JUSTIFICATION DU TIRAGE I
II A ixé TIRÉ DB CET OUVRAOB :
DIX BXBMPLAIRB8 SUR PAPIBR DU JAPON, NUMé- ROTÂS DB 1 A 10 ; QUARAlfTB BJEBMPLAIRBS SUR PAPIBR DB HOL- LAROB, RUMÉROTés DB 11 A 50 ; CBMT BXBMPLAIRBS SUR PAPIBR PUR PIL DBS FAPBTBRIBS LAFUMA, IfUMéROXis DB 51 A 150 BT TROIS CBNT CINQUARTB BXBMPLAIRBS SUR PAPIBR BULKY YBROé, NUMÉROTÉS DB 151 A 500, CBS CINQ CBNTS BXBMPLAIRBS CONSTITUANT AUTHBNTI- QUBMBNT L'ÉDITION ORIOINALB DU 8BRFBNT VBRT.
PRÉFACE
Du temps lointain où je débutais dans les Lettres par des études sur les Romantiques, fai gardé dans ma mémoire ce mol de Théophile Gautier sur Gérard de Nerval :
« Un des premiers il traduisit Faust, et le Jupiter de Weimar^ lisant cette version qui est un chef-d'œuvre^ dit que jamais il ne s'était si bien compris. »
Pourquoi n'ai-je pas oublié cette phrase ? Parce que sa signification ne m'était pas apparue. Je la sentais lourde de sens, mais mes vingt ans ne savaient pas encore que la pensée d'un homme peut dépasser les limites de sa propre intelligence.
Que de fois entendons-nous dire avec ironie : € Ce critique q u i analyse cette tragédie de Racine y découvre des beautés auxquelles le poète lui-même n'a peut-être pas songé» » C'est ne pas se rendre compte que la lettre ne
PRéFACB
PREFACE
limite pas V esprit et oublier la vertu mystérieuse de ce qu'on est convenu d*appeler Vlnspiralion. Toute idée a des résonances multiples^ et notre vision ne doit pas se borner à son décor.
Les commentateurs avisés d'^un philosophe n'aident pas seulement le public à comprendre son idéologie^ ils la lui révèlent à luimême.
Voyez Goethe! Je n'ai pas la prétention, même dans quelques mots, d'étudier son œuvre, ma tâche devant se borner à présenter au public Véclaireur subtil de sa pensée. Mais^sans ce dernier, comment ne me perdrais-je pas dans celte œuvre si riche et si touffue, à laquelle se pourrait appliquer si justement ce vers d'Albert Samain :
Cest la forêt da Songe et de l'Enchantement.
Forêt pleine de soleil et d'ombre, mais d^une ombre qu'on sent aussi pleine de lumière, forêt oii la clarté du paganisme grec se marie au symbolisme obscur des croyances
germaniques, et où il semble que Von voit parfois danser Vénus avec Titania.
Comment me reconnaîtrais-] e par exemple dans le conte que voici sans le fil d'Ariane que me tend complaisamment M. Oswald Wirth?
Gœlhe-Wirth. Certes il ne sied pas de donner à V alliance de ces deux noms un sens analogique qu'elle ne doit pas avoir. Mais f imagine — comme une scène de Faust — le blanc patriarche de Weimar penché sur le visage ascétique d'Oswald Wirth et écoutant d'une oreille attentive l'ingénieuse interprétation de ses rêves. D'ailleurs les Allemands eux-mêmes ne s'étonneraient pas de ce rap' prochement. Ils savent qu'il n'est pas actuellement de chercheur plus expert que M. Wirth dans l'étude des symboles. Il est le grand déchiffreur des hiéroglyphes^ des nombres et des pantacles où des sages prudents ont jadis dis* simulé aux Barbares les richesses de leur in
PREFACE
PREFACE
telligencé. Il dévoile aux prêtres qui Vont oublié et aux francs-maçons qui ne Vont jamais su le mystère inclus dans Vésotérisme de leurs gestes.
En France, Oswald Wirlh compte aussi des admirateurs^ mais chez nous toute réputation d'occultiste ne va pas sans inspirer quelque méfiance. Il y a eu — et il y a encore^ hél^s! — trop de charlatans qui ont prostitué le Grand Œuvre pour V exploitation de misérables crédulités.
Mais M. Oswald Wirth, malgré les syllabes cabalistiques de son nom^ est un sorcier moderne. Le tarot n^est pas un jeu de cartes biseautées dans les mains de ce grand honnête homme. Celte présentation paraîtra trop élogieuse — surtout à M. Wirth lui-même — au sujet de ce petit livre où il n'a pu donner toute la mesure de sa € divination ». Mais n'oublions pas que M. Wirth est V auteur du Livre du Maître, e^j^'e tiens k redire ici ce que j^ écrivais de lui a propos de la publication de son Symbolisme hermétique :
Cest Vélévation de son âme qui fait son
intelligence lucide. Pour voir clair en autrui il faut être soi-même débarrassé de toute souillure morale. La clairvoyance de Ceux que la gratitude populaire a sanctifiés n'avait pas d'autre source que la pureté de leur existence. Emerson — ce croyant qui s'est approché du panthéisme de Gœthe avec une inquiétude éblouie — devine Wirth lorsqu'il écrit :
« Tout esprit qui ne veut pas se mentir^ à force de droiture... peut résoudre toutes les difficultés comme le soleild'été fond les nues. »
Wirth est possédé comme son maître de la « sympathie universelle ». Moi qui suis au fond un misanthrope qui souffre de la laideur humaine, j'admire avec humilité cet homme qui s'en accommode. Il n'en souffre pas, lui, parce qu'il la domine. Il regarde les erreurs sans s'en indigner , uniquement préoccupé d'être le nautonier — le Passeur du conte — pour qui les écueils sont peut-être des jalons utiles pour aborder à la vérité. Il sait que les maux participent à l'enchaînement des choses, des êtres et des événements, et que ce sont les pauvres petites lueurs épar-
IM
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PREFACK
ses qui finissent par produire une grande
lumière.
Ce spiritualiste qui accomplit des miracles
ne fait pas sourire mon scepticisme impénitent. Toute beauté soit physique soit morale m'emplit d'une émotion sacrée. Et tel le mécréant qui instinctivement se découvre dans un temple oit des consciences égarées sont venues chercher asile^ je salue ce songeur qui^ quoique ou parce que détaché de toute religion dogmatique, est le plus religieux des hommes.
Lisez ce conte. Sans la traîne lumineuse du Serpent vert et sans la Lampe du vieillard Je suivrais les Feux Follets ou je m^égarerais dans la féconde obscurité du Fleuve et du Jardin magique.
Sans Oswald Wirth je marcherais comme un aveugle derrière Vimagination de Goethe,
Aussi paradoxale que puisse paraître celte affirmation, je dis que le disciple est aussi utile que le Maître. Jean complète Jésus, Le
rêve inaccessible de Vun, l'autre le fait descendre des nues parmi la terre, V inspiré doit à son interprète le respect qui s'attache à son Verbe.
C^est de la sagesse de son Prophète qu'est faite la grandeur d'un Dieu,
Albert L Antoine.
AVANT-PROPOS
ANS Tœuvre d'un penseur aussi prodigieux que Gœthe rien ne saurait être insignifiant. Tout n'y est cependant pas d'un égal attrait littéraire. Le poète semble avoir été préoccupé de ne rien laisser perdre et de conserver à la postérité ses vues sur les sujets les plus variés ; ainsi naquirent des recueils dénués de cette unité si chère à notre esthétique gréco-latine. Les Années de voyage de Wilhelm Meisler rentrent dans cette catégorie, de même que les Entreliens d'émigrés allemands^ qui, rédigés en 1795, prennent leur point de départ dans les événements de l'époque, puis fournissent à Gœthe l'occasion d'attribuer aux interlocuteurs qu'il met en scène des récits de faits étranges rentrant dans le domaine du psychisme.
Mais en guise de couronnement, et comme
AVANT-PROPOS
pour remercier le lecteur de ne pas s'être laissé rebuter, le grand artiste a voulu lui offrir un joyau ultra-précieux, qui n*a son pendant dans aucune littérature.
Il s'agit d'un conte merveilleux à tous les points de vue, qui n'a pu être conçu que sous l'influence de ce somnambulisme spécial, auquel Gœthe attribuait lui-même la production de ses plus purs chefs-d'œuvre. Tandis qu'il formait ses phrases d'après les images qui se présentaient devant son esprit, l'écrivain ne s'attardait certes pas à se demander le sens des symboles qu'il avait mission de fixer. Peintre, il ne songeait qu'à extérioriser sa vision intérieure, en la rendant fidèlement, sans la troubler par la recherche intempestive d'un ésotérisme profond.
La divination du sens caché des œuvres d'art ne rentre pas, en effet, dans les attributions normales de l'artiste. Il faut que celui-ci soit doublé d'un philosophe, d'un abstracteur de quintessence, pour que, a posteriori^ il puisse discerner toute la portée des symboles dont il s'est servi. Nul mieux que
AVANT-PROPOS
Gœthe n'a pu bénéficier de cette double personnalité ; mais le génie créateur l'emportait franchement chez lui sur l'intuition spéculative, qui no prit sa revanche que dans l'extrême vieillesse. Il nous a laissé des énigmes splendides, qui s'imposent à notre admiration, mais dont le mot ne nous a pas été livré. Gœthe avait-il la pudeur de sa pensée intime ? Croyait-il devoir laisser énigmatique ce qu'il lui répugnait d'expliquer ? Toujours est-il qu'il est constamment resté muet quant à l'ésotérisme de ses œuvres à sens voilé. Le symbole ouvre une fenêtre sur l'infini. La pensée n'arrive jamais à en saisir toute la portée. Gœthe, très certainement, s'en rendait compte, d'où son ironie à l'endroit des tentatives d'interprétation de son symbolisme.
Je n'ai pas la prétention de révéler tout ce que Gœthe a voulu taire ; mais, comme à tant d'autres, le génial poète m'a énormément donné à réfléchir. Faust et Wilhelm Meîster avaient surtout fourni matière à mes efforts d'exégèse ; mais, jusqu'à ces dernières années, j'ignorais le conte symbolique du Serpent Vert,
AVANT-PROPOS
AVANT-PROPOS
Le texte m'en fut communiqué, fin 1908, par le D"^ Garl Lauer, qui avait lu dans VAcacia, mon étude intitulée : Un Symbolisme inquiétant *. M'attribuant un don particulier pour le déchiffrement des énigmes, ce savant occultiste voulut bien m'adresser Vlllaslrirte Zeitung du 4 décembre 1902, où j*ai pu lire le conte le plus fascinant que je connaisse.
Le symbolisme en est complexe et je n'ai pu l'interpréter, de prime abord, que dans ses grandes lignes. Puis, j'ai longuement médité, me demandant le sens des détails, en m'aidant d'une très remarquable dissertation du professeur D*" August Wolfstieg, de Berlin, parue dans le numéro de janvier 1912 des Monatshefle der Comenius-Gesellschaft fur Kultur nnd Geisteslehen,
Cet auteur nous montre Goethe se promenant un soir le long de la Saale,aux environs d'Iéna, tandis que, sur la rive opposée, une dame vêtue de blanc faisait entendre les mo-
1. Cette étude a été reproduite dans Le Symbolisme hermétique^ p. 43 à 74.
dulations de sa voix harmonieuse au milieu d'un groupe d'amis. Le crépuscule poétisait la scène ; mais voici que surgissent deux étudiants, qui, riant aux éclats, se font traverser par un vieux passeur, dont la cabane s'élevait au bord de la rivière. Les étourdis s'amusent à faire vaciller la barque et plaisantent le nocher qui les exhorte au calme.
Tel serait le grain de réalité qui, tombé dans l'imagination du poète, y aurait fait éclore le merveilleux récit que je me suis appliqué à traduire littéralement. Il ne fallait pas songer à en donner un résumé, car aucun détail n'y est oiseux : tout s'y tient, tout y a sa raison d'être et sa signification.
Le prince Constantin de Weimar s'évertua, nous dit-on, à démêler le sens mystique de ce conte, auquel Goethe n'a donné aucun titre particulier, comme s'il avait entendu en faire son conte par excellence. Le fait est que la clef de tout un côté de la symbolique de Goethe nous est très probablement fournie par cette fable, qui réserve le plus beau rôle à certain serpent vert.
AVANr-PHOPOS
A ce titre, Tessai d*interprétation que j'en ai risqué trouvera grâce, j'espère, aux yeux des amateurs de vérités cachées, non moins que ma traduction, littérairement si indigne de Toriginal sorti de la plume du plus admirable écrivain des temps modernes *.
1. Une Iraduclion de ce conte avait paru dès 1910 dans le tome VII, p. 423 et suivantes, des Œuvrei de Gœthe traduites par Jacques Porchat et publiées par la Librairie Hachette.
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lUR la berge du large Fleuve, qu*une forte pluie avait enflé et fait déborder, se dressait une cabane, où, accablé par la fatigue du jour, le vieux passeur dormait profondément. Au milieu de la nuit, il fut réveillé par des appels, et, comprenant que des voyageurs demandaient à passer Teau, il se hâta de sortir.
Au-dessus de sa barque attachée au rivage, il vit alors flamboyer deux grands Feux Follets, qui affirmèrent être très pressés et contrariés de ne pas se trouver déjà sur la rive opposée. Sans perdre de temps, le vieillard se hâta de démarrer, puis dirigea sa barque à travers le courant avec toute Tadresse qui lui était coutumière. Dans une langue inconnue, ses passagers échangeaient des sifflements avec une extrême volubilité, tout en poussant, par
intervalles, de bruyants éclats de rire, sans arrêter de sauter çà et là, tantôt sur les bords et les bancs, tantôt sur le fond de la nacelle.
— La barque vacille ! cria le vieillard, et si vous vous agitez ainsi, vous allez nous faire chavirer I Allons, lumières, asseyez-vous I
A cette recommandation, ils partirent d*un grand éclat de rire, se moquèrent du vieillard et s'agitèrent plus encore qu'auparavant. Le vieux batelier supporta patiemment toutes les impertinences et ne tarda pas à toucher terre.
— Voilà pour votre peine I s'écrièrent alors les voyageurs, et, tout en se secouant, ils firent tomber dans la barque humide bon nombre de brillantes pièces d'or.
— Au nom du ciel, que faites-vous là ? gémit alors le vieillard. Vous avez donc juré ma perte I Si une seule pièce d'or était tombée dans l'eau, le Fleuve, qui ne peut souffrir ce métal, se serait soulevé en masses énormes pour m'engloutir avec ma barque. Quant à vous, je me demande ce qui vous serait advenu. Reprenez donc votre or !
— Nous ne pouvons rien reprendre de
ce que nous avons semé en nous secouant.
— Alors, vous m'infligez la corvée de ramasser votre or pour aller l'enfouir dans le 8oI, répartit le vieux, tout en se courbant et en recueillant les pièces brillantes une à une dans son bonnet.
Les Feux Follets venaient de sauter sur le rivage, lorsque le vieux leur cria : Et mon péage ?
— Qui refuse l'or n'a qu'à travailler gratuitement, répondirent les Feux Follets.
— Sachez qu'on ne peut me payer qu'en fruits de la terre I
— Les fruits de la terre ? Nous les dédaignons et n'y avons jamais goûté.
— Tant pis, car je ne puis vous lâcher tant que vous n'aurez pas promis de me livrer trois choux, trois artichauts et trois gros oignons.
Les Feux Follets essayèrent de s'esquiver en badinant, mais ils se sentirent retenus au sol d'une manière incompréhensible. Jamais ils n'avaient éprouvé rien d'aussi désagréable. Ils promirent donc de satisfaire très prochai-
nement aux exigences du passeur. Celui-ci leur rendit la liberté, puis repoussa sa barque dans le courant. Il était loin déjà, lorsque les Feux Follets se mirent à le rappeler : Eh vieux ! Écoutez-nous ! Écoutez-nous, vieux I Nous avons oublié le plus important !
Mais il était trop éloigné pour les entendre. Il venait de se laisser entraîner le long de la rive, en vue d'atteindre une région montagneuse, où il pourrait enfouir Tor périlleux en un lieu que Teau ne risquait jamais d'atteindre. Il trouva, en effet, entre de hauts rochers une énorme crevasse où il déversa le précieux métal, puis, satisfait, il vogua vers sa cabane.
Cette crevasse abritait une belle Couleuvre verte, qui fut tirée de son sommeil par le tintement de Tor heurtant le roc. A peine eutelle aperçu les disques lumineux, qu'elle se précipita sur eux pour les dévorer gloutonnement, en recherchant avec soin toutes les pièces qui s'étaient éparpillées entre les broussailles et les fentes du rocher.
Dès que l'or fut englouti, il procura au Serpent une sensation délicieuse en se dissolvant dans ses entrailles, pour se répandre ensuite dans tout son corps. A son immense joie, la Couleuvre constata qu'elle était devenue transparente et lumineuse. De longue date, on lui avait annoncé que ce phénomène était possible, mais il lui restait des doutes quant à sa durée. La curiosité, non moins que le désir de s'assurer pour l'avenir la possession de la lumière, poussèrent donc la couleuvre à quitter la crevasse afin de rechercher qui pouvait avoir répandu cet or admirable. Elle ne trouva personne, mais n'en prit que plus de plaisir à s'émerveiller de l'agréable lumière qu'elle répandait sur la fraîche verdure, au fur et à mesure qu'elle se glissait entre les herbes et les buissons. Toutes les feuilles brillaient comme des émeraudes, toutes les fleurs apparaissaient transfigurées de la manière la plus ravissante. Elle explora vainement la solitude sauvage ; mais elle reprit espoir en arrivant sur un plateau, d'où elle aperçut dans le lointain une lueur analogue à la sienne.
IB serpe:«t veht
— Voilà donc enfin mon semblable ! s'écriat-elle en 8'élançant dans la direction reconnue. Le désagrément de se frayer un passaga à travers marais et roseau, n'arrêta pas son élan. Sans doute, ses préférences allaient à la sécheresse des prairies élevées et aux escarpements des rochers, où elle aimait à se nourrir de plantes aromatiques, tout en s abreuvant de rosée tendre ou d'une limpide eau de source ; mais, pour l'amour de l'or délicieux et dans l'espoir de se saturer d'une adorable lumière, elle était prête à se soumettre à tout ce qui serait exigé d'elle
Très fatiguée, la Couleuvre atteignit finalement une prairie marécageuse, où les deux teux Follets prenaient leurs ébats.Elle se précipita vers eux, les salua, en se réjouissant do rencontrer d'aussi agréables seigneurs de sa parenté Eux, se mirent à la frôler, à gambader au-dessus d'elle et à rire selon leur coulume.
- Chère tante, lui dirent-ils, bien que vous soyez de la ligne horizontale, la chose importe peu. Assurément nous ne sommes
LE 8BRPRNT VERT
apparentés que du côté de la clarté, car, constatez à quel point nous habille une svelte longueur, nous autres seigneurs de la ligne verticale !
A ces mots, les deux flammes, sacrifiant toute largeur, s'étirèrent en fuseaux longs et pointus au possible.
— Ne le prenez pas en mauvaise part, chère amie ; mais quelle famille pourrait se targuer de nos avantages? Depuis que les Feux Follets existent, aucun ne s^est jamais assis, ni couché.
La Couleuvre se sentit très mal à son aise en présence de semblables parents. Elle avait beau dresser la tête de toutes ses forces, elle n'ignorait pas qu'elle serait obligée de la cour^ ber vers la terre dès qu'elle aurait à se déplacer. Si, précédemment, elle s'était extraordinairement plue dans le sombre bocage, il lui semblait maintenant qu'elle perdait de sa phosphorescence auprès de ses cousins, et elle craignit même de la voir disparaître entièrement.
Dans son anxiété, elle s'enquit précipitamment auprès des brillants seigneurs de la pro-
LB SERPENT VERT
venance de l*or, récemment tombé dans la crevasse du rocher. Elle supposait que cette pluie de métal avait ruisselé directement du ciel.
Les Feux Follets, pour toute réponse, se contentèrent de rire et de se secouer, en semant autour d'eux des pièces d'or à profusion.
La Couleuvre se jeta rapidement sur elles pour les avaler.
— Bon appétit, dirent aimablement ces messieurs, faites honneur au menu, nous avons de quoi vous régaler.
Ils continuèrent à se secouer avec une grande agilité, si bien que la Couleuvre n'arrivait plus à ingurgiter assez vite la nourriture précieuse. Cette fois, elle devint visiblement de plus en plus lumineuse, au point d'en arriver à éclairer d'une manière vraiment féerique, alors que les Feux Follets s'étaient notablement amincis et rapetisses, sans rien perdre cependant de leur joyeuse humeur.
— Je vous en suis à jamais reconnaissante, articula la Couleuvre, dès qu'à la suite de ce repas il lui fut possible de repreadre haleine.
Exigez de moi ce que vous voulez : tout ce qui est en mon pouvoir, je le ferai pour vous.
— Parfait ! s'écrièrent les Feux Follets ; disnous où demeure la belle Lilia. Conduis-nous aussi vite que possible au palais et au jardin de la belle Lilia : nous mourons d'impatience de nous jeter à ses pieds.
— Je ne puis, hélas, vous rendre immédiatement ce service, répliqua la Couleuvre avec un profond soupir. La belle Lilia habite malheureusement de l'autre côté de l'eau.
— L'autre côté de l'eau ! Nous qui venons de nous faire traverser par cette nuit orageuse ! Combien cruel est le Fleuve qui nous sépare ! N'y aurait-il pas possibilité de rappeler le vieux passeur?
— Ce serait peine perdue, reprit la Couleuvre ; car, même si vous le rencontriez sur cette rive, il ne vous embarquerait pas. Il peut passer n'importe qui de ce côté, mais il lui est interdit de ramener personne en sens inverse.
— Nous voilà dans de beaux draps I N'y a-t-il pas un autre moyen de traverser l'eau ?
— J'en connais deux, mais ils ne sont pas utilisables en ce moment. Moi-même, je puis traverser ces messieurs, mais uniquement en plein midi.
— C'est une heure à laquelle nous n'aimons guère voyager.
— Alors, vous pouvez vous faire transporter le soir par l'ombre du Géant.
— Gomment faut-il s'y prendre ?
— L'énorme Géant, qui ne demeure pas loin d'ici, n'a corporellement pas la moindre force. Ses mains ne soulèveraient pas un fétu de paille, ses épaules ne supporteraient pas un fagot ; mais son ombre peut beaucoup, sinon tout. C'est pourquoi il possède son maximum de puissance au lever et au coucher du soleil ; aussi suffit-il, le soir, de se placer sur la nuque de son ombre : le Géant n'a plus, alors, qu'à marcher paisiblement vers la rive pour que son ombre transporte le voyageur par-dessus Teau. Mais si, vers midi, vous voulez bien vous trouver sur la lisière du bois dont les taillis touchent au Fleuve, je me charge de vous traverser et de
vous présenter à la belle Lilia. Si cependant VOUS redoutez trop la chaleur du jour, adressez-vous au Géant. Vous le rencontrerez vers le soir, aux abords de la crique rocheuse voisine ; il ne manquera certes pas de se montrer fort complaisant.
Après s'être gracieusement inclinés, les deux aimables jouvenceaux prirent congé et s'éloignèrent. La Couleuvre ne fut pas fâchée de les voir partir, car il lui tardait de se complaire dans sa propre lumière ; puis elle avait à satisfaire une curiosité qui depuis longtemps la tourmentait singulièrement.
A force de se glisser dans les interstices des rochers, il lui était arrivé de faire une découverte étrange ; car, bien que rampant sans lumière dans ces profondeurs, elle n'en savait pas moins distinguer au contact les différents objets. Elle était habituée à ne rencontrer que des produits naturels de forme irrégulière. C'est ainsi qu'elle glissait parfois entre les saillies de grands cristaux ; des crochets ou des filaments d'argent natif frôlés au
passage lui procuraient également une sensation particulière ; enfin, plus d'une pierre précieuse, trouvée sur son trajet, avait dû à la Couleuvre d'être jetée à la lumière du jour. Mais, à son immense surprise, Tinvestigatrice rampante avait reconnu, enfermés dans Tintérieur d'un rocher, des objets dont la forme trahissait une intervention humaine. Il y avait là des parois lisses ne lui offrant aucune prise pour grimper, des arêtes nettes et régulières, des colonnes bien formées, et, ce qui lui parut plus extraordinaire que tout le reste, des statues de personnages humains, composées d'airain ou de marbre très soigneusement poli, à en juger par ce qu'elle sentait en s'enroulant autour. Aussi éprouvait-elle le besoin de synthétiser par la vue toutes ces sensations tactiles, afin de contrôler ses suppositions. Se croyant désormais capable d'éclairer par sa propre lumière cette crypte merveilleuse, elle espérait pouvoir se rendre compte d'emblée de tous les objets étranges qu'elle renfermait. Elle fit donc diligence, et, habituée au trajet, elle ne tarda
pas à gagner la fissure par où elle avait coutume de se faufiler dans le sanctuaire.
Dès qu'elle y eut pénétré, sa curiosité poussée à l'extrême lui fit jeter un regard circulaire sur la rotonde, que l'éclat qu'elle projetait ne parvenait pas à éclairer complètement. Les objets les plus rapprochés devinrent cependant discernables avec une suffisante netteté. Saisie d'étonnementet de respect, elle vit se dresser devant elle, dans une niche brillante, une statue d'or pur, représentant un roi vénérable. Bien que dépassant les dimensions naturelles, les proportions de cette figure dénotaient un personnage plutôt petit que grand. Son corps harmonieusement formé se drapait dans un manteau simple et sa chevelure était retenue par une. couronne de chêne.
A peine la Couleuvre eut-elle contemplé la majestueuse image, que le roi se mit à parler*
— D'où viens-tu ? demanda-t-il.
— Des crevasses où réside l'or, répliqua la Couleuvre,
LK SERPENT VERT
LR SERPENT VERT
— Qu'y a-t-il de plus splendide que Top ? poursuivit le roi.
— La lumière I répondit la Couleuvre.
— Qu*y a-t-il de plus réconfortant que la lumière ? interrogea encore le roi.
— La parole î lui fut-il répondu.
Pendant ce dialogue, la Couleuvre avait
jeté un regard de côté et découvert ainsi une autre statue magnifique. Une niche contiguô abritait, en effet, un roi d'argent, de haute taille, mais de formes plutôt fluettes. Il était assis ; son costume portait une riche ornementation, rehaussée encore par les pierres précieuses dont étincelaient sa couronne, sa ceinture et son sceptre. Son visage respirait une altière sérénité. Le personnage semblait vouloir prendre la parole, lorsque, dans le marbre de la paroi, une veinure jusqu'ici foncée s'éclaira subitement, au point de répandre une agréable lumière dans tout le sanctuaire. Cette clarté rendit visible un troisième roi, qui, dans sa puissante masse d'airain, ressemblait moins à un homme qu'à un rocher. Pesamment appuyé sur sa massue,
il (rônait comme écrasé sous sa couronne de lauriers. La Couleuvre aurait voulu s'enquérir aussi d'un quatrième roi, plus éloigné d'elle que les autres ; mais, à ce moment, la roche s'ouvrit à l'endroit de la veine lumineuse, qui lança un éclair fulgurant, puis disparut.
L'attention du Serpent fut alors accaparée par l'homme qui venait de sortir de l'épaisseur du rocher. De taille moyenne, il était vêtu comme un paysan et tenait à la main une petite lampe à flamme si paisible, que le regard aimait à s'y reposer. Il s'en dégageait une clarté merveilleuse qui éclairait toute la crypte, sans porter aucune ombre.
— Pourquoi viens-tu, puisque nous avons de la lumière ? demanda le roi d'or.
— Vous savez que je ne dois pas éclairer les ténèbres.
— Mon règne prend-il fin ? questionna le roi d'argent.
— Cela n'arrivera que tardivement ou jamais, répondit le Vieux.
D'une voix forte, le roi d'airain se mit à interroger :
LE SERPENT VEUT
— Quand me lèverai-je ?
— Bientôt.
— Avec qui dois-je m'allier ?
— Avec tes frères aînés.
— Que deviendra le plus jeune ?
— 11 s^assiéra.
— Je ne suis pas fatigué, protesta le quatrième roi d'une voix rauque et balbutiante.
Tandis que ces paroles s'échangeaient, la Couleuvre avait discrètement fait le tour du sanctuaire, en examinant tout, puis elle s'était approchée du quatrième roi. Debout contre une colonne, il apparaissait dans sa corpulence plus lourd que beau. Le métal dont il était composé ne se discernait guère à première vue. Un examen minutieux permettait cependant de reconnaître en sa substance un mélange des trois métaux dont ses frères étaient formés. Mais, lors du moulage, ces matières n'avaient pas fusionné, si bien que des veines d'or et d'argent parcouraient irrégulièrement la masse d'airain, en donnant à l'ensemble un aspect désagréable.
S'adressant à l'homme, le roi d'or questionna de nouveau :
— Combien connais-tu de secrets ?
— Trois.
— Lequel est le plus important ? voulut savoir le roi d'argent.
— Celui qui est révélé.
— Veux-tu nous y faire participer à notre tour ? demanda le roi d'airain.
— Dès que je saurai le quatrième secret, répondit le Vieux.
— Que m'importe tout cela ! grommela par devers lui le roi composite.
— Je connais le quatrième secret, dit alors le Serpent, en s'approchant du Vieux et lui sifflant quelque chose à l'oreille.
— Les temps sont révolus ! cria le Vieux d'une voix formidable, qui fit retentir le sanctuaire et résonner les statues métalliques. Puis, simultanément, le Vieux s'enfonça vers l'Occident et le Serpent vers l'Orient, tous deux passant avec une grande vitesse à travers les interstices du roc.
Tous les couloirs que parcourut le Vieux
LB SERPENT VEHT
furent comblés d'or immédiatement après son passage, car sa lampe possédait le pouvoir magique de transmuer toute roche en or, tout bois en argent et les animaux morts en pierres précieuses ; par contre, elle anéantissait tous les métaux. Mais, pour exercer cette action, la lampe devait être seule à répandre sa lumière. Si une autre clarté se combinait avec la sienne, elle se bornait à émettre une belle lumière claire, réconfortante pour tout être vivant.
En pénétrant dans sa demeure, qui s'appuyait au versant de la montagne, le Vieux trouva sa femme en proie à la désolation. Assise près du foyer, elle pleurait, accablée.
— Que je suis malheureuse ! s*écria-t-elle, et dire que je ne voulais pas te laisser partir en ce jour fatidique !
— Qu'y a-t-il donc ? demanda le Vieux fort tranquillement.
— A peine étais-tu sorti, répondit-elle en sanglotant, que deux voyageurs turbulents se présentèrent à la porte. J'eus l'imprudence
LB SERPENT VERT
de les laisser entrer. Ils m'avaient fait l'eflfet de gens courtois et convenables ; ils étaient revêtus de flammes légères, si bien qu'on aurait pu les prendre pour des Feux Follets. A peine eurent-ils pénétré dans la maison, qu'ils se mirent à me complimenter d'une manière si effrontée, et à se montrer si importuns, que j'en ai honte rien que d'y penser.
— Ces messieurs, assurément, ont voulu badiner, répartit en souriant le mari, car, étant donné ton âge, ils ont dû rester dans les limites de la politesse courante.
— Mon âge I mon âge 1 cria la femme. Faut-il toujours que j'entende parler de mon âge? Quel âge ai-je donc? Politesse courante I Je sais ce que je sais. Mais regarde autour de toi. Que dis-tu de ces murs, où la pierre nue apparaît, alors que depuis cent ans je ne l'avais plus vue? Tout l'or a été léché par ces messieurs, et tu ne saurais imaginer avec quelle agilité ! Ils prétendaient même lui trouver bien meilleur goût qu'à l'or vulgaire. Dès qu'ils eurent achevé de dépouiller les murs, ils se montrèrent singulièrement ragaillardis:
en très peu de temps, ils étaient devenus manifestement beaucoup plus grands, plus larges et plus brillants. Du coup, ils reprirent leurs espiègleries et me cajolèrent à nouveau, en m'appelant leur reine. Puis, en se secouant, ils firent tomber autour d*eux quantité de pièces d'or. Tu vois, il en reste encore sous ce banc, où elles se détachent lumineuses de Tobscurité. Mais, quel malheur ! notre chien en dévora quelques-unes, et, comme tu le vois, il en est mort. Pauvre bête ! Je ne puis m'en consoler. Je ne m'en suis aperçue qu'après le départ des visiteurs, sans quoi je n'aurais pas promis d'acquitter leur dette auprès du passeur.
— Que lui doivent-ils ? demanda le Vieux.
— - Trois choux, trois artichauts et trois oignons, répondit la femme ; j'ai promis, dès qu'il ferait jour, de porter ces légumes au Fleuve.
-- Tu peux avoir pour eux cette complaisance, car, à l'occasion, ils nous rendront service.
— J'ignore si, réellement, ils nous seront
jamais utiles, mais en tous cas, ils n'ont ménagé à ce sujet ni promesses, ni assurances.
Dans l'intervalle, le feu de la cheminée avait cessé de flamber ; ce n'était plus qu'un amas de braises ardentes, que le vieux recouvrit d'une épaisse couche de cendres. Il fît disparaître ensuite les pièces d'or lumineuses, afin que sa petite lampe fût seule à répandre sa douce clarté. Aussitôt les murs se couvrirent d'or et le chien fut transmué en un bloc d'onyx d'une rare beauté. Le brun et le noir alternaient dans les nuances de la précieuse gemme ; cette métamorphose produisit un objet d'art incomparable.
— Prends ta corbeille, dit alors le Vieux ; mets-y l'onyx, dispose ensuite autour de celui-ci les trois choux, les trois artichauts et les trois oignons, puis porte le tout au Fleuve. Vers midi, fais-toi traverser par le Serpent et rendstoi auprès de la belle Lilia. Présente-lui l'onyx, afin qu'en le touchant elle lui rende la vie, de même que, par son contact, elle tue tout ce qui est vivant. Un compagnon fidèle lui sera
LE SERPENT VE HT
ainsi acquis. Engage-la à ne pas se lamenter, sa libération étant proche ; annonce-lui qu*elle doit envisager la pire des infortunes comme le plus grand bonheur, car les temps sont accomplis.
La Vieille ayant tout disposé dans sa corbeille, s'en chargea dès qu'il fit jour et se mit en route. Le soleil levant dardait ses rayons par-dessus le Fleuve qui brillait dans le lointain. La femme avançait d'un pas lent, car la corbeille lui pesait sur la tête, non cependant en raison du poids de l'onyx. Tout ce qui était mort ne lui constituait, en effet, aucune charge ; les objets inanimés soulevaient même la corbeille qui les contenait au point de la faire planer au-dessus de la tête de la porteuse. Mais celle-ci sentait peser lourdement des légumes frais ou le moindre petit animal vivant. Elle avançait en rechignant lorsque, tout à coup, elle s'arrêta effrayée, au moment où elle allait poser le pied sur l'ombre du Géant, laquelle s'allongeait à travers la plaine jusqu'au lieu qu'elle venait d'atteindre. En même temps, elle vit sortir du Fleuve le for-
midable personnage qui venait de s'y baigner. Elle restait perplexe, ne sachant comment éviter cette rencontre. Dès que le Géant eut aperçu la Vieille, il la salua en plaisantant, tandis que les mains de son ombre plongeaient dans le panier. Elles eurent vite fait d'en extraire un chou, un artichaut et un oignon, légumes qu'elles portèrent à la bouche du Géant. Celui-ci poursuivit alors sa route, en remontant le long du Fleuve, ce qui laissa la Vieille libre de reprendre sa marche.
Tout en se demandant si elle ne ferait pas mieux de retourner sur ses pas, pour aller quérir dans son potager les légumes manquants, elle ne cessa d'avancer qu'en arrivant au bord du Fleuve. S'y étant assise, elle attendit longtemps la venue du passeur, qu'elle vit enfin approcher en compagnie d'un singulier voyageur. C'était un jeune homme, noble et beau, qu'elle ne pouvait assez contempler.
— Qu'apportez-vous ? demanda le nautonier.
— Ce sont les légumes que vous doivent les Feux Follets, répondit la Vieille, en présentant ce qui lui restait.
Mais le Passeur se montra très chagriné de ne pas trouver son compte et déclara ne rien pouvoir accepter. La Vieille supplia, expliquant qu'il lui était impossible de retourner immédiatement chez elle, et que la charge lui devenait gênante pour la route qu'elle avait encore devant elle. Mais il persista dans son refus, assurant qu'il ne dépendait pas de lui d'en décider autrement.
— Pendant neuf heures, ce qui me revient doit rester réuni, et je ne puis rien accepter tant que je n'ai pas remis au Fleuve le tiers auquel il a droit.
Après bien des paroles échangées, le passeur en vint finalement à dire :
— Il reste un moyen. Si vous consentez à vous engager envers le Fleuve, en vous reconnaissant sa débitrice, je recevrai les six pièces ; mais cela expose à quelque risque.
— Mais, si je tiens parole, je ne dois courir aucun danger ?
— Pas le moindre. Plongez votre main dans le Fleuve et promettez d'acquitter votre dette en vingt-quatre heures.
La Vieille s'exécuta ; mais quelle fut sa terreur lorsqu'elle retira de l'eau une main devenue noire comme du charbon ! Elle s'en prit alors au Passeur avec violence, assurant que ses mains avaient toujours été ce qu'il y avait de mieux en sa personne, qu'elle avait toujours su les conserver blanches et délicates, en dépit d'un dur travail. Puis, examinant sa main, elle s'écria avec désespoir :
— Mais, que vois-je encore ? Ma main a diminué : elle est beaucoup plus petite que
l'autre !
— Jusqu'ici, ce n'est qu'une apparence, répartit le Passeur; mais, si vous ne teniez pas parole, cela deviendrait une réalité. Votre main diminuerait alors peu à peu de volume, jusqu'à disparition complète, sans néanmoins que vous en perdiez l'usage. Vous vous en serviriez sans aucune gêne, mais personne ne la
verrait plus.
— J'aimerais bien mieux ne pas pouvoir m'en servir, mais que nul ne s'en aperçoive, répondit la Vieille. Du reste, cela importe peu : je tiendrai ma parole, afin d'être rapi-
dément délivrée de cette peau noire et de mon inquiétude.
Hâtivement elle reprit alors sa corbeille qui, d'elle-même, s'éleva au-dessus de la tête do la Vieille, où elle se maintint librement, sans contact. Ne se sentant plus chargée, la femme put alors s'élancer sur les traces du beau jeune homme, qui, plongé dans ses réflexions, suivait nonchalamment la rive du Fleuve. Sa tournure charmante et son accoutrement avaient profondément impressionné la Vieille.
Une cuirasse brillante protégeait son corps gracieux, sans entraver en rien la souplesse des mouvements. Il portait un manteau de pourpre. Autour de sa tête découverte flottait une chevelure brune et bouclée. Son fin visage était exposé aux rayons du soleil, de même que ses pieds bien formés, dont la nudité foulait le sable brûlant, sans que le jeune homme se montrât sensible à la douleur physique, car une profonde peine morale semblait l'avoir distrait de toutes les impressions extérieures.
La Vieille s'efforça d'entrer en conversation ; mais, à toutes ses questions, elle n'obtint que des réponses si laconiques, qu'elle se lassa d'aborder vainement de nouveaux sujets d'entretien. Sans se laisser retenir davantage par les beaux yeux du jeune homme, elle finit par lui dire :
— Vous marchez trop lentement pour moi. Monsieur. Il ne faut pas que je manque le moment propice pour traverser le Fleuve grâce au Serpent vert, afin d'apporter à la belle Lilia le splendide cadeau que lui envoie mon mari.
Ceci dit, elle hâta le pas ; mais, brusquement tiré de son apathie, le beau jeune homme ne se laissa pas devancer.
— Vous allez chez la belle Lilia ! s'écriat-il, alors nous ferons route ensemble. Quel est donc ce cadeau que vous lui portez ?
— Monsieur, répartit la Vieille, après avoir éludé mes questions par des monosyllabes, vous êtes mal venu à vous enquérir de mes secrets avec tant de vivacité. Vous convient-il Cependant de faire échange de bons procédés?
Eh bien, commencez par m'éclairer sur votre sort, et je ne vous cacherai rien de ce qui a trait à ma personne et à mon cadeau.
Un accord fut rapidement conclu. La femme s'expliqua sur sa condition et raconta l'histoire du chien, tout en exhibant la merveille qu'elle avait mission d'offrir en présent.
Ayant extrait du panier l'objet d'art naturel, le jeune homme prit dans ses bras le chien qui semblait endormi.
— Heureux animal ! s'écria-t-il, tu seras touché de ses mains ; elle te rendra la vie, alors que les vivants sont obligés de la fuir, afin de ne pas subir un déplorable sort. Mais, que dis-je, déplorable ! N'est-il pas de beaucoup plus affligeant et plus effrayant d'être paralysé par sa présence, qu'il ne serait de mourir de sa main ? Regarde-moi I A mon âge, en quel piteux état ne suis-je pas réduit ! Le sort m'a laissé cette cuirasse, que j'ai portée à la guerre avec honneur, et cette pourpre, que je me suis efforcé de mériter en gouvernant avec sagesse : l'une ne m'est plus qu'un poids inutile, et l'autre une vaine parure. Je
n'ai plus ni couronne, ni sceptre, ni épée. Je suis d'ailleurs tout aussi nu et indigent que n'importe quel autre fils de la terre ; car ses beaux yeux bleus ont le funeste effet de priver de force tous les êtres vivants. Ceux que le contact de sa main n'a pas tués ne se sentent plus vivre qu'à l'état d'ombres ambulantes.
Il poursuivit de la sorte ses plaintes, sans satisfaire la curiosité de la Vieille, bien moins préoccupée de son état d'âme que des conditions extérieures de son existence. Elle n'apprit ni le nom de son père, ni celui de son royaume.
Il caressait le chien d'onyx, que les rayons du soleil et la chaleur qui émanait du jeune homme avaient réchauffé comme s'il eût été vivant. Il s'intéressa beaucoup à l'Homme à la Lampe, dispensateur d'une sainte lumière dont les effets s'annonçaient comme particulièrement propices à son triste état.
Tandis qu'ils conversaient ainsi, ils aperçurent à distance l'arche majestueuse d'un pont
LE SERt»ENT VERT
jeté d'une rive à Tautre du Fleuve. Cette construction miroitait au soleil d'une manière fli surprenante, que les deux interlocuteurs en restèrent stupéfaits.
~ Gomment ! s'exclama le prince, n'étaitil pas assez beau, lorsqu'il se présentait à notre vue, paraissant bâti de jaspe et de prasine? Ne doit-on pas craindre d'y poser le pied, maintenant qu'il semble composé d'émeraudes, de chrysoprases et de chrysolithes combinés avec la plus chatoyante variété ?
Les deux voyageurs ignoraient le changement dont la Couleuvre avait bénéficié ; car c'était elle qui, chaque jour vers midi, se tendait au-dessus du Fleuve pour faire office de passerelle hardie. Les visiteurs de la belle Lilia s'y engagèrent avec respect et gardèrent le silence pendant la traversée.
A peine eurent-ils atteint l'autre rive, que le pont se mit à osciller ; puis, entrant en mouvement, il s'abaissa au niveau de l'eau. Reprenant alors sa forme normale, la Couleuvre verte se glissa à terre et rejoignit les voyageurs. Ceux-ci la remercièrent de la permis-
sion qu'elle leur avait accordée de franchir le Fleuve sur son dos ; puis ils remarquèrent que des personnes invisibles avaient dû se joindre à la compagnie. Ils entendaient près d'eux des sifflements auxquels la Couleuvre répondait de même en sifflant. En prêtant attention, ils perçurent enfin les paroles suivantes, émises par deux voix alternantes :
Nous allons commencer par explorer
incognito le parc de la belle Lilia, et nous vous prions de vouloir bien nous introduire auprès de cette parfaite beauté dès que, la nuit venue, nous serons devenus tant soit peu présentables. Vous nous rencontrerez sur les bords du grand lac.
— C'est convenu l répondit la Couleuvre, et un son strident se perdit dans l'air.
Les trois visiteurs arrêtèrent ensuite l'ordre de leur présentation devant la Belle, car, un grand nombre de personnes pouvaient sans inconvénient se grouper autour d'elle, mais à la condition d'arriver et de se retirer une à une, sous peine d'éprouver des sensations fort douloureuses.
La femme chargée d'apporter le chien pétrifié s'approcha la première du jardin, où, pour trouver la belle Lilia, elle n'eut qu'à se laisser guider par les sons de la harpe dont celle-ci s'accompagnait en chantant. Cette suave musique se traduisait d'abord à la surface du lac paisible en ondulations circulaires, puis par un léger souffle qui animait l'herbe et le feuillage. Assise dans un enclos de verdure, où l'ombrageait un groupe splendide d'arbres d'essences diverses, Lilia, dès qu'elle fut visible, enchanta une fois de plus l'œil, l'oreille et le cœur de la femme, qui, tout en s'approchant ravie, se jura intérieurement que la Belle, depuis qu'elle l'avait vue, avait gagné encore en beauté. Aussi l'excellente femme ne put-elle s'empêcher de crier de loin son admiration, saluant ainsi à sa manière la plus adorable des jeunes filles.
— Quel bonheur de vous contempler ! Quelle céleste félicité votre présence ne répand-elle pas autour de vous ! Avec quel charme votre harpe ne s'appuie-t-elle pas contre votre sein ! Quelle douceur dans le mouvement envelop-
pant de vos bras qui la tiennent ! L'instrument semble rechercher la pression de votre poitrine, et ses cordes, quels sons ne rendentelles pas au contact de vos doigts effilés! Ah! trois fois heureux le jeune homme qui pourrait prendre sa place !
Lorsqu'elle entendit ces paroles, la belle Lilia leva les yeux, tout en laissant retomber ses bras avec découragement.
— Ne m'attriste pas par des louanges importunes : elles ne contribuent qu'à me faire ressentir plus cruellement mon malheur. Tu vois ce pauvre petit serin étendu mort à mes pieds. Il accompagnait jusqu'ici mon chant de la manière la plus agréable. Habitué à se poser sur ma harpe, il était soigneusement dressé à ne pas me toucher. Or ce matin, alors que, réconfortée par le sommeil, je préludais à un paisible chant de réveil, mon mignon chanteur égrenait plus joyeusement que jamais ses notes harmonieuses, lorsqu'un épervier fendit l'air au-dessus de ma tête. Epouvanté, le craintif oiselet se réfugia dans mon sein et je perçus instantanément les derniers spasmes de
sa vie expirante. Atteint par mon regard, le ravisseur se traîne désormais impotent, là-bas, au bord de Teau. Mais sa punition ne me rend pas mon favori, dont la tombe ne contribuera qu*à augmenter les funèbres bocages de mon jardin.
— Prenez courage, belle Lilia ! dit alors la femme, en essuyant les larmes que le récit de la malheureuse jeune fille lui avait arrachées, ressaisissez-vous. Mon mari m'a chargée de vous recommander de modérer votre chagrin et d'envisager la pire des infortunes comme Tannonce du plus grand bonheur, car il assure que les temps sont révolus. Et, de fait, continua la Vieille, il se passe d'étranges choses dans le monde. Voyez donc ma main, comme elle est devenue noire ! Vraiment, elle a déjà sensiblement diminué de volume : il faut que je me hâte, avant qu'elle ne disparaisse entièrement. Pourquoi ai-je voulu être complaisante à l'égard des Feux Follets ? Pourquoi a-t-il fallu que je rencontre le Géant? Et pourquoi me suis-je laissée induire à plonger ma main dans le Fleuve? Ne pouvez-voua
LE SERPEWT VERT
pas me donner un chou, un artichaut et un oignon, que je les apporte au Fleuve, afin que ma main redevienne blanche comme précédemment et paraisse presque digne d'être placée à côté de la vôtre ?
— Tu pourrais trouver à la rigueur des choux et des oignons, mais c'est en vain que tu chercherais des artichauts. Mon vaste jardin ne renferme que des plantes ne portant ni fleurs ni fruits ; mais tout rameau que je cueille pour le planter sur la tombe d'un favori verdit aussitôt et se développe très rapidement. J'ai malheureusement vu croître tous ces massifs, ces bosquets et ces bocages. Ces pins altiers, ces cyprès pareils à des obélisques, ces chênes et ces hêtres puissants proviennent de rameaux plantés de ma main en de tristes commémorations, dans un sol qui, par lui-même, serait resté à jamais stérile.
La Vieille n'avait prêté à ce discours qu'une attention distraite, car elle ne se préoccupait plus que de sa main, qui, en présence de la belle Lilia, semblait noircir et rapetisser de minute en minute. Effarée, la messagère eut
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hâte de fuir et déjà elle reprenait sa corbeille, lorsqu'elle constata qu'elle avait failli oublier Fessentiel.
Sortant alors le chien transmué, elle le posa dans rherbe aux pieds de la Belle.
— Mon mari, ajouta-t-elle, vous envoie ce souvenir. Votre contact peut animer ce minéral précieux. Le gentil animal ne manquera pas de vous distraire, et je ne puis me consoler du chagrin de le perdre qu'en sachant qu'il vous appartient.
La belle Lilia contempla la bête pétrifiée avec une satisfaction paraissant mêlée d'étonnement.
— Beaucoup de signes, dit-elle, se réunissent pour m'inspirer quelque espoir. Mais, hélas ! ne serait-ce pas une illusion de notre nature, qui, en présence d'une accumulation de malheurs, nous fait pressentir l'approche du plus grand bien ?
Changerez- vous mon sort, favorables présages ? Mort de l'oiseau chéri, main noire de l'amie ? Et ce carlin d'onyx aurait-il son pareil ? Et ne me vient-il pas, envoyé par la Lampe ?
Ignorant des humains les douces jouissances, Je n'ai jamais connu que la calamité ! Que n'es-tu, Sanctuaire, érigé près du Fleuve I Et toi, solide Pont, ah ! que n'es-tu construit * I
Ce chant, que la belle Lilia venait d'accompagner des plus suaves accords de sa harpe, aurait plongé dans le ravissement toute autre personne que l'anxieuse Vieille, qui, impatiente de partir, aurait voulu l'interrompre pour prendre congé. Elle allait se mettre en route, lorsqu'elle fut retenue par l'arrivée du Serpent Vert, qui venait d'entendre les dernières paroles chantées par Lilia. Il en prit texte pour exhorter celle-ci au courage.
— La prédiction relative au Pont est accomplie, assura-t-il ; demandez à cette excellente