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CHAPITRE III

J.-J. MOUSSEAU

Le sentiment de la nature sous sa physionomie moderne se montre pour la première fois dans les écrits de J.-J. Rousseau; ce n'est pas encore toute la poésie de la nature avec la profondeur de ses horizons, avec le riche coloris de ses premiers plans et telle qu'elle éclatera dans Chateaubriand, dans Lamartine et dans V. Hugo; c’est la naissante émotion de l'âme prête à s’ouvrir à ces grands spectacles, d'une âme attentive qui les recherche avec sympathie et va les peindre avec sincérité. L'hète de Montmorency et des Charmettes est le premier parmi nous qui ait fait entrer dans sa vie, comme des témoins sensibles à ses peines et à ses joies. Je paysage qu'il habitait avec tous les êtres dont ce coin de la terre était peuplé; le premier il a reçu des lieux choisis pour ses retraites ou découverts dans ses promenades, des impres sions assez profondes, assez sérieuses, pour devenir en lui des biens ou des maux réels.

Avant Rousseau, les émotions de l'âme suffisaient pleinement à nos poctes, leur imagination n'empruntait rien au spectacle des champs; les fortes passions des âges

J.-J. HOUSSEAl-.

héroïques ne se laissent pas distraire par les décorations du site qui leur sert de théâtre. Le poëtc moderne, ù partir de la Nouvelle Héloïse , accepte du paysage qui l'entoure un des élémcnls de son émotion. La passion de Rousseau lui permet d'apercevoir autre chose qu’ellemême et de refléter la nature qui l’encadre, peut-être à cause du caractère de cette passion, un peu imaginaire dans sa sincérité.

Serait-ce, au contraire, de la surabondance même de la passion que jaillit pour se répandre et pour animer l’univers, ce sentiment inconnu à la littérature raisonnable et réglée du dix-septième siècle? La vraie sensibilité, la vraie passion s'est-elle accrue ou affaiblie depuis Rousseau? Nous n’en déciderons pas ici. Mais, dans tous les cas, elle s’est modifiée et dans son essence et dans sa forme. C’est l’âme humaine qui a changé en face de la nature immuable. Comme, par le fait, la nature s’est enrichie pour nous, il est difficile de croire que notre âme se soit appauvrie, puisqu’elle a eu de quoi donner au monde extérieur.

La nature a d’éternelles magnificences qui lui viennent de la présence de Dieu ; elle a, aussi, une vie et une beauté qui lui sont particulières. Mais la poésie proprement dite lui vient de la présence de l’homme; elle la reçoit du cœur humain. C’est dans un certain étal du cœur qu’on doit chercher le principe du sentiment poétique de la nature; il ne réside pas seulement dans l’imagination et dans les sens. L’imagination française s’est beaucoup modifiée depuis Rousseau, et avec elle les diverses conditions nécessaires au sentiment de la nature, pour qu’il se traduise dans la poésie et dans les arts. Mais cet état du cœur qui nous intéresse poétiquement à

la nature, qui développe l'affinité secrète préétablie entre les lieux et les sentiments, ce premier principe de la poésie de la nature date chez nous de l’auteur de la Nouvelle Héloïse et des Confessions. Rousseau ne donne pas encore au paysage ces horizons infinis, cette vie sympathique qu’il reçoit dans nos poètes et dans nos peintres modernes; son style ne s’est pas encore chargé de ces couleurs, parfois exubérantes, que nous empruntons au monde champêtre ; mais c’est lui qui a commencé à nous donner le goût des champs, lui qui, le premier, nous a tirés des salons et des villes; mais c’est de lui, enfin, que nous vient cette disposition morale, cette maladie, si l’on veut, qui nous fait chercher et goûter la solitude.

Quel est chez Rousseau le caractère particulier du sentiment de la nature?

Trois éléments essentiels constituent celte poésie répandueà flots dans le mondesensible, et doi vent se réfléchir dans l’esprit du poète. Il y a dans la nature, et c’est là sa principale beauté, une image de l’infini; un Dieu toujours présent s’y révèle forcément dans notre cœur à l’aspect de la création. L’idée divine est donc mêlée partout à la nature et lui donne pour ainsi dire sa substance et sa raison d'être. Mais l'âme humaine est aussi présente ; c’est elle qui anime la scène, qui lui donne son caractère sympathique et moral, qui lui apporte la vie ; car l’âme humaine est ce qu’il y a de plus vivant dans le monde qu’elle habite. Mais l'âme n’est pas seule vivante dans la nature; elle est entourée d’objets qui, à des degrés inférieurs et divers, participent tous à la vie. C’est dans celte possession commune de la vie que s’établissent les rapports sympathiques de l'âme et de la nature ; c'est

J. -J. ROUSSEAU

parce que la nature est vivante dans tous les êtres qui la composent qu elle affecte la sensibilité de l'homme. Nous l'aimons parce que nous sommes en elle, et que nous la voyons, que nous la faisons sensible comme nous. Le sentiment de la vie en nous-mêmes se lie donc au sentiment de la vie dans la nature; l’état de notre cœur, les divers modes de notre sensibilité enlèvent ou apportent, selon l’occasion, de la vie, et par conséquent delà poésie à la nature.

Outre l’idée de Dieu qui est, pour ainsi dire, sa substance, outre sa vie propre, mêlée à la nêtre et distincte pourtant, la nature possède encore une forme qui touche nos sens et qui donne aux objets leur individualité.

Par l’élément divin qu’elle renferme, la nature s'adresse donc à l’élément divin de nous-mêmes, à la raison, à ce qu’il y a de plus général et de plus élevé, l’âme ; par la vie propre qui l’anime et qui correspond à notre propre vie dans une communion nécessaire, elle émeut en nous la sensibilité morale, le cœur en un mot; enfin par sa forme matérielle, c’est-à-dire par la réunion des contours, des couleurs, des sons, des senteurs, etc., elle affecte nos sens, elle met en jeu notre imagination.

Il faut voir l’univers par ces trois côtés à la fois: il faut recevoir de lui cette triple inspiration pour prétendre à en reproduire la poésie. La nature parle au philosophe, au cœur ému, à l’artiste; le poète doit être tout cela. Pour savoir jusqu'à quel degré le poète a pénétré dans l'intimité de la nature et profité des richesses qu’elle renferme, nous devons interroger sa philosophie, sa sensibilité, son imagination. Sachons quelle est sa pensée sur Dieu, sa sympathie pour les créatures, sa ca-

LE XVIll* SIÈCLE.

parité à recevoir les impressions de la forme el à les reproduire.

C'est à ce point de vue particulier que nous allons étudier, dans Rousseau, la religion, l'état moral, le style.

Rousseau s'élève par un sincère élan du cœur au-dessus de l'athéisme et de l’ironie sceptique des philosophes de son temps; le nom de Dieu est, sur ses lèvres, autre chose qu'une précaution oratoire, comme sur les lèvres de BufTon ; c’est du fond du cœur qu'il le prononce, c'est avec une conviction enthousiaste et passionnée qu'il élève son âme vers lui. Il met à séparer sa doctrine du matérialisme contemporain toute l’énergie d’un homme de foi, et souvent toute l'amertume et tout le dédain d'un esprit aigri et d'un misanthrope. Il est dans son déisme, dans sa croyance à la religion naturelle, non -seulement convaincu, mais ardent, attendri, tout prêt à de pieuses effusions. Bénissons-le d’avoir sauvé l'idée d'un Dieu, si vague et si lointain que ce Dieu lui apparaisse ; c’est par là qu’il garde une place à part dans le dix-huitième siècle, et que le mépris et la haine qui frappent si justement beaucoup de ses contemporains, se changent devant lui en une compatissancc presque affectueuse.

Rousseau est vrai, il est éloquent lorsqu’il se défend d’Ôtrc un impie, « comme s'il avait publié le livre de l'Esprit, n

La pensée d’un Dieu créateur, d’un Dieu juste et bon, est fortement enracinée dans son esprit et dans son cœur. Mais, malgré l'hommage qu’il rend à l’Évangile avec, tant d'éloquence cl môme de sincérité, malgré le sentiment qui l'anime lorsqu'il parle du Créateur, ce n’est pas le Dieu véritable, ce n'est pas la Providence chrétienne qu’il aperçoit dans ce grand spectacle de l'univers.

J.-J. ROUSSEAU

Le dieu du déisme, celui de Rousseau, malgré quelques traits plus doux et plus paternels, est relégué en dehors de son œuvre dans une impassible majesté qui ressemble trop à l’impuissance et à l'inaction. C’est une théorie moins irréligieuse sans doute, mais presque aussi stérile pour la poésie, et surtout pour la poésie de la nature, que le pur athéisme. L’atomisme épicurien, par ses rapports avec le panthéisme, serait lui-même d’une plus grande ressource poétique. Il conserve au moins l’idée de la vie répandue dans l’univers, d’une vie divisée à l'infini dans chaque molécule, dans chaque atome, mais qui suppose à chaque atome, à chaque agrégat, une espèce d’activité individuelle, et une signification dans l'ensemble du grand tout.

Lucrècea été un grand poêle avec la doctrine d’Épicure. Le déisme pur, celle doctrine sèche et morne, 11e saurait avoir de poètes, et surtout des poètes s’inspirant de la nature. L'univers, aux yeux du déiste, n’est qu'une grande machine une fois montée, et désormais étrangèreau méca nicien qui l'a construite. Le rapport de la montre à l’horloger est l’explication favorite que donne ce système du problème de la création. Ce dieu remplacé à tout jamais dans la direction de son œuvre par des lois fatales, ce dieu sans liberté et sans amour, et qui règne sans gouverner dans son éternité solitaire, ce dieu absent du monde est bien vite oublié de lui ; sa royauté n'est qu’un vain mot qu’on peut effacer sans rien changer au train de l’univers. Cette hypothèse dont le vide majestueux ne sert qu’à éloigner de ses partisans l'accusation toujours odieuse d'athéisme, a pour eux le mérite de les débarrasser de la prière, de la grâce, des miracles, de toute idée d'un monde surnaturel; or, c'est parce que le

monde surnaturel existe, qu’il y a une poésie de la nature.

Si la nature n’est qu'une grande machine dans le genre d’une horloge, c’est une horloge qui n'a pas même d'heure à marquer, car les heures n’existent que pour celui qui peut les compter par la succession des sentiments et de la vie. Si au fond du monde visible il n’y a pas un monde invisible incorporé à lui pour ainsi dire, si la pensée et l’amour du Créateur ne sont pas toujours intimement unis à la forme et à la vie qu’il a données à son œuvre, si la nature n’exprime et ne représente rien de supérieur à elle; si elle ne traduit pas l'âme de Dieu à l'ime de l'homme, il est inutile que nous cherchions à l’interroger, elle n'existe pas pour la poésie.

Confondre l’univers avec son auteur, refuser à Dieu une existence indépendante et personnelle, admettre en un mot le panthéisme, c’est là, sans doute, une erreur, en elle-même aussi grave que celle de l'athée, une erreur subversive de la liberté et de la moralité des actions humaines; mais si elle appauvrit notre conscience et notre activité personnelle, on peut dire jusqu’à un certain point qu’elle enrichit le monde extérieur de tout ce que nous perdons; elle identifie avec lui la pensée, le sentiment, la vie, et, s’il était possible, la liberté. Pour le poète du panthéisme, la nature visible est plus qu’un immense symbole; elle est à la fois le signe et la chose signifiée; elle est Dieu lui-même sensible à tous nos organes, accessible à toutes nos perceptions, elle est l’être par excellence et dans toute sa plénitude.

Chacun des moindres phénomènes de la vie, chacun des moindres détails de la forme dans la nature acquiert ainsi une immense importance par son rapport intime avec l'ensemble; car cette forme représente à un degré

l.-J. ROUSSEAU.

quelconque la pensée et la vie de Dieu; elle est une lettre vivante de son nom, un trait de sa physionomie, un accident de son infinie substance. Aussi la nature tient-elle une si grande place dans la poésie du panthéisme, que l'homme en disparaît presque entièrement; voyez ce que devient la personnalité humaine dans la plupart des poèmes indiens! La poésie du panthéisme est donc essentiellement la poésie de la nature; elle n'est même que cela. La poésie de l'âme, la poésie de l’héroïsme et de la liberté morale, ne se développent qu'aux dépens de cette religion de la nature.

La religion de Rousseau est loin d'être ce culte du grand Tout ; ce n’est pas non plus la religion de l’invisible surnaturel ; son déisme, aussi profondément séparé de l’idée chrétienne que du panthéisme oriental, ne laisse subsister qu'une adoration, celle du moi humain. Ce n’est pas le moi héroïque du stoïcien; il a conservé du stoïcisme l’orgueil, il emprunte au christianisme un attendrissement de cœur, au tempérament moderne une délicatesse de nerfs qui font de. cette personnalité exaltée un type de présomptueuse faiblesse.

Malgré cette sensibilité dont il se pare et dont il fait le principe de sa morale, Rousseau ne professe pas d’autre métaphysique, d’autre religion que le déisme étroit et sec qui sépare si profondément Dieu de lame humaine et de l’univers, et qui, par conséquent, prive la nature de son élément poétique le plus élevé, la présence réelle du Créateur. Il rompt cette communication perpétuelle qui existe entre elle et son principe, et qui l’unit à Dieu aussi étroitement que le signe et le langage sont unis à la pensée, que l’expression est unie au sentiment. La profession de foi du Vicaire Savoyard , mal-

gré les ëloquenlcs et sincères réserves que fait le cœur de l’écrivain en faveur de l’Évangile, ne contient au fond que le déisme pur.

La façon par exemple dont le philosophe explique qu’il ne prie pas Dieu, exclut l'union de Dieu avec la nature, la libre action qu’il conserve sur elle, aussi bien qu’elle écarte l’action de Dieu sur l’âme humaine par le fait de la grâce.

Dans tous les écrits de Rousseau, si l’on perce la déclamation et les formes exaltées du sentiment pour arriver à l’idée pure, on ne rencontre que le déisme, « cette religion, disait plaisamment Henri Heine, inventée par les horlogers de Genève. » Dieu est absent et distinct de la nature comme l’horloger de la montre; et par conséquent, la nature ne témoigne rien de la vie et de la pensée de Dieu; la nature est vide de sens, elle n’a pas de signification morale et poétique.

C’est en eUet la présence de Dieu, le sentiment de l’infini, qui manque au paysage de Rousseau. Ses tableaux n'ont pas d’horizon et ne nous ouvrent aucune perspective sur le monde invisible; ils sont exacts, mais bornés et sans profondeur. Né au pied des Alpes, Rousseau n'a jamais pénétré dans leurs véritables sanctuaires; il n’a jamais gravi les hauts sommets. Évidemment, ce n’est pas l'émotion religieuse, la pensée divine, qu’il cherche dans la nature, il y porte sa tenace préoccupation du moi; il ne se laisse pas aller un seul instant à ces impressions, très-vagues si l’on veut, très-indéfinissables, mais qui n'en sont pas moins vraies et profondes, celles qui établissent, à travers le milieu sympathique de la nature, une rapide, mais vivifiante communion entre l'âme et l'infini.

J. -J. ROUSSEAU

Pour bien juger à quel point les descriptions de Rousseau manquent d'horizon et d’élévation poétique, il n’y a qu’à les confronter avec les pages des écrivains qui ont vraiment possédé le sentiment religieux de la nature, comme Chateaubriand, Lamartine et d’autres poètes modernes. Le paysage de ces derniers possède l’étendue, le mouvement, la lumière, la vie; non pas seulement parce qu’il est traversé en tous sens par la pensée de l’homme comme celui de Rousseau, mais parce qu’il est rempli, pour ainsi dire, des émanations de l’invisible, parce qu’on y sent circuler l’idée de Dieu et de l'infini, parce que toutes les formes y sont transparentes et laissent apercevoir le monde moral, le seul monde réel, le seul où résident en vérité la lumière, le mouvement et la vie. Toute forme, et par conséquent toute la nature, n’est poétique qu’en vertu de l’idée qu’elle recouvre, comme elle n’est vivante que parce qu’il y a une âme qui lui communique sa vie. Cette âme du monde, cet esprit de Dieu ne respire pas dans la nature peinte par Rousseau; mais lame humaine commence à s’y mêler aux objets divers, c’est par là que Rousseau se distingue des écrivains sèchement descriptifs du dix-huitième siècle, par là qu’il touche à la poésie, et qu’il tient en germe le vrai sentiment de la nature.

Le don de voir la nature avec une véritable sympathie, de lire dans ses images l’expression de nos propres sentiments, d’intéresser, pour ainsi dire, le paysage à

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