‹ Le sens communChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De V Origine et du But du Gouvernement en général , avec quelques remarques sur la Constitution anglaise.

Q tj E i Q U E s écrivains ont tellement confondu la société et le gouverneraènt, qu’il est maintenant très-difficile de distinguer ces deux choses. Cependant elles diffèrent entr’elles, et par leurs principes et par leur origine. La société est le résultat de nos besoins , et le gouvernement de notre perversité. Le premier nous offre positivement le bonheur par l’union et l’amour de ses divers membres ; l’autre nous l’assure négativement en réprimant nos vices : l’un excite la concorde ; l’autre

force de le charrier ; et s’il le charrioit , il lui seroit impossible de le faire tenir debout. La faim le détourneroit à tout instant de son travail , et chaque besoin différent le cond.uiroit en dilférens endroits. Que dis je ? les maladies , le malheur appelleroient bientôt la mort ; et il aimeroit , sans doute , mieux périr que de supporter une si triste vie.

La nécessité, semblable à la puissance de la gravitation , réuniroit donc bientôt nos nouveaux émigrans dans un état de société, dont les avantages leur suffiroient , et rendroientles loixetle gouvernement inutiles, tandis qu’ils resteroient parfaitement justes les uns envers les autres. Mais comme rien sur la terre ne peut demeurer exempt de vice , il est indubitable qu’à mesure qu’ils surmonteroient plus aisément les premières difficultés de l’émigration , ils se relâcheroient de leurs devoirs et de leur attachement mutuels, et ce changement leur indiqueroit la nécessité d’établir un gouvernement quelconque , pour remédier à l’oubli des vertus.

C’est au pied d’un grand arbre , que la nouvelle colonie établiroit d’abord sa maison d’état , et qu’elle se rassemblerqit pour

délibérer stir les affaires publiques. Il est probable que leurs premières loix n’auroient que le titre de réglemens, et n^indiqueroient d’autre punition que le mépris. Dans ce premier parlement , cliaque membre de la république siégeroit par un droit naturel.

Cependant à mesure que la colonie de- YÎendroit plus nombreuse , l’intérêt public croîtroit ; et la distance qui sépareroit la demeure des dirers colons, les empêcheroit de pouvoir tous se réunir, à chaque occasion dans un même endroit , comme lorsqu'ils étoient peu , que leurs habitations étoient rapprochées, et que les affaires publiques n’étoient pas de grande conséquence. Alors ila consentiroient à nommer pour l’administration des loix et des affaires , quelques-una d’entr’eux , qui seroient supposés avoir les mêmes intérêts que ceux qui les auroient choisis^ et qui pourroienî agir de la même manière^ que si toute la république se réiinissoit., Si la colonie crolssoit encore , il faudroit augmenter à proportion le nombre desrepx’ésentans ; et pour que l’intérêt d’aucune partie de l’état ne fût lésé , on le diviseroit en cantons , qui chacun nonimeroit un nombre convenable de députés^

Pour que les représeixtans n’etissent pas bientôt un intérêt différent de celui des électeurs , la prudence dicteroit de renouveller souvent les élections } car étant obligés de revenir, au bout de quelques mois, parmi leurs concitoyens, la crainte d’y être mal accueillis , seroit un garant de la fidélité de leur conduite. Comme ces changemens fréquens établiroient un intérêt commun entre toutes’ les parties de l’état, elles se sècourroient naturellement les unes les autres ; et c’est delà , non du titre insignifiant de roi , que dépend la force du gouvernement, et le bonbeur de ceux qui sont gouvernés.

Voilà donc l’origine et l’institution du gouvernement. Il n’est fondé que sur l’inefficacité de nos vertus morales pour régir le monde. Voici en même temps les principes et le but du gouvernement , c’est d’assurer notre liberté et notre tranquillité ; et quelqu’éclat qui éblouisse nos yeux , quelque bruit qui frappe nos oreilles , quoique le préjugé cbange nos volontés , et 1 interet obscurcisse notre entendement , la simple voix de la nature et de la raison dit que ce but seul est juste.

J’ai tiré mon idée de ia forme du gouvernement d’un principe naturel , qu’aucun art ne peut changer ; c’est que plus une chose est simple , moins elle est sujette à se déranger ; et si elle se dérange , pluâ elle est facile à réparer : et sans perdre de vue cette maxime, je vais offrir quelques remarques sur la constitution si vantée de l’Angleterre. Je conviens d’abord que cette constitution étbit belle , pour le siècle d’esclavage et de ténèbres cù elle fut faite. Le despotisme couvroit la terre , et il y avoit beaucoup de danger et de gloire à lui en dérober une partie. Mais il est également aisé de démontrer que la constitution angloise est imparfaite , occasionne des troubles continuels , et lie peut procurer ïe bien qu’elle semble promettre.

Les gouvernemens absolus, quoique honteux pour la nature humaine, ont du moins un avantage , c’est qu’ils sont simples. Si les peuples souffrent , ils savent toujours la source d’où coulent leurs maux, ils n’en ignorent pas le remède , et ils ne peuvent etre trompes par la diversité des causes et des moyens de les guérir. La constitution d’Angleterre, au contraire, est tellement

(Compliquée , que toutes les fois que , la nation éprouve quelqu’injustice , il faut plusieurs années pour qu’elle découvre de quelle part cette injustice naît. L’un dit que c’est d’ici , l’autre que c’est delà ; et chaque médecin politique offre une manière différente de guérir le mal.

Je sais qu’il est bien difficile de détruire des préjugés antiques et nationaux. Cependant si nous nous permettons d’examiner les parties qui composent la constitution angloise, .nous verrons qu’elles ne sont que les débris de deux anciennes tyrannies , mêlées avec quelques maximes républicaines.

1®. Nous y voyons les restes de la tyrannie monarchique dans la personne du roi.

Les restes de la tyrannie aristocratique dans la personne des pairs.

3®. Les principes modernes et républicains dans les communes, dont la vertu répond seule de la liberté de l’Angleterre.

Les deux premiers sont héréditaires , et conséquemment indépendans du peuple ; et dans un sens constitutionnel, ils ne contribuent certaxnemeî^t en rien à la liberté de

rétat. Ainsi il est ridicule de dire que la constitution d’Angleterre est composée de trois pouvoirs, qui se répriment réciproquement : ou ces mots n’ont point de sens , ou ils se contredisent.

Dire que l’autorité des comimuiies est un frein pour la puissance royale, suppose deux choses : '

Premièrement, qu'on ne peut pas avoir confiance dans le roi^ sans le surveiller de très-près 3 ou, en d’autres termes, que la soif du pouvoir absolu est la maladie naturelle de tous les rois.

En second lieu , que les communes, puisqu’elles sont chargées de surveiller le roi, doivent être plus sages et plus dignes de confiance que le monarque.

Mais comme la constitution qui donne aux communes le pouvoir d’arrêter le roi, en lui refusant des secours d’argent, donne après cela au roi le pouvoir de rendre nulles toutes les délibérations des communes , en rejettaiit leurs autres bills , il faut supposer qu’alors le foi devient plus sage que ceux quî avoient été d'abord jugés plus sages que lui ; ce qui est une étrange absurdité,

Jl y a une chose vraiment bizarre dans

rinstîtution de la monarchie. On refuse d’inbord à un homme tout moyen d’instruction^ et on donne ensuite à ce même homme le pouvoir d’agir dans des cas où le plus profond jugement est nécessaire. L’état d’un roi l’empêche absolum ent de conn oître le moiidej^ et les affaires exigent cj^u’il le connoisse parfaitement. Ainsi ces contradictions perpétuelles dans une même chose, prouvent que cette chose est absurde et inutile.

Voici comment quelques écrivains ont expliqué la constitution angloise. «Le roi^ disent - ils , est un pouvoir , le peuple l’autre. Les pairs sont du côté du roi , lea communes du côté du peuple >5. Mais alors cela ressemble à une maison où règne la discorde; et quoique cette définition paroisse d’abord faite assez élégamment, on trouve, ch l’examinant ensuite avec réflexion , que les mots en sont vagues et équivoques. On voit enfin que lés phrases les mieux arrangées , loïsqit elles sont appliquées à des choses qui ne peuvent exister, ou qui sont en quelque sorte incompréhensibles, n’offrent que des sons qui peuvent bien flatter l’oreille , mais qui certes ne disent jamais rien à l’esprit.

(ix)

La prétendue explication , dont je viens de parler, fait naître une question : Commerit se que le roi fut revêtu un pour-

voir auquel le peuple craint de se confier y et qid il est sans cesse obligé de réprimer l Un tel pouvoir ne put être donné par un peuple sage, et au^cun pouvoir qui a besoin de répression , ne peut venir de Dieu.

Cependant la constitution angioise suppose Texistence de ce pouvoir.

Mais tout cela n’est qu’un tissu de contradictions et d’inconséquences. Car-comme dans la balance le plus grand poids doit nécessairement emporter le nioiiidre , et que dans une machine toutes les roues doivent être mises en mouvement par une première , il s^agit de savoir quel des pouvoirs de la constitution angioise a le plus de poids ; car c'est celui qui doit gouverner : et quoique les autres ou an moins une partie d’entr’eux puissent l’embarrasser , ou , comme on dit , ralentir la rapidité de son mouvement , s’ils ne peuvent pas l’arrêLer tout -à-fait , leurs efforts seront inutiles. Il va toujours droit à son but, et il y arrivera un peu plutôt ou un peu plus tard.

Il est certainement inutile de dire que la royauté est dans la constitution angloise le pouvoir prépondérant ; et que ce qui lui donne cette prépondérance est la faculté d’accorder des places et des pensions. Dans le même temps où nous avons paru assez sages pour fermer la porte à la monarchie absolue , nous avons fait la folie de donner la clef de la serrure au monarque*

Le préjugé des Anglois en faveur de leur gouvernement composé d’un roi, des pairs et des communes , est un effet de l’orgueil national , et ne peut être autorisé par la raison* En Angleterre , les personnes sont, sans contredit, plus en sûreté que dans quelques autres pays ; mais la volonté du roi n’y fait pas moins la loi qu’en France. Il y a une seule différence ; c’est qu’au lieu de sortir directement de sa bouche , elle paroît sous la forme d’un bill émané du parlement.

Le sort de Charles a rendu les rois plus rusés, mais non pas plus justes.

Toutefois , en laissant de côté tout orgueil , tout préjugé national , la vérité est que , si le roi n’est pas aussi despote en Angleterre cpi’en Turquie , on le doit à la.

constitution du peuple ^ et non à la consti-^î tution du gouvernement.

Larechercliedeserreurs constitutionnelles dans la forme du gouvernementBritannique, est en ce moment très ~ nécessaire ; mais comme nous ne sommes jamais disposés à bien rendre justice aux autres^ tandis que nous avons quelqu’intérêt contraire, nous ne pouvons pas non plus nous rendre justice à nous-mêmes, si nous restons entravés dans les fers du préjugé. Ldiomme attaclié à une prostituée est incapable de distinguer et de juger une femme honnête : ainsi toute prévention en faveur d’une constitution corrompue, ne nous permet pas d’en discerner une bonne.

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