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surtout au besoin de lui procurer le seul soulagement qu'il pût recevoir, dans la
détresse où sa défaillance le plongerait.
Sa première parole, quand nous nous
reverrions, serait pour me demander :
« Et Dufour? » Quel réconfort si je pouvais lui répondre : « J’ai la balle. C'était
bien une simple compression de Ja moelle. Il est sauvé ! » À travers le tumulte de ces pensées, j’ordonnai à l’anesthésieur, qui s'était levé, lui aussi, de remettre le masque sur la bouche du blessé dont le gémissement annonçait le prochain réveil, et, achevant d’appliquer les écarteurs, je repris l’exploration dans un domaine où une erreur de
quelques millimètres risque d’être fatale.
Je ne me rappelle pas avoir, durant toute ma vie médicale, exécuté un travail qui m’ait paru plus long. Aucun non plus ne m’a fait éprouver davantage, à travers le pénible détail de ces brisements et de ces ouvertures d’os, cette sensation, dont a si bien parlé un
| à Chirurgien. Il y montre l’opérateur sentant passer en lui un frisson qui l’exalte, qui l'élève, qui donne à son être une
: di nos sas) Jean-Louis la la belle page de son “essai sur D'Are tn
puissance nouvelle. Tout en cheminant de fibre en fibre, à travers cette chair saignante et vivante, j’admirais une fois de plus la sûreté des inductions d’Or-
tègue, et son coup d’œil divinatoire. Le projectile était exactement où il avait
dit. Je le tenais. Je le retirais. La compression sur la moelle allait disparaître, et, avec elle, la paralysie. Le miracle aurait lieu. Le blessé serait sauvé. Entre parenthèses, il était si bien sauvé qu’il a quitté l'hôpital pour prendre un congé de convalescence, l’autre semaine, sans avoir jamais soupçonné à travers quelles péripéties s’est accomplie l’œuvre de sa délivrance. Jean-Louis Faure a dit cela aussi de l’anesthésié, qu’il est le seul indifférent au spectacle qui se joue autour de la table opératoire. Jamais cette
phrase ne m’a paru plus vraie qu’à
ir. de die om tdi an ns
issue duquel ; je n’osais s pas croire, tandis ; 4 que les aides emportaient cet homme toujours endormi, mais rendu à la
À peine pris-je le temps de laver le Sang qui couvrait mes mains et mOn vi-
sage. Le tablier encore souillé, je me
précipitai dans la direction du cabinet d’'Ortègue, serrant entre mes doigts,
comme un trésor, le projectile que je voulais lui tendre, avant même de lui parler :
— « Le Professeur est revenu à lui, »
me dit une infirmière que je rencontrai.
«On lui a fait, sur sa demande, une piqûre de morphine. Il a voulu que nous le laissions seul. Il repose sur son divan.
Mme Ortègue le veille. »
— « Il est retombé, » pensai-je.
« C'était fatal. Et c’est mieux. Cette défaillance, au milieu de l’opération, avec ce trouble de la vue et ce dérobement des jambes, c’est la suppression brusque
cope sd tubétahe aurait “ se produire.
état. Mais s’il dort?.… Je vais toujours | aller dans la pièce qui précède son cabi-
net. S'il dort, je me retirerai. Sinon, d'apprendre que l’opération a réussi
sera le meilleur des médicaments. »
J’ouvris donc cette première porte aussi doucement qu’il me fut possible, et en marchant sur la pointe des pieds.
Je n’eus pas plus tôt franchi le seuil que des éclats de voix m'’arrivèrent, de ce cabinet dont cette pièce faisait l’antichambre. J’allai pour frapper à la deuxième porte et avertir de ma -présence. Une phrase, entendue distinctement, m'arrêta net, tant elle me saisit, et voici le terrible dialogue que j’écoutai, immobile, frappé d’une véritable sidération. Ortègue, dans cette extrémité de détresse, n’avait plus eu la force de taire son secret. [l venait de dire à sa femme le nom de sa maladie, et le reste, Et elle s’écriait :
faut que je me rende compte de son
Bis ee dd ul innt, À 0. did dhés
- É@ÈRS = € Mais « si tu : meurs, “ei: ne te sur- | tre pas. Il ne faut pas que tu - meures!...» ie!
.—« Ma pauvre enfant, » répondit Ortègue, « tu me survivras, et c’est juste. Tu n’as pas trente ans. Tu as le droit de vivre. »
— « Pas sans toi. »
— « Ne me parle pas ainsi. Ne me tente pas! Ne me tente pas! » ré-
; péta-t-il Je devinai au bruit d’une À
chaise remuée qu’il marchait mainte- 4 nant dans la chambre. « Oui. Je l’ai eue, - l’affreuse idée de t’entraîner avec moi dans ce noir, dans ce froid, dans ce vide.
Depuis que je me sais condamné, ce n’est pas une fois, c’est vingt, que je me suis levé la nuit, pour t’écouter dormir. J’entendais ton souffle calme, frais, régulier. J’allumais une bougie, que je cachais avec ma main, pour ne pas t’éveiller. Je te voyais si belle, si jeune!
Ah! ce mot de jeunesse, quel mot! Je te voyais dans un an, dans deux ans, dans dix, dans quinze, toujours si belle,
serai. gb qu’ ‘un PRES “bliera. » A * — « Jamais, » gémit-elle, sauvage- ; ment. Din — « Si, »répliqua-tl, non moins sauvagement.… « On oublie tout... Et alors, c'était le désespoir, la jalousie, la fureur. Et je pensais : « Si je la tuais là, pendant « qu’elle dort, sans qu’elle le sente?… U « Je n’ai que le choix entre les moyens.
« Il y a tant de poisons qui foudroient.
«€ J’en ai là. » Et puis, je me faisais horreur. Je me mettais à genoux devant À ton lit, et je te demandais pardon. Tu ne soupçonnes pas combien je t'aime.
Ce n’est pas la mort qui me fait peur.
La mort, ça n’a de mystère que pour ceux qui ne savent pas, qui n’ont pas vu. Moi, je sais bien que c’est le grand sommeil. Seulement, Catherine, y entrer, en te quittant! Te laisser à d’autres !.. Mais pourquoi te dire toute.
cette honte, cette lâcheté?.… Je te fais horreur... »
C’est toi, qui ne sou
— «€ Mais non, » dit-il, « tu ne peux plus m’aimer. On n’aime pas le cadavre que je suis devenu. Quand je me regarde dans la glace, et que je vois ce masque
sinistre, ces joues décharnées, ce teint
verdâtre, je comprends bien qu’on ne peut plus m’aimer. On ne peut plus.
C’est fini... Jusqu'à ce matin, j'avais le droit de penser :« Intelligente comme elle « est, fille du savant qu’était son père, « elle peut encore trouver en moi où se « complaire, mon talent, ma science ; « en me voyant travailler dans cet hôpi- « tal, y être admiré, elle peut être fière « de moi, fière de porter mon nom. »
Cette idée me soutenait, m’exaltait. À cause d’elle, je m'étais surpassé ici, pendant ces dernières semaines. Laisse-moi me rendre ce témoignage comme je le rendrais à un mort. Cela aussi est fini, fini! Après ma défaillance de ce matin, je n’oserai plus toucher à un ins- trument. J'aurais trop peur d’être un