Le sens des attitudes
qui peuvent écarter de leur recherche les mille survivances, les superstitions auxquelles une longue hérédité a conféré une réelle innéité, les multiples reflets de notre subjectivité sur elle-même, la croyance à l’immatérialité d’une âme, aux « états subjectifs» de M. E. Claparède, suspendus dans le vide métaphysique au-dessus de phénomènes physiologiques appartenant au monde concret, à des « sensations qui n’ont rien à faire avec l’espace », du même auteur génevois, à des choses qui
nulle part, encombrent les voies scientifiques !
Je disais plus haut que les mots ne changent malheureusement pas de sens dans tous les esprits à la fois et qu’il est difficile de formuler des idées nouvelles autre-
tude d’une -partie est définie par le lieu de chacun de ses
celle-ci : le sem des attitudes nous définit le lieu de chaque partie de nous-même.
Remarquons tout d’abord que, dans toute forme d’exci-
quelle précision dans la douleur et les irradiations d’une colique néphrétique, hépatique, gastrique ou intestinale ! Toutes ces parties internes, quand elles « deviennent» sensibles, ont instantanément une très exacte déflnition topographique, et l’on sait toujours où l’on a mal. 11 faut admirer d'ailleurs combien, aux innombrables extrémités
profondes de ce merveilleux réseau tactile, ont été multipliées les conditions de préservation qui en écartent les dangers d’irritation intempestive et de compression. Dans cette contraction continue des segments viscéraux si riches en nerfs, dans ces pléthores viscérales périodiques qui accompagnent les divers actes de la digestion, de l’assimilation, de la défense et de l’expulsion des produits devenus dangereux, au sein des mille mouvements
riels... La première idée d’un corps étendu ou remplissant l’espace naît de la sensation de notre propre corporalité... Lanotion d’objets tactiles repose, en dernière analyse, sur la possibilité de distinguer les diverses parties de notre corps comme occupant une place différente dans l’espace... En iSgS, je disais, dans la 1^“ édition du Vertige, p. 5o : « Si l’on réfléchit que nous localisons la
aucun de tous les autres qui se partagent l’économie. Pouvons-nous admettre que plusieurs départements nerveux clifiéremment situés à la périphérie aient leur image centrale en un même point de l’écorce ? Il y aurait donc une image commune à plusieurs points de la périphérie, une même représentation pour des parties organiques différentes ? Il faudrait qu’une telle assertion fût bien fortement démontrée pour qu’on ne préférât pas cent fois l’opinion contraire, à savoir, que chaque point périphérique a son point d’image centrale conjuguée, et qu’il n’y a pas d’image commune à deux points différents de la périphérie. On admettra plus facilement qu’un seul point périphérique puisse par dichotomie éveiller à divers points diverses images centrales.
On a pu faire à cette doctrine l'objection (Bechterew) que la diffusion extrême des fibres afférentes dès leur
Je n’ai jamais un instant supposé que les points conjugués des centres faisaient, avec un ordre analogue^ l’image des points périphériques correspondants. Dans un bureau téléphonique, par exemple, les fiches sont classées numériquement dans un ordre commode pour la lecture immédiate, ce qui ne les empêche pas d’être conjuguées
les abonnés, et la distribution topographique du bureau ne reproduit nullement, avec un ordre analogue, la distribution topographique des rues, des maisons et des appartements où sont situés les postes périphériques. La représentation visuelle se fait réellement dans mon cerveau, plus particulièrement sur mon cunéus, elle occupe tout ou partie de la surface de mon cunéus, et dès lors il lui est impossible de n’avoir pas quelque dimension et quelque forme, — l’image, c’est-à-dire la partie intéressée de mon écorce, grandit ou diminue à mesure que je m’approche ou que je m’éloigne, c’est-à-dire qu’elle occupe simultanément une surface plus ou moins grande, un plus ou moins grand nombre d’éléments de ma rétine. La distribution topographique de l’image est conjuguée à celle de l’empreinte, celle-ci à la forme de l’objet, mais ces distributions ne sont pas pour cela superposables, ni même forcément semblables.
La question est-elle trop difficile à résoudre pour l’homme ? Employons ce que, dans son récent article sur
LA VIE VÉGÉTATIVE ai
la Méthode déductive en biologie. Le Dantec (i) appelle la « méthode de la navette ». Elle consiste à parcourir de haut en bas et de bas en haut toute l’échelle biologique, des êtres les plus simples aux êtres les plus complexes, expliquant le problème posé par les uns avec les données
raison pour que l’ordre des centres percepteurs entraîne la perception de cet ordre dans la conscience » (p. 259). M. Claparède admettra-t-il que la distribution des images
des organes de la vie de relation, pour lesquels l’exposé était plus facile. Si les organes relativement peu mobiles nous sont néanmoins très nettement représentés quand ils deviennent le siège de douleurs conscientes que nous localisons avec précision, à plus forte raison les organes mobiles, ceux dont les attitudes varient dans de notables proportions, occuperont dans le champ de notre conscience la place la plus importante. Même sans remuer le doigt, il nous suffit d’y penser pour y éveiller la sensibilité localisatrice bien plus facilement que pour un organe moins mobile, et Verger, dans son bel ouvrage Sur les troubles delà sensibilité générale consécutifs aux lésions des hémisphères cérébraux chez l’homme [ï], remarque que, dans les cas où l’hystérie ne supprime pas totalement toute nuance dans l’hémianesthésie, celle-ci prédomine sur les membres (p. 55o), augmentant
opérations conscientes sur les altitudes sont d’autant plus développées qu’il s’agit de régions plus mobiles, c’est-à-dire sujettes à des variations d’attitudes plus
avec lui plus exigeant qu’avec les autres sens.
Supposons que, pour une raison de lésion centrale ou périphérique, notre vue s’émousse ; nous resterons encore sensibles au déplacement des objets dans notre champ visuel, tout en distinguant très mal, ou pas, les objets immobiles. Si c’est notre tactilité, nous pourrons ne plus définir les contacts et même ne plus sentir une impres-
périphérique, ce qui n’est pas le cas pour la notion d’attitude qui consiste en images, évoquées par des sensations obtuses et sans contenu intéressant. »
— Et qu’est-ce que celte sensation périphérique de mouvement? Est-elle possible sans la sensation de déplace-
« table à angl
. ; plaçons, par exemple, un de ses avant-bra& sur le bras, et accordons-lui à cet instant la
tion, l’usage de la distance qui sépare telle partie de ce membre d’autres parties plus ou moins voisines, — de
dité, et, en partie du moins, de la foinne, du volume, etc. » — Et il a fallu que cette conception fût tenace, pour que dans son « Seiu musculaire » M. Claparède, en 1897, conclût encore : « i® le terme « sens musculaire » est vague et peu rigoureux. Son emploi, consacré par Tusage, est
5î LE SENS DES ATTITUDES
effort de mémoire, de compréhension, de perception ou d’action motrice. J’ai souvent cherché à analyser cette sensation d’effort nerveux et à voir si elle varie déformé selon ses applications à telle ou telle faculté, —je n’y suis jamais parvenu. C’est évidemment le même mode d’excitation et d’appel que nous pouvons appliquer à telle partie de notre écorce, et comme celle-ci est en réalité très uniforme malgré ses complexes attributions, si variables selon les points considérés, la sensation de sa mise en travail est également uniforme. Et cela se conçoit si i’on réfléchit que ce qui semble différencier l’écorce en attributions fonctionnelles, ce qui fait que telle région cérébrale semble toute différente de telle autre, ce n’est pas sa nature propre, sa structure à ce point donné, mais bien son domaine extérieur, l’exploitation lointaine de sa signification corticale. De même que tel point de l’écorce commande le langage, tel autre point la danse et la marche, sans différer pour cela en tant qu’écorce cérébrale tout en offrant de grandes différences dans l’office fonctionnel,—de même l’écorce pensante, sensorielle, n’apasà différerbeaucoup de l’écorcequi régitles appropriations motrices aux images d’attitudes et de mouvements. Seulement l’image de telle région représente une
à la motricité médullaire appropriée à celte attitude ; l’image de telle autre région représente telle sensation, telle faculté psychique, etc., et n’a qu’indirectement rapport avec la motricité. Mais la mise en tension de toutes ces régions est sentie de même, parce qu’elles offrent le même mode de mise en tension, et que ce phénomène est sensiblement le même dans tous les points où nous éveillons l’activité de notre écorce cérébrale.
« 11 n’y a donc pas de sens musculaire spécial. Nous sentons notre volonté au point de notre écorce où elle
nant lieu à des symptômes de congestion cérébrale apoplectiforme ». Hillairet présenta la même année à la Société de Biologie une note sur les « Lésions de Pareille interne, action réflexe sur le cervelet et le pédoncule ».
Le vertige labyrinthique se définit alors et prit sa
place dans la pathologie auriculaire et la pathologie gé-
lymphe inerte, mais indocile, exerce un frottement dans les ampoules. L’appareil ampullaire est donc l’organe des sensations de mouvements. Mach (1876) n’admit pas que, pendant les accélérations, l’endolymphe pût se déplacer dans les canaux. Pour lui, les sensations qui en proviennent ne sont ni tactiles, ni musculaires, mais spéciales et fournies par un organe de sens particulier qui donne les sensations d’accélération, ou de retard, angulaire ou rectiligne
également Hogyes. Delage fît, en outre, une série.d'intéressantes expérimentations sur des Invertébrés, non plus sur des appareils labyrinthiques comme chez les Vertébrés
dont raffaissement fait aussitôt varier la présentation de Le récipient endolymphatique membraneux est sus-
être devons-nous accepter aussi en partie l’hypothèse de Goltz sur la distension des ampoules.
Nous voyons donc que l’oreille vestibulaire est, pour plusieurs raisons, sensible aux déplacements et aux changements d’attitude de la tête, et, sans aller plus loin, nous comprenons pourquoi et comment cet organe est une source si abondante de perceptions subjectives indispensables à l’équilibration. Goltz, le premier, en a fait Forgane des sensations d’équilibre. Cette définition est
tâtions subjectives.
Cette double opération définit donc la subjectivité par l'objectivité, et l’identité de l’une comme celle de l’autre résulte de la réductibilité de nos facultés d’orientation
en images superposables.
face plus rapprochée, pourquoi cette image nous apparaît-elle ovale si nous la projetons sur un plan incliné, etc-, etc. ? Or l’image rétinienne ne varie pas dans toutes ces expériences, non plus très probablement que l’image corticale. » — Ces exemples sont excellents, par cela même qu’il s’agit, non pas d’erreurs de perception, mais
d’erreurs d’interprétation. Ces illusions sont dues à ce
première orientation est la plus immédiate, et chaque hémisphère a ainsi son champ auriculaire propre.
Dans chaque champ auriculaire, l’incidence de l’ébranlement varie selon l’origine extérieure de cet ébranlement. J’ai montré, à propos des fonctions labyrinthiques, comment se fait l’orientation dans chaque champ auricu-
dans des centres correspondants, veau, les deux premières temporale
permet, en associant des images d’attitudes sensorielles dIus adaptées, d’acquérir une notion plus complète delà orme de l’objet à un moment donné. Or, l’analyse du
vient, dans l’analvse d’un objet, aux opérations de chacun de nos sens.
Réductibilité des analyses d’orientation objective. — Si
ces images sensorielles sont si profondément distinctes l’une de l’autre, comment, du monde des perceptions visuelles, de celui des auditives et des tactiles, parvenons-nous à ne faire qu’un seul et même espace, un sous ses multiples apparences? C’est ici qu’intervient la duplicité de toutes les analyses sensorielles, le dualisme organique et fonctionnel de toute la sensibilité.
11 y a en effet dans chaque perception périphérique deux opérations distinctes. L’image sensorielle, quel que soit l’appareil qui nous la fournit, comporte d’abord la perception d’une certaine modalité d’irritation de la sensibilité périphérique, son, lumière, chaleur, consistance, etc., — et la définition du lieu des points ainsi perçus, c’est-à-dire la localisation objective de l’agent modificateur soit à la périphérie de l’organisme, soit à distance, soit à l’intérieur même de l’organisme.
L’analyse de modalité appartient à la structure spéciale de l’appareil neuro-épithélial, à l’individualité morphologique de l’élément terminal. L’analyse de localisation est une fonction non plus élémentaire, mais organique, et se trouve liée au dispositif même de l’organe, à la distribution superficielle des éléments groupés.
Les procédés d’investigation, spéciaux à chaque organe sensoriel, nous procurent des sensations qui ne sont pas comparables, ni superposables, ni même réductibles entre elles. Un son, une odeur, une couleur ne peuvent
motricité volontaire étant directement conditionnée par
les représentations d’attitudes, les centres corticaux susjacents aux centres de cette motricité sont des centres de représentation d’attitudes. Munck attribue les troubles de la motricité volontaire, par lésion des régions rolandiques, à la perte des notions de la situation dans l’espace et des images qui résultent des impressions tactiles et motrices. La motricité volontaire apparaît dès que l’image évoquée par voie d’association atteint le degré d’intensité suffisante (V. Verger, loc. cit., p. 697).
Le Fühlfphœre de Munck, la sphère des sensations du corps, se rapproche beaucoup de notre sens des attitudes (1890).
Le sens des attidüde
Un étranger, ignorant absolument Paris, descend à la gare de l’Est. Il va droit devant lui, parcourt le boulevard de Strasbourg, sentant derrière lui, toujours exactement derrière lui son point de départ, la gare de l’Est. Arrivé aux boulevards, il prend à droite et ne perd pas un instant l’orientation de son point de départ à sa droite, et toujours un peu plus en arrière. A mesure que s’incurve vers la gauche la ligne des boulevards, son point de départ se place plus directement en arrière et moins en dehors vers
la gare de l’Est, soit en refaisant le chemin parcouru, ce qui est déjà long, mais sûr, soit en coupant directement par l’hypoténuse, c’est-à-dire par la première ligne droite qu’il trouvera dans cette direction, à laquelle répond suffisamment la rue Lafayette. Il s’est donc orienté, est revenu à son point de départ sans grande hésitation. S’est-il aidé de la vue? Evidemment non, chaque aspect étant nouveau pour lui et sans repère. Est-ce à un flair, spécial qu’il doit cette faculté de se diriger comme l’a sérieusement supposé M. de Cyon, après d’autres, au sujet de pigeons voyageurs ? Pas davantage; Est-ce à une influence magnétique, comme l’a pensé Viguier ? Non plus. C’est simplement à la mémoire de ses déplacements successifs et à la tenue constante de l’orientation de son point de départ à travers ses changements d’attitude et de
Ce que cet étranger fait à travers Paris, le sauvage le fait au milieu des plus impénétrables forêts, par les déserts les plus dépourvus de repères, et à des distances infinies. Le chien, le chat qui rentrent au logis à de
cérébrales, maintenant que sa signifîcation s’est élucidée tout en se compliquant, suffit à caractériser la notion des idées ayant une forme. La recherche psychique, comme le palper actif, doit recourir aux bons offices du sens des attitudes. Je reproduirai ici quelques lignes de mon rapport au Congrès dé philosophie de 1900 (i).
Une image sensorielle n’existe que parce qu’il y a en plusieurs points d’une surface sensorielle périphérique des activités élémentaires mises en jeu; il n’y a pas d’image sam espace. Une pensée, c’est-à-dire l’image d’un ensemble d’activités élémentaires centrales, exploite topographiquement un certain nombre d’éléments qui peuvent se trouver parfois très distants les uns des autres: une pensée a donc une forme, car elle couvre un certain terrain, elle associe en une même, figuration topographique divers centres psychiques, comme une figure géométrique relie divers points. Une image psychique a une étendue comme une image sensorielle, comme une image rétinienne. On néglige réellement trop la notion d’espace quand on scrute le mécanisme des phénomènes psychiques; elle joue le premier rôle dans sa définition, car la morphologie nerveuse intervient dans la pensée comme la morphologie des membres dans le
Je disais plus haut que l’on ne peut, sensoriellement parlant, percevoir quelque chose sans son quelque part; il serait également juste de reconnaître que c’est
la notion de quelque chose. En effet, à l’état de différenciation et de spécialisation où en sont arrivés nos sens, les modalités sensorielles ont cessé d’être réductibles
tuelle, il ajoute un écart de raison à l’écart de vision, un trouble d’application intellectuelle au trouble de la convergence optique ; son cerveau louchecomme son regard, c’est une diplopie psychologique qu’on considérerait
longtemps tout un système philosophique.
Si, par impossible, le surnaturel est un jour chassé de' la théologie, comme il l’est maintenant plus ou moins de toutes les voies de la recherche intellectuelle, c’est dans la psychologie que nous le verrons revenir au galop. 11
—a La distinction, l’opposition, l’abîme entre le fait psychique subjectif, et le faitphysique objectif, ou,en d’autres termes, \hétérogénéité p^cho-physigue est la plus fondamentale et la plus évidente de toutes nos connaissances, bien qu’il ait fallu un Descartes pour l’apercevoir. » — Il en faudrait plusieurs pour la démontrer; en attendant, M. Claparède propose l’argument suivant : « perception d’une surface, d’une étendue, n’a aucun rapport avec cette surface (objective). Je puis apercevoir un bâton de 10 mètres de long, mais ma perception n’aura pas lo mètres de long ». — Un fameux bâton! Mais que diraient les photographes de Genève, si on exigeait, pour que leurs photographies du Mont-Blanc aient quelque rapport avec cet imposant objet, qu’ils fournissent des épreuves d’au moins 4 8io mètres de haut, sans
point mathématique, hypothèse absurde, et alors encore il faudrait bien que ce point fût quelque part? Voici :
— K L’ordre des centres percepteurs n’entraîne nulle-
l’avantage de cette double vue, cette psychologie scientifique présente une qualité précieuse : « le terme psychique est presquetoujours plus clair, mieux compris que celui qui explique le mécanisme physiologique correspondant. Peut-être certains problèmes neurologiques