bientôt s'élèvera, sur la cour d'honneur du collège, la statue d'un autre ancien élève qui paya de sa vie son zèle à porter au loin la civilisation chrétienne avec le nom de la France. Le buste de Lamartine et celui du bon et savant docteur Récamier — tous deux issus du même foyer scolaire — seraient bien placés auprès du héros en soutane, de l'humble et sublime Chanel '. Parmi les intrépides missionnaires qui s'élancent chaque jour à la conquête pacifique du monde, Chanel a le premier teint de son sang les terres d'Océanie. Chanel, Lamartine, Récamier, ce furent, en des genres différents, trois illustrations nationales, trois apôtres infatigables, trois grands serviteurs de l'humanité.
La statue de Chanel au milieu de la cour,
1 L'un des premiers membres de la Société de Marie, fondée à Belley en 1818. Massacré ;i Futuna le 28 avril 1841 et proclamé Bienheureux le 17 novembre 1889.
les bustes de Lamartine et de Récamier de chaque côté de la grande porte qui conduit au jardin et aux bosquets de charmilles, quel tableau que ce groupement : au milieu un prêtre, un saint, un martyr qui représente Dieu lui-même, la vérité immuable, le sacrifice; à sa droite, le poète-orateur personnifiant l'action politique d'un peuple et répandant sur lui, comme une rosée bienfaisante, les paroles de vie, de justice et d'amour qu'il a reçues du prêtre ; à sa gauche le docte praticien puisant, au feu sacré de sa foi, la force de secourir ses semblables, en premier lieu les pauvres et donnant à tous la guérison souvent, l'espérance toujours ! Verra-t-on se réaliser, sur la cour d'honneur du collège illustré par Lamartine, cette trilogie de la statuaire et de l'idéal ? Oui, nous en avons la certitude. Le culte des vrais grands hommes vit toujours dans l'âme du peuple et nos compatriotes tiendront, tôt ou tard, à faire oeuvre de gratitude, de justice et de goût.
Mais pourquoi n'inscrirait-on pas de suite, sur une plaque de marbre , à l'entrée de la chapelle du collège (entrée intérieure) et près de la porte où passent les élèves, la strophe
suivante qui serait d'un haut enseignement pour les générations successives, et s'applique tout aussi bien à cette chapelle qu'à l'église de Milly :
Et quand l'autel brisé que la foule abandonne S'écroulerait sur moi... temple que je chéris, Temple où j'ai tout reçu, temple où j'ai tout appris, J'embrasserais encor ta dernière colonne, Dussé-je être écrasé sous tes sacrés débris.
(Hymne au Christ.)
En attendant, émerveillé des rencontres délicieuses que nous avons faites, le long de la route où nous avons suivi le généreux élève des Pères de la Foi, nous demandons la permission d'emprunter, pour finir, le langage de Mgr Perraud (Oraison funèbre prononcée à Màcon le 21 octobre 1890). C'est l'illustre évoque d'Autun et Académicien qui terminera ce volume en s'écriant, de sa voix autorisée, au nom de tous ceux que font agir les mêmes angoisses et les mêmes espérances :
« Grand poète ! dans ce cachot où ils se vantent d'avoir enfermé l'âme d'une nation spiritualiste et chrétienne, faites rentrer l'air et la lumière!
« Redites-nous, pour que à notre tour nous puissions les répéter à cette chère France pour laquelle nous partageons vos patriotiques désirs, redites-nous quelques-unes des paroles que vous adressiez aux foules dans les circonstances solennelles où vous saviez si bien leur apprendre à quelles conditions un peuple se montre digne de la liberté politique et capable du progrès social. »
t^aarfM