‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 122 sur 285 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le général des Impériaux manquait d'hommes et d*argent : les merciers de Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres; il fit enfin venir des troupes des cercles de l'Empire. La lenteur de ces secours eût pu perdre l'Italie ; mais la lenteur du siège de Turin était encore plus grande.

Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre; mais, avant de quitter l'Italie, il souffre que le prince Eugène passe l'Adige; il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô môme, fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. Le général français ne quitta les bords du Pô qu'après avoir vu le prince Eugène en état de pénétrer jusqu'auprès de Turin; ainsi il laissa les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu'elles paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne et en Espagne.

Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l'armée de Villeroi ; et le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, fient commander vers le Pô les troupes du duc de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre, comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de Vendôme; il passe le Tanaro aux yeux du duc d'Orléans ; il prend Carpi, Gorregio y Heggio ; il dérobe une marche aux Français ; enfin il joint le duc de Savoie auprès d'Asti. Tout ce que put faire le duc d'Orléans, ce fut de \enir joindre le duc de La Feuillade au camp devant Turin; le prince Eugène le suit en diligence. Il y avait alors deux partis à prendre : celui d'attendre le prince Eugène dans les lignes de circonvallation, ou celui de marcher à lui, lorsqu'il était encore auprès de Veillane. Le duc d'Orléans assemble un conseil de guerre : ceux qui le composaient étaient le maréchal de Marsin, celui-là même qui avait perdu la bataille d'Hochstet, le duc de La Feuillade, Albergoti, Saint-Fremont, et d'autres lieutenants généraux. « Messieurs, leur dit le duc d'Orléans, si nous restons dans t nos lignes, nous perdons la bataille : notre circonvallation « est de cinq lieues d'étendue; nous ne pouvons border tout c ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la ma« " rine, qui n'est que sur deux hommes de hauteur; là vous « Toyez des endroits entièrement dégarnis : la Doire, qui passe

« dans notre camp, empêchera nos troupes de se porter mu-

• tuellement de prompts secours. Quand le Français attend t qu'on l'attaque, il perd le plus grand de ses avantages, « cette impétuosité et ces premiers moments d'ardeur qui « décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, 'il « faut marcher à l'ennemi. » Tous les lieutenants généraux répondirent : Il faut marcher. Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel on devait déférer à son avis en cas d'action; et son avis fut de rester dans la lignes.

Le duc d'Orléans, indigné, vit qu'on ne l'avait envoyé à l'armée que comme un prince du sang, et non coomie un général; et, forcé de suivre le conseil du maréchal de Marsin, il se prépara à ce combat si désavantageux.

Les ennemis paraissaient vouloir former à la fois plusieurs attaques ; leurs mouvements jetaient l'incertitude dans le camp des Français. Le duc d'Orléans voulait une chose, Marsin et La Feuillade une autre ; on disputait : on ne concluait rien. Enfin on laisse les ennemis passer la Doire : ils avancent sur huit colonnes de vingt-cinq hommes de profondeur; il faut dans l'instant leur opposer des bataillons d'une épaisseur sssez forte.

Albergoti, placé loin de l'armée, sur la montagne des Capucins, avait avec lui vingt mille hommes, et n'avait en tête que des milices qui n'osaient l'attaquer. On lui envoie demander douze mille hommes : il répord qu'il ne peut se dégarnir; il donne des raisons spécieuses, m les écoute : le temps se perd. Le prince Eugène attaque les retranchements, et au bout de deux heures il les force. Le duc d'Orléans, blessé, s'était retiré pour se faire panser : à peine était-il entre les mains des chirurgiens, qu'on lui apprend que tout est perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la iéroute est générale. Aussitôt il faut fuir : les lignes, les tranchées sont abandonnées, l'armée dispersée ; tous les bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, tombent dans les mains du vainqueur (7 septembre 1706).

Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prisonnier; un chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse, et le maréchal mourut quelques moments après l'opération. Le

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