‹ Le sens de la mortChapitre 8 sur 30 · SOS RE · texte numérisé non relu

SOS RE

in Y'a À

ditaire, dans cette curieuse école Espa-

gnole, si mal représentée chez nous. Le maître Catalan de Saint-Georges, Jacomart Baço, Luis Dalmau, Jorge Inglés, ces noms d'artistes connus des seuls ini-

tiés, étaient famuhers aux chents du cé-

lèbre professeur. Allant et venant dans les salons d’attente, ils pouvaient en épeler longuement les déconcertantes syllabes sur des cartouches fixés au bas

Sainte Ursule de An ie délicieuse

dans sa robe jaune et rose, de Murillo À

un Saint François, l’ébauche d’un cava-

lier par Velasquez et une phares ah à de Goya. Avec cela, c’était, dans l’appartement, un luxe de fleurs extrava-

gant, et le reste de la vie à l’unisson :

domestiques en livrée, vaisselle plate, que sais-je? trois automobiles ! Le magi- .

cien arabe était un Parisien parisiennant, qui avait sa baignoire aux Français et à l'Opéra pour les jours d’abon-

nement, sa loge à toutes les répétitions

générales. Je le comparais à un personnage des Mille et une Nuits. Moralement, il s’appariait plutôt à un docteur Faust, assoiffé de toutes les joies de la vie et les étreignant toutes. Son extraordinaire prestige sur nous, ses élèves, venait de cette dualité : un prince de la Science vivant princièrement. [1 nous apparaissait comme l’incarnation même du suc-

Professeur à | quarante ans, après d’éclatants succès de concours, il avait ses honneurs. Il avait la pensée. Il avait ; la gloire. Il avait l’argent, — on parlait d’une année où il avait « fait le milhon! » — Il semblait, jusqu’à sa ter- rible maladie, avoir l’éternelle jeunesse.

Il'avait pu, à sat quatre ans, sans d que personne s’avisât de trouver cette | union ridicule, épouser une enfant de S vingt ans, qui portait, elle aussi, un nom illustre dans la médecine, la fille

du physiologiste Malfan-Trévis, l’élève favori de Claude Bernard. Dans ces années-là, — qu’elles sont récentes, puisque ce mariage date de 1908, et qu’elles sont loin! — le professeur et . Mme Ortègue n’entraient pas dans une assemblée quelconque, salle de théâtre p ou d'exposition, sans que la jeune femme | ne provoquât cette attention admira-

tive qui fait battre d’orgueil le cœur du mari plus âgé, — en attendant que ce soit de jalousie.

x nid hs | SELS ti |

2e Péoile et e viens de m arrêter d'é écrire, re

n’était que la fiancée de mon maires | alors si heureux lui-même. De quel accent il m'avait annoncé cet événement, très inattendu pour nous! Il flottait autour de lui une légende de bonnes

fortunes, incompatible, semblait-il, avec

l'enthousiasme naïf de phrases comme celle-ci : ù — “Ous mon cher Manga je me marie, et j’ai trouvé l’Idéal. Vous m’entendez, l’Idéal. Vous me comprendrez quand vous verrez Catherine. Je lPap-

pelle par son petit nom. Je l’ai connue

haute comme cela, et je l’ai découverte depuis cet hiver. Je me dis quelquefois : Ai-je été bête! Elle pouvait en

Ex

nn A vingt ans, c'était une

longue et souple jeune file, avec un

| visage au teint mat, d’une pureté de

dd SD EL SL à, à Le

LD RE ns tro dé, à Là 2:

lignes presque classique et que couronnait une magnifique chevelure d’un

t châtain sombre à reflets blonds. Sa noble

et fière physionomie respirait à la fois la passion, la gravité et la grâce. Ses yeux surtout, grands et comme étonnés, posaient le regard de leurs prunelles grises avec une fixité sérieuse, qui donnait l’idée d’une sensibilité profonde et contenue. La bouche, réfléchie au repos, devenait enfantine dans le sourire, et

. ses lèvres un peu renflées découvraient des dents brillantes, dont la santé annonçait, chez cette créature encore fragile, une réserve intacte des forces physiques, et le futur épanouissement de la femme dans le mariage et le bonheur.

Un je ne sais quoi de trop concentré ajoutait à ce beau visage un charme

© Mile Malfan-Trévis justifiait bete Rés

D " — fume me Taper aussitôt, | quelle é épreuve elle avait subie : son père mort d’une attaque et dans des condi- ‘ tions particulièrement cruelles, en pleine rue, et sa mère remariée, un an après, dans des conditions non moins cruelles.

Il était trop évident que Mme Malfan- Trévis régularisait une très ancienne haison. La jeune fille avait eu froid au cœur dans la maison de cette mère, dont elle n'avait peut-être pas compris tous les torts, mais elle les avait sentis. La pitié envers cette solitude morale entrat-elle pour une part dans l’amour d’Ortègue? Ou bien se donna-t-il ce prétexte, afin d’excuser une telle disproportion d’âge, dans une union, acceptable encore en 1908? — Mais dans dix ans, mais dans vingt? — YŸ eut-il de la reconnaissance dans l’élan avec lequel l’orpheline se précipita vers ce sauveur, qui la délivrait de la plus pénible situation? Aima-t-elle Ortègue pour sa gloire, pour la force géniale de sa personnalité,

- ee D'une open Fa moins ner l’évidence : ce mariage était pour elle, comme pour Ortègue, un acte, non E-bas: de raison mais d’entraînement, et cette passion de la jeune fille s’avouait

4 qu’une voix parmi les assistants lors de

la célébration :

- — « Mais elle est encore plus amou- reuse de lui qu’il n’est amoureux d’elle? »

__ L’était-elle toujours à la date où je

plus tard, et vers ce début du mois d’août 1914? L’amour n’avait-1il pas cédé la place à un sentiment plus dévoué peut-être, plus préparé à tous les sacri-

- avec tant d’ingénuité qu'il n’y avait eu

reprends mon récit, c’est-à-dire sept ans

d cette question s im tant de force, ns ces Jo tente du mois d’août et tandis que n

couloirs du vieil hôtel, si belle toujours, |

installions notre ambulance? Mme tègue avait voulu présider à ce travail.

C'était la première fois que je l’appro- :

chais dans une intimité de presque toutes les heures. Elle allait et venait sans cesse, à travers les chambres et les

plus belle, si élégante de taille dans le blanc pur de ses vêtements d’infirmière.

J'aurais dû trouver, dans cette assiduité à une besogne qui l’associait davantage à son mari, et aussi dans sa manière de s’en acquitter, une preuve qu’elle n’avait pas changé. À coup sûr, Ortègue était le seul homme qui existât pour elle. Vis-à-vis des internes, des officiers, de moi-même, jamais la moindre trace de coquetterie. Avec quel scrupule, au contraire, elle s’employait à exécuter les instructions du Professeur pour l'aménagement de la Cl-

| minces Fab bris as blancs Fer talons, montaient et descendaient inlas- sablement les marches de pierre du

grand escalier, courant de la pharmacie

à la lingerie, de la salle d'opération à

| celle de stérilisation. De ses doigts fins,

3 où ne brillait plus aucune bague, —

pas même son alliance, épinglée à son tablier par un petit bijou de Croix- . Rouge, — elle aïdait à déballer les bou- . teilles d’eau oxygénée, les ampoules de

chloroforme, les tubes scellés des drains.

Elle classait les chemises des blessés,

| empilait les rouleaux de bandes, les

paquets d’ouate, vérifiait les chariots de pansements, les vitrines étincelantes d'outils d'acier. Elle s’initiait à ce détail de notre austère métier avec des ignorances qui révélaient quelle cloison étanche le chirurgien avait dressée entre son ménage et les portions sévères de ses occupations professionnelles. Elle y déployait un zèle qui démontrait aussi

cornbien elle tenait, dans ces heures a

nouvelles de la ruée mn à en Bel.

gique. D’autres infirmières, enrôlées dans notre équipe par charité, en frissonnaient d'avance. Mme Ortègue, non.

Au regard dont elle interrogeait le Professeur, quand il visitait son hôpital encore vide, on devinait chez elle cet 4

unique souci : le contenter. Anxieuse quand il s’irritait, — trop souvent, lui, jadis, si maître de ses nerfs, — je la voyais soulagée jusqu’à en être radieuse, quand il disait : « C’est bien ! C’est très bien ! » Un tel désir, un tel besoin, un

tel appétit de satisfaire quelqu'un, il.

semble que ce soit de l’amour et de l'amour heureux. Par quelle obscure intuition pressentais-je donc, en dépit de ces indices, une tragédie latente entre ces deux êtres, — qui entre parenthèses n'avaient pas d'enfant, — un de ces drames du cœur qui se jouent à notre

mime tutins 14 à

su et pour notre future épouvante, dans les troubles profondeurs de notre inconscient? Une intuition? Non. Une . évidence, tout simplement celle des sept ans — six ans et demi exactement — écoulés depuis l’après-midi où j’enten- » dais les confrères et les élèves d’Ortègue envier ainsi la passion qu’il inspirait, dans la cour de la mairie du XVHE, au sortir du mariage civil. Mon étrange maître m'avait demandé de ne pas veni au mariage religieux :

1 — « C’est une concession que je fais

à la mère de ma femme, la première de ma vie sur ce terrain-là. Je la fais, et je ne m’en estime pas. Je désire que mes | vrais amis, ceux de ma pensée, parmi . lesquels je vous compte, ne me voient - pas à l’église, et dans un geste qui n’est | pas vrai. »

L'homme qui me parlait ainsi était jeune encore, malgré ses quarantesen ans. À moins de cinquante et un ans, le Michel Ortègue du mois É æ août 1914 était presque un vieillard.

Late Il RL à traits se creusaient. Son teint naturellement brun se bistrait davantage. En avril, puis en juin, deux fièvres bilieuses suivies de

jaunisses. Ces ictères légers avaient laissé

une trace aux conjonctives et à la paume des mains. Ses cheveux et sa barbe :

avaient blanchi. Mais il restait si allant,

si vivant! Il y avait en lui de telles

reprises d'énergie, et, d’autre part, je

lui étais si attaché! Je ne voulais pas voir la redoutable vérité, inscrite déjà,

pour un chinicien un peu expérimenté,

dans tout son aspect. Je m’obstinais à

considérer ces deux poussées d’ictère comme des accidents. J’expliquais son dépérissement par le surmenage, cette commode échappatoire de nos ignorances. Pour me rassurer, je reconstituais mentalement une des journées de ce frénétique travailleur : la Salpêtrière le matin, où un service spécial a été créé pour lui, la rue Saint-Guillaume

jeuner pris en hâte, avec l'attente, à la

| parations de cours, ces cours eux-mêmes, . des rédactions de mémoires originaux, des voyages en province et à l’étran- - ger, appelé par quelque cas désespéré.

L’étonnant, c’est qu’Ortègue eût résisté Be là. Mais quelle usure dans tout , son organisme |

Ce contraste entre le vieillissement :

pre plus en plus marqué du mari et la } jeunesse de plus en plus épanouie de la ® femme, avec quelle netteté le jour cru des salles de clinique me le rendait per- - ceptible ! Je ne l’avais pas discerné à ce degré auparavant. Chez lui, dans la pénombre somptueuse des grands appar- . tements encombrés, le visage flétri d’Ortègue gardait un saisissant caractère de portrait. Sur ce fond clair de la clinique, ce n’était plus qu’une ruine humaine, au

> et les opérations, jusqu’au dé-

porte, des malades venus pour la con-

2 Ë : L - : LE SENS peu res k Le qu’elle, avec sontfront. et ses :

lisses, ses paupières souples, ses à où le sourire flottait sans se creuser, , le A ligne pure de son cou, elle prenait, Se É ces murs blancs et nus, comme un charme de fleur. Les deux époux se rendaient-ils compte que leur seule présence, à côté l’un de l’autre, dans ce décor révélateur, pouvait suggérer aux \ malveillants des ironies, pire encore, et aux fidèles, comme moi, des tristesses, des craintes, des méfiances? Elle, certainement, n’en soupçonnait rien. Elle n’eût pas été si simplement filiale dans sa sollcitude pour Ortègue, tantôt le forçant à s’asseoir, tantôt fermant une fenêtre pour lui épargner un courant d'air, d’autres fois l’invitant à rentrer et à se reposer. Mais Ortègue? A plusieurs reprises, durant la période où se reporte à présent mon souvenir, j'observai, dans son regard fixé sur la jeune femme, une expression bien étrange. Il me sembla y lire une détresse, une inquisition sauvage, presque de la cruauté. Cet homme,

vieilli, + ainsi cette belle créature, dans toute Fopulence de la vingt-

sixième année, qui était à lui, et cela parmi ce cadre chirurgical où l’attente des blessés de la guerre se faisait partout visible, c'était déjà un drame privé sur l’arrière-fond du drame national.

J’en prévoyais, j’en pressentais plutôt la -

gravité douloureuse, par une intuition, je le répète, par un de ces malaises divinateurs qui saisissent les effets à travers les causes. Tout se passe comme si, à de certaines heures, un sentiment de la réalité s’éveillait en nous, plus perspicace qu'aucun de nos sens et que notre raison même. C’est aussi de l’incons- -cient, une pensée d’autant plus aiguë qu’elle s’ignore : la communication peutêtre de notre psychisme personnel avec ce milieu mental, ce psychisme ambiant que l’orthodoxie scientifique n’admet pas non plus. Mais qu’admet-elle? Et qu’elle est pauvre, quand on la mesure à la réalité humaine ! Avait-il assez rai-

< pé

J'arrive maintenant à l’épisode qui marque pour moi l’entrée véritable dans la tragédie ainsi pressentie. Elle devait, jusqu’à son terme, se développer parallèlement à l’autre, la grande et terrible tragédie française. En dégageant de l'aventure tout intime dont je fus le témoin sa signification profonde, je crois mieux entrevoir un des enseignements de l’immense épreuve collective qui continue à l'heure où j'écris. Mais n’anticipons pas sur des conclusions qui devront sortir des faits et des faits seuls.

Revenons à ces faits. Nous étions toujours dans la première moitié du mois d'août. La guerre était déclarée depuis

res; qui SHARE le chiffre de qua- .

rante exigé par le Val-de-Grâce, étaient installés. Nous vivions dans cette fébrile.

anxiété des catastrophes historiques, où les heures paraissent à la fois si longues et si courtes. Les journées d’attente n’en finissent pas, et puis, quand l’événe- | ment arrive, il est si énorme que l’on 4 s’étonne qu'il ait pu surgir si vite. Nous connûmes d’abord une fièvre d’espérance que le seul Ortègue ne partageait pas. Je dois lui rendre cette justice : 1l cachait son pessimisme à tous, sauf à moi. Je l’avais accompagné à un congrès de chirurgie, tenu à Berlin, et 1l me rappelait nos impressions d’alors :

— « Ces gens sont formidables d’organisation, » me disait-il. « En 1904, vous vous souvenez, nous sommes revenus épouvantés de l’Allemagne que nous avions vue. Ils ont dix années de plus de préparation, et nous avons dix années de plus d’à peu près. Concluez. »

— « Comptez-vous pour rien les éner-

Hors » eus NUE — « Ils se concentrent, wéili tout, ».

répliquait-il. « Et quant aux énergies morales, allez donc vous précipiter avec ça contre une automobile ! »

Puis, son maigre visage se resserrant, il haussait les épaules : | — « À quoi bon ces bavardages? Le :

métier d’un médecin est de savoir la vérité, mais de la cacher au malade. »

Ce programme de dissimulation était plus aisé à formuler qu’à observer. Les Italiens ont un trivial, mais expressif proverbe : « La langue bat où la dent fait mal. » Ortègue avait beau professer une admiration voulue pour le caractère scientifique de la Culture allemande, il était passionnément Français par son inconscient encore, — cet inconscient’ qu’il s’acharnait à nier dans tous les domaines. Il ne pouvait plus causer avec quelqu'un, sans éclater en indignations contre l'invasion de la Belgique et

Fe Me premiers attentats. Lui qui proie der

peine le temps, jadis, d'ouvrir un journal,

il en achetait dix, douze, quinze, et,

comme nous tous, la feuille aussitôt dé-

pliée, il la jetait, déçu de n’y trouver ja-

. mais qu’une vérité incomplète ou frelatée.

— « Si les journaux ne racontaient

que ce qu’ils savent sûrement, » me di-

sait-il, un jour que je lui montrais un démenti donné par une feuille du soir à son édition du matin, «ils paraîtraient en blanc, et il n’y aurait pas besoin de censure. Mais nous aurons demain un renseignement exact. Vous connaissez bien Ernest Le Gallic, le petit-cousin de ma femme? Vous l’avez rencontré à dîner chez moi, quand il était saint-

- cyrien. Il est lieutenant dans un régi-

ment d'infanterie, maintenant. Il était en Alsace. Il vient à Paris, en mission, pour quelques heures. Il m’annonce qu'il passera nous saluer à la Clinique, avant de prendre son train. C’est un troupier fin: et qui ne bavarde pas sur le service.

D'ailleurs, comme intelligence, c’est

Sara bien comment | les choses vo là-bas. » à

J'avais vu, en effet, ApäreR souvent,

en bout de table, aux opulents dîners

de la place des États-Unis, un jeune

homme revêtu d’un uniforme de saintcyrien, apparition assez surprenante chez le peu militariste Ortègue. Il m’en restait l’image d’un garçon timide et gauche, dont je n’avais guère entendu la voix. Je savais sa parenté dans la maison, pour être une fois sorti d’un de ces dîners avec deux des rivaux d’Ortègue en chirurgie, et je les avais entendus, non sans révolte, soulager leur envie par les phrases suivantes : à

— (Il est toujours là, le petit cousin? »

— « Comme vous dites ça ! C’est tout naturel, pourtant. La mère de Catherine Ortègue est une demoiselle Ferlicot, et la mère de ce petit Le Gallic était aussi une Ferlicot. Elle est morte. Je connais ce monde-là du pied et du plant. Ce

} E- CA de |

| Lannion. ÉCT :

— « C’est ss Si ÿ? j'avais fait la folie, À comme notre génial ami, d’épouser une femme plus jeune que moi de vingt-cinq

ans, elle n’aurait pas de petit cousin.

Vous vous rappelez la chanson? »

:— « Parfaïtement, » dit l’autre en

riant, «ça me rajeunit. Je me crois à la salle de garde, » et il fredonna :

« Nous étions trois d'moisell’s de magasin, Bonn'’s fill’s, aimant à rire,

Nous avions chacune un petit cousin, Un p'tit cousin pour nous conduire... »

Cette méchante insinuation m'avait

fait observer d’un peu plus près l’attitude du saint-cyrien vis-à-vis de sa cousine. Je n’y avais discerné qu’un respect d'autant plus frappant qu'il s’accompagnait d’une certaine familiarité de manières. Les deux jeunes gens se tutoyaient, comme deux camarades d'enfance. J'avais, en revanche, constaté, chez Ortègue, une cordialité qui excluait toute hypothèse de jalousie ;

sonnalité que prend si vite un Patron comme lui, véritable dictateur dans son service,

La connaissance que j'avais de ce

trait de son caractère faillit me lancer :

sur une bien fausse piste, lors de cette visite faite par « ce petit Le Gallic, »

comme l’appelait son compatriote de Lannion. J'étais là, quand l'officier entra dans le bureau d’Ortègue, à la Clinique. Mme Ortègue s’y trouvait aussi. Nous rendions compte au Professeur d’un détail de service insignifiant, à l’occasion duquel il s'était irrité avec

a au librement ses ésnenes $ avec cette habitude d’affirmer sa per-

une violence ] ea ele: 11,5 lag | | sait. d’une facture de chloroforme majorée par les fournisseurs, à l'encontre d’une convention verbale, Il y avait

encore de cette irritation, dans le geste, presque contrarié, par lequel il releva la tête, à l’arrivée du nouveau venu,

et comme l'ironie d’un sarcasme dans

sa première phrase :

— « C’est vous, Ernest? Ça vous

réussit de faire la guerre, dites donc.

Vous avez une mine de prospérité !.… »

Ce compliment équivoque ne répondait guère à l’aspect du jeune lieutenant. S'il respirait la force et même la joie, par tous les traits de son visage martial, par toutes les attitudes de son corps entraîné, le principe de cette force et de cette joie résidait ailleurs que dans la santé. Avec son uniforme déjà fatigué, avec son teint hâlé par ce début de campagne, et ce je ne sais quoi de tendu et de souple à la fois dans ses moindres mouvements, 1l donnait vraiment l'impression d’un ouvrier de

Hat d’une PRRRAUEN Mais c ce n dtétait

pas la fièvre heureuse de la vie. C'était

l’ardeur d’une volonté résolue. Le

masque incertain, inachevé, du saintcyrien de jadis, s’était virilisé tout ensemble et apaisé. La simplicité et l’unité de cette physionomie, — je ne trouve pas de terme plus juste, — annonçaient un être humain complètement d’accord avec lui-même. Le Gallic avait le front large, le nez busqué, des yeux comme allongés, des sourcils droits, la bouche ferme et grave. La face rasée, sous les cheveux coupés courts, paraissait plus intacte encore. De taille moyenne, il présentait une silhouette si militaire qu’il émanait de lui une suggestion de sécurité ;

— «C’est que je suis si heureux, mon cousin, » répondit-il à la phrase acerbe d'Ortègue. « Je viens de vivre des jours

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