CONCLUSIONS
Les recherches qui précèdent n’ont eu qu'un but: étudier et poser le problème sidérolithique avec toutes ses données et sans souci de solution. Les faits ont été accumulés, groupés et parfois synthétisés. Il reste à les utiliser plus directement et avant tout à les interpréter. Si la science vit de faits, elle vit surtout de faits bien compris et c'est avec raison que M. de Launay soutient qu'il ne saurait y avoir science sans interprétation !).
On me reprochera peut-être d'être téméraire et d'aller vite en besogne ? Je reconnais sans peine le bien fondé de l'observation et le danger auquel je m'expose: le problème est complexe et ardu. Et cependant, je crois pouvoir conclure: jai étudié, observé, analysé aussi minutieusement et aussi longuement que le cadre de ce travail le permettait, les différents aspects du problème, utilisant largement laide et l’œuvre de mes devanciers, mais sans en être esclave cependant. Je ne prétends pas apporter une solution définitive mais je crois avoir le droit de faire connaître ce que sont mes croyances et personne ne me reprochera de soutenir mon opinion.
1) L. ne Launay: La Science géologique, p. 32. 1905.
L'étude plus approfondie et plus méthodique de l'érosion continentale a conduit à reconnaître que parmi les agents puissants et constants de l’altération superficielle, les phénomènes sidérolithiques doivent occuper une place très particulière. Ils se sont manifestés avec des intensités très diverses ; ils se sont réalisés sous des formes très variées, aussi bien dans le temps que dans l’espace. Obéissant à des lois générales, celles de l'érosion, ils ont contribué puissamment à la transformation superficielle des roches; mais, subissant des influences très spéciales, très différentes suivant les lieux et suivant les temps, leurs réalisations, tout en gardant une certaine uniformité d'ensemble, se sont parfois profondément différenciées. L’observateur qui les étudie, peut, un instant, les considérer comme les résultats absolument distincts de phénomènes n'ayant rien de commun; mais un examen plus sérieux et surtout une meilleure intelligence de la tactique des forces naturelles l’obligeront, sans tarder, à reconnaître, que dans les réalisations sidérolithiques, cependant si nettement différenciées, la poursuite d’un même but et une sorte de cachet commun y sont parfois facilement reconnaissables.
La différenciation des résultats doit cependant fatalement conduire à celle des processus: 11 y a ici, relation d'effet à cause. Mais alors, le vieux principe qui prétend que les mêmes causes produisent les mêmes effets, se trouve absolument infirmé. À cela, il n'y a rien de surprenant, car ainsi exprimé, le principe manque de précision, c'est une définition incomplète: M. H. Poincaré dit qu'elle n’est qu'approchée et ces études montreront, peut-être, que les mêmes causes sont capables de produire toute une série d'effets souvent très différenciés. Un effet, en géologie surtout, n’est pas l'aboutissant d'une cause, mais celui de nombreuses causes distinctes qui agissent pour atteindre leurs buts respectifs. Notre erreur résulte souvent, de ce que nous prenons pour simple ce qui est compliqué et aussi de ce que nous oublions qu'une méme cause peut subir des influences bien différentes, qu’elle peut dépendre de facteurs bien divers, qu'elle est fonction
de ce que l’on a appelé à juste titre les conditions influentes et les conditions restrictives !).
Les formations sidérolithiques avec leurs types plus nettement accusés et plus spécialement individualisés : produits de décalcification, sidérolithique proprement dit, bauxites, latérites, phosphorites, ete. sont précisément les traductions de la variation des phénomènes sidérolithiques: elles sont, en quelque sorte, le graphique même de cette variation. En d’'autres fermes, chacune de ces formations résulte d’un travail particulier, qui a pour mesure l'intégrale des actions totales, individuelles et reciproques, des forces qui sont entrées en jeu: chaque type sidérohithique exprime les effets directs de ces forces agissantes et les effets complexes de ces mêmes forces associées. Et quand on examine attentivement combien et dans quelle mesure, le jeu de ces forces peut varier, on est surpris de constater que leurs diverses réalisations ne sont pas plus différenciés et en même temps, on comprend mieux pourquoi ces mêmes réalisations sont représentées par une série graduée de formes passant réciproquement les unes aux autres.
De même encore, la différenciation des Sidérolithiques peut s'expliquer par l'action prépondérante d'une ou de plusieurs forces. [Il est difficile, sans doute, de préciser ces faits, et même de les expliquer. Le mot force peut devenir dangereux: s'agit-1l bien dans ce cas, d’une force ou de plusieurs forces? Ne vaudrait-il pas mieux parler de résultantes de forces? Le travail isolé semble plutôt une exception pour les forces naturelles; la règle, c’est bien l'aide réciproque, le travail en commun. Quoi qu'il en soit, l'individualisation d'un type, d’une forme, peut parfaitement s'expliquer par une action prépondérante.
1) M. le Prof. J. Bruxues, dont l’enseignement et l'aide me seront très utiles pour cette partie de mon travail, a insisté à plusieurs reprises sur ces questions. On peut consulter notamment ses publications suivantes: Les principes de la géographie moderne, 1907; L'irrigation, ses conditions géographiques, ses modes, son organisation dans læ Péninsule ibérique et dans l'Afrique du Nord. Paris 1902, p. 429-439.
Cette action prépondérante nous la connaissons par ses effets. C'est elle qui détermine la concentration du sesquioxyde de fer dans le Sidérolithique proprement dit, de l’alumine dans les bauxites et les latérites, de l'acide phosphorique dans les phosphorites, etc. C'est elle encore qui provoque les différenciations pétrographiques et stratigraphiques qui sont parfois si grandes, soit dans l’espace, soit dans le temps.
L'action prépondérante est en général facilement apparente. De même qu’en peinture une teinte frappante captive le regard, masquant à son profit celles qui la font ressortir, de même aussi ici, l’action prépondérante pourrait laisser croire qu'elle seule est en jeu, alors qu'elle n'est qu'une résultante : la teinte frappante du coloris.
Constants et puissants agents de l'érosion continentale superficielle, les phénomènes sidérolithiques se manifestent régulièrement, mais se réalisent diversement, parce que, tout en obéissant à des lois générales, 1ls subissent l'action de conditions influentes et de conditions restrictives qui fixent la physionomie des types et la caractérisation des groupes.
Les différents types sidérolithiques peuvent être assez facilement groupés en séries. On reconnaît alors des formes rudimentaires, ébauchées et aussi des formes plus complètes, achevées. Les produits de décalafication appartiennent aux premières; le Sidérolithique proprement dit à bohnerz, les bauxites, les latérites, les phosphorites, au contraire, se placent plutôt parmi les secondes. Il y aurait ainsi, en quelque sorte, un cycle sidérolithique.
Quelque chose d’analogue peut également s’observer chez la plupart de chacun de ces types et sans parler de ceux qui ne font pas l'objet de ce travail, constatons simplement que les divers matériaux ferrugineux (bohnerz), alumino-siliceux (hupper, sables, argiles réfractaires ou bols) et les calcaires (raitsches et surtout les gompholithes de Daubrée) sont les termes principaux de la série.
Le problème qui se pose alors, revient à ceci: Qu'est-ce que le faciès sidérolithique et pourquoi ce faciès trahit-il dans
ses réalisations parfois si différenciées une variabilité aussi grande? En d’autres termes, nous sommes amenés à rechercher l’origine et le mode de formation des matériaux sidérohthiques.
Pour l'instant, il est impossible de formuler une définition. Si les caractères principaux du faciès sidérolithique sont nettement apparents, parfois très frappants, le faciès lui-même est plus mystérieux, plus complexe aussi et pour l'atteindre, il faut avant tout connaître les phénomènes sidérolithiques dont il est expression plus ou moins directe. Or ces phénomènes nous pouvons les étudier, les suivre même dans leur travail, observer leurs résultats. Il est dès lors rationnel de baser la définition du faciès sidérolithique sur l'observation des phénomènes que le déterminent et partant, de commencer ces recherches par l'étude de la nature, de la signification des phénomènes sidérolithiques eux-mêmes.