SCENE XL
I SIDORE, D. PEDRE.
ADRASTE, et deux Laquais .
D. PEDRE.
VOicy vn Gentilhomme que Damon nous enuoye , qui se veut bien donner la peine de vous peindre. Adraste baise Isidore, en la saluant : et Don Pedre luy dit. Holà, Seigneur François, cette façon de saluer n'est point dVsage en ce Païs.
ADRASTE
C'est la manière de France.
D. PEDRE.
La manière de France est bonne pour vos Femmes; mais pour les nostres, elle est, vn peu, trop familière.
ISIDORE
le recois cet honneur auec beau-
coup de joie; Tauanture me surprend fort ; et, pour dire le vray, ie ne m'atendois pas d'auoir vn Peintre si illustre.
ADRASTE
11 n'y a Personne, sans doute, qui ne tinst à beaucoup de gloire , de toucher à vn tel Ouurage. le n'ay pas grande habileté; mais le Sujet, icy, ne fournit que trop de luy mesme , et il y a moyen de faire quelque chose de beau sur vn Original fait comme celuv-là.
COMEDIE. 3g
ISIDORE
L'Original est peu de chose, mais l'adresse du Peintre en scaura couurir les défauts.
ADRASTE
Le Peintre n'y en voit aucun: et tout ce qu'il souhaite, est d'en pouuoir représenter les grâces aux yeux de tout le Monde, aussi grandes qu'il les peut voir.
ISIDORE
Si vostre Pinceau flate autant que vostre Langue, vous allez me faire vn Portrait qui ne me ressemblera pas.
ADRASTE
Le Ciel., qui fit l'Original, nous os te le moyen d'en faire vn Portrait qui puisse flater.
ISIDORE
Le Ciel, quoy que vous en disiez, ne....
4o LE SICILIEN.
D. PEDRE.
Finissons cela, de grâce, laissons les complimens,et songeons au Portrait.
Allons, apportez tout.
On apporte tout ce qu'il faut, pour peindre Isidore.
ISIDORE
Où voulez-vous que ie me place?
ADRASTE
Icy. Voicy le Lieu le plus auantageux, et qui reçoit le mieux les vues fauorahles de la Lumière que nous cherchons.
ISIDORE
Suis-je bien ainsv ?
ADRASTE
Ouy. Leuez-vous vn peu, s'il vous
plaist; Vn peu plus de ce costé là; le
Corps tourné ainsy ; la teste vn peu
leuée, afin que la beauté du cou pa-
roisse. Cecy vn peu plus découuert.
// parle de sa gorge; Bon. Là, vn peu dauantage; encore tant soit peu.
D. PEDRE.
1 1 y a bien de la peine à vous mettre;
ne scauriez-vous vous tenir comme
il faut ?
Ce sont, icy, des choses toutes neufues pour moy; et c'est à Monsieur à me mettre de la façon qu'il veut.
ADRASTE
Voila qui va le mieux du Monde, et vous vous tenez à merueilles.
La faisant tourner vn peu deuers luy. Comme cela, s'il vous plaist.
Le tout dépend des latitudes qu'on donne aux Personnes qu'on peint.
D. PEDRE.
Fort bien.
ADRASTE
Vn peu plus de ce costé \ Vos yeux ,
toujours, tournez vers moy,ie vous en prie; Vos regards attachez aux miens.
ISIDORE
le ne suis pas comme ces Femmes qui veulent, en se faisant peindre, des Portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du Peintre, s'il ne les fait, toujours, plus belles que le Iour. Il faudroit, pour les contenter, ne faire qu vn Portrait pour toutes; car, toutes, demandent les mesmes choses; vn teint tout de Lys et de Roses, vn nez bien fait, vne petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus; et, sur tout, le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles dVli pied de lan;e.
Pourmoy, ie vous demande vn Portrait qui soit moy, et qui n'oblige point à demander qui c'est.
ADRASTE
Il seroit malaisé qu'on demandât
cela du vostre ; et vous auez des traits à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs, et de charmes ! et qu'on court risque à les peindre !
D. PEDRE.
Le nez me semble , vn peu, trop gros.
ADRASTE
l'ay leu, ie ne sçay où, qu'Apelle peignit, autrefois, vne Maîtresse d'Alexandre -, et qu'il en deuinst, la peignant, si éperdûment amoureux, qu'il fut prés d'en perdre la vie : de sorte qu'Alexandre, par générosité , luy céda TObjet de ses vœux. Il parle à D. Pedre. le pourrois faire, icy, ce qu'Apelle fit autrefois; mais vous ne feriez pas, peutestre, ce que fit Alexandre.
ISIDORE
Tout cela sent la Nation; et, toù-
jours , Messieurs les François ont vn fonds de Galanterie qui se répand par tout.
On ne se trompe guère à ces sortes de choses ; et vous auez l'Esprit trop éclairé, pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous dit. Oûy, quand Alexandre seroit icy, et que ce seroit vostre Amant, ie ne pourrois nVempescher de vous dire, que ie n'ay rien veu de si beau que ce que ie vois maintenant, et que...
D. PEDRE.
Seigneur François, vous ne deuriez pas , ce me semble , parler ; cela vous détourne de vostre Ou-
urage.
ADRASTE
Ahî point du tout, i'ay, toujours, de coutume de parler quand ie peins;
et il est besoin, dans ces choses, dVn peu de conuersation, pour réueiller l'Esprit, et tenir les Visages dans la gaveté nécessaire aux Personnes que Ton veut peindre.
JoS^^o^^^g^ss^^^sg^