‹ Le servageChapitre 1 sur 5 · A LOUIS GANDERAX · texte numérisé non relu

A LOUIS GANDERAX

— Allons, Jacquot, on te permet d'aller retrouver tes cousins. Et, attention à ne pas te salir !

M. Laurière compléta la recommandation de sa femme :

— Ne te mets pas en nage !

Alors arriva ce que Jacques, surnommé Jacquot, redoutait par-dessus tout. Lui qui ne demandait qu'à rester là, tranquillement oublié sur sa chaise, dans le dos de ses parents, il lui fallait se lever et, sous le feu convergent des regards de dix personnes imposantes, franchir le vaste salon au parquet dangereux comme verglas. Il n'y avait pas à tergiverser : Jacques était cité comme

un modèle d'obéissance. Les joues en feu, les yeux voilés, les jambes mal assurées, il s'achemina, s'attendant à une catastrophe avant la fin de la redoutable traversée. Il atteignit pourtant sans faux pas la porte-fenêtre ouverte sur le parc. Mais, une fois dehors, il n'était pas au bout de ses peines. Il s'agissait maintenant de rejoindre ses cousins et leurs amis, que l'on entendait crier là- bas derrière une charmille, et l'effroi le paralysait. Sa gorge se serrait d'angoisse à la pensée d'aborder la bande turbulente et de se mêler à ses jeux. Sans doute allait-il être accueilli comme d'habitude par la brutalité de ces garçons, par les moqueries de ces filles, tous unis contre sa faiblesse et sa timidité. Il avait grande envie de demeurer tapi derrière une de ces caisses d'orangers qui, devant le château, s'alignaient à hauteur de son front ! . . . Mais on lui avait dit d'aller, et il allait à son supplice.

Au milieu de camarades, Jacques partageait le sort de tous ceux qui ne peuvent imposer le respect par leur vigueur ou par leur aplomb. Il était en outre victime de sa réputation d'enfant exemplaire, réputation toujours offensante pour la majorité des autres. Partout il se résignait amèrement à être rudoyé ou mis à l'écart, mais,

lorsqu'on l'amenait au château de Bourgvieux, sa souffrance prenait une acuité particulière. Nulle part il n'éprouvait un sentiment aussi caractérisé d'humiliation.

Son instinct l'avertissait qu'ici l'hostilité ne s'adressait pas seulement à sa frêle personne. Il y avait si loin de la simplicité bourgeoise de ses parents aux airs que se donnaient ceux qu'il appelait, par déférence pour leur âge, son oncle et sa tante Renaud I Dès que la calèche des Laurière entrait au trot de la jument poussive dans la longue avenue de châtaigniers, Jacques ressentait une gêne qui allait en croissant jusqu'au perron gardé par des domestiques narquois comme leurs maîtres. Dans le salon aux tapisseries héroïques, au majestueux meuble doré, il se trouvait, lui et les siens, amoindri et dépaysé. Il lui semblait que madame Renaud traitait sa mère avec un respect dédaigneux, et, lorsque le gros M. Renaud était là par hasard, celui-ci parlait à son père sur un ton d'autorité presque insolent. A certains regards, à certaines manières, Jacques avait deviné bien des choses. Au surplus, par leurs façons à son égard, les enfants de la maison l'aidaient à comprendre. La ribambelle des jeunes Renaud ressemblait trait pour trait aux parents.

Soudain une horde hurlante, essoufflée, cramoisie, déboucha au galop d'une allée. Jacques, interdit, s'arrêta. Mais, sauf un terrier hargneux, qui lui sauta aux mollets, personne ne prit garde à sa présence. Une contestation de jeu s'était élevée; elle fut orageuse. C'était à qui couvrirait la clameur. Enfin, une fillette efflanquée, avec une natte dans le dos, s'écria :

— Tiens ! voici Jacquot !

Tous en chœur reprirent :

— As-tu bien déjeuné ?

Jacques s'efforça de sourire à l'éternelle plaisanterie que lui valait le sobriquet donné par une imprévoyante tendresse. On le bouscula un peu sans paraître le faire exprès. Le terrier, comme s'il eût deviné l'approbation, redoubla de jappements menaçants.

Un des cousins se campa sous son nez et demanda :

— ■ D'où sors-tu cette cravate de perroquet ?

Et, tirant un des pans de l'écharpe écossaise qui s'étalait sur la poitrine de Jacques, il détruisit le nœud symétriquement ordonné par les soins de madame Laurière.

— Voyons, Jean ! es-tu bête ! Laisse-le. Il va pleurer, dit la grande fille à son frère.

Cette intervention protectrice aggrava la confusion du malheureux. Il entendait pouffer derrière lui. Mais il y eut une diversion. Quelqu'un proposa :

— Une idée ! Si on allait voir la calèche de la tante Camo ! . . .

Madame Laurière s'appelait Camille. Ses petitsneveux n'avaient pas manqué de défigurer son nom en celui de Camomille, qu'ils avaient ensuite abrégé. Les Renaud, qui trouvaient leur progéniture digne d'eux pour l'esprit, avaient adopté la plaisanterie. Madame Laurière leur paraissait modeste, acerbe et surannée comme une tisane. A Bourgvieux, on ne la nommait entre soi que « la tante Camo ».

La proposition d'aller voir la calèche fut unanimement applaudie. La voiture des Laurière, qui datait d'un autre âge, était célèbre au château. Le jardinier barbu qui, sous une casquette de toile cirée, remplissait l'office de cocher, achevait le ridicule de l'équipage.

Les enfants s'égaillèrent dans la direction des communs, et Jacques suivit le mouvement, trottant au-devant de nouvelles avanies. Mais un crocen-jambe sournois l'envoya rouler sur une platebande, tandis que s'éloignaient les éclats de rire

et les cris. Lorsqu'il se fut relevé, il ne chercha pas à rattraper ses compagnons. Il resta planté, le front bas, dans l'attitude d'un désespoir infini. Ses larmes s'égouttaient sur le gravier doré et sur la pointe de ses bottines. Sa misère présente l'affligeait moins que le redoutable avenir. Comment oser, dans un moment, reparaître au salon, sa cravate pendante et sa culotte blanche verdie par l'herbe ?

Or, voici que des appels retentissaient déjà. C'était la voix maternelle :

— Jacquot ! Jacquot !

Il renifla, se tamponna les yeux et se hâta d'accourir, l'esprit perdu.

— Ah ! malheureux enfant ! que lui est -il arrivé ?... Une culotte toute neuve !...

Madame Laurière avait bondi, secouait Jacques, se lamentait, récriminait. M. Laurière tachait de la calmer et s'inquiétait si son fils ne s'était point fait de mal. Madame Renaud intervenait, accusait ses fils sans aucune conviction. Les dames en visite échangeaient des sourires.

Honteux, terrifié, Jacques ne voyait, n'entendait plus rien. Une main énergique l'entraînait vers le vestibule, lui faisait dégringoler le perron, le poussait sur le marche-pied haut perché de la

calèche. Ce fut à peine s'il s'aperçut que ses cousins entouraient la voiture, en faisant des grimaces d'hilarité contenue. Il commença de revenir à lui quand on eut dépassé la grille du château. Mais l'indignation de sa mère était loin de se calmer. Pour la moindre chose, le teint de rousse de madame Laurière se colorait vivement : elle était pourpre. Et elle tempêtait, sa voix maintenue au plus haut diapason :

— Non ! jamais je n'ai vu d'enfant pareil !... un vêtement perdu ! . . .

— Voyons, Camille, le mal n'est pas grand. Il n'y a peut-être pas de sa faute.

— C'est cela ! donne-moi tort maintenant !

— Mais, ma chère amie...

A force d'intercéder, M. Laurière avait détourné l'orage sur sa tète. Ému d'une tendre pitié, Jacques regardait en face de lui son père, dont le bon et sérieux visage se rembrunissait, discuter avec une inaltérable douceur. Il eût cent fois préféré que l'on continuât de le gourmander. Était-il encore besoin, pour comble d'infortune, qu'il fût cause d'une de ces scènes qui le bouleversaient ? Il prenait au tragique des fureurs qui n'étaient que les criailleries d'une nature aisément irritable, et, comme ces criailleries, à force de dis-

proportion avec leur objet, devenaient injustes, il avait le chagrin d'en vouloir à sa mère.

D'Arblay à Bourgvieux, il y avait un beau ruban de route qui semblait s'allonger dans le sens du retour, la vieille jument lassée se mettant au pas tous les cent mètres. On traversa la campagne que l'automne commençait à roussir ; des bandes de corbeaux s'abattaient sur les prés tondus. Jacques reconnaissait au passage des propriétés : ici, le long mur de l'oncle Urbain ; plus loin, le castel du cousin Antoine. Toute la contrée, de ce côté-ci d'Arblay, était peuplée par l'innombrable famille Laurière.

La mécanique grinça. On descendait le versant d'une étroite vallée, du fond de laquelle jaillissait une cheminée rose avec un panache de fumée. Les bâtiments de la papeterie Formigeon s'étendaient au bord de la Reume torrentueuse. La calèche passa sous des voûtes' humides ; une fournaise rougeoya sur le chemin ; on perçut le sourd ronflement des machines ; l'air était saturé de chlore. La route remonta entre des logements ouvriers pavoises de linge. Assise sur une esplanade, la chapelle de l'usine dominait l'agglomération ; sa flèche d'ardoise filait dans le ciel. Làbas, au sommet du coteau, les toitures bleues de

la maison de M. Formigeon émergeaient d'un bois de pins.

Peu à peu madame Laurière s'était apaisée. Maintenant elle se gargarisait de louanges à l'adresse des châtelains de Bourgvieux. Elle nourrissait pour eux une admiration singulière. Elle, qui était d'une simplicité antique et d'une économie proche de l'avarice, se pâmait devant la modernité et le faste de ses neveux. Les Renaud lui faisaient honneur; sa vanité l'avouait ingénument.

M. Laurière, lui, n'était pas sensible à ces choses ; il ne fréquentait à Bourgvieux que par égard pour la fdle d'une sœur qu'il avait beaucoup aimée. Malgré toute son indulgence, il appréciait peu M. Renaud. Il était pour la hiérarchie, et, quoique le mari de sa nièce eût à peu près son âge, il n'admettait point d'être traité par lui de haut en bas. Cette morgue lui déplaisait d'autant plus qu'elle accompagnait des opinions dont il ne partageait aucune. M. Renaud était banquier à Sordes- en -Provence ; il avait acheté dans le pays de sa femme le domaine d'une vieille famille ruinée. Il profitait, d'ailleurs, assez rarement de cette campagne, très pris par les affaires, par la politique, et, ajoutaient les mauvaises langues, par une liaison.

Et Jacques, en écoutant sa mère, pensait avec tristesse : « Maman, aveugle maman, pour un rien, comme tout à l'heure, tu me brusques et tu me grondes, moi qui t'aime, et tu es sans cesse à vanter ces gens qui se moquent de toi et de nous tous!... Si tu savais !.. . si j'osais te dire!...» Mais Jacques se taisait : il n'osait jamais rien dire.

Quand, chaque année, on menait Jacques porter des fleurs sur la tombe de son grand-père, il évoquait l'image d'un beau vieillard tout rasé, avec des joues roses et une auréole de cheveux en soie blanche ; mais ce souvenir de sa petite enfance se brouillait de plus en plus. A mesure qu'il se rendait mieux compte de l'importance des choses de ce monde, il regrettait davantage la trahison de sa mémoire. Il savait, pour en entendre souvent parler, que cet aïeul, le père de son père, avait été un personnage considérable.

M. Laurière était, de son vivant, le grand homme de sa petite ville. Il n'est pas douteux que son buste ornerait une place d'Arblay et

qu'une rue porterait son nom, si la municipalité accordait ces honneurs au mérite des citoyens plutôt qu'à leurs opinions. Des opinions de M. Laurière, encore, ferait-on peu d'état, — car, au cours de sa longue vie, il eut toujours celles qui triomphaient dans le moment, — mais toute sa famille est aujourd'hui trop notoirement réactionnaire pour que sa gloire ne soit pas compromettante à célébrer, et, partant, compromise.

M. Frédéric Laurière avait été architecte : l'hôtel de ville et l'hôpital d'Arblay, notamment, étaient de ses œuvres. En raison de leur inutilité, diverses restaurations de monuments antiques avaient beaucoup ajouté à sa réputation. Mais ces travaux, qui lui avaient rapporté une médiocre fortune, ne lui eussent point donné plus de lustre qu'il ne convenait, s'il n'avait employé sa vieillesse à construire en l'honneur de sa ville natale un édifice d'un autre genre. L'archéologie avait conduit M. Laurière à l'histoire : en huit volumes compacts, il retraça depuis les origines les annales d'Arblay et de la province. Les Arblaisiens ne lurent pas ces livres d'aspect rébarbatif; leur patriotisme local admira de confiance. On sut que l'historien présentait des mémoires à

l'Académie des Inscriptions et qu'il correspondait avec des sociétés savantes. Il obtint la rosette de la Légion d'honneur. Une visite qu'il reçut d'un fameux confrère de Paris acheva de le mettre au pinacle. Peu ambitieux, M. Laurière ne vérifia pas si sa renommée dépassait le cercle de ses concitoyens et des spécialistes. Ses derniers jours furent d'une particulière douceur; il ne souffrait d'aucune infirmité, ses nombreux enfants et petits-enfants l'entouraient et prospéraient ; le titre d'aîné, qui servait à le distinguer de ses frères, sires de moindre importance, avait pris la valeur d'un titre nobiliaire. Son optimisme épanoui était largement justifié.

La bonne étoile de M. Frédéric Laurière avait aussi brillé sur sa descendance : trois de ses filles avaient, avec peu de dot, fait de beaux mariages, et celle qui était entrée au couvent n'était pas la moins satisfaite; ses fils avaient réussi chacun dans la voie qu'ils avaient choisie, industriels ou ingénieurs, sauf les deux cadets, l'un prêtre, l'autre magistrat. Ce dernier, dont les émoluments n'autorisaient pas de grosses prétentions, avait eu la chance d'épouser mademoiselle Camille Brouchoux, la fille du richard d'Arblay, fille unique en vérité, car sa sœur,

qu'une infirmité condamnait au célibat, ne comptait point.

M. Brouchoux avait acquis une fortune superbe dans la mégisserie. Une partie des toits de la ville basse, le long de la Reume, étaient coiffés de claires-voies où séchaient les peaux travaillées dans sa maison : le quartier en était empesté. M. Brouchoux, qui avait débuté comme ouvrier, avait de bonnes raisons pour être orgueilleux; il l'était à l'extrême. Il n'était pas moins avare et volontaire. De souche paysanne, il n'avait perdu aucun des traits caractéristiques de sa race. Au milieu de ses occupations il gardait l'amour de la terre, et, se méfiant des valeurs, il plaçait tous ses fonds au soleil. L'âge venu, il se désintéressa des peaux, vendit son affaire et vécut en campagnard.

M. Brouchoux jouissait à Arblay du prestige que confère la fortune dans une ville d'industrie et de commerce; mais il était personnellement peu prisé. C'était un véritable rustre; sa fierté de parvenu affectait d'exagérer ses mauvaises manières et ses opinions voltairiennes. Sa fille Camille était tout de même l'un des plus beaux partis d'Arblay; elle avait reçu dans un couvent la meilleure éducation pour devenir une bour-

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geoi se accomplie. Lorsque M. Laurière aîné demanda pour son fils Joseph la main de Camille Brouchoux, il passa condamnation sur le père en faveur de la jeune fille.

Aucune alliance ne paraissant disproportionnée quand il s'agissait d'un héritier du beau nom de Laurière, on ne fut pas étonné que le mégissier consentît à prendre pour gendre quelqu'un qui n'était rien de plus qu'un magistrat d'avenir. En ce qui le concernait, le bonhomme était en vérité bien aise de caser sa fille dans l'une des premières familles de la ville qui l'avait connu en bourgeron; mais son avarice était surtout en jeu. Joseph n'était pas de ces épouseurs qui ont le droit de se montrer exigeants sur la dot : il se contenterait des espérances.

Après quinze ans de mariage, les Joseph Laurière n'avaient pas encore d'entants ; ils en souffraient et en rougissaient comme d'une honte. Toujours préoccupés de leur prochain, les Arblaisiens se murmurèrent à l'oreille des explications. Il ne fallait pas chercher du côté Laurière : le grand homme et sa progéniture avaient fait leurs preuves. On se rappela que M. Brouchoux avait épousé sa cousine germaine : l'une de ses filles était infirme, l'autre stérile; c'était dans l'ordre.

Mais il n'y a point d'ordre en ce monde qui tienne contre la volonté divine ; Joseph Laurière, catholique fervent, n'en doutait pas. Il fit appel au miracle : à la suite d'un pèlerinage, Jacques naquit.

D'autant plus chéri que l'on avait eu de lui un plus long désir, l'enfant, dont la santé était fragile, fut couvé avec une sollicitude qui s'accrut à mesure que s'avérait qu'il resterait unique. Souvent l'un ou l'autre de leurs amis disait aux Laurière en souriant ;

— Vous l'aimez trop !

Et c'était l'exacte vérité. Mais cet amour-là n'était pas l'amour gai et chaleureux de la jeunesse. Madame Laurière avait trente-cinq ans; son mari, dix de plus qu'elle. Entre eux et un premier enfant la distance était devenue trop grande ; ils ne pouvaient plus se rapetisser jusqu'à lui. Hantée, comme tous leurs sentiments, par l'obsession du devoir, leur tendresse était inaccessible pour la jeune créature à peine dégagée de l'animalité. Jacques vit dans ses parents des êtres exceptionnels et lointains envers qui toute amicale familiarité serait indécente. Son affection resta contenue et craintive.

. Élevée à la dure, madame Laurière s'imaginait

de bonne foi que l'on n'obtient rien que par la rigueur. Elle disait volontiers : « Qui aime bien châtie bien ». Elle ne châtiait guère, car son cœur était excellent, mais criait beaucoup, y étant portée par un naturel qui s'échauffait à la plus petite résistance. Le vieux Brouchoux se retrouvait tout entier dans sa fille, mais ce qui, chez lui, était vice odieux, n'était chez elle que travers. La rudesse qu'elle tenait de lui était toute en surface ; elle était bonne, mais s'appliquait à s'en cacher comme d'une faiblesse. Il fallait la connaître pour la bien juger.

Au nom de sa vanité, madame Laurière rêvait d'un fils qui lui fit honneur ; en attendant de devenir un jeune homme accompli, Jacques serait le modèle des petits garçons. Elle ne soupçonnait pas qu'un peu de bruit, de désordre et de liberté sont le bonheur de l'enfance. Les récréations de Jacques étaient aussi sérieuses que ses études ; la même discipline y présidait.

De bonne heure, madame Laurière s'était adjoint une institutrice ; elle en changeait sans cesse, faute de s'accorder avec aucune. Jacques pleura souvent d'en quitter auxquelles il s'était attaché pour leur jeune entrain et leur bienveillance, mais il était si malheureux lorsque sa mère les gourmandait

comme des domestiques qu'il préférait encore leur départ à leur humiliation. Il plaignait moins le sort des vieilles demoiselles de qui l'humeur revêche ne l'épargnait pas. Enfin on trouva une gouvernante stable en la personne de mademoiselle Barbin, que de grandes infortunes et son humilité chrétienne avaient cuirassée contre les avanies. Elle avait le teint bilieux, les pommettes saillantes, un nez bossu chevauché par un lorgnon bleuâtre; une touffe de poils se recroquevillait au grain de beauté de son menton. Son décharnement semblait un effet de son austérité. Partout flanqué de mademoiselle Barbin, empêcheuse d'amusement, Jacques s'entendait traiter de fille par ses contemporains ; timide, avec des rougeurs et des larmes faciles, il méritait ce terme de mépris dont il souffrait.

La mansuétude de M. Laurière trouvait quelquefois à reprendre aux sévérités de sa femme, et c'étaient alors des scènes, malgré la modération de ses remarques. Avec une foi absolue en ses propres lumières, madame Laurière avait la haute main dans le ménage et elle ne tolérait pas que l'on empiétât sur ses prérogatives. Certes, si elle avait mésusé de son autorité, son mari n'était pas homme à laisser faire par faiblesse : dans les occasions

capitales il savait être inflexible. Mais il estimait trop sa femme à sa véritable valeur pour ne point battre en retraite dans les petites circonstances. Ils avaient, au fond, tous deux le même idéal. M. Laurière n'attendait pas de son fils des satisfactions d'amour-propre ; il désirait cependant qu'il atteignit à la perfection, car la perfection est le but auquel nous devons tous tendre ici-bas.

Formé par une mère qui outrait la dévotion, à côté d'un frère et d'une sœur qui se destinaient à l'état religieux, Joseph Laurière s'appliquait à ne faillir à aucune des vertus chrétiennes. Sa conçoit! ion de la vie était simple, voire un peu naïve. Il semblait que sa forte myopie n'était pas seulement une infirmité de ses yeux. Cette naïveté était surprenante de la part d'un magistrat que sa profession mettait en contact brutal avec l'humanité. On louait ajuste titre sa droiture, sa modestie, sa charité ; mais les plus timorés s'étonnaient parfois de sa candeur. Inutile de dire si son neveu Renaud, qui se piquait de largeur d'esprit et de modernité, le jugeait ridiculement vieux jeu.

Jacques admirait en son père un être d'essence supérieure, dont les moindres paroles prenaient une émouvante autorité; mais, tout enfant, il lui apparaissait déjà que l'existence n'est pas un plai-

sir et qu'il n'est pas commode de s'y diriger. L'ombre des péchés à fuir se projetait de toutes parts autour de lui ; le chemin où s'avancer n'était pas large.

Quelle que fût la ville où sa fonction le fixât, M. Laurière ne manquait pas de venir chaque année passer les vacances à Arblay. Bien qu'ils acceptassent courageusement, comme toutes les nécessités, celle de vivre hors de leur pays natal, sa femme et lui ne se sentaient vraiment chez eux nulle part ailleurs. Ils avaient le culte de la famille, et presque tous leurs proches étaient restés fidèles au sol. Us avaient aussi à un haut degré cet esprit local qui se maintenait dans Arblay, grâce à la situation de la ville, isolée dans une ceinture de montagnes, à l'écart des grandes voies ferrées. Sans vouloir fonder aucun projet sur l'événement fatal qui, plus tard modifierait radicalement leur

position, ils ne pouvaient se défendre de songer que l'avenir les rapatrierait à leur berceau.

Des circonstances graves et imprévues contraignirent les parents de Jacques à brusquer leur retour. En 1880, M. Laurière démissionna pour se soustraire à l'obligation d'appliquer les « Décrets » .

La première fois qu'il se retrouva en présence de son beau-père, celui-ci montra comment il appréciait une détermination que beaucoup qualifiaient d'héroïque ; il dit tout net :

— Joseph, vous êtes un imbécile.

Et comme, respectueux et calme, M. Laurière avançait ses scrupules de catholique, le vieux Brouchoux s'indigna :

— Vous êtes un imbécile, et je le répète ! Se mettre sur le pavé pour des Jésuites ! Comme si vos frocards l'avaient volé ! Il y a longtemps qu'on aurait dû les flanquer à la porte... Vos scrupules ! votre religion ! . . . laissez-moi tranquille ! . . . Allez à la messe et à vêpres tous les jours, si ça vous amuse : on ne vous en empêche pas !...

Il parlait sec, la mâchoire en avant, et il scandait ses paroles en frappant à terre du bâton sur lequel il appuyait sa vieillesse énergique et branlante. Scandalisé, M. Laurière se refusait néan-

moins à disputer avec le père de sa femme, et il se bornait à soupirer.

— Et maintenant, poursuivait M. Brouchoux, demandez à vos Jésuites de vous nourrir. Vous ne vous êtes pas imaginé, je suppose, que je vous prendrais à ma charge !...

— Loin de moi cette pensée : elle suffirait à infirmer mon faible mérite. Je m'honore de ma pauvreté.

De telles réponses convainquaient l'avare que son gendre était bien ce qu'il avait dit.

Lors de ces événements, Jacques avait six ans; il était trop jeune pour en comprendre autre chose que les effets. Sa mère était dans un état effrayant d'agitation ; le front de son père se barrait de rides profondes. Les mots de « persécution », de « gouvernement », d' « iniquité », qui revenaient en refrain dans la conversation, lui semblaient exprimer des mystères tragiques. L'enfant, qui avait entendu beaucoup de récits de la dernière guerre, les associait dans son esprit aux bouleversements actuels : il n'eût pas été surpris que le canon tonnât. Mais les impressions du jeune âge sont fugitives, et Jacques constata vite que, quoi qu'il fût advenu, il y avait personnellement gagné.

Monsieur et madame Laurière n'eurent pas les soucis d'une installation. Une maison les attendait, héritée de la mère de M. Laurière : c'était là qu'ils passaient leurs vacances. Cette maison, en granit noirâtre, datait de plus d'un siècle ; elle était étroite et haute, toute en escalier, mal distribuée, impossible à chauffer en hiver. Située presque au fond de l'entonnoir à l'intérieur duquel la vieille ville est accrochée en désordre, elle donnait sur la grand'rue, que des fenêtres de la façade on voyait monter, resserrée et tournante et pavée de grès pointus ; le clocher inachevé de l'église Notre- Dame apparaissait par-dessus les toits. Derrière l'habitation, s'élevaient des bâtisses et des bicoques qui grimpaient les unes par-dessus les autres, séparées par des jardinets et des terrasses en pierre sèche; d'énormes quartiers de roche émergeaient d'entre les maisons et surplombaient ; un couvent, percé de cent fenêtres et couvert de tuiles rouges, dominait le tout.

Indifférent à la tristesse et à l'incommodité du logis et aux mauvaises odeurs des mégisseries voisines, M. Laurière faisait de ce coin le centre de l'univers.

— C'est là mon vieil Arblay I disait-il amoureusement.

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Et il ajoutait avec mélancolie, en songeant au malheur des temps :

— Vous verrez qu'on nous changera tout cela !

Jacques n'appréciait pas moins Arblay. Ses parents, qui ne se fussent pas absentés une journée sans lui, l'y amenaient chaque année. Le plaisir du voyage, du changement, aurait suffi pour métamorphoser à ses yeux le lieu le plus sinistre. Hier captif dans un appartement de location, l'enfant se réjouissait d'occuper une grande maison à soi tout seuls : les objets et les meubles y prenaient, grâce à la sympathie qu'il leur portait, une physionomie particulièrement amicale. Il aimait à respirer l'odeur d'encaustique du carrelage de l'escalier; il souriait à la bonne figure du grand-père Laurière, dont le buste en plâtre décorait une console du salon ; il tenait des discours au saint Pierre en bronze assis sur une pendule. Ce fut un bonheur pour lui de songer que désormais, à chaque repas, il contemplerait la corbeille de fruits sculptée sur le buffet d'acajou et que, toutes les nuits, il dormirait sous le chapelet de Lourdes accroché à la tête de son lit.

Les Laurière se furent bientôt organisés. Pour de futurs millionnaires, ils ne laissaient pas que

d'avoir une situation de fortune singulièrement modeste. Madame Laurière trouvait plus que jamais à exercer son économie, mais elle ne se plaignait pas; d'être la fille de M. Brouchoux, cela suffisait à son amour-propre. Le magistrat démissionnaire, lui, acceptait sans regrets les inconvénients du sacrifice fait à ses convictions ; il ne reprochait à la gêne que de restreindre sa libéralité.

Un hiver avait passé, et l'on entrait dans le printemps. Par une des premières belles journées, la calèche fut attelée, et tout le monde, y compris mademoiselle Barbin, partit pour visiter une propriété au sujet de laquelle Jacques avait entendu ses parents soutenir, ces derniers temps, d'interminables discussions. C'était dans la vallée de la Reume, à deux kilomètres en amont de la papeterie Formigeon.

Après avoir répété sur tous les tons à ses enfants qu'ils n'attendissent rien de lui, M. Brouchoux venait de leur offrir la jouissance d'une habitation enclavée dans un de ses domaines. Ce n'était là qu'un semblant de générosité, car, depuis douze ans qu'il avait acquis la terre dite la Prairie, il lui avait été impossible de louer la maison de l'ancien propriétaire, personne ne con-

sentant aux servitudes imposées par le voisinage de la ferme.

Quelles que fussent les raisons de son beaupère, M. Laurière accepta l'offre avec empressement. La campagne et le changement d'air seraient profitables à la santé de Jacques. Pour sa part, madame Laurière ne voyait pas d'un bon œil la complication et la dépense d'une double installation, et, comme les avances de son père équivalaient à des ordres, elle passa son mécontentement sur son mari. Elle récriminait encore quand la calèche s'arrêta. Le fermier se fit attendre pour ouvrir le portail : ce fut le signal des hostilités avec lui. Ensuite on visita tout, et en détail.

Envahie par les mauvaises herbes, la cour où l'on entrait contenait deux cèdres magnifiques qui étendaient autour d'eux, l'un en face de l'autre, leurs longues branches souples. Au fond s'élevait la maison, fort exactement carrée, barbouillée d'un enduit jaunâtre qui s'écaillait; un tambour vitré, mais dont presque toutes les vitres étaient brisées, précédait la porte. Sur la gauche, Un fouillis de plantes grimpantes revêtait le dos des bâtiments de la ferme mitoyenne. Les communs, écurie, remise, serre et logement du jar-

dinier, occupaient la droite. Avec le mur qui séparait la cour de la route, il était permis de dire que par là on était vraiment chez soi.

Il fallut essaj^er dix clés avant de pénétrer dans le logis. Il y régnait un froid de cave, et, tandis que le fermier poussait les volets en bougonnant, M. Laurière pria mademoiselle Barbin de garder Jacques au dehors. Celui-ci eût bien payé d'un rhume la satisfaction de sa curiosité : il dut se contenter d'explorer le jardin, où l'on accédait de chaque côté de la maison par un étroit couloir, bordé de fusains et de lilas qui commençaient à fleurir.

Ce jardin couvrait devant la façade un terreplein dont la superficie correspondait à peu près à celle de la cour. C'était pour l'instant une lande broussailleuse avec un bassin vide au milieu. Une rangée de mûriers noueux en faisait le tour. Dans un angle, quelques marches disjointes s'enfonçaient vers une porte de sortie. La vue sur la vallée était plaisante, mais bornée. Au delà de la Reume, coulant en cascatelles entre des bouleaux et des ormes, la colline boisée fermait tout de suite l'horizon, et un grand rideau de peupliers frissonnants empêchait le regard de suivre au loin le déploiement des hautes herbes dans ce fond humide sillonné de canaux d'irrigation.

Jacques avait déjà parcouru le terrain plus de vingt fois avec un enthousiasme que mademoiselle Barbin tempérait de ses objurgations, quand reparurent Monsieur et madame Laurière, celle-ci Tort rouge et les lèvres pincées.

Le fermier, avec un rire en dedans, expliqua que la porte du jardin devait, d'après ses conventions avec M. Brouchoux, rester condamnée.

— L'ancien propriétaire, ajouta-t-il malignement, prenait là devant, à travers prés, pour s'aller promener à la fraîche le long de la rivière, parce qu'ici, dame ! on n'est point trop au large.

— J'espère que nous nous arrangerons à ce sujet, dit M. Laurière.

— Vous savez, rapport aux chiens et aux bestiaux, je ne réponds de rien! dit le fermier, évasif. Je ne veux point que l'on me cherche ensuite des misères.

— Nous en parlerons à M. Brouchoux, repartit sèchement madame Laurière.

— Mais, ma bonne dame, sauf votre respect, monsieur Brouchoux est ici chez lui sans y être : nous payons notre loyer en braves gens.

Madame Laurière se contint : elle se sentait trop désarmée. Mais depuis un moment la coupe était pleine. Sitôt qu'on fut remonté en voiture,

elle déborda : comme si son mari lui avait offert le cadeau, madame Laurière s'en prenait à lui des papiers décollés par l'humidité, des meubles hors d'usage, des étoffes mangées aux vers.

— Jamais je n'habiterai une pareille baraque ! . . . Sans compter l'insolence de cet homme ! . . .

Jacques s'était grisé à la perspective de passer désormais l'été à la campagne. Navré, il assistait à l'écroulement de son rêve .

Vers la fin de juillet, cependant, tout fut en état à la Prairie. Les réparations urgentes étaient faites, le mobilier rafistolé. Il ne restait plus un grain de poussière. La cour avait été sarclée; dans le jardin émondé, un massif de rosiers du Bengale remplaçait le bassin, comblé tout d'abord, crainte d'accident.

Jacques prit possession du lieu avec transport. La campagne ! c'était pour lui tout un univers ensoleillé et joyeux ; c'étaient les jeux faciles, les courses à travers champs, la poursuite des papillons. Surexcité par le grand air, il gambadait comme un prisonnier libéré. Il déchanta bientôt. La campagne, c'était aussi le risque de trop

s'échauffer en courant, de se salir avec de la terre, de recevoir une ruade en approchant du mur de l'écurie où le jardinier-cocher pansait la jument, ou d'être mordu par un de ces chiens qu'on entendait aboyer toute la nuit. Comme l'avait dit le fermier, « on n'était point trop au large », et Jacques, invité par son père à quitter la cour, par la raison que le nord était glacial, se réfugiait sur le devant de la maison et y recevait les réprimandes de sa mère, toujours en émoi pour ses fleurs et son gazon ou pour le ratissage de ses allées.

Plus tard, quand, après une guerre héroïcomique avec la ferme, il fut permis d'ouvrir la porte de la prairie, ces promenades de faveur restèrent solennelles. Entre ses parents et mademoiselle, Jacques marchait sagement ; on se suivait, à la file indienne, dans le sentier vague, le long de la Reume. La rivière n'est pas profonde, mais elle est rapide : les enfants doivent prendre garde, au bord de l'eau.

Que l'on fût à la ville ou aux champs, il ne se passait pas de dimanche où, à moins d'un temps exécrable, madame Laurière ne proclamât péremptoirement pendant le déjeuner :

— Aujourd'hui, nous irons chez les Un Tel.

Les Laurière n'étaient pas mondains ; ils se bornaient à leurs relations de parenté, mais avec cela seulement ils n'en avaient jamais fini, d'autant plus qu'ils étaient fort scrupuleux sur les devoirs à remplir, les politesses à faire et à rendre. Par des alliances multiples, toute la société d'Arblay se tenait ; il ne restait guère en dehors que les fonctionnaires, absolument honnis, et quelques familles protestantes, dont on était séparé par le souvenir des guerres de religion, demeuré vif dans la contrée. Les châtelains de Bourgvieux, toujours prêts à se singulariser, étaient seuls à frayer avec les hérétiques.

Depuis que ses parents habitaient le pays, Jacques apprenait à distinguer son monde. Auparavant, à chaque voyage, les connaissances étaient à recommencer. Mais de se familiariser avec les uns et les autres n'enlevait rien pour l'enfant à l'horreur de ces corvées où, sanglé dans ses vêtements les plus neufs, il devait, par sa tenue, témoigner de sa bonne éducation. En vain récoltait-il partout des éloges, il n'en sentait pas le prix. La chaleur de ses joues, l'air interdit et niais qu'il était sûr d'avoir, ses balbutiements dès qu'on l'interrogeait, le remplissaient de honte.

Et madame Laurière, en cherchant à le faire valoir, achevait de le démonter.

Il y avait pourtant des degrés dans le supplice dominical. Les visites chez son oncle Auguste, le filateur, ou chez M. Formigeon, par exemple, étaient de celles qui lui coûtaient le moins. Le premier était un vieux monsieur très grand et très maigre qui portait au menton tout le poil qui lui faisait défaut sur la tête ; il avait les mêmes yeux, doux et myopes, que son frère Joseph, les mêmes joues creuses, le même nez long et tombant, et ces ressemblances lui gagnaient la sympathie de son neveu. Jacques appréciait aussi sa tante, volumineuse personne débordant de bienveillance; mais les fils de la maison, sournois et taquins, étaient le revers de la médaille. Quant à M. Formigeon, avec ses cheveux en brosse, son teint coloré et sa moustache hérissée, on eût dit d'un militaire en belle humeur ; la tête penchée sur l'épaule, un éternel cigare aux dents, il riait avec bruit sans cesser de se frotter les mains. Il avait deux fillettes qui, de tous les enfants que voyait Jacques, lui semblaient de beaucoup les plus agréables. Pâle et frileuse, madame Formigeon ne quittait pas sa chaise longue; elle avait l'air de se venger de la maladie en se montrant

peu accueillante aux gens assez bien portants pour venir prendre de ses nouvelles.

Mais Jacques croyait ouïr une sentence de mort quand madame Laurière annonçait : « Aujourd'hui nous irons à Bourgvieux », ou bien constatait: « Il y a longtemps que nous ne sommes pas montés à Beauvoir. »

Beauvoir était la propriété du grand-père Brouchoux.

Avec les années, le vieillard devenait de plus en plus insociable. Répandant la terreur autour de lui, il jouissait de se sentir universellement exécré. Non seulement il ne mettait pas un pied chez ses enfants, mais c'était tout juste s'il les recevait. Certain de leur déférence, il s'amusait méchamment à les choquer ou à leur infliger de grossières leçons.

Ce grand -père inspirait à Jacques une véritable épouvante, avec son visage mal rasé, troué de variole, ses yeux d'agate grise, sa mâchoire de dogue, ses grosses mains velues et cette canne dont il martelait le sol en parlant. M. Brouchoux détestait les enfants : il avait en réserve une provision de mauvais compliments pour son petit-fils et il ne manquait jamais de lui pincer l'oreille jusqu'au sang sous couleur d'amicale familiarité.

Le vieil avare, qui n'eût pas donné un sou à un pauvre et qui se privait du nécessaire, s'était pris sur le tard de la plus dispendieuse des manies : sous prétexte d'améliorer Beauvoir, ce n'étaient que bouleversements continuels. Les terrassiers, les maçons, les jardiniers dévoraient des sommes ; mais M. Brouchoux se passait d'architecte, et il s'en faisait le plus grand honneur.

Lorsque ses enfants lui rendaient visite, il leur montrait par le menu les derniers travaux et il énumérait avec complaisance ses débours et ses projets. Il soupçonnait les Laurière de trop s'intéresser à une propriété qui leur reviendrait : pour les en punir, il développait ses plans avec une insistance non équivoque, et ses ricanements signifiaient :

« Vous ne m'enterrerez pas de sitôt ! »

Rien ne peinait M. Laurière autant que ce sousentendu.

Mademoiselle Barbin accompagnait toujours son élève à Beauvoir, et, le bonjour dit, se retirait à l'écart avec lui. Outre que le grand-père avait déclaré qu'il ne pouvait souffrir ce moucheron dans ses jambes, on jugeait prudent, l'enfant prenant de la raison, de ne pas l'exposer à certains propos crus ou impies. Ses parents une fois

en promenade avec le terrible vieillard, Jacques respirait, et il se distrayait au spectacle du site auquel le lieu devait son nom.

La propriété de M. Brouchoux occupait une hauteur en arrière d'Arblay. De la terrasse, le regard embrassait tout le pays qui, peu à peu, se relevait jusqu'aux lointaines collines derrière lesquelles apparaissaient irrégulièrement des crêtes de montagnes. Jacques s'intéressait à lire ce paysage comme une carte de géographie animée, et il cherchait à donner leur nom aux hameaux indiqués par leur clocher. Il suivait des yeux les courbes de la vallée de la Reume, qui partageait la contrée d'une tranchée étroite et profonde. Làbas, sur la droite, la cheminée rose de la papeterie Formigeon permettait de deviner l'emplacement de la Prairie. Cette tourelle, au milieu d'un bouquet d'arbres, trahissait le castel du cousin Antoine. Ce carré blanc, pareil à un dé à jouer perdu dans les bois, c'était Bourgvieux. La filature de M. Auguste Laurière formait à elle seule un village. A travers l'étendue cultivée, damier aux cases inégales, jaunes, rousses ou vertes, Jacques raccordait les bouts de route, visibles çà et là, et voyageait en esprit dans quelque direction connue.

Au bas du parc de Beauvoir, sillonné par un chemin en «lacets, les villas du faubourg d'Arblay étaient enfouies dans leurs jardins ; ensuite s'éparpillaient des constructions neuves, autour du trou dans lequel la ville dégringolait comme un éboulis de pierres enfumées. Une vapeur grise était suspendue au-dessus des toits, pareille à un voile jeté d'un bord à l'autre de la campagne.

Il n'était pas facile de se retrouver dans la configuration d'une ville au désordre si pittoresque. Parmi cet amas de maisons, Jacques ne reconnaissait guère que le couvent de la Sainte- Crèche, surmonté d'une croix de pierre, et, les fenêtres de la tante Julie, que désignait un platane égaré.

L'enfant ne voyait pas les lieux sans évoquer en même temps leurs hôtes. La Sainte-Crèche lui rappelait sa tante Marie -des -Anges aux yeux rieurs, aux joues dures et froides sous le baiser. Derrière les vitres de l'appartement de mademoiselle Julie Brouchoux, il se représentait l'infirme toute tordue, grimaçant dans la pénombre, semblable à une méchante fée. De sa seule visite chez elle, il avait gardé un souvenir ineffaçable. Il ne devait d'ailleurs plus la revoir : Julie Brouchoux, aigrie par l'infirmité, accusant le monde entier de son

malheur, s'était brouillée d'abord avec son père, puis s'était refusée à recevoir sa sœur/ Sa misanthropie dégénéra en démence.

Mais, tout à coup, Jacques tressaillait, tiré de sa contemplation par la voix du grand-père Brouchoux. Un pincement à l'oreille, un mot désagréable précédaient l'heureux instant du départ.

— Ah ! ah ! voici notre jeune empaillé !... Camille, prends garde que ton mari n'en fasse un ratichon.

Sur des aménités de ce genre, les adieux se hâtaient.

L'enfant avait observé que jamais ses parents n'échangeaient deux paroles, au retour de Beauvoir. Sans doute, pour se communiquer leurs réflexions auraient-ils eu trop à se dire, et des choses que des gens comme eux ne disent pas.

Depuis six semaines que les Laurière avaient pris possession de la Prairie, ils y avaient déjà leurs habitudes. Désormais les étés pouvaient se suivre ; rien d'essentiel ne serait modifié dans le trantran journalier.

On arrivait à la fin d'août, époque où les études de Jacques prenaient le nom de devoirs de vacances. Un matin, l'enfant descendait l'escalier à l'appel de la cloche du déjeuner, quand il entendit sa mère qui parlait dans le vestibule, dire :

— Le timbre d'Annecy!...

Il ouvrit l'oreille et dégringola les dernières marches.

Madame Laurière venait de recevoir le courrier

des mains du facteur; elle lendit les papiers à son mari et garda pour elle une lettre. Elle la décacheta, la parcourut et annonça :

— C'est convenu : ils arrivent de demain en huit, par le train de deux heures.

On passa dans la salle à manger. Le cœur de Jacques sautait de joie.

— Cet enfant ne mange rien, dit M. Laurière, il ne prend pas assez d'exercice.

— Il ne peut pourtant pas baguenauder toute la journée ! riposta madame Laurière. D'ailleurs, dans quelques jours, il ne sera que trop dérangé : il faut bien qu'il prenne de l'avance.

Puis elle entra dans des explications relatives au logement de ses futurs hôtes.

— J'ai réfléchi : nous mettrons Adèle dans la chambre rouge, avec un lit de fer pour la petite. Adrien couchera à côté : on débarrassera le réduit.

— Ils ne pourront pas se retourner ! dit M. Laurière. Ils seraient beaucoup mieux dans les deux grandes chambres du devant.

— Les chambres d'honneur ! . . . Mais tu n'y penses pas !... Gomme si cette pauvre Adèle avait tant l'habitude de ses aises !...

— Raison de plus ! risqua timidement M. Laurière.

— Oh ! je t'en prie, laisse-moi décider pour le mieux. Ce n'est pas toi qui as le dérangement et le tracas... La chambre rouge fera parfaitement l'affaire

M. Laurière n'insista plus. Après tout, ce n'était pas lui qui avait invité madame de Germoise.

Jacques prêtait peu d'attention à ces propos. Il songeait au grand événement dont la nouvelle l'avait troublé au point de lui couper l'appétit. Ce n'était pourtant pas une surprise ; mais, tant que la nouvelle de l'arrivée de sa tante et de ses cousins n'avait pas été confirmée, le jour et l'heure fixés, il n'avait pas voulu s'abandonner à son bonheur.

Habitué à contenir ses sentiments, il eût bien étonné ses parents s'il avait osé leur confier ceux qui l'agitaient à cette occasion. Qui aurait pu comprendre son enthousiasme pour une dame qu'il connaissait à peine et des enfants qu'il n'avait jamais vus ?

Ces dernières années, madame de Germoise avait régulièrement passé deux ou trois jours chez les Laurière, à l'époque où ils habitaient Arblay. Jacques n'avait pas hésité à donner son affection à cette passante dont la voix, le regard, et toute la personne exprimaient cette passion maternelle

que l'instinct de l'enfant reconnaît aussitôt. Pendant les quelques instants où elle s'occupait de lui, sa tante savait le prendre si naturellement avec des caresses et de douces paroles qu'il laissait avec joie s'ouvrir son cœur frileusement replié sur lui-même. Madame de Germoise lui plaisait parce qu'elle était bonne et qu elle paraissait malheureuse. Elle portait toujours des robes de deuil, et le tour de ses grands yeux aimants était fripé comme chez les femmes qui pleurent.

Avec une mère pareille, comment les cousins, encore inconnus , n'auraient-ils pas été char mants ? Ils l'étaient : Jacques se rappelait que sa tante le lui avait dit. Aussi leur accordait-il déjà son amitié. Pour un solitaire comme lui, quel changement ce serait que leur entrée dans sa vie quotidienne !

La semaine fut longue à son impatience. Mademoiselle Barbin se plaignit que son élève fût nerveux.

— Ces enfants ne lui vaudront rien, dit madame Laurière. Et surtout, mademoiselle, je vous recommande une surveillance de tous les instants. Sévissez, au besoin, sans prendre conseil que de vous-même. Ma cousine est d'une faiblesse telle !...

— Notre petit monde marchera droit, j'en réponds, dit mademoiselle Barbin de l'air d'une personne auprès de qui certaines instructions sont superflues.

Enfin, le grand jeudi se leva. Le ciel était chargé, l'atmosphère moite et brûlante. Vers midi, un violent orage éclata, mais il ne soulagea guère les nuées : le tonnerre espaça ses grondements; l'averse torrentielle continua de se répandre. Les de Germoise sortirent, sous des parapluies, de la calèche qui avait été les chercher à la gare. En deux minutes, pendant les bonjours, le vestibule fut inondé, le carrelage marqué d'empreintes. Madame Laurière, mécontente, abrégea les politesses et entraîna ses hôtes vers leur chambre.

Jacques suivit son père au salon. Cette première entrevue était une déception. Avoir tant attendu pour aboutir à cette bousculade ! Avait-il seulement embrassé ses cousins?

Heureusement tout le monde redescendit bientôt, débarrassé des vêtements mouillés, les mains libres. Madame de Germoise s'empara de Jacques, admira sa taille et sa mine, le questionna, lui présenta Geneviève et Adrien.

— Je suis sûre que vous vous entendrez à mer-

veille, acheva-t-elle. Allez, faites connaissance... Ah ! j'oubliais...

Elle fouilla dans sa poche, en tira un petit paquet.

— Tu l'as encore gâté ! dit madame Laurière à sa cousine, tandis que Jacques, les doigts tremblants, serrait le nœud de la faveur qu'il prétendait défaire.

— Ce n'est pas la peine d'en parler, répondit madame de Germoise. Passe-moi ton paquet, Jacques, je vais t'aider.

La main de madame Laurière arrêta l'objet à mi-chemin et s'en saisit :

— Le maladroit !

Elle cassait la faveur, dépliait le papier, ouvrait la boîte. Elle se récria :

— Une montre !

Entre le pouce et l'index elle soulevait une chaînette au bout de laquelle se balançait une montre minuscule en acier bruni. Médusé par la surprise, Jacques ne bougeait pas.

— Eh bien! dit M. Laurière, tu ne remercies pas ta tante?... Vous êtes vraiment trop bonne!...

La crainte de paraître ingrat précipita Jacques aux bras de madame de Germoise, mais l'émotion étrangla son merci.

— Une montre ! répéta madame Laurière. Mais c'est de la folie; dans ta situation...

Ces mots, qu'il ne s'expliquait pas, donnèrent à l'enfant un frisson singulier. Il regarda sa tante, mais elle souriait.

— Un petit souvenir bien modeste... Laissons cela. . .

— Jacques est beaucoup trop jeune, dit madame Laurière en recouchant la montre sur son coton; avant ce soir il l'aurait brisée. Il sera content de la retrouver plus tard, quand il sera pensionnaire.

Elle ferma la boîte et la déposa dans une coupe, sur la cheminée.

— Oh! Camille, qu'il la brise plutôt, intercéda madame de Germoise, qui voyait les yeux de son neveu se remplir de larmes. Mais je suis sûre qu'il est soigneux : c'est déjà un homme... n'est-ce pas, Jacques?

Celui-ci se raccrochait à un suprême espoir. Mais madame Laurière s'était soudain retournée tout d'une pièce et glapissait :

— Adrien! Adrien! veux-tu finir?

Le fils de madame de Germoise était un gros garçon endormi, toujours à cent lieues des observations qu'on pouvait lui adresser. Il continua

de racler avec ses chaussures le barreau de la chaise où il était perché. Madame Laurière devint écarlate.

— Mon petit bonhomme, je t'avertis que nous ne ferons pas bon ménage ensemble !

Et, saisissant Adrien par le bras, elle le ramena vivement au sentiment de la réalité. Il pleurnicha.

Il ne fut plus question de la montre. Madame de Germoise ne voulut pas contrarier dès l'abord sa cousine : elle n'insista pas. Jacques rêva souvent de cette montre, objet de son désir, qu'il avait seulement entrevue; mais elle ne lui fut abandonnée qu'à son entrée au collège, trois ans plus tard, comme sa mère l'avait décidé. Elle ne lui fît alors aucun plaisir : la plupart de ses camarades avaient des chronomètres authentiques, et il constatait qu'il ne possédait qu'un jouet d'enfant, « un petit souvenir modeste ».

Madame Laurière n'appelait jamais sa cousine que « cette pauvre Adèle » ; elle y mettait le ton d'une compassion sincère et à la fois un peu dédaigneuse, le ton de l'excellente amie qui ne pouvait s'empêcher de juger en Arblaisienne.

Cousin germain de madame Brouchoux, le père de madame de Germoise avait été un de ces hommes aventureux et brouillons qui partent à la conquête du monde avec plus d'entrain que de ténacité. Adolphe Aubert avait eu, loin d'Arblay, une existence difficile, toute de grands espoirs et de revers. On apprit un jour qu'il habitait l'Espagne, dirigeant une exploitation minière, et qu'il venait de s'y marier. La province est sévère

à ceux de ses fils qui croient pouvoir se passer d'elle ; elle leur est impitoyable s'ils ne réussissent pas. Adolphe Aubert s'en aperçut quand, un beau matin, il rentra dans sa ville natale, veuf, avec une fillette déjà grande, et plus pauvre qu'il n'était parti. On l'avait rayé du nombre des vivants ; on trouva qu'il était outrecuidant de sa part d'oser ressusciter, et en fâcheux. Il se heurta partout à des portes closes ; son frère et sa sœur avaient, les premiers, fermé la leur.

Cependant M. Brouchoux était assez malin pour comprendre le parti qu'il y avait à tirer d'un homme intelligent que la misère laissait à sa discrétion. Adolphe Aubert fut trop heureux d'accepter dans la mégisserie un emploi dérisoirement rétribué. Par amour paternel, il lutta contre ses envies de fuir pour réaliser les projets merveilleux que, malgré ses déboires, son esprit continuait à enfanter.

Adèle fut mise en pension dans le même couvent que Camille Brouchoux : elles y nouèrent une amitié que des oppositions de caractères favorisaient, comme il arrive souvent, et qui fut assez forte pour triompher de la séparation et des épreuves. Cependant Camille n'oublia jamais com-

platement que son amie était la fille d'un employé de son père.

Grande fut la préoccupation d'Adolphe Aubert quand Adèle vint en âge d'être mariée. Usé par les aventures et les soucis, dévoré par son imagination, il vieillissait rapidement. Quel serait l'avenir de son enfant, s'il disparaissait et la laissait sans ressources? Il convenait de se hâter. Mais les épouseurs ne s'offrirent pas. Toutes les qualités d'Adèle, sa beauté, son instruction, ne prévalurent point contre son manque de dot. Sans compter qu'elle portait le poids des fautes de son père. Qu'était cette Espagnole à qui M. Aubert avait eu la fantaisie de donner son nom? Personne ne l'ayant connue, on la suspectait en principe.

Camille Brouchoux était depuis cinq ans devenue madame Laurière. Il était maintenant de plus en plus probable qu'Adèle resterait vieille fille. Adolphe Aubert, désespéré, baissait. A quoi lui avait servi son abnégation ? Qui sait, si, en brûlant ses vaisseaux, il n'aurait pas enfin forcé la fortune? Aujourd'hui il était trop tard. Mais, le pain quotidien dépendant de son travail, il se cramponnait à la vie, et, lorsque son médecin lui ordonna d'urgence une cure d'eaux, il obéit. Le

mégissier tenait à son subordonné : dans son propre intérêt, il lui accorda un congé, le premier depuis quinze ans. M. Aubert partit pour Aix-les-Bains; Adèle l'accompagnait.

Quelle fut la rumeur dans Arblay quand, au bout d'un mois, le malade revint, non pas guéri, mais si radieux qu'il en donnait l'illusion ! Adèle était fiancée avec un M. de Germoise qui là -bas s'était épris d'elle.

Un mariage d'amour avec une connaissance de ville d'eaux ! C'était du propre ! et bien digne, ajoutait-on, de la fille d'Adolphe Aubert ! On eut beau savoir que M. de Germoise appartenait à l'une des meilleures familles de Savoie, qu'il était personnellement d'une honorabilité parfaite, rien n'y fit. L'opinion demeura contraire. Le désintéressement du futur, peu fortuné lui-même, fut taxé de folie. Ses quarante ans ne le sauvèrent pas du qualificatif d'écervelé. Adèle fut vouée à une légitime expiation : son amie Camille se rangea au blâme unanime. Mais que lui importait ? Elle aimait, elle avait foi dans l'avenir.

L'événement prouva d'abord que cette confiance était fondée. Des années de bonheur s'enchaînèrent : le décès de M. Aubert en fut la seule tristesse.

Celui-ci, sa fille établie, avait mérité le nom d'ingrat : il avait sans scrupules planté là son bienfaiteur, et il avait gagné Paris, de vastes plans en tête. La mort, qui l'y attendait, ne lui laissa pas le temps d'assister à la faillite de ses rêves.

La vie commune fortifiait l'amour né d'une rencontre fortuite. M. de Germoise était un homme faible et tendre : dans son passé, il y avait des déceptions douloureuses. Aussi adorait- il la femme qui était sa revanche et son port. Mise de bonne heure en face des réalités, Adèle avait une maturité d'esprit précoce qui lui permettait de comprendre son mari ; seules sont profondes et durables les amours qui ne vont pas sans lucidité. Trois enfants naquirent de cette union parfaite. Monsieur et madame de Germoise avaient assez de joies chez eux pour se montrer peu avides des plaisirs du dehors ; ils vivaient toute l'année dans leur manoir rustique dont la grosse tour habillée de lierre se reflétait parmi des vignes sur l'eau verte du lac d'Annecy.

Soudain le sort se retourna. M. de Germoise était naïf en affaires comme un gentilhomme campagnard : il plaça toute sa petite fortune dans une banque catholique locale qui, sous les plus

hauts patronages, drainait les économies de la noblesse savoyarde, dont la pauvreté était alléchée par de mirobolantes promesses. Et, qui pis est, il accepta de figurer sur la liste des administrateurs. En quelques mois, il se vit ruiné, et la justice s'en mêlait. Sa bonne foi avait été surprise, il n'eut pas de peine à le prouver ; il n'en était pas moins compromis. Touché dans son honneur et dans son bien, qui étaient ceux de ses enfants, le sentiment de sa responsabilité l'atterra. Il tomba dans une humeur noire que l'immuable tendresse de sa femme était impuissante à guérir. Puis, coup sur coup, une maladie contagieuse enleva les deux fils aînés. Au retour du second enterrement, M. deGermoise disparut. Quelques jours plus tard, le lac rejeta sur la berge un cadavre tuméfié.

Epouse et mère misérable, madame de Germoise se devait de survivre pour la fille qui lui restait et pour l'enfant dont elle venait de se sentir enceinte. Ah! si du moins elle avait pu s'abandonner longuement à ses larmes! Mais, tout de suite, il lui fallait rassembler sa raison et son énergie. Il s'agissait de réunir les épaves de la catastrophe et de s'en construire un humble radeau pour continuer la traversée. Des créanciers

lui disputaient ces débris. Elle lutta pied à pied contre eux, vendit le manoir, et, cette dure partie de sa tâche terminée, elle se retira à Annecy pour s'y mesurer avec cette autre difficulté : subsister et élever ses enfants, n'ayant qu'une rente infime. Elle avait, heureusement pour elle, un caractère autrement trempé que celui de ce mari qu'elle n'avait pas le loisir de pleurer.

Arblay suivit ce drame avec intérêt. Les sinistres prédictions s'étaient réalisées au delà de toute attente. On n'abusa point du triomphe; le plaisir d'avoir eu raison suffisait. Adèle obtint cette pitié que les bonnes gens ne refusent pas à une victime imprudente lorsqu'elle est gravement atteinte. Bien que sincèrement émue, madame Laurière ne lui épargna pas la phrase consacrée : « Qu'avais-je dit ? » Depuis leur mariage, les deux amies ne s'étaient revues qu'en passant, mais une correspondance régulière entretenait leur fidélité. Quand elle apprit dans quels embarras se débattait la veuve, Camille pensa : « C'était fatal! » et sa compassion ajouta : « Que faire? » C'était une femme de tête : d'un seul regard elle embrassa toute la situation.

« Cette pauvre Adèle marche sur les traces de son père; elle est vouée à quémander. Comme lui

elle sera rabrouée, car ils ont cherché leur malheur. Personne ne lui doit rien. S'il fallait réparer toutes les sottises de son prochain, on n'y suffirait pas. Il n'y a vraiment que deux personnes au monde à même de s'intéresser à cette infortune. Les Aubert sont riches, ils n'ont pas d'enfants; ils sont les plus proches parenls d'Adèle.» A cette époque, elle était loin d'Arblay ; elle conclut avec décision : « A notre prochain voyage là-bas, je verrai les Aubert. »

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