UN BEAU TYPE D'AVENTURIER
11 s'appelait Alonso Contreras (1), et naquit dans « la très noble ville de Madrid », sous le règne du roi Philippe II. Ses parents, comme il le dit lui-môme, « vieux chrétiens purs de sang maure et de toute condamnation du Saint-Office, étaient pauvres et vécurent en état de mariage, selon le commandement de notre Sainte Mère TEglise ».
Ils eurent seize enfants, dont Alonso était Taîné. Le capitaine — il tient à ce qu'on le sache — n'avait pas à rougir de ses origines.
Evidemment, les mémoires de Bernai Diaz sur la conquête du Mexique nous ont déjà révélé des types extraordinaires d'aventuriers. Mais Bernai, authentique hidalgo, est un homme austère, qui considère le métier des armes comme une espèce de sacerdoce. Alonso, véritable enfant du peuple, y voit surtout la joyeuse et fructueuse aventure. C'est un bon soldat, assez léger de scrupules, vo-
(1) Les Mémoires du Capitaine Alonso Contreras, traduction Marcel Lamy et Léo Houanet. Librairie Edouard Champion, Paris.
lontiers pillard et prompt aux mauvais coups, pas tout à fait sacripant, mais ayant vécu avec des sacripants et sentant lui-même la hart : il faillit, plusieurs fois, être pendu. En se racontant avec complaisance, il nous peint à merveille ses camarades, gens de sac et de corde pour la plupart, et, en même temps, il précise nos idées sur ces armées du vieux temps, recrutées trop souvent
Sarmi des individus qui, aujourd'hui, seraient es criminels de droit commun.
Et pourquoi ne pas Tavouer tout de suite ? Sa
Sremièrc action d'éclat fut un meurtre, A l'âge e douze ou treize ans, il tua à coups de canif un de ses petits condisciples, dont le père, un alguazil, l'avait fait fouetter jusqu'au sang par le maître d'école. Notons ce geste révélateur. C'est la première explosion de sa nature violente et brutale. Contreras a le sang chaud, mais il ne sera jamais un assassin vulgaire. En bon Espagnol, il tue pour venger son honneur. Ne pouvant s'attaquer au père, il s'en prend à l'enfant.
Ce. gamin a un prodigieux sentiment de sa dignité. La femme d'un orfèvre, chez qui on Ta mis en apprentissage, ayant voulu l'envoyer chercher de l'eau à la fontaine, il lui jette la cruche à la figure, en vociférant : « — Je ne suis pas un valet !»
En vérité, Alonso n'est point né pour servir. Ou, s'il faut absolument servir quelqu'un, eh bien, il servira le Roi!... Service du Roi! Mots magiaues pour les imaginations juvéniles d'autrefois ! C'était, en somme, un service fort dur, mais
LG SSNS DE L'ENNEMI 199
aui semble avoir été compatible avec des libertés ifflciles à concevoir pour nous. Et pui9, en ces temps monarchiques, le prestige du maître rejaiU lissait un peu sur les serviteurs.
Pour servir le Roi, le jeune Alonso acceptera les pires humiliations, lui si fier et si vindicatif. D'aoord, en sortant do chez Torfèvre, il s^eneage comme marmiton, parmi les vivandiers dune compagnie qui va s'embarquer à Barcelone. Entre Villefranche et Savone, il reçoit, sur son bateau, le baptême du feu, À Naples, il est enrôlé dans un régiment d'infanterie, composé des pires garnements. Bientôt, h la suite d'une querelle où il est compromis, il s'enfuit à Malte, prend du ser^ vice sur « les galères de la Religion », et ne tarde pas à devenir capitaine.
«te
Le voilà bien à son affaire, cet Espagnol de pur sang chrétien, dont les pères n'ont pas cessé, depuis des siècles, de combattre le Maure, 11 continue leur croisade h sa façon. Sur les galères de la Religion, il écume les mers du Levant, traquant le Turc et le Barbaresque, n'épargnant même pas, à l'occasion, ses frères chrétiens, tuant, suppliciant, pillant le plus au'il peut, pour revenir ensuite à Malte manger le produit de ses prises en de folles orgies.
Puis, un beau jour, le mal du pays le tourmente. Le farouche matamore a envie d'embrasser sa mère. De retour à Madrid, il est nommé alférez, toujours dans un régiment d^infanterie. De là, il repart pour le Levant, « pirater un brin », revient encore en Espagne, o\x un de ses
chefs veut lui faire un passe-droit. Mais Contreras ne se laisse pas marcher sur le pied : « Je pris une mule, dit-il, et m'en fus à 1 Escurial parler au Roi. » — Tout simplement! Le pourfendeur d'infidèles ne s'embarrasse point pour si peu. Il est reçu par le Roi, comme il sera reçu, plus tard, par le Pape. Et même il ne se généra pas pour déclarer à Sa Sainteté ce qu'il a sur le cœur :
— Le trésor de l'Eglise?... Mais, Très Saint Père, c'est pour des hommes tels que moi qu'il est fait !... Pour des hommes qui se sont éreintés au service de la foi catholique !...
Le Roi lui donne raison, comme le Pape. A la suite de quoi, un méchant coup d'épée, envoyé par lui à un tabellion, Toblige à se sauver au plus vite. Dégoûté de la Cour et du monde, Contreras veut se faire ermite. 11 achète môme, dans cette pieuse intention, ce qu'il appelle « les ustensiles nécessaires » : un cilice, des disciplines, un froc, un cadran solaire, force livres de piété, des semences, une tête de mort et une petite houe...
Des gens, voyant son bagage, lui dirent :
— Senor, où allez-vous avec tout cela?
— Servir quelque peu un autre Roi, car je suis las ! répondit ce vaillant guerrier.
Mais on le déniche dans son ermitage. 11 est soupçonné d'être venu on Espagne pour susciter un soulèvement des Morisques, ces Maures convertis qui étaient si sévèrement surveillés. Son déguisement ecclésiastique, ses nombreux voyages en Barbarie, sa connaissance de l'arabe ou du
sabir méditerranéen, autorisent ces soupçons. On
rirétend même qu'il est le Roi de ces hérétiques. 1 est emprisonné, mis à la torture, sur le point d'être pendu. Enfin, il prouve son innocence et, miraculeusement sauvé, cuirassé par ces épreuves, le voilà qui se remet à courir le vaste monde.
11 s'emJbarque pour les Flandres, où il prend du service, redescend en Italie, en traversant à pied toute la France. Il y est arrêté comme espion et, encore une fois, sur le point d'être pendu. Relâché, il s'en va de nouveau pirater en Barbarie, puis guerroyer aux Grandes-Indes, contre Walter- Raleigh.
Au retour, il sollicite, à Madrid, un poste d'amiral, est nommé par le Pape chevalier et commandeur de Malte. Il reçoit le gouvernement militaire de Pantellaria, et, ensuite, de différentes villes italiennes. Ses prouesses et aussi ses extravagances finissent par lui faire une légende. Il est connu à Rome, à Naples, en Sicile, et même à la Cour d'Espagne. Le capitaine Contreras a son heure de célébrité. Lope de Véga s'inspire de son aventure, lors de l'affaire des Morisques, pour écrire un drame : Le Roi sans royaume, 11 paraît même que le « Phénix des poètes » avait l'intention de composer une épopée sur les exploits du matamore. C'est sans doute ce qui donna à celuici l'idée de rédiger ses mémoires. L'attention flatteuse du public et des beaux esprits de la Cour lui fit croire de plus en plus qu'il était un personnage.
Après ce court instant d'éclat, il rentra dans lobscurité. La fin de sa vie nous est absolument inconnue. Comment mourut cet étrange héros?
Sur l'échafaud ou dans un cloître? Les deux hypothèses sont également permises.
202 Lte SENS DE L'ÊNNEMÎ
Est-il besoin d'ajouter que Contrertis n'est nullement un écrivain ? Mais il conte avec une fougue et une rapidité qui entraînent. Ce soldat sans culture a des trouvailles d'expression à rendre jaloux les gens du métier. En trois phrases, il peint le retour à Palerme d'une flottille décimée par les Barbaresques. Des mères et des fiancées sont là, sur le port, demandant aux survi* vants des nouvelles de ceux qui ont péri : « Force était bien de leur répondre : « Morts ! » parce que telle était la vérité. Et les femmes hurlaient à faire pleurer les rames des galères. »
En tous cas, c'est peut-être la physionomie d'aventurier la plus complète et la plus fortement caractérisée que nous ayons.
Contreras est soldat dans l'âme. Il adore son métier, il en aime tout aussi bien le danger que la parade. Il est paradeur et glorieux de sa personne. Les beaux uniformes, les belles armes le transportent. Il ne se sent pas de joie lorsqu'il décrit rentrée d'un régiment dans une ville:
« J'entrai en la place suivi de mon alférez, de mon étendard et de quatre-vingts cavaliers bien armés : les soldats avec leurs écharpes rouges et mon frère, lequel me servait de lieutenant, en queue de sa compagnie, tout à fait magnifique. Je vous laisse à penser quelle entrée nous fîmes!,., »
Il est soudard presque autant qu'il est soldat, pillard et forban sans scrupules. Mais il ne s'abaisse point jusqu'à être voleur. Le sentiment de l'honneur l'en empêche*. A Naples, un de ses camarades, un Valencien de son régiment, donne un coup d'épée à un promeneur pour lui voler sa
LE SENS DE L'ËNNEMl %0%
cape. Contreras se scandalise : « Pour Dieu! ditîl, sômûiës-nouâ venus ici faire les tire-laine ?•. . » Il est honnête à sa façon, honnête comme il est brave. Et il Tétait jusqu'à la témérité et jusqu'à la folie. 11 perdait conscience du péril et ne sentait pas les coups. C'est sans doute pourquoi il est si dur pour autrui. 11 traite Fennemi comme l'ennemi lui-même traitait, en ce temps-là, le vaincu. Avec passion il assouvit sa vengeance et il y goûte une joie mauvaise. Disons-le sans ambages : Contreras était cruel. Lui qui a frôlé de si près la potence, il ne cache point sa satisfaction d'avoir branché haut et court quelques demi-douzaines de mauvais gars. Quand il condamne au fouet des soldats maraudeurs, il ne manque point de les faire panser « avec sel et vinaigre, à la façon des galères », et il se délecte à nous le raconter.
Et pourtant, ce dur-à-cuire était pitoyable au pauvre monde. Par exemple, il s'indigne de ce que les riches sont exemptés de loger les garnisaires dont la charge retombe ainsi sur les moins fortunés. A Casales de Câpoue, il veut changer l'habitude et envoie ses soldats loger chez les notables de l'endroit. Là-dessus, véhémentes protestations. Ecoutons Contreras : « L'évêque m'envoie dire : « Vous êtes excommunié, en vertu du cha- « pitre Quisquis pariente del diablo (sic). » Je réponds : « Attention à ce que vous faites ! Je n'entends pas le chapitre Quisquis, Quant à être
f tarent du diable, je ne le suis et il n'y en a 'ombre en mon ascendance. Et prenez garde que si je me résigne à être excommunié, nul ne sera
hors de mes atteintes, qu'il ne s'aille cacher en la cinquième sphère. Pour cela, Dieu m'a donné dix doigts aux mains et cent cinquante Espagnols ! . . . »
 cette gaillarde réponse, on juge de Tindividu. Cela ne Tempéchait point d'être bon catholique et même dévot, — toujours à sa façon. Mais plus que cette dévotion un peu suspecte, ce qui nous touche, en lui, c'est sa piété pour sa mère. La pauvrette ne le méritait guère, avoue-t-il, car, après avoir eu seize enfants, elle s'était remariée. Cependant, Contreras, en bon fils, veut tout oublier.
11 rentre à Madrid, à la tète de son régiment, et sa première pensée est pour elle. « J'allai, dit-il, mettre pied à terre devant chez ma mère, qui était restée seize ans sans rien savoir de moi. Quand elle vit, par-dessus le marché, tant de mules, elle s'émerveilla. Je fléchis les genoux, en lui demandant sa bénédiction et en lui disant : Je suis votre fils Alonsillo ! La pauvre n'en revenait pas et restait toute confuse, parce qu'elle s'était remariée... »
Contreras lui pardonne, la comble de cadeaux, elle et ses petits frères. Puis il lui baise les mains, remonte en selle, — et il repart pour la belle aventure...
(2 décembre 1913.)