‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 57 sur 68 · Sully-Prudhomme. Testament poétique, p · texte numérisé non relu

Sully-Prudhomme. Testament poétique, p

« L'homme institué par la nature et sacré par les conquêtes de son intelligence et de son bras roi de la planète, après avoir longtemps courbé son front sur la glèbe, le redresse. Debout, parvenu aux confins extrêmes de la vie terrestre et de quelque autre vie supérieure, il emploie spontanément son génie méditatif à concevoir cette vie. Hélas I il n'y réussit pas, mais du moins il rimagine et la rêve. Ce rêve par lequel il y aspire est proprement l'essence de la poésie et sa raison d'être. »

ports de la nature et de l'art. S'il existe en effet une beauté de l'univers indépendante de la beauté de l'art, il n'y a pas de poésie dans le monde, sinon celle que nous y introduisons nous-mêmes.

Ce n'est pas à dire toutefois que Thomme aurait pu créer la poésie en l'absence de toutes choses. La poésie n'est sans doute pas dans les objets ; mais ceux-ci du moins favorisent la création poétique de l'homme. Ce qui rend possible avant tout l'existence de la poésie, c'est évidemment la faculté humaine de l'association ; mais parmi ces associations, s'il en est qui sont le produit du pur caprice de l'homme, du libre jeu de son intelligence et de la fantaisie de son imagination, il en est aussi, nous l'avons vu, qui sont en quelque sorte fondées sur l'enchadnement réel des phénomènes entre eux. Et c'est ainsi que la poésie, tout en étant une création proprement humaine, nous découvre dans la nature un principe universel de solidarité, de même que la beauté nous y avait déjà fait apercevoir un principe rationnel d'ordre et d'unité.

Le sentiment poétique, dont nous avons parlé jusqu'à présent, est le sentiment poétique que nous procurent les vers. Peut-être cependant n'est-il pas inutile de rappeler ici, comme au début même de notre étude, que la littérature n'est pas le seul art qui puisse nous donner des émotions poétiques. Sans parler en effet de la musique, — dont les sons, étant capables par leur intensité, leur hauteur, leurs intervalles, leur durée, leur timbre et leur allure d'imiter aussi bien les bruits divers de la nature extérieure que les accents variés de la parole humaine et de reproduire jusqu'aux mouvements les plus intimes de l'âme, ont par là le pouvoir d'éveiller en nous des associations poétiques — , il n'est pas difficile de montrer que de la peinture également

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et même de la sculpture une certaine poésie se dégage.

Les différentes couleurs des tableaux peuvent déjà par elles-mêmes susciter en nous des sentiments de nature poétique. C'est ainsi, comme il est facile de le constater, qu'en général le rouge nous suggère des idées violentes, le bleu des idées sereines, le noir des idées sombres, le jaune des idées de splendeur, le blanc des idées de pureté et le vert des idées de calme et d'apaisement. Le rapport, qui s'établit de la sorte entre certaines couleurs et certaines pensées, parait avoir une double origine. Telle ou telle couleur peut d'abord, en effet, nous rappeler l'image de certains objets, auxquels cette couleur semble associée, ou bien le souvenir des impressions que ces objets ont faites sur notre sensibilité. Le rouge nous fait songer plus ou moins vaguement à des visages en colère, aux lèvres sensuelles ou au sang répandu ; le noir nous fait penser à des habits de deuil, aux ténèbres de la nuit ; le bleu évoque en nous le spectacle des cieux purs et des lacs dormants ; le jaune fait passer dans notre esprit la vision d'objets en or ou bien celle d'un champ de blé qui ondoie au soleil ; le blanc nous remet en mémoire des lis immaculés, une nappe de neige qu'aucun pas n'a souillée, ou encore une route éclairée par les rayons de la lune ; et le vert enfin nous transporte dans de vastes prairies dont la vue nous repose ou dans de profondes forêts qu'habite le silence.

Outre l'association l'analogie contribue aussi à donnera la couleur son expression sentimentale. 11 existe en effet d'intimes correspondances entre l'intensité de certaines sensations de couleur et la tonalité de tel ou tel sentiment. Comme on l'a dit avec raison ^ : « S'il est des couleurs dont la vue nous laisse indifférents, il en est qui nous

I. Paul Souriau. L'imagination de l'artiste (Hdichetie, 1901, p. m).

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affectent de quelque manière, qui sont excitantes ou déprimantes, agréables ou désagréables : par là elles présentent une analogie avec les sentiments qui augmentent ou diminuent notre tonicité morale, qui sont doux au cœur ou de nature pénible. Ainsi les couleurs claires ne sont pas seulement associées dans notre esprit à des images joyeuses ; elles correspondent vraiment, par la manière dont elles stimulent notre activité nerveuse, à l'excitation que produisent de telles images : elles nous mettent dans un état d*âme équivalent. Les couleurs pâles, effacées, incertaines, les teintes fanées et mourantes correspondront aux pensées mélancoliques, aux vagues regrets, aux tristesses sans cause d'une âme décadente et débile. »

Mais, plus encore que des couleurs, la poésie de la peinture se dégage de Tattitude des personnages représentés, des objets que le peintre s'est efforcé de reproduire et de la signification symbolique qu'ont parfois les tableaux. Les Vierges mélancoliques de Botticelli ou le Jeune Homme pensif de Michel Ange nous remettent en cet état d'inquiétude vague, si profondément poétique, où nous plongent à dix-huit ou vingt ans les aspirations mal définies de la jeunesse et ses rêves non satisfaits. Toute la poésie de la nuit ne se dégage-t-elle pas de cette toile du Luxembourg, où le peintre Demont a simplement représenté un mince filet d'eau qui coule intarissable d'un bassin, dans un champ désert que les ombres enveloppent ? Et quand nous contemplons le Chevalier aux Fleurs, de Rochegrosse, qui d'un geste à la fois très ferme et très doux écarte de sa route les visages attirants des femmes qui voudraient le détourner de sa mission sacrée, n'éprouvons-nous pas une émotion de nature poétique, en songeant à nos élans vers l'idéal, toujours suivis de défaillances ?

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La sculpture elle aussi, qui nous donne avant tout des impressions de beauté pure, parfois cependant nous fait ressentir des émotions poétiques. La poésie de la sculpture se dégage beaucoup moins d'ailleurs de la perception des lignes sculpturales prises en elles-mêmes que delà contemplation des objets ou des personnages représentés au moyen de ces lignes, et souvent même beaucoup moins encore de cette vision directe de la statue que du souvenir des circonstances particulières dans lesquelles cette statue a été faite et des péripéties variées de son existence. C'est ainsi qu'à la vue de la Chimère de Christophe, qui se trouve au musée du Luxembourg, et qui de ses lèvres de femme dépose un long baiser sur le front d'un mortel, tandis que ses ongles crochus s'enfoncent dans sa poitrine ensanglantée, nous songeons aux joies divines et aux divines souffrances des hommes qui traversent la vie en nourrissant dans leur cœur des rêves impossibles ; et cette pensée est profondément poétique. De même, en présence de la Jeanne d'Arc de Chapu, aux yeux perdus dans des visions célestes, une foule de souvenirs historiques se lèvent en nous, et dans notre mémoire défile, tout empreinte d'un charme poétique, la vie entière de la sainte héroïne, depuis l'époque oii, vierge illuminée, elle conversait avec les anges, jusqu'au jour où, vierge martyre, elle mourut sur le bûcher. Et quand pour la première fois nous nous trouvons, au Louvre, en face de la Vénus de Milo, bien des associations de nature poétique ne s'éveillent-elles pas en notre âme au souvenir de l'artiste inconnu, qui pour l'éternité modela cette déesse dans le marbre, ou encore à la pensée de celui qui, de longs siècles après, vint un jour la réveiller de son sommeil et la rendre à la lumière ?

Tout art a donc bien sa poésie ; et si nous avons de pré-

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férence soumis à l'analyse le sentiment poétique, qui se dégage des vers, c'est parce qu'en poésie ce sentiment atteint son plus haut degré de richesse. Mais, sans vouloir rien affirmer à ce sujet, il ne nous semble pourtant pas trop aventureux d'avancer que la définition du sentiment poétique, que nous venons de formuler plus haut, tout comme l'explication que nous allons proposer du plaisir qui s'attache à ce sentiment, ont des chances de valoir également pour la poésie des vers et pour la poésie des autres arts.

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