‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 70 sur 92 · GEORGE «AND. I.A PERFECTION DE PAYSAGE ÉCRIT · texte numérisé non relu

GEORGE «AND. I.A PERFECTION DE PAYSAGE ÉCRIT

Nous retrouvons toutes les variétés de la description et du pittoresque dans les œuvres littéraires. La peinture de paysage et de nature morte a été introduite à haute dose dans le poème et dans le roman ; elle s’y développe aujourd'hui au delà de tout ce que comporte le goût et même le sens commun. Dans combien de nos romans, et des plus estimés depuis Balzac, n’est-on pas obligé de sauter par-dessus des vingt et des quarante feuillets de description pour arriver à un trait de caractère, à une situation, à une idée? Un mobilier, un jardin, une toilette, un bouquet retiennent l’écrivain aussi longuement que l’analyse d’une passion ou le récit d’une aventure.

Le prétexte, légitime dans une certaine mesure, c’est que le caractère d’un personnage se peint dans les objets qu'il affectionne et qu’il arrange autour de lui, c’est-àdire que le fond et le cadre du tableau aident à la ressemblance du portrait. Nous concevons que le romancier, plus libre et moins aiguillonné par la situation que l'auteur dramatique, s’attarde dans la peinture des choses intéressantes par elles-mêmes et pour tout le

monde, un paysage, une cité, un monument, un objet d’art; encore faut-il observer une juste proportion dans ces détails et garder dans le roman , puisque le roman est une histoire personnelle, la place prépondérante au personnage. On conçoit, néanmoins, qu' indépendamment de leur rapport direct avec la marche de l’action et le développement des caractères, certains grands spectacles , celui d’un beau site, par exemple, attirent le poêle et lo retiennent parfois un peu au delà de ce qui est nécessaire. L’école "buissonnière est de droit dans les • oeuvres d'imagination ; mais il n'y faut pas passer la journée, l’année entière; sinon le lecteur fait comme l'auteur, il s’égare et l'intérêt ne se retrouve plus. Le paysage a d’ailleurs sa place directe et légitime dans les œuvres de la plume comme dans celles du pinceau. Il peut faire, de la part d'un prosateur et surtout d'un poêle, le sujet d’un tableau spécial ; mais il risque, dans le roman comme dans l'histoire ou l’épopée, d’entraver ce qui est essentiel, le récit des événements, la peinture de l'homme. Traité dans un cadre particulier, sans action et sans personnage, il est comme un morceau de musique instrumentale et sans parole, consacrée à l'expression d’un vague sentiment.

La loi nécessaire de la description et du paysage entremêlés au roman, à l'épopée, à la peinture d’histoire, c’est de rester subordonnés et de ne pas chercher à captiver l'attention aux dépens du personnage humain. Plus le genre est élevé et s’approche de la haute poésie et de la peinture sacrée, plus le devoir est strict. On ne conçoit pas un poème héroïque , un tableau d’église où le paysage domine. L’amour exagéré de la couleur, cet appétit du visible et du matériel qui s'empare chez nous des arts

GEORGE SAND

au détriment de la pensée, peut faire tomber le? plus grands esprits dans cette faute de goût. Voyez les splendides chapelles d'Eugène Delacroix à Saint-Sulpice ! Il s'agissait de glorifier les saints anges et Fauteur choisit entre autres épisodes de leur histoire la lutte de Jacob avec un de ces êtres supérieurs. Devant cette page magnifique, mais exubérante de paysage, est-il nécessaire du discernement d’un critique pour reconnaître qu'une part trop grande a été faite au spectacle matériel et que le vrai " sujet, c’est-à-dire le drame sacré, l'action, la pensée religieuse et morale se trouvent 'à peu près annulés! L’impression hésitante et distraite du simple fidèle, l’attention éparpillée du visiteur nous disent assez que ce n'est point là une peinture d'église. Le héros qu’a choisi le peintre et qu’il expose à l'attention, à la vénération du spectateur, ce n'est ni l'ange, ni Jacob, c'est cet arbre luxuriant, c’est la couleur, c’est le paysage, c'est une harmonie du monde matériel; ce n'est pas une idée; ce n'est pas un fait du monde chrétien.

Sortons de l’enceinte du temple et de la sphère de l’histoire, quittons l'hymne et l’épopée pour la poésie de genre et le roman. A mesure que la fantaisie reprend scs droits, en des sujets moins impérieusement soumis à des lois fixes, c’est-à-dire à un idéal, la description de tout ce qui n’est pas l’homme, la peinture de l’univers visible, le paysage devient plus libre dans sesallures. Le goût du lecteur fait loi dans le roman, et l’auteur peut lui imposer en fait de descriptions autant que la mode en supporte. Il est, toutefois, une limite qu’un véritable artiste, qu'un écrivain sensé ne dépasseront jamais, l’écrivain fût-il doué par excellence du talent de paysagiste, du sentiment poétique de la nature.

LA Pt EM K FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE.

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J.e roman moderne nous présente un de ces peintres exquis du spectacle des champs, un incomparable prosateur qui devient un grand pocle, dès qu'il s’agit de nous traduire par la parole quelqu’une des symphonies de l’univers visible. Quoique cette étude s’arrête aux artistes vivants sans y toucher, il en est quelquesuns, Lamartine et Victor Hugo par exemple, si anciens dans la renommée, qu’on peut déjà parler d'eux d'une façon tout impersonnelle et comme ferait la postérité. A ne juger qu’au point de vue du style et de l’art de peindre le talent si discutable en morale de l’auteur de Lé lia, on ne saurait contester à George Sand cette gloire acquise et cette valeur durable qui permettent qu’on étudie dès à présent son œuvre avec une impartialité absolue.

En gardant toutes nos admirations et en faisant toutes nos réserves, omettons, ici, dans cet attrayant génie, tout ce qui n’est pas du sujet de cette élude. C’est bien réduire un domaine si riche et si varié, et, vis-à-vis d’un tel écrivain, on éprouve un certain remords de borner la critique à une sorte de monographie comme ferait un auteur de statistique ou de dictionnaire. Consolons-nous, cependant; le triage que se permet notre rhétorique dans ces livres si pleins de vie cl de passion, nous laisse intacte et dans toute sa fraîcheur la portion la plus indiscutable, la plus parfaite, peut-être, et la plus séduisante de ces poétiques romans. A prendre le paysage dans sa pleine liberté vis-à-vis des autres genres, et en même temps dans ces conditions de goût et de justesse qui le subordonnent à la peinture de la vie humaine,

; George Sand est le premier paysagiste de notre temps et de toute la langue française.

GEORGE SAND

Du plus au moins parfait de’ ses livres, depuis ceux qui se contentent d'être d’admirables idylles, des histoires de cœur pleines de vie et de passion, jusqu'à ceux qui visent au manifeste religieux et social, pas un qui ne renferme de merveilleuses pages descriptives, des tableaux achevés des divers sites qu’a parcourus l'artiste, et surtout de son bien-aimô Berry. Chaque imagination a une patrie qui n’est pas toujours celle du corps; le poêle, le peintre sont nés souvent loin du berceau où l'enfant fut nourri; plus souvent encore l’homme habite loin du pays que fréquente sa pensée. Georges Sand se trouve chez elle dans tous les paysages, depuis les lies Baléares, la Provence, la merde Venise, jusqu’à la Germanie et à la Norvège; mais c'est aux sites paternels, aux bords de l’Indre et de la Creuse, qu’elle revient le plus souvent. Elle peint le Berry avec un amour lilial, connue tout à l'heure Brizeux peignait la Bretagne. Mais avec quelle variété, quelle liberté, quelle puissance ! comme l’artiste domine son sujet et quelles ressources il tire des thèmes les moins propres en apparence à la description poétique ! L’illustre romancier fait vibrer avec la même finesse et la même profondeur toutes les cordes du sentiment de la nature; il parcourt tout le clavier du paysage, depuis le paysage lyrique où l’impression du monde extérieur se traduit dans une image, une métaphore, un mot pittoresque jeté à travers l’ellusion morale, où d’autres fois le site lui-même prend une voix pour nous raconter les choses de l'invisible, jusqu’à ce paysage purement réaliste dont le mérite est dans la couleur toute seule; depuis les nuits étoilées que contemple Lélia, jusqu’à la mare verdoyante sur laquelle vient à passer un rayon de soleil, jusqu’au carré de lé-

LA VOESI K KtlAAÇAISF. AU XIX0 SIÈCLE.

gumes (iuc cultive près d’une nKiisonnelte en ruines quelqu'un de ces vieillards poêles chez qui semblent naître l’une de l’autre la sagesse et la pauvreté.

Mais le domaine propre de George Sand, son habitude et sa perfection, ne se trouvent ni dans le paysage religieux à la façon de Lamartine, ni dans le paysage des simples coloristes qui trouvent bon à peindre tout ce qui fournit des accords imprévus, et tirent du moindre effet de lumière un motif muet pour l’âme, mais plein de séduction pour le regard. C’est la région moyenne, celle où la peinture de paysage se meut dans toute son indépendance, que fréquente le plus volontiers l’auteur de Valentine , de la Mare au Diable, de Jean de la Hoche; à égale distance des genres à qui le monde extérieur ne fournit qu’un fond de tableaux vaguement esquissé, et de celte peinture où le détail matériel est traité avec tant d’amour qu’il suflit à l'inlérôl en l’absence de toute composition et de toute idée. Tous ses tableaux de la nature nous attirent par eux-mémes; presque tous, cependant, sont animés par uuc situation morale. Ils ont le mérite de l’absolue ressemblance, de l’exacte vérité, sans prétendre nous émouvoir par la seule puissance du relief et de la couleur. On rencontre presque toujours l’action romanesque, le groupe, le personnage, dans ces lieux si bien décrits; mais fussent-ils complètement solitaires, ils auraient encore leurs accents, leur signification, leur poésie humaine. On aimerait à s’y promener seul, à y rêver, non pas seulement parce qu’ils sont disposés à souhait pour le plaisir des yeux, mais aussi parce qu’on sent qu’une émotion y naîtrait, que le cœur y vivrait de la vie poétique. On ne peut les apercevoir sans se diriger vers eux d’instinct et sans parti pris,

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comme on va sans réflexion, dans la nature clle-mémc, vers un site qui vous platt. Tout est si frais, si bien éclairé, si pareil à l'œuvre de Dieu. On respire, en lisant res pages, l’air savoureux qui circule à travers les arbres; on entend l’eau sur les cailloux et le vent dans les branches: on sent la tiédeur ou le froid de l'atmosphère, et tout ce je ne sais quoi d’attrayant pour le corps et de sympathique à l'esprit qui s'exhale de la campagne elle-même aux plus beaux jours de l’année.

Un des rares mérites de ces ravissants tableaux, c'est la sobriété, l’exquise proportion de l'ensemble et du détail. Pas de poète qui ne se laisse entraîner à quelque longueur quand il a trouvé un motif qui lui plaît, un air qui est dans sa voix. Malgré son goût pour les champs et la conscience de sa supériorité dans le paysage, George Saud ne s'oublie jamais dans ces descriptions sans fin s! communes à l’heure qu’il est. Le paysage n'a que sa juste I place dans scs livres consacrés au récit d'une action, à la peinture d’un caractère. Le roman reste un roman et non pas une géographie, quand tel autre livre de notre temps, qui a la prétention d’être une étude de mœurs, n’est que l’inventaire d’un magasin de bric-à-brac.

C’est là chez nous, depuis bien des années, l’écueil de la description, quelle s’applique au paysage, aux monuments, aux objets de l’histoire naturelle ou de l'histoire civile, à l’œuvre de Dieu ou à l'œuvre de l'homme. Ce qui est du domaine des sens et de la matière tend à prévaloir sur ce qui relève du seul esprit. Le réalisme n'est pas autre chose que celte souveraineté de la sensation audacieusement proclamée.

Or le réalisme est l'extrême conséquence d'une révolution légitime dans son principe, celle qui admet le

sentiment du monde extérieur en partage avec la pure intelligence et le cœur humain dans les conceptions littéraires et dans le style.

Ainsi qu’il est arrivé dans la politique, l’élément admis comme nécessaire à la condition de rester subordonné, est entré peu à peu en révolte avec la prétention d’être tout comme pour se venger du temps où il n’était rien. Les éléments les plus divers et en apparence les plus contraires ont leur place et leur action dans une société et dans une littérature bien ordonnées; mais il faut que la hiérarchie soit maintenue et l’obéissance imposée à ce qui doit obéir. Que l égalité absolue se fasse, qu elle existe un seul jour, s'il est possible, et vous aurez demain la pire des tyrannies, la prépondérance de ce qui est inférieur, la domination dcl’csclnve sur le maître, de la chair sur l’esprit.

Chez les poètes qui l'ont introduit parmi nous, dans Chateaubriand, dans Lamartine, le sentiment de la création avec tout ce qui en dérive, paysages, description des objets, couleur du style, abondance des images, tout ce qui est matériel en un mot et simplement décoratif ne joue qu'un rôle secondaire. La pensée reste sur le premier plan, l'intelligence règne et domine comme elle doit dominer dans l'homme sur les impressions venues du dehors. Mais les yeux et les oreilles du poète se sont ouverts aux charmes de la Sirène et à sa voix enivrante; peu à peu il se laisse entraîner vers elle. Le monde extérieur, l’aspect matériel des choses, l'élément matériel du style commencent à prévaloir à la suite de Victor Hugo dans l’école qu’on a appelée romantique. L'exagération a fait son chemin avec cette impitoyable logique française qui réussit à transformer une vérité en erreur

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à force de la vouloir exclusive et d'en pousser l’application jusqu'à ses plus extrêmes conséquences ; comme si l'absolu pouvait passer du domaine des idées dans le domaine pratique. Nous avons ainsi fait pour l’égalité politique. Le romantisme proclamait l'égalité de la sensation et de l'idée dans l'âme humaine, de la couleur et du dessin dans le style écrit et dans la peinture, de l’accompagnement et de la mélodie dans la musique, de la rime et de la raison dans la poésie. C’était condamner infailliblement la raison à succomber sous la rime, l'idée à s'évanouir sous l'image exubérante. Quand le mérite du tableau est tout entier dans la couleur, peu à peu les peintures délicates font place aux trivialités et l'on descend vers les ordures. Nous l’avons \ u et nous ne sommes pas au bout de ce mouvement démagogique.

Mais ne sortons pas de la stricte littérature, quoique les mêmes vérités morales s’appliquent à la politique et à l’art. Le sentiment de la nature, comme tout ce qui nous vient par les sens, comme tout ce qui est d’origine inférieure, a besoin d'être sévèrement réglé dans le monde où nous vivons; la matière est par essence plus envahissante que l’esprit. C’est l'esprit qui a besoin du secours d'en haut dans l'homme moral, de l'appui des institutions dans la société. Tenons pour assuré que désormais dans les arts, le talent de la couleur, du détail de la description, ce qui vient des sens pour y retourner, l’observation minutieuse et le procédé technique feront leur chemin tout seuls. Sera-ce pour le plus grand bien de la poésie véritable, pour la manifestation d'un idéal de plus en plus élevé? Rencontrera-t-on la vraie beauté en poursuivant la réalité à tout prix ? L'idéal veut être cherché pour lui-même, comme le royaume des cieux ; à

ceux qui l'auront saisi ou même entrevu, le reste sera donné par surcroît. Ayez dans le cœur une haute pensée morale, dans l’imagination un noble type Je l'être humain ; croyez fermement à ses sublimes destinées; soyez ému d’une sainte émotion, d’un enthousiasme sincère, l’ardente couleur ne vous manquera pas pour les peindre. A peine sera-t-il nécessaire d’avoir jeté les yeux sur l’enveloppe matérielle des choses. Sentez fortement la présence d’un Dieu dans tout ce qui vous entoure; voyez d'abord au delà de ce monde et dans l’invisible; traitez la matière comme une xraine apparence, comme un néant, dès qu’elle est isolée de l’esprit ; et vous aurez le secret de ce qui vivifie la matière et vous la ferez vivre dans vos peintures, et vous saurez voir et décrire le monde visible avec la clairvoyance et la vérité suprême, et vous sentirez, vous exprimerez, dans ses plus délicates merveilles, celte immense nature, étroite image de l’infinité du Créateur.

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DANS LES ARTS ET LA POÉSIE MODERNES

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