CHAPITRE PREMIER
Morsures
« Venena veneno. »
Royer.
Nous venons de souligner cette hantise du Serpent dans tous les temps et dans tous les lieux, cette véritable obsession que notent, sous des symptômes variés, toutes les littératures et tous les arts.
Quelle en est l’étiologie ? Toujours une même cause est en jeu. Fait étrange, l’histoire essaie de dissimuler le facteur responsable. De loin en loin, quelques courageux écrits se hasardent à le déceler.
Et longtemps après, La Fontaine reprend l’idée du papyrus égyptien dans ses fables : « Le Serpent et la lime » et « Le villageois et le Serpent ». |
En 1867, avec Wuchener, nous retrouvons la menace des morsures toujours vivante. « Spécifique ou antidote certain contre la morsure de Serpent, il n’y en a pas », écrit-il dans la Gazette médicale de Bahia.
Pourtant, tour à tour, trois méthodes logiques semblent être appliquées et témoignent des efforts tentés dans la défense contre l’ophidisme.
1° ELOIGNEMENT DES REPTILES. — Quels moyens seront invoqués ? L'homme étudiera, observera.
Le bruit serait-il efficace ? Souvent, il apeure, fige, ou distrait et met de bonne humeur. La musique n'a plus aujourd'hui le don de charmer ces bêtes, le Serpent ne perçoit pas les sons, dit-on. Nous le pensons volontiers aussi : au cours de nos promenades, il n’a toujours fui qu'au moment où nous passions tout près de lui, I] n'avait pas entendu le bruit de nos
it
pas et l’ébranlement du sol ne l’avait point troublé. Si louie n’est pas sensible, ses narines lui permettent-elles de mieux se tenir en éveil ?
Dits, contraires « aux Serpents de France », la fougère, la rue, la bétoine, le frêne se plantaient autour des habitations. Nos bêtes auraient-elles un odorat très subtil ? Nous ne sommes pas autorisés à l’affirmer. Pourtant, la Couleuvre, en Quercy, évite avec soin les coudriers peu odorants, ce qui avive encore notre curiosité. Les faits n’en sont pas moins péels.
L'observation judicieuse des Anciens a essayé de les mettre à profit. En Amérique, l’Aristolochia anguicida, les graines du Roucou qui servaient à se déguiser en rouge, le tabac n'avaient pas moins la réputation de propriétés répulsives.
A ce sujet, les récits des missionnaires nous sont ici précieux. Le Père du Tertre nous parle en termes élogieux de la « Malnommée « Euphorbia pilulifora », vrai trésor, dit-il, car cette plante est toute remplie d’un lait qui coule à la rupture de ses branches et qui tue le Serpent ».
Le Bois de Couleuvre, d’un effet plus merveilleux, protège même ceux qui s’en frottent et qui s’imprègnent de son odeur nauséabonde. Le Père du Tertre la juge si efficace qu'il lui accorde un chapitre particulier dans son « Traité de plantes et des arbres des Antilles ».
« Son bois est si semblable à une Couleuvre que ses troncons, jetés dans un lieu obscur, font peur parce qu'on les prend pour des Serpents. Il y a une telle antipathie entre cette plante et les Serpents qu'ils la fuient et qu'ils ne mordent jamais ceux qui la portent à la main ou sur eux et qu'ils crèvent et meurent sitôt qu'ils en sont touchés. »
99 REMÈDES INTERNES PROTECTEURS. — Le Guaco, « Mikania Guaco >», supplante notre bois malodorant par des vertus « antiophiotiques » plus manifestes.
En 1791, VarGas le vantait dans une revue de Santé-Fé, € il garantit de tout fâcheux accident ceux qui s’en sont inoculés ou qui en ont bu le suc ».
L'expérience ne confirme pas les propriétés éclatantes de la guacine de Faure. La Gazette de Curacao signale le cas d’un habitant qui, confiant au remède absorbé, s’amusait avec un Serpent à sonnette « Sistrurus » depuis six ans et qui mou-
nude
rut, mortellement blessé par l’animal irrité, un jour où sa pitance fut oubliée.
3° MÉDICAMENTS CURATIFS DES MORSURES. — Après ces vaines tentatives de prévenir le mal, l’ambition des chercheurs se limite à la médication symptomatique.
Les végétaux, les premiers connus et utilisés, eurent des résultats plus ou moins heureux. La pistache, le bouton d’or caraïbe, la calebasse d’herbe, « l’herbe à couteau », la verveine et bien d’autres encore se signalèrent par un pouvoir curatif.
Ici et là, d’aucuns s’intitulent « guérisseurs de Serpents ». Charlatans français, caraïbes martiniquais, «< panseurs » nègres usent chacun de recettes infaillibles et les tiennent secrètes.
Soyons indiscrets un instant ; perçcons le mode de traitement des Nègres de la Basse-Pointe :
Graines de bois de l’Inde « Amomis caryophyllata»> un gros et demi Graines de chardon béni « Eryngium fetidum ».. un gros et demi CXONIROL TION UTOMAECUIE RE CE EU le doigt d’écorce
( d’épineux blanc
Pulvériser le tout et mettre à macérer dans une bouteille de tafia. Donner au malade deux ou trois verres à liqueur. Imbiber une compresse qu’on applique sur les PAS la renouveler de temps en temps.
Plus près de nous, nous croyons intéressant de noter la petite anecdote suivante, plusieurs fois racontée par notre grand-père, fin observateur, qui fut témoin de la scène : « Il ÿ à une cinquantaine d’années, les chasseurs de Laval-de- Cère, Lot, regardaient, marris, un chien de chasse qui venait d’être mordu au museau par une Vipère. L’enflure progressait rapidement et le chien, le meilleur du village, gémissait douloureusement. Soudain, titubant, il se leva et pénétra dans un petit pré voisin, I flaira, flaira, puis, baissant la tête, frotta son museau enflé sur de l’herbe que son instinct lui avait indiquée. L’enflure disparut rapidement. Le chien soulagé alla sommeiller dans un coin. Le mal revint peu à près. L’animal renouvela son manège, l’enflure partit à nouveau. Le soir, le chien était guéri. Les spectateurs essayèrent en vain de déterminer parmi les herbes foulées celle qui avait guéri ; le mystère de la plante curatrice ne fut point éclairci, »
Se 0e
Ceci nous permet de croire que les hommes du temps passé qui tiraient leurs remèdes de la nature avaient peut-être trouvé des plantes susceptibles de combattre le venin.
Passons à des remèdes plus scientifiques. Des substances minérales ou organiques sont aussi préconisées : tels les arsénicaux, l’ammoniaque, l’alcoo!, la strychnine. Ainsi, les charmeurs de l’Inde se croyaient préservés par les pilules de Tanjore à 38 milligrammes d’acide arsénieux. Enfin, les composés chlorés, bromés, iodés, l’acide phénique, l'huile d’olive et surtout le permanganate de potasse semblent détruire in situ le venin introduit par morsure.
Néanmoins, le remède spécifique n'est pas encore deviné. Ces divers traitements par « sympathie » ou cuisine extraordinaire donnent quelquefois les résultats escomptés.
Comment expliquer ces guérisons ? Le Serpent pouvait, par une récente morsure, avoir déjà vidé au maximum ses poches à venin, le poison inoculé à nouveau était faible, L'organisme ‘avait la faculté de réagir victorieusement et par la suite restait protégé. i
Certains hommes se révèlent moins sensibles à son effet et, partant, plus facilement guérissables.
Trop de confiance se place en ces empiriques recettes. L'observation ne juge pas avec assez de clairvoyance. Une inconstance curieuse, mais certaine, n’est pas comprise. Mordus, certains restent insensibles, d’autres souffrent, certains guérissent, d’autres meurent. Chez les animaux un même parallélisme se découvre. Certains succombent ; d’autres sont vainqueurs. |
L'histoire raconte qu’en Thessalie les ophidiens y pulluleraient. La Cigogne, amie bienfaisante de l’homme, s’y voit vénérée pour s’en nourrir. N'oublions pas cette observation empirique intéressante. Cet oiseau migrateur portera-t-il intact à travers les siècles, avec l’image de sa bonté, ce don naturel à l'épreuve de la science ? Nous parlerions aujourd’hui, plus savamment d’immunisation.
A son éveil nos pas s’orienteront sur une route plus sûre. . Nous connaissons aujourd’hui des êtres privilégiés.
La Mangouste, ce valeureux petit animal, d’une inlassable euriosité, joue à l’audacieuse. Elle attaque Île Serpent et réussit à le vaincre sans souci des morsures qui risquent de l’atteindre.
Rudyard KiPLING, dans un récit (1) palpitant, nous conte, avec sa verve habituelle, le combat de Rikki-tikki-tavi la Mangouste et Nag le Cobra. Et c’est l’agile Mangouste qui sort victorieuse de la lutte contre son dangereux adversaire. Tout récemment, dans le Natural History, M. BOGERT, Professeur du National Museum de New-York, fait allusion à cette réputation et la met en doute.
Le chat peut être aussi mordu, sans danger, par une Vipère. BILLARD nous décrit un de ces combats :
« Un chat angora, âgé de 6 mois, est placé dans une cage avec une grosse Vipère (V. aspts). Celle-ci se dirige vers lui en sifflant et d’un coup de patte très vivement appliqué sur la tête, le chat la renvoie dans un angle de la cage. Bientôt se produit une nouvelle attaque de la Vipère : le chat décoche un nouveau coup de griffe à la tête et bondit par-dessus le Serpent qui, par suite de l’espace réduit où a lieu le combat peut mordre le chat sous le ventre.
« À partir de ce moment impossible de provoquer une attaque de part et d’autre. La Vipère est examinée et on constate qu’elle n’a plus de crochets, elle les a laissés dans la peau du chat. Celui-ci indifférent aux évolutions de son adversaire replacé près de lui ne songe qu’à s'échapper de sa cage. Le lendemain, la Vipère est morte, le chat bien portant.
« Les seules complications observées à la suite de la mersure se réduisent à des accidents locaux : un peu d’œdème de la région mordue et chute des poils au bout de quelques jours. La santé de l’animal a été très bonne par la suite. »
D’après BILLARD et MAUBLANT, le hérisson, grand chasseur de Vipères, le lérot, le blaireau ont la chance de posséder cette immunité naturelle.
Certains oiseaux : le canard domestique, la chouette chevêche, la buse, l’oie : quelques invertébrés : Ja sangsue, la limace, l’escargot, le criquet, la limule : des batraciens : la grenouille, la salamandre terrestre ; enfin des poissons : anguilles, hareng, perche ; et des reptiles même : orvet, tortue et Serpents aussi, se révèlent réfractaires à certaines morsures venimeuses.
Nous signalerôns encote les travaux récents de MM. GRASSET et ZOUTENDYK sur la Susceptibilité des reptiles sud-africains.
(1) KiPrixG (R.), — Livre de la Jungle, tome Il, pages 133 à 155,
Enfin, en juin 1946, M. VELLARD signale « la résistance des sarigues au venin de Serpents » : Résistance à tous les venins des crotalinés américains (Lachesis, Bothrops, Crotalus), de même (Vipera russelii de l'Inde), mais non au venin des colubridés (Micrurus ou Naja). Cette immunité, nous le constatons, est importante.
La nature bienveillante a-t-elle voulu à dessein protéger ces tout petits êtres que la vue d’un Serpent n’intimide pas, alors que chevaux et bœufs sont apeurés et pour cause ?
Cette immunité ne s’est pas affirmée absolue. Elle exige des limites que FONTANA, dans son aphorisme « le Venin de Vipère n'est point un poison pour son espèce », n’avait pas entrevues. Néanmoins, il a ouvert la voie des recherches.
Désormais, conférer l’immunité, est le nouvel espoir dans la défense contre l’ophidisme. La découverte scientifique des microbles aide virtuellement à s’armer contre ce poison. Bientôt une comparaison s’établira : les venins se rapprocheront des toxines microbiennes.
En 1868-87, H. SEwALL, Professeur à l’Université de Michigan, réussit, par des inoculations successives et progressives de venin de Sistrurus, à créer une immunité temporaire à des pigeons.
En 1893, KaAuFMANN, à Alfort, confère à des chiens une accoutumance au venin de Vipère, tandis qu’au Muséum d’'Histoire Naturelle, PHisarix et G. BERTRAND franchissent une nouvelle étape. Selon les méthodes pasteuriennes ïls tenten d’atténuer le venin de Vipère aspic et, par la chaleur, arrivent à des résultats fructueux. Le premier cobaye est vaceiné.
CALMETTE à l’Institut Pasteur obtient chez les lapins :ics résultats positifs avec le venin de Cobra par une atténuation à la faveur de l'hypochlorite de chaux.
L'immunité était acquise, elle obéissait aux lois de la vaccination. :
Dès 1894, ces savants s’orientent vers la voie de la Sérothérapie déjà pleine de promesses. La solution au problème de la guérison des morsures est trouvée. Le traitement de rigueur appelle la Sérothérapie antivenimeuse.
G. Pursazix et G. BERTRAND préparent le sérum antivenimeux-Anti Vipera aspis.
Simultanément, CALMETTE met au point un sérum Anti- Cobra. Ces brillants travaux éclairent les chercheurs.