Le serpent
On était au mois de septembre 1790; il était dix heures du soir, la nuit était sombre et pluvieuse. A l'angle d'une des nombreuses routes qui traversent la forêt de Fontainebleau s'élevait en ce temps-là une petite maison de chétive apparence, isolée, et dont la première sauve-garde devait être la pauvreté de ceux qui l'habitaient, car il n'y avait ni barreaux de fer ni contrevens aux fenêtres. Aussi, malgré l'heure avancée de la nuit, voyait-on reluire une lumière à l'une des croisées de cette maison. En regardant à travers 1 1
les carreaux, si quelqu'un se fût trouvé là pour examiner l'intérieur de cette misérable cabane, on eût aperçu un homme assis à côté d'une étroite table de chêne. Une bouteille et un verre étaient sur cette table. De temps en temps cet homme remplissait son verre ; une fois son verre plein, il le regardait assez longtemps; mais au lieu de le vider, il se croisait les jambes et les bras; puis jetant ses regards en l'air il demeurait ainsi plus d'un quart d'heure sans faire un mouvement de son corps. Son visage seul avait une pantomime extrêmement animée. Tantôt il affectait une préoccupation soucieuse, tantôt une rage concentrée; quelquefois une expression de mépris hautain paraissait sur les lèvres de cet homme; un instant après des larmes brillaient dans ses yeux. C'est alors seulement qu'il prenait son verre avec une espèce de colère et le vidait d'un seul trait; mais à la grimace de dégoût qu'il faisait après avoir bu , on devinait aisément ou que le vin était détestable ou que celui qui le buvait ne le faisait point par plaisir.
Ce manège dura près d'une heure, jusqu'à ce que l'énorme bouteille fût à moitié vidée. A ce moment, cet étrange buveur se leva et se mit à parcourir la chambre où il se trouvait ; mais on eût dit que cet exercice donnait un plus actif essor à la lutte intérieure qu'il avait à soutenir, car alors, non-seulement on pouvait lire sur son visage l'expression des sentimens les plus divers, mais encore il gesticulait avec une violence qui avait quelque chose de furieux et de théâtral. Il se posait, levait les mains au ciel et semblait le prendre à témoin, puis il paraissait supplier
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et maudire; enfin il alla jusqu'à s'emparer d'un bâlon énorme et à le brandir comme s'il eût voulu tuer quelqu'un. Ce fut lorsqu'il fût arrive à cette espèce de paroxisme qu'il retourna tout-à-coup à sa bouteille, mais au lieu de boire avec la mesure qu'il y avait mis jusque-là, il se versa trois ou quatre verres de suite avec une fureur qui témoignait que boire, pour lui, était un acte auquel il se livrait par désespoir plutôt que par goût.
Il paraît que cette fois la dose était convenable, car au bout de quelques minutes, au lieu de continuer sa promenade solitaire ou de retourner sur sa chaise pour se livrer à ses réflexions, le buveur se dirigea vers une porte située au fond de la chambre et qui ouvrait sur une pièce au fond de laquelle on voyait un lit. Mais avant d'y arriver, il s'empêtra les pieds dans un vieux panier qui traînait par terre, et tomba tout de son long sur un tas de paille jeté à l'un des coins de cette porte. Soit qu'il n'eût pas la force, soit qu'il n'eût pas la volonté d'aller plus loin, il se blottit de son mieux sur ce tas de paille, et bientôt il y ronfla du sommeil le plus engourdi que puisse procurer à l'homme cet horrible breuvage qu'on récolte dans le département de Seine-et-Marne sous le nom spécieux de vin. La chandelle demeura allumée, mais faute d'être mouchée, la mèche se couronna d'épais champignons qui absorbaient l'éclat de la lumière, de façon que si quelqu'un fût entré, c'est à peine si on eût aperçu dans son coin l'ivrogne endormi.
Quel était cet homme dont le visage ne manquait pas d'une certaine distinction, dont les mains frêles
et blanches n'annonçaient pas l'habitude d'un travail grossier? Tout le monde croyait le savoir. En effet, si l'on eût consulté un des paysans des environs, il eût répondu comme s'il se fût agi d'un voisin qu'il connût depuis vingt ans: « C'est Grégoire, le serpent de la paroisse. — D'où vient-il? — Je ne sais pas. — N'a-t-il pas un autre nom que celui de Grégoire. — Je ne lui en ai jamais entendu donner d'autre. — Que fait-il? Il joue du serpent et se grise tous les soirs. — Et puis? — Et puis, je ne me suis pas occupé de ce qu'il était avant. »
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que si l'on eût interrogé vingt paysans sur le compte de cet homme, ils eussent tous répondu de même. Or, voici déjà quelque chose de bien étrange, qu'un homme fût dans un village sans y avoir toujours été, et qu'à défaut de savoir quelque chose sur son passé, on n'eût pas fait déjà mille suppositions pour ou contre lui.
En effet, Grégoire était arrivé à Valvins, car nous sommes à Valvins, au mois de janvier 1790, par une nuit encore plus humide et plus froide que celle où commence cette histoire. Il était tombé, à moitié épuisé de fatigue et de faim, sur un banc devant la porte du curé. Il y avait passé la nuit, et le curé, qui s'était levé de grand matin, l'y avait trouvé presque mort. Aidé de sa vieille gouvernante, le bon prêtre avait Hiit entrer le mendiant dans la maison , car Grégoire en avait toute la tournure; il lui avait donné à manger devant un bon feu, et, une fuis le malheureux remis en état, il l'avait interrogé sur ce qu'il était. Il parait que la raison de Grégoire ne s'était
pas réconfortée comme son estomac, car il se mit à battre la campagne, parlant de princesses, de marquises, d'exil, de Sibérie, de théâtre, et mille autres balivernes sans suite. La seule chose que le curé y comprit, c'est qu'il était musicien.
Or, à ce moment la cure de Valvins était profondément humiliée dans son orgueil, attendu que toutes les cures environnantes avaient les unes des orgues, les plus misérables un serpent. Une occasion se présentait de relever l'église paroissiale du village de cette disette, et le curé crut entrevoir la possibilité de le faire immédiatement et de le faire à bon compte. Faire vite et économiquement, est le suprême degré de l'industrie. En cette circonstance, le curé se montra admirablement industrieux ou industriel, comme on voudra, car une heure après Grégoire était engagé comme serpent de la paroisse de Valvins.
L'homme est né vaniteux, il a la prétention de compter pour quelque chose dans son existence, et ne veut pas que le hasard fasse souvent pour lui ce qu'il ne sait ou ne peut pas faire lui-même. Le curé, dont l'ambition avouée depuis longtemps était d'avoir un serpent, ne voulut pas avoir l'air de devoir son succès à une rencontre fortuite. Il y avait cependant ici occasion à un sermon excellent sur le soin que Dieu prend de répondre aux justes désirs de ses serviteurs; mais sans doute le curé pensa que la providence n'avait pas besoin d'un si petit événement pour être démontrée à ses ouailles, tandis que luimême pouvait recevoir un grand lustre de l'arrivée de son musicien. Le jour même il annonça donc au 1 * 1.
prône qu'il avait voulu ménager une surprise agréable à ses paroissiens, qu'il avait fait venir de loin un serpent pour les accompagner au lutrin, et que s'il avait tenu cette négociation secrète, c'était pour que les paroisses rivales ne lui enlevassent pas cette conquête. Quelques jours après, le serpent débuta; il eut le plus grand succès. On dit bien qu'il venait de quelqu'un des couvents des environs qui commençaient à se disperser ; mais on ne poussa pas les investigations plus loin. D'ailleurs la révolution marchait, et les esprits, tendus à suivre ses mouvemciis rapides et violens, s'occupaient moins de tous les caquetages qui, quelques années avant cette époque, étaient toute la vie morale des petites localités.
Voilà comment Grégoire fut établi à Valvins. Du reste, il vivait seul, ne jouait point au piquet, ne regardait point les filles et ne buvait que chez lui. D'une exactitude admirable dans son service, il ne donnait jamais prise aux reproches d'où partent ordinairement les enquêtes inquisitoriales. Sans prétention vis-à-vis de personne, il ne donnait pas lieu aux discussions qui amènent presque toujours les médisances. Un seul danger l'eût peut-être menacé : c'est qu'il était admirablement beau, et sans doute, si les filles de Valvins s'en fussent aperçues, cela eût donné à Grégoire pour ennemis tous les garçons laids du village, classe qui, à Valvins comme dans toute notre belle France, forme la majorité des habitans valides. Mais son état sauvait Grégoire de ce danger; Grégoire jouait du serpent, et il n'y a pas de beauté qui tienne contre un pareil exercice. Apollon jouant du
serpent eût été ridicule, donc Grégoire l'était, et là où il y a ridicule il n'y a plus rien, ni beauté, ni esprit, ni vertu. Quant à l'âge de Grégoire, il eût été difïîcile de le déterminer d'une manière juste. Ses traits fatigués étaient d'un homme de quarante ans , mais la richesse de sa chevelure noire comme l'ébène et que ne nuançait encore aucun de ces fils d'argent que nos ancêtres combattaient avantageusement avec la poudre à poudrer, une taille svelte et cambrée, des dents pures et blanches, et une chaleur de regard qui brillait souvent malgré lui, donnaient à Grégoire un air de jeunesse en désaccord avec son visage.
Tel était l'homme dont nous venons de raconter l'occupation au commencement de cet article : et voilà tout ce qu'on savait de son histoire dans le pays qu'il habitait.
Il dormait depuis une demi-heure lorsque des cris assez violens se lirent entendre à quelque distance de sa maison. La terre eût éclaté en volcans que Grégoire n'eût rien entendu. Cependant ces cris semblèrent se rapprocher, ils arrivèrent jusqu'à la porte de la maison , et bientôt on frappa à cette porte. Grégoire ne répondant point, on leva le loquet, et un homme d'une cinquantaine d'années, en habit de voyage, entra dans la maison. Il appela et n'obtint pour toute réponse qu'un ronflement plus prononcé que celui qui régnait avant son entrée. L'inconnu pénétra tout-à-fait dans la maison, s'arma de la lumière et chercha le dormeur; il le poussa du pied. Grégoire étendit la jambe et sembla se trouver plus à son aise pour ronfler. Le voyageur le considéra un mo-
ment en silence et le poussa encore, comme pour s'assurer de la ténacité de ce sommeil; puis, comme s'il eût craint quelque piège, il s'arma d'un pistolet qu'il tira de sa poche, et, la chandelle d'une main, le pistolet de l'autre, il se mit h visiter exactement nonseulement la pièce où était Grégoire, mais celle où se trouvait un lit.
L'expression soucieuse du visage de cet étranger dénotait qu'un projet important venait de se présenter à lui, mais qu'il craignait d'en aborder l'exécution. En effet, il revint encore une fois près de Grégoire et le secoua violemment, mais sans l'éveiller. Cependant cela ne paraissait pas le rassurer, attendu qu'il était difficile de se rendre compte d'un sommeil si tenace. Ce fut alors qu'il aperçut la bouteille vide sur la table, il l'examina ainsi que le verre et murmura tout bas : Il est ivre. Toutefois cette supposition ne parut pas satisfaire encore cet individu, car il retourna une quatrième fois près de Grégoire, et s'étant mis à genoux près de lui, il se pencha jusqu'à son visage pour respirer l'haleine avinée de l'ivrogne. Ce témoignage ne lui manqua pas, et cette fois il parut complètement rassuré. Aussitôt il se mit à l'œuvre, étendit son manteau devant la fenêtre et sortit après avoir placé la lumière dans la chambre du fond et s'être assuré qu'elle fermait en dedans. Immédiatement après il ressortit, et cinq minutes n'étaient pas écoulées qu'il rentra accompagné de plusieurs personnes. Il marchait le premier, guidant et tenant par le bras un homme qui avait les yeux bandés et qu'à son ct)slumo exactement noir il était aisé de recon-
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naître pour un avocat ou un médecin. Ensuite venaient deux hommes d'une stature élevée , portant dans leurs bras un corps d'homme ou de femme enveloppé d'une pelisse doublée de martre zibeline. Quant au visage, il était couvert d'un voile épais. La figure de ces deux hommes était remarquable en ce sens qu'elle avait un type très-particulier qui eût dit leur origine à des yeux observateurs. Ils avaient ce visage plat dans son ensemble et anguleux dans ses parties, qui appartient aux races caucassiennes, et leurs cheveux d'un roux ardent, taillés en brosse, descendaient presque jusqu'à leurs sourcils épais et blonds. Un front étroit et bas, des yeux gris et sans autre expression qu'une curiosité presque stupide, quelque chose de féroce dans le tour de la bouche , montraient qu'il n'y avait qu'à commander à ces natures dégradées et que ces hommes obéiraient, quoi qu'on leur commandât. Le premier individu dont nous avons parlé les laissa passer et leur dit quelques mots en langue étrangère. Aussitôt ils posèrent le corps qu'ils portaient sur le lit de Grégoire, et ils quittèrent la maison. Dès qu'ils furent partis, l'étranger alla fermer la porte extérieure, vint reprendre l'homme à l'habit noir et le fit entrer dans la seconde chambre en lui disant :
— Je m'étais trompé, docteur, nous sommes arrivés.
Il ferma cette porte, et ces trois personnes restèrent seules dans cette chambre. Grégoire dormait toujours.
Le lendemain Grégoire s'éveilla quand le jour était déjà levé depuis longtemps.il eut quelque peine à reprendre ses esprits et se secoua rudement pour chasser la lourdeur qui pesait encore sur lui. En parcourant la chambre où il était demeuré sur la paille, il vit la bouteille et le verre qui avaient servi à ses libations de la veille, et dans un mouvement d'humeur il fut près de les briser: mais il s'arrêta et murmura dans ses dents : « Après tout, j'ai dormi. » Et il posa soigneusement dans un coin le verre et la bouteille C'était donc une bien précieuse conquête pour cet homme que le sommeil, qu'il l'achetât à un prix si honteux, et il fallait qu'il eût de bien poignants chagrins pour qu'il ne put l'obtenir qu'à ce prix.
Cependant Grégoire continuait à remettre un peu d'ordre dans la maison, lorsque tout à coup il retourna vivement la tête comme si quelqu'un l'eût appelé, puis il écouta d'un air étonné , comme si la nature du bruit qu'il entendait avait quelque chose de trèsextraordinaire. Enfin, après avoir écouté, il courut vers sa chambre et demeura encore plus stupéfait en reconnaissant qu'il ne s'était pas trompé sur la nature de ce bruit. Un enfant nouveau-né gisait sur son lit, dont le désordre attestait que c'était là qu'il avait dû naître et qu'il n'y avait pas été apporté du dehors par une main furtive.
La surprise de Grégoire à cet aspect le cloua un moment à sa place. Une chose si étrange arrivée pendant son sommeil lui paraissait un rêve ; il se demanda un moment s'il était encore ivre ou endormi. Mais il lui fallut bien reconnaître la réalité de ce qu'il voyait, et tout aussitôt il chercha si quelque chose pourrait l'éclairer; il posa l'enfant sur un meuble et se mit à bouleverser le lit, à regarder dessous, à chercher dans tous les coins; mais il ne trouva rien qui put lui servir à former la moindre conjecture. Pas un papier, pas un lange, rien ; l'abandon était aussi complet qu'on avait pu le faire. Etait-ce l'enfant de quelque misérable fille du village? était-ce celui de quelque femme étrangère? L'une avait-elle choisi sa maison parce qu'elle connaissait les habitudes de Grégoire? l'autre y avait-elle été amenée par le hasard? Rien ne pouvait répondre à ces questions que se faisait le Serpent. Toutefois les indices qu'il n'avait pas trouvés dans cette chambre se montrèrent h lui dès qu'il sortit de sa maison. L'empreinte des pas arrêtés à sa porte le frappa; il les suivit le long du petit sentier de quelques toises qui de sa maison aboutissait à la grande route, il les suivit sur la route même et les vit s'arrêter à une place où la terre humide était profondément labourée par le piétinement des chevaux. Ces chevaux étaient attelés de front, donc c'était une voiture; la voie des roues de devant plus étroite que celle des roues de derrière disait que c'était une voiture à quatre roues. Grégoire ne doute plus que ce ne fût le hasard qui eût amené chez lui une femme étrangère au pays , riche . et qui sans
doute avait été surprise en route par les douleurs de l'enfantement. Mais tout cela n'expliquait pas cet abandon extraordinaire et le soin avec lequel on avait fait disparaître toutes les traces qui eussent servi à faire reconnaître l'enfant. La mère était-elle complice de cet abandon, ou en était -elle victime? voilà ce qui restait un problème insoluble pour Grégoire. Il chercha vainement à l'endroit où la voiture avait stationné, espérant découvrir quelque objet tombé par hasard de cette voiture ou bien jeté exprès sur la route. Rien absolument, absolument rien ne lui put venir en aide. Ce fut alors qu'il retourna à sa maison et qu'il commença avec lui-même une longue consultation pour savoir ce qu'il ferait de cet enfant. La conclusion fut qu'il le garderait, mais elle n'arriva pas avec cette soudaineté des bons mouvemens de pitié et de protection : l'abandon de cette innocente créature ne semblait pas toucher Grégoire, et quand il se fut décidé à s'en charger, ce fut plutôt comme pour accomplir un projet dont l'avenir révélerait le mystère que pour faire un acte de bienfaisance.
Une fois cette décision arrêtée, Grégoire prit toutes les mesures nécessaires pour faire constater la naissance de cet enfant; il alla chercher le curé, le maire (car il y avait déjà un maire à Valvins), il rédigea un procès-verbal détaillé de toutes les circonstances qu'il avait remarquées; il mesura l'empreinte des pieds, la largeur des roues de la voiture; il fit une description exacte de l'enfant, marquant jusqu'au plus petit signe ; il le fit reconnaître par le curé, le maire, quelques-uns des notables du village, la nour-
rice à qui il fut confié; il signa ce procès-verbal et le fit signer aux témoins, et l'ayant enveloppé et cacheté avec le plus grand soin, il le mit en dépôt chez un notaire de Fontainebleau.
Le lendemain l'enfant fut baptisé sous le nom de Grégoire Valvins, recevant ainsi le nom de celui qui lui servait de père et le nom du village où il était né.
Comme on le pense bien, cet événement fit grand bruit dans le pays pendant quelques semaines, mais au bout de ce temps on pensa à tout autre chose, on ne remarqua même pas combien était changée la conduite de Grégoire : il ne buvait plus et semblait beaucoup moins indifférent à la vie présente et beaucoup moins préoccupe de sa vie passée. Pendant sa première année, il allait tous les jours voir son fils d'adoption chez la pauvre femme qui le nourrissait; il ne semblait plus vivre que pour lui , et dès que l'enfant put se passer des soins de sa nourrice il le prit chez lui.
Cependant la révolution avait marché, les églises s'étaient fermées, et par conséquent les serpens se trouvaient sans emploi. Grégoire et son fils disparurent de Valvins après le 10 août 1792, et personne ne sut ce qu'ils étaient devenus.
Maintenant, franchissons un long espace de temps et transportons-nous au mois de décembre 1813. Nous voici rue des 3Iathurins, dans un hôtel magnifique ; les salons en sont tout de soie et de velours, l'éclat des tentures montre qu'elles ne sont posées que depuis quelques jours. La profusion des meubles amoncelés dans ces salons eût pu faire croire que 1 2
c'était la demeure de quelque nouveau riche, si le goût parfait qui avait présidé à cet ameublement n'eût montré que celui qui l'avait choisi était accoutumé au luxe dans ce qu'il a de plus commode et de plus élégant. En décembre 18115, on eût pu croire aussi qu'il appartenait à une de ces familles revenues avec les Bourbons, et à qui la munificence des vingtcinq millions de liste civile donnée à nos rois légitimes avait rendu une part de leur antique éclat. Mais cette supposition eût été fausse comme la première ; cet hôtel n'appartenait pas à un Français ; il était occupé par une famille étrangère.
On se souvient avec quelle fureur s'abattirent à cette époque sur Paris tous les curieux de l'Europe. L'Angleterre nous envoya ses gentlemen, l'Allemagne ses barons, la Prusse ses majors, la Hollande ses ran de toute sorte, et la Russie ses princes et ses princesses en off, en ieffet en ki. Or, cet hôtel était celui de la princesse Kadicoff. Au fond de ce vaste appartement si luxueux, dans un boudoir autour duquel régnait un divan bas, et dont le dossier était composé d'une suite de coussins , sur la partie de ce divan la plus rapprochée de la chemii'.ée était étendue une femme enveloppée de fourrures et ramassée sur ellemême, comme si elle eût gelé malgré l'ardeur du foyer allumé. Cette femme était de cette nature étiolée particulière à la Russie. Là, dans ce pays de glace, on trouve souvent de ces jeunesses hâtives qui semblent ne devoir appartenir qu'aux zones torrides de l'Asie. Dans l'atmosphère chauffeeoû on élèveleur enfance , elles se développent languissantes et pâles
comme des fleurs de serre. L'oisiveté du corps ainsi toujours enfermé leur donne une mollesse musculaire et une force nerveuse qui en font à la fois les êtres les plus indolens dans leur allure, et en même temps les plus fantastiques et les plus volontaires dans leurs caprices.
L'éducation qu'elles reçoivent ne peut qu'augmenter cette disposition particulière. Ainsi la femme dont nous parlons, et qui pouvait alors avoir quarante-cinq ans, avait été élevée à Saint-Pétersbourg à l'époque où Catherine II accueillait avec tant d'enthousiasme les œuvres des philosophes de la fin du dix-huitième siècle. On comprend quelles étranges idées avaient dû jeter dans la tête d'une jeune femme vivant dans un pays d'esclaves les principes d'égalité humaine répandus dans ces écrits, et ce qu'elle devait croire de ses devoirs lorsqu'on la nourrissait des romans de Crébillon le fils et des ardentes déclamations de Diderot. Mais peut-être que la conversation de cette femme expliquera mieux que nous ne pourrions le faire ce qu'elle avait été et ce quelle était.
Qui dit conversation suppose au moins deux interlocuteurs ; en effet, en face de la princesse, et assise dans une profonde bergère, était une autre femme d'une nature toute différente. La princesse cachait bien, sous le rouge dont elle était peinte, la pâleur mate de son teint, mais il lui était difficile de dissimuler la maigreur de son visage, et ses mains, qu'elle levait de temps en temps pour rétablir les boucles éclaircies par le temps de ses cheveux blonds, étaient d'une blancheur si fade et tellement décharnées qu'elles
semblaient être celles d'une malade à qui manquent la vie et le sang. L'autre femme, au contraire, brune, grande, robuste , respirait la force et la santé. Elle pouvait avoir trente ans, mais le commencement d'embonpoint qu'on remarquait en elle l'eût fait paraître plus âgée si l'éclat d'un teint brillant et la plénitude des contours du visage n'eussent rétabli l'équilibre. Toutes deux gardaient le silence depuis quelques momens lorsque la princesse l'interrompit par ces mots : Eh bien! — Eh bien ! répondit l'autre femme, je l'aime.
La princesse haussa les épaules, tira ses mains de son vitchoura, atteignit une bonbonière sur la cheminée, prit un carré de pâle de jujubes (la pâte de Regnaidt et toutes les pâtes inouïes qui guérissent de toutes les maladies n'étaient pas encore inventées à cette époque); la princesse, disons-nous, prit un carré de pâte de jujubes et répondit d'une voix indolente en mâchonnant à la fois sa phrase et sa pâte de jujubes : Vous êtes une folle, ma chère Léonie. Une femme comme vous, la fille du marquis de Lesly, la veuve du duc de Fezenzac, penser à un pareil homme !
— Mais je l'aime ! répéta la duchesse avec un mouvement de colère. — Eh bien ! aimez-le tant que vous voudrez, puisqu'il vous plait, mais ne l'épousez pas. — Mais il le veut, répondit la duchesse. — Il le veutt répéta la princesse en se soulevant sur son séant comme si elle avait entendu quelque chose d'exorbitant : il le veut ! dit-elle encore une fois en examinant la duchesse. — Oui, il le veut, et....
La duchesse s'arrêta, se mordit les lèvres, se tourna et se retourna sur la bergère, comme si elle avait été
prise d'un malaise subit, tandis que la princesse la suivait du regard avec une curiosité moqueuse. Et? fit celle-ci.
— Et, repartit vivement Léonie, il a le droit de le vouloir.
La princesse se laissa retomber sur son divan, prit une nouvelle tablette de jujubes et la mâcha quelque temps en silence. A ce moment, elle réfléchissait probablement aux conseils qu'elle devait donner à son amie, et celle-ci semblait les attendre avec anxiété ; mais tout cela se termina par une phrase qui semblait être à mille lieues du sujet de la conversation : — Il faut que je vous raconte une aventure qui est arrivée à une de mes amies avant la révolution.
— En Russie? — Non, à Paris, repartit la princesse. — C'est vrai, dit la duchesse, vous êtes venue à Paris avant la révolution.
Un reste de sang féminin monta au visage de la princesse et la fit rougir. Etait-ce de honte au souvenir de ce qu'elle se rappelait? Cela eût dû être ainsi; mais ce fut seulement de dépit d'avoir laisse échapper l'aveu que vingt-cinq ans avant le jour où elle parlait, elle était d'càge à avoir des amies auxquelles il pût arriver des aventures. Aussi réponditelle avec sa nonchalance ordinaire :
— Oui, j'y étais avec ma famille, et quoique bien enlanl encore, cette histoire me frappa vivement. Je l'entendis souvent raconter à mon père, qui parlait devant moi sans soupçonner que j'y pouvais comprendre quelque chose, car j'avais alors cinq ou six ans tout au i)lus.
La princesse peinte ne se rajeunissait que de quinze ans, juste assez pour être de l'âge de la femme à qui elle parlait. C'était de la modération : une plus vieille se serait faite plus jeune que la duchesse. Celle-ci comprit la prétention, mais elle n'avait aucun désir de disputer de jeunesse avec son amie, et elle ne témoigna son incrédulité par aucun signe. La princesse avait examiné Léonie, et voyant que ce qu'elle avait avancé n'avait pas éprouvé même la contradiction d'un froncement de sourcils, elle se dit : Je n'ai l'air que d'avoir trente ans, c'est un fait certain, donc je n'ai que trente ans, c'est un point résolu. De son côté Léonie s'était dit que si elle voulait bien écouter l'histoire annoncée, elle pouvait y croire comme h un fait que M""' de Kadicoff avait été en âge d'apprendre par elle-même et d'apprécier à sa juste valeur, si même elle n'y avait pas quelque peu participé.
La duchesse n'était pas venue pour apprendre des aventures du temps passé, mais pour échapper à une position qui paraissait la rendre plus malheureuse qu'elle ne le disait ; aussi se hàta-t-elle de répondre :
— Il ne s'agit pas de ce qui est arrivé il y a vingtcinq ans, mais de ce qui m'arrive aujourd'hui.
— Pardon, ma chère; mais ce qu'a fait une fem.rae qui avait alors une position aussi élevée que la vôtre pourrait vous servir de règle de conduite. Grégorio Massoni voulait aussi épouser la femme dont je vous parle. — Jlais... dit la duchesse. — Et il en avait aussi le droit, comme je crois que vous l'entendez, continua la princesse, en examinant malicieusement
sa belle amie; et, reprit-elle avec un sourire particulier et un clignement d'yeux presque insolent, il y avait nécessité pour elle comme pour vous.
A ces mots la duchesse devint pâle, elle se parcourut elle-même d'un regard d'effroi indicible, et s'enlonça dans la bergère en laissant échapper cette simple exclamation : « Quoi ! »
Un silence assez long succéda à celte grande péripétie de la conversation, où tout un mystère venait d'être surpris et avoué.
La princesse prit un troisième morceau de jujube et recommença à parler avec ce mâchonnement insouciant qu'elle n'eût pas mis peut-être si elle eût parlé à sa couturière d'une robe ou d'un volant.
— C'est parce que je le savais, lui dit la princesse, que je suis bien aise de vous apprendre qu'avec un peu de résolution tout cela est la moindre des choses.
La duchesse ne répondit pas ; elle semblait anéantie; des larmes, qu'elle ne pouvait contenir, coulaient le long de ses joues et tombaient sur ses mains croisées devant elle. La princesse l'examinait avec une joie de chat sauvage. Elle n'avait cependant aucune raison d'en vouloir à cette femme; mais elle avait ftiilli laisser échapper devant elle le secret de ses quarante-cinq ans, elle avait souffert un moment de cette crainte, et elle ne pouvait se refuser cette petite délectation féminine de voir soufl'rir celle devant qui elle avait souffert. Mais ce petit plaisir une fois bien savoure, la princesse se retrouva toute disposée à servir sa meilleure amie.
— Eh bien! dit-cllc alors, à quoi bon ces larmes?
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Parce que je le sais, il n'est pas dit que personne s'en doute. Vous savez que l'œil d'une femme y voit plus clair que celui d'un père, d'un frère, d'un amant même, et ce qui est inconnu n'existe pas.
— Mais, reprit Léonie, êtes-vous la seule femme au monde qui ait pu pénétrer ce mystère? — Rassurez-vous, dit la princesse, car ce mystère, je le soupçonne seulement d'hier et votre trouble seul me l'a confirmé à ce moment. Seulement, ne recevez désormais personne que moi avant d'être en toilette; c'est une chose fort simple, et qui du reste était toutà-fait dans les habitudes de l'ancienne cour.
La duchesse fit un signe d'assentiment et la princesse reprit : Maintenant, ma chère, écoutez-moi; je ne veux point vous donner de conseils, ou plutôt je ne veux pas vous raconter l'aventure dont je vous ai parlé, avant d'être sûre de votre détermination vis-àvis de ce jeune homme : voulez-vous absolument l'épouser?
La duchesse ne répondit pas.
— C'est bien, fit la princesse, après avoir attendu quelque temps, vous n'en avez aucune envie.
— Mon père n'y consentirait jamais, dit la duchesse en baissant les yeux, honteuse qu'elle était de voir deviner et traduire ainsi ses sentimens. — Vous êtes riche de votre propre fortune, veuve, maîtresse de vous-même , dit la princesse; donc le consentement de votre père est chose fort inutile; mais vous ne voulez pas, je le comprends, quitter votre titre
de duchesse pour vous appeler madame Comment
donc s'appelle -t- il? — Son nom est inutile, dit Léonie.
La princesse se mordit les lèvres, désappointée de ne pas avoir appris le dernier mot du secret ; mais elle n'en continua pas moins, avec son imperturbable nonchalance, et un cinquième morceau de jujube :
— 3Iais l'aimez-vous?
— Oh! oui, s'écria Léonie, je l'ai bien aimé! — Donc vous ne l'aimez plus? — Ah! madame! s'écria la duchesse avec un mouvement involontaire d'indignation. — Non, ma chère, vous ne l'aimez plus. Nous sommes en 1813 et non plus en 1812; le beau militaire de l'Empereur, en route de devenir maréchal, tout resplendissant de gloire et de conquêtes, n'est plus qu'un pauvre officier à demi-solde. En 181 2, quand il était de cette cour de princes dont vous n'étiez pas, il était presque votre égal, il vous faisait entrer à sa suite dans ces Tuileries dont la ténacité de votre père et de votre mari vous avait exilée. Aujourd'hui, ma chère, c'est tout le contraire, c'est lui qui vous en exilerait, et vous ne pourriez pas le faire admettre; le prestige est disparu, et vous ne l'aimez plus : c'est la chose du monde la plus concevable. — Ah! dit la duchesse, croyez-vous que mon amour soit basé sur de si pauvres considérations. C'est sur la noblesse de ses sentimens, sur ce qu'il vaut.... — Vous le croyez peut-être, dit la princesse, mais ce n'est pas cela; supposez qu'après l'avoir aimé comme vous l'avez aimé, vous vinssiez à découvrir que c'est un misérable, un marchand d'eau de Cologne? — Ah (i ! dit la duchesse, repoussant cette supposition avec dégoût. — Mais on peut avoir toutes les vertus et être marchand d'eau deCologne ; seulement, comme
j'ai posé la question dans des termes extrêmes, vous avez senti la justesse de ce que je vous ai dit ; ici les couleurs sont tranchées, et le disparate vous frappe : dans votre position, la nuance est plus légère, voilà tout : vous n'y voyez rien, ou plutôt vous n'y voulez rien voir.
La duchesse se tut encore ; une femme, quelque envie qu'elle en ait, ne se laisse pas dépouiller volontairement de la pudeur de son âme sans résister au moins par son inaction. Mais la princesse était implacable et ne voulait pas laisser à la duchesse un voile derrière lequel elle put cacher ses mauvais desseins, et elle dit à Léonie : Voyons, point d'hypocrisie, l'aimez-vous encore? — Non, dit Léonie rapidement.
— Vous ne voulez pas qu'il vous obsède de son amour? — Je l'ai vainement supplié de me fuir. — Vous craignez qu'il ne s'arme contre vous de ce que vous appelez ses droits ? — 11 m'en menace sans cesse.
— Eh bien, reprit la princesse, écoutez-moi et décidez.
Aussitôt la princesse, qui s'était animée à la fln de ce dialogue au point de se mettre sur son séant, se reposa sur son divan et commença le récit suivant :
Ma chère duchesse, dit M'°« de Kadicoff.
11 y avait alors une jeune femme du plus haut rang, mariée de fort bonne heure à un prince riche d'une immense fortune.
LE SERPENT. 2o
— Ah ! fit la duchesse, qui n'était pas fâchée de reprendre un petit avantage, c'était une de vos compatriotes? — Oui, fit madame de Kadicofi" sans se déconcerter. — Portant aussi le titre de princesse? — Oui, répondit encore la Russe, ce n'est pas un titre rare dans un empire dont presque toutes les grandes familles ont été jadis souveraines de petits états; toutefois je ne prononcerai pas son nom. Mais pourquoi me regardez-vous ainsi? — C'est que, repartit la duchesse, vous oubliez que mon père a habité la Russie avant la révolution ; qu'il connaît tous les grands noms de la cour de Catherine II, et qu'il me sera facile de savoir quelle était la femme dont vous allez me révéler l'histoire.
La princesse, qui sentit l'attaque, sourit dédaigneusement et repartit : Si vous ne m'aviez pas interrompue vous auriez vu que cela ne vous eût menée à rien, attendu que ce n'est point à Saint-Pétersbourg, mais à Paris que cette aventure est arrivée.
— Ah ! fit la duchesse avec un air d'étonnement si naïf que M™« de Kadicoffs'y laissa prendre; venons donc k l'aventure, car je vois bien que pour les personnages je ne pourrai les connaître.
En disant cela M™" de Fezenzac avait déjà la conviction que celle qui parlait était l'héroïne de l'aventure, mais elle voulait en avoir la certitude ; elle se promit de ne plus interrompre le récit.
— Je vous disais donc, reprit la princesse, qu'il y avait alors à la cour de Russie une femme du plus haut rang, et il faut que j'ajoute de la plus grande beauté. C'était un assemblage parfait de toutes les
grâces que peut donner la nature et de toutes celles que peut enseigner l'éducation la plus soignée.
Cette phrase confirma la duchesse dans son opinion, mais elle n'en montra rien, de peur de mettre ohstacle au torrent d'admiration dont les premiers flots venaient de paraître, et qu'elle voulait laisser déborder pour son instruction particulière. La princesse continua :
— Imaginez-vous une petite femme légère, fluette, admirablement proportionnée, souple comme un gant, des yeux bleus d'une langueur céleste, des dents comme des perles, une bouche rose, des cheveux d'un blond doux et languissant, avec une taiUe de guêpe, un chef-d'œuvre de la nature enfin.
C'est cela, se dit la duchesse, le portrait est si peu ressemblant qu'il est impossible de ne pas le reconnaître; cependant elle se tut encore, et la conteuse reprit avec une activité de babil qu'on ne lui eût pas supposée un instant avant.
— Quant à l'esprit de cette femme, il était à la fois naturel et orné, brillant et profond ; son caractère était un mélange charmant de douceur et de fierté, de franchise et de retenue, c'était enfin... — Une femme qui a dû inspirer de bien violentes passions, dit la duchesse avec un soupir, comme si elle eût rêvé que le Ciel n'avait pas été juste de donner tant et de si supérieures qualités à une seule femme. — Mais oui, repartit la princesse en caressant son reste de beaux cheveux, elle a été aimée... mais avec tous ces dons de la nature, pour être heureuse, cette femme avait un grand défaut. — Ah! fil la duchesse, voypns
LE SERPENT. 2)i
le défaut. — Cette femme était d'une excessive sensijjilité; l'idée de faire du mal à quelqu'un ne fût jamais entrée dans son cœur, et la vue des souffrances d'un malheureux lui portait des atteintes dont elle avait toutes les peines du monde à se remettre. C'est ce qui amena son départ pour la France. Le prince son mari avait pour secrétaire un jeune Allemand nommé Mésinger qui chantait à ravir et qui composait de charmante musique.
La princesse avait distingué ce jeune homme et voulut lui donner le moyen de se produire. Pour un homme de talent (et je dois dire qu'elle avait cette manie de protéger le talent qui était alors celle de tout le monde) ; pour un homme de talent, dis-je, la meilleure protection qu'on lui puisse accorder, c'est de faire connaître ses œuvres. La princesse, qui comprenait les choses dans leur sens le plus élevé, voulut servir la gloire de Mésinger, et pour cela elle mit quarante esclaves à sa disposition.
— Quarante esclaves, dit la duchesse, pour servir la gloire d'un musicien. — Oui, fit la princesse en souriant, c'était pour se composer un orchestre. — Ah ! dit la duchesse, ces esclaves savaient la musique. — Vous ne me comprenez pas, dit M"'^ de Kadicoff; la princesse donna à Mésinger quarante esclaves pour leur apprendre à exécuter sa musique, et pour que ce don lui fût profitable, elle assistait de temps en temps aux leçons. Aussi les progrès furent rapides. Sous les yeux de la princesse le chef des esclaves n'osait se départir de la sévérité qui lui était commandée, et comme la princesse était fort bonne mu-
sicicnne, à la moindre faute d'un violon ou d'un alto, elle n'avait qu'à faire un signe et l'exécutant recevait une si rude correction qu'il savait bientôt sa partie. — Ah! lit la duchesse, je comprends que de pareilles leçons devaient être un véritable tourment pour cette pauvre femme. — Vous ne pouvez vous en faire d'idée, reprit tranquillement la princesse; ce pauvre Mésiiigcr était le plus malheureux des hommes; les choses allaient tout de travers, et il souffrait de véritables tortures quand une fausse note venait lui écorcher les oreilles ; la princesse le prenait en pitié et lui venait en aide de son mieux; mais elle ne put jamais obtenir pour les œuvres de son musicien cette perfection qu'elle voulait absolument, quoique deux esclaves eussent déjà succombé à la bonne volonté qu'elle mettait à le servir.
Cette phrase commença à faire comprendre à la duchesse l'espèce de sensibilité particulière à un cœur de femme russe. Mais elle alla beaucoup trop loin en s'imaginant que pour arriver à une pareille cruauté il fût nécessaire que celle qui l'avait exercée fût dominée par une passion aveugle. 11 était réellement vrai que la princesse anonyme protégeait à coups de knout les succès de son amant, mais il n'eût pas été nécessaire que le musicien Mésinger fût si tendrement chéri pour que les leçons fussent menées avec cette activité : un caprice à satisfaire en eût ordonné autant. La duchesse l'ignorait et elle en resta à la supposition que nous avons dite, pendant que la princesse continuait ainsi : Cependant l'orchestre marchait assez passablement pour qu'on pût le risquer
dans une grande fête où la princesse comptait éclipser tout ce qu'on avait tenté jusque-là. L'impératrice seule possédait un orchestre aussi complet et aussi nombreux, et c'était une véritable audace que d'oser rivaliser avec elle. Mais aussi quel triomphe si elle réussissait! La fête fut annoncée et tout le monde en parla d'avance avec un enthousiasme qui ravissait Mésinger; on attendait l'épreuve avec une grande impatience, La princesse ne quittait plus les répétitions, et le secrétaire musicien passait toutes ses journées près d'elle. Comme je vous l'ai dit, ma chère, il était fort beau, et comme dans cette occupation journalière à laquelle ils se livraient ensemble, la princesse avait quelquefois oublié les lois de l'étiquette, on osa dire que leurs entrevues n'étaient pas toutes consacrées à la musique.
Ces calomnies n'arrivèrent pas malheureusement aux oreilles de la princesse, qui les eût fait cesser aisément, mais elles parvinrent à celles de son mari, et cela précisément le jour de la fête et dans des circonstances dont il profita avec un horrible raffinement de barbarie.
La soirée était à son plus haut degré de magnificence, c'était le moment où l'on devait entendre le fameux orchestre. Tous les regards étaient fixés sur Mésinger et sur la princesse. 11 faut le dire, son trouble, qu'elle ne put suffisamment dissimuler, pouvait autoriser les soupçons qu'on avait élevés contre elle. Quant à -Mésinger, il était comme un roi devant son pupitre, et toutes les femmes le contemplaient avec une admiration envieuse. Le moment solennel arriva
enfin; la princesse fit un signe et l'orchestre commença. Mais dès les premiers accords voilà qu'un malheureux qui était chargé d'une partie de trompette commence à détoner d'une façon horrible; des rires bruyans parcourent le salon de musique; je rougis, Mésinger devint pâle comme un cadavre.
La princesse était si animée à son récit qu'elle ne s'aperçut pas du : je rougis, mais la duchesse ne le laissa pas passer. M™» de Kadicoff continua :
On se regardait en chuchotant, les quolibets couraient de bouche en bouche ; Mésinger se montra un véritable héros : il se lève, arrache à l'esclave son instrument et joue sa partie avec une vigueur et une intrépidité qui enlèvent tout le monde ; le premier ^morceau eut un succès magnifique.
Mais à dix pas de l'endroit où se tenait la princesse, dans un groupe près duquel se trouvait son mari, un mot affreux avait été prononcé : Comment peut-on aimerun hommequijouede la trompette!...
M^e de Kadicoff s'arrêta, et après un moment de réflexion, elle reprit : Permettez-moi de ne pas vous répéter l'ignoble quolibet dit par un jeune gentilhomme prussien, et qui avait pour conclusion cette horible phrase : Son triomphe est complet, mais fi des baisers qui sentent l'esclave.
Il faut remarquer que c'était une femme qui parlait à une femme, et qu'il y a dans ce sexe une intelligence qui comprend parfaitement les phrases les plus obscures : donc la duchesse comprit ce qu'avait voulu dire son amie. Celle-ci poursuivit avec une nouvelle animation.
LE ..EUPENX. 9.9
Ce mot fut entendu par le prince, et il lui apprit la vérité.
Comme c'est difficile de mentir! En effet déjà M™e de Kadicoff a avoué par un je involontaire qu'elle était l'héroïne de l'histoire, et voilà maintenant qu'elle reconnaît comme vérité ce que quelques phrases avant elle appelait calomnie. Cependant, elle n'avait pas interrompu son récit, et si nous sommes obligé de le faire, c'est que nous avons à rendre compte à la fois de ce que dit une femme et de ce qu'une autre en pense, deux choses bien différentes, vous le pouvez cToire.
— Oui, ma chère, dit la princesse, il suffit de ce mot pour éclairer le prince, et comme c'était un homme d'une violence extrême, il résolut immédiatement d'en tirer vengeance. Punir sa femme, eût été difficile; elle avait une famille qui ne l'eût pas souffert. Ce fut donc contre Mésinger que se tourna toute sa colère.
— La fête était terminée, la princesse retirée, dans ses appartemens, recevait les félicitations de son mari, qui les lui prodiguait avec un empressement dont elle eût dû se délier; mais l'éloge, même d'un mari, fait du bien à une femme, et celui de Mésinger dans la bouche du prince était si piquant, si original, si amusant, que la princesse s'amusait à le lui faire répétera satiété. Tout à coup, au milieu de l'exaltation outrée du prince et de la joie sardonique de la princesse, des crix douloureux s'élèvent de l'une des cours intérieures du palais.
— Qu'est cela ! s'écria la princesse.
— Rien, ma chère fit le prince, j'ai voulu que le misérable qui a failli compromettre votre succès fût puni de manière à ne pas donner aux autres l'envie de recommencer. — Que voulez-vous dire? repartit la princesse. — J'ai fait, dit le prince, j'ai fait appeler le correcteur des esclaves aussitôt après le concert, et je lui ai ordonné d'appliquer deux cents coups de knout au drôle qui a joué de la trompette. — Uais, s'écria la princesse, dont des cris de plus en plus déchirans venaient frapper l'oreille, ce n'est pas la voix de l'esclave qui crie... c'est celle de Mésinger.
Le prince se mit à rire si bruyamment qu'il couvrit l'éclat de ces cris de douleur.
— Vous êtes folle, ma chère ; comment voulezvous qu'on se soit trompé à ce point; le pauvre Mésinger, mais il en mourrait, il n'y est pas accoutumé. — Mais, reprit la princesse avec horreur, c'est sa voix, je la reconnais. Ah! le correcteur s'est trompé.
Elle s'élança vers la fenêtre pour l'ouvrir et ordonner qu'on cessât cet horrible supplice.
iMais le prince, l'arrêtant d'un air badin, reprit en ricanant :
— En vérité, ma chère, vous me feriez croire que vous n'avez dans les oreilles que la voix de ce Mésinger... Ah !... faites-y attention... on en parle.
Ce dernier mot fut prononcé avec une expression telle que je ne pus m'y méprendre. (Encore un je indiscret.)
— Laissez donc finir cette expédition et parlons d'affaires, dit le prince, il y a longtemps que vous
désirez voir la France, il s'offre une admirable occasion pour satisfaire votre curiosité.
A ce moment les cris arrivèrent à une violence effrayante : il n'y avait plus moyen pour la princesse de les méconnaître, car le malheureux 3Iesingir invoquait le nom de celle qui l'avait perdu, et les mots de :
Phœdora ! Phœdora ! à moi ! parvenaient clairement à ses oreilles.
Le prince les attendait aussi, mais son visage était calme, et sa parole était aussi tranquille que s'il n'eût éprouvé ni le ressentiment de son outrage ni la joie de sa vengeance.
II continua en disant :
— Ou je suis un mauvais courtisan ou votre triomphe de ce soir déplaira souverainement à l'impératrice. De deux choses l'une, ou il faut ne plus recommencer une pareille lutte, et ce serait témoigner une crainte servile pour un déplaisir de vanité, ou il faudrait la continuer, et ce serait alors vous attirer un véritable danger. Le plus sûr parti qu'il y ait à prendre pour vous et pour moi...
Et il appuya sur ce poiir vous et pour moi de manière à lui donner toute la signitication possible.
— Le plus sûr moyen, dit-il, est de quitter Saint- Pétersbourg sous deux jours et de vous rendre en France, où je vous suivrai dès que j'aurai terminé ici quelques affaires.
La princesse écoutait son mari, tandis qu'elle suivait avec anxiété le bruit mourant des cris de la victime. Déjàle malheureux se taisaitctle prince nepar-
lait plus, il régnait un silence terrible dans le salon, on ne se plaignait plus dans la cour. Mais un bruit s'entendait encore : c'était celui du knout frappant encore sur un corps où il n'y avait plus assez de vie pour exhaler une plainte. A ce moment l'horreur de cette infortune égara la princesse au point qu'elle se précipita au\ pieds de son mari en s'ecriant :
— Oh ! grâce, grâce ! au moins pour sa vie !
Le prince fit l'étonné et repartit d'un air railleur :
— Comment, madame, vous avez tué deux esclaves parce qu'ils n'apprenaient pas assez vite la musique de M. Mésinger, et vous ne voulez pas que j'en corrige un seul pour le punir de ne pas l'avoir apprise du tout.
Je l'avoue, la princesse douta du témoignage de ses oreilles, elle crut que cette voix n'était pas celle de Mésinger, ou que son mari s'était trompé de bonne foi; elle tremblait d'avoir laissé échapper un aveu fatal, lorsqu'une portière se leva et un esclave parut.
C'était l'exécuteur.
— Votre altesse, dit-il au prince, m'a ordonné de lui venir apprendre le résultat de l'exécution.
— Est-elle donc terminée? dit le prince. — IN on, monseigneur, mais comme 3Iaster Mésinger est mort au cent vingtième coup, je venais demander à votre altesse s'il fallait continuer jusqu'à deux cents.
La princesse tomba sur un divan, attachant sur le lirince des regards épouvantés. Il répondit par un léger sourire de raillerie, et se retournant aussitôt vers l'esclave, il lui dit : Ah ! Masislhi est mort !
— Mais non, votre altesse : c'est le master Mésinger. — Comment Mésinger! s'écria le prince, en feignant une grande colère et une vive surprise; qui vous a donné cet ordre? — Mais, reprit l'esclave tremblant, votre altesse ne m'a-t-elle pas dit de donner deux cents coups de knout à l'homme qui avait joué de la trompette pendant le concert, et ne m'a-t-elle pas répété,.. — Assez, s'écria le prince en l'interrompant, tu paieras cette erreur de ta vie, misérable. Sors.
L'esclave partit, le prince et sa femme restèrent seuls ; elle lui dit alors, au risque de se perdre :
Vous êtes un lâche d'avoir tué 3Iésinger, un homme libre, comme un esclave, et vous êtes un bourreau de vouloir tuer cet esclave parce qu'il a accompli vos ordres.
Le prince lui repartit en la saluant de la main :
Il faut bien justifier mon erreur. Adieu, ma chère, car je ne pense pas vous revoir avant votre départ pour la France.
Le lendemain la princesse partit pour Paris, où l'attendait l'aventure que je voulais vous raconter d'abord, mais que vos questions m'ont fait retarder pour pouvoir vous expliquer ce qui avait amené cette femme en France.
Si l'on veut bien se rappeler que la duchesse de Fezenzaz ne s'était résignée à écouter la princesse de
Kadicoff que pour acquérir la certitude que celle-ci était l'héroïue des malheurs qu'elle racontait si maladroitement, on pourra s'étonner que la belle Léonie n'eût pas déjà interrompu la sensible Phœdora. Mais la duchesse avait pensé depuis un moment qu'il pouvait lui être nécessaire de connaître dans tous ses détails l'aventure si pompeusement annoncée, et elle eût engagé la princesse à continuer, si celle-ci n'eût pas été entraînée d'elle-même à ces singulières confidences.
Cependant il y eut entre le commencement du récit et la suite, un moment de silence et de repos comme entre deux chapitres d'un roman. Il faut même croire que la princesse n'était pas tout-à-fait étrangère aux exigences de ce genre de composition; car elle crut devoir faire précéder cette seconde partie de quelques réflexions, soit pour préparer sa belle amie à ce qu'elle allait entendre, soit pour lui prouver, comme le fait un écrivain à son lecteur, que l'épisode qu'il vient de raconter se rattache par un fil très-delié, mais très-délié, au but moral de son œuvre. Voici donc comment elle reprit :
En y réfléchissant bien, ma chère Léonie, je crois que ce que je viens de vous dire ne sera pas inutile à la manière dont vous devez considérer l'aventure spéciale que je vous ai promise. Comme vous le savez, la princesse était une femme d'une exquise sensibilité, et cette sensibilité, je vous l'ai dit aussi, fut ce qui l'égara. Après le malheur qui venait de lui arriver, elle se laissa aller aux idées les plus extravagantes. Elle s'imagina avoir contracté une dette sa-
crée envers ces hommes qui n'ont de valeur que leur talent, et dans sa folie elle se dit : Si j'aime encore, ce ne sera qu'un grand musicien comme Mésinger, qu'un homme sorti du peuple comme lui, qu'une de ces nobles existences sans cesse menacées par l'oppression des puissans. Dans son désespoir, la pauvre princesse croyait voir dans tout gentilhomme une espèce de bourreau armé du fouet pour châtier par la force ceux qui le dépassaient par le mérite.
Ce fut dans ces dispositions qu'elle arriva en France, et bien qu'en ce pays les habitudes du monde ne permissent pas que les choses eussent pu être poussées aussi loin qu'à Saint-Pétersbourg, cependant elle conserva les préventions que je viens de vous dire.
Ainsi, quoique son succès à Versailles, où elle fut présentée, eût été complet, elle se retira après les présentations nécessaires; et quoique vingt des plus charmans courtisans de Trianon eussent juré qu'ils apprivoiseraient la sauvagerie de la belle Tarlare, aucun ne fut écouté, et tous s'éloignèrent en peu de temps. Un seul résista à la résistance de la charmante Phœdora,cc fut le comte de Chastenux, gentilhomme breton, admirablement beau, qui partageait les idées philosophiques de la princesse, et qui en avait fait une courageuse application en épousant la fille d'un lapidaire juif à Rotterdam, qui lui avait apporté plusieurs millions de dot. Le comte avait ainsi rétabli sa fortune complètement ruinée. Heureusement pour le comte, ce sacrifice aux idées révolutionnaires du temps n'avait pas été de longue durée, et la juive hollandaise, rejctce de tous les salons, refusée à
la cour, mourut au bout de six mois de mariage.
Le comte était donc libre et la princesse l'était devenue. Son mari, en venant la rejoindre en France, six mois après l'exécution sanglante qu'il avait ordonnée, fut insulté par un jeune Allemand qui était, je crois, le frère de 3Iésinger.Dans le premier transport de sa colère, le prince oublia son rang, se mesura avec cet homme et fut tué d'un coup d'épée. Quand la princesse apprit cet événement, elle était encore si égarée par ses folles idées d'égalité qu'elle n'y vit qu'un acte de réparation providentielle, et elle ne fit pas la moindre tentative auprès du gouvernement auquel appartenait l'agresseur pour venger la mort de son mari.
C'est bien malgré nous que nous sommes forcé d'interrompre encore le récit de M™« de Radicoff, pour mettre sous les yeux de nos lecteurs le commentaire explicatif de M'"^ de Fezenzac, mais c'est notre devoir d'historien.
Ce ne fut point, se dit celle-ci, l'empire des idées philosophiques qui rendit la sensible princesse si indifférente à la catastrophe qui la priva de son mari; ce fut la crainte où elle était de son arrivée. Elle n'accepta pas avec indifférence, mais avec joie, cet événement qui la sauvait. Car ce n'était pas pour rien que le prince l'avait éloignée de sa patrie, l'avait isolée de sa famille, et probablement il comptait accomplir en France la vengeance qu'il n'avait fait que commencer en Russie. Et peut-être, ajouta encore à pari soi la duchesse, peut-être n'était-ce plus seulement de Mésinger que le prince aurait eu à se ven-
ger, il est probable que le comte de Chastenux eût pesé autant que Mésinger dans la balance des bonnes raisons que pouvait avoir le mari contre sa sensible compagne.
Si de telles réflexions n'eussent pas été faites par une femme contre une femme, nous n'eussions pas osé les avancer pour notre propre compte; mais puisque la duchesse avait si bien commencé, nous pouvons poursuivre dans cette voie et dire que Léonie avait mal compté, et que ce n'étaient pas deux, mais trois dont le prince avait à se plaindre. Mais nous anticipons sur le récit de la princesse, et nous empressons d'y revenir.
— Oui, ma chère, cette pauvre femme était si égarée par les détestables idées de ce temps-là, qu'elle garda le silence sur cet affreux événement. Elle se trouva donc veuve, libre, et M. de Chastenux devenu plus pressant lui offrit non-seulement son amour, mais encore son nom. Elle eût dû accepter, mais déjà elle en avait perdu le droit.
La duchesse, malgré sa résolution de rester impassible, ne put s'empêcher de laisser échapper une petite exclamation d'étonnemcnt. M^^ de Kadicoff la regarda d'un air véritablement triste, et reprit en baissant la voix, comme il arrive presque toujours au moment où les confidences deviennent difficiles.
— Oui, duchesse, la pauvre femme s'était laissé encore emporter par sa sensibilité, et cette fois la faute était d'autant plus grave que c'était un véritable amour. La princesse logeait à Paris dans un quartier alors fort retiré, et où s'élevaient les pro-
mières maisons de la rue de Provence. Elle occupait un hôtel entouré d'un vaste jardin, ouvrant par plusieurs portes sur les sentiers qui desservaient ce que vous appelez en France les jardins des maraîchers. Dans la solitude où elle vivait (le comte de Chastenux ne venait guère que le soir fort tard, quand son service à Versailles était terminé, et il repartait de grand matin) ; encore j'oublie de vous dire que la marche des événemens politiques qui commençaient à menacer le roi, le retenait souvent la nuit à Versailles; la princesse restait seule durant toutes ses longues journées.
Il n'est pas nécessaire, sans doute, que nous disions d'une manière précise les conséquences que la duchesse tira de cette phrase, elles se déduisent trop facilement d'elles-mêmes aux jeux des lecteurs les moins éclairés; mais il faut que nous consignions ici le sentiment que ce récit fit naître dans l'âme de Léonie. Ce fut un étonnement bien naturel pour la stupide effronterie de cette femme. Léonie ne pouvait s'expliquer l'assurance intrépide avec laquelle M'"^ de Kadicoff affirmait, dans ses préambules, l'innocence de son héroïne, et la facilité merveilleuse avec laquelle elle laissait échapper un moment après l'aveu des choses qu'elle avait d'abord niées. Nousmême nous ne saurions expliquer cette étrange contradiction que par une analyse beaucoup trop longue de tout ce que peut enfanter l'hypocrisie la plus déterminée jointe à la corruption la plus profonde.
Nous dirons seulement que le danger du mensonge est de se mentir presque aussitôt à lui-même,
et que la princesse se trouvait dans une circonstance particulière qui devait venir en aide à ce danger. En effet, en racontant sa propre histoire sous un nom supposé, elle était toujours dominée, en commençant, par le besoin de se défendre, quoique inconnue, de toutes les fautes dont elle était coupable, et quelques momens après la vérité du récit l'emportait et la forçait à tous les aveux. Donc, il était acquis à la duchesse qu'après Mésinger, le comte de Chastenux avait été l'amant de M'"^ de Kadicoff; mais ce n'était pas une si vulgaire passion qui lui avait été annoncée et qu'elle désirait ardemment savoir. Au trouble de la voix de la princesse, la duchesse sentit qu'elle approchait de la véritable confldence dont elle avait besoin, et elle l'écouta avec plus d'attention que jamais.
— Phœdora, poursuivit la princesse, passait donc ses longues journées dans la solitude. C'était une âme active, tourmentée d'un désir incessant d'émotions, et qui se consumait d'ennui dans la profonde retraite où elle s'était volontairement reléguée.
Ne vous impatientez pas, ami lecteur : mais il faut vous dire que le mot volontairetnent fut un trait de lumière pour Léonie, il lui apprit certainement que la sensible Phœdora avait dû être hontAisement exclue de tous les salons de Paris comme de ceux de Versailles.
Voilà comment elle traduisit le mot volontairement prononcé par sa meilleure amie, qui continua, sans se douter de l'effet qu'elle produisait :
— La pauvre captive ne sachant que faire de ces
heures inoccupées, les passait le plus souvent à errer dans le vaste jardin de son hôtel. Quelquefois seulement elle allait au jour tombant, et accompagnée d'une seule femme, se mêler à la foule qui encombrait le jardin des Tuileries. Comme vous le devez penser, la princesse s'y rendait dans la parure la plus simple et le plus souvent à pied; car ce qu'elle craignait avant tout, c'était d'être remarquée. Il faut bien le dire, une femme peut laisser chez elle sa parure, sa livrée, ses équipages, tout ce qui peut relever ce qu'elle est, mais elle ne peut dépouiller sa beauté qui montre ce qu'elle vaut. Les précautions de la princesse pour passer inaperçue furent précisément ce qui la fit remarquer. Une femme dans tout l'éclat d'une brillante toilette, quelque belle qu'elle soit d'ailleurs, emprunte toujours aux yeux des hommes quelque chose de l'élégance de ses habits; ils s'amusent moins de la voir belle en la voyant si bien parée; mais lorsqu'ils rencontrent sous un vêtement modeste une de ces beautés parfaites qui ne doivent rien qu'à elles-mêmes, lorsqu'ils comprennent qu'aucun ornement ne saurait rien ajouter à une si rare perfection, alors une pareille femme devient pour eux une véritable merveille, et l'ardeur avec laqlielle ils la poursuivent tient de ce sentiment qu'éprouve tout homme qui croit avoir découvert un trésor inconnu et qui brûle de s'en emparer, de peur qu'un autre ne fasse la même découverte et ne l(i lui ravisse.
Ce fut ce qui arriva à Phœdora. Un soir qu'elle était rêveusement assise sous un des hauts maron-
niers qui entourent le grand bassin, elle vit devant elle un beau jeune homme absorbé dans une admiration profonde. La princesse avait peu de prétentions, cette âme pure, souffrante et résignée ignorait ce que son céleste visage avait d'attraits, et dans le premier moment, bien que ce jeune homme eût les yeux fixés sur elle, Phœdora ne pût croire que ce fût elle qui produisit la profonde extase où il était plongé. Elle se détourna pour éviter ces regards enflammés qui semblaient vouloir pénétrer jusqu'à son cœur pour apprendre s'il était impitoyable; mais elle ne put les éviter, et lorsqu'elle voulut regarder ce jeune homme, elle le retrouva immobile à sa place et comme transporté hors de lui par une vision céleste. La princesse ne put se méprendre sur l'effet que sa présence produisait sûr cet inconnu, et comme il était admirablement beau, elle ne voulut pas lui laisser croire qu'elle pût partager ce trouble extraordinaire.
Remarquons avec la duchesse combien M™" de Kadicoff devenait poétique en parlant de sa beauté, remarquons que voici le quatrième jeune homme admirablement beau qui se prend à l'adorer. Faisons faire un demi-tour aux pompeuses phrases de la princesse, et convenons avec la duchesse que probablement Phœdora subissait l'empire qu'elle prétendait exercer, et qu'elle ne peignait si bien les extases prétendues où la beauté jetait certains hommes, que parce qu'elle les avait éprouvées. Du reste, ceci est un don particulier à certaines natures féminines, et la meilleure preuve que W^'' de Kadicoff appartenait à ces natures sensibles, c'est qu'elle ne parlait jamais que 1 4.
43 LE SEHPEXT.
de l'empire de l'àme et des égaremens de l'esprit.
Elle continua pendant que la duchesse faisait ses observations instructives.
— Phœdora se leva et le jeune homme la suivit. Elle marcha rapidement sans détourner la tête; mais la femme qui l'accompagnait, et qui était une Française, ne possédait pas celte pudeur innée qui est le partage des femmes du Nord; cette femme, dis-je, fut assez curieuse pour regarder souvent derrière elle et pour voir le jeune homme les poursuivant avec cet empressement respectueux qui témoigne à la fois de l'entraînement auquel on cède, et de la crainte qu'on éprouve de déplaire.
Oh ! que cette princesse russe était habile, de voir tout cela sans se retourner, et seulement par les yeux de sa chambrière !
— Phœdora arriva à son équipage qui l'attendait au Pont-Tournant; point d'armes, point de livrée; toutes les précautions étaient prises; la princesse dut croire qu'elle était délivrée de cette poursuite, et que celui qui semblait y vouloir mettre tant de persévérance, n'aurait aucun indice pour découvrir la femme pour laquelle il s'était pris si soudainement d'une si violente passion. Mais quel fut l'étonnement de Phœdora lorsque quelques jours après, étant venue s'asseoir, par hasard, précisément au même endroit, elle y trouva le beau jeune homme, qui à son aspect devint pâle de bonheur, et fut prêt à tomber à ses genoux ! Mais c'était encore un soupirant si timide, qu'un regard impérieux de la princesse le cloua sans force à sa place. Il ne la retrouva que lorsque Phœ-
dora s'ctant levée pour regagner son hôtel, il la suivit comme il avait fait la première fois.
— Ilclas! reprit la princesse avec un soupir profond, les femmes se perdent souvent par les précautions qu'elles croient prendre pour leur sûreté. La princesse, qui craignait que la femme qui l'accompagnait ne se laissât séduire par la grâce de ce jeune homme, ou que les gens qu'elle laissait à la porte du jardin, interrogés par lui, ne commissent quelque indiscrétion; la princesse était venue absolument seule, et lorsqu'il lui fallut se retirer, elle comprit à quel danger elle s'était exposée. En effet, à mesure qu'elle s'éloignait à pied aussi rapidement qu'elle le pouvait, elle rencontrait, à l'angle de chaque rue, là où elle pouvait plus aisément se retourner, sans témoigner trop ouvertement la crainte qu'elle éprouvait; elle rencontrait, dis-je, le regard de ce jeune homme qui ne l'avait pas quittée d'un pas.
Ce que Phœdora voulait avant tout, c'était de ne pas être reconnue pour ce qu'elle était, et au risque que la fougue de ce jeune homme la forçât à entendre des paroles que sa pudeur eût considérées comme une insulte, elle prit de longs détours pour ne rentrer dans son hôtel que par l'un des quartiers écartés dont je vous ai parlé.
Cette précaution lui réussit à merveille, car d'une part la timidité de ce jeune homme l'empêcha d'aborder Phœdora , et de l'autre il ne put deviner, à travers le dédale de rues obscures qu'elle eut à i)arcourir, à quel hôtel appartenait le jardin où il vit rentrer cette fée de beauté qu'il suivait comme par
un enchantement dont il ne pouvait se rendre compte.
Cela dura plusieurs jours de suite, et déjà la princesse n'éprouvait plus la moindre inquiétude pour un amour si respectueux , lorsqu'un soir où elle rentra plus tard, parce qu'elle apprit que M. de Chastenux ne viendrait pas lui rendre visite de plusieurs jours, elle oublia de fermer exactement la porte par laquelle elle avait l'habitude de rentrer. Elle avait déjà fait plus de vingt pas dans une longue et sombre allée de tilleuls qui conduisait de cette porte à un des salons les plus retirés de son appartement, lorsqu'elle entendit fermer tout à coup cette porte. Elle se retourna en poussant un cri, et vit presque aussitôt à ses pieds ce jeune homme qui était entré après elle, emporté malgré lui par son amour et épouvanté en même temps de l'action qu'il venait de faire.
A ce moment, l'attention de la duchesse devint certaine, tandis que M™" de KadicofF, les yeux fixés amoureusement au plafond, semblait y chercher des mots assez éthérés pour raconter la scène qui allait suivre.
Mais l'attention de la duchesse et l'extase de Phœdôra furent troublées en même temps par un bruit venu du dehors, et un domestique entra, qui, après les excuses les plus humbles sur son audace, déclara qu'un jeune homme venait d'apporter pour madame de Fezenzac un billet, avec ordre exprès de le lui remettre sur-le-champ. Ce jeune homme avait insiste comme si quelque danger menaçait la duchesse, et le domestique n'avait osé le refuser.
LE SERPENT. 4j
La duchesse, fort troublée, prit ce billet et lut ce peu de mots • « L'homme qui m'a servi de père, l'infortuné Grégorio .Alassoni, vient de me faire une confidence que je vous dois; venez, il n'y a pas une minute à perdre. »
A ce moment, le domestique était sorti. La princesse n'avait fait nulle attention au trouble de la duchesse à la lecture de ce billet, et tout entière à son récit, elle le reprit, mais à quelque distance de l'endroit où elle l'avait laissé. Dans ce court moment de silence, il lui avait sans doute paru inutile de raconter les détails, pourvu qu'elle arrivât au résultat, et elle recommença en disant : Le lendemain, au point du jour, Grégorio Massoni.... — Quoi ! s'écria la duchesse, c'était Grégorio 3Iassoni? — Vous le connaissez? dit la princesse surprise de cette soudaine exclamation. — Non ! non! repartit la duchesse troublée.... mais il me semble avoir entendu prononcer ce nom. — C'est vrai, reprit M™« de Kadicoff, qui attacha sur Léonie des yeux pleins d'une inquiétude menaçante, je l'ai déjà annoncé ; mais ce nom ne vous a pas troublée la première fois comme en ce moment. — C'est, dit la duchesse qui voulut vainement donner le change à son amie, c'est cette lettre qui m'a troublée. — Et que dit-elle? — Rien; mais elle est de lui. — Ahl fit la princesse en dévorant Léonie du regard, comme pour deviner la cause du trouble qu'elle éprouvait. — Oui, reprit la duchesse en se remettant un peu, il veut me parler. — Eh bien! obéissez dit la princesse. — Non, non, dit Léonie, ce que vous me racontez m'intéresse au plus haut point
46 LE SEKPENT.
et je désire vivement en savoir la fin. — Une autre fois, répondit la princesse avec nonchalance. — Non, continuez, je vous en prie, dit Léonie. — Je ne veux pas aller sur les brisées d'un amant qui a des droits aussi incontestables que ceux du monsieur qui se permet de vous écrire jusque chez moi, repartit aigrement madame de Kadicoff, et l'insolence du regard qu'elle lança sur Léonie fut un commentaire insolent de celte impertinente réponse.
Léonie ne voulut pas accepter l'enjeu sans le rendre, et elle répondit avec un ton de laisser-aller méprisant : J'aurais pourtant bien voulu savoir la fin de vos amours avec GrégorioMassoni. — De mes amours ! s'écria Phœdoraense ramassant sur son divan comme une vipère qui se replie pour s'élancer plus loin. — Croyez-vous, lui dit la duchesse, que je ne sache pas de qui vous voulez parler depuis une heure? Pensezvous que l'aventurescandaleuse de Saint-Pétersbourg, dont j'ai entendu vingt fois le récit, ne m'ait pas éclairée sur l'héroïne des aventures cachées de Paris? Je sais votre secret. — Ah ! dit la princesse avec un accent de méchanceté et de menace féline, c'est moi qui sais le vôtre tout entier, madame, et vous ne savez encore que la moitié du mien. — Eh bien! dit la duchesse, je vais en apprendre le reste. — De qui? dit la princesse en se levant cette fois jusque sur ses pieds. — De Grégorio Massoni lui-même. — Quoi ! il n'est pas mort fou? s'écria M™« de Kadicoff qui pâlit sous son rouge. — Non, madame, repartit la duchesse , et vous devez savoir laquelle de nous deux aura le plus d'intérêt à se taire sur l'autre.
A ces mots elle sortit en laissant M™^ de KadicofT dans un effroi et un étonnement indicibles.
Pour comprendre ce que voulait dire le billet qui avait été écrit à Lconie, il faut savoir : 1° qui l'avait écrit; 2° comment celui qui l'avait écrit avait acquis le droit de l'écrire; 3° pourquoi il l'avait fait remettre d'une façon si pressante. Nous allons éclaircir ces trois points de notre histoire.
Vous vous rappelez sans doute cet enfant baptisé sous le nom de Grégoire Valvins et si étrangement déposé en 1790 dans le domicile de cet autre Grégoire dont le vrai nom était Grégorio Massoni. C'est lui, c'est-à-dire Valvins, qui avait écrit ce billet à la duchesse. Vous comprenez que ceci demande encore explication, et cette explication il faut que vous ayez la patience de la lire, si vous voulez comprendre toutà-fait.
Lorsque Massoni quitta la petite maison de Valvins avec son enfant d'adoption, il chercha des moyens d'existence dans son talent de musicien.
Nous autres gens de lettres nous avons la folle prétention de croire que notre art littéraire doit passer en première ligne, et nous prenons insolemment le pas sur la musique. Et cependant quelles sont les ressources d'un pauvre écrivain auprès de celles d'un musicien? La musique pénètre en mille endroits où
la littérature reste à la porte. Elle entre de plain-pied dans l'église, elle se montre sans qu'on la cache furtivement sous un tablier de soie dans les plus austères pensionnats. Elle chante aux lumières de mille bougies dans les salons les plus aristocratiques, et grince un vieil air sur une vieille corde dans les tavernes dansantes de la barrière; elle se vend cent mille francs à l'Opéra sous le nom de Dupré, et tend les mains à deux liards dans les rues d'un village. Avec un rien de musique, un aveugle vit et son chien avec lui; si le plus grand littérateur du siècle montait sur la borne pour y réciter son œuvre, la foule sifflerait et les agens de police le mettraient en dépôt à la Souricière. La musique donc est bien préférable à la littérature, elle se mêle aux choses les plus saintes, aux plaisirs les plus délicieux ; elle se glisse même dans l'occupation la moins sainte et la moins délicieuse, elle a sa place à la guerre.
Or, ce fut de ce côté que Valvins alla la chercher. 11 s'engagea en qualité de clairon dans un régiment, emmenant toujours avec lui le petit Valvins, auquel il enseignait trois choses avec un soin extrême : la musique, les belles-lettres et le mépris des femmes. Quoique Grégorio fût brave, et il y a des occasions où il faut l'être beaucoup pour souffler juste et en mesure dans un tube de cuivre, lorsqu'il y a cinq ou six mille tubes de fer ou de bronze qui vous envoient des boulets et des biscayens; donc, quoique Grégorio fût brave, il ne fit pas un chemin bien rapide, et en 1805 il était tout simplement chef de musique d'un de ces beaux régimens de la garde impériale. Gré-
LE SEKPEM. 49
gorio eût cependant obtenu une meilleure position s'il avait voulu proGter de l'estime qu'on faisait de lui. 3Iais à toutes les offres de service qui lui étaient faites, il répondait par un refus pour lui et une demande de protection pour son petit Grégoire Yalvins. De cette façon il obtint que son fils fut admis gratuitement à l'école de Saint-Cyr, et notre enfant perdu en sortit en 1809 avec le grade de sous-lieutenant; il avait alors dix-neuf ans. Ce n'était pas un de ces tendres adolescens qui aiment autant à montrer leurs jeunes épaulettes dans un cercle de femmes qu'en face d'une batterie. Yalvins à dix-neuf ans était un homme sérieux, décidé à faire sa fortune militaire, brave comme tous ceux qui n'ont rien à perdre dans ce monde et qui ne seront une perte pour personne.
Point querelleur, mais têtu comme un Bas-Breton; peu élégant, mais d'un corps de fer; spirituel, si on peut appeler esprit une causticité froide et impitoyable; beau soldat à la parade, où il portait cette tenue rigide qui est l'élégance des militaires; plus beau soldat en campagne, oii on sentait qu'il portait légèrement le poids des privations et de la fatigue; trèsbeau soldat sur le champ de bataille, où il était calme comme du marbre tant qu'il fallait recevoir les coups sans les rendre, et où il les rendait comme un furieux quand cela lui était seulement permis, la fortune d'un tel homme devait être facile. Il commença en Espagne, où il était déjà capitaine en 1812, et passa en cette qualité dans le régiment de la garde où Grégorio était chef de musique , pour suivre l'empereur dans cette gigantesque campagne de Russie où les 1 5
régimens entrèrent à flots, pour se perdre et disparaitre dans ce désert glacé, comme le Rhône dans les sables de son embouchure.
Valvins en revint cependant, et il en revint commandant de son bataillon, dont il se trouva le plus vieux capitaine : il avait vingt-deux ans. Il faut dire aussi qu'il était resté tout seul de son grade. Il fit, comme commandant, la campagne de 1813, qui fut si belle de défaites, et la campagne de 181 4, merveille d'audace, de rapidité et de génie. Napoléon connaissait Valvins. Napoléon aimait Valvins , d'abord cet enfant qui avait été élevé à ses frais dans son école de Saint-Cyr, était presque à lui. Et puis il l'avait vu à l'œuvre, il admirait surtout la soumission exacte de cet esprit intelligent. Valvins comprenant toute la portée d'un ordre reçu, il ne se croyait pas le droit de le discuter parce qu'il l'avait compris ; c'était un soldat enfin comme en voulait le grand empereur.
Valvins était à Fontainebleau en 1814 lorsque Napoléon fit ses adieux à sa garde. La veille, le commandant avait reçu la croix d'officier de la Légiond'IIonneur, et ce jour-là il pleura pour la première fois de sa vie. Ces larmes sérieuses qui lui vinrent aux yeux lui firent un effet bien singulier. En pleurant sur cette haute fortune tombée, il réfléchit sur sa propre existence. Beaucoup de ses camarades, qui disaient comme lui qu'ils ne voulaient plus porter l'épée, ajoutaient à cela des phrases comme celles-ci: Ma foi, disait un jeune homme, je retournerai près de ma pauvre mère qui ne comptait plus me revoir, et qui a tant pleuré quand je suis parti. Moi, disait
un plus vieux, j'ai ma sœur qui est veuve et qui a des enfans, il y aura toujours Ijicn pour moi un coin dans sa maison, et je serai le vieil oncle qui gâte les nièces et les neveux.
Chacun disait son projet , et tous aboutissaient à une affection laissée derrière eux et à laquelle ils allaient retourner. Voilà ce qui Ot que Valvins, dont le cœur avait pleuré sur Napoléon, qui était sa famille, se mit à dire : Et moi, où irai-je quand il sera parti?
Voilà ce qui fit qu'il pleura aussi sur lui-même. Sans doute Grégorio 3Iassoni était là; c'était un père. Mais nous ne vous avons pas dit ce qu'était devenu Grégorio Massoni : blessé à Lutzen , rapporté mourant en France, ayant perdu une jambe, il fut admis aux Invalides, et là Grégorio reprit l'usage du serpent pour ajouter, grâce aux bénéfices de la sacristie, quelques pintes de vin à celui que sa solde et sa croix lui permettaient de se procurer. C'est que ce qui avait été autrefois un narcotique pour Grégorio était devenu pour lui un excitant; ce qui avait été un effet de son désespoir était devenu un vice d'habitude; et maintenant ce Grégorio 3Iassoni, si admirablement beau, n'était plus qu'un vieil ivrogne hébété et qui faisait rougir Valvins, malgré son respect et sa reconnaissance pour celui qui l'avait élevé.
L'affection d'un pareil homme ne pouvait donc être un refuge pour Valvins, et le jeune homme se trouva donc seul en ce monde où chacun avait un cœur qui l'attendait. Il eût voulu suivre l'empereur à l'ile d'Elbe; mais, si distingué qu'il fût, Valvins ne
l'était pas assez pour être placé parmi les élus de cette fidélité et de cet exil. Il lui fallait donc rester en France. 11 était donc seul, abandonné, triste, ému, cherchant quelque chose à quoi se rattacher; et comme il ne trouvait aucune affection vivante vers qui tendre les bras, il lui prit soudainement un désir de revoir la maison où il était né. Il lui sembla que ces murs insensibles le recevraient avec joie, eux qui avaient donné asile à l'abandon qui l'avait frappé en naissant. Il se dit qu'il aimerait ce toit délabré, ces murailles délabrées , ces murailles lézardées où il avait vu lejour, et qu'elles le couvriraient avec amour. Il s'imagina que la maison natale l'aimerait ; je ne puis vous dire tout ce qu'il rêva, mais le soir venu, il quitta Fontainebleau et partit seul et à pied pour Valvins.
On était au mois d'avril, à cette époque de l'année où les jours appartiennent au printemps selon le calendrier, et à l'hiver selon le climat. Des feux étaient allumés de distance en distance le long des chemins, par de petits pelotons de soldats qui discutaient entre eux sur l'immense événement qui venait de s'accomplir. Ils arrêtaient Valvins à mesure qu'il passait près d'eux, pour s'informer à lui s'il était arrivé quelque chose de nouveau. Ces pauvres soldats, qui s'étaient battus si souvent un contre dix, ne pou-
raient s'imaginer que leur empereur eût véritablement renonce à lutter contre l'ennemi, tant qu'il avait une division, un régiment, une compagnie à lui opposer. Décidés qu'ils étaient à mourir pour lui, ils ne comprenaient pas pourquoi il ne les faisait pas tuer jusqu'au dernier. Ce n'est pas que bien souvent ces mêmes soldats n'eussent fait entendre des murmures contre les dangers incessans auxquels Napoléon les exposait. Cependant ces murmures qui se taisaient en sa présence, ne s'étaient jamais fait entendre que lorsqu'ils croyaient servir seulement l'humeur belliqueuse du maître. En ces circonstances, ils trouvaient que l'on jetait trop légèrement leur vie à ce grand jeu des batailles auquel Napoléon prenait tant de plaisir; mais toutes plaintes avaient cessé le jour où la lutte avait reculé jusque sur le sol de la patrie : marches, fatigues, combats de tous les jours et de toutes les heures, attaques rapides, défenses obstinées, privations de vivres et de sommeil ; ils avaient tout accepté, non plus comme un sacrifice mais comme un devoir. Aussi les généraux qui ébranlèrent la résistance de Napoléon en lui parlant du découragement et de la désaffection de ses soldats, lui mentirent-ils du moins pour ce qui regardait le moment présent. Le soldat, qui avait la conviction de son dévouement et qui en même temps voyait que l'on n'en profitait pas, se croyait trahi, non-seulement par ceux dont la désertion avait été mise à l'ordre du jour, mais encore par tous ceux qui approchaient l'empereur.
C'était sous l'impression de cette pensée qu'ils s'a- 1 5.
Sî LE SERPENT.
dressaient à Valvins, et leurs questions étaient faites d'un ton qui annonçait qu'ils ne se croyaient plus obligés à une exacte subordination.
Les soldats n'avaient pas encore une idée bien exacte de ce que pouvait être un royaliste; mais ils savaient qu'à côté de la nouvelle noblesse de l'empire il y avait une vieille noblesse d'autrefois qui avait des titres ridicules. Or, à peu de distance du groupe que venait de quitter Valvins, bien résolu à ne pas s'arrêter davantage, le jeune commandant aperçut la grille d'un château. Cette grille était brisée, les fenêtres brillaient de lumière à tous les étages, car la nuit était à peu près close, et un bruit confus de voix partait de la maison. Peut-être Valvins fùt-il passé sans s'informer de ce qui arrivait dans ce château, lorsqu'il fut presque renversé par un domestique qui s'enfuyait, et que deux ou trois soldats armés poursuivaient en criant : Arrêtez le Prussien ! Valvins, comme tout homme qui eût entendu un pareil cri, saisit au collet le malheureux qui voulait s'échapper, et les soldats étaient déjà près de lui avant qu'il reconnût qu'il avait affaire à un homme en livrée et qui parlait un excellent français de domestique.
L'un des soldats arrivés près de Valvins porta la main à son schako en lui disant : Merci, commandant ! Et, sans autre explication, ces trois ou quatre hommes, qui étaient à moitié ivres , entourèrent le malheureux valet, et l'un d'eux, le sabre nu à la main, lui dit : Voyons, maintenant, comment s'appelle ton maître? — Il s'appelle comme vous vou-
LE SERPENT. a'Ô
drez, répondit le domestique tremblant h cette question. — H a un nom, reprit le soldat, dis-le tout de suite. — Mais je vous l'ai déjà dit, et vous m'avez donné plus de trente coups de plat de sabre parce que j'ai répondu. — C'est parce que tu n'as pas bien dit, reprit le soldat; recommençons ça, et pas de négligence, ou....
Tous les sabres levés en l'air en ce moment servirent d'explication à ce ou menaçant. Le malheureux portait des regards effarés sur toutes ces lames luisantes et qui n'étaient pas assez solidement tenues pour ne pas tourner dans leur chute et arriver sur le tranchant au lieu du plat ; le malheureux, disonsnous, se mit à balbutier, l'œil humide et le dos rentré, il s'appelle monsieur... — Bien, fit le soldat; après? — Il s'appelle monsieur le marquis deLesly, dit le domestique tout d'un trait, comme si la rapidité de sa réponse devait en emporter le danger.
Mais à peine en eut-il prononcé les derniers mots, que voilà les soldats qui se mettent à tourner autour de lui en lui appliquant de vigoureux coups de plat de sabre et en criant : Saute, marquis!
Valvins n'avait pas compris ce qui irritait si fort les soldats, et il intervint pour faire cesser cet acte de brutalité. A sa voix les soldats s'arrêtèrent, et l'officier les ayant interrogés, l'un d'eux lui repartit assez grossièrement : Pourquoi est-ce que ce pékin ne veut pas répondre? — 3Iais il vous a répondu, dit Yalvins. — Il nous a répondu? fit le plus ivrogne de la bande, faites-nous donc le plaisir, commandant, de nous répéter ce qu'il nous a dit. — Kh bien ! dit Valvins, à
qui la mauvaise humeur commençait à prendre, il vous a dit que son maître s'appelait le marquis de Lesly. — Le marquis de Lesly ! répéta l'ivrogne qui avait parlé le dernier; en voiLà encore un qui trahit, ajouta-t-il en montrant Valvins de la pointe de son sabre. Ça reconnaît les marquis; c'est vendu aux royalistes. — Oui! oui! répétèrent les autres soldats avec un air de menace.
Valvins hésitait à tirer son épée contre des gens qui avaient perdu la raison, et c'était réduire à une lutte d'homme à homme l'autorité qu'il ne devait tirer que de son grade. Mais comment la faire respecter autrement que par la force? Le cas était embarrassant; heureusement un autre militaire accourait sortant de la maison et criant de toutes ses forces : Venez donc, là-bas ! nous venons d'en faire une de découverte.
A peine fut-il à quelques pas du groupe menaçant, que Valvins, s'adressant h lui de la voix la plus sévère, lui dit : Caporal, arrêtez cet homme qui vient de m'insulter.
Le caporal mesura du regard celui qui lui parlait, il reconnut les épaulettes, l'uniforme, et posant la main sur le bras du soldat récalcitrant, il lui dit sans la moindre émotion : Allons, arrive, toi. Imbécile, reprit-il en s'adressant aux autres, qui va se faire fusiller la veille du jour où il ne sera plus soldat.
L'ivrogne laissa tomber son sabre avec un jurement affreux, mais prononcé bien plus contre luimême que contre celui qui venait d'ordonner son arrestation et qu'il eût peut-être égorgé une minute
avant. Les autres suivirent sans mot dire le caporal et le prisonnier, et tous rentrèrent dans la maison : l'habitude de la discipline avait parlé plus haut que l'ivresse.
\ alvins était demeuré seul avec le domestique, qui avait l'air consterné.
— Je pense, lui dit-il, que vous profiterez de la leçon et que vous vous dispenserez de nouveau d'appeler votre maître 31. le marquis de Comment
avez-vous dit? — De Lesly, répondit le domestique. — De Lesly, c'est vrai, dit Valvins en paraissant réfléchir, et ce nom qui m'a étonné d'abord me frappe plus particulièrement maintenant. Je connais ce nom, ce n'est pas la première fois que je l'entends. — C'est possible, dit le domestique, vu que c'est un des plus grands noms de France.
Valvins se mit à rire.
— Je ne crois pas le connaître comme cela.... Lesly î Lesly ! répéta-t-il, je ne connais pas de général de ce nom, et cependant jejureraisquecenom m'a frappé autrefois. — Oh! monsieur de Lesly ne servait pas, dit le valet, ce qui ne l'empêchait pas d'être noble. — Ah! oui, dit Valvins dédaigneusement, un noble d'autrefois. Put! fit-il d'un ton insouciant, c'est quelque nom de mestre-de-camp que j'aurai lu dans l'histoire des campagnes du grand Frédéric.
Et après cette supposition le commandant allait s'éloigner, lorsque des vociférations tumultueuses, parmi lesquelles perçaient des cris de désespoir, vinrent l'arrêter.
— Ah ! mon Dieu ! monsieur, s'écria le domestique d'un ton désolé, ils vont tout massacrer, tout tuer. — Mais qu'cst-il donc arrivé? reprit Valvins. — Imaginez-vous que nous étions bien tranquillement enfermés dans le château, lorsqu'il y a une heure des soldats, qui avaient l'air de maraudeurs, se présentèrent à la grille et demandèrent à boire un coup et à passer la nuit dans le moindre petit coin de grange qu'on voudrait leur céder. Rien n'était plus facile, et si j'avais été là, j'aurais arrangé les choses comme un gant. Mais monsieur s'y trouvait. Il faut vous dire que depuis trois jours il ne parle que du retour de ses souverains légitimes, et sans sa fille, qui heureusement l'en a empêché, il eût fait attacher un mouchoir ])lanc à la girouette du pigeonnier. Voilà donc que lorsque les soldats s'adressent à lui, assez poliment, il faut que je l'avoue, voilà qu'il leur répond avec fureur : Je ne donnerai rien aux soldats du tyran, aux... Là il s'est servi d'un mot que je n'ai pas bien compris... aux cides, aux chéïdes. — Aux séides, dit Valvins. — Oui, c'est ça, aux séïdes de l'usurpateur.
Valvins fronça le sourcil et lâcha un hum si significatif, que le domestique reprit, d'une voix encore plus tremblante :
— 11 a eu tort, c'est vrai, il a eu tort; mais enfin, c'était bien assez d'entrer de force dans la maison, de défoncer la cave, de boire le vin et d'appeler pour boire avec eux tous ceux qui passaient, ce qui fait qu'ils sont là-dedans une cinquantaine qui se grisent comme des grives. Je ne dis pas encore qu'ils n'ont
pas eu raison de donner quelques coups de plat de sabre à monsieur le marquis, puisqu'enfln il les avait insultés, et même je n'ai pas pu m'empêcher de rire quand ils lui ont versé une carafe d'eau sur la tête, pour faire, comme ils disaient, des oreilles de chien avec des ailes de pigeon ; mais ce n'était pas une raison pour battre tout le monde, comme si moi, par exemple, je n'étais pas innocent comme l'enfant qui vient de naître.
Valvins avait écouté ce récit d'un air assez indifférent, fort peu disposé à prendre parti pour le royaliste qui appelait Napoléon usurpateur, et ne voulant pas d'un autre côté donner une espèce de sanction à ce désordre par sa présence; cependant, il demeurait incertain , écoutant la sourde rumeur qui partait du château, lorsque de nouveaux cris d'angoisse, et cette fois des cris de femme, parvinrent jusqu'à lui.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu I flt le domestique en recommençant ses lamentations , ils auront découvert madame. — La marquise de Lesly ? dit Valvins en riant, car il se représentait à ce moment l'image d'une vieille femme en poudre et en paniers, aux prises avec les quolibets des soldats. — Non, la fille de monsieur le marquis. — La fille de monsieur de Lesly I s'écria Valvins, comme si ce mot venait de réveiller en sursaut sa mémoire tourmentée par un rêve... Madame de Fezenzac! ajoula-t-il aussitôt. — Oui, monsieur. — Ah! pauvre femme! s'écria Valvins sans attendre de réponse, et tout aussitôt il s'élança vers le château.
Il monta rapidementleperronetentradansunevasie salle à manger. Sur la tal)le étaient des bouteilles en quantité, la plupart à peine entamées, mais toutes le gouleau cassé, manière de déboucher très-expéditive. Au bout de la table et sur une chaise placée en équilibre sur deux autres, était un vieillard qui servait de point de mire au jet continu que quelques soldats faisaient sortir avec plus ou moins d'adresse des bouteilles de vin de Champagne comprimées parle pouce. C'était le marquis. Dans l'angle d'une croisée, une femme, adossée au carreau brisé et se défendant de son mieux contre la poursuite de deux ou trois soldats qui l'insultaient. Par ci, par là, quelques laquais épouvantés apportant des paniers de vin et servant les soldats. C'étaient des cris , un tapage , un désordre affreux. Au moment où il parut, Valvins se trouva en face du caporal auquel il avait déjà parlé, et celui-ci, frappé de terreur à son aspect, s'arrêta tout court, au moment où il allait déboucher une bouteille de vin, en criant : Le commandant!
J/effroi de cette exclamation fut comme une étincelle électrique et atteignit tous les autres soldats. Ils se levèrent tous et restèrent immobiles. Quelquesuns seulement de ceux qui étaient dans les coins obscurs murmurèrent tout bas : Qu'est-ce que c'est que ce commandant-là?
Valvins parcourut la salle d'un regard rapide et fit son plan de campagne. Il commença par frapper un grand coup.
— Soldats, s'écria-t-il, vous êtes des lâches.
Les uns baissèrent la tête, les plus ivres firent entendre quelques grognemcns sourds.
— Vous êtes des lâches! reprit Valvins. Vous restez ici à insulter un vieil imbécile et une femme, tandis qu'on se bat à Essonne.
A ce mot : tandis qu'on se bat à Essonne, tout le monde se précipite vers Valvins.
— Où çà, commandant, oîi çà? — A Essonne, vous dis-je; tous les régimens se concentrent sur Fontainebleau.. Allez, vous n'avez pas de temps à perdre.
La phrase était à peine flnie , une minute n'était pas écoulée, que tous les sacs abandonnés étaient repris , tous les fusils sur l'épaule , et que les soldats se précipitant hors du château, le laissèrent aussi silencieux et désert qu'il était bruyant et peuplé un instant avant. Valvins demeura seul avec le vieux marquis et la duchesse qui, depuis qu'il était entré, le dévorait du regard. Si l'aspect de cette salle était effrayant quand le commandant y était entré, il était hideux à ce moment de solitude. Valvins regarda tristement sans rien dire. Mais presque aussitôt il s'approcha du marquis et lui dit : Maintenant, monsieur, il faut partir. La nouvelle que je viens de dire à ces soldats est fausse : l'empereur a quitté Fontainebleau.— Vive le roi! s'écria monsieur de Lesly en sagitant sur la chaise où il était lié. — Votre père est fou, madame, dit Valvins à la duchesse. Faites-le mettre dans une voiture et emmenez-le à Paris.
La duchesse ne répondait pas; elle regardait toujours Valvins.
— Faites ce que je vous dis, ou je ne réponds plus de rien : les soldats peuvent apprendre à cinq cents pas d'ici que je les ai trompés : ils peuvent revenir,
et alors je ne réponds plus de leur exaspération. Voyons, reprit-il en descendant monsieur de Lesly de la chaise et en le déliant, partez, partez !
Les domestiques entrèrent et emmenèrent le marquis en disant qu'une voiture allait être attelée surle-champ. Valvins donnait ses ordres ; la duchesse le suivait pas à pas, cherchant son visage, tressaillant à chaque mot qu'il prononçait. Le marquis était sorti et Valvins l'avait accompagné jusqu'à la porte, en recommandant aux domestiques de ne pas l'écouter et de le conduire, fût-ce de force, à Paris. Valvins aperçut la duchesse restée immobile et lui dit de sa voix impérative : Allons, madame, allons, dépêchonsnous ; il faut partir.
Elle obéit d'abord instinctivement et alla jusqu'à la porte ; mais tout à coup elle revint, et prenant l'officier par le bras, pour le mieux voir en face, elle s'écria : Mais vous êtes le commandant Valvins. — Ahl fit le jeune homme d'un air suffisant, madame la duchesse m'a reconnu. Je lui présente mes hommages.
Madame de Fezenzac ne répondit pas, tant elle paraissait anéantie de cet accueil.
Valvins devint embarrassé et reprit d'un ton plus humble : 11 faut partir, madame, je vous l'ai dit, ces soldats peuvent revenir, et alors... — Alors, dit la duchesse, ils ne me traiteront pas plus indignement que vous ne m'avez traitée, vous. — Madame, dit Valvins en s'inclinant et en essayant de reprendre son ton suffisant.
La duchesse s'élança vers une porte et appela. Un
domestique parut, — Dites à mon père de partir seul, monsieur vient de comprendre qu'il vaut mieux que nous nous échappions séparément. — Que faitesvous, madame? dit Valvins. — Je reste, monsieur, dit la duchesse ; car je vous retrouve enfin, et il faut que tout s'explique, maintenant.
Valvins fit un signe d'assentiment accompagné d'un léger sourire, et la duchesse, prenant un flambeau, ajouta : Daignerez-vous me suivre dans un appartement où l'on ne pourra entendre ce que j'ai à vous dire ?... Passez... passez le premier, monsieur..., ajouta-t-elle en lui montrant un long couloir, llobéit, toujours avec l'air dédaigneux qu'il avait affecté depuis que la duchesse lui avait dit son nom. Ils arrivèrent dans un boudoir fort élégant. La duchesse montra un siège à Valvins, qui s'y assit; elle se plaça devant lui et aussitôt elle prit la parole en disant :
— Vous rappelez-vous, monsieur, la première fois que nous nous sommes vus? — Parfaitement, madame, dit Valvins en affectant toujours son sourire dégagé et presque impertinent. — En êtes- vous bien sur, monsieur? reprit la duchesse avec un accent de dignité hautaine. — Je ne vois pas, repartit Valvins, ce qui eût pu me faire perdre ce souvenir; les conséquences en ont été trop charmantes pour ne pas le protéger dans mon cœur. — Et elles ont été trop ai-
freuses pour moi, monsieur, reprit la duchesse, pour que je n'y sois pas retournée cent fois dans ma pensée afin de la consulter et de chercher si, dans cette première rencontre, je ne trouverais pas un mot, un geste, un rien qui put servir d'excuse à votr e conduite envers moi. — C'est vous donner beaucoup plus de peine que cela n'en mérite, madame, dit Val vins. — Vous vous trompez, monsieur, reprit M™"^ de Fezenzac, en interrompant Valvins, et je suis convaincue qu'il doit s'être passé à ce moment quelque chose que je ne sais pas, et je vous prie de vouloir bien répondre franchement aux questions que je vais vous faire.
— Je suis tout prêt, dit Valvins, se maintenant toujours dans sa froide et dédaigneuse retenue.
La duchesse en devint pâle de colère, mais elle se maîtrisa et reprit après un moment de silence: J'étais sous le péristyle de l'hôtel de M^^^D..., vous descendiez encore l'escalier. J'allais monter dans ma voiture : j'étais déjà sur le marchepied, lorsque mes chevaux se cabrèrent. Je chancelai, j'allais tomber, lorsque vous vous élancez vers moi , et m'attirant vivement dans vos bras, vous me faites échapper au danger d'une chute qui pouvait m'être fatale. Est-ce bien cela, monsieur? — Oui, madame, dit Valvins, si ce n'est que vous donnez à ce service une importance qu'il n'a pas, en supposant à la chute que vous eussiez pu faire un danger qui n'a pas existé. — J'ai cru le contraire, monsieur, repartit la duchesse; la frayeur que j'ai éprouvée m'a sans doute mal fait voir les choses; mais enfin, quoi qu'il en ait été, ditesmoi si pendant les quelques minutes que mon co-
cher a mis à calmer ses chevaux, je ne vous ai pas remercié comme je le devais; dites-moi si les expressions de ma gratitude ont été froides ou peu convenables, et si je vous ai paru manquer de reconnaissance. — En vérité, madame, dit Valvins, vous me rendez honteux de me faire une pareille question, vous me parlez de reconnaissance pour un mouvement bien naturel. — 3Ionsieur, reprit la duchesse avec impatience, répondez-moi franchement, comme vous me l'avez promis : ai-je été, vis-à-vis de vous, impolie ou dédaigneuse? — Non, madame, non, répondit sérieusement Valvins. — Bien, dit la duchesse; maintenant, et je vous en supplie, que votre réponse soit nette et franche, dùt-elle être grossière. Dans mes remercimens, ai-je été au-delà de ce qu'une femme peut et doit dire? Y a-t-il eu dans mes expressions, dans mes regards, dans ma personne, quelque chose d'affecté... d'extraordinaire... de provoquant? Vous me comprenez, monsieur; avez-vous pu croire que j'étais une de ces femmes qui ne cherchent qu'une occasion de montrer de la sensiblerie outrée, et qui font du moindre accident un événement romanesque, pour en faire le point de départ d'une aventure sentimentale. Ai-je été ainsi? — Non, madame, dit Valvins encore très-sérieusement, et cette fois avec un accent de déférence. — C'est bien, repartit la duchesse avec un soupir. Mais, reprit-elle avec plus de fermeté, avant d'aller plus loin, veuillez encore éclaircir un de mes doutes : était-ce bien Ja première fois que vous m'aviez vue? — La première fois. — A ce moment précis, n'est-ce pas, quand j'é-
tais sur le marche pied de ma voiture , vous ne m'aviez pas aperçue dans les salons de M"*" D.... où nous avions passé la soirée tous deux? — Je ne crois pas, dit Valvins. — Rappelez-vous bien, monsieur, repartit la duchesse; vous ne m'auriez pas invitée à danser, et je ne vous aurais pas refusé? — Je n'ai invité personne. — Je n'aurais pas été assise à côté d'une femme de votre connaissance, et par hasard, je n'aurais pas été désobligeante pour elle? un mot, un geste suffit pour cela. — Je ne connaissais dans ce salon aucune femme qui eût pu se plaindre à moi de pareille chose si elle lui était arrivée. — On a beaucoup parlé autour de moi de la campagne de Russie, à laquelle vous avez pris part : aurais-je dit un mot qui vous blessât, je ne dis pas dans votre personne, puisque je n'avais pas l'honneur de vous connaître, mais dans vos affections, dans vos opinions, dans quoi que ce soit, enfin? — Non, madame, répondit encore Valvins, je vous l'ai déjà dit, je ne vous ai vue pour la première fois en ma vie que sous ce péristyle; je n'ai entendu votre voix que lorsqu'elle s'est adressée à moi pour m'offrir les remercimens les plus empressés , et, s'il faut tout dire , jusqu'à ce moment, je n'avais pas entendu prononcer votre nom. — C'est bien, fit encore la duchesse avec l'expression particulière qu'elle avait déjà mise à prononcer ce mot. Ainsi donc, monsieur, ce premier jour, lorsque j'ai été remontée dans ma voiture et que vous vous êtes éloigné, vous n'avez emporté contre moi aucun ressentiment, si petit qu'il soit; aucune raison, si futile qu'elle pût être, de vous faire
une espérance de cette rencontre? — Vous avez une bien étrange opinion de mes exigences ou de ma fatuité, répondit Valvins d'un ton plus digne. — Non, monsieur, non, reprit la duchesse, ce n'est pas à vous que je cherche des torts, c'est à moi seule; et c'est dans cette rencontre que je dois les chercher , car la seconde fois que je vous rencontrai, je suis persuadée que votre parti était pris vis-à-vis de moi ; et si ma conduite ultérieure vous y a laissé persévérer, j'ai la conviction que ce n'est pas elle qui vous l'a fait prendre.
La duchesse s'arrêta, mais Valvins ne répondit pas. il mâchonnait ses moustaches et suivait les dessins du tapis du bout du fourreau de son sabre; son visage, où perçait un triste mécontentement, cherchait vainement à reprendre cette expression de raillerie dédaigneuse qu'il avait d'abord affectée; mais il n'y pouvait réussir. La duchesse l'examina assez longtemps, et comme il se taisait toujours, elle reprit avec la même résolution : Encore une fois , monsieur, ai-je raison? soyez franc, vous n'avez pas besoin de mentir avec moi. — Eh bien! oui, madame, repartit Valvins avec brusquerie, vous avez raison. Quand je me suis présenté dans votre loge au Théàtre-Franraispour vous demander de vos nouvelles, mon parti était pris.
La duchesse rougit, et perdant de son assurance, elle ajouta en hésitant : Complètement pris, n'est-ce pas, monsieur? — Oui, madame, répliqua Valvins. — C'était, dit la duchesse dont la voix devint douloureuse, c'était un plan de campagne où la vicloirr
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une fois obtenue, vous saviez d'avance ce que vous feriez le lendemain.
Valvins baissa la tête , et la duchesse l'entendant commencer une réponse évasive, s'écria vivement : Ah! monsieur, tenez votre parole jusqu'au bout, dites toute la vérité; vous étiez bien résolu d'avance, n'est-ce pas, à m'abandonner comme vous l'avez fait? Est-ce vrai? — C'est vrai, dit Valvins en relevant la tète et regardant la duchesse en face, comme un coupable convaincu qui croit sauver sa dignité en acceptant son crime avec hauteur.
jlme fie Fezenzac regarda Valvins assez longtemps sans qu'il put deviner ce qui se passait en elle, puis tout à coup elle se leva et lui tendit la main en lui disant sans colère : Je vous remercie, monsieur, je vous remercie.
Valvins demeura stupéfait de cette étrange conclusion d'un si singulier entretien , et lui, qui un moment avant eût tout fait pour y échapper, eût voulu le continuer en ce moment; mais la duchesse ajouta rapidement : Recevez mes adieux, monsieur, et croyez à la sincérité des remercimens que je viens de vous adresser. — Ces adieux et ces remercimens, reprit Valvins fièrement, cachent des projets que je ne veux pas pénétrer, madame; quelque hostiles qu'ils puissent être, j'en connais cependant d'avance toute la justice. — Vous vous trompez, monsieur, repartit doucement la duchesse, je ne voulais de vous que ce que j'en ai obtenu; que je devienne votre ennemie, cela sepeut et cela m'est bien permis; mais je ne suis pas comme vous, je n'ai pas de parti pris d'avance
de faire du mal, même à qui m'en a fait, et h moins quevousn'ayezà me punir encore du nouveau service que vous m'avez rendu, vous n'entendrez plus parler de moi. — Soit, madame, dit Valvins, j'ai mérité cette épigramme; mais voulez-vous être aussi franche que je l'ai été? — ïrès-volontiers, monsieur, repartit Léonie; je n'ai aucune raison de ne pas l'être. — Veuillez donc me dire alors pourquoi vous m'avez demandé cette explication et à quoi elle vous a servi , si vous ne voulez pas vous en armer contre moi. — C'est pour moi seule, monsieur, que je vous ai demandé cette explication, et ce n'est que pour moi que je veux m'en servir. — J'avoue que je ne vous comprends pas. — Si vous me connaissiez, monsieur, dit la duchesse, vous me comprendriez aisément. — Si je vous connaissais?... dit Valvins avec un petit sourire impertinent.— Oui, monsieur, repartit Léonie avec dignité, si vous me connaissiez; mais c'est une discussion dans laquelle je ne veux pas entrer, et du moment que vous êtes rassuré sur les suites de cette explication, je pense que vous n'avez plus rien à me demander. — Vous vous trompez à votre tour, madame, dit Valvins : d'abord pour me rassurer il faudrait que j'eusse éprouvé de la crainte, et je n'en ai pas eu un moment. Je suis homme à me défendre alors même que les circonstances qui se préparent vous doimeraient contre moi tous les avantages d'une position puissante.
Valvins avait dit cette dernière phrase avec la hauteur d'un homme qui croit braver un danger réel. La duchesse ne répondit que par un froid regard de dé-
dain, et Val vins reprit : Ensuite, je dois vous dire que je n'ai point compris le sens de ce mot : « Je vous remercie » lorsque je venais de vous faire un aveu qui devait vous blesser. — Ceci , monsieur, est mon secret. — Je ne vous le demande pas, madame; mais vous me permettrez d'y voir une réserve faite mentalement en faveur de vos projets de vengeance. — Je vous ai répondu, monsieur, que je n'en avais pas et qu'il ne dépendait que de vous que je n'en eusse jamais, — Cependant, reprit Valvins, si ce remerciment n'est pas une menace, qu'est-il donc?
La duchesse parut troublée; au léger tremblement de ses lèvres devenues blanches, on pouvait juger qu'elle se laissait envahir par un ressentiment longtemps dominé; elle fut sur le point d'éclater; mais une fois encore elle se maîtrisa, et reprit d'une vuix altérée par la lutte intérieure qu'elle subissait, mais sans exprimer de colère ou de menace : J'aurais voulu, monsieur, ne pas avoir à répondre à votre question. Cette réponse pourrait m'emporter malgré moi à dire des choses que je ne veux pas. Mais si vous y tenez absolument, je vous la ferai. Veuillez en écouter le sens plutôt que les expressions, et s'il m'en échappait qui vous parussent blessantes, veuillez les oublier et ne les attribuer qu'au trouble bien naturel que je dois éprouver.
— Je vous écoute, dit Valvins en attachant des regards scrutateurs sur Léonie.
Celle-ci se recueillit et répondit d'un ton tout-àfait calme, cette fois : Lorsque je vous ai demandé cette explication , je vous avoue, monsieur, que j'i-
gnorais quelle tournure elle prendrait. Votre air, vos manières, en ont décidé. J'ai voulu savoir quels avaient pu être mes torts envers vous , et j'ai repris nos relations du premier instant où nous nous sommes vus. Vos réponses, je dois vous le dire, ont dicté mes questions, et ce n'a été que par une sorte d'illumination soudaine que je vous ai demandé si la seconde fois que vous m'avez vue vous n'aviez pas pris d'avance le parti de me traiter comme vous l'avez fait; vous voyez, monsieur , que je m'abstiens même de qualifler votre conduite, et j'espère que la confidence que je vous fais ne vous peut paraître blessante. — Non, certes, madame, et j'en sollicite la fin.
La duchesse se recueillit encore un moment. Cette femme s'était imposé à elle-même des limites dans lesquelles son cœur bondissait d'indignation , mais qu'elle eût cependant la force de ne pas franchir; elle reprit donc avec le même calme qu'elle avait montré jusques-là :
— Lorsquej'ai eu obtenu l'aveu que j'avais deviné juste, vous avez dû le voir, monsieur, j'ai hésité à continuer; mais je me suis arrêtée, et c'est alors que je vous ai tendu la main et que je vous ai dit : Je vous remercie. Oui, monsieur, je vous ai remercié du fond de l'àme dans ce moment, car vous avez fait pour moi de l'injure la plus humiliante un malheur que je n'ai pas mérité. Si un mot de moi dans cette première rencontre vous eût autorisé à me poursuivre de votre haine déguisée en amour, je me serais trouvée malheureuse et coupable de m'être attiré une pareille vengeance. Si, plus tard, ce que vous avez vu
de moi, ma vie, mon cœur, mes sentimens, ma faiblesse, ma personne même, avaient pu vous inspirer l'idée d'un pareil abandon, j'aurais été bien cruellement humiliée d'avoir été aimée assez peu pour que cet amour ne survécût pas d'un jour à sa victoire. Votre réponse, monsieur, a détruit ces deux appréhensions de mon cœur. Vous n'aviez rien à me reprocher quand vous avez pris la résolution que vous avez si bien tenue, et cette résolution , ce n'est pas moi qui vous l'ai inspirée.
— Non, madame, dit Valvins amèrement, ce n'est pas vous, c'est... — Voilà ce que je ne veux pas savoir, monsieur, dit la duchesse. J'ai obtenu de vous toute la satisfaction queje pouvais vous demander. Je me suis trouvéesurvotrechcminparhasard; j'ai été la victime d'un ressentiment, d'une colère, d'une trahison; j'ai payé peut-être le mal qu'une autre vous avait fait; je ne sais pas, je veux ignorer ce qui vous a conduit ; mais j'ai acquis la certitudeque moi, du moins, je n'ai eu dans ce malheur ni le tort de vous provoquer , ni la honte d'avoir inspiré un tel abandon. Voilà, monsieur, voilà pourquoi je vous ai sincèrement remercié.
Après ces paroles, la duchesse poussa un profond soupir, comme quelqu'un qui a accompli à son gré la tâche pénible qu'il s'était imposée.
Valvins était devenu triste, inquiet, humilié; il voulut parler et se justifier :
Si vous saviez, Léonic, lui dit-il, quel effroyable serment... — Ah! monsieur, dit-elle en l'accablant d'un regard de mépris, n'allons pas plus loin l'un et
l'autre. Je ne sais si vous pouvez vous justifier, mais je ne veux pas m'avilir en vous accusant. Elle s'arrêta, puis éclatant malgré tous ses efforts, elle s'écria : Mais pourquoi m'interrogez-vous? vous voyez bien, monsieur, que je me tais, que je ne vous dis pas que c'a été une lâcheté infâme , un crime sans nom que vous avez commis ; vous voyez bien que je ne vous dis pas que j'en ai perdu la raison durant longtemps, et que vous m'avez perdue, car si je suis veuve aujourd'hui, c'est que mon frère, presque enfant , a tué en duel mon mari, qui avait deviné son injure dans mon désespoir , et qui m'avait chassée honteusement de chez lui. Vous voyez bien, monsieur, que je ne dis rien, que je ne vous demande rien. Pourquoi venezvous donc me presser le cœur de vos questions pour en faire éclater la rage désespérée ? Oh ! tenez, monsieur, en voilà assez... Nous ne nous connaissons plus. Je ne vous ai jamais vu, vous ne me reverrez jamais. Après ces paroles, la duchesse sortit, laissant Valvins à des pensées bien nouvelles pour lui. 11 réfléchit longtemps et se leva enfin en disant : Ah 1 elle sera encore à moi.
Alors commença entre cet homme et cette femme
une lutte où les rôles étaient bien changés. Valvins,
seul comme il l'était dans ce monde, comprit que là
oîi manque la famille l'amour peut venir occuper
cette place vide, l'amour qui étouffe souvent tous les autres sentimens et devient alors une faute du cœur, et auquel il pouvait se livrer tout entier, sans frustrer les droits d'aucune autre affection. Il plaignit en luimême cette femme envers laquelle il s'était montré si lâchement brutal, et pensa qu'il lui devait une réparation. Ce fut d'abord dans sa pensée un besoin de justice qui lui lit désirer de la revoir; mais dès qu'il l'eût revue, ce ne fut plus seulement pour elle qu'il voulut lui faire accepter son repentir, ce fut pour lui.
Dansle premier moment de son retour vers Léonie, Valvins lui écrivit.
Comme nous l'avons dit, il avait été élevé par GrégorioMassoni dansun froid mépris des femmes. Selon les préceptes du musicien, qui n'était pas encore devenu le vieillard ivrogne qui jouait du serpent aux Invalides, elles se dévouaient plus complètement à qui les maltraitait davantage, et plus on leur faisait sentir la tyrannie du maitre, plus elles adoraient leur esclavage. En conséquence de ces principes, Valvins s'imagina que les droits d'un homme qui a été aimé sont si puissans, qu'une femme est trop heureuse de les voir réclamer, pour ne pas s'y soumettre avec empressement. Mais dix de ses lettres, renvoyées sans avoir été ouvertes, lui apprirent qu'il se trompait, et dès-lors ce ne fut plus pour Valvins une réparation qu'il voulait offrir, mais un nouveau triomphe qu'il voulait remporter. La poursuite de Valvins commença donc par un bon sentiment, puis elle se continua par colère, et enfin elle devint une passion frénétique et
LE SERPENT. 7â
humble qui menaçait et qui rampait à la fois; ce fut l'amour avec tous les délires de la jalousie et de ses désirs, et toutes les folies de l'abaissement le plus complet.
Mais les événemens expliqueront sans doute ces transitions du cœur de Val vins mieux que ne le pourraient faire toutes nos réflexions.
Quelques jours après celui del'explication que nous avons racontée, l'ordre s'était rélabli dans l'armée. Comme on le sait, la première restauration n'apporta point de révolutions considérables dans les positions existantes : elle en créa seulement de nouvelles, et à peu de chose près, il est vrai de dire qu'on ne fit que changer les lits de draps et que la royauté légitime s'endormit dans la couche où avait veillé le despotisme impérial. Donc Valvins, comme tous les officiers de cette époque, avait gardé son épée, son grade, et il faisait partie de l'un des nouveaux rcgimens qui tenaient garnison à Paris. Il pouvait donc voir la duchesse, non dans les salons nouveaux qui s'ouvraient dans le faubourg Saint-Germain, mais dans les lieux publics, où l'on rencontre tout le monde et où cependant une poursuite assidue témoigne aune femme de l'empire qu'elle exerce.
Léonie, comme toutes les femmes qui avaient repris à cette époque le haut pavé de la mode et qui voulaient bien constater et établir leur puissance, se montrait souventàrOpcra, aux Français, aux Italiens. Un espion établi par Valvins à la porte de l'hôtel de M. de Lesly avertissait Valvins, par un message, de l'endroit où la voilure qui emmenait la duchesse s'é-
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tait arrêtée, et un instant après Valvins y paraissait, et bientôt il faisait si bien que la duchesse finissait par rencontrer son regard implacablement fixé sur elle. La première fois elle se détourna avec terreur; plus tard, elle crut devoir montrer un profond mépris à celui qui la poursuivait de son odieuse présence, et essaya de le chasser en le lui témoignant par ses regards. Mais Valvins parut le supporter humblement. La duchesse n'y vit qu'une basse hypocrisie, et Valvins put croire que ce mépris allait jusqu'au dégoût, un jour qu'ils se trouvèrent face à face dans un des couloirs del'Opéra, et qu'à son aspect elle recula de lui avec l'horreur froide qu'inspire une bête venimeuse qu'on ne redoute pas cependant.
Si la duchesse eût cherché une vengeance dans celte conduite, elle eût éprouvé un mouvement de satisfaction. Valvins pâlit, et ce ne devait pas être la colère qui avait fait refluer tout son sang jusqu'à son cœur; ce devait être une douleur bien poignante, car il fut forcé de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Mais Léonien'y prit pas garde, tant elle avait hâte de se soustraire à la vue de cet homme. Elle ne vit qu'une persécution insultante dans la présence assidue de Valvins, et chercha à l'éviter par tous les moyens possibles. Mais quelques précautions qu'elle prit, dans quelque lieu ([u'elle allât, elle n'avait pas promené ses regards pendant cinq minutes autour d'elle, qu'elle rencontrait le visage de Valvins, froid, résigné, et qui avait perdu cette assurance arrogante des premiers jours. C'est que déjà la passion réelle, profonde, était née dans le cœur de cet homme; et,
chose étrange, c'était par une influence tout-à-fait étrangère à la duchesse, c'était par une conversation entre deux inconnus qu'avait commencé ce sentiment vrai dans le cœur de Valvins. 11 était assis à l'orchestre de l'Opéra, à côté de deux hommes qui parlaient d'elle.
— Montercz-vous dans la loge de la duchesse, M.Balbi?ditrund'eux,jeunehommedevingtans,àson ami, qui paraissait en avoir cinquante. — Ma foi, non, reprit celui-ci, je ne sais ce qu'elle a ce soir, mais voilà deux fois que je surprends son regard de ce côté, et voilà deux fois qu'au moment où je la salue elle se détourne comme si c'était de ma part une prétention impolie. — Cela pourrait bien être, répliqua lejeune homme; saluer une femme à pareille distance et la forcer à montrer qu'elle vous connaît à toute une salle, ce n'est pas d'une politesse respectueuse. — Bien pour toi, Larrieu, dit Balbi, toi qui es un beau jeune homme, qui as la prétention d'être fort compromettant, même vis-à-vis des femmes que tu ne connais pas; mais ces petites précautions ne peuvent pas me regarder par deux raisons majeures. D'abord, parce que je suis un vieux bonhomme que toute jeune femme peut saluer impunément, et ensuite, parce que je suis notaire, et le notaire de la duchesse. — Il y a des notaires qui sont très-bien, dit celui qui s'appelait Larrieu. — Et ces notaires fussent-ils aussi charmans que toi, une cliente a le droit de les saluer sans qu'il y ait le plus petit mot à dire. C'est comme son médecin, on ne peut pas se compromettre avec lui. — Tenez, lit Larrieu, la voilà qui regarde encore. 1 7.
— Et la voilà qui se détourne encore, repartit le notaire, qui sur l'avis de Larrieu avait tourné sa lorgnette vers la loge de la duchesse : il y a quelque chose làdessous. — Bah! fit le jeune homme, caprice de jolie femme, voilà tout. — La duchesse est fort peu capricieuse, reprit M. Balbi, c'est une des meilleures et des plus honnêtes femmes que je connaisse.
Le jeune fat regarda le notaire en face et lui dit en riant : C'est cela, la duchesse ne vous salue pas, parce que vous êtes amoureux d'elle. — Moi! fit le notaire.
— Vous... n'êtes-vous pas adorable avec vos éloges. Que ce soit une bonne femme, je ne dis pas le contraire, elle en a la réputation; mais une honnête femme, et la plus honnête que vous connaissiez, ceci atteste tout l'aveuglement de la passion. — Tu n'es qu'un enfant, mon pauvre garçon, dit le notaire en haussant les épaules, tu sors du lycée, voilà ta seule excuse à ce que tu viens de dire. — Bon, repartit le petit jeune homme d'un ton piqué, pensez-vous que je ne sache pas quelle a été la cause de sa rupture avec son mari, et peut-être que sans son frère, qui a imposé silence au duc d'une façon à ne pas craindre les indiscrétions, peut-être qu'un procès en divorce nous eût révélé toutes les intrigues de la duchesse.
Le notaire prit un air sérieux, et se rasseyantcomme pour commencer un récit assez long, il dit à Larrieu : Ecoule-moi, mon garçon, et corrige-toi, si c'est possible, de cette petite manie qu'ont les jeunes gens de mal parler des femmes et de les mépriser, sur des bruits absurdes répandus contre elles. — Bah! repartit Larrieu en ricanant, allez-vous vouloir me per-
suadcr qu'acné est pure comme un auge? — Je veux l'apprendre que du moins elle est bonne comme un ange, et que si elle a eu une faiblesse, elle l'a assez chèrement expiée pour qu'on la lui pardonne. — Une? fit Larricu en donnant un air de finesse à ce mot posé en interrogation. — Une, pas davantage, dit le notaire, je le jurerais et tu le jureras comme moi quand tu sauras le secret de cette affreuse aventure. M. de Fczenzac était un fort vilain homme de cœur et de personne; cependant la duchesse, mariée avec lui depuis six ans, n'avait pas donné la moindre occasion à la médisance de parler contre elle. Un jour cependant son mari la trouva dans sa chambre, dans un état d'horrible désespoir et tenant dans ses mains crispées par une violente attaque de nerfs une lettre dont il ne put lui arracher que quelques lambeaux. Cette lettre prouvait que la duchesse était coupable, sans doute; et l'insultant mépris avec lequel elle était traitée put faire croire au duc qu'elle avait dû descendre bien bas pour qu'on osât lui écrire de ce style. Voilà ce qui exaspéra surtout M. de Fczenzac : il crut voir dans cette lettre insultante les preuves d'une corruption que lui seul ignorait, et à laquelle un amant ne s'était pas laissé prendre. Dans les premiers momens de cette découverte tout le monde fut contre la duchesse, son père lui-même. Cependant on essaya de dénouer sans scandale une union que le duc avait un intérêt de fortune à rompre violemment. Moi qui avais fiiit le contrat de mariage, je dus être censullé sur les sacrifices qu'on pourrait faire afin d'obtenir le silence du mari offensé, et ce fut alors que j'appris
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h connaître cette pauvre femme. En voyant cette colère dont elle était poursuivie de tous côtés, je voulus apprendre si tant de haine avait pu être méritée par une seule faute, et je découvris qu'elle était l'œuvre du ressentiment de M. de Fezenzac.
En effet le mariage de la duchesse avait été un sacrifice à la fortune de son père qu'il fallait rétablir, et lorsque je l'interrogeai sur ce qu'avait été sa fille jusqu'à ce jour; « Bonne, dévouée, pleine des plus tendres égards », me dit-il. Tu m'as parlé de ce frère qui a pris enfin sa défense; il est de beaucoup plus jeune qu'elle, et sa sœur avait été pour lui la mère la plus empressée et la plus indulgente; ses gens me dirent que c'était une maîtresse simple, bonne, généreuse. Dans quelques affaires où sa fortune était engagée, j'avais eu occasion de la voir, j'avais appris aussi que son opinion était toujours pour le parti de la plus exacte probité, et souvent pour celui d'une noble condescendance quand le maintien exact de ses droits eût pu porter atteinte à la fortune de personnes qui n'étaient pas riches. Quand on a cinquante ans, mon cherLarrieu, la réunion de tant de qualités qui suffiraient à la bonne réputation d'un homme, entre pour quelque chose dans l'estime qu'on doit faire d'une femme. La faute était là, sans doute, on ne pouvait la nier, puisque dans le long égarement qui suivit son désespoir, elle en répétait sans cesse l'aveu. Mais ce désespoir, cet égarementlui-même, prouvaient que ce n'était pas une âme corrompue, un cœur habilué à tous les détours des intrigues cachées. Je vis la duchesse et je lui parlai avec respect, avec aflection ;
j'étais un étranger pour elle, mais j'étais le premier qui la relevais à ses propres yeux. Alors elle voulut se relever lout-à-fait aux miens et me raconta toute la vérité. Ecoute-moi bien, Larrieu, imagine-toi une femme faible, tombée entre les mains d'un portefaix brutal; imagine-toi la violence la plus grossière suivie de l'abandon le plus insultant, et ce ne sera encore qu'un malheur bien au-dessous de ce qu'a souffert cette pauvre femme; car ce malheur, ce n'est pas dans sa personne, c'est dans son cœur qu'elle l'a subi; car elle aimait celui qui l'a perdue. Prières, menaces de suicide, menaces contre son mari, contre elle-même, séductions de l'amour, il a tout employé pour arriver à son but; et le lendemain du jour où il a fait tomber cette âme dont il s'était emparée, il l'a foulée aux pieds avec un cynisme, une lâcheté, une barbarie qui fait croire à l'existence de ces monstres de débauche que je croyais n'exister que dans les romans.
On conçoit avec quelle honte et quelles tortures dans le cœur Valvins devait écouter ce récit, et si les deux interlocuteurs eussent pensé h le regarder, ils l'auraient vu pâle, anéanti, immobile. Il ne tressaillit qu'au moment où le jeune homme dit au notaire : Et quel est le misérable qui a pu se montrer si cruel et si lâche à la fois?
— Jamais elle n'a vouludire son nom. A moi, cela se conçoit; mais elle l'a refusé à son frère qui voulait la venger de lui d'abord.
— Mais enfin vous a-t-elle dit pourquoi cet homme avait été si infâme envers elle?
— Elle n'en a jamais soupçonné la cause. Elle me
l'a dit cent fois: J'ai servi d'expiation à un crirae que je ne connais pas. On a voulu se venger sur moi ('e mon mari ou de mon père, et peut-être si je nommais cet homme, le secret de sa conduite serait-il facilement expliqué. 3Iais ce nom, je ne le prononcerai de ma vie, je le jure.
Ce fut cette conversation qui en peu d'instans changea lessentimens de Yalvins pour la duchesse et en même temps ses opinions sur les femmes, il les considéra d'un autre œil qu'il n'avait fait jusque-là, d ce fut parles remords qu'il arriva à la passion la plus sincère et en même temps la plus violente. Voilà ce qui fit qu'il subit avec humilité l'injurieuse expression des senliraens de la duchesse.
Mais quelques jours s'étaient à peine passés depuis la rencontre où elle lui avait témoigné tant d'horreur, qu'il avait déjà même perdu la consolation de se sentir haï.
La duchesse avait compris que montrer à Valvins l'effroi qu'il lui inspirait, c'était lui prouver qu'il était encore pour elle quelque chose, qu'il agissait sur sa vie. C'était lui laisser une espérance de la dominer encore par la crainte ou par le scandale ; alors elle se promit de maîtriser encore ce sentiment, et Valvins put la voir causant sous ses regards avec une complète indifférence, passer près de lui comme auprès d'un inconnu et rire en le regardant de la plaisanterie qu'on venait de lui dire, comme si ses yeux se fussent arrêtés sur le marbre d'une colonne. C'est alors aussi que commença le véritable supplice de Valvins. Lorsqu'il voyait Léonie dans sa loge, où se présen-
taient à l'envi les plus beaux jeunes gens, les hommes les plus distingués, et qu'il la voyait sourire aux uns, écouter les autres sérieusement, se plaire à leur entretien; lorsqu'il lavoyaitsi admirée, si recherchée, tout son cœur bondissait de rage contre lui-même, de jalousie impuissante contre elle.
Je serais là, se disait-il, et tous ces sourires seraient pour moi, toute cette attention pour moi ; et peut-être plus heureux encore, j'aimerais à la voir ainsi triompher, avec cette joie danslc cœur que cette idole de tant d'adorations m'appartient et que dans une heure je serai le roi, le maître de cette femme si souveraine. Alors il lui prenait des transports furieux, il voulait se tuer, il voulait la tuer; il quittait sa place pour monter à cette loge, y entrer avec violence, y insulter Léonie, la réclamer, et à quelques pas de cette loge il lui prenait envie de pleurer et de se mettre à genoux devant cette porte, pour crier grâce. Rentré chez lui, il passait ses nuits dans un morne abattement ou dans des accès de délire furieux; sa santé s'altérait, et Léonie, en le voyant un jour près des colonnes du Théâtre-Français, pâle et défait comme un spectre, arrêta un moment sur lui un regard étonné. Elle crut comprendre qu'il y avait un remords dans ce cœur. Mais son parti était pris, et elle ne s'arrêta pas un seul instant à cette pensée. Peut-être Valvins eùt-il fini par succomber à la tentation d'un suicide ou d'une scène de violence, si le hasard (et l'on peut s'apercevoir que le hasard est le grand acteur de l'histoire que nous racontons), si le hasard n'était venu à son aide. Un matin qu'il était
O't LE SERPENT.
allé voir son colonel, celui-ci, vieux soldat de l'empire coramelui, disait d'un ton de mauvaise humeur :Eh bien ! Valvins, voilà que ça commence; on vient d'empoisonner le régiment d'un tas de petits freluquets qui ont gagné leurs épaulettes dans le castel de leurs pères où les anti-chambres de la nouvelle cour. Du reste, notre bataillon est le moins mal partagé, et vous n'avez que deux sous-lieutenans de cette fabrique. L'un est un monsieur Larrieu, l'autre un certain comte de Lesly. — Le comte deLeslj ! s'écria le commandant... le frère de la duchesse de Fezenzacl — Absolument, flt le colonel, un sous-lieutenant à qui vous n'avez qu'à déplaire pour qu'il vous fasse destituer en im quart-d'heure.
— Quel bonheur! s'écriaValvins, qui n'écoutait plus son colonel.
Celui-ci le regarda, et se tournant vers quelques autres officiers, il leur dit en passant son doigt sur son front d'une manière expressive : Ce pauvre Valvins !...avez-vous remarqué depuis quelque temps... pst... il a un coup de marteau, c'est sur.
En effet, Valvins était fou, mais fou d'une espérance que tout le monde ignorait.
L'infortuné qui tombe dans un abîme profond et qui roule sur le flanc du précipice, en voyant le ciel s'éloigner rapidement de lui, a besoin de bien peu
LE SERPENT. 8a
de chose pour croire au salut. Si une pointe de roc l'arrête, si une racine d'arbre suspend sa chute, il s'écrie : « Je suis sauvé! » et éprouve un moment de joie suprême. Puis, lorsqu'il s'est remis de son épouvante et de sa joie, il cherche comment il profitera de ce secours que le Ciel lui accorde, et souvent il arrive alors que, perdu dans les profondeurs obscures de l'abîme, il ne sait de quel côté se diriger ou se ressaisir ; il cherche, il tâtonne longtemps sans trouver une issue, et finit quelquefois par maudire le Ciel qu'il remerciait tout-à-l'heure; ce secours qu'il lui a envoyé n'est qu'un supplice de plus, c'est un répit accordé à son agonie pour qu'il en sente bien toute l'horreur.
Ce désespoir se passe cependant comme s'était passée cette joie, la soif de vivre redevient plus ardente et donne à cet homme une force furieuse pour l'arracher à sa perte. Alors, sans calculer si l'effort qu'il va faire ne le mettra pas dans un danger plus pressant que celui auquel il veut échapper, il va en aveugle devant lui, s'accrochant aux moindres brins d'herbe, s'appuyant aux moindres aspérités; puis enfin s'il aperçoit une voie véritablement possible, il s'y attache avec fureur, et ce n'est que lorsqu'il tombe haletant sur la crête de la tombe à laquelle il vient de s'arracher, qu'il sent toutes les blessures qu'il s'est fiites, tout le sang dont il a marqué sa marche, tous les lambeaux de chair qu'il a laissés aux ronces du précipice, aux arêtes du rocher.
Voilà ce qui arriva à Valvins : la nouvelle que lui avait donnée son colonel, l'admission du frère de la i 8
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duchesse dans son régiment, lui avait paru un secours inattendu et qui devait le sauver. 3Iais ce premier transport une t'ois passé, il regarda mieux cette circonstance et chercha vainement en son esprit comment il pourrait s'en servir. Cela ne pouvait-il pas se réduire à des relations de service ; et par quels moyens lui, Valvins, pourrait-il les rendre assez cordiales entre gens d'une position politique si différente, assez intimes entre un niférieur et un supérieur pour qu'elles pussent sortir de ce cercle? Le moindre effort qu'il tenterait dans ce but ne pourrait-il pas le perdre? S'il arrivait par hasard qu'il gagnât l'amitié de ce jeune homme, ne deviendraitelle pas impuissante du moment qu'elle voudrait lui cire utile, et ne pourrait-il pas arriver qu'au premier mot prononcé en sa faveur, la duchesse ne révélât son secret h son frère? Dès-lors ce n'étaient plus le mépris et la haine de Léonie, sentimens impuissans, c'étaient la haine et le mépris du jeune Lesly, c'était sa vengeance, c'étaient des insultes qu'aucun homme ne peut accepter sans déshonneur, qui le menaçaient, et qui n'en seraient pas moins une flétrissure si Yalvins osait en punir le jeune Lesly.
Or donc, comme cela devait arriver, à ce premier mouvement de joie qu'il avait ressenti, Valvins laissa succéder en lui un plus morne désespoir, et puis enfin comme le malheureux dont nous avons parlé, sentant, que la mort était pour lui dans l'inaction aussi bien que dans la lutte, il tenta son salut; dût-il se mener à une perte plus prochaine et avec quelques blessures et quelques douleurs de plus.
Dans les premiers mois de ses rapports avec le jeune Lesly, Valvins chercha à se rapprocher de lui en lui parlant souvent, en l'encourageant et le flattant même. Mais le lieutenant Louis de Lesly, fort révérencieux quand son supérieur lui faisait une observation ou lui donnait un ordre relatif au service, rétablissait la distance qui séparait le comte héritier de la pairie du commandant Valvins, dès qu'il s'agissait de relations du monde. C'était de la part de ce jeune homme une réserve si absolue, que les efforts du commandant pour lui plaire, pour le séduire, frappèrent tous les regards, et que bientôt ce fut de !a part de tous ses anciens camarades une réprobation unanime contre sa plate palinodie.
Lui qui devait tout à l'empereur, disaient-ils, il se faisait le flatteur servilc d'un blanc-bec, il avalait doux comme miel les humiliations et les dédains de ce gentillàtre, il rampait devant les puissans du jour.
Les plus indulgens l'appelaient un ambitieux éhonté; les plus sévères, un lâche intrigant.
Ce furent là les premiers lambeaux de chair, les premières gouttes de sang que Valvins laissa dans celte voie désespérée où il s'était aveuglément engagé. Sa considération commença à y périr. Le respect qu'une si jeune fortune poussée déjà si loin, lui avait mérité de la part des plus vieux de ses camaladcs, se changea en un dédain profond ; et si Valvins n'avait été protégé par un courage dont ils savaient toute la résolution, des insultes plus directes l'eussent probablement averti de l'opinion qu'on avait de lui. Cela peut-être l'eût arrêté ; mais on préféra
se retirer de lui que de lui faire obstacle, et chacun se dit : « Il n'y a pas besoin d'aller lui crier qu'il est un plat gueux; je saurai bien le lui faire sentir, et s'il vient me demander pourquoi je ne le salue plus et ne lui tends plus la main, je ne lui mâcherai pas ma réponse. »
Mais Valvins, tout à sa passion, tout à son désespoir, tout à la rage que lui causait son impuissance, ne voyait plus rien de ce qui se passait autour de lui. Repoussé la veille par Louis de Lesly, qu il avait invité à quelques plaisirs de jeune homme, il revenait le lendemain plus empressé, plus humble, plus ouvert.
Cependant Valvins ne fût jamais arrivé à obtenir rien de ce jeune homme, si, comme il l'avait tenté jusque-là, il avait continué de le flatter dans ce qu'il avait de bon et de distingué, à le montrer comme le meilleur officier du régiment. Louis de Lesly était si convaincu qu'être un bon officier est la chose du monde la plus aisée, qu'il ne se donnait pas la peine d'en être fier; mais l'occasion se présenta enfin d'être utile au comte dans ses fautes et dans ses désordres ; et alors Valvins gagna par une mauvaise voie la confiance qu'il n'avait pu conquérir par un bon chemin. Louis de Lesly, une fois l'enthousiasme des premiers mois passé, trouva que rien n'était plus ennuyeux que de faire faire l'exercice à des malotrus imbéciles, que de passer les nuits dans un corps-de-garde enfumé. Il disait chevaleresquement : « Qu'on me mette en face de l'ennemi, et l'on verra si je ne fais pas mon devoir; mais quant à ces obligations subal-
tornes d'oxaclitutle, de régularité, d'obéissance, c'est bon pour ces ofTiciers de fortune dont c'est à peu près tout le mérite et tous les droits. » En peu de temps le jeune comte devint donc l'officier le plus indiscipliné du régiment. Des plaintes graves s'élevaient contre lui de la part de ses supérieurs immédiats, qui, sachant sa position en cour, dépensaient en euxmêmes autant de courage pour l'accuser qu'il leur en avait fallu en d'autres temps pour attaquer une batterie. Cependant le sentiment de leurs devoirs l'emportait sur leur crainte, et l'on conçoit quelle colère intérieure ils devaient éprouver lorsqu'ils voyaient les plus justes accusations s'arrêter devant l'inexplicable indulgence de Valvins.
Il faut faire remarquer que les deux autres bataillons du régiment de Valvins ayant été envoyés à Fontainebleau, il se trouvait le supérieur en dernier ressort auquel devaient s'adresser les officiers, et que leur mécontentement s'augmentait de ce qu'ils ne pouvaient en appeler au colonel de la conduite du commandant; cette conduite était d'autant plus étrange à leurs yeux que Valvins avait gardé vis-à-vis (le tous les autres son inflexible fermeté. Ce ne furent donc plus bientôt les vieux officiers, mais encore les nouveaux qui murmurèrent de cette partialité révoltante, et ceux-ci le laissèrent voir à Valvins.
Ce jeune Larrieu dont nous avons parlé avait été mi s aux arrêts pour une escapade où il avait été de moitié avec Lesly, tandis que celui-ci n'avait même pas reçu une admonestation du commandant. Larrieu s'emporta et écrivit à Valvins une lettre où il lui 1 8.
90 I.C SH!tI>ENT.
faisait l'historique de sa conduite envers Lesîy et la lui reprochait durement. Il n'y a de justice, disait celte lettre, que là où il y a impartialité.
Cette dernière observation frappa vivement l'esprit droit et un peu dogmatique de Valvins, que les plaintes du sous-lieutenant Larrieu n'avaient fait qu'irriter, et peut-être cette observation eût-elle suffi à le faire changer de conduite, si dans ce moment même Louis de Lesly ne s'était présenté chez lui.
Pour la première fois le commandant le reçut d'un air sévère, et pour la première fois aussi Lesly crut deviner ce qu'il valait; il le salua avec respect tandis que Valvins cherchait à dominer les impressions diverses que lui causait cette visite. A cet instant il fallait conquérir ce jeune homme ou s'en faire un ennemi, et Valvins n'avait pas eu le temps de prendre de parti à ce sujet; c'est peut-être cette incertitude qui le servit, car elle lui donna l'avantage énorme de tirer parti des circonstances qui allaient naître de cet entretien, au lieu de vouloir les mener à son gré, chose qui eût été fort difficile avec un esprit aussi récalcitrant que celui du jeune comte.
Commandant, lui dit celui-ci d'un air assez respectueux, je vais vous demander une faveur.— Laquelle, monsieur? répondit sévèrement Valvins. — C'est de me mettre aux arrêts comme Larrieu, ou.... — Vous irez, lui dit Valvins sèchement. — Ou bien, reprit Louis après un moment d'hésitation, de lever les arrêts de mon ami. — Je ne puis revenir sur un ordre justement donné, monsieur. — Vous avez raison, commandant, reprit Lesly avec un peu de hauteur;
mais s'il est justement donné pour lui, il a été injustement oublié pour moi.
Valvins le regarda de son œil creux, où la fièvre qui le tenait depuis si longtemps ajoutait un feu sombre à l'intensité de son regard.
— Ah! dit-il après un moment, c'est là votre opinion? Eh bien, monsieur, c'est aussi celle de votre ami ; lisez la lettre insolente qu'il vient de m'écrire.
Louis la prit, la lut d'un bout à l'autre, et après l'avoir fmie il garda un moment le silence et reprit d'un ton de franchise et d'embarras en même temps : C'est vrai, mon commandant, vous avez été toujours pour moi d'une indulgence que je conçois que mes camarades ne s'expliquent pas, puisque je ne la comprends pas moi-même.
Valvins poussa un profond soupir et se mit à parcourir la chambre la tète basse, les mains derrière le dos et avec une agitation trop visible pour que Louis ne s'en aperçût pas. Le jeune sous-lieutenant se taisait, lorsque le commandant prenant la lettre de Larrieu la montra encore à Lesly et lui dit d'une voix amère : Et voilà tout ce que vous voyez dans cette lettre, monsieur? — Pardon, commandant, j'y vois une accusation que je puis, moi du moins, considérer comme une calomnie. On ose insinuer que ce n'est que dans un but intéressé que vous vous montrez si indulgent envers moi ; on semble dire que vous cherchez dans cequeje pourrais demander au crédit de ma famille, le salaire de votre condescendance à mon égard; voilà, commandant, ce que j'ai cru voir aussi dans celte lettre, et voilà ce que je puis et veux démenlir comme une insigne fausseté.
Valvins se tut encore assez longtemps, puis il revint au lieutenant et lui dit d'un ton affectueux : Ne vous mettez pas en peine de cela; j'ai gagné cette croix et cette épaulette d'une façon qui me défendra suffisamment. Je n'ai jamais reculé devant aucun danger, je ne reculerai pas devant des imputations injurieuses. Rentrez chez vous, lieutenant : vous n'irez pas aux arrêts, et M. Larrieu y restera.
Lesly demeura fort embarrassé de cette résolution à laquelle il ne s'attendait pas, et s'approchant du commandant il lui dit avec une véritable effusion de cœur : En vérité, commandant, je vous remercie, je vous remercie beaucoup de vos bonnes dispositions pour moi. Mais, permettez-moi de vous le dire sincèrement, je ne les mérite pas... je n'y ai aucun droit. Enfin je me condamne moi-même, et, tenez, je vous demande votre sévérité... je vous la demande pour moi, et, si vous voulez que je vous le dise, pour vous aussi... — Pour moi? dit Valvins. — Oui, pour vous, répondit Lesly; je voudrais vous témoigner ma reconnaissance d'une façon quelconque, et vous me ferez plaisir en me punissant.
Tout cela avait été dit de ce ton moitié riant, moitié affectueux qui témoigne si bien de la sincérité de celui qui parle. Valvins comprit le sentiment de noble délicatesse qui inspirait Lesly, et il lui dit en lui tendant la main et en essayant de rire ausssi : Eh bien, mon cher lieutenant, allez donc aux arrêts.
Celui-ci sortit, ravi de ce qu'il venait de faire, mais fort intrigué en lui-même de cette faveur dont il était roi)jet et dont il n'avait pas osé demander l'explication.
Ce fut un grand événement dans la ramille du marquis que les arrêts de son fils, M. le comte; pour le vieux marquis une punition infligée à un gentilhomme avait encore toute la solennité des jours passés. 11 lui semblait voir le roi redemandant son épée à l'un de ses serviteurs en l'envoyant en exil dans ses terres. Son nom était compromis par une mesure si outrageante, et il fallait, à son sens, que la faute de son fils fût bien grande, ou que celui qui l'avait ordonnée fût bien osé.
En conséquence, ce fut un concours extraordinaire de visites chez le jeune sous-lieutenant pendant toute la première journée de ses arrêts, et quand le marquis eut appris pour quelle faute son noble fils était si sévèrement condamné, il se révolta contre cette discipline de Prussiens introduite dans l'armée par l'usurpateur et qu'on appliquait à de bons gentilshommes; mais son indignation ne connut plus de bornes lorsqu'il sut que ce n'était pas un autre gentilhomme comme lui qui l'avait appliquée à son fils, mais un parvenu, un soldat de fortune, un manant, un monsieur Grégoire Valvins tout court. En effet, ce fut seulement alors que le marquis apprit le nom du chef supérieur de son fils ; dans le temps il s'était informé du nom du colonel, puis il ne s'était plus occupé de tout cela, et Lesly n'en avait jamais parlé, tant était séparée la vie de gentilhomme du jeune comte de sa vie de militaire.
Cependant le marquis ne montra pas de colère à son fils. Il avait lait une faute, et bien que la punition lui parût insolente, il ne voulait pas la condam-
ner devant le coupable. Il lui semblait seulement que ce M. Valvins eût dû lui demander la permission de punir son noble subordonné, et en ce cas, disait-il, j'aurais fait mon devoir et je l'aurais soutenu dans celle sévérité.
Le marquis disait cela à sa fille et ajoutait :
Je me plaindrai au ministre de la guerre; j'y vais de ce pas, et j'aurai raison de ce M. Valvins.
La duchesse tressaillit à ce nom, et cet événemcnl, dont elle trouvait que lout à l'heure son père s'exagérait l'importance, devint pour elle un événement immense. Léonie ignorait complètement le service militaire et la portée d'une punition comme celle que son frère subissait. Mais du moment que c'était Valvins qui l'avait ordonnée elle devait avoir un but terrible. Peut-être était-ce son frère que cet homme avait choisi pour victime, ne pouvant arriver jusqu'à elle; peut-être était-ce sa perle, son déshonneur qu'il voulait consommer.
Une fois cette supposition admise, voilà la duchesse qui prévoit d'affreuses catastrophes, et, voulant savoir toute la puissance du danger pour le combattre, elle monte en voiture et se rend aussitôt chez son frère.
Il était étendu sur une chaise longue, jouant avec son chien de chasse, riant en lui-même de l'empressement de tous SCS nobles parens à venir lui témoigner la part qu'ils prenaient à son malheur, lorsque la duchesse entra d'un air eflaré.
En la voyant ainsi pâle, agitée, il se mit à rire, en lui disant : Et toi aussi ?
La duchesse, dont l'imagination était montée aux plus sinistres prévisions, l'ut très-étonnéc de cet accueil : mais elle l'attribua à la légèreté du caractère de son frère, et lui répondit tristement : Cela t'étonne que je vienne lorsque tu es malheureux, persécuté...
Louis redevint tout-à-coup sérieux; il prit les mains de sa sœur, et après avoir considéré un moment combien elle paraissait tremblante, il reprit en souriant doucement : Tu es bonne, et je sais combien tu m'aimes; mais sans vouloir méconnaître cette excellente tendresse que tu me montres, je te répéterai :Et toi aussi? — Que vcux-tu dire...— C'est, dit Louis en asseyant Léonie près de lui, qu'il n'y a ici ni persécution ni malheur; je suis aux arrêts, c'est un des très-petits inconvéniens de mon état, et j'y suis justement. — Justement, dit la duchesse, ce ne peut pas être, tu es incapable d'avoir mérité... — Mérité d'être mis aux arrêts! s'écria Lesly en riant, je l'ai mérité vingt fois, et sans la protection d'un brave homme, qui m'adore je ne sais pourquoi, j'y aurais passé la moitié de mon temps.
La duchesse était si convaincucdes idées qu'elle avait apportées chez son frère, qu'elle n'en voulait point départir, et elle répondit : C'est possible, mais cette protection sera-t-elle assez puissante contre les mauvaises intentions d'un homme qui a juré de te perdre? — Et quel est cet ennemi? dit Lesly sérieusement. — Celui qui t'a condamné,repartit la duchesse en hésitant cl sans vouloir prononcer un nom qui lui était odieux. — Qui? reprit vivement Lesly ; le commandant Valvins? — Lui, répondit la duchesse avec un profond
soupir, comme si avec ce mot s'élait échappe de son cœur l'aveu de sa faute. — Bon! reprit Losly en riant. Mais c'est le meilleur homme du monde, mais c'est lui, ma chère enfant, qui m'a sauvé de toutes les punitions que j'ai encourues. — Lui? dit la duchesse d'un air étonné. — Lui, reprit Lesly, sévère envers tous, indulgent envers moi, il me passe tout, m'excuse, me défend... Ce que je dois dire, c'est que je ne sais pas ce qui lui inspire cette préférence. — Ah! lit la duchesse, ce n'est donc pas par vengeance qu'il l'a puni? — Par vengeance! dit Lesly, et de quoi pourrait-il m'en vouloir, à moins que ce ne soit d'avoir assez sèchement refusé les avances qu'il m'a faites autrefois? — Ah ! tu as eu raison, dit rapidement la duchesse toujours préoccupée de ses pensées, et tu dois continuer à agir ainsi, dùt-il t'en coûter encore des chagrins. — Mais il ne m'en a rien coûté, ma sœur, dit Lesly affectueusement, mais c'est moi qui lui ai demandé à me mettre aux arrêts.... Ah çà, qu'avez-vous donc? on dirait que la foudre est tombée sur la maison Lesly ! — C'est peut-être pis, dit Léonie.
— Voyons, écoute-moi, ma sœur, et sois raisonnable.
Aussitôt il lui commença le récit de sa vie d'officier, s'accusant franchement de tous ses torts, et faisant ressortir à chaque hule l'indulgence de Valvins; enfin il finit par lui dire tous les détails de son entrevue avec le commandant, et ne lui cacha pas combien Valvins s'élait adiré d'animosité par cette indulgence inconcevable.
La duchesse écoutait, car elle comprenait le sens de la conduite de Valvins, et elle fut épouvantée lorsque son frère conclut sa longue confidence par ces mots : Quant à ce brave commandant que j'avais toujours repoussé, je ne serai pas ingrat envers lui, et je le lui montrerai. — Garde-t'en bien ! s'écria la duchesse emportée par la terreur. — Et pourquoi? — C'est... c'est, reprit-elle en cherchant une raison à ce qu'elle venait de dire. Mais elle n'en trouva qu'une mauvaise, et elle finit par ajouter rapidement : C'est que mon père est furieux contre lui, et qu'il doit être en ce moment chez le ministre de la guerre pour se plaindre de la conduite de ce monsieur Valvins à ton égard. — Dénoncer le commandant ! s'écria le jeune homme en se levant avec indignation. Ce serait une mauvaise action, et de notre part une insigne lâcheté, une ingratitude. Un loyal militaire, après tout, et qui , s'il a des torts comme chef, ne les a eus que pour moi et par indulgence.— Mais, mon frère, dit la duchesse.— Ah! là-dessus, vois-tu, jen'entendspasraison; si cela arrivait, s'il arrivait au commandant le moindre désagrément venu de cette façon, mais ce serait une honte pour moi, je n'oserais pas me montrer dans le bataillon, je serais déshonoré ! — Déshonoré ! s'écria sa sœur. — Oui, et si mon père a fait cette démarche aujourd'hui, je donne ma démission demain. — Ta démission! Mais mon père est chez le ministre en ce moment. — Mais mon père est fou! s'écria le jeune homme avec emportement; il me perd; ce serait à me faire arracher mes épaulettes par tous mes camarades.— Mais que faire alors? s'écria la duchesse. — I 9
Que faire? dit le jeune Lesly ; il n'y a qu'une chose h faire, et toi seule peux me rendre ce service. Il faut, en sortant d'ici, tout de suite, aller chez le ministre de la guerre. Tu entreras, avec ton nom on entre partout; tu lui diras que mon père s'est trompé, qu'il ne sait ce qu'il fait. — Ahl Louis... — Tu lui diras ce que tu voudras, mais tu préviendras cette sotte démarche, ou du moins tu en détruiras l'efFet. — Moi! s'écria la duchesse avec épouvante. — Toi , oui... toi qui es bonne, qui est juste, tu ne laisseras pas persécuter un brave et honnête homme à cause de moi
tu ne peux me refuser. — Mais... — Ah ! tu ne veux
pas. Je t'en supplie Cela ne peut te coûter, et tu
m'épargneras le plus cruel chagrin que je puisse éprouver, tu m'épargneras une accusation de basse ingratitude.
La duchesse se tut, et se leva pour sortir : elle était dans un état d'anxiété et de trouble extraordinaire.
Mais qu'as-tu donc, Léonie? lui dit son frère. Tu t'en vas sans me répondre. Dis-moi, iras-tu? — J'y vais, dit la duchesse en s'échappant de la chambre de son frère, qui la reconduisit jusqu'à sa voiture, et qui cria au cocher, après avoir dit adieu à sa sœur : Au ministère de la guerre !
Il était temps que Léonie demeurât seule, car dès qu'elle fût dans sa voilure elle se laissa aller au plus
LE SERPEXT. 99
^if désespoir; les sanglots et les larmes, longtemps comprimés, éclatèrent tout à coup avec des mouvemens convulsifs et des exclamations profondes. Ce n'était pas la démarche que son frère lui imposait qui la plongeait dans un pareil état, elle n'en était pas encore à calculer l'effet ou la nécessité de cette démarche, ce n'était rien de précis dans ce qui venait de se passer, mais tout ce qui venait de se passer. Cette pauvre femme dont l'unique soin avait été, durant des années entières, d'ensevelir dans son âme le pénible souvenir qui la rongeait, exposée une fois déjà à le remettre au jour par sa rencontre avec Valvins, mais du moins ne l'ayant fait que de sa volonté, et l'ayant de nouveau dérobé à tous les regards, voilà qu'une main étrangère vient de remuer sans soupçonner le mal qu'elle fait, et voilà que Léonie, qui s'imaginait que cette blessure de son âme était fermement cicatrisée, s'aperçoit qu'elle se déchire au premier contact, et qu'elle en souffre autant que les premiers jours. Ce premier transport de douleur calmé, elle put penser à ce qu'elle allait faire. Ce fut d'abord une révolte furieuse de son cœur à la ])enséc d'aller justifier cet homme : Ah! qu'il périsse, s'écria-t-elle; qu'il meure déshonoré, couvert de honte et de mépris.
Mais ce n'était pas cela qui devait arriver. Ou Valvins sortirait vainqueur de la lutte, et ce serait une persécution impuissante dont il aurait le droit d'accuser Léonie, ou bien il y succomberait, et le voilà devenu aux yeux du monde victime d'une persécution politique, victime à ses propres yeux d'une
vengeance de femme ; et quelle vengeance, une destitution peut-être ! Une destitution pour répondre à un si sanglant outrage que celui qu'elle avait subi ! Lorsque les âmes un peu nobles se déterminent à rendre le mal pour le mal, elles ne le comprennent que comme une juste compensation de ce qu'elles ont souffert; une fois cela fait, elles sont quittes et n'y pensent plus; il n'y a que les cœurs véritablement mcchans qui acceptent de porter de si petits coups, pour ceux-là il ne peut y avoir jamais de compensation satisfaisante ; leur persécution ne finira qu'avec leur ressentiment qui est éternel, et un mal si petit qu'il soit est un commencement à la série de maux qu'ils promettent à leurs ennemis.
Il n'en pouvait être ainsi de Léonie ; elle était trop juste et trop fière, pour vouloir humilier son ressentiment à une si petite vengeance. Elle la repoussa donc par haine pour Valvins. C'était pour elle un ennemi qu'il fallait écraser d'un malheur infini ou d'un mépris impitoyable. D'ailleurs il s'agissait aussi dans tout cela de son frère, et Léonie arriva chez le ministre de la guerre, très-décidée à lui demander de ne pas s'arrêter aux plaintes que le marquis de Lesly avait pu porter contre le commandant Valvins.
Le ministre était homme de sens et sortait de l'empire. Mais quoique trcs-rallié à la nouvelle monarchie, il liiisait son métier du mieux qu'on le lui permettait. La duchesse dcFezcnzac le trouva préoccupe de cette misérable affaire; contre son attente, il l'écouta en souriant et finit par lui répondre :
— Comme vous me l'avez dit, madame, j'ai déjà eu l'honneur de voir M. le marquis de Lesly, et je lui ai déjà fait sentir combien ses plaintes étaient injustes, car j'ai reçu sur M. Valvins des rapports qui me dénonçaient sa coupable indulgence envers quelques-uns de ses subordonnés, et particulièrement envers M. votre frère. Quoi qu'il en soit cependant, la démarche que celui-ci fait près de moi par votre intermédiaire est d'un homme d'honneur et prouve en faveur de sa loyauté. — Cette affaire, dit la duchesse qui avait hâte de se retirer, n'aura donc aucune suite? — Aucune, je vous le promets, et ce n'est pas celle-là qui fera destituer ce pauvre commandant.
Léonie n'était pas curieuse d'en apprendre davantage ; mais il lui fallut bien écouter le ministre, qui reprit alors indifféremment : J'en suis fâché, car c'était un de nos meilleurs officiers, un de ces jeunes gens auquel l'avenir est ouvert, pour peu qu'ils veuillent aider à leur fortune. Mais il parait que la chute de Bonaparte l'a frappé d'un coup terrible. C'est du moins l'explication que son colonel donne à sa conduite ; il parait que le pauvre garçon devient tout-àfait fou.
Léonie se retira sur cette parole, et elle y réfléchit malgré qu'elle en eût dit ; elle se rappela ce jour où elle l'avait rencontré si pâle, si défait, et se dit : Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque épouvantable secret dans tout ceci ?
Sans doute cette réflexion n'ébranla pas la résolulion immuable qu'elle avait prise de ne jamais re- 1 9.
voir Valvins et de repousser toutes les tentatives qu'il ferait pour se rapprocher d'elle; mais à son insu elle éprouva moins d'horreur à le rencontrer, et tout en jouant son indifférence accoutumée, elle l'examinait quelquefois à la dérobée pour suivre le progrès de cette lente décomposition de sa vie. Il arriva même des instans où il lui paraissait si faible, si souffrant, si perdu, que s'il n'avait fallu qu'un mot pour le ramener à la vie, elle le lui eût dit, mais toujours à la condition de ne le revoir jamais.
Cependant les quinze jours d'arrêt du comte de Lesly étaient passés, et sa première visite fut pour son commandant; cet homme auquel il n'avait pas fait la moindre attention jusque-là, l'intéressait depuis son explication avec lui, et lorsque Lesly le vit dans l'état de sombre marasme où il était tombé, il le prit en pitié. Comme tout le monde, il s'imaginait que des chagrins politiques avait altéré sa raison, et il lui en parla franchement.
— Je conçois, lui dit -il, que lorsqu'à vingt-quatre ans on est chef de bataillon et officier de la Légiond'IIonneur, on voie avec désespoir se briser une carrière qui vous promettait une si brillante fortune. Mais il ne faut pas croire que nous soyons si niais qu'on veut bien le dire, et croyez-moi, mon commandant, les hommes de mérite feront aussi bien leur chemin sous notre gouvernement que sous celui de l'empereur. — Vous l'appelez l'empereur? dit Valvins en souriant. — Bon, fit Louis en riant, voulezvous que je le nomme le marquis de Bonaparte? Est-ce que j'ai l'air d'un voltigeur de Louis XIV?
Soyez franc avec moi, commandant, vous aurait-on l'ait quelque injustice. — Je vous remercie de vos bonnes intentions , répliqua Valvins ; mais pour vous rassurer, je dois vous le dire, la politique et ma position comme militaire n'entrent pour rien dans ce que je souffre.
— C'est un chagrin d'amour, peut-être, reprit Louis en riant.
Valvins pâlit, et l'étourdi reprit d'un air dégagé : — Eh bien ! je veux vous guérir; vous vivez comme un ours ; il faut vous distraire, et pour commencer, je vous mène au bal ce soir chez 31°"= D... — Chez 31™e D... ! dit Valvins en tressaillant à ce nom, car c'était dans cette maison qu'il avait rencontré la duchesse. — C'est un bon tour que je lui jouerai, car vous devez la connaître : toute l'armée allait chez elle du temps de l'empire. Aujourd'hui qu'elle a fait volte-face, elle n'invite pas un seul de ses anciens habitués. Y alliez-vous autrefois? — Oui... sûrement, dit Valvins troublé. — C'est égal, vous y avez été; votre arrivée fera un effet admirable. — Mais... dit Valvins. — C'est convenu, dit le jeune homme; je viendrai vous prendre ce soir, à dix iieures.
Louis sortit et Valvins demeura seul à réfléchir sur ce qu'il devait faire. L'inconvenance d'une présentation si légèrement faite et d'un retour qui devait déplaire à la maîtresse de la maison, cette raison qui eût arrêté Valvins en tout autre temps et vis-àvis d'une autre personne, ne se présenta même pas à son esprit. Tout pour lui fut dans ce mot : a Elle y sera peut-être. » Et alors fallait-il y aller? et s'il y
allait, que ferait-il, que dirait-il, que deviendrait-il, luià qui la vuede Léonie, séparée de lui par une longue distance, le troublait, le brûlait au point de le rendre insensé? aurait-il la force de la sentir près de lui, de la voir à deux pas, de respirer dans son air; et si par hasard dans les mouvemens pressés d'un bal, elle passait assez près de lui pour que la valse vint l'effleurer, supporterait-il cette émotion, sans rien dire, sans pleurer, sans tomber à genoux, sans crier grâce? Oh ! ce n'était pas un bonheur, une consolation qu'il espérait trouver dans ce bal : c'était un désespoir de plus, une torture plus douloureuse, et cependant il résolut d'y aller. Cet homme, qui ne vivait plus que de sa douleur, la voulait dans tout ce qu'elle pouvait avoir de plus poignant : « J'y succomberai, se disaitil, ou je m'y endurcirai; et qui sait si peut-être je ne m'en guérirai pas? » Peut-être, en la voyant de près, en l'écoutant, il reconnaîtrait qu'elle ne valait pas l'amour frénétique que son remords lui avait inspiré, et qu'il avait raison de l'avoir traitée comme il avait fait. Il attendit donc dans une cruelle anxiété, car il n'espérait rien de celte rencontre, si même elle avait lieu ; mais sa résolution fut sur le point de faillir quand sonna l'heure où devait arriver Louis de Lesly. Il souhaita qu'il ne vint pas et chercha un prétexte pour refuser. Mais bientôt, quand les minutes se passèrent sans que le jeune comte parût, il fut saisi de la crainte d'avoir été oublié; pendu au balancier de la pendule, il le dévorait d'inquiétude et d'impatience, il voulait envoyer chez le lieutenant, il voulait aller tout droit chez M'"^ D... Chaque bruit
LE SERPENT. lOo
de voilure qui passait sous ses fenêtres lui donnait une espérance et la lui arrachait. On ne peut imaginer l'excès d'une si grande douleur. Valvins en devenait fou. Alors, pour se calmer, il marquait une heure à la pendule. « Je lui donne dix minutes pour venir, et si alors il n'est pas ici, eh bien, je prendrai un parti. Je n'y penserai plus... ou j'irai. » Les dix minutes s'écoulèrent, et il attendait, plus impatient, plus inquiet que jamais. Enfin Lesly arriva à onze heures. Valvins put se remettre dans les quelques minutes que le comte mit pour monter chez lui, car dans le premier moment il l'eût mal accueilli. Louis lui jeta quelques excuses que Valvins n'écouta pas; il descendit, monta dans la voiture de son jeune sous-lieutenant, et il lui sembla qu'il venait d'obtenir un triomphe d'où dépendait sa vie.
Cependant ses doutes le reprirent, et il n'avait pas fait la moitié du chemin qu'il eût voulu retourner en arrière, mais ce n'était plus possible; et Valvins fut obligé de faire sur lui-même un effort désespéré pour ne pas entrer chez M™« D... comme un provincial ou comme un condamné.
Toutefois Lesly s'était trompé dans ses prévisions, M^^e D... ne fit pas la plus légère attention à la présentation de Valvins, elle ne fut que polie pour Valvins, et lui dit avec assez de bonne grâce que s'il avait bien voulu se rappeler qu'elle demeurait faubourg St-IIonoré, elle aurait su où lui envoyer une invitation et que la présentation du comte eût été inutile; puis deux ou trois mots à Louis pour le remercier, et voilà tout, pas le moindre embarras. Le jeune comte fut très-désappointé.
— Nous n'avons pas produit le moindre effet, ditil au commandant ; cette femme est admirable de fausseté; je suis sur qu'elle est furieuse contre moi, mais elle ne m'en a rien montré. — C'est au moins du savoir-vivre, dit Valvins. — Pas du tout, commandant, reprit le jeune sous-lieutenant; c'est tout bonnement un plaisir qu'elle me refuse. — Est-ce le seul? dit Valvins qui voulait essayer de cette conversation vide qui s'accroche aux mots pour avoir l'air de penser à ce que l'on vous dit. — Ah ! flt Louis en regardant le commandant d'un air riant, vous voyez que j'avais raison, le bal vous gagne; vous venez de vous moquer de moi.
Valvins ne l'écoutait pas, il regardait autour de lui. Tout à coup il tressaillit; il avait aperçu le sommet d'une tète sur laquelle se balançaient des fleurs aux couleurs tranchées. Sans la voir, sans l'entendre, il reconnut la duchesse. 11 eût vu au coin d'une porte un pli de sa robe, qu'il l'eût reconnue de même ; il la savait jusqu'au bout de ses gants.
Ma foi, dit Lesly, je ne veux pas en avoir le démenti, vous ferez un efTet quelconque ce soir même.
Valvins, dont le cœur frissonnait, se laissa entraîner comme un homme étourdi par une chute, et qui cède à la main qui le tient, sans conscience de ce qu'il fait.
Ils arrivèrent ainsi dans un salon occupé seulement par quelques joueurs, et où M'^" de Fezenzac s'était assise avec un homme d'un certain âge, que Valvins ne reconnut pas, mais qui n'était autre que M. Balbi.
Léonic, dit Louis en prenant Valvins par la main, je te présente mon excellent commandant, M. Valvins : tu le connais, c'est pour lui que...
Il fit à sa sœur un petit signe d'intelligence pour lui rappeler son ambassade au ministère de la guerre, et tout aussitôt il ajouta : Ah ! parbleu, M. Balbi, je suis ravi de vous rencontrer; je voulais aller chez vous demain matin, j'ai à vous parler. Tu permets, Léonie?
Et il emmena le notaire sans ajouter autre chose. L'affaire était pressante, en effet il s'agissait de se faire avancer un trimestre de la pension que lui faisait le marquis. La duchesse et Valvins demeurèrent en présence. Dans le premier moment de sa surprise elle l'avait regardé bien en face, comme pour s'assurer si c'était lui.
Mais aussitôt elle avait baissé les yeux, et Valvins put la contempler tout à son aise, incliné qu'il était vers elle, par le salut qu'il avait fait.
Un moment il voulait s'éloigner sans lui parler, mais il n'avait pas le courage d'accepter l'accusation qu'elle portait peut-être contre lui pour ce qui venait de se passer, et il lui dit d'une voix éteinte par la douleur :
— Je ne suis pour rien dans cette rencontre, madame.
Il salua pour s'éloigner, mais ses genoux fléchirent sous lui et il fut obligé de s'appuyer à un fauteuil près de lui. La duchesse s'en aperçut, elle devint plus pâle, mais presque aussitôt, s'adressant à Valvins d'un air aussi naturel que possible, elle lui
dil : Je suis ravie, monsieur, de connaître une personne que mon frère compte parmi ses amis. Valvins la regarda comme si elle l'eût menacé d'un poignard.
—On nous observe, monsieur, lui dit-elle très-vite et très-bas.
Valvins s'assit en face d'elle et lui répondit, assez haut pour que la conversation eût l'air d'un simple échange de politesses banales : Permettez-moi, madame, de remercier votre frère d'une si aimable surprise, car il ne m'avait pas dit que M"^ la duchesse de Fezenzac serait à ce bal.
Léonie le regarda, moins parce qu'elle doutait de la vérité de ses paroles, que parce qu'elle était étonnée du ton facile dont elles avaient été prononcées. — J'espère, reprit-elle assez bas, que ceci ne se renouvellera plus. — J'obéirai, dit Valvins humblement.
Louis s'approcha, et Léonie s'étant levée, dit à Valvins d'un air plein d'aménité : Adieu, monsieur. Je reçois quelques amis le vendredi, ceux de mon frère sont les miens, et elle s'éloigna avec un salut plein de grâce et de tranquillité. Valvins la regarda sortir. A ce moment, il venait de prendre son parti. Demain, se disait-il, elle ne me rencontrera plus. Il pensa que rien ne l'empêcherait de se brûler la cervelle dans la nuit. Cette résolution prise, il devint assez gai, assez maître de lui pour avoir quelques succès dans un petit cercle de femmes ramassé dans un coin, et il retrouva des personnes qu'il avait vues autrefois. Ce fut si remarquable, que Louis dit à Léonie dans le courant de la soirée : Mon comman-
dant fait merveille. — Comment? — Il est charmant : dans huit jours il ne pensera plus à la folle passion qui lui fait perdre la tête. Je me charge de le guérir. — Ah! fit Léonie d'un ton piqué.
Louis s'éloigna, et Léonie devint très-maussade.
Pourquoi Léonie changea-t-elle tout-à-coup d'humeur? Pourquoi fut-elle si vivement blessée de la conduite de Valvins? L'aimait-clle donc, et cet amour qu'elle croyait depuis si longtemps changé en haine venait-il de lui parler tout-à-coup? Non, ce n'était ni pitié, ni tendresse pour cet homme, ce n'était non plus ni vengeance, ni colère ; c'était un de ces sentimens inexplicables, si communs dans le cœur des femmes. Il y avait dix minutes qu'elle plaignait cet homme devenu si misérable, et qu'elle eût souhaite de le voir indifférent, tant elle craignait un éclat do son désespoir, et maintenant elle lui en voulait de jouer cette indifférence au point de tromper les regards dont il était entouré. Inquiète un instant avant d'une douleur qui l'épouvantait, elle se sentit humiliée de l'empire qu'il avait repris sur lui-même. Enfin ces vifs mouvemens de son cœur éclairèrent la duchesse sur ce qu'elle éprouvait pour Valvins, et elle comprit alors que la contemplation de l'existence torturée de cet homme était devenue une habitude où elle se complaisait. Sans s'en douter, elle 1 10
savourait depuis longlcraps celte vengeance, à laquelle elle croyait avoir renoncé.
Et cette vengeance lui allait échapper pour ne pas avoir assez ménagé le supplice, la victime était prête à s'enfuir. Oh ! non pas. C'est ce queLéonie ne voulait plus, c'est ce qui fit qu'au lieu de quitter ce bal où elle ne fût pas venue si elle avait su y rencontrer Valvins, elle y demeura tant qu'elle sut qu'il y était encore. Ne fallait-il pas comme le cavalier mexicain jeter au cou du buffle le lacet qu'il avait déjà rompu, et une fois le terrible ennemi bien noué à sa ceinture, n'avait-elle pas à recommencer une course brillante, gaie, folle, en le traînant abattu et furieux à sa suite, se déchirant aux épines et se brisant aux pierres du chemin?
Cependant cela semblait difficile, car la nuit se passait et Valvins demeurait dans le salon écarté où il avait retenu, à force de méchancetés cruelles et hardies, quelques-unes des plus méchantes femmes de ce bal, qui l'écoutaientavec ravissement. Plusieurs fois Léonie avait été jusqu'à la porte de ce salon sans oser y entrer.
Elle écoutait donc ou plutôt elle laissait parler depuis cinq minutes le jeune Larrieu, qui, ne trouvant d'obstacle à rien de ce qu'il croyait faire entendre, osa en dire plus qu'il croyait que la duchesse voudrait en accepter, et dont le regard rayonnant faisait part de son triomphe à tous ceux qui passaient.
Tout à coup un mot de Larrieu l'éclairc, elle vient de comprendre que depuis dix minutes elle est en
hutte aux déclarations les plus directes. Elle s'arrête tout à coup et fait son plan de campagne. Elle quitte d'un air embarrassé le bras de Larrieu et lui dit : 11 me semble que j'ai un engagement à remplir. Je danse, je crois, avec M. N... Je quitterai le bal aussitôt. J'ai laissé, je crois, une écharpe dans ce salon... et elle lui montrait le petit salon où était Valvins.
levais... dit Larrieu... — Non, reprit la duchesse, je ne voulais pas vous donner cette peine... Mais avant de partir, j'irai la reprendre moi-même.
Ceci était un petit rendez-vous bien conditionné. Biais Larrieu pouvait la suivre dans le salon où elle allait danser, elle ne le voulut pas et ajouta : Jusquelà, adieu.
Elle se sépara de lui et traversa assez rapidement la foule pour gagner une galerie assez éloignée. Quant à Larrieu, il entra dans le salon où était Valvins; la phrase de la duchesse était si admirablement conçue: Il me semble que j'ai un engagement... Je doute, je crois. Tout cela n'était qu'un doute, peut-être une supposition, et probablement elle serait revenue au rendez-vous sans avoir trouvé son danseur, qui n'existait pas; il fallait donc ne pas quitter la place, et Larrieu s'installa dans un coin, le cœur gonflé des plus délirantes espérances. Cela fait, elle attend longtemps, assez longtemps pour qu'on s'aperçoive dans le coin de Valvins de la présence de Larrieu, que le commandant devait connaître. Puis au bout de dix minutes, quand elle a vu que les profonds soupirs du jeune fat, ses petits chantonnemens, son impatience, ont attiré sur lui quelques regards malicieux, elle
paraît tout à coup à une porte, enveloppée de cette écharpe qu'elle n'a point oubliée là, mais enveloppée comme une femme qui s'en va, et qui ménage une transition entre l'atmosphère brûlante du salon et celle de l'antichambre où l'attend son manteau fourré. Et de cette porte, le dos tourné à Valvins qu'elle ne doit point voir, elle fait un signe à Larrieu en lui disant : Où vous cachez-vous donc?
La combinaison était admirable, d'autant plus admirable qu'elle trompa même les femmes qui s'en aperçurent.
Elle la trouvèrent maladroite et du plus mauvais goût.
Le mot : où vous cachez-vous donc? était inutile pour dire me voilà, puisqu'elle se montrait; et c'était faire voir qu'elle avait cherché Larrieu par tous les salons.
Mais le mot n'était pas pour les femmes, il était pour Valvins, il fallait qu'il crût que c'était par la force qu'elle avait mis le pied dans un salon où il se trouvait. Et le ton sec dont ce mot fut prononcé devait lui apprendre la répugnance qu'elle avait éprouvée à en toucher le seuil. Et cependant cette répugnance avait cédé au désir de retrouver Larrieu ; c'était donc un désir bien vif, bien ardent, c'était donc de l'amour.
Léonie avait prévu tout cela, elle avait prévu aussi que si Valvins ne tirait pas immédiatement toutes les subtiles conséquences de ce fait presque inaperçu, les femmes dont il était heureusement entouré se chargeraient de ce soin.
Quant à Valvins, il avait le lacet au cou : il était jaloux ; la duchesse le tenait. Il quitta le salon dans un état d'irritation furieuse; mais il ne pensait plus à se brûler la cervelle; il fallait qu'il se vengeât de cette femme. A ce moment il ne redoutait plus de la voir ni de l'irriter, et ayant rencontré Lesly, il lui dit avec un sourire et une gaité que le jeune homme crut sincères.
Quand me ferez-vous profiter de la charmante invitation de madame votre sœur? — Demain, lui répondit le jeune comte, c'est demain vendredi... Venez, je vous raccommoderai aussi avec mon père, à qui j'ai fait comprendre qu'il avait tort de vous en vouloir.
Durant toute la journée du lendemain, il tourna dans ce cercle d'idées et de suppositions, comme un prisonnier dans un cachot obscur, sans pouvoir y faire pénétrer un rayon de jour qui l'éclairé sur la position où il est. Le soir le trouva dans cette affreuse incertitude, ne sachant s'il devait aller chez la duchesse, ne sachant s'il devait rester la victime soumise qui s'offre en holocauste, ou se présenter en adversaire décidé à lutter. Si, comme la veille, le jeune comte eût dû le prendre par la main et le mener en quelque endroit, même chez Léonie, il se fût laisse conduire, en abandonnant au hasard à décider ce qui arriverait d'une pareille démarche. Mais Valvins, ce cœur si robuste, cet esprit si ferme, en était venu à ne plus avoir la force de prendre une décision dans sa vie. Chez lui, la faiblesse physique ajoutait au désordre moral; et enfin quand l'heure eût sonné nù
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il eût dû se rendre près de Léonic, il se trouva en proie à une fièvre si brûlante qu'il ne put plus la dominer. Son domestique alla chercher le médecin, qui déclara que Valvins était dans un véritable danger.
Cependant Léonie, avertie dès le matin par son frère de la visite de Valvins, l'avait attendu avec une anxiété non moins grande. De quel air se présenterait-il? serait-ce avec la légèreté railleuse qu'il avait affectée la veille? serait-ce avec le désespoir profond qui le dominait quelques jours avant. Elle l'ignorait; mais elle voyait qu'elle avait remporté une première victoire; ce qui, quelques jours avant, lui eût semblé une insulte grossière ; ce qui lui eût paru, après les premières paroles qu'elle avait échangées avec lui, une révolte insolente, devenait un acte de désespoir après le trait empoisonné qu'elle lui avait lancé en partant. De quelque manière qu'il se présentât, c'est ainsi qu'elle le considérait. Elle l'attendit donc de pied ferme, toute prête à combattre avec quelques armes qu'il eût choisies, quoique, au fond et si brave qu'elle fût, elle tremblât à l'attente du combat.
Mais le chevalier provoqué manqua à l'appel , et son antagoniste usa toute sa force à se préparer au combat et à attendre dans son armure qu'elle avait fermé jusqu'au haume.
L'impatience que la duchesse éprouva fut si vive qu'elle ne put s'empêcher de la témoigner à son frère et qu'elle lui dit en riant: Eh bien, ton charmant commandant te manque de parole. — Bah ! fit Louis, qui n'y avait pas même pensé de la soirée, c'est un
LE SERPENT. 11 j
original ; il l'a peut-être oublié , ou il n'a pas osé y venir seul.
Deux jours se passèrent ainsi, et ce ne fut que par hasard que la duchesse, qui était de fort mauvaise humeur depuis le vendredi et qui querellait son frère en femme nerveuse, c'est-à-dire à propos de tout et à propos de rien, apprit la cause de l'absence de Valvins.
Tiens, lui dit son frère, répondant à une autre accusation, c'est comme mon commandant. J'ai bien vu à ton air que tu m'accusais de l'avoir présenté un malotru. Eh bien! sais-tu ce qui l'a empêché de venir? C'est que vendredi soir il est tombé malade, et si malade que ce matin Larrieu m'a dit qu'on désespère de le sauver.
La duchesse reçut cette nouvelle avec bonheur, non qu'elle fût contente du danger que courait Valvins, mais de ce qu'elle était rassurée sur l'empire qu'elle exerçait sur lui; ce n'était pas de sa propre volonté qu'il n'était pas venu, c'est tout ce qu'elle voulait savoir; aussi ne répondit-elle rien à son frère, mais aussi elle ne le querella plus; la maladie de Valvins avait effacé tous les torts de Louis.
Louis quitta sa sœur quelques instans après et elle lui demanda ; Où vas-tu? — D'abord, chercher moimême des nouvelles du commandant... Et puis...
La duchesse ne se souciait pas du reste et ne l'écouta pas plus que sa justification.
Il faut remarquer que quelque désir qu'elle eût que son frère fit cette visite, elle ne lui en avait pas dit un mot ; elle était d'un monde et son frère aussi
qui l'assurait qu'une visite d'une convenance si nécessaire ne serait pas oubliée; elle n'avait donc pas besoin de la lui recommander ; mais elle voulait qu'il lui en lut parlé pour pouvoir s'y glisser par un mot.
Si tu trouves par hasard ton ami M. Larrieu chez le commandant, fais-lui comprendre que ses visites, tous les matins à midi, ne me plaisent pas. — Bah ! dit Louis d'un ton surpris; Larrieu? — Ne fais pas de cela une affaire, je t'en prie; parle-lui-en seulement si tu le trouves. 11 est fort ridicule, ton ami, et je ne veux pas partager ses avantages.
Louis haussa les épaules et ajouta : Je ferai ta commission... si cependant je le trouve chez le commandant. — J'espère que tu trouveras M. Valvins mieux portant ; mais tu as eu tort de ne pas y aller hier. — C'est vrai ; je n'y ai pas pensé. — ïu t'excuseras sur quelque devoir à remplir. — Je mentirai.— Oui, dit la duchesse en riant, tu feras comme pour M"" D... quand elle t'attend; tu lui diras que je suis malade et que tu es resté près de moi. — ï^xcuse excellente 1 s'ecria Louis, et que je ne négligerai pas.
C'est tout ce que Léonie voulait.
L'appât confié à la main de Louis de Lesly était bien incertain, car l'excuse que sa sœur lui avait suggérée pouvait devenir iiuitile: s'il n'était pas admis près du commandant, Louis pouvait l'oublier ou
LE SEKPENT. 1 17
en chercher une autre; il semble donc que Léonie abandonnait beaucoup au hasard le succès de sa ruse. Que Valvins, averti que la duchesse était malade, attribuât cette indisposition à sa rencontre, ce n'était pas douteux ; mais s'il ne l'apprenait pas, le fd imperceptible qui les tenait l'un à l'autre resterait-il brisé, ou faudrait-il que Léonie le renouât de sa propre main? N'en croyez rien. La duchesse avait jeté son premier hameçon ; mais si Valvins ne devait point voir celui-là, elle en avait d'autres tout prêts. Elle hasardait le moins dangereux pour elle, puisque ce n'était pas elle qui semblait le tenir : voilà tout. Elle en avait déjà préparé un autre. A peine Lesly était-il chez le commandant qu'un billet de la duchesse alla l'y chercher. Ce billet commençait par ces mots : Je t'écris de mon lit, etc.
Le reste était une de ces commissions de femme qui n'admettent pas une minute de retard. Il ne s'agissait de rien moins que d'avoir une loge à l'Opéra pour une représentation à bénéfice, et la duchesse venait d'apprendre de l'une de ses amies qu'il n'en restait plus que deux ou trois à louer, et qu'il faudrait même beaucoup intriguer pour en avoir une.
Du reste, tout lui réussit : Valvins crut que la duchesse était malade; Valvins sut qu'elle avait fait chercher Lesly jusque chez lui ; et l'on peut aisémcn comprendre ce que ces deux petits événeraens lui diint nèrent de pensées. A son tour, il crut que Léonii; souffrait du malheur, de la haine, de la passion qui était entre eux : il y avait toujours un abîme qui les séparait ; mais, eu marchant chacun d'un côté de
cet abîme, ils demeuraient sous l'influence l'un de l'autre, et il n'en fallait pas davantage à Valvins pour lui donner l'espoir que cette influence pourrait tourner à son profit. 11 était malade de désespoir; une lueur d'espérance devait donc le guérir,, et huit jours après il était en état de se présenter chez Léonie. Il la trouva calme et naturelle pour tout le monde, polie mais réservée vis-à-vis de lui, sans étalage insultant de légèreté, sans dédain provoquant. Léonie fut admirable toute la soirée et la termina par un coup de maitre. Elle osa aller à Valvins, à Valvins seul dans un coin ; et avant qu'il eût eu le temps de se remettre de la surprise que lui causa cette démarche, elle lui dit froidement : Monsieur, dans la position bien extraordinaire que l'amitié de mon frère vous a faite , j'ai compris que, malgré vous, nos rencontres pourraient être plus fréquentes ou plus intimes que cela ne devrait être. Des refus obstinés de votre part ou de la mienne pourraient donner lieu à des soupçons que votre conduite me prouve que vous ne voudriez pas faire naître. Malgré ce que je vous ai dit, je ne regarde donc votre venue chez moi que comme une obligation à laquelle vous n'avez pu vous soustraire. 3Ioi-même, monsieur, il me faudra peut-être, pour obéir aux usages du monde, vous adresser des paroles qui puissent le tromper. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elles n'auront d'autre but que d'être entendues par d'autres que par vous, et j'espère que si vous ne pouvez résister toujours à des invitations que mon frère vous fera d'une manière très-pressante, vous n'y céderez qu'autant qu'il sera nécessaire pour
que votre résistance ne soit pas mal interprétée.
Ce petit sermon achevé, Lconie salua Vnlvins, qui lavait écoutée avec une anxiété étrange. Le sens généra! de ce qu'il venait d'entendre était toujours une séparation infranchissable entre eux; mais quand il put peser tous les mots de cette déclaration, que de concessions il y découvrit!
Il pouvait revenir chez la duchesse : bien mieux encore, il devait y revenir pour que ses refus n'excitassent pas de soupçons. Ses relations avec elle seraient plus fréquentes et pouvaient être plus intimes. Léonie ne les acceptait que comme une cruelle nécessité, mais elle les acceptait. On ne lui remettait pas un iota sur la déloyauté de son crime passé, mais on paraissait s'en fier à son honneur pour l'avenir.
Voilà donc Valvins admis dans les salons de la duchesse, n'y paraissant, à la vérité, que lorsqu'il y avait assez de monde pour qu'elle put ne pas l'y voir. Mais il l'y voyait, lui, el ce fut alors que ce rêve d'amour qui le saisissait en la voyant de loin si belle et si séduisante dans sa loge de l'Opéra, arriva à un véritable délire en la voyant de près si parfaite, si adorée.
Léonie fut fière et heureuse de ce triomphe; l'amour de cet homme qui l'avait si lâchement outragée ne touchait pas son cœur comme amour, mais comme réparation. Et il l'offrait si noblement, si humblement à la fois; il l'offrait si bien et sans demander qu'on l'acceptât, que Léonie se demanda encore une fois s'il n'y avait pas dans sa conduite antérieure un mystère qui devait tout-à-fait le justifier.
Du reste, comme nous l'avons dit, Léonie n'était pas pressée, elle n'avait plus rien à faire, et même elle sentait qu'elle avait oiitenu de son ennemi tout ce qu'elle pouvait lui demander; c'était la soumission, le respect, l'adoration. Et cependant la saison étant venue où elle devait quitter Paris pour aller demeurer à Fontainebleau dans ce même château où elle avait retrouvé Valvins, elle éprouva quelque ennui de rompre cette occupation du cœur à laquelle elle se plaisait. Et puis alors qu'elle en était arrivée là où elle s'était marqué le but, elle souhaitait vaguement d'aller plus loin.
En effet, elle sentait son empire, mais elle n'avait pas eu à en faire usage. Le respect de Valvins ne lui avait donné aucune occasion de repousser une parole hasardée. A quoi bon avoir un esclave à qui l'on ne peut pas un peu faire sentir qu'on est son maître, même quand c'est son obéissance qui vous en dispense? Aussi, à l'approche de son départ, Léonie devint-elle inquiète, impatiente; elle eût voulu que Valvins témoignât la prétention de venir pour pouvoir le lui défendre; et ce fut avec un véritable sentiment de joie qu'elle entendit son père, qui était devenu un partisan déclaré de Valvins, l'engager à venir à son château. Elle l'entendit et ne put défendre à Valvins d'en profiter; mais elle fit semblant de n'avoir pas entendu, et laissa Valvins à ses perplexités. Elle savait bien qu'il hésiterait à venir, mais elle savait bien aussi qu'il viendrait, et lorsqu'elle fut à son château elle l'attendit. Ici la lutte devenait plus intéressante, les ennemis étaient face à face, dans un
LE SEP.PKNT. 121
terrain plus étroit. Mais avant d'aller plus loin, il faut «lire comment Valvins alla au château et comment il y fut accueilli.
Comme la duchesse l'avait prévu, l'hésitation de Valvins fut longue. L'espèce d'autorisation qu'il avait reçue de Léonie n'était pas un titre suffisant pour accepter l'invitation du marquis. Il est bien difficile de trouver des motifs raisonnahles au refus constant de se présenter à Paris dans une maison où des invitations incessantes vous appellent, et Louis de Lesly on poursuivait Valvins; donc celui-ci, en se montrant souvent chez Léonie, ne manquait que de hien peu h l'espèce de traité qui avait été passé entre eux ; mais entre sa présence dans un salon où il y avait deux cents personnes et un séjour, ne fùt-il que d'une semaine, dans un château où les conviés ne pouvaient être nombreux, il y avait une énorme différence. D'ailleurs ici les excuses se présentaient en foule, et les devoirs militaires de Valvins lui en eussent fourni il'excellentes s'il avait eu envie de les opposer aux sollicitations de Louis de Lesly. Sa seule occupation (•lait, depuis quinze jours, de se faire contraindre à aller à la campagne, et voilà ce qu'il ne pouvait trouver.
Ainsi, tandis que d'un côté il se désolait de ne pas trouver un prétexte pour se présenter chez la du- 1 11
chcsse, elle se dépitait de le voir si peu habile à lui désobéir.
C'est ce qui amena l'espèce de mezzo- termine auquel Valvins s'arrêta, et qui, par un bonheur qui suit rarement les demi-mesures, lui réussit à merveille.
On doit se rappeler que la majeure partie du régiment de Valvins était h Fontainebleau. Celui-ci trouva fort ingénieux d'aller chez Léonie en passant par son colonel. En effet, il se rend à Fontainebleau, va faire très-ofïicielleraent sa visite officielle, puis, deux heures après, il entrait dans le salon de M. de Lesly avec une phrase bien faite, bien arrêtée.
Léonie était dans un coin de ce salon , et après avoir échangé avec lui un salut glacé, elle avait bien vite baissé la tête sur le livre qu'elle parcourait, pour écouter de toutes ses oreilles ce qu'il allait dire. Valvins s'attendait à cet accueil , il ne fut donc point pris à l'improviste et resta ferme sur sa fameuse phrase.
— M. le marquis , dit-il de l'air le plus charmant qu'il put se donner, des affaires m'ayant appelé à Fontainebleau, je n'ai pas voulu me trouver si près de votre château sans venir vous présenter mes devoirs.
Cette introduction , que Valvins avait eu tant de peine à trouver et qu'il croyait si triomphante, fut très-mal reçue du vieux marquis. Celui-ci pensa que du moment qu'il avait bien voulu inviter M. Valvins, M. Valvins pouvait bien se donner la peine de venir pour lui, et il trouva que cette visite de racroc était
LE SEHPEXT. 123
tant soit peu leste et sans façon. M. de Lesly répondit d'abord par une mou fort peu engageante, puis il ajouta d'un ton sec : Je me félicite, monsieur, que \os atTaires m'aient procuré l'honneur de vous voir. Vous permettront-elles de diner avec nous?
L'air du marquis avait démonté Valvins, et il répondit en balbutiant, comme un pauvre garron qui met pour la première fois de sa vie les pieds dans un salon : Je craindrais d'être indiscret, et... — Je ne veux pas être exigeant, répliqua le marquis, les affaires commandent, il faut obéir.
Ce ne fut qu'à cette dernière phrase et à l'accent avec lequel le mot affaires fut prononcé que Valvins devina la sottise qu'il avait faite. Quelques secondes plus tôt, et en acceptant l'invitation, si peu gracieuse qu'elle fût, il s'emparait du terrain, du moins pour le reste de la journée, et il pouvait tout réparer; mais il n'était plus temps, et il en devint si troublé, si gauche, si maladroit , qu'il resta planté devant le marquis sans lui rien dire. 11 se retourna à un petit bruit qui partait de l'angle du salon et vit la duchesse qui, la tête tout-à-fait cachée dans son livre, étouffait une folle envie de rire. Il y avait une glace près d'elle : il s'y regarda, il avait l'air d'un nigaud.
En tout autre temps , la pensée qu'on se moquait de lui eût remis Valvins de son trouble par la colère qu'elle lui eût inspirée; mais à ce moment il se sentit malheureux et fut prêt à pleurer comme un enfant de dix-huit ans. Le dur Valvins était bien changé. Le marquis s'était aperçu du trouble de Valvins et avait vu le rire de la duchesse. Ce brave gentilhomme
eut un moment de satisfaction complète de lui-même. La leçon qu'il venait de donner à Yalvins avait porté coup, et la gaité de Léonic était une approbation qui relevait à ses yeux l'effet qu'il avait produit. Or, il prit au marquis un de ces mouvemens chevaleresques qui tiennent aux grands cœurs, et il se sentit tout saisi d'indulgence et de bonne volonté pour l'ennemi vaincu. 11 vint à son aide, il lui tendit la main : fier de l'avoir renversé, il voulut le relever. Et il dit en souriant à Valvins : Ah çà ! commandant, qu'avez-vous donc?— Monsieur le marquis, je crains que ma visite ne vous soit importune, fit Valvins de plus en plus embarrassé, mais en tâchant de reprendre un peu de d^nité. — 3Ion cher monsieur Valvins, dit le marquis d'un ton particulièrement paternel, important et aristocrate, j'aime et je reçois avec plaisir les visites qu'on me fait; mais je suis moins flatté de celles qu'on m'accorde par occasion. — Mais, s'écria Valvins avec une imprudence bien heureuse, je ne suis venu à Fontainebleau que pour vous. — Eh bien ! qu'est-ce que vous me parlez donc d'affaires qui vous ont amené... — Ah! monsieur le marquis, répliqua Valvins d'un ton de petit jeune homme qui s'excuse, une invitation de vous à moi me semblait une si haute faveur, que je tremblais de m'élre trompé, que je n'osais en être sûr, et alors je suis venu... — Pourtàter le terrain, fille marquis en riant. Ah! c'est trop de timidité et de modestie, mon cher commandant; quand un homme comme moi ouvre sa maison à quelqu'un, c'est qu'il l'estime, qu'il rai>précie et qu'il le croit de ses amis. — Ah ! monsieur,
LE SERPENT. Î2'j
(lil Valvins encore plus troublé de l'excellente tournure que prenait sa visite qu'il ne l'avait été du mauvais effet du commencement. — Je n'ai pas besoin (le vous demander si vous nous restez, dit le marquis.
Valvins salua, puis regarda Léonie; mais elle était devenue sérieuse et glacée. A son sens, les choses allaient trop bien pour Valvins. Celui-ci eut donc à subir le coup d'œil impérieux qu'elle lui lança : il comprit qu'il fallait refuser, et il allait s'y soumettre, lorsqu'il vit que 31. de Lesly avait quitté le salon : il se retourna alors vers Léonie, et comme elle tenait ses yeux baissés, il lui dit d'une voix désolée : C'est que monsieur votre père est sorti.
Léonie comprit très-bien que cela voulait dire qu'il était prêt à obéir et à refuser, mais qu'il ne le pouvait plus.
A ce moment Valvins lui parut charmant : c'était l'amour tremblant, naïf d'un cœur enfant. Si elle l'eût osé elle lui eût ri au nez, tant elle était ravie. Mais elle se remit immédiatement à son rôle.
— Monsieur, il ne fallait pas venir, lui dit-elle durement. — Je trouverai un prétexte pour me retirer, répondit humblement Valvins. — Un prétexte aussi gauche et aussi maladroit que celui de votre visite, sans doute. Je vous en dispense.
Léonie était furieuse, mais c'était un ordre formel do rester. Le marquis reparut et s'excusa de sa brusque sortie. Il avait cru comprendre que Valvins se sentait si déplacé dans mw. maison du rang de la sienne, qu'il n'oserait donner les ordres nécessaires pour s'y installer, et le marquis avait tout-h-fail agi 1 M.
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en bon prince et avait fait donner l'ordre au domestique qui tenait les chevaux de Valvins d'aller à Fontainebleau et de rapporter tout ce qui était nécessaire à son maitre, qui demeurerait plusieurs jours au château. Le marquis ne dit pas un mot de tout cela ; mais tout grand seigneur qu'il fût , il avait son coin de bourgeois, de propriétaire, et il dit à Valvins : Voulez-vous que nous fassions une petite promenade dans le parc? C'était autrefois une belle habitation, et cette maison était au château avant la révolution ; je n'en ai retrouvé que les jardins, et encore sont-ils bien loin de valoir ce qu'ils étaient autrefois. J'ai fait construire ce bâtiment il y a peu d'années. Je sais qu'il offusquait Bonaparte, et il n'a pas tenu à lui que dans les derniers jours de son règne de sang il n'ait été renversé de fond en comble. 11 avait envoyé pour cela un bataillon commandé par un officier.
Valvins écoutait le marquis comme s'il rêvait. En ce moment seulement il se rappela la scène de désordre qui l'avait si merveilleusement rapproché de la duchesse, et il était non moins surpris de la tournure que le marquis prêtait à cette scène que de voir qu'il lui en parlait comme d'une chose qu'il devait tout-àfait ignorer. Que le marquis ne l'eût pas reconnu, cela s'expliquait aisément : c'est à peine s'il avait eu le temps de le voir, si même il l'avait vu ; que luimême, Valvins, n'eût jamais fait allusion à cet événement, dont on ne lui parlait pas, c'était de bon goût, surtout vis-à-vis du marquis qu'il avait vu dans une position plus ridicule que dangereuse ; mais que a duchesse n'eût jamais dit à son père que l'officier
qui l'avait arraché aux mauvais traiteniens des soldats fut le même que le commandant Yalvins, c'est ce qu'il ne comprenait pas. Par un mouvement machinal, il se tourna vers la duchesse, mais elle restait inmiobile dans son coin, ne levant pas les yeux. Valvins sentait qu'il marchait sur des épines, et il répondit au marquis : Oui, j'ai entendu parler de cela, des soldats débandés.... — Non, monsieur, une horde de sicaires envoyés par l'usurpateur.
La duchesse laissa échapper un signe d'impatience et d'humeur : elle soutîrait de voir son père se montrer à Valvins sous un aspect si ridicule.
— Ahl fit Valvins en tàtant chacune de ses paroles avant de les lâcher, ce fut l'empereur lui-même qui envoya...— Oh ! dit le marquis, cet homme avait une faculté immense, c'était de connaître tout le monde et de n'oublier aucune injure, et j'en suis une preuve évidente. — Sans doute, dit Valvins, qui acceptait bénévolement ce conte pour éclairer la marche qu'il lui faudrait suivre plus tard ; el comment se termina cette attaque, cette dévastation? — J'étais absent, dit le marquis, mais, du moment que j'ai paru , j'ai réprimé ces misérables par ma seule présence.
Léonie trépignait d'impatience dans son coin: elle détestait Valvins, elle le trouvait insupportable; il prenait des avantages qu'elle ne voulait pas; et pour couper court aux forfanteries de son père, elle se leva avec vivacité, et profitant de l'arrivée d'un domestique qui annonçait l'arrivée de M.Iialbi, elle lui dit :
Mon père, si vous voulez recevoir M. Balbi, je
VOUS remplacerai un moment près de 31. Val vins. — Volontiers, dit le marquis.
Il sortit ; le domestique regardait Valvins de tous ses yeux. C'était celui qu'il avait arraché aux mains des soldats. Léonie le vit planté à la porte et la bouche béante.
— Que faites-vous là? lui dit-elle, — Rien, madame, c'est que... il me semblait...
Un geste lui coupa la parole et lui ordonna de sortir. La duchesse était irritée au dernier point et elle dit amèrement à Valvins : Vous êtes bien content, n'est-ce pas, monsieur? — Mais, madame, dit Valvins, ce n'est pas ma faute. — Et pourquoi êtes-vous venu? — Mais tout ceci eût pu arriver à Paris comme
La duchesse haussa les épaules avec colère. Valvins continua : Je m'imaginais que vous aviez dit à M. le marquis...
La duchesse était hors d'elle-même, et c'est ce qui lui fit sans doute répondre si crûment ; Vous imaginiez que j'avais dit à mon père qu'un homme que je recevais chez moi et qu'il invitait chez lui l'avait appelé vieil imbécile.
C'était vrai, et Valvins ge souvint alors qu'il avait gratifié le marquis de ce titre dans son allocution aux soldats.
— Mais enfin, dit Valvins désespéré, que voulezvous que je fasse? — Eh ! le sais-je, moi, monsieur? mais ce domestique qui sort d'ici vous a reconnu ; il peut parler à mon père, à mon frère, que sais-je? Et alors de quoi aurai -je l'air? D'avoir des secrets de
moitié avec vous. Ah ! c'est affreux, c'est horrible ! Ahl je vous hais, monsieur, je vous hais! — Je partirai, dit Valvins, qui proposait toujours sa retraite comme résultat final de ce dont il était capable. — Et à quoi cela mènera-t-il? car si ce n'est pas vous qui faites taire cet homme, il faudra que ce soit moi. — Mais, moi, comment puis-je le faire taire? m'obéira-t-il? — Ah! vraiment, lit Léonie d'un air de dédain, je ne vous croyais pas si maladroit. Cherchez cet homme; faites-le parler, faites qu'il vous dise qu'il vous a reconnu, et puis niez que ce soit vous; persuadez-lui qu'il se trompe. Rien n'est plus aisé, si vous voulez vous y prêter. — Oh! je le ferai, je le ferai, dit Valvins.
A ce moment, la duchesse s'aperçut qu'elle avait donné des ordres, des conseils à cet homme avec qui elle ne devait jamais avoir rien de commun. Elle eût voulu racheter tout ce qu'elle venait de dire, et se compromit cent fois plus en voulant réparer sa faute.
— Ce n'est pas pour moi, monsieur, que vous le ferez, je vous prie de le croire : ce sera pour vous. — Pour moi, dit Valvins, cela est inutile; il en arrivera ce qu'il pourra, et votre père dùt-il découvrir la vérité et me chasser de chez lui, je m'y résignerai. — Et vous vous résignerez à ce que je l'aurai laissé se compromettre vis-à-vis de vous! En vérité, si c'est ainsi que vous espérez vous faire pardonner, vos moyens ne sont pas heureux.
Valvins leva les yeux sur elle pour s'assurer s'il avait bien entendu... Mais l'impatience de Léonie venait d'être portée à son comble, et elle sortit en s'é-
criant : Ah ! laissez-moi, monsieur, laissez-moi ! vous m'êtes odieux!
Elle pouvait donc lui pardonner?
Valvins était demeuré sous l'impression de cette idée qu'elle pouvait pardormer, et cependant il n'osa changer encore sa résignation en espérance. Bien lui en prit, car la duchesse était véritablement trèsirritée, non point de ce qu'il avait fait, mais de ce qu'elle lui avait dit, et il est de règle commune d'eu vouloir beaucoup plus aux autres de ses propres fautes que de celles qu'il ont commises. Elle essaya de se persuader que c'était dans un but de vengeance, pour rendre à Valvins quelques-unes des douleurs qu'il lui avait fait souffrir, et pour se faire une excuse à elle-même de la faiblesse qu'elle avait montrée, elle se résolut à pousser cette vengeance à bout. Cette résolution lui rendit un peu plus de calme et de force, et lorsqu'elle redescendit au salon à l'heure où les huit ou dix personnes que le marquis y avaient conviées s'y trouvaient, elle était rayonnante et parée de toute sa grâce et de toute sa beauté. D'ordinair<" elle les laissait aller à leur guise, sans aider à ce qu'elles avaient d'attrait. Ce jour-là elle fut d'une coquetterie cruelle : paroles, gestes, démarche, attentions, silence, tout fut empreint de cet abandon tendre et caressant qui charme ceux à qui il s'adresse
et dont le spectacle devait déchirer le seul qui en fût exclu.
Valvins en était arrivé à ce point de ne plus avoir la force d'en vouloir à Léonie, tous les ressorts de cette âme ardente s'étaient relâches dans une perpétuelle souffrance, et si quelquefois il pensait à se révolter, ce n'était que d'incertains retours de violence qui le laissaient bientôt plus faible et plus livré à la main qui le tenait.
Cependant, ne pouvant ni ne voulant lutter, il voulut fuir, du moins, et il se ménagea un moyen de le faire convenablement. Rentré chez lui, il s'écrivit une lettre à lui-même, la donna à son domestique, lui ordonna d'aller le lendemain matin de bonne heure à Fontainebleau, d'en revenir vers midi, à l'heure du déjeuner, et de lui remettre cette lettre devant ceux avec qui il se trouverait. Cette ruse n'était pas bien coupable. Il voulait pouvoir supposer qu'une nouvelle importante le rappelait à Paris, et de cette façon il quittait convenablement le château vis-à-vis du marquis, et satisfaisait sans doute aux désirs de la duchesse.
Cela fait, il s'enferma dans la chambre qui lui avait été donnée, et qui. placée à l'extrémité de l'aile droite du château, faisait face à l'appartement de la duchesse, situé dans l'aile gauche. Il ne faut pas oublier que, si grave que fût l'esprit de Valvins, si sérieux que fût son caractère, il n'avait encore que vingtquatre ans, l'âge où le cœur subit les passions de la vie dans leurs plus impérieuses exigences.
Oh ! c'est un supplice bien difficile à dire que celui
qu'il éprouva ; un supplice bien épouvantable! Voir le salut, le comprendre, le calculer, n'avoir qu'un pas à faire pour ralteindrc, se sentir la force de faire ce pas, et ne pas pouvoir s'en donner la volonté! C'est le inalhcureux qui se couche sur la neige pour dormir d'un sommeil qui sera la mort. On le lui crie, il le sait, il n'a qu'un effort à faire pour échapper, il le peut; mais il ne veut pas; quand le corps est encore deiiout la volonté est déjà par terre, quand les yeux veillent encore l'esprit est déjà engourdi.
Eh bien! ce fut là le long et horrible supplice de Valvins, se soulevant en lui-même à tous momens et retombant aussitôt dans l'atonie où il sentait qu'il se mourait, se disant qu'il valait mieux en finir par la perte de cette femme ou par la sienne, cl n'ayant plus le courage ni de l'une ni de l'autre. Pour lui, ce n'était plus la peine de le guérir ou de l'achever; il regardait son mal et le laissait faire. C'est le lépreux qui suit d'un œil hébété la plaie qui le ronge; qui juge, au chemin qu'elle a fait, de l'heure où elle l'aura dévoré, et qui n'a plus la force ni de la combattre par des remèdes ni d'échapper aux morsures qu'il subit par un suicide.
Cependant, l'insomnie n'avait pas été pour Valvins seul, Léonie n'avait pas dormi non plus; mais quelle différence dans leur veille! Valvins, désolé, perdu, avait ouvert sa fenêtre pour voir et regarder ces fenê- Ires qui étaient celles de Léonie. Il n'avait pensé à rien, tant il souffrait; et dans l'obscurilé de la nuit, sa chambre vivement éclairée, laissait voir tout ce qui se passait dans son enceinte. Pour quelqu'un qui
OUI eu intérêt à y regarder, c'était une scène ouverte où l'on pouvait juger par la pantomime de l'acteur (iu drame qui s'y passait, surtout quand on avait le secret de ce drame.
Or, ce quelqu'un existait, et ce quelqu'un c'était Léonie; cachée derrière le carreau obscur d'un petit cabinet, elle assista à ce long monologue du cœur qui se traduisait par des gestes désordonnés. Elle le vit d'abord écrire sa lettre et la remettre à son domestique. Tant qu'il écrivit, elle espéra que c'était à elle, mais quand elle vit sa lettre passer dans les mains du valet, elle vit bien que cela ne pouvait la regarder. Elle en fut émue de pitié, car si elle comprenait que Valvins n'osât lui dire de vive voix tout ce qu'il souffrait, elle ne devinait pas pourquoi il ne se hasardait pas à écrire. Elle avait refusé dix de ses lettres, c'est vrai, mais elle était toute disposée à recevoir la onzième; et quoiqu'elle ne lui en eût rien dit, il devait s'en apercevoir. A ce moment elle fut sur le point de quitter son poste d'observation, mais elle y demeura quand elle le vit retomber accablé sur une chaise. Si à ce moment Valvins eût fermé sa fenêtre, tire ses rideaux, éteint sa bougie, peut-être était-ce un homme perdu à jamais : les femmes aiment peu les cœurs qui peuvent dormir, et l'insomnie est un des triomphes les plus flatteurs de leur vanité. A ce compte, Léonie dut être satisfaite, et la veille de Valvins dut lui prouver combien elle occupait cette pensée.
Le lendemain de cette nuit, Valvins descendit au salon, pâle, abattu, d'autant plus défait qu'il avait 1 12
13î LE SERPENT.
mis plus de soin à cacher la dévastation de ses traits; soin qui suffisait pour tromper les indifTérens, mais qui ne faisait que montrer davantage cette désolation à ceux qui en avaient le secret. Quant à Léonie, elle semblait souffrante; mais elle n'essaya pas de le cacher, et tout le monde s'en étant aperçu, Valvins se dit : Oh ! c'est l'horreur que lui cause ma présence, qui la fait souffrir ainsi ; et ce mot qu'elle m'a dit hier; ce mol de pardon, ce n'était pas, comme je l'ai cru un moment, une imprudence de son cœur qu'elle me révélait, mais un espoir qu'elle me reprochait. Il se décida donc tout-à-fait à partir. A l'heure du déjeûner, une lettre très-pressée arriva pour Valvins au moment où l'on sortait de table. Cette lettre avait été trouvée par son domestique à son logement de Fontainebleau. Valvins était près de la duchesse quand cette lettre lui fut remise; avant qu'il eût demandé la permission de se retirer pour la lire, Léonie avait reconnu l'écriture de Valvins, elle avait vu que cette lettre n'avait point de timbre, et dans l'espace d'une seconde, elle avait pu se dire : C'est quelque tentative désespérée, quelque scène, peut-être, dont je suis menacée, et elle se tint sur ses gardes. Valvins reparut, et s'adressant au marquis, il lui dit d'un ton très-naturel : Mon Dieu, monsieur, il semble que je ne doive pas profiter de votre bienveillance; hier, j'ai été si maladroit que mon arrivée a failli me la faire perdre, et voilà qu'aujourd'hui, lorsque vous avez bien voulu me pardonner, voilà qu'une lettre du ministère de la guerre m'enjoint de retourner immédiatement à mon poste. — Ah ! fit le marquis.
c'est fâcheux n'est-ce pas, Léonie? — Oui, vraiment, dit Léonie touchée du but de cette ruse dont elle avait redouté la portée : cet ordre est donc bien formel? ajouta-t-elle en regardant doucement Valvins.
Les larmes vinrent aux yeux du commandant; mais il fut plus fort que son émotion, et il répondit : Oui, madame, très-formel. — Cependant, dit M. de Lesly, nous vous garderons bien toute la journée; que vous partiez à deux heures ou ce soir, vous ne serez jamais à Paris que demain matin, et je vous retiens absolument.
M. de Lesly, invité par M. Balbi à une partie de trictrac que le notaire avait proposée dans un autre salon; quitta Valvius, qui n'avait pas eu la force de répondre; les autres personnes s'étaient dispersées. La duchesse et Valvins demeurèrent seuls.
— Madame, lui dit le commandant d'une voix presque éteinte, j'ai fait tout ce que je pouvais pour vous épargner ma présence; ah! venez à mon aide : faitesmoi partir sur l'heure.
Léonie eut pitié de lui. Il f^dlait que Valvins fût bien troublé pour avouer ainsi, et sans s'en douter, que cette lettre n'était qu'un prétexte; mais il fallait que Léonie fût bien troublée aussi pour laisser voir qu'elle le savait. En effet, elle répondit : 31ais supposer à cet ordre une telle rigueur, ce ne serait pas probable, et c'est déjà assez que mon père ait bien voulu y croire. — 3Iais, dit Valvins stupéfait, d'où savez-vous qu'il est supposé. — Mais, dit Léonie embarrassée, ne venez- vous pas de me le faire compren-
dre vous-même en me disant que vous aviez fait ce que vous aviez pu. — Eh bien! oui, c'est vrai, s'écria Valvins emporté par la douleur. Oui, je veux vous le dire... — Oh! pas ici, reprit vivement Léonie, que la curiosité de Valvins avait épouvantée; pas ici, on peut vous entendre.
Et sans ajouter un mot, elle quitta le salon et se dirigea vers une longue et sombre allée de tilleuls, où Valvins la suivit.
Nous demandons bien pardon à nos lecteurs de commenter à chaque moment le moindre mot de l'histoire que nous leur racontons, mais dans un récit pareil ce sont les petits mots qui sont les grands événemens, et celui qui venait d'échapper à Léonie était le plus important qui lut encore arrivé.
Oh! pas ici, avait-elle dit à Valvins; n'étais-ce pas un consentement à l'écouter ailleurs, et dans le court espace de temps qui sépara cette phrase du moment où le commandant fut près d'elle, n'est-il pas naturel que la duchesse éprouvât un vif regret de son imprudence et se fût déjà armée d'une froide sévérité. Cependant il était accouru plein d'un triste espoir, de celui de pouvoir dire une fois avant de mourir toutes ses douleurs, dussent-elles ne pas mériter un mouvement de pitié. Mais lorsqu'à la place de celte émotion qui lui avait donné cette triste espérance, il trouva un visage glacé et contraint, tous les aveux de son âme reculèrent en lui et il ne put que balbutier ce peu de mots : Pardon, madame, pardon. Je n'ai rien à vous dire; rien, absolument rien.
La duchesse se tut. Ce ne fut plus un mouvement
de vanité qui s'empara d'elle en voyant quel empire absolu elle exerçait sur cet homme, et comme son cœur bondissait ou s'humiliait au gré d'un seul mot, d'un seul regard. Ce fut un moment de pitié profonde pour lui et de désespoir pour elle, et elle repartit avec un accent aussi douloureux qu'impatient : Cependant il faut en finir, monsieur; cela ne peut durer davantage. — Vous avez raison, dit Valvins, et c'est moi qui mettrai un terme au supplice que je vous impose. Vous ne me reverrez plus, madame.
Léonie crut deviner dans ce mot une résolution de suicide, et elle n'avait plus le courage de l'accepter; elle en avait perdu le droit en irritant à plaisir la passion de Valvins.
— Quoi ! lui dit-elle d'une voix amère, vous voulez mourir, monsieur? — Non... ah! non, madame, dit Valvins avec un accent profond. C'est une lâcheté dont je ne vous menace pas. Je n'ai pas le droit de léguer à votre vie le souvenir d'un homme qui s'est tué pour vous. Je vous connais, madame; je sais que ce serait une douleur qui vous tourmenterait longtemps comme un remords. Un cœur comme le vôtre se croirait coupable peut-être de ce malheur comme d'un crime. Non, madame, non, je ne me tuerai pas; je ne laisserai pas dans votre mémoire ce fantôme d'un suicide dont cependant vous seriez innocente... Je ne me tuerai pas de mon désespoir, je vous le promets... J'en mourrai peut-être, mais ce n'est pas la même chose.
Une larme vint aux yeux de Léonie, et Valvins qui ne la vit pas, continua douleureusement : Vous I 12.
lie me verrez plus, mais seulement parce que je partirai, parce que je quitterai Paris pour longtemps, pour longtemps, pour toujours! — Soit! monsieur, dit Léonie émue et troublée, vous ferez bien. — N'estce pas, dit Valvins, qu'une fois au moins je vous aurai complu en quelque chose; n'est-ce pas qu'alors vous serez heureuse lorsque, comme un spectre en deuil, je ne gênerai plus de ma présence votre vie de plaisirs et de triomphes? Alors vous oublierez tout-àfait l'insensé qui se meurt d'amour pour vous. — Oh ! monsieur, dit Léonie tristement et comme si elle adressait ces paroles au passé, est-ce que je puis vous oublier... moi.
Valvins la comprit ainsi et repartit : Oui, c'est vrai, je resterai dans votre cœur, j'y resterai comme un misérable sans honneur, comme un hideux bourreau; oui, j'y resterai ainsi sans que rien, ni mes souffrances, ni mon désespoir, ni ma mort, aient pu me justifier. — Mais, s'écria la duchesse, y a-t-il au monde quelque chose qui puisse vous justifier? — Oh ! rien, rien ! fit Valvins avec une douloureuse résignation; rien! c'est un crime sans pardon possible. — Et cependant, lui dit la duchesse, vous l'avez espéré, vous l'avez tenté ce pardon. — Oui, oui, madame, autrefois quand j'étais encore sous l'empire de cet égarement qui m'a poussé à ce crime détestable... quand j'avais encore dans le cœur et l'esprit les hideuses leçons qui m'avaient avili, j'ai cru qu'un tel outrage pouvait se pardonner, comme j'avais cru qu'il pouvait se faire sans être un infâme. — Ah ! monsieur! dit Léonie avec fierté. — Oui, madame,
dit Valvins, mon crime n'est pas de moi. Mais que vous importe! je n'en suis pas moins coupable. Seulement il faut que vous le sachiez, que, si on pouvait en demander pardon comme on demande pardon à Dieu de l'avoir ignoré ou méconnu, je me mettrais à genoux pour vous dire ; Je vous vénère, madame, je vous respecte, madame, et si je vous aime, ce n'est pas comme une femme, mais comme une vertu.
En parlant ainsi Valvins s'était arrêté presque incliné aux genoux de Léonie; elle continua à marcher, la main sur son cœur pour en contenir les mouvements tumultueux.
— Ah! s'écria Valvins avec désespoir, vous me fuyez toujours. Adieu donc, madame, adieu pour jamais!
Elle se retourna : son visage était inondé de larmes.
— Oh non! non! reprit Léonie. Vous me devez votre justification. — Quoi! vous consentez à l'entendre! dit Valvins tout tremblant de joie.
— Oh! lui dit-elle, pas maintenant, pas ici... Mais... — Mais quand... en quel lieu? — Ce soir... je vous le dirai ce soir.
Et elle s'enfuit.
Léonie, en donnant ce rendez-vous à Valvins, avait cédé à un mouvement irréfléchi de son cœur; mais la réflexion, au lieu de la faire revenir sur sa
décision, ne fit que l'y confirmer davantage; elle demeura convaincue qu'ainsi qu'elle l'avait dit, il lldlait en finir de cette situation que lui avaient faite l'injure et le repentir de cet homme. Au point où tous deux en étaient arrivés, une explication franche et précise était le seul moyen d'en sortir. L'éloignemcnt de Valvins ne terminait rien; qu'il s'éloignât par la force de sa volonté ou par celle de son désespoir, ce n'était pas une solution que lui-même fût assuré de pouvoir toujours tenir. 11 pouvait ne pas avoir le courage de supporter l'absence qu'il se serait imposée, et revenir plus désolé, plus malheureux que jamais; il pouvait ne plus regarder son éloignement comme un devoir et reparaître près de la duchesse la rage au cœur, menaçant et implacable celte fois. Une explication, sans détruire tous ces dangers, permettait cependant à la duchesse de pénétrer dans î'àme de Valvins et de juger comment elle devait agir avec lui pour le calmer, soit par une espérance lointaine, soit par un pardon immédiat du passe en échange d'une promesse de ne plus la poursuivre.
Tout cela était parfaitement raisonné; mais les plus belles résolutions , les plans de campagne les mieux combinés, périssent quelquefois ou tournent contre ceux qui les ont inventés par le plus léger obstacle ou la moindre difficulté d'exécution. Ainsi Léonieavait le droit d'attendre cet heureux résultat d'une explication avec Valvins; mais cette explication, il fallait l'avoir, et pour l'avoir, il fallait indiquer un lieu et une heure : un lieu mystérieux et sourd où la douleur de Valvins put éclater sans que
sa voix arrivât au-delà des murs qui devaient recevoir ses fatales confidences ; une heure mystérieuse aussi, où l'on ne put les savoir ensemble, où l'on ne put les interrompre. D'un autre côte, Vah ins avait annoncé son départ pour le soir et s'il quittait le chà teau au vu et au su de tout le monde, il fallait donc l'y faire rentrer furtivement, ou en sortir soi-même en secret. Que de raisons d'hésiter! En effet, c'étaient toutes les apparences d'un rendez-vous d'amour données à un entretien qui devait être si douloureux. Et puis encore, tout le soin de ces précautions retom- Lait sur Léonie; elle avait promis d'indiquer l'heure et le lieu ; le lieu, il fallait non-seulement le choisir, mais encore enseigner à Valvins les moyens d'y parvenir. Pour la femme la plus emportée par un amour coupable, ces détails de sa faute ont toujours quelque chose qui révolte sa pudeur. La femme qui aime le plus leur doit quelquefois de ne pas succomber, tandis qu'une autre moins éprise cède à une occasion qui vient la surprendre.
Ce fut donc pour Léonie un tourment très-vif que l'arrangement de cet entretien, d'autant plus qu'il fallait trouver l'occasion de parler à Valvins ; et ce jour-là, comme il arrive toujours, la préoccupation de la duchesse, son inquiétude, jointes à la pâleur qu'on avait remarquée le matin en elle, furentpriscs pour de la maladie, et c'était à qui l'entourerait de questions. Ce furent ces petites hésitations, ce retard apporté à l'exécution de la promesse qu'elle avait faite, qui changèrent complètement la face des choses.
En effet, l'heure du départ de Valvins était pas-
sée; ses regards cherchaient ceux de Léonie, qui les évitait avec soin. Le commandant commençait à craindre d'avoir été le jouet d'une comédie habilement jouée; son front se rembrunissait et l'expression en devenait menaçante. Valvins, qui n'eût pas osé quelques heures avant espérer un pareil entretien, se croyait maintenant le droit de l'exiger. Léonie, dont le regard glissait rapidement sur le visage de Valvins, y voyait se former cet orage de son cœur et elle s'en épouvantait. Enfin son domestique impatienté vint annoncer à Valvins que ses chevaux étaient prêts, et Valvins alla vers Léonie comme pour la saluer; mais arrivé près d'elle, sa colère était si violente qu'il dit d'une voix qu'il ne put assez maîtriser pour que tout le monde ne l'entendit pas : J'attends, madame. — Ah! fit Léonie, que l'imminence du danger inspire, comme il arrive presque toujours aux femmes ; c'est vrai , vous avez raison. Je vous avais promis une commission pour mon frère; veuillez m'attendre un moment.
Cela fut dit d'un ton si naturel et si aisé que personne n'y prit garde. Valvins attendit : un moment après, elle reparut tenant à la main une petite boite et une lettre sur laquelle il y avait l'adresse de Louis de Lesly. Valvins les reçut d'un œil froid, il les tenait encore à la main et il avait déjà pris congé de tout le monde, lorsque Louis de Lesly entra bruyamment dans le salon. Ce fut un coup de théâtre pour Léonie et Valvins ; elle devint si paie que celui-ci en fut épouvanté. Pour la première fois il se trouva qu'en face d'un danger pressant clic manqua dé force et
de présence d'esprit. Léonie oublia qu'elle ne devait rien demander à cet homme , elle le regarda avec désespoir, et ce regard humble et suppliant voulait dire : « Sauvez-moi ! » Yalvins se sentit réhabilité en lui-même par ce regard; l'idée d'être chargé du salut de Léonie lui rendit sa force, et à ce moment il marcha de pair avec elle dans son cœur.
Cependant Louis , après les premiers mots de bienvenue adressés à son père et à sa sœur, dont il ne remarqua pas l'air de souffrance, s'écria : Ah çà, qu'ai-je donc vu dans la cour, les chevaux du commandant ? Est-ce qu'il nous quitte quand j'arrive? — Oui, vraiment, dit le marquis, un ordre du ministre de la guerre le rappelle à Paris. — Comment, dit Louis, un ordre du ministre! mais je suis allé à la guerre ce matin, on ne m'en a point parlé: et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que le ministre, que j'ai eu l'honneur de voir, m'a dit qu'il était tout prêt à accorder un congé à M. Valvins, dont il croyait, m'a-t-il dit, que la santé exigeait des soins qu'il ne prenait pas , et en ajoutant que ses amis devaient avoir pour lui l'attention qu'il n'avait pas pour lui-même. Sur ce, je lui ai demandé ce congé, et j'espère bien que le commandant nous en accordera une bonne partie. — C'est cela , s'écria Yalvins impétueusement, on veut m'éloigner de mon commandement pour pouvoir me le retirer ensuite plus aisément ; mais je déjouerai l'intrigue qui marche sourdement à ma perte. Oui, monsieur le marquis, ajouta-t-il rapidement, comme pour justifier par la vivacité avec laquelle il en parlait le prétexte
qu'il venait d'inventer; oui, monsieur, cette lettre que j'ai reçue ce matin n'était pas du ministre, mais de l'un de mes amis du ministère qui m'avertissait de la destitution dont je suis menacé, et c'est pour ne pas avoir à vous faire confidence d'une affaire qui ne peut vous intéresser que j'ai supposé cet ordre. — Comment, dit le marquis , une affaire qui ne peut nous intéresser, vous vous trompez fort, mon cher monsieur Valvins, je ne veux pas, je n'entends pas qu'on vous tracasse. Je verrai le ministre, j'irai à Paris. — Eh bien , dit Louis, tout cela est fait. J'espérais que le commandant ignorait les mauvaises dispositions du ministre, mais puisqu'enfin il en est informé, je puis lui dire que je les ai combattues, détruites, et qu'il m'a promis de ne rien faire d'ici à trois mois, si le commandant veut devenir plus sage.
Ceci tombait comme une tuile sur la tète de Valvins, qui était bien loin de se douter que le danger qu'il croyait avoir supposé fût réel et si prochain.
Il ne put s'empêcher de montrer son étonnement, et ce fut le tour de Léonie de lui venir en aide.
Elle coupa court à ses exclamations, et dit vivement : Oui, M. Valvins m'avait fait confidence de ses craintes, et c'est pour cela que je lui avais donné pour mon frère une lettre devenue tout-à-fait inutile.
Et en parlant ainsi elle arracha la lettre des mains de Valvins et la déchira.
— Et cette boîte? dit le marquis. — Oh! reprit la duchesse en souriant, c'était le post-scriptum de ma lettre, un bijou que je priais mon frère de donner au joaillier pour le réparer.
LE SERPENT. titi
Et son regard significatif avertit Valvins que le danger était dans la boite. 11 la serra dans sa poche en disant : Eh bien, puisque je pars pour Paris, je prierai M™" de Fezenzac de vouloir bien me permettre de me charger de sa commission.
Pendant ce temps, Louis s'était approché de jI. Balbi, et en sa qualité de très-jeune homme, il n'avait pas manqué l'occasion de faire, au sujet de sa sœur, une petite réflexion philosophique sur le sexe féminin.
— Ah! lui dit-il en souriant, les meilleures sont toujours femmes par cet endroit. Elle m'écrit pour une affaire grave, et au bout de tout cela, il y a une petite place pour un bracelet, un collier, un objet de toilette. Ah ! les femmes !
Louis dit cela d'un ton très-gai, mais le vieux notaire, qui avait observé la scène depuis le commencement, secoua lentement la tête : il ne parla pas à Louis , mais il se dit à lui-même : Ceci est louche, et il y a ici quelqu'un qu'on trompe.
Ce dernier mouvement de Louis, celui du notaire et l'ofl're faite par Valvins eurent lieu instantanément, de façon que Louis put répondre à ce que venait de dire Valvins de son départ pour Paris : Mais vous ne partez pas, commandant; c'est inutile; je vous le jure, je vous le certifie, et si vous voulez me permettre de vous dire la vérité , je crois que vous gâterez votre affaire en vous en mêlant ; vous n'êtes pas très-patient, et un mot trop vif de votre part ne serait peut-être pas excusé.
— Cependant... dit Valvins.
1i6 LE SERPENT.
Léonie avait vu le petit mouvement de tête de M. Balbi, et espérant détourner les soupçons, elle dit à Valvins : Vous pouvez vous fier à mon frère; si c'est un étourdi pour son compte, il ne l'est pas pour celui de ses amis. — D'ailleurs, reprit le marquis, je vais dans deux jours à Paris, et je fais mon affaire de la vôtre. Vous restez.
Valvins était dans une étrangeposition; cette boite qu'il avait gardée portait sans doute le secret de son rendez-vous, et s'il ne partait pas, il fallait la rendre : la rendre avec le billet qu'elle devait renfermer, et il faut avoir été amoureux comme Valvins pour savoir de quel prix est pour un malheureux un manuscrit de la main de la femme qu'il aime. D'un autre côté, s'il ne partait pas, il demeurait en face de Louis, qui savait ses affaires mieux que lui et à qui il avait fait croire qu'il les connaissait. Il hésitait, il ne savait que répondre. M. Balbi, qui remarquait combien son trouble commençait à étonner tout le monde, lui dit : Restez, commandant; quand on a de bons amis, il ne faut pas les quitter lorsqu'on est malheureux.
Valvins se décida, prit la boite et la remit à la duchesse en disant : Je dois croire qu'elle m'est inutile maintenant. — Sans doute, puisque vous restez.
L'explication qu'il espérait avoir avec elle était donc indéfiniment ajournée, et il retombait dans cette incertitude à laquelle il avait fait un si violent effort pour s'arracher. Cependant cette explication devait être plus prochaine qu'il ne pensait, mais c'était dans d'autres termes. Voici ce qui l'amena. Dans un des momens où il put se trouver près de la duchesse,
elle lui dit tout bas : Vous ignoriez donc le danger qui vous menace? — Oui, vraiment, et j'avoue que je ne sais qu'en penser et ce que j'en pourrai dire à votre frère s'il vient à m'en parler. — Soyez tranquille, lui dit la duchesse, je m'en informerai et vous en instruirai.
Les voilà donc tous deux avec de petits secrets qui n'étaient pas ceux de l'amour de Valvins, mais qui les rapprochaient forcément , qui établissaient une sorte de complicité dans leurs actions.
La nuit était venue, et la duchesse, sous prétexte de respirer l'air frais du soir, pria son frère de l'accompagner.
A peine furent-ils éloignés du salon qu'elle dit à Louis : Qu'est-ce donc que ce danger de destitution qui menace 3L Valvins? — Que l'en a dit le commandant? reprit Louis. — Ali ! fit Léonie, qui l'attendait à cette question, il m'a parlé vaguement d'intrigue. J'ai cru deviner qu'il croyait être la victime de dénonciations [ olitiques, et je n'ai pas trop insisté pour le savoir, attendu qu'il lui aurait peut-être fallu accuser une opinion qui est la nôtre. — Pauvre garçon! fit Louis de Les! y, c'est encore une de ses lubies. Le commandant n'a pas de plus grand ennemi que lui-même. — Pourquoi? dit Léonie.— Et quand je dis qu'il est son propre ennemi, il sera difficile de le lui persuader, parce que....
Et ce parce que fut accompagné d'un geste qui signifiait clairement : parce que sa raison déménage.
— Quoi ! fit Léonie, qui tressaillit h ce geste.
— Il y a longtemps que le colonel m'en avait parlé,
et le ministre de la guerre me l'a confirmé. Un homme auquel on ne connaît aucune mauvaise habitude, qui n'est ni dissipé, ni joueur, ni libertin, et qui néglige ses devoirs d'une façon si étrange.
Léonie écouta avec plus d'attention son frère qui continua ainsi : Un des meilleurs militaires de l'armée qui change si subitement ; et puis cet allanguissement de sa sanlé, ses propos incohérens, l'ardeur sombre de ses regards, tous ces symptômes remarqués par les officiers du régiment; sa négligence dans toutes les affaires de service; tout cela ne laisse à aucun le doute que sa raison ne se dérange. J'ai voulu détourner le ministre de cette idée en cherchant à lui persuader ce que j'ai cru moi-même un moment. C'est que V alvins est amoureux. i^Iais il m'a répondu qu'il n'y a pas d'amour qui ravage si profondément l'existence d'un homme.
Léonie laissa échapper un petit sourire d'incrédulité et comme si elle accusait le ministre de ne pas savoir ce que c'était que l'amour. Louis la comprit, car il reprit aussitôt : Il a raison, ma chère, car j'ai vainement cherché de quelle femme il peut être amoureux, et je n'ai pu le découvrir.
Léonie devint tremblante à ce mot de son frère, et celui-ci continua : Un moment j'ai cru que c'était toi qui lui avais tourné la tête, mais je me suis rappelé qu'il était déjà à moitié fou avant de te connaître.
Ceci rassura Léonie pour le moment présent, mais elle trembla bien plus quand elle se souvint de ce domestique qui avait cru reconnaître Valvins. S'il parlait, si son frère apprenait la vérité par un mot
que le hasard pwuvait amener plus facilement vis-àvis d'un jeune homme qui ne tenait pas ses serviteurs à une distance aussi sévère que le marquis, elle était perdue; la supposition de Louis reprenait toute sa possibilité et le silence de sa sœur lui donnait un caractère de certitude. Bien que le désespoir de Valvins prouvât qu'elle n'avait pas accepté cet amour, ce n'en était pas moins un éclat, un scandale, et comment Valvins le supporterait-il?
Elle écouta donc à peine son frère pendant que celui-ci lui faisait confidence de ses plans pour dissiper la mélancolie du commandant, et dès qu'elle fut rentrée au salon elle s'approcha de Valvins et lui dit avec une préoccupation qui lui fit oublier qu'entre eux il y avait un souvenir terrible : 11 faut absolument que nous nous voyions avant demain. — Mais en quel lieu? — Où je vous ai dit. Un billet est dans dans mon écrin, voyez.
Elle quitta Valvins en lui montrant la boite qu'au moment de sortir elle avait posée sur une table.
Valvins tourna autour de l'écrin, et la duchesse se plaçant entre lui et quelques personnes, lui dit assez haut : Oui, cette parure est charmante; c'est un cadeau de mon frère, et j'y tiens beaucoup. Regardez comme elle est de bon goût.
Valvins ouvrit l'écrin, mais il le retourna longtemps. La duchesse lui dit vite et bas : Mais prenez donc mon billet. — Mais il n'y est pas, fit Valvins.
En effet, le billet avait disparu.
Comment le billet de la duchesse avait-il pu disparaître? qui avait eu l'auclace de s'en emparer? ou bien dans quelles mains le hasard l'avait-il fait tomber? Un rapide regard de Valvins et de Léonie alla interroger tous les visages, mais aucun ne répondit. Toutes les figures étaient calmes ou attentionnées, les unes à une partie de wisk, d'autres à une partie d'echecs. Quand cette inspection rapide et silencieuse eut été passée sans donner de résultat, Léonie et Valvins se regardèrent avec effroi : il tremblait pour elle; elle tremblait pour elle et pour lui. Valvins ne trouva ni colère ni reproches dans le regard de M""" de Fezenzac. C'eût été trop de barbarie que de faire un tort de ce malheur à celui qui se mourait et se perdait de folie pour elle.
Cependant, après avoir échangé ce regard si important, puisqu'il les réunissait dans un sentiment commun, Léonie chercha encore à deviner qui était le maître de son secret, et elle aperçut les yeux du notaire qui la guignaient par-dessus ses cartes et ses lunettes. Valvinsrestait immobile et anéanti; un profond soupir s'échappa de sa poitrine.
Rassurez-vous, lui dit tout bas Léonie, c'est Balbi.
Tout aussitôt elle reprit sa tranquillité et son sourire si doux, et s'avancant vers Balbi, elle lui dit en le caressant du regard : Eh bien,, paresseux, avez-
VOUS pensé à moi? — Certainement, dit le notaire, et voilà les renseignemens que vous m'avez demandés. En parlant ainsi, il tira un papier plié de sa poche et le présenta à Léonie. Ce papier s'ouvrit et laissa voir de petites pattes de mouche. — Ah ! s'écria le voisin du notaire, ce gros Balbi il a une petite écriture de femme. — Lui? reprit le marquis, qui se trouvait en lace, bien au contraire, il a une véritable écriture du dix-septième siècle, une grande écriture seigneuriale. — Oui, dit le notaire en mêlant négligemment les cartes, quelquefois. — Vous avez donc deux écritures? reprit la personne qui avait fait celte observation, et qui n'attachait pas à ces paroles d'autre sens que de parler sur ce dont on parlait. — Cela tient à notre état, répondit en riant M. Balbi. Pour les actes qui se paient au rôle, un bon clerc de notaire doit faire une ligne avec un mot; pour ceux qui sont d'un prix invariable, il doit mettre une page dans une ligne. — Et les clients? dit le marquis en riant aussi. — Ils paient, c'est leur état, répondit 31. Balbi du même ton de gaité.
Et la conversation continua sur ce texte vide, tandis que Léonie se remettait du trouble extrême que lui avait causé ce nouveau petit incident.
Ici se représentait un de ces obstacles que la duchesse avait eu déjà tant de peine à surmonter; un de ces détails qui ne semblent rien en face de l'action à laquelle ils mènent, et qui souvent, dans l'histoire du cœur, sont plus importans que cette action ellemême.
La duchesse avait accordé un entretien nocturne et
ÎS2 LE SEUPENT.
mystérieux à Valvins ; ne semble-t-il pas qu'une fois cette grande résolution prise, le reste ne dût être comptépourrien?Ehbien, non. Cet entretien répondait à un grand danger, il avait pour but une explication solennelle, et pour un tel résultat une femme pouvait passer par-dessus beaucoup de convenances. Mais le fait de remettre ce billet à Valvins de la main à la main, furtivement, dans quelque coin obscur, tandis que leurs doigts se chercheraient, se toucheraient ; cette minime action, dans le grand acte que faisait la duchesse, lui répugna au point de lui faire presque abandonner sa résolution. Il fallut encore l'intervention de Louis de Lesly pour l'y déterminer. En effet, il rentra bientôt dans le salon, et prenant le commandant à part, il lui dit : Or çà, maintenant parlons un peu de vos affaires.
C'était ce qui embarrassait surtout Valvins; laduchesse se chargea de le tirer de cet embarras, et dit à Louis : Ah ! tu es bien pressé de parler d'affaires ce soir; n'aurez-vous pas le temps demain?
Et pour donner une bonne raison à cette interruption, elle fit à son frère un petit signe qui voulait dire : « Laisse un peu ce pauvre fou tranquille. » Valvins vit ce signe et crut le comprendre ; une effroyable pensée pénétra dans son cœur, c'est qu'il devenait fou et qu'on le considérait comme tel. Cette pensée, lumineuse et sinistre comme un éclair, illumina tout d'un coup à ses yeux la voie où il marchait; elle lui montra ce qu'il était devenu, où il était moralement et physiquement tombé; elle l'éclaira donc, mais elle le frappa aussi comme la foudre : il pâlit, chancela et tomba sur un fauteuil.
LE SERPENT. lo3
Louis s'écria et s'élança près de lui; tout le monde accourut en tumulte ; on s'empressa, on le fit revenir à lui, on le questionna; mais cette affreuse pensée le tenait, et sombre, l'œil fixe et le visage renversé, il ne semblait rien entendre. Léonie était glacée jusqu'au fond du cœur de la crainteque cette fatale supposition ne fût une vérité, et lorsqu'au lieu de répondre à ceux qui l'entouraient, elle le vit se dresser par un mouvement violent et marcher droit à elle, la duchesse craignit tant une explosion terrible de ce cœur insensé, que toute l'expression de son visage lui demandait grâce et merci. Mais Valvins lui dit d'une voix calme et posée : Pardonnez-moi, madame, de vous avoir ainsi épouvantée. Ces faiblesses sont un mal auquel je suis sujet, et c'est parce que je voulais vous en épargner l'aspect que j'avais tout fait pour partir ce soir, car je sens que je n'en suis plus le maître. Mes chevaux doivent encore être prêts : permettez-moi donc de vous dire adieu. — Vous ne pouvez partir ainsi, lui dit Léonie ; ce serait une imprudence, que mon père, mon frère,.... ni moi, ajouta-t-elle en baissant les yeux, ne pouvons vous permettre. Restez. — Madame! fit Valvins pour refuser, — Restez, reprit-elle avec un accent plein de prière, puis elle ajouta avec un gai sourire et eu voyant qu'on l'observait : Je suis peut-être un meilleur médecin que vous ne croyez.... et...
Elle hésita, mais le vieux notaire vint à son secours en disant d'un ton de joyeuse humeur : Suivez les ordonnances de JI™" la duchesse, jeune homme; elle a raison, elle est un excellent médecin, car elle m'a
1154 LE SEUPENT.
guéri d'une bien triste maladie. — Et de laquelle? dit Léonie en riant. — De la manie de mal parler des femmes, repartit le notaire en lui baisant la main.
On se récria sur la charmante galanterie du notaire; et comme ceci avait dérangé toutes les parties, chacun y alla reprendre place : il y eut un moment où tout le monde eut le dos tourné; à ce moment Léonie glissa vivement sa main derrière elle et Valvins y put prendre le billet qui lui était destiné.
Léonie s'éloigna sans se retourner; elle avait senti une main glacée se poser sur sa main brûlante, et ce froid l'avait fait tressaillir. Louis de Lesly rentra. A l'instant où Valvins était tombé sur le fauteuil, au lieu de sonner un domestique pour demander de l'eau ou du vinaigre, comme eût pu faire le grave marquis, il avait fait comme un jeune homme qui prend sur lui d'oser se servir de lui-même : il avait couru à l'office, et rapportait un verre de rhum. 11 vit le commandant debout, l'œil en feu, la main violemment serrée sur son cœur. L'expression de son visage avait quelque chose d'exalté qui épouvanta Louis.
— Allons! allons, commandant, lui dit-il brusquement, comme pour l'éveiller de cette extase fiévreuse. Voyons donc, vous vous laissez aller comme un enfant; buvez ceci, cela va vous remettre.
Valvins le repoussa doucement, et lui dit avec une voix où la joie avait encore un accent douloureux : Ce n'est rien, mon cher Louis ; quand j'éprouve de ces faiblesses, c'est que le sang quitte le cœur; puis un moment après il s'y précipite avec fougue, et je
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sens la vie qui me revient. — Oh! c'est vrai, fit Louis, on entend son cœur battre dans sa poitrine... Dis donc, ajouta-t-il en se tournant vers sa sœur, toi le grand médecin : qu'est-ce que cela signifie, ce symptôme?— C'est que monsieur se sent mieux, répondit Léonie, qui le regarda curieusement du coin de l'œil. — Ah! oui, madame, dit vivement Valvins en se rapprochant rapidement de l'endroit où elle était allée s'asseoir; je suis mieux, beaucoup mieux.— Mais pour que ce mieux continue, jeune homme, dit le notaire qui intervint encore, mais sans quitter son jeu, il vous faut du repos, et si vous m'en croyez, vous vous retirerez dans votre appartement... Atout ! K'est-ce pas votre avis, madame la duchesse? — Je soumets mes lumières aux vôtres, fit la duchesse. — Vous voyez, commandant, la consultation est unanime... Carreau! Je vous souhaite une bonne nuit... Nous avons le tri.
Valvins salua et se retira, il avait hâte d'être seul. Léonie lui sut bon gré de ne pas être resté et d'avoir compris le bon avis de Balbi : après ce qu'il venait de faire, elle n'eût pu supporter son regard.
En vérité nous voudrions faire hâter le pas à cette histoire qui marche si lentement, ou plutôt qui passe par de petits sentiers si étroits au lieu de courir bride abattue à travers les grands événemens ; mais il faut Lien la raconter comme elle est, puisqu'elle est si peu de chose. Voici donc qu'au moment où peut-être on croit toucher à cette grande explication promise depuis si longtemps, voilà qu'il faut que je fasse faire à mon récit une petite halte, et cela pour dire unpe-
lit bout de conversation qui eut lieu après le départ de Valvins entre la duchesse et le notaire, puis à table avec tous les convives.
Les parties étaient finies, on allait souper, car on soupait chez le marquis de Lesly, M™" de Fezenzac prit le bras du notaire et, devançant tout le monde, elle lui dit en suivant un long couloir qui menait à la salle à manger: Pourquoi avez-vous pris mon billet?
— Parce que tout en causant votre père examinait votre ccrin par distraction et que par distraction aussi il eût pu l'ouvrir. — L'avez-vous lu? — Non.
— Vous êtes bien discret, fit la duchesse avec intention. — Pas plus que vous, qui ne m'avez rien dit.
— C'est que ce n'est peut-être pas mon secret, repritelle en essayant si ses paroles pourraient tromper le notaire. — C'est le vôtre , lui répondit-il, puisque vous le niez. — Voilà qui n'est pas si galant que ce que vous me disiez tout à l'heure. — C'est que vous ne cherchiez pas à me tromper alors. — Et en quoi chercherais-je à vous tromper? — En ce que vous voulez me persuader qu'une femme donne un rendezvous à un homme pour un secret qui n'est pas le sien. — Vous avez donc lu mon billet? dit la duchesse plus vivement. — Je vous ai dit que non, et je l'aurais gardé vingt ans que je ne l'aurais pas lu davantage. — Hum ! fit la duchesse en hochant la tête.
— Ce n'est pas pour vous seule que cela m'arriverait, dit le notaire avec un peu d'importance. — Bah ! dit Léonie, qui ne pensait plus guère au notaire; vous êtes discret h ce point? — Ma chère enfant, il y a vingt ans et plus de vingt ans même que j'ai reçu
bien étrangement une lettre que j'ai encore dans les mains sans l'avoir lue. — Qu'est-ce que vous conte donc Balbi? dit le marquis en s'approchant. — Une de ces belles histoires comme 31. Galland les contait si bien, lit la duchesse riant. — Une histoire comme aucun romancier n'en pourrait inventer si je voulais la dire, reprit le notaire un peu piqué.
On entrait dans la salle à manger, la duchesse quitta le bras du notaire, et le pinçant doucement tout en lui faisant une moue pleine de grâce, elle lui dit : Vous êtes toujours méchant.
M. Balbi n'eut pas le temps de répondre, car Louis qui avait entendu ce que Léonie avait dit relativement à l'histoire dont lui parlait le notaire, lui dit : Eh bien, vous allez nous conter ça à souper, M. Balbi. Ma sœur a raison, vous avez une collection précieuse d'histoires plus ou moins touchantes et scandaleuses, et elles me procurent beaucoup de succès. — Comment cela? lit 31. Balbi. — Elles sont un peu vieilles, mais je les rajeunis. Au lieu de les déguiser sous des noms supposés, comme vous, je leur mets des initiales qui ont l'air de cacher des noms véritables, et je les glisse dans quelque coin de salon où on les écoute avec passion, comme une médisance voilée. — Vous laites un bel usage de mon indiscrétion, dit le notaire. — Y a-t-il indiscrétion, là où les noms n'existent pas et où les vrais acteurs sont probablement morts, car toutes vos histoires datent au moins de vingt ans. — Eh bien ! dit Balbi, vous n'en ferez pas autant de celle-ci, car je ne vous la conterai pas. — Ah ! pourquoi ça? dit-on de tous côtés. Louis promet d'être 1 14
Ib8 LE SEnPENT.
discret. — Oui, je le jure! dit Louis d'un air solennel.
— C'est possible, dit le notaire; mais je ne puis pas vous la raconter, attendu que je ne la sais pas.
Un immense éclat de rire répondit à M. Balbi, qui laissa passer l'accès avec son sourire fin et moqueur, et qui reprit : Et cependant je suis sur que cette histoire est fort intéressante. — Vous en connaissez au moins les héros? — Pas le moins du monde. — Ceci commence à être étonnant. — Vous voyez bien, fil le notaire, de l'étonnement, c'est déjà de l'intérêt.
— On en éprouve toujours à vous entendre, dit Louis en souriant.
— Vous trouvez! répliqua de même le notaire; eh bien ! écoutez :
C'était en 1791, j'étais déjà notaire, mais je commençais et j'avais toute l'ardeur de ma lune de miel d'entrée en fonctions, surtout lorsqu'il s'agissait de quelques belles clientes, quand un jour je vis entrer dans ma cour un équipage simple, mais dont la simplicité même attestait un luxe remarquable. La beauté dQS chevaux, la finesse des livrées sans galon, cela ne pouvait appartenir qu'à une personne fort riche.
Il descendit une femme de cet équipage et je la vis monter chez moi, elle était voilée, mais le pied et h main me dirent qu'elle était d'un rang élevé ; la voix m'apprit qu'elle était jeune. Je ne sais si elle était belle, mais assurément ce n'était pas pour cacher sa laideur qu'elle se voilait, c'était son visage, sa personne qu'elle voulait qu'on ne pût pas reconnaître. Elle s'assit en face de moi, et d'un ton qui
me parut plus qu'assuré lorsque j'eus entendu une partie de sa confidence : 3Ionsieur, me dit-elle, une femme d'un grand nom, d'une immense fortune a été enlevée violemment de sa maison. Elle était dans un état de grossesse fort avancé : cette violence détermina l'accouchement, et avant qu'elle fût arrivée au château où on la conduisait pour cacher cet état, il fallut s'arrêter, on la transporta dans une chaumière, elle y mit au monde un enfant, et on la ramena à Paris immédiatement. C'est cet enfant dont cette femme désire assurer la fortune sans qu'il sache jamais d'où elle lui vient et de qui il est né. — C'est une affaire fort simple, madame, lui dis-je ; il suffit de remettre à un ami la somme que vous destinez à cet enfant. — Ce n'est pas de moi dont il s'agit, monsieur, reprit-elle sèchement ; je viens au nom de l'infortunée à qui l'on a ravi son enfant. — Mais, lui dis-je, cela ne change rien à la question, il suffit d'un intermédiaire sur à qui elle dise ce qu'est devenu son enfant, pour lui faire parvenir ses dons. — Elle l'ignore. — Mais elle a des renseignemens qui peuvent la diriger. — Aucun.— 3Iais en ce cas, madame, que prétend-elle qu'on fasse? — Le voici, monsieur. Je vais vous remettre une somme de cinquante mille livres.
Et elle la posa sur mon bureau, puis elle continua ainsi : L'enfant est né le... du moisde... 1 790. Voilà tout ce qu'il y a de sur. 11 est né dans un rayon de quinze lieues au plus de Paris ; la voiture n'a pu parcourir un plus long chemin. Tâchez de vous procurer la liste de tous les enfans nés dans ce rayon
160 LE SEKPEST.
pendant cette nuit, et s'il en est un dont la naissance présente quelque circonstance extraordinaire, faites-vous en dire tous les détails, et alors, vous m'entendez? seulement alors, ouvrez cette lettre.
Et elle me remit une lettre, puis elle ajouta : Et si ce qu'on vous aura raconté concorde avec ce qui est écrit sous ce pli, vous considérerez cet enfant comme celui dont on veut assurer l'existence. Vous lui remettrez cette somme et cet écrit. Et elle me donna un second écrit.
Là-dessus elle se leva et me salua pour se retirer.
— Mais, madame, lui dis-je, si je ne retrouve pas cet enfant, que ferai-je de cette somme? — Vous la considérerez comme vous appartenant. Mais vous le retrouverez. J'ai des raisons pour en être sûre. — Eh bien! dit M. de Lesly, l'avez- vous retrouvé? — Non, et cela tient à des circonstances indépendantes de ma volonté. Je fis faire les relevés des naissances dans les villages les plus rapprochés de Paris; j'employai deux hommes à ce travail. Je ne trouvai rien qui ressemblât à cela. Je continuais cependant, lorsque le comité de salut public crut voir une tournure de conspiration dans mes recherches; j'étais le notaire de beaucoup de gens titrés : on me dénonça et je passai onze mois à la Conciergerie.
Quand j'en sortis, la plupart des registres de l'état civil avaient été détruits, et je ne pus rien apprendre tle certain ; seulement un de mes agens me dit quelques années après qu'un enfant était né à peu près à cette époque dans ce pays avec des circonstances trèsétranges, mais dont le curé seul et quelques habitans
LE SERPhNT. 101
avaient le secret. Je vins moi-même, je m'informai, mais je ne pus rien apprendre d'assez certain pour m'autoriser à ouvrir la lettre, et je l'ai encore...
Tout le monde se récria.
Ainsi que les cinquante mille livres, qui en valent deux cent mille aujourd'hui, ajouta M. Balbi.— Mais vous devriez ouvrir cette lettre, dit-on de tous côtés. — Non, fit le notaire. — Est-ce que vous espérez retrouver cet enfant? — Non, dit-il, mais j'espère revoir cette inconnue. C'est une femme qui émigrail, j'en suis sur, et qui peut-être va pouvoir enfin revenir en France. — Mais enfin, s'écria-t-ou de tous côtés, peut-être auriez-vous trouvé dans cet écrit des renseignemens plus précis et qui vous eussent fait découvrir cet enfant; il fallait l'ouvrir. — Sans doute, dit le notaire : mais voici ce qui m'en empêcha ; à peu près à la même époque, un homme vint chez moi, qui me remit un paquet en me disant : Veuillez me garder ces papiers; vous ne les remettrez qu'à moi ou à une personne qui vous dira le mot suivant : Cara rendeita.
Je reçus ce paquet ; dans ces temps de désordre et d'anarchie, nous recevions souvent de pareils dépôts. Mais jugez de mon étonnement: lorsque je serrai ces papiers dans un profond tiroir, je remarquai qu'ils étaient scellés du même cachet que la lettre, portant cette devise: Cara rendeita. — C'est étrange! s'écriat-on de toutes parts. — Peut-être qu'à ma place cela vous eût engagés à les ouvrir l'un et l'autre comme ayant trait à la même affaire. Je n'en fis rien; cependant cet homme m'avait dit qu'il reviendrait, et je 1 li.
lui devais son dépôt intact. Je n'avais pas les renseignemens exigés pour ouvrir l'autre. J'ai tout respecté ; seulement je me suis imposé un délai dé6nitif, et si d'ici à six mois l'un de ces deux paquets ne m'est pas redemandé, je les ouvrirai tous deux. Voilà mon histoire, et quoique je ne la sache pas, je suis sûr qu'elle doit être ou bien touchante, ou bien terrible, ou bien scandaleuse.
On glosa beaucoup sur tous ces mystères, puis tout le monde se sépara pour aller dormir, excepté ceux qui ne dorment pas, les amoureux.
De toutes les personnes qui avaient écouté l'histoire de M. Balbi, Léonie était celle qui lui avait prêté le moins d'attention. Peut-être pensera-t-on que sa préoccupation venait moins de l'entrevue qui allait avoir lieu entre elle et Valvins, que de la découverte faite par le vieux notaire. Nous devons à ce sujet une explication à nos lecteurs. S'ils se souviennent de l'exclamation rassurée de Léonie quand elle vil que c'était Balbi qui avait son billet, si nous avons bien rendu cette bonhomie amicale de leur petit entretien, on aura pu comprendre que l'intervention de M. Balbi dans cette afTaire n'alarmait point du tout la duchesse. En effet, il y avait entre elle et lui une confiance si haute qu'elle ne craignait point de sa part des commentaires fâcheux, quelles que fus-
sent les apparences, et que lui-même n'eût osé admettre un soupçon contre celle dont il pensait si bien, malgré le malheur qui l'avait frappée jadis. D'un autre côté, Léonie avait compris que le notaire avait deviné une bonne partie du secret de Valvins, et si ce n'eût été la honte que toute femme éprouve à dire : Voilà un homme que j'ai aimé, elle l'eût déjà consulté sur ce qu'il y avait à faire dans sa position. Après le petit accident de la soirée cet aveu était pour ainsi dire fait, et si à ce moment le rendez-vous avec Valvins n'eût pas été pris et donné, il n'est pas douteux qu'elle ne l'eût pas accordé sans en parler à M. Balbi. Il passa même dans la pensée de la duchesse de l'y faire assister; mais cette pudeur de femme qui l'avait empêchée de parler la retint encore.
Donc, quand tout le monde fut retiré, que le château fut sombre et désert, elle quitta son appartement; descendit un escalier dérobé, et attendit dans un boudoir du rez-de-chaussée, le même que celui où elle avait conduit Valvins quand elle l'avait rencontré si inopinément comme un sauveur.
Çuantà Valvins, il avait passé ces longues heures d'attente dans un trouble inexprimable, dans des angoisses cruelles; pourrait-il taire comprendre à Léonie l'erreur, le délire qui l'avait dominé et rendu si coupable. Il n'osait plus l'espérer. Enfin deux heures, l'heure marquée par le billet, venaient (le sonner; il quitta sa chambre pour gagner le boudoir. Il fallait pour cela que Valvins suivit tout un long corridor qui longeait l'aile du château qu'il ha-
bitait, il fallait qu'il gagnât le grand escalier, qu'il descendît, traversât dans toute sa longueur le corps de logis du centre et regagnât la salle à manger, qui, par un autre long couloir, tenait à ce boudoir, situé juste au-dessous de l'appartement de la duchesse, et qui lui permettait d'aller dans le parc par une portefenêtre, et sans passer dans les autres parties du château. Tant que Valvins n'eut à parcourir que le corridor démeublc et l'escalier, il alla à merveille; mais lorsqu'il se trouva dans les appartemens du rez-dechaussée, tout encombrés de meubles laissés au milieu de chaque pièce, il ne put avancer qu'avec beaucoup de précautions; et lorsqu'il fut dans la salle à manger, il eut beau tàter avec circonspection, il heurta la table, brisa quelques verres et fit un bruit qui retentit longtemps dans le château silencieux. La duchesse l'entendit et il sembla que seulement alors elle comprit les dangers de ce trajet nocturne, qui pouvait être surpris par quelqu'un ou l'éveiller. Au bruit que fit Valvins, elle s'élanra toute tremblante vers la salle à manger, et appelant à voix basse : Par ici, dit-elle, par ici.
Et Valvins continuant à s'empêtrer dans les chaises répandues oà et là, elle s'avança jusqu'à lui, le prit par la main et l'entraîna vivement jusque dans son boudoir. Malgré sa terreur, Léonie avait senti cette main tout à l'heure glacée brûler et trembler dans la sienne. 3Iais il fallait s'arracher avant tout au danger présent, et ce ne fut que lorsqu'elle se crut à l'abri qu'elle la quitta, et cédant alors à son émotion elle se laissa aller sur un divan en cachant sa tête dans ses
LK SERPENT. IGo
mains et en pleurant avec de profonds sanglots.
— Ah! murmura-t-elle sourdement, je suis i'oUe, folle tout-à-fait.
Valvins n'était point préparé à celte douleur, dont il comprenait le sens et qui s'adressait à sa situation présente; il ne savait que dire à Léonie, que faire pour la consoler, la calmer ; c'était si loin de l'explication qu'il était venu chercher. Léonie ne pouvait se remettre et lui dit avec desespoir :
Ah ! monsieur, vous l'avez juré, vous me perdrez tout-à-fait. — Vous perdre, madame! repartit Valvins, je ne le veux point, vous le savez! — Vous ne le voulez pas ; mais vous le ferez ! s'écria la duchesse avec colère. Ah ! pourquoi vous ai je revu? — C'est le hasard qui m'a amené près de vous, dit Valvins tristement. — 3Iais pourquoi m'avez-vous poursuivie avec cet acharnement barbare, après que je vous avais demandé de me laisser à mon malheur? — Pourquoi, madame? dit Valvins tristement et humblement ; parce que je suis devenu fou. Vous le savez, vous qui le disiez du regard à votre frère il y a quelques heures.
La duchesse se remit un peu, et repartit avec un reste de cette émotion emportée qui l'avait dominée dans le commencement de cette scène : Maintenant, oui, monsieur, c'est vrai, je comprends l'égarement de votre conduite; mais dans les premiers jours, quand vous ne vous repentiez pas encore, pourquoi avoir cherché à me revoir, pourquoi vous être rapproché de moi? — Ai-je été le seul coupable? dit timidement Valvins. — Quoi ! s'écria la duchesse
en se levant avec fierté, vous osez dire que j'ai aidé.... — 3Iadame, dit Valvins en s'interrompant avec force; oh! non, madame, mais les circonstances, votre frère, votre père lui-même...
Valvins hésitait en parlant et Léonie reconnaissait bien qu'il avait quelque raison apparente d'accuser le hasard, et quoiqu'elle se fût indignée si vivement d'être crue complice de ce hasard, elle ne pouvait se dissimuler dans son cœur qu'elle y avait bien un peu prêté les mains; aussi, interrompant Valvins à son tour, lui dit-elle avec moins de colère mais d'un ton plus sec : C'est possible, monsieur, que mon frère et mon père nous aient créé la pénible situation où nous nous trouvons; toujours est-il qu'il est temps d'en sortir. Vous êtes ici pour cela.
Valvins se tut : ce n'était pas pour échapper à cette position qu'il était venu, c'était pour se justifier et non point pour prendre un parti qu'il avait offert plusieurs fois, qui était de s'éloigner, mais qu'elle avait refusé. Léonie attendit un moment, tandis que Valvins, désorienté de la tournure que prenait cet entretien, cherchait vainement un moyen de le ramener à son but. La colère revint au cœur de Léonie, et elle reprit avec vivacité : Vous vous taisez, monsieur ; je ne puis pourtant passer ma vie ainsi ; mais j'aimerais mieux mourir que d'endurer plus longtemps ce que je souffre.
Valvins s'inclina et répondit comme un enfant qui a peur de ce qu'il va dire.
— Je vous ai offert de partir, madame. — Hé ! que ne l'avez-vous fait! repartit Léonie toujours irritée.
— Vous n'avez pas accepté, madame, dit Valvins du même ton tremblant. — Moi? dit la duchesse, comme si on lui annonçait une grande nouvelle — Vous m'avez dit qu'avant cela je vous devais ma justification.
La duchesse se tut à son tour et baissa la tôtc. C'est elle, en effet, qui était la cause de ce qui arrivait. Mais, comme il advient toujours en pareil cas, elle s'irrita d'autant plus qu'elle était justement accusée.
Elle se mordit les lèvres et serra ses mains dans un violent mouvement nerveux, et répondit avec un accent amer et insultant : C'est bien, monsieur, j'admets que ce soit moi qui vous aie prié à deux genoux de vouloir bien vous justifier, je veux bien que vous puissiez penser que j'attends, que je désire cette justification, qu'elle est nécessaire à mon bonheur, à mon amour pour vous. — Ah ! madame, fit Valvins.
— Et pourquoi non, monsieur? je vous ai retenu, dites-vous, je vous ai demandé votre justification; c'est vrai, vous avez raison. En ce cas, veuillez vous justifier... Je vous écoute... Voyons.
Tout ceci avait été dit d'un ton de cruelle raillerie, et Valvins restait anéanti de cette colère soudaine, implacable.
— Eh bien ! monsieur, dit la duchesse, est-ce là tout ce que vous aviez à me dire... mais vous voyez bien que je vous écoute. — Ah ! madame, dit Valvins avec désespoir, j'aurais mieux fait de partir.
— Mais vous n'êtes pas parti, je vous en ai empêché, c'est fini cela, n'en parlons plus. Justifiez-vous.
— Mon Dieu, mon Dieu ! fit Valvins en se pressant
le front avec désespoir; était-ce là ce que j'avais espéré... ce que j'avais cru? — Mais, monsieur, reprit Lconie avec la même colère, il ne s'agit pas de ce que vous avez espéré, mais de celte justification que j'ai sollicitée, que je sollicite. — Mais, madame...
— Mais vous ne vous justifiez pas, monsieur. Quand une femme qui a tort peut trouver une
arme avec laquelle elle peut toucher l'homme qui lui a prouvé ce tort, elle l'en frappe jusqu'à le rendre furieux, jusqu'à le tuer; elle est impitoyable jusqu'à ce qu'un mot brise soudainement cette exaltation insensée qui la domine.
— Ah! madame, lui dit Valvins, j'aurais pu mourrir sans cette nouvelle douleur; votre vengeance a voulu me l'infliger. Soit. — Vous ne vous justifiez pas, monsieur, reprit froidement la duchesse. — Ah! fit Valvins en se relevant d'un air menaçant, n'allons pas plus loin, madame, je pourrais oublier ce que vous avez souffert pour moi. Quant à cette justification, elle est inutile. — Inutile, dit la duchesse, qui baissa d'assurance devant la résolution de Valvins.
— Oui, madame; car il eût fallu pour l'écouter un cœur disposé à plus de pitié que je ne puis vous en inspirer ; il eût fallu pour vous la dire plus de raison que vous ne m'en avez laissé.
Léonie fit un geste d'impatience, et Valvins reprit plus doucement : Je ne vous accuse pas, madame ; nous nous sommes trompés l'un et l'autre. Vous avez cru pouvoir m'entendre ; j'ai cru pouvoir vous parler. Cela nous est impossible à tous deux. Adieu, madame.
Lconie ne répondit pas à col adieu, mais elle se reprit à pleurer et à sangloter. Valvins s'arrêta et la contempla longtemps ainsi; il comprit alors cette tumultueuse colère qui l'avait emportée; il vit bien qu'elle n'acceptait pas cet adieu. 11 tomba à genoux devant elle, et écartant ses mains de ses yeux, il lui dit doucement : Léonie, voulez-vous que je meure?
Elle le repoussa faiblement en se détournant.
— Mais que voulez-vous donc, mon Dieu! s'écria Valvins. — Je veux, dit la duchesse au milieu de ses sanglots, je veux que vous ayez pitié de moi; mais si je voulais votre mort..., seriez-vous ici, malheureux ! — Léonie ! — Oh ! tenez, lui dit-elle en l'écartant, je ne veux pas vous tromper, moi, je ne le saurais pas. Savez-vous ce que m'a dit mon frère, monsieur? C'est qu'on voulait vous perdre, parce que votre raison s'égarait. Hélas! moi qui suis devenue folle de la douleur que vous me faites, je n'ai pas voulu vous rendre cet horrible malheur, et c'est pour cela que j'ai voulu vous voir, vous parler. — Léonie! dit Valvins. — Il ne faut plus m'ainier, monsieur, vous êtes jeune, vous avez un brillant avenir, et pour une faute dont j'ai été seule victime, ce serait un trop affreux châtiment que votre perte. — Mais ce crime, si vous saviez... — Non, monsieur, non, je ne veux rien savoir... N'en parlons plus, je vous ai pardonné. — Léonie! s'écria Valvins. — Oui, pardonné, non pour ce qui l'a causé, mais pour ce que vous avez souffert. Ne me dites rien, il ne peut y avoir aucune excuse à votre abandon; il n'y avait qu'une expiation qui fût possible, eh bien, vous l'avez 1 15
assez expié, et si mon pardon peut vous rendre au calme, à la raison, au bonheur, emportez-le, monsieur; je vous l'accorde. — Ah! Léonie, dit Valvins à qui les larmes vinrent aux yeux. — Vous ne pouvez m'en demander davantage, n'est-ce pas? ajouta la duchesse en éclatant en sanglots ; vous ne voulez pas que je vous aime, je suppose? — Non, dit Valvins tristement, je n'avais pas tant espéré. Je méritais moins de pitié.
Il se releva lentement, essaya de dominer l'émotion déchirante qu'il éprouvait, et tandis que la duchesse se cachait la tête dans un coussin, en proie aux larmes les plus vives, il lui dit tristement : Madame, voici le billet que j'ai reçu de vous ce soir. Reprenezle; il pourrait vous effrayer s'il demeurait entre mes mains. On peut pardonner à la douleur, mais on ne se confie pas h celui qu'on méprise et qu'on hait encore. — Vous vous trompez, dit Léonie d'un ton également triste, quand une femme pardonne un pareil outrage, ce n'est que parce qu'elle estime celui qui l'a offensée. — Oh ! Léonie, lui dit Valvins en se remettant à genoux devant elle. — Ce n'est peut-être que parce qu'elle l'aime! s'écria la duchesse avec désespoir et en se cachant encore le visage.
Valvins n'avait plus besoin de se justifier, et après cet aveu, un retour sur le passé les eût également humiliés l'un et l'autre. Voilà ce qui fit que cette histoire, qui eût pu se dénouer alors, arriva jusqu'au jour où la duchesse se trouvait chez la princesse de Kadicoff et reçu le billet que Valvins lui fit parvenir.
Toutefois, après cette conclusion si inespérée entre Valvins et la duchesse, après ce retour passionné l'un vers l'autre, comment se fait-il que cet amour arrivât au point où nous l'avons précisément montré dans l'entretien de la duchesse de Fezenzac et de la princesse de Kadicoff? C'est que si l'histoire de l'amour est quelquefois une belle et consolante image de la vie du cœur, elle est bien souvent une triste et bien cruelle révélation. Et puis, vous ne pouvez savoir ce qu'il nous en coûte à nous qui vous avons dit à plaisir chacune des émotions de ces deux âmes séparées par un crime, qui avons compté un à un chacun des mouvemens qu'elles ont faits pour se rapprocher, s'il est vrai que nous ayons pu vous intéresser un peu à cette souffrance si longue de Valvins, à ces hésitations si tremblantes de Léonie, à cet amour si étrange, né là où d'autres meurent, à cette résistance si désespérée quand on avait déjà tout accordé; s'il est vrai, disons-nous, qu'après nous avoir suivi ligne à ligne dans la reconstruction de cet amour, déjà brisé une fois, et s'il est vrai que vous le trouviez assez heureusement rétabli pour désirer qu'il soit durable, il doit nous être pénible de prendre le marteau pour le briser une fois encore et le disperser, lorsque nous avons eu tant de peine à en recueillir les plus minimes élémens. Aussi ne mettrons-
nous pas à cette œuvre le soin minutieux et aimant que nous avons mis à la première, et lâcherons-nous de vous dire rapidement comment cet amour s'en alla, du moins de l'un de ces deux cœurs.
Après que ce cri de douleur échappé à Léonie l'eut rendue tout entière à Valvins, après qu'elle lui eut de nouveau confié son honneur et sa vie, quand le jour l'eut éloigné d'elle, le désespoir la prit. La femme qu'une première passion emporte à se donner à l'homme en qui elle croit, a dans ses heures de solitude le remords de sa faute, la douleur de ses devoirs oubliés; mais elle étouffe ce remords, elle échappe à cette douleur en se tournant vers celui qui en est la cause, et dans sa pensée elle redit tous les scrmens, toutes les promesses qui doivent sinon l'absoudre du moins la rassurer. Mais il n'en pouvait être ainsi pour Léonie, et à la honte de sa chute il s'ajouta pour elle la honte du pardon qu'elle avait accordé; aux craintes qu'inspire un amour coupable, les craintes plus terribles que devait lui donner l'homme qui en était l'objet.
En effet dès ce premier jour d'un amour si singulièrement renoué, la duchesse craignit qu'il ne se brisât encore, comme il s'était déjà brise une fois. Renfermée dans son appartement, elle frissonnait en se demandant si elle retrouverait Valvins au château et si une nouvelle lettre, froide, insultante, ironique, ne lui viendrait pas encore annoncer son abandon.
Cela n'arriva point, mais c'en était fait cependant, il n'y avait point et il ne pouvait pas y avoir de sécurité dans la faiblesse de Léonie. Chaque jour il lui
LE SEIiPENT. 173
semblait que cet homme qui lui avait déjà échappé une fuis pourrait lui échapper encore. Ce n'était plus avec la brutalité de son premier abandon, mais avec la perfldie d'une retraite habilement calculée. Dès cet instant, tout devint suspect et menaçant pour Léonie. La moindre absence lui faisait peur, la plus simple occupation lui semblait un oubli. Toute la vie de Vah ins attachée à la sienne ne sulTisait pas pour la rassurer, et cependant il la lui donnait toute sans on réserver rien pour lui-même, et après s'être perdu pour elle par désespoir, il continuait à se perdre encore pour elle pour la consoler; seulement ce qu'il avait fait jadis en aveugle, il en voyait maintenant et il en comprenait la portée. Si quelquefois il opposait aux exigences de Léonie une simple observation résultant des devoirs de sa position, elle n'en demandait pas de vive force le sacrifice; mais son silence résigné, ses larmes mal réprimées, disaient assez à Valvins les récriminations de cette âme en peine. Autrefois, se disait-elle, ces devoirs, il les oubliait dans son désespoir, et il se les rappelle, maintenant qu'il est heureux. Son bonheur tient donc moins de place dans son âme que n'en a tenu son malheur. Valvins comprenait ce silence douloureux et il y cédait, et pour quelques jours d'une confiance qu'il ne rassurait que momentanément, il sacrifiait son honneur de soldat, sa considération, sa fortune.
Ce fut la faute de Valvins, il faut le dire, ou plutôt
celle de sa position. Si dès les premiers jours il était
redevenu l'homme qu'il devait être, si en blessant les
justes susceptibilités de la duchesse, il avait repris sa
vie, sa dignité, sa force, il n'en eût pas été ainsi ; si, au lieu de chercher à baser cette foi qu'on n'avait pas en lui sur le sacrifice perpétuel de ses devoirs, il eût essayé de la fonder sur lui-même et sur sa propre volonté , Léonie eut souffert quelque temps encore, mais elle n'eût pas souffert si longtemps ni si cruellement.
Dans la route fausse où Valvins s'était engagé, chaque pas rendait son retour plus impossible. Supposons qu'il eût osé dire à Léonie : Vous m'aimez madame, mais celui que vous aimez doit être digne de vous. Ces exigences de ma vie auxquelles je cède, ce n'est pas pour moi que je le fais, mais pour vous, pour que vous me regardiez avec orgueil et confiance. Léonie eût sans doute pleuré, mais bientôt après elle eût été rassurée sur la puissance d'un amour qui revenait de soi-même, et non parce qu'on n'avait pas laissé s'allonger d'une ligne la chaîne avec laquelle on le tenait. Ainsi et pour éclairer notre pensée par des faits, lorsqu'un ordre du ministre de la guerre vint chercher Valvins à Fontainel)leau, s'il avait obéi, Léonie l'aurait sans doute vu partir avec la crainte de ne plus le revoir; mais à l'heure où il serait revenu, ce retour l'eût consolée de ce qu'elle avait souffert et l'eût rassurée sur l'avenir d'une nouvelle séparation. Elle ne le voulut pas et il n'eut pas la force de le vouloir; il demeura en inventant près de son supérieur des excuses mensongères et humiliantes pour son caractère. Plus tard cela devait se représenter encore, et pour avoir cédé, il devait encore céder. Ce que vous av<'z pu faire, parce que vous m'aimiez, lui
disait-on, si vous ne le faites pas maintenant, c'est parce que vous m'aimez moins ou que vous ne m'aimez plus. Et Yalvins cédait encore.
Ainsi de jour en jour, de mois en mois, cédant toujours à cette inquiétude , sans pouvoir la satisfaire, il se perdait dans l'estime de tous sans se remettre dans la confiance de celle pour qui il faisait tout cela. Chaque sacrifice accompli était une raison d'en offrir un autre , car plus il en avait fait , plus le jour où il eût cessé d'en faire il eût été soupçonné et eût mérité de l'être.
3Iais le plus triste résultat de cette vie, ce n'était pas de déconsidérer A alvins dans l'opinion publique, c'était aussi de le déconsidérer dans le cœur de Léonie. Ceci est triste et cependant ceci est vrai, la femme imprudente qui dégrade sans s'en apercevoir l'homme à qui elle s'est donnée, finit par le voir tel qu'il est, à un jour fatal, à une heure marquée. Et comme dans un noble cœur, une passion coupable ne peut vivre que par la noblesse de celui qui l'inspire, il se trouve que l'amour s'enfuit au moment où l'âme fait cette funeste découverte.
En vérité, si nous avions voulu rester les historiens consciencieux de Cette aventure, nous n'aurions pas dû vouloir résumer en quelques mots la destruction de cet amour, qui s'en alla parcelle à parcelle comme il était venu. 31ille petits incidcns étrangers travaillèrent à sa perte, comme mille petits incidens étrangers avaient travaillé à sa fortune.
Ainsi quand le séjour de Valvins au château de M. de Eesly se fut prolongé au-delà de ce que per-
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mettaient les convenances de l'invitation la plus amicale, Valvins sentit qu'il était temps de se retirer. Mais Léonie ne voulut pas qu'il le sentit, et malgré cela il fallut qu'elle entendit quelques railleries d'al)ord légères, puis plus aigres sur le manque de tact de ce commandant Valvins. On voulut bien pendant quelque temps attribuer cet oubli à la maladie mentale dont il n'était pas encore bien guéri; mais quand il sembla dans les conversations indifférentes que sa raison n'était plus dérangée par ces longues rêveries et ces tristesses distraites auxquelles il se livrait autrefois, on voulut lui faire comprendre ce qu'on pensait qu'il n'avait pas senti de lui-même; il le comprit comme il l'avait senti; mais cette fois encore on lui défendit de le comprendre. Valvins pouvait bien supporter un moment d'humeur, une parole d'ennui pour celle qui avait tant souffert pour lui. A ce mol il fallait bien céder. Léonie le remerciait tout haut du rôle pénible qu'il voulait bien accepter, mais elle se sentait tout bas humiliée de ce qu'inspirait à son père, à son frère, à des étrangers même ce qu'on appelait l'importunité tenace de cet homme, son inconvenante familiarité à s'établi* là où l'on avait eu l'imprudence de l'accueillir pendant quelques jours.
Après ces petits incidens de conversation, Léonie, éclairée sur les dangers de la route qu'elle avait fait suivre à Valvins, Léonie lui proposait quelquefois d'elle-même de s'éloigner durant quelque temps. Mais l'empressement qu'il mettait à accueillir ces propositions et à la trouver plus raisonnable venait
rendre à Léonie toutes ses craintes : Il n'attendait que ce moment, disait-elle, et peut-être l'avait-il t'ait naitre.
Après lui avoir proposé de s'éloigner, elle ne voulait plus qu'il s'éloignât. Il restait donc, et ce qu'on avait appelé d'abord manque de tact, impunité, devenait sottise, manque d'éducation, et finissait par être qualifié en termes plus vulgaires et plus honteux, et il fallut qu'un jour la duchesse entendit flétrir celui qui était son amant du nom ignoiùe et sale de pique assiette, qui lui fut donné par une vieille femme de ses amies qui, en sa qualité de grande dame, avait le privilège des mots de basse extraction.
Cependant celui-là blessa si profondément l'orgueil de la duchesse qu'elle ne voulut pas soumettre, Valvins à la nécessité de le sublir; elle l'en affranchit et lui permit de retourner à Paris, où cependant elle le retrouva bientôt.
Ici cette déconsidération qui s'était peu à peu opérée dans le cœur de la duchesse prit un tout autre caractère et se combina avec des craintes encore plus vives que celles qui l'avaient d'abord obsédée, mais d'une autre nature. Dans les quelques semaines que Valvins passa seul à Paris, plus tranquille d'esprit et de cœur qu'il n'avait été depuis longtemps, il essaya d'ellacer les fâcheuses impressions qu'il y avait laissées contre lui. Heureusement pour lui que ces fâcheuses impressions tenaient à des suppositions qui une lois détruites ne devaient pas laisser de traces honteuses après elles. On l'avait accusé de devenir fou, et c'est pour cela qu'on l'avait jugé incapable et indigne de
son commandement, mais dès qu'il y reparut avec cette liberté d'esprit et d'action qui en faisait un des officiers les plus distingués de l'armée, on en conclut tout simplement qu'il était guéri, et il ne fut plus question du passé. C'était une blessure qui l'avait mis quelque temps hors de service ; la blessure était cicatrisée. Tant mieux; c'était un brave valide de plus. Reprenez votre rang, commandant, et n'y pensons plus, lui avait dit le ministre de la guerre.
Or donc, quand la duchesse revint à Paris, les premiers mots de l^ouis de Lesly, quand il lui parla du commandant, furent pour la féliciter de la cure merveilleuse qui s'était opérée au château. Valvins était redevenu l'homme d'autrefois, l'homme dont les camarades de l'empire parlaient avec considération.
Ce qui en d'autres temps eût charmé Léonie la blessa profondément. Dans une âme où a séjourné longtemps une douleur amère, tout se tourne facilement en amertume, si l'on n'a pas eu le soin d'épurer le vase du limon qui repose au fond. Valvins n'avait pas eu ce soin, et Léonie lui en voulait d'avoir retrouvé sans elle un peu de cette considération qu'elle lui en voulait quelquefois d'avoir perdue pour elle. Mais tout ceci n'eût été rien sans cet affreux auxiliaire qui aide si bien le cœur à tuer les plus sincères affections. Cet auxiliaire, c'est le monde.
L'hiver était revenu, et avec lui les fêtes, les bals, les spectacles, le concours d'hommes empressés autour d'une veuve si belle, si riche, si charmante que la duchesse de Fezenzac.
Valvins, comme il avait déjà fait, se montrait dans
les salons de la duchesse, obscur, inaperçu, plus obscur, plus inaperçu qu'autrefois, en ce qu'il avait perdu dans son amour cette causticité d'esprit, cette cruauté de verve satirique qui en faisait un causeur si redoutable et par conséquent si ménage et si distingué. Autrefois aussi, dans cette foule de grands noms et de grandes fortunes où il était si perdu, c'était pour Léonie un plaisir de le voir, de le chercher, de se dire dans son cœur et sa vanité : Ce pauvre jeune homme qui rêve là dans son coin, il se meurt d'amour pour moi. Et quelquefois alors, cet amour profond et désespéré lui paraissait préférable à cet amour charmant et gracieux qui tourbillonnait autour d'elle. En même temps il se passait entre elle et cet homme un drame dont le dénouement ne l'épouvantait pas encore et l'intéressait déjà. C'était une occupation pour la duchesse, une occupation mystérieuse et intime de son cœur parmi les frivoles bonheurs de ses succès.
3Iais à l'heure où elle en était arrivée, lorsqu'elle cherchait Valvins dans cette foule qui l'entourait, elle ne pouvait plus trouver en lui que ce qu'il était, un pauvre et bon oflicier de fortune, qui ne se mourait plus, qu'on n'accusait plus de devenir fou grâce à un délire dont elle seule savait la cause, c'était un homme consolé qui n'avait véritablement plus de distinction pour son cœur de femme que celle que son amour lui donnait. Autant elle avait été fière d'inspirer cette passion désespérée qui l'avait émue de pitié, autant elle était quelquefois humiliée d'appartenir à cet homme qui était si peu de chose, car il
y en avait autour d'elle qui valaient autant que lui par leur esprit et qui valaient bien plus de leur personne, de leur rang et de leur fortune.
Toutes ces pensées ne venaient pas d'elles-mêmes à la duchesse, mais mille petites circonstances les lui inlligeaienl chaque jour.
C'était lorsqu'elle désirait retrouver Valvins dans quelque grande maison de son monde où elle entrait de plain-picd; si elle iiisinuait à son père ou à son frère d'y présenter M. Valvins, son père lui disait dédaigneusement : Qu'il vienne chez nous, sa position d'officier supérieur de votre frère explique son admission dans votre maison ; mais que je présente ailleurs un homme comme lui, ce serait au moins singulier, et je suis sur que lui-même s'y trouverait fort déplacé.
Que si quelquefois elle parvenait par Louis, qui eJait l'esclave de ses moindres désirs, a introduire Valvins dans un monde qui n'était pas le sien, elle comprenait bien qu'il n'y entrait que furtivement à sa suite et pour y être dédaigné. Que de fuis, lorsque la noblesse de 1789, dispersée depuis trente ans, cherchait à se reconnaître dans les nouveaux salons du commencement de ISl-J, elle entendit demander près d'elle : Qu'est-ce que c'est que ce monsieur qui est décore de la croix d'officier de la Légion-d'Honneur? — Je ne connais pas, répondait quelque duc, quelque vicomte, quelque marquis.
Puis enfin s'il arrivait par hasard qu'une voix put placer son nom sur son visage, on disait : C'est un monsieur Valvins, commandant. — Ah ! Que fait-il ici? — Qu'esf-?e qui a amené cet homme-là ?
LE SKRPENT. 181
Cet homme-là, c'ciail son amant, et la duchesse se tordait le cœur de colère et d'humiliation.
Enfin les Cent- Jours arrivèrent sur ces entrefaites, et Léonic espéra qu'elle créerait au moins une supérioté de dévouement à Yalvins en lui faisant défendre la cause des Bourbons menacés, car déjà, comme nous avons essayé de le faire comprendre, il y avait entre elle et lui un lien qui devait lui faire désirer que cet homme pût être hautement un prétendant à la main de la duchesse de Fezenzac. L'occasion était belle; un acte d'héroïsme en faveur de la famille des Bourbons pouvait l'élever assez pour cela. La duchesse rêva que Valvins pouvait cnml)attre Napoléon, le vaincre et devenir un des soutiens les plus élevés de cette monarchie menacée, et dans laquelle il n'était encore rien. Valvins était parti avec son bataillon pour aller comme tant d'autres à l'enconlre de l'ambitieux qui venait renverser la légitimité; mais comme tant d'autres les bataillons, le régiment et le commandant retournèrent à celui qui était véritablement leur chef; et quand Valvins revint de la bataille de Waterloo, il ne fut plus qu'un pauvre officier licencié qui avait trahi et qu'on épargnait par pitié. La duchesse avait vu s'enfuir depuis longtemps son amour brin à brin, et sa dernière espérance perdue l'emporta tout-à-fait. Voilà pourquoi, retenue encore dans cet amour par un secret terrible et que Valvins possédait, voilà pourquoi elle avait été chez la princesse de Kadicoff et lui avait dit ce mot fatal : Je ne l'aime plus, et lui avait laissé voir que cependant elle n'était plus maîtresse de ne pas l'aimer. 1 1G
Et maintenant nous pouvons raconter à nos lecteurs le secret de ce billet écrit par Valvins à la duchesse.
Depuis longtemps Valvins comprenait combien il était perdu dans le cœur de la duchesse, et il retenait de tout son pouvoir cet amour qui s'en allait; mais rien ne fait à un pareil malheur, plus on veut enchaîner ce sentiment capricieux, plus il trouve de forces et de ruses pour s'échapper, et, le plus souvent, ce qui l'a fait naître est ce qui le tue. La douleur de Valvins, qui avait autrefois touché Léonie était maintenant un ennui fatigant pour elle. Son silence triste l'importunait, ses plaintes l'irritaient audelà de toute expression. U'un autre côté, les événemens politiques les avaient séparés. M. de Lesly avait refusé de recevoir cet homme qui, selon son expression, avait trahi son maître; les autres maisons où, avant les Cent-Jours, Valvins et Léonie pouvaient se rencontrer, avaient été de même fermées au commandant. Ils en étaient donc réduits à quelques entrevues secrètes, rendez-vous demandés avec instance, accordés avec regret. En y venant, Léonie obéissait à l'empire de sa fâcheuse position. Mais ces entrevues n'étaient plus qu'un échange cruel de récriminations qui exaspéraient la douleur de Valvins et la colère de Léonie. Hélas ! entre la femme qui aime et la femme
qui n'aime plus il y a une si triste différence! Cette dliTéreace n'est pas seulement dans l'affection qui était et qui n'est plus, elle est dans l'esprit, dans le caractère, dans la personne. Léonie, si douce, si noble, si bienveillante, n'avait plus que des paroles aigres, des calculs égoïstes, des accusations méprisantes.
Quant à Yalvins, il s'égarait de plus en plus dans l'appréciation de ce qui arrivait, il s'imaginait que l'amour seul a des torts vis-à-vis de l'amour, et lui qui avait aimé quoiqu'il ne fût rien , ne pouvait supposer qu'on put cesser de l'aimer précisément parce qu'il n'était rien. Il aimait plus qu'il n'avait jamais aimé, on devait donc l'aimer encore. Alors il demanda avec obstination la cause de ce changement, mais Léonie n'avait pas le honteux courage de lui dire : Je ne vous aime plus parce que vous êtes un pauvre jeune homme sans fortune, sans nom, sans avenir, ce qui était la vérité. Elle ne lui répondait que par des plaintes vagues , des impatiences sans raison , et presque toujours ils se séparaient plus irrités l'un contre l'autre.
Cependant, au milieu de leurs plus vives altercations, Yalvins avait parlé plusieurs fois de mariage, d'abord comme un droit qu'il reclamait, ensuite comme une nécessité pour la duchesse. .Mais la princesse de Kadicoff avait justement apprécie ce qui se passait dans l'âme de Léonie, lorsqu'elle lui avait dit que son orgueil de femme d'un grand nom et d'un grand rang répugnait à une pareille alliance. Léonie en était arrivée à ce point de préférer se perdre ^■omme duchesse de Fczenzac que de se rchabililer
comme madame Valviiis. Cette résolution était fixe et invariable dan§ son cœur, et si quelquefois elle appelait à son aide la coupable logique des mauvais exemples qu'elle avait vus autour d'elle, c'était plutôt pour se colorer sa mauvaise action à elle-même que pour s'y conformer.
Cependant, la veille du jour où nous avons vu la duchesse chez la princesse de Kadicoflf, une explication violente avait eu lieu entre Valvins et Léonie. Le commandant avait nettement posé la question : Vous êtes veuve, vous êtes libre, vous ne dépendez plus de la volonté de votre père. Il ne peut donc y avoir à notre union d'autres obstacles que ceux que vous y apporterez vous-même ; c'est donc un consentement ou un refus que je vous demande : ce consentement ou ce refus, je le veux, je l'exige immédiatement; il doit servir de règle à ma conduite ultérieure vis-à-vis de vous.
La résolution de Valvins avait épouvanté Léonie, et avant de lui dire ce qu'elle avait décidé irrévocablement, elle voulut savoir quelle serait cette conduite dont il semblait la menacer. Mais il fut aussi inflexible qu'elle, et lui répondit froidement : Vous agirez selon votre cœur, j'agirai de même. Dans cette circonstance, la duchesse avait fait comme tous les caractères faibles, elle avait remis au lendemain une réponse à laquelle elle était bien résolue de ne rien changer, et que ces vingt-quatre heures de délai ne pouvaient dégager des dangers qu'elle prévoyait. Demain, dit-elle à Valvins, je quitterai l'hôtel pour aller voir la princesse de Kadicofl", qui demeure à quelques
LE SERPENT. IS-î
pas de chez vous, et je m'échapperai de celte visite pour venir vous voir. Ils se séparèrent plutôt comme des ennemis qui hésitent à se déclarer la guerre que comme des amans qui avaient sacrifié leur vie l'un à l'autre.
Cependant voici ce qui se passa des deux côtés durant ces vingt-quatre heures.
La duchesse qui n'avait véritablement pensé à la princesse que comme un prétexte à une visite, se demanda si elle ne pouvait pas s'en servir autrement. Elle se dit que si elle lui confiait une partie de l'embarras de sa position, peut-être trouverait-elle auprès de cette étrangère des conseils, un appui qu'elle n'eût été demander à aucune autre femme. Ce qui avait encouragé Léonie dans cette triste résolution, c'était précisément ce qui lui avait d'abord lait accueillir froidement les avances de cette femme, c'était sa réputation compromise. Forcée de prendre un parti honteux, elle s'était adressée h un auxiliaire honteux. C'est comme le négociant ruiné par sa faute qui est forcé d'emprunter à tout prix. 11 ne s'adresse plus aux banquiers honorables qui le soutenaient autrefois, il s'en va furtivement chez l'usurier qu'il a mis jadis à la porte de ses bureaux; et comme l'usurier sait bien qu'en entrant chez lui on y vient avec de mauvaises affaires, et qu'il vous les dit sans les savoir, avec cet instinct de chacal qui sent un cadavre à six pieds sous terre, la princesse dès les premiers mots de la demi-conlîdence de Léonie avait deviné tout le reste, et comme le chacal ou comme l'usurier, elle avait mis le secret fatal à nu pour pouvoir ensuite 1 It).
marchander h son aise les services qu'elle voyait bien qu'on venait lui demander. Si elle-même avait laisse échapper une partie des siens, c'avait été par imprudence ou peut-être par une habileté cruelle. En laissant pénétrer la duchesse dans les désordres de sa vie et en la forçant ensuite à agir comme elle avait agi, elle se l'assimilait, elle se l'attachait. Et une fois ce lien établi entre elles, la terrible Phœdora n'était point embarrassée de l'usage qu'elle en ferait et de tout le profit qu'elle en pourrait tirer. Mais on se rappelle comment fut interrompue cette honteuse confidence par le billet de Valvins. Mais quel incident avait donc amené ce billet?
Malgré lui le commandant avait compris que les hésitations de la duchesse ne lui donnaient plus d'espoir, et, malgré l'espèce de menace qu'il avait laissée planer sur sa tête, il avait pris aussi son parti, et ce parti était celui de la fuite, et de la fuite immédiate. A ses yeux, les torts qu'il a\ait eus jadis vis-à-vis de la duchesse l'absolvaient de tous ceux qu'elle pouvait avoir envers lui. Mais, se sentant le courage de lui pardonner, et ne se sentant pas celui de tenir sa résolution en face d'elle, il avait donc fait tous ses préparatifs de départ pour le soir de ce jour-là même, et, au moment de quitter Paris pour longtemps, il avait été faire ses adieux au vieux Grégorio 3Iassoni.
11 s'était donc rendu d'assez bonne heure à l'hôtel des Invalides, et grâce à cette précaution il avait trouvé l'ex-serpent dans un état de raison que les libations journalières n'avait pas encore altérée.
Lorsque Valvins lui eut raconté qu'il désirait s'cloi-
giicr pour quelque temps, le vieillard lui dit : Ecoute, Grégoire, je ne t'avais jamais dit comment je t'ai trouvé. Tu sais seulement que lu es un orphelin que j'ai recueilli et élevé; mais puisque tu pars et que tu te sépares de moi qui n'ai pas l'espérance de te revoir en ce monde, il faut que je te donne les moyens de retrouver ta famille qui doit être probablement d'un grand rang, si j'en crois les indices bien vagues que j'ai pu recueillir à l'époque de ta naissance.
Cette confidence, après tant d'années passées, surprit Valvins; mais il ne put s'expliquer le silence de Grcgorio Massoni, et il le témoigna au vieillard, mais presque aussitôt il y vit en lui-même l'espérance d'une position perdue qu'il pourrait reprendre, et qui, en le rapprochant de la duchesse, rendrait possible cette alliance à laquelle il avait fini par comprendrequ'elle ne se refusait que par des considérations de rang et de position. Alors il pressa le vieillard de tout lui découvrir, en lui disant que l'espoir de retrouver une noble famille le retiendrait peut-être en France.
Grégoriol'écouta froidement, et reprit un moment après : Ah ! tu es ambitieux, Grégoire, tu ne te contentes pas d'avoir été un brave soldat, et il te faut un rang et des titres ; mais ne te fie pas trop sur ce que tu vas apprendre, il n'y a rien qui puisse te guider, mais un hasard peut faire ce que tes recherches ne feraient point, et alors tu pourras renier ton bienfaiteur de plus haut. — Ah! fit Valvins, ce n'est pas là ma pensée, ce n'est pas pour moi que je désire ce titre, ce rang ; c'est pour elle. — Pour elle! fit Mas-
soni en fronçant le sourcil ; elle en a donc besoin? — Non, mon père, dit Valvins, mais c'est moi qui en ai besoin pour parvenir jusqu'à elle. — Ah ! reprit Massoni , tu en es donc là malgré mes leçons , tu es amoureux de quelque grande dame, et, comme je te l'axais prédit, probablement qu'elle te crache au visage et te traite comme un laquais. — Non, mon père, non, mais elle a des ménagemens à garder. — Cependant, dit le vieillard, tu avais bien commencé, et lorsque tu avais rencontré cette duchesse, et que, grâce à mes avis, lu t'en étais fait aimer, tu l'avais traitée comme le méritent toutes les femmes de ce rang, en l'abandonnant le lendemain pour ne pas être mis à la porte comme un fou huit jours après.— Ah! dit Valvins, voilà ce qui a (iiit mon malheur, parce que je l'ai revue. — Et que tu es redevenu amoureux.
— Oui. — Et maintenant elle te rend ce que tu lui as fait ; celle-là du moins est juste... Mais moi... moi, qucst-ce que j'avais fait à cette... — Mon père, dit Valvins qui n'avait aucune envie d'apprendre en ce moment l'histoire des rancunes de Grégorio, ah ! ditesmoi quels sont ces indices dont vous me parliez tout à l'heure.
Grégorio se gratta la Icte et lui commença un récit assez incohérent de ce qu'il avait fait vingt-cinq ans avant, puis il termina en lui disant : Du reste, tous les indices que j'ai rassemblés le matin du jour où je te trouvai dans ma chaumière, je les ai consignés dans un acte signé de plusieurs témoins et qui est déposé chez un notaire. Le nom de ce notaire?
— Il s'appelait Balbi.
Ce nom rassura Valvins, qui craignait qu'après vingt-cinq ans passés cet homme no fût mort ou disparu.
— Toutefois, ajouta le vieillard, il ne te remettra ces papiers que si tu lui dis les deux mots gravés sur le cachet qui a servi à les sceller. Ces deux mots sont cara vendetta.
Valvins n'en écoula pas davantage. Il quitta Grégorio en promettant de venir le revoir et courut chez M. Balbi; mais il ne le trouva pas; et ce fut cette espérance vague qu'il avait conçue d'appartenir à une grande famille et de pouvoir offrir à Léonie un nom égal au sien qui lui fit écrire ce petit billet qui était venu interrompre l'entretien de la duchesse et de M°>« de Kadicoff.
Léonie s'était rendue près de lui, et Valvins ne fut pas peu surpris de l'entendre écouter son récit avec une étrange anxiété, et comme si elle en avait quelque connaissance.
En effet, à ce moment elle se rappelait cette petite anecdote de son vieux notaire qu'elle avait si peu écoutée, et elle se laissa aller comme Valvins à une espérance folle; ce fut pour elle une consolation; Valvins devenu un homme de son rang était encore le seul qu'elle eût aimé. Elle voulait donc à toute force qu'il retournât chez le notaire; mais il était absent pour toute la journée, et le mot cara vendetta ne pouvait être entendu et compris que de lui seul- Ce fut seulement alors que ce mot rappela à Léonie l'étrange coïncidence de la devise des deux paquets déposés chez le notaire, et elle demanda à
Valvins s'il connaissait l'origine de celte devise. Valvins ne s'en était pas informé, mais il pensa comme la duchesse que si Grégorio voulait l'expliquer, ils pourraient s'en aider dans cette importante découverte, et ils retournèrent ensemble à l'Hôtel des invalides. En ce moment, ces deux existences séparées depuis si longtemps s'étaient rapprochées, tout leur amour était revenu, ils faisaient ensemble les plus beaux rêves d'avenir : Léonie avait oublié les confidences de la princesse pour ne s'occuper que de Valvins, et lorsqu'ilsentrèren taux Invalides, ils croyaient enfin s'appartenir pour jamais.
Lorsque Valvins et la duchesse arrivèrent aux Invalides le cœur plein d'espérance, ils trouvèrent Grégorio Massoni se promenant d'un pas lent mais encore assez assuré dans la grande cour qui précède l'église.
— Grâce au Ciel, dit Valvins à Léonie, il n'est pas encore dans un état où nous ne puissions en rien obtenir.
La duchesse demanda l'explication de ces paroles, et Valvins la lui ayant donnée, elle s'aperçut pour la première fois jusqu'où elle s'était laissé emporter par le désir d'obtenir sur le sort de Valvins une lumière qui l'aidât à sortir des cruelles perplexités où elle vivait depuis quelque temps. Elle, duchesse de Fezen-
zac. s'était exposée à se trouver en face d'un homme ivre, et pour en attendre la solution de sa vie. Mais il était trop tard pour reculer, et elle suivit Valvins, qui l'avait précédée de quelques [)as pour prévenir Grégorio Massoni du motif de la visite qu'il allait recevoir. Le vieil invalide l'écouta sans sourciller, sans laisser échapper un de ces aigres sourires qui agitaient ses lèvres toutes les fois qu'il entendait parler de grandes dames. Il s'avança même vers la duchesse, la salua en homme qui a su comment on abordait les femmes les mieux nées, et lui dit avec un ton de courtoisie :
Madame la duchesse, je comptais sur votre visite, mais je vous avoue que je ne l'attendais pas si tôt.
Léonie rougit de honte et jeta à Valvins un regard qui voulait lui dire : Quoi I vous avez confié notre secret à cet homme?
Valvins ne croyait avoir rien confié. En effet, lors de ses premières amours avec Léonie, il s'était vanté à Grégorio Massoni du grossier altandon dont il avait frappé une belle duchesse dont il ne lui avait pas dit le nom, et sans s'en douter aussi il avait dit au rusé Italien dans leur entretien du matin que c'était la même femme dont il était épris, et que c'était pour elle qu'il espérait retrouver une famille et un nom qui le rendissent son égal.
C'était assez pour que Grégorio eût pu dire à tout hasard la phrase qu'il venait de prononcer, et le trouble qu'il remarqua sur le visage de Léonie lui apprit qu'il ne s'était point trompé. En voyant ce trouble, le vieux musicien laissa voir une lueur de
joie cruelle cl méchante, mais reprenant aussitôt son air de mielleuse hypocrisie, il dit à Léonie : Chère madame (permettez au père adoptif de celui que vous aimez de vous donner ce nom), ne vous alarmez point de savoir votre secret entre mes mains. Je possède depuis de bien longues années celui de l'honneur d'une dame aussi noble et qui a été aussi belle que vous, cl jamais il n'est sorti de mon cœur.
Léonie se souvint alors de la conlidence interrompue de la princesse de Kadicoffet de la menace qu'ellemême lui avait faite en parlant d'apprendre son secret, afin d'avoir une arme contre l'indiscrétion haineuse de cette femme, et faisant alors un signe à ^'alvins, elle s'approcha du vieil invalide et lui dit en l'amadouant du sourire et du regard : Ne me dites pas, monsieur, que vous êtes si discret, car c'est peutêtre ce secret que votre fils et moi venons vous demander.
L'invalide fut étonné et Valvins ne parut pas comprendre où la duchesse voulait en venir. Mais Grégorio reprit aussitôt et avec autant de fausseté dans l'air solennel qu'il affecta que la duchesse avait pu en mettre dans l'air caressant qu'elle avait pris vis-à-vis de lui : Ce secret ne sortira de mon coeur qu'avec le vôtre, madame.
Valvins voulut parler, mais la duchesse s'interposa et reprit doucement : Eh ! si cependant notre bonheur à tous deux dépendait de ce secret, ne nous le confieriez-vous pas? — Madame la duchesse, dit le vieil Italien en souriant, me pardonneriez-vous de dire le vôtre, même pour assurer le bonheur d'un autre? —
Mais, mon père, dit rapidemeiil Val vins, M°^° de Fczonzacel moi iiQus sommes incapables d'abuser d'une pareille confidence.
A ce nom, l'œil du vieillard brilla de cette joie cruelle qu'il avait d'abord laissée percer à l'aspect du trouble do Léonie. Mais ni elle ni Valvins ne s'en aperçurent. Ils étaient bien loin de se douter l'un et l'aulre que ce nom était la seule chose que Grégorio attendit de cette conversation, et qu'il l'eût sans doute promenée longtemps à travers des reparties et des répliques sans but, jusqu'au moment où le hasard eût amené ce nom qu'il voulait savoir avant toute rhose. Aussi, dès qu'il l'eut enteudu, il reprit d'un air plus assuré : Si j'étais sûr que vous ne serez point indiscrets, et puisqu'il s'agit de votre bonheur, je [)Ourrais bien vous dire ce secret; mais je dois vous prévenir qu'il ne se rattache en rien à la découverte que vous espérez faire de la naissance de Valvins. — Qui sait? dit Léonie, qui demanda par un regard furtif à Valvins la permission de la laisser agir à sa guise. Qui sait? D'ailleurs rassurez-vous, monsieur, ce n'est ni tout votre secret ni le nom de celle qu'il intéresse que nous venons vous demander.
L'invalide fronça le sourcil et répliqua assez brusquement : Que voulez-vous donc savoir? — Bien peu de chose. Que signifie cette devise : Cam vendetta gravée sur le cachet dont sont scellés les papiers concernant la naissance de M. Valvins? — Ces mots, dit Grégorio avec amertume, signifient juste ce qu'ils disent : Vengeance, chère vengeance ! et en parlant ainsi il serrait les poings cl les levait au ciel. — Mais, reprit 1 17
Léonie, ils n'ont pas toujours été l'expression des sentimens de votre cœur. — S'ils ne l'ont pas toujours été, madame, ils le sont devenus à jamais. — Et n'étaient-ils la devise de personne avant d'être la vôtre? — Oh! oui, madame, ils l'étaient, dit Grégorio d'un ton de mépris, mais ils n'avaient pas pour elle le même sens que pour moi. — Ah! fit Léonie en prenant le bras -du vieillard et marchant doucement près de lui, tandis que d'un signe elle priait Valvins de se tenir à l'écart; ahl fit-elle, il semble cependant que ces mots ne puissent guère exprimer qu'un sentiment de haine voué à quelqu'un. — Sans doute, dit Grégorio, pour celui qui éprouve des sentimens vrais, la vengeance la plus chère est celle que l'on voue à im ennemi et qui veut se satisfaire par sa ruine ; mais dans une âme où l'effronterie et la dissolution ont perverti non-seulement les sentimens les plus naïfs, mais leur ont prêté un langage ignoblement torturé, ces mots de haine peuvent devenir des expressions d'amour. — Ah ! mon Dieu ! fit la duchesse avec une espèce d'effroi d'enfant, que me dites-vous là, ce n'est pas possible !
Tout fin qu'il était, le vieux Grégorio se laissa prendre à cette incrédulité provocante, et il repartit, emporté par le désir de prouver ce qu'il avait avancé : Ce n'est pas possible, dites-vous, madame, et c'est pourtant cela. Le jour où je demandai le sens de ce mot qui me servait de passe pour me faire ouvrir la porte secrète des jardins de cette grande dame, elle n'eût pas honte de me l'avouer. Elle avait aimé un pauvre musicien comme moi; un mari jaloux avait
LE SERPENT. Î9a
lue cet amant, et cette femme, en donnant son amour à un homme qui lui rappelait si bien celui qu'elle avait perdue, s'était écriée: Cara rendetla!
Léonie tressaillit à cette honteuse révélation, car c'était la conclusion ignoble des théories passionnées (le la sensible Phœdora. C'était le trait le plus achevé de cette dépravation dissolue qu'elle avait si effrontément étalée dans son récit à la duchesse. Mais Léonie fut arrachée à ce premier mouvement de dégoût en se rappelant pourquoi elle était venue demander l'origine de cette devise, et elle frémit en pensant que la princesse de Kadicoff n'était pas étrangère au secret de la naissance de Valvins, que peut-être c'était elle qui avait déposé les papiers et l'argent qui étaient entre les mains du notaire Balbi. Mais elle n'accepta pas sur-lc-cham|) l'idée complète de la coïncidence extraordinaire qui eût pu amener la princesse dans la misérable cabane de Grégorio, et elle voulut alors aller plus loin dans les confidences du vieillard.
— Ce n'était donc pas, lui dit-elle, par souvenir de cette femme que vous avez posé ce cachet sur les papiers qui sont dans les mains de M. Balbi?
— C'était au contraire en souvenir de la manière dont elle m'avait traité que j'y apposai ce cachet; car, ajouta Grégorio en s'animant, cette femme m'avait pris comme un jouet qui amusait mieux qu'un autre la dépravation de ses pensées par le souvenir que je lui rappelais. Et lorsqu'elle en fut lasse elle voulut le briser. Et cependant il y avait entre nous un lien qu'une femme ne brise pas à moins qu'elle ne soit un monstre; et celle-là qui a voulu faire en-
fermer comme un fou celui qu'elle avait appelé le père de son enfant, celle-là qui avait voulu le faire disparaître du monde parce qu'il réclamait ce litre, celle-là devait être un monstre.
Chaque mot de cet homme devenait un commentaire effrayant des derai-confidences de la princesse; il expliquait surtout cette exclamation de terreur qu'elle avait laissée échapper au moment où la duchesse l'avait quittée.
— Quoi! avait-elle dit en entendant Léonie lui dire qu'elle allait chercher son secret près de Grégorio Massoni, quoi! il n'est pas mort fou!
Ce fut donc en tremblant que Léonie dit au vieil invalide : Mais cet enfant, qu'est-il devenu? — Je l'ignore, et je n'ose croire qu'il vive; un crime n'a pas dû coûter à cette femme pour mettre à couvert ce qu'elle appelait l'honneur de son nom.
Cette réponse fit retomber Léonie dans ses perplexités. L'idée dont nous avons parlé plus haut ne se présenta point à elle; pour admettre un hasard aussi extraordinaire que celui qui eût dû présider à la naissance de Valvins dans la maison de son père, il eût fallu mille preuves convaincantes pour y croire, même après l'avoir appris ; il était donc Lien difficile de le supposer. D'ailleurs, le hasard pouvait l'expliquer autrement en envoyant chez Ballti la princesse au nom d'une amie que h- hasard eût déjà conduite chez Valvins. C'était un dédale inextrical)le où la duchesse cherchait vainement à se reconnailre, et supposant alors que le vieillard lui cachait encore quelque chose, elle lui dit : Mais c'est bien singulier que
VOUS ayez applique celte devise à cet enfant que vous aviez recueilli, lorsqu'il était si étranger à l'aventure qui vous l'avait l'ait prendre. — Ah! repartit Grégorio Cl) ricanant, c'est que j'avais pris au sérieux cette devise honteuse, et cette chère vengeance dont j'avais été l'instrument bafoué, devenait pour moi une chère vengeance dont cet enfant devait être l'instrument impitoyable.
La duchesse regarda Grégorio avec terreur, car le vieux musicien ne se mettait plus en peine de cacher la satisfaction intérieure qu'il éprouvait; mais tandis qu'elle le contemplait pour saisir le sens de cette joie méchante qui brillait dans ses yeux, il appela Valvins et lui dit : N'est-ce pas, Grégoire, que je t'ai bien élevé à cela? n'est-ce pas que je t'ai bien appris qu'il fallait mépriser et fouler aux pieds toute lémme qui portail un grand nom, et la traîner dans la fange? — Mon père, mon père, s'écria Yalvins; ah! que ditesvuus! — Tu as suivi mes conseils pour celle-ci, reprit Grégorio en montrant la duchesse avec un sourire insolent; tu as traité, toi, misérable orphelin, la noble duchesse de Fezenzac comme une de ses pareilles m'avait traité; mais tu n'as pas eu le courage d'achever ton œuvre : eh bien, je m'en charge, moi! — Grand Dieu! s'écria Léonie avec un cri, que voulezvous dire? — Prenez donc garde, lui répliqua Grégorio en ricanant, on s'étonne déjà assez de voir une aussi belle dame que vous causer avec un pauvre invalide; ne montrez pas qu'elle trembicel pàlildevant ce misérable. Vous vous feriez peul-ê(re plus de tort (pie je ne pourrais vous en faire si je disais tout haut 1 17.
que vous êtes la maîtresse de ce garçon que voilà. — Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit la duchesse en se tournant vers A'alvins, à quoi m'avez-vous réduite? — Ah! s'écria Valvins, ne craignez rien, Léonie, ne craignez rien, il se taira, je vous le jure. — Et qui me fera taire? s'écria le vieillard avec fureur; sera-ce toi, et me menaceras-tu de me tuer, tpi que j'ai ramassé sur la paille de mon lit de misère, où m'avait jeté l'amour adultère d'une grande ,damc et où t'avait déposé aussi sans doute l'amour adultère de quelque autre grande (lame! Pour t'avoir élevé, nourri, pour t'avoir fait ce que tu es, me tueras-tu? car il n'y a que la mort qui puisse me faire taire ; me tueras-tu pour avoir pendant tant d'années sacrifié ma fortune à la tienne? car, tu le sais bien, Grégoire, toutes les fois qu'on offrait une récompense à ce que j'avais montré de courage dans nos grandes guerres, je répondais toujours : Rien pour moi... tout pour lui. T'en souvienstu? comme dit la chanson, reprit le musicien, et il se mit à fredonner en riant aigrement ce refrain alors à la mode. — Mon père! mon père! mais elle n'est pas coupable! et ce n'est pas elle de qui vous devez vous venger! — Mais que vous ai-je fait, moi, pour vouloir me perdre? s'écria Léonie. — Oh! rassurez-vous, dit le musicien, vous serez en i)elic et noble compagnie, et le nom que je mettrai à côté du vôtre ne le déshonorera pas. I^'infamie frappera haut des deux côtés.
La duchesse était anéantie ; Valvins, aussi désespéré qu'elle, s'écria :Quoi! vous voulez déshonorer celle qui doit être la femme de votre fils !
Grégorio s'arrêta et reprit : Quoi! y a-l-clle cou-
senti? — Ahl s'écria la duchesse emportée par la terreur, j'y ai consenti, j'y consens.
Le musicien baissa la tète et repartit sourdement : En ce cas, en quoi puis-je la perdre? Si elle t'épouse, qu'ai-je à dire? — C'est vrai, dit Valvins, et nous sommes bien l'ous l'un et l'autre de nous alarmer ainsi de la pensée cruelle qui vous a passé par la tête.
Pendant ce temps Grégorio attachait ses yeux de serpent sur la duchesse et semblait lire dans son âme l'effroi et la répugnance que lui inspirait ce mariage. Ce fut après ce froid et ironique examen qu'il répondit : Eh bien, peut-être vaut-il mieux qu'elle t'épouse, la cara vendetta n'en sera peut-être que mieux accomplie. — Que voulez-vous dire? s'écria Valvins. — Que cette femme te hait et le méprise, mon cher fils, reprit cruellement Grégorio, et qu'elle en est réduite à choisir entre son deshonneur si elle t'abandonne et le malheur de sa vie si elle t'épouse. Ceci vaut mieux peut-être, car ces belles dames se consolent souvent d'une atteinte à leur réputation d'honnêtes femmes, mais non pas de la perte de leur titre de grandes dames.
Grégorio frappa si juste au cœur de la duchesse qu'elle en devint pâle et faillit tomber; elle chancela et s'appuya sur un pilier de la cour.
— Ah! ah! fit Grégorio, voilà que ça commence! Valvins s'était approché de la duchesse, dont les
forces étaient près de succomber à cette affreuse lutte.
— Emmenez-moi, emmenez-moi! lui dit-elle, je sens que je me meurs.
Valvins lui obéit et dit à Grégorio en s'éloignanl :
200 LE SEKPENT.
Ahl vous m'entendrez avant. — Tant que tu voudras, reprit froidement l'invalide.
Valvins avait reconduit Lconie jusqu'à sa voiture et il lui avait dit pendant le temps de ce trajet : Oh! rassurez-vous, Léonie, permettez-moi de retourner près de Massoni ; je vous réponds de son silence. — Je n'en ai plus besoin, dit Léonie d'une voix saccadée par le tremblement nerveux qui s'était emparé d'elle. — Ahl lui dit rapidement Valvins, vous ai-je Lien compris, et notre union fera-t-elle disparaître tous ces vains dangers dont il nous menace? — Allez! allez le retrouver, lui dit-elle eu le re[)oussant doucement et en s'elancant dans sa voiture.
Il s'éloigna pour retourner près de Grégorio, et h peine la portière du carosse lut-elle fermée que la résolution de la duchesse s'échappa de sa poitrine en paroles prononcées à voix haute, quoiqu'elle fut seule.
— Ah! s'écria-t-elle, ce n'est pas notre union qui me sauvera, c'est ma mort.
La voiture partit et ramena la duchesse à son hôtel. Durant la route, elle calcula les moyens d'exécuter ce suicide qui lui paraissait smi dernier refuge, cl elle n'était pas arrivée chez elle que déjà sou parti était pris et son exécution arrêtée. Elle se lit descendre à l'ofilcinc du pharmacien de sa maison, et là, souriante et pleine de grâce, elle se fit donner une assez forte dose d'opium pour en mourir. Elle fit au hou apothicaire le petit conte le plus charmant sur l'usage qu'elle voulait faire de cet opium, pour se procurer celte extase ravissante qui est l'ivresse des Orientaux ;
elle se le fit diviser en une quantité considérable de doses très-minimes; puis, lorsqu'elle en eut assez pour qu'en les réunissant la mort lût inlaillible, elle regagna son hôtel.
Comme elle y enlrait, on lui apprit que la princesse de Kadicoff l'attendait depuis une heure dans son appartement.
En apprenant que la princesse de Kadicoff était dans son appartement, Léonie hésita à y entrer. Il lui sembla que cette femme qui se trouvait là pour se placer entre elle et sa funeste résolution était un mauvais génie qui la pousserait à quelque malheur plus terrible encore que celui auquel elle voulait échapper. Le cœur a des instincts de répulsion qui ne le trompent pas, mais auxquels ce qu'on appelle la raison nous empêche de nous livrer; donc Léonie se demanda s'il était possible qu'elle jint être perdue par la princesse de Kadicoff plus qu'elle ne l'était, et elle pensa que peut-être elle pouvait la sauver. La résolution de suicide de Léonie n'était point une de ces pensées permanentes, qui se sont emparées peu à peu de l'espi'it et du cœur d'une femme, qui les occupent tout entiers et h tous les momens; c'était un aveugle mouvement de désespoir; et dès qu'une lueur d'espérance venait se glisser dans cette sombre nuit, dès qu'un obstacle venait de barrer ce chemin funeste, la
clarté douteuse qu'y jetait cette espérance, l'instant d'arrêt que faisait naître cet obstacle, suffisaient à tout remède en question. Toutefois avant de consentir à voir la princesse de Kadicoff, bien des scrupules murmurèrent encore dans le cœur de Léonie. Par un hasard inouï, le danger qu'elles couraient toutes deux était le même, et c'était la même main qui les en menaçait, et cependant Léonie avait honte d'associer sa défense à celle de la princesse de Kadicoff, il lui semblait que c'était avilir sa faute et déshonorer son malheur que d'agir ainsi. 31ais l'espoir de ne pas mourir était rentré dans l'âme de la duchesse, dans l'abime de malheur où elle tombait, comme jadis y était tombé Yalvins; elle vojait aussi un appui où se retenir, et comme lui elle allait s'y attacher, quelque honteux et fragile qu'il fût.
Léonie entra donc dans son appartement, et y vit la princesse roulée dans un vaste fauteuil. L'aspect de Phœdora fit peur à Léonie. Cet être si chétif, si dolent d'ordinaire, semblait intérieurement anime d'une vie de feu qui jaillissait par ses yeux ardemment fixés sur la duchesse. En la voyant si mièvre et la sentant si forte, Léonie éprouva cette sensation que doit donner la rencontre d'un chat-tigre amaigri et rendu plus féroce à la fois par la faim et la soif. Dans le regard qu'elles échangèrent ensemble, il n'y eut, de la part de la princesse, qu'un examen cruel de Léonie, comme pour chercher l'endroit par où elle pourrait saisir la proie et la déchirer; dans le regard de la duchesse, ce fut une froide et menaçante acceptation du combat qui allait se livrer. La
princesse le comprit ainsi, et par une transition subite, elle rentra ses griffes, et faisant aussitôt neil et voix de velours, elle dit doucereusement à Léonie : Eh bien, chère belle, sommes-nous toujours fâchée, et vous souvenez-vous encore de ces folies auxquelles nous nous sommes laissées emporter l'une et l'autre? Mais la duchesse n'entendait pas engager la lutte <lans une escrime de ruse et d'hypocrisie où l'astucieuse souplesse de M'"^ de Kadicoff aurait eu trop d'avantages sur le caractère véhément et fort de Léonie, et elle répondit à cette attaque faite en retraite, non pas en suivant avec précaution la princesse, mais en se jetant hardiment à son encontre, et elle lui répondit sans hésiter : Je n'ai rien oublié, madame, je viens de voir Grégorio Massoni, qui n'est point mort fou, qui vit, et qui n'a rien oublié non plus.
La princesse se leva tout d'un coup, et regardant Léonie en face avec un sourire d'effronterie railleuse, elle repartit : Qu'est-ce que ça, Grégorio Massoni? Je ne le connais pas.
A son tour la duchesse mesura Phœdora de l'œil, mais sans que cette étrange déclaration parût lui causer la moindre surprise. Entre ces deux femmes, les transitions et les commentaires explicatifs de leurs paroles étaient tout-à-fait inutiles. Léonie avait compris que ce n'était pas à l'entretien présent que s'adressait cette insolente négation de la princesse, mais au cas où Léonie voudrait se servir de ce qu'elle avait pu apprendre de Grégorio. Elle répondit donc à Phœdora par un regard de pitié dédaigneuse d'à-
bord, et ensuite par ces paroles froidement prononcées : Cette ruse n'est plus possible, madame, il y a d'autres preuves que les paroles de Grcgorio Massoni. — Quelles preuves? dit la princesse avec le mémo dédain qu'on venait de lui infliger, et en se repliant sur elle-même.
La duchesse l'examina, et se tint sur ses gardes. Elle se mit à réfléchir longuement, en marchant dans son appartement. M'"<= de KadicofT la suivait de l'œil, cherchant à deviner si c'était l'impossibilité de produire ces preuves dont on la menaçait, sans qu'elles existassent, qui faisait hésiter la duchesse, ou si son silence venait de ce qu'elle cherchait une sûre combinaison pour en accabler son ennemie ; elle s'arrêta à cette dernière opinion, car Léonie ne semblait ni alarmée ni embarrassée vis-à-vis de son adversaire, mais plutôt en face de ses propres réflexions. M™" de Kadicoff les interrompit en lui disant : Eh bien ! quelles sont ces preuves?
Si ces paroles avaient été adressées à un homme, le ton de mépris dont elles furent prononcées, le petit ricanement de défi dont elles furent accompagnées, lui eussent pu faire croire que celle qui parlait se croyait à l'abri de tout danger. Mais ce n'était pas assez pour tromper une autre femme, et le regard qui les suivit pour étudier l'olTet qu'elles avaient produit montra à Léonie qu'elles n'étaient qu'une vainc bravade.
— Quelles sont ces preuves? lui dit Léonie; je vais vous le dire; mais veuillez me permettre d'écrire un mot pour une affaire extrêmement pressante, et que j'ai oublié de régler.
LE SERPENT. 20'j
La princesse ne dou(a pas que co hillel, intervenu li)ut-à-coup au milieu de la conversalion, n'eût rapport au sujet même qui les occupait toutes deux; mais il n'y avait pas moyen de savoir en quoi il s'y rattachait, et il fallait absolument laisser creuser une embûche, sans cependant découvrir de quel côté la terre manquerait sous les pieds.
Toutefois un léger signe d'assentiment avait répondu à Léonie, et elle s'était mise h écrire. Mais pour écrire, il lui avait fallu trouver la clé ciselée d'un petit secrétaire, et comme cette clé ne la quittait pas (les femmes ont toujours une clé qui ne les quitte jamais), elle l'avait mise en sortant le matin dans le petit sac de velours à fermoir que toutes les femmes portaient alors, et qu'on appelait ridicule. Léonie, en ouvrant ce sac, en avait vixement tiré tous les objets qui s'y trouvaient, et les avait laissés sur la fable où était posé le sac, et qui se trouvait à portée de la main de la princesse. Celle-ci les avait rapidement examinés pour y découvrir quelque chose qui pût lui venir en aide, quelque lettre qu'elle n'eût pas craint de soustraire, la moindre chose enfin; mais il n'était sorti du sac qu'une bourse, un mouchoir et un petit paquet soigneusement plié, et portant une étiquette.
Cependant Léonie écrivait. La princesse, qui avait avisé ce petit paquet, le laissa d'abord de côté; mais ne découvrant rien dont elle pût prendre avantage, elle examina mieux ce pli étiqueté, et ouvrit des yeux pleins de joie en lisant sur l'étiquette le mot opium.
— Oh! pensa-t-clle, elle en est là, à mourir... ou
206 LE SERPEM.
peut-être à tuer, ajouta-t-elle dans le plus profond de sa pensée.
Quoi qu'il en put être, la princesse tenait un de ces fils qu'elle cherchait, cl elle attendit plus patiemment que Léonie eût fini son billet. Lorsqu'elle l'eut achevé, la duchesse se leva, et ayant sonné, elle le remit au domestique qui se présenta, en lui disant d'un ton qui semblait provoquer l'attention de la princesse : Chez 31. Balbi, mon notaire.
Le nom de Balbi, oublié sans doute depuis vingtquatre ans, ne parut pas frapper M"»" de Kadicoff, qui reprit en riant et en montrant le petit paquet du bout du doigt : Est-ce pour faire votre testament, ma chère?
La duchesse, ramenée par ce mot railleur à son projet de suicide, éprouva un frisson de terreur, comme quelqu'un qui se retrouve tout-à-coup en face du précipice où il a failli tomber; mais elle ne voulut pas laisser long-temps à la princesse la joie maligne que lui donna ce mouvement d'effroi, et elle lui répondit en lui décochant chacun de ses mots, pour (pi'ils porlassent coup, syllabe à syllabe : Un notaire est bon a toute autre chose qu'à faire un testament; ainsi, on peut lui confier un dépôt cacheté, et qui doit assurer la fortune d'un enfant qu'on a abandonné.
La princesse devint pàleà celte phrase, et ses yeux, fixés sur Léonie, semblaient regarder avec terreur une apparition menaçante.
— Que voulez-vous dire? murmura-l-clle sourdement. — Seulement, comme j'ai dans le mien une grande confiance, je lui écris pour le prévenir de
LE SERPEÎST. 207
m'attendre; au lieu d'y aller dans une voiture sans armes ni livréeje me présenterai à lui le visage découvert, et non pas soigneusement dérobé sous un voile.
La princesse tremblait de tous ses membres pendant que Léonic lui énuraérait ainsi toutes les circonstances de sa visite à Balbi.
Enfin Léonie ajouta, sans pitié pour la terreur glacée de Phœdora : Et si j'ai à choisir une devise pour sceller ce précieux dépôt, ce ne sera pas celle qui dit cara vendetta, car je n'ai pas à venger par l'amour du musicien Grégorio Massoni la mort du musicien Mésinger.
A ce moment la princesse était effrayante à voir. Tout son corps frémissait ; ses lèvres pâles et tremblantes s'ouvraient convulsivement sur ses dents serrées; ses yeux vitraient comme s'ils eussent pu lancer la mort et semblaient chercher à quel endroit elle pourrait frapper plus sûrement la duchesse, qui se tenait fièrement devant elle comme la femme qui a posé son pied sur la tête du serpent, selon les promesses de la Genèse,
Mais le serpent chercha à se dégager, et la princesse, après un moment de silence effrayant, dit ironiquement à Léonie : Est-ce monsieur Valvins qui vous a fait ce conte-là?
Si on se rappelle avec quel soin Léonie avait évité (le prononcer ce nom devant M"" de Kadicoff, qui avait vainement tenté de le lui surprendre, on comprendra aisément l'étonnement dont elle dut être frappée. L'imprudente leva le pied, et s'écria : Valvins ! qui vous a dit son nom?
La vipère s'échappa, cl les deux femmes se relrouvèrcnt en présence avec l'assurance de tenir complètement le secret l'une de l'autre, et la princesse s'écria : Ah ! c'est donc son nom ?
Mais Léonie venait pour la première fois de réunir dans sa tête tous les lils épars de cette histoire; elle avait rapproché les circonstances avouées par la femme voilée à Balbi, sur la naissance de cet enfant qu'il devait chercher dans un rayon de quinze lieues, des circonstances qu'elle avait apprises de Valvins sur l'étrange manière dont il avait été trouvé dans la cabane de Grégorio 3Iassoni, et elle répondit à la princesse : C'est le nom qu'il porte aujourd'hui, mais il a droit à un Lien plus illustre, madame, ou à un bien plus humble, et lorsqu'il le voudra, il pourra réclamer celui de Kadicofl'ou celui de Massoni, selon qu'il lui plaira de porter celui de sa mère ou celui de son père. — Ce n'est pas possible, s'écria la princesse avec épouvante... lui... — Nous avons les preuves, madame, reprit Léonie ironiquement; vous les demandiez... les voilà.
La princesse était accablée; Léonie triomphait encore, et se croyait assurée de tenir son emiemie, mais celle-ci n'était pas femme à se laisser ainsi abattre, et s'il lui fallait périr, elle voulait ne pas périr seule. Alors, au lieu de se dégager et de se défendre, elle s'attacha corps à corps à celle qui la frappait ainsi sans pitié, et lui répondit comme quelqu'un qui accepte sa destinée : Soit! toute chose vient à son terme. Le fils de Grégorio Massoni est né; le fils de M. Valvins nailra, et celui-là aura aussi à choisir
entre deux noms. — Ahl madame! s'écria Léonie, qui vit toute la i>ortee d'une pareille menace.
Après cette exclamation, la duchesse cacha sa tète dans ses mains, tandis que la princesse s'approchait d'elle, et lui disait tout bas en l'attirant à elle : Eh l)ien, maintenant il faut choisir... perdues ensemble, ou bien sauvées ensemble...
La duchesse se dégagea avec effroi de cette étreinte, car elle était arrivée là où elle avait tant craint de descendre, à voir son malheur lié aux indignes actions de la princesse. — Ah ! s'écria-t-elle, plutôt ma perte que de vous devoir mo!i salut I
3Iais ceci ne parut point blesser la fière Phœdora; elle sourit dédaigneusement, et reprit sans s'émouvoir : Non, Léonie; non, ce n'est pas là ce que vous voudrez quand vous y aurez mieux réfléchi. — Mais vous oubliez, répliqua la duchesse, que moi du moins je puis me sauver en épousant Valvins. — Mais je suis libre comme vous, dit M'"«' de Kadicoff, et il m'est permis d'épouser Grégorio Massoni.
La duchesse haussa les épaules, et dit ironiquement : La princesse de KadicolT épouser l'invalide (jrégorio Massoni ! — La princesse de KadicolT peut épouser le père du mari de la duchesse de Fezenzac. — Mais, madame, un mariage si extravagant que celui-là vous perdrait, dit la duchesse. — Pas plus que ne vous perdra le vôtre avec M. Valvins.
Léonie laissa échapper un geste d'impatience et de désespoir; mais l'horreur que lui inspirait la pensée d'une complicité avec M"»" de KadicolT l'emporta encore, et elle repartit ; Il en sera ce qui en sera, ma- 1 18.
dame, mais j'y suis résignée, j'y ai même consenti.
La princesse se tut d'abord, mais elle alla prendre sur la table le petit ^aqnet d'opium, et le montrant à Léonie, elle lui dit doucereusement : Pour qui donc est ceci?
La duchesse regarda le paquet, et se détourna avec désespoir. La princesse reprit : Un mariage ne s'accomplit pas en quelques heures, mais un empoisonnement se fait en quelques minutes. — Madame! s'écria la duchesse en reculant épouvantée de l'accusation qui venait d'être portée contre elle. — Ce n'est pas pour un empoisonnement, reprit froidement la princesse. C'est donc pour un suicide? — Eh bien oui, madame, s'écria la duchesse en éclatant tout-à-fait... Oui, je préfère la mort, et je l'ai choisie. — Plutôt que ce mariage? fit la princesse. — Plutôt que cette honte! repartit fièrement la duchesse. — Ah! fit madame de Kadicoff d'un ton ironique. Mais moi qui vous aime, ajouta-t-elle avec un semblant de pitié cruelle, je ne peux pas permettre l'accomplissement d'un si funeste dessein puisque je l'ai découvert. V^ous ne mourrez pas, Léonie. — Madame, s'écria la duchesse en s'avançant vers M"»" de Kadicoff. — Vous ne pouvez mourir, ajouta Phœdora en cachant le pa- (|uet d'opium dans son sein. — Madame ! répéta la duchesse en s'avança iit et avec un tel geste de colère (|u'il fut presque certain qu'entre ces deux femmes si haut placées il pourrait s'engager une lutte de force comme entre deux harengères. Mais la princesse s'était reculée de Léonie, et s'étant saisie d'un cordon de sonnette, elle lui dit : Prenez garde, je tiens le
beau rôle. Je sonne, j'appelle; je suis chez vous, c'est vrai, je crierai à un valet avec un accent de désordre et de désespoir : Courez avertir M. de Lesly, qu'il vienne, allez chercher un médecin, M™" de Fezenzac vient de s'empoisonner. — Vous aurez menti! — Oui! dit la princesse d'un air railleur; mais le valet aura obéi, votre père sera accouru, l'esclandre sera laite, et lorsqu'on verra vos yeux en pleurs, votre désespoir, et que je montrerai ce paquet d'opium, j'aurai peut-être mal dit en criant : Madame de Fezenzac vient de s'empoisonner, ou le valet aura mal entendu... c'est « Veut s'empoisonner » que j'aurai dit, et alors on me remerciera, et toute violence de votre part ne sera qu'une preuve de plus que je n'ai eu que ce moyen de vous sauver.
La duchesse demeura immobile, elle était à la merci de cette femme dont l'audace ne redoutait rien; elle se laissa tomber sur un canapé en s'ccriant : Ah! mon Dieu! que faire... que faire?... — Me dire tout, répliqua la princesse et me laisser faire. — 3Iais que prétendez-vous enfin ? — Vous sauver et moi aussi.
Léonie baissa la tête, c'était le seul consentement qu'elle eût la force de donner, et M™e de KadicolT n'en exigea pas davantage, et reprit en s'asseyant près de la duchesse: Alain tenant, voyons, dans quelles mains sont ces preuves dont vous me parliez tout-àl'heure... Est-ce Valvins... est-ce Grégorio Massoni qui les possède? — Ni l'un ni l'autre, dit la duchesse, mais Valvins sait leur existence. — Mais sait-il ce qu'elles renferment?
La duchesse chercha à rajuster ses idées et ses souvenirs, et repassa en sa mémoire tous les indices qui l'avaient conduite à la conclusion que Valvins était le fils de la princesse.
— Je ne sais, dit la duchesse... Je l'ai laisse près de Grégorio Slassoni. A ce moment il ignorait encore vos relations avec cet homme, mais un mot a pu les lui apprendre, et ce que j'ai deviné, moi, il peut l'avoir compris aussi. — Ce que vous me dites est une énigme, dit la princesse; est-ce encore une ruse? — Non, dit la duchesse, mais voici ce qui est arrivé.
Alors elle lui expliqua comment Grégorio Massoni avait dit à Valvins qu'il pouvait bien être le fils d'une grande dame, par les circonstances de son abandon dans la cabane.
— Mais, lui dit la princesse, comment se (ait-il que lorsque mon père m'emmena de Paris, et que les douleurs me forcèrent à m'arrèter dans cette cabane, comment se fait-il que Grégorio n'ait pas reconnu mes gens et moi-même à la voix? — 11 parait qu'il était plongé dans un profond sommeil causé par son état d'ivresse. — C'est un vice que je ne lui savais pas, dit la princesse. — Et qu'il a conservé, dit Léonie. — Ah!... fit M'"" de Kadicolfen rélléchissant, c'est bien, mais cela ne m'explique pas comment vous avez su le reste.
Léonie continua son récit, et rappela l'anecdote du notaire, les deux pacjuets scellés de la même devise, et enfin la conversation du matin avec Massoni, qui avait rapproché les élémcns éparsde cette aventure, et leur avait donné un corps. Léonie acheva en
répétant à M"»* de Kadicoff les menaces de Grcgorio. Mais celle-ci ne l'écoutait plus et semblait, en proie à l'enfantement de quelque terrible projet; enfin elle dit à la duchesse : Et c'est M. Balbi, votre notaire, qui possède encore ces deux dépôts? — C'est lui. — Kt sans doute vous lui avez écrit pour qu'il vous les remette? — C'est une chose qu'il ne lera pas. — Mais pourquoi lui avcz-vous écrit? fit la princesse, que cette assurance de I^éonie parut alarmer. — Pour qu'il ne s'en désaisisse pas avant que je l'aie vu. — Il est donc absent? dit la princesse. — Oui, il ne sera sans doute de retour que demain. — D'ici là, dit Phœdora en regardant sa montre, nous avons le temps.
La princesse se reprit à réfléchir, et dit après un de ces silences où de bien sombres pensées devaient traverser son esprit, si on en devait juger par l'expression cruelle de son visage : Qu'avez-vous précisément écrit?
— Léonie hésita à répondre, mais elle s'y décida cependant.
— Voici à peu près ma lettre, dit-elle : Qui que ce soit qui se présente pour réclamer les deux dépôts qui sont chez \ous scellés avec la devise cara veniletta, ne les remettez pas avant de m'avoir vue, car j'ai de singuliers renseignemens à vous donner à ce sujet... — Mais à quoi bon cette précaution, dit la princesse, puisque vous vouliez mourir, et contre qui la preniez-vous?
Léonie ne répondit pas.
— Contre moi, n'est-ce pas? dit la princesse. — Kh bien, oui... et non, fit la duchesse : contre vous,
si le hasard vous avait fait découvrir ces preuves ou que vous vous fussiez rappelée qu'une d'elles du moins devait exister, et que vous eussiez été la reprendre là où vous l'aviez déposée. — Ce sont ces preuves qui nous sauveront, dit la princesse. Envoyez rechercher votre billet, ou plutôt écrivez à votre notaire de le considérer comme non avenu. La découverte de ces papiers ne regarde que moi, et il m'est fort indifférent que Yalvins sache qu'il est mon fds, et cela est peut-être nécessaire. — Et Grégorio? — Oh! celui-là, il se taira, fit la princesse. — Comment? dit Léonie. — Venez chez moi, je vous l'expliquerai. — Et pourquoi pas ici? — C'est que vous n'avez rien de ce qu'il me faut pour accomplir notre projet... excepté... — Excepté quoi? fit Léonie. — Rien! rien! dit la princesse. Il faut que nous soyons aux Invalides avant que les grilles en soient térmées. Venez ! venez !
Les deux grandes dames sortirent ensemble et se rendirent à l'hôtel de la princesse, après que Léonie eut écrit le billet en question à M. Balbi.
Cependant, tandis que Léonie rentrait à son hôtel et y trouvait M"« de Kadicoff, et que la scène que nous venons de rapporter avait lieu, Valvins était relourné en toute hâte auprès de Grégorio, celui-ci
LE SF.KPEM. âU)
l'attendait d'un air froid et railleur; il ne laissa pas son fils lui adresser la parole.
— Ah ! ah ! lui dit-il, tu en as voulu, eh bien ! on l'en donne, mon garçon. Comment, te voilà? Je te croyais monté derrière le carrosse de la duchesse. — Mon père, fit Valvins avec impatience, — Ah ! probablement, reprit Grégorio, la place est prise par quelque laquais de meilleure mine que toi. Ce n'est pas aussi amusant qu'un homme d'esprit ou un musicien qu'on fait habiller ou chanter, mais... — Ah ! taisez-vous, reprit Valvins avec plus de violence et en essayant de l'interrompre.
L'invalide se mit à rire en haussant les épaules.
— Eh ! eh ! fit-il, lu as profité dans leur société, raon garçon, elles t'ont enseigné à parler à celui qui t'a servi de père comme à un charretier.— Mais enfin, lui dit Valvins en se contenant, que voulez-vous que je fasse? — Tu ne m'as pas consulté pour l'amouracher de cette femme. — Mais vous-même que voulez-vous faire contre elle? — Une petite esclandre de rien, mon garçon, ainsi que pour sa bonne amie la princesse de Kadicoff. — La princesse de KadicofT, dit Valvins, mais en quoi se Irouve-l-elle mêlée à cette affaire?
On doit se rappeler que pendant une partie de l'entretien de Léonie el de Massoni, Valvins s'était tenu à l'écart, aussi fut-il Irès-surjnis de la réponse de Crégorio.
— Je me serais bien gardé de la lui nommer à elle.
— Mais à quoi bon la lui nommer? — Hum! fit
Massoni, crois-lu que je ne l'ai pas devinée, ta duchesse? lorsqu'elle me demandait si mielleusement de qui me venait cette divise : cara vendetta, ce devait être pour quelque trahison. — Mais, mon père, dit Valvins, votre haine contre toute femme qui porte un grand nom vous égare. Elle était venue vous demander de qui vous teniez cette devise, parce qu'à la même époque à peu prés où vous déposiez chez le notaire Balbi les papiers qui constataient les singuliers détails de ma naissance, une femme déposait chez ce même notaire des papiers concernant aussi un enfant qu'on lui avait enlevé, et que ce dépôt était scellé, comme le vôtre, de la devise cara vendetta. — Es-tu sur de ce que tu dis-là, Grégoire? s'écria Massoni. Elle aurait fait cela...; elle aurait pensé à son enfant! Et pendant que je dormais le hasard l'aurait amenée précisément diins ma maison !...
Grégorio s'arrêta pour réfléchir à cette étrange coïncidence, puis il reprit : Non, ce n'est pas possible... c'est une comédie arrangée entre elles.
Il s'arrêta encore et dit à Valvins : Ta duchesse connait-elle la princesse de Kadicoff ?
— Oui, dit Valvins, puisqu'elle sortait de chez elle quand nous sommes venus ici. — C'est ça, fit Grégorio, Phœdora a inventé le conte d'un dépôt fait par elle chez le notaire Balbi. — Mais qui ça ; Phœdora? dit Valvins. — Mais la princesse de Kadicoff, s'écria Massoni. — En vérité, dit Valvins, il y a l'un de nous deux qui est fou, car je ne vous comprends pas. — Comment, lui dit Grégorio, tu ne comprends pas
que cette devise : cara vendetta était celle de la princesse de Kadicofi".
Valvins ouvrit de grands yeux.
— Et c'est d'elle que vous la tenez? — Sans doute. — Mais ce serait donc elle qni aurait fait, il y a plus de vingt ans, ce dépôt chez le notaire Balbi? — Ou bien qui l'a lait il y a quelques jours, reprit Grégorio. — Mais pourquoi ? — Pourquoi ? Est-ce que (a M"»» de Fezenzac ne savait pas mon nom ? — Sans doute ; je lui ai souvent parle de vous. — Eh bien ! ce nom, n'a-t-elle pas pu le prononcer devant la princesse? — Et quand cela serait? — Ne comprendstu pas qu'alors la Russe ait arrangé cette petite comédie?— Dans quel but?— Dans quel but? C'est que, comme je prétends l'accuser d'avoir tué le malheureux enfant qu'elle m'avait menacé de faire disparaître, comme je lui ai juré qu'à telle époque de sa vie que je pusse la retrouver, je lui reprocherais ce crime, elle a imaginé l'histoire de ces papiers et de cet argent déposé pour faire croire qu'elle lui avait assuré un sort.
Valvins se frappa le front et s'écria en interrompant le vieillard : En vérité, c'est un dédale où je me perds !
— Mais où ces deux grandes dames sauront bien se retrouver, je t'en réponds, dit (Irégorio. — Voyons voyons, mon père, dit Valvins, expliquons-nous. Il y a dans tout ceci un mystère qui me fait peur et que vos paroles ne font qu'embarrasser et rendre plus impénétrable. Vous connaissez la princesse de Radicoff?
Le vieil invalide se mit à rire et repartit : Elle était assez belle autrefois ; mais, si ce n'eût été son titre de princesse, il y avait vingt choristes à l'Opéra qui valaient mieux qu'elle.
— Ce n'est pas cela que je vous demande, mon père; mais où l'avez-vous vue? où l'avez-vous connue? — Au jardin des Tuileries pour la première fois.— A quelle époque?— Vers la fin de 1789.— Et c'est alors que vous avez juré de vous venger d'elle. — Juge si j'en ai le droit, dit Grégorio.
Valvins vit s'avancer un récit complet des aventures de Massoni et de la princesse de Kadicoff; mais quelque impatience qu'il éprouvât, il comprit que c'était pour lui le seul moyen de se reconnaître dans celte complication de souvenirs, de faits qui se croisaient devant lui sans qu'il put les lier les uns aux autres. Il se disposa donc à écouter Grégorio : mais celui-ci n'était pas homme à se mettre en route sans provisions, lorsque le chemin menaçait d'être long. Il dit à Valvins.
— Nous ne sommes pas à notre aise ici pour causer, venez là au coin de l'esplanade chez le marchand de vin, nous serons plus sur que dans cette cour où l'on tourne sans cesse près de nous.
Valvins suivit Grégorio qui dit en passant à l'un de ses camarades : lié ! si on venait me demander, tu sais où je suis.
— Ah ! lit l'invalide, à qui Grégorio parlait, tu es donc en fonds? — C'est mon fils le commandant qui paie, dit Massoni. — C'est d'un bon fds, dit l'autre invalide, d'un air d'envie, les pères qui n'ont pas d'ciiruis n'ont p;isde ces chances-là.
LE SEHPENT. 219
Malgré celte sentimentale réflexion, l'invitation provoquée n'arriva point, et Grégorio crut devoir le consoler en lui disant : C'est {)our affaires, mais la journée n'est pas finie, et je passerai par ici; si tu es aux environs, nous verrons.
Valvins et Grégorio s'éloignèrent et gagnèrent le cabaret désigné. Ils allaient y entrer lorsqu'une voilure qui passait au coin de l'esplanade les força à se ranger, et Valvins reconnut M. Balhi. Il fit signe au cocher d'arrêter et il pria le notaire de vouloir descendre.
— Monsieur, lui dit-il, quand celui-ci fut près de Grégorio, reconnaissez-vous cet homme?
Le notaire le regarda et répondit : Pas le moins du monde.
L'invalide l'examina et lui dit : Mais je vous reconnais, moi, vous êtes M. Balbi.
— Sans doute... 3Iais vous? — Oh ! moi,^ je ne suis pas resté comme vous dans un bon fauteuil bien tranquille, bien heureux, et il n'est pas étonnant que ma figure a changé, tandis que la vôtre n'a que vieilli.
Ces mots firent faire la grimace au notaire, qui reprit cependant : Dites-moi vile ce que vous avez a nie dire, car je suis pressé; je reviens de la campagne pour chercher des papiers que j'avais ouliliés, et je repars à l'instant.
— (^)uoi ! fit l'invalide, vous ne reconnaissez pas un homme qui se présenta chez vous il y a vingtcinq ans avec un paquet cacheté !
Le notaire l'examina, et lui enk-vant son chapeau,
il posa son doigt sur son front, et lui dit : Oui , c'est vous.
— Ah ! fit l'invalide, vous aviez remarqué la cicatrice qui est là? — Oui, répondit M. Balbi, et je ne j)ense pas avoir h vous rappeler le mot d'ordre que vous m'avez donné. — Cara vendetta, dit l'Italien : — C'est cela, dit le notaire, et ce sont vos papiers (jue vous demandez. — Non, dit l'invalide, mais voilà im garçon qui s'imagine qu'il en a besoin et je vous autorise aies lui donner. — Voulez-vous monter dans ma voiture, M. Valvins, dit le notaire? Je vous les remettrai immédiatement. — Venez-vous, mon père?jdit Valvins. — Non, je t'attendrai ici, repartit l'invalide, en jetant un coup d'œil passionné vers le cabaret.
Valvins lut ravi de ce relus de son père, car il comptait pouvoir s'expliquer plus librement avec le notaire. C'est ce qui eut lieu; il lui raconta les circonstances de sa naissance, lui fit confidence de ce que Léonie lui avait rapporte, et la conclusion toute simple fut pour l'un et pour l'autre, que ces deux dépôts devaient avoir trait à la naissance du même enfant.
L'instant s'approchait où il semblait que cette intrigue si profondément cachée pût enfin se découvrir ;i ses yeux. En rentrant, le notaire trouva le premier billet de Léonie, mais il ne s'y arrêta point.
— C'est probablement une précaution qu'elle avait prise dans votre intérêt, dit-il... Voyons ces papiers.
^1. Ball)i les tira du collVe de fer où ils étaient enlérmés depuis de longues années, et tous deux commencèrent par en prendre connaissance. Voici en
résumé quel était le contenu de l'acte déposé par Grégorio : Ce 18 septembre 1790, il a été trouvé dans la maison du nommé Gréj,^orio Massoni, située à l'angle de la forêt de Fontainebleau, près Valvins, un enfant qui a dû y naître pendant le sommeil dudit Grégorio.
Aucun indice n'ayant été découvert qui pût aider à reconnaître cet enfant, nous avons dû constater les circonstances suivantes qui pourront aider un jour h sa reconnaissance. Nous avons remarqué sur la route, à cent pas de la maison, la trace d'une voiture à quatre roues. Cette voiture était attelée de trois chevaux de front; l'empreinte des lérs était parfaitement visible et distincte. De cette voiture sont descendus deux hommes : l'empreinte des pieds, élégamment chaussés, l'atteste suffisamment. Uu haut du siège et de derrière la voiture ont dû descendre deux domestiques, de nouvelles empreintes, les unes commençant à la roue de droite du devant de la voiture, les autres derrière, en sont aussi la preuve. Toutes ces traces se sont réunies ensuite au même point et se sont dirigées vers la maison de Grégorio Massoni. Il en résulte qu'on y a transporté sans doute la femme qui a mis au monde cet enfant, car on n'apercevait pas de trace de pieds de femme sur le sol.
Ensuite de ces détails venaient ceux qui devaient attester que l'accouchement avait eu lieu dans la cabane. Le tout reconnu véritable et signé de plusieurs témoins.
Cr! te lecture achevée, le notaire brisa le cachet de l'autre paquet en disant : En vérité, en voilà beau- 1 19.
coup plus qu'il n'en faut pour m'autoriscr à pénétrer enfin ce mystère, car celle qui m'a remis ces papiers demandait moins d'indices.
L'anxiété de Valvins était à son comble, et il voulait lire lui-même ces papiers. Mais le prudent notaire les retint.
— Mais sont-ils signés? s'écria Valvins. Le notaire retourna la page.
— Non, dit-il ; mais voilà un billet cacheté... Le notaire le prit et le lut.
— A mon pis, à lui seul. — Pour moi! s'écria Valvins. — Non, reprit le notaire : que vous soyez l'enfant recueilli par Grégorio 3Iassoni, ce n'est pas douteux; mais pour que ceci vous regarde, il faut que les renseignemens que nous allons trouver ici concordent avec ceux que nous venons de lire.
Le notaire prit le papier et lut :
«Le 1 8 septembre 1 790, vers le soir, mon père entra dansma chambre. J'éprouvais déjà des douleurs assez vives. Il me força à me lever et à m'habiller; il me couvrit la tête d'un voile. Ainsi vêtue, il me fit traverser à pied les jardins de mon hôtel. Nous sortîmes par une petite porte qui donnait sur un sentier écarté.
«Au bout du sentier je trouvai une voiture de place qui nous mena l'un et l'autre jusqu'aux abords des jardins de l'hôtel de Richelieu, autant que j'en pus juger. Là, nous quittâmes notre voiture et je montai dans une autre qui m'attendait; il s'y trouvait un médecin. Elle était atelée de trois chevaux de front et conduite par un cocher ; un domestiquç était placé derrière. A peine y fûmes-nous montés que mon père donna l'ordre de partir.
« Je ne pus distinguer la route que nous suivions, mais nous marchâmes pendant près de quatre heures avec une rapidité extraordinaire. Cependant mes douleurs étaient devenues si vives que le médecin déclara à mon père que persister à me l'aire voyager plus longtemps, c'était me tuer. Ce ne fut qu'après la menace que le médecin fit d'appeler du secours dans le premier village que nous traverserions, que mou père se décida à arrêter. Il descendit seul et fut quelque temps absent. Il revint un instant après; les deux domestiques descendirent, me prirent dans leurs bras et me transportèrent dans une maison à la fenêtre de laquelle brillait une lumière.
« 31algré mon voile et l'obscurité de la nuit, je reconnus que nous étions auprès d'un bois et que cette maison était parfaitement isolie. Mon père avait exigé du médecin qu'il se laissât bander les yeux. Nous pénétrâmes ainsi dans cettemaison jusque dans une chambre où se trouvait un lit, et je restai entre les mains du médecin. 3Ion père avait fait éloigner les domestiques. Une seule chandelle éclairait cette chambre, et dans les angoisses de ma position, je ne l»us distinguer qu'un objet qui put me faire reconiiaitre un jour cette chambre, c'était un instrument d'église : un serpent pendu au mur.
« 11 pouvait être trois heures du matin quand mon père et le médecin m'enlevèrent de ce lit sans qu'il me fût permis de voir ni d'embrasser mon enfant. Je remontai en voiture et les chevaux repartirent au galop. Trois heures après, mon père fit descendre le médecin et lui remit une bourse pleine d'or, et nous
repartîmes encore en l'abandonnant au milieu d'un vaste carrefour où se croisaient plusieurs routes. Quand le jour parut, nous rentrions à Paris et nous nous arrêtions à l'entrée du faubourg Saint-Jacques, où je descendis toujours voilée. Mon père renvoya sa voiture et nous reprimes une voiture de place. Mon père me reconduisit à la porte du jardin de son hôtel, et j'y étais rentrée avant qu'aucun de mes gens eût pu soupçonner mon absence.
« Si le notaire à qui je remets ce dépôt découvre un enfant né dans cette nuit du 18 septembre 1790, avec des circonstances qui rappellent celles que je viens de dire, ce doit être mon fils. Le médecin a pu me dire que c'était un garçon, et c'est à lui qu'appartiennent les 60,000 livres que j'ai remises avec ces papiers. »
— C'est bien cela, fit M. Balbi, et ces soixante mille livres et tout ce qu'elles ont rapporté vous appartiennent, monsieur. C'est bien la même date, ajouta-t-il en comparant les deux écrits, 18 septembre 1790. « Quatre hommes, une voiture à quatre roues, trois chevaux... » il n'y a pas à en douter.
Valvins étouffait; ce récit l'avait épouvanté, et ce ne fut qu'en tremblant qu'il prit des mains du notaire le billet portant ces mots : J mon fils , à lui seul. Il devait renfermer sans doute le secret de cette énigme extraordinaire. Voici ce qu'il y trouva : «Mon lils, en quittant la France pour toujours, votre mère vous supplie de ne jamais chercher à apprendre son nom. Votre naissance est un crime. »
Il n'y avait pas de signalure.
U n'y avait plus à douter pour Valvins que la femme qui avait déposé ces papiers et cet argent ne fût sa mère. Mais quelle était cette femme? Quelques mots de Grégorio semblaient lui dire que c'était la princesse de Kadicofl". En effet, il avait dit tenir la devise cara vendetta de cette étrangère. 11 l'avait connue autrefois; mais comment? à quel titre? Il l'ignorait. Léonie était-elle mieux informée que lui? car Grégorio ne venait-il pas de dire qu'il avait refusé de lui nommer la femme dont il tenait cette devise, et Valvins, qui ignorait les confidences de M'"^ de KadicofF à Léonie, ne pouvait pas porter plus loin ses suppositions. M"" de Kadicoff elle-même savait-elle tout ce qui se passait? Il semblait à Valvins que tout dût être obscur pour elles comme pour lui.
Dans l'incertitude où le laissait la lecture de ces deux renseignemens, il commentait chacune des paroles de Grégorio. Peu à peu elles se représentèrent à lui; il revint alors sur ce reproche que Grégorio avait fait à la princesse de l'avoir menacé de faire disparaître son enfant, puis sur la supposition qu'elle avait pu penser à lui et lui assurer une existence, et de tout cela il conclut comme Léonie qu'il devait être le fils de la princesse deKadicolV, et une nouvelle réflexion l'amena à croire que Massoni n'était pas seulement son père adoptif.
Mais, à supposer que tout cela fût vrai, restait la défense de celle qui était certainement sa mère et qui lui demandait de ne pas chercher à la connaître. D'ailleurs, quoi qu'il en fût, Valvins n'accueillait qu'avec effroi les suppositions qui se présentaient à son esprit. En présence du but vers lequel il s'était élancé avec tant d'ardeur, il reculait en le voyant de plus près. Ce sentiment de joie ineffable qui prend le cœur d'un orphelin auquel une voix dit : « Là est peut-être ta mère», cette émotion si douce n'était pour lui qu'une crainte douloureuse. Il hésitait sur ce qu'il devait faire; il ne savait s'il devait retourner vers Léonie ou vers Grégorio. Un nouvel incident le détermina à prendre ce premier parti. En effet, au moment où M. Balbi allait repartir, on apporta le second billet de Léonie. 11 était ainsi conçu : « Mon ami, les suppositions que j'avais faites relativement aux papiers déposés chez vous n'avaient aucun fondement, regardez donc ce que je vous ai écrit comme non avenu. » Tout en regagnant sa voiture, le notaire lut ce billet et le communiqua à Valvins. Celuici voulut savoir quelles étaient ces suppositions qu'avait pu faire Léonie, et pour s'en assurer il se rendit h son hôtel. On lui répondit que la duchesse était sortie, et à force d'insistance il parvint à apprendre qu'elle était sortie avec la princesse de Kadicoff et dans sa voiture. Valvins y courut; mais ici, quelles que fussent ses menaces, ses prières, il ne put franchir la barrière de valets qui lui répondaient, avec une tranquillité imperturbable : Madame a défendu de laisser entrer qui que ce soit. — Mais M""» de Fe-
renzac n'est-elle pas chez madame la princesse? — Sans doute, monsieur. — Eh hien, c'est elle à qui je désire parler. — 3Iadame a défendu qu'on entrât dans son appartement avant qu'elle sonnât.
Valvins, autant que cela se pouvait convenablement, essaya de persuader à l'un de ces domestiques qu'il s'agissait d'une atTaire imprévue, d'une nécessité très-impérative qui le forçait à insister, et que, loin d'être blâmé, il serait remercié d'avoir enfreint les ordres de sa maîtresse. Mais ces ordres étaient, à ce qu'il parait , si positifs , que rien n'en put faire démordre aucun de ceux à qui il s'adressa. Ces refus obstinés firent croire à Valvins qu'il pouvait être l'objet spécial de ces ordres. En effet , la duchesse n'avaitcUe pas pu s'absenter de chez elle pour ne pas y être rencontrée par lui, et ne s'elait-elle pas enfermée chez 3I"« de Kadicoff pour être plus sûre que Valvins ne pourrait pénétrer jusqu'à elle? Celte supposition, jointe à la circonstance des deux billets écrits par Léonie à son notaire, le persuada facilement qu'il y avait entre elles un complot pour l'empêcher de pénétrer le mystère de sa naissance. Valvins croyait assez bien connaître le cœur de Léonie pour être convaincu qu'elle ne pourrait prêter la main à un pareil })rojet qu'autant qu'elle agirait sous l'influence malfaisante d'une femme comme M™" de Kadicoff. Il pensa donc que ce qu'il avait de plus pressé à faire était d'arracher Léonie à cette influence, et pour cela il résolut d'apprendre de Massoni tout ce qui pourrait servir à l'éclairer sur le compte de celte femme, et il reprit le chemin des Invalides.
Nos lecteurs ont pu s'étonner du hasard qui avait amené précisément Ralbi au moment où Valvjns eût pu recevoir ces confidences qu'il avait cherchées; mais nous avons déjà dit, ce nous semble, que le hasard était le dieu de celte aventure, et c'est pour prouver quelles combinaisons extravagantes i! arrange quelquefois que nous avons écrit cette histoire. C'est pour prouver aussi ce que nous avons souvent soutenu, que la vie réelle est bien autrement invraisemblable et immorale que toutes les inventions des romanciers, que nous publions ce récit que nous déclarons être vrai dans toutes ses parties.
C'est au moment où nous approchons de la dernière scène de ce drame si embrouillé que nous sentons le besoin de renvoyer au dieu du hasard et au vice humain la responsabilité de tout ceci. Un jour viendra où nous pourrons peut-être expliquer comment tous ces faits sont venus à notre connaissance, et alors, quoique les noms propres ne doivent pas plus y être attachés qu'ils ne le sont aujourd'hui, on pourra mieux juger de notre naïve véracité. Jusquelà nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous en croire sur parole.
Donc Valvins était retourné aux Invalides, ou plutôt au cabaret à la porte duquel il avait laissé 3Iassoni; ne le voyant pas dans la salle commune, il demanda si un vieil invalide n'était point là depuis deux heures. Le cabaretier répondit : Vous voulez parler du vieux Massoni, n'est-ce pas? — Oui. — Eh bien! il n'y a pas cinq minutes qu'il est parti. — Est-il rentré à l'hôtel, que vous sachiez?— Je ne crois pas,
LE SERPENT. 2!l9
dit le cabaretier, et je ne pense pas que ce soit là que l'aient mené les deux gaillardes qui sont venues le chercher. — Comment ! deux femmes sont venues chercher Grégorio ! — Oui, dit un invalide qui était dans un coin : une grande brune qui était assez réjouie, et puis une vieille petite blême qui a l'air d'une figure de cire passée de chez M. Curtius.
Ceci ressemblait fort à la duchesse et à M™« de Kadicoff, et Valvins se remit à s'empêtrer dans une foule de suppositions qui ne le menaient à rien.
— Mais, dit-il, quelle espèce de toilette avaient ces deux dames? — Des dames? dit le cabaretier, vous voulez dire des coureuses; de vieilles robes passées avec des tabliers et de méchans bonnets sales qui ont pu appartenir à des dames, mais qu'elles ont achetés à quelque fripière. Enfin un de ces airs, vous savez...
Ceci n'éclaircissait pas les doutes de Valvins. Il se refusait encore à croire que M™^ de Kadicoff et la duchesse eussent pu descendre à un pareil déguisement ; mais en tout cas dans quel but, et qu'étaient-elles devenues? Il courut à l'hôtol et trouva sur la porte l'invalide à qui Grégorio avait donné une espèce de rendez-vous. Celui-ci lui répéta que véritablement deux femmes étaient venues demander Grégorio et que c'était lui qui leur avait indiqué l'endroit où elles le trouveraient. Mais cet homme confirma les soupçons de Valvins en lui disant : Si j'osais, je parierais que l'une de ces femmes, la plus jeune, était celle qui est venue avec vous ce matin.
Valvins ne pouvait plus douter, et malgré lui il frémit du motif qui avait pu décider deux femmes
250 LE SERPKNT.
de si haut rang à une pareille démarche. Il voulut savoir de l'invalide s'il ne pourrait pas le renseigner sur ce qu'elles avaient pu devenir; mais il n'en savait pas plus que le cabareticr, et Valvins fut réduit à supposer qu'elles avaient enlevé Grégorio Massoni et que peut-être il était disparu à jamais.
Cependant il s'orienta, retourna au cabaret de la place de l'Esplanade, et là, de pas en pas, interrogeant chaque commissionnaire, chaque boutiquier, les enfans qui jouaient devant les portes, il parvint à savoir que trois personnes, en tout semblables à celles qu'il désignait, avaient pris le chemin du boulevard des Invalides. La nuit était venue, et sur ce boulevard désert il ne savait où retrouver leur trace, lorsqu'en passant sous la fenêtre d'un cabaret il entendit une voix qui criait et crut reconnaître celle de Grégorio. Dans le ^emier moment il voulut monter et entrer soudainement dans cette chambre ; mais après un peu de réflexion il jugea plus prudent de surprendre le secret de cette réunion, et il demanda au cabareticr s'il ne pourrait pas lui procurer un cabinet attenant à celui où devait être un vieil invalide avec deux femmes. Le cabareticr hésita et regarda attentivement Valvins.
— C'est drôle! murmura-t-il.
Valvins lui mit un napoléon dans la main.
— Hum ! fit le cabareticr, c'est bien drôle 1 — En quoi? fit Valvins. — C'est qu'on m'en a donné autant pour ne laisser monter personne. Deux femmes avec un invalide qui donnent un napoléon, ça m'a déjà semblé louche. Et voilà que vous , un officier
sans doute, vous m'en donnez autant. Merci, ajoutat-il en rendant le napoléon, je n'en veux pas, il y a quelque chose là-dessous qui n'est pas clair. — Je connais Grégorio Massoni, dit Valvins. — Je le connais bien aussi, dit le cabarelier, mais je ne vous connais pas, ni CCS t'enimes non plus.
En ce moment on entendit le rire bruyant de Grégorio et une voix de femme.
— Vous voyez bien, dit Valvins, c'est une plaisanterie qu'on veut faire à ce pauvre Grégorio qui était autrefois dans mon régiment, et que je ne voudrais pas qu'on poussât plus loin. — Ah! si c'est oa, dit le cabaretier, je puis vous placer dans un endroit d'où vous pourrez tout entendre, sinon tout voir.
Valvins monta dans un cabinet séparé par une simple cloison, et dès qu'il y fut installé il se mit en de • >oir d'écouter ce qui se passait près de lui.
Valvins se plaça donc contre la cloison qui le séparait de Grégorio et des deux femmes qui avaient entraîné l'invalide en cet endroit. Le vieux musicien riait du rire bruyant et hébété des ivrognes, et il entendit au choc des verres qu'on le poussait à boire, et une voix qui n'était point celle de la duchesse lui dit : Eh bien! M. Massoni, elle est charmante votre histoire, et si elle Unit aussi bien qu'elle a commencé, vous ferez bien de la publier. — Oui, repartit l'inva-
lideen frappant du poing sur la table, je la publierai et j'y mettrai les noms en toutes lettres ; je l'intitulerai : Histoire d'une princesse russe, histoire véridique, avec les preuves à l'appui. — Vous ne ferez pas cela, dit une voix que Valvins reconnut pour être celle de Léonie. — Je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Grégorio Massoni, aussi vrai que vous vous appelez duchesse de Fezenzac et que la vieille que voilà est votre chambrière. Quant à vous, la belle de mon Valvins, je me tairai, je respecte son épouse...
A ce moment Grégorio reprit son rire hébété et s'écria -.N'est-ce pas, ma vieille, que c'était une grande coquine que cette princesse de Kadicoff? — Continuez donc votre histoire, reprit la voix inconnue à Valvins, mais qui se trahit par l'accent de rage concentrée avec lequel elle interrompit le vieux musicien. — J'en étais donc quand j'étais heureux! dit Grégorio, dont la langue et les phrases commençaient à s'embrouiller. C'était cependant un bonheur bien monotone : tous les soirs entrer par la même porte secrète, tous les matins sortir comme un voleur. Mais enfin j'étais amoureux; à vrai dire, je ne sais pas de quoi, car ma Phœdora était bien la plus maigre et la plus décharnée des princesses. — Buvez donc, dit la même voix sèche et colère qui l'avait déjà interrompu.
11 y eut un silence qui dura juste le temps d'un verre versé et bu. Il s'y mêla même un sourd gémissement qui fit tressaillir Valvins, car il lui sembla que c'était Léonie qui le poussait; mais la voix criarde de la princesse couvrit tout cela, et elle dit : Conti-
nuez donc, mon beau musicien, continuez. — Oui, oui, fit l'autre, elle n'en valait guère la peine; mais toute cette maison était de soie, de velours, de cuivres dorés, et puis elle était princesse... J'en étais fou... J'aurais coupé la gorge au grand turc s'il m'avait dit qu'elle n'était pas jolie... Et puis, comme je vous l'ai dit, l'idée d'avoir pour fils un petit prince me faisait tourner la tête. Cependant, un matin, en sortant par la porte du jardin, je crus m'apercevoir que j'étais suivi; mais je n'y fis pas autrement attention, ni moi ni elle ne dépendions de personne : elle n'avait ni père, ni mari, ni frère qui eussent droit d'inspecter sa conduite, et comme je me croyais l'amant, je ne voyais personne à suspecter; je pris donc cela pour un hasard, et ce ne fut que par manière de conversation que le soir même j'en parlai à ma Phœdora. J'étais si entêté de cette femme que je crus que la crainte qu'elle me montra était pour moi et non pour elle. En effet, il y avait quelque danger de passer régulièrement et à des heures si indues dans des ruelles si désertes, et si quelque détrousseur de bourses s'en fût aperçu, il n'y avait rien de plus facile que de m'attendre le long du mur, de m'assommer à coups de bâton et de me dépouiller. Mais bast ! le comte de Chastenux ne se souciait pas de moi pour si peu. A quoi ça lui aurait-il servi de se défaire de moi? ça ne l'aurait pas vengé de sa Phœdora.
— Buvez donc, reprit encore la même femme, et encore cette fois Léonie laissa échapper un sourd gémissement.
— Vous comprenez bien , dit Grégorio , que sa 1 20.
234 LE SERl'E.NT.
Phœdora et la mienne c'est absolument la même chose ; donc, que voulait-il le grand seigneur? se venger d'avoir été trompé par un misérable comme moi ; mais se venger de moi, c'eût été trop peu de chose. Quand un laquais de grande maison insulte un seigneur, celui-ci en demande raison à son maître ; or, au sens du comte de Chastenux, je jouais le rôle de laquais d'amour, et c'était à mon maître féminin qu'il voulait en demander raison.
Voici donc ce qu'il imagina.
Une grande interruption eut lieu. Mais Valvins ne put se rendre compte de ce qui poussait la princesse à faire boire ainsi Grégorio, si ce n'est pour le faire parler; mais il semblait qu'il n'y eût pas besoin de le presserpourcela.Le vieil invalide reprit: Nous étions en hiver, et j'avais passé par extraordinaire cette nuit au bal de l'Opéra. Le comte de Chastenux, que j'y avais rencontré et que je connaissais comme un des plus fermes soutiens des coulisses, me fit mille agaceries, et entre autres il m'invita à souper.
— Bon, lui dis -je, je ne hante plus la mauvaise société. — Oui, me dit-il en riant, je sais qu'on t'accuse d'être amoureux d'une grande dame de la cour. Eh bien! viens, Grégorio, et, foi de gentilhomme, je te fais souper avec les plus huppées de Versailles,.. Tu nous conteras tes amours, et tu sais les femmes, il suffît qu'on ait eu une bonne fortune un peu marquante pour qu'elles vous en offrent à plaisir.
.T'étais assez de l'avis du comte, et je dis que je verrais.
— Bah! me dit-il, si tu ne viens pas, tu es un fou:
c'est ta fortune que tu manques. Nous aurons la femme du surintendant , qui est tout puissant à l'Opéra, et si tu lui plais, on te jouera ton opéra de Calypso. — \^rai?lui dis-je.— Oui; mais, je t'en préviens, plus tu en diras, plus tu seras sur de ton affaire. Car, je te le répète, une femme préfère un bossu qu'elle enlève à une autre femme qui vaut mieux qu'elle, à Apollon en personne, et notre surintendante est de cette pâte. — 3Ia foi, s'il en est ainsi, lui dis-je, j'irai. — En outre, dit le comte, je te préviens que ces dames seront masquées ; elles ne sont pas fâchées de pouvoir tout entendre sans se donner la peine de rougir : ainsi tu peux t'aventurer sans crainte. Le rendez-vous fut pris.
— Buvez donc ! dit la voix toujours émue qui répétait à chaque instant cette invitation. Ces mots, prononcés de loin en loin, avaient quelque chose d'effrayant dont Val vins ne pouvait se rendre compte; un moment il fut sur le point de se lever et d'entrer dans le cabinet, mais c'était s'exposera perdre le récit qu'il était venu pour écouter et que Grégorio ne voudrait peut-être pas continuer devant lui : il demeura donc et écouta plus attentivement.
— Nous étions une douzaine à souper, autant de femmes que d'hommes. 11 n'y avait que moi qui faisais un mauvais compte : j'étais un treizième. Avant qu'on se mit à table, je remarquai une femme en domino bleu flottant qui parut très-surprise de me voir.
— C'est la surintendante, me dit tout bas le comte de Cliaslenux ; votre vue parait lui faire beaucoup
d'impression. Le musicien reprit : En effet, pendant que le comte me donnait de nouveaux conseils sur la manière que je devais en user pour réussir auprès d'elle, je remarquai qu'elle parlait basa tout le monde en me montrant du doigt. J'entendis de petits murmures sourds. Le souper commença. En ce temps-là je ne résistais pas comme aujourd'hui à quelques bouteilles de vin de Champagne.
— Buvez, buvez donc, reprit la même voix. — Non, fit Grégorio, ce vin me trouble et me monte à la tête. — Bah ! dit la même voix, ce sont vos souvenirs de jeunesse. — Pas mal! pas mal! la vieille, reprit l'invalide; tant il est que j'avais bien résolu de n'en dire que tout juste assez pour amuser les dames et piquer un peu la surintendante; mais je ne sais comment cela se fit, j'entrai dans tant de détails qui avaient tant de vérité, que le masque en question se mit à crier d'une voix aigre, tenez, absolument comm.e quand la vieille me dit de boire : Je donnerais tout au monde pour connaître l'héroïne de l'aventure. — Vous la connaissez , dit le comte de Chastenux d'un air méchant. — Oui, reprit la dame masquée, et je parierais que c'est la princesse de Kadicoff. — Ma loi, m'écriai-je, puisque vous avez si bien deviné, c'est la vérité.
Un long éclat de rire partit de tous côtés.
La surinlcndante riait plus fort que les autres.
— EU bien! reprit-elle, discret amant, votre belle est ici; tâchez de la reconnaître.
Cette fois la voix n'était plus déguisée, et je sautai sur ma chaise en m'imasinant avoir entendu la voix
— Allons , allons , mesdames, cria le comte de Cliastenux, aidez un peu le pauvre Massoni qui n'y voit déjà plus clair, et montrez-lui vos visages pour qu'il reconnaisse sa belle.
Tous les masques tombèrent. Je ne m'étais pas trompé : la prétendue surintendante n'était autre que ma Pliœdora. Mais j'y voyais encore plus clair que ne croyait le comte de Chastenux, j'avais remarque sa pâleur et son regard menaçant en parlant. Aussi, et pour tromper la vengeance qu'il voulait sans doute tirer de la princesse qui m'avait souvent parlé d'un grand seigneur qui la poursuivait de ses hommages, je désignai une toute autre femme que Phœdora.
A ce moment les rires retentirent de tous côtés : femmes et hommes se roulaient; enfln un de ces messieurs put parvenir à dire : Ce pauvre Chastenux, il est admirable ! il a cru toutes les sottises de ce fou de Massoni. — Lui, fou? — Eh pardieu, dit l'autre, nous le savions tous, la princesse nous en a avertis : c'est le même conte qu'il fait à tous les soupers ; si on lui avait dit que c'était la reine dont il était l'amant, il l'aurait répété et affirmé.
— Je crus deviner alors la ruse de ma Phœdora pour la disculper vis-à-vis du comte, dont on parlait comme de son amant, et dans un premier mouvement de fureur je m'écriai : Je l'ai dit et je l'alTirme!
Les rires recommencèrent de plus belle.
— Le voilà parti, dit la princesse; et vous avouerez qu'il y a de la générosité à moi à m'ètre sacrifiée ainsi pour vous amuser des lubies de ce fou. — Mais c'est la vérité, m'écriai-je. — Bon! s'écria-t-on de
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tous côtés ; ciierche ta princesse ; lu l'es trompé, Massoni.
— Mais je ne me tromperai pas celle fois, m'écriai-je en allant vers Phœdora. — Ah ! fit-elle en me riant au nez, depuis que je vous ai dit que c'était moi, vous méconnaissez! — Quoi ! m'écriai-je, vous osez...
Elle se mil à rire.
Je voulus lui parler de bien des choses que seul je pouvais savoir; ses éclats de rire et ceux qu'elle excitait ainsi couvraient mes paroles. Plus je m'irritais, plus ils riaient tous... Je devins exaspéré, furieux... Je menaçai tout le monde, je menaçai Phœdora : ils riaient à se tordre. A ce moment, un de ces messieurs sonna : deux grands laquais parurent.
— Emportez ce malheureux, dit-il, il nous a assez amusés comme ça.
On s'empara de moi, on m'enleva, on me jeta dans la rue.
Le fatal : Buvez donc ! fut encore prononcé, et un assez long silence suivit pour que Val vins jugeât que cette fois Grégorio avait cède à l'invitation. Un moment après il reprit d'une voix plus sourde : Le lendemain j'entrai cliez M'"« de Kadicoiï par la grande porte, mais, contre mon attente, on me reçut sans obstacle. Dans un premier retour de passion, je voulais aller lui demander grâce et pardon, et je lui dis, quand nous fûmes ensemble, que je consentais, s'il le fallait, à passer pour fou, à donner toute la vraisemblance possible il la fable qu'elle avait inventée... Elle accepta avec reconnaissance cl me promit son pardon tout entier... Et moi, véritablement fou, ne
voilà-t-il pas que le soir même, dans le foyer de l'Opéra, je parle, je gesticule comme un homme dont la raison était dérangée.On me suivait, on m'observait, on riait. Mais une espérance me soutenait... Je devais revoir Phœdora dans quelques heures, Phœdora qui m'avait avoué son étal et que je voulais sauver à tout prix... Mais, la nuit venue, les portes étaient closes... Je me présentai de nouveau à l'hôtel le matin ; elle était avec un gentilhomme que je reconnus pour avoir soupe avec nous; il sortait, mais je pus entendre ces mots : En vérité, la plaisanterie devient trop longue; tâchez de m'en débarrasser.
Le gentilhomme s'approcha de moi et me dit : Mon ami, si vous ne voulez pas que je sois forcé à demander un ordre à M. le lieutenant de police pour vous faire enfermer, ayez soin de ne plus vous montrer ici. — Non, fit la princesse, je tâcherai de lui faire entendre raison.
Ce monsieur nous laissa. C'est alors seulement qne je connus cette femme; elle se montra à moi sans voile, dans toute son effronterie, et osa me dire en face qu'elle était décidée à tout pour couvrir ce qu'elle appelait son honneur. Je la suppliai au nom de cet enfant qui était le mien, je la menaçai en son nom; mais rien n'y lit... Elle me fit chasser par ses laqnais, et deux jours après, au moment où, le soir, je me présentai encore à son hôtel, quatre estafiers me saisirent au nom du roi... Je parvins à leur échapper, et c'est alors que j'allai me cacher dans ce village... Quelque temps après naquit cet enfant.
— Qui était le vôtre et le sien, dit Léonie. — Bu-
vez donc, reprit la voix inconnue à Valvins et dont l'accent était devenu plus rauque et plus impératif. — Oui, oui, dit Grégorio, à boire, à boire : que ce soit le sien, peu m'importe... car qui peut m'assurer que c'est le mien? — Quoi! fit Léonie. — Buvez donc, reprit la voix. — Et le comte de Chastenux, dit Grégorio en balbutiant tout-à-fait, et quelque autre que je ne connais pas... — Buvez donc, reprit toujours la même voix.
Un verre tomba, et puis après un corps lourd. Valvins se leva; mais à ce bruit on quitta également le cabinet et Valvins entendit descendre les deux femmes ; lecabaretier les arrêta en leur disant : Et Grégorio? — Il est là-haut, dit Phœdora. — Ivre, sans doute? — Oui, reprit cette terrible voix qui avait quelque chose de satanique ; oui, ivre mort.
Valvins et le cabaretier entrèrent en même temps dans la chambre. Grégorio était par terre, respirant sourdement comme un homme qui étouffe. Valvins aperçut sur la table un petit papier : il s'en empara et vit l'étiquette d'un pharmacien. Un soupçon épouvantable s'empara de lui, mais en se souvenant de celle qu'il devait atteindre il se tut et envoya chercher un médecin ; mais avant qu'on en eût trouvé Grégorio avait expiré.
Le cabaretier se contenta de dire : Ce n'est pas étonnant, il devait mourir comme ça.
Le lendemain Valvins était chez le pharmacien dont il avait trouvé l'adresse, et il apprenait que de l'opium avait été vendu par lui à la duchesse de Fezenzac.
C'était donc elle qui avait conçu le crime et qui l'avait prémédité.
Et quelle femme lui avait servi de complice?... La mère de Valvins. Il fallait donc que Yalvins laissât impunie la mort de Grégorio, ou qu'il accusât sa mère et celle qui serait la mère de son enfant, d'empoisonnement! Tant d'horreur, tant de désespoir lui donnèrent une fièvre ardente, qui bientôt dégénéra en une maladie à laquelle il faillit succomber.
Longtemps après, quand il reprit la santé, son domestique lui remit une lettre qui lui envoyait sa démission, et lui assignait, comme à tous les officiers à demi-solde d'alors, un lieu de résidence. Toutefois, cette démission n'était pas définitive, et on semblait lui dire que s'il pouvait parvenir à se guérir de cette maladie dont les symptômes avaient alarmé ses amis six mois avant, et qui l'avait repris depuis peu, il pourrait reprendre de l'emploi.
— Oh I se dit Valvins, on veut traiter le fils comme le père.
Et ce mot lui rappela les dernières paroles de Grégorio Massoni, et il en fut réduit à se dire : Etaitce bien mon père? et pour le venger qui me faudrat-il perdre ?... 3Ia mère... ma mère, assurément. Ils ont raison, j'en deviendrai fou.
Alors il quitta Paris; il partit, et quelque temps après il apprit par les journaux le mariage de la duchesse de Fezenzac avec le marquis de G...
— Et mon enfant? se dit-il... Ah! mieux vaut qu'il vive orphelin et misérable que d'apprendre jamais le secret de ces épouvantables intrigues. Mieux vaut 1 21
mourir de faim que de vivre de honte et avec le mépris de tout ce qui semble respectable aux yeux des hommes.
Et depuis ce temps, il ne prononça jamais le nom de Léonie et ne chercha point à apprendre comment la princesse de Kadicoff l'avait sauvée, selon sou expression.