‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 143 sur 285 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Tableau de l'Europe, depuii la naix d'Utrecht jusqu'à la mort de Louia HT.

J'ose appeler encore :ette longue guerre une guerre civile. Le duc de Savoie y fut armé contre ses deux filles; le prince de Vaudemont, qui avait pris le parti de l'archiduc Charles, avait été 'sur le point de faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour Philippe V; l'Espagne avait été réellement partagée en factions; des régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur patrie. C était enfin pour une succession entre parents que la guerre générale avait commencé; et l'on peut ajouter que la reine d'Angleterre excluait du trône son frère, que Louis XIV protégeait, et qu'elle fut obligée de le proscrire.

Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid, fut chassé d'Espagne ; Louis XIV, près de succomber, se releva par les brouilleries imprévue! de l'Angleterre. Le conseil d'Espagne, qui n'avait appelé le duc d'Anjou au trône que dans le dessein de ne jamaif démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties sépa^ rées : la Lombardie, la Flandre ^ restèrent à la maison d'Autriche; la maison de Prusse eut une petite partie de cette

lippe V fit bltir aor aea ruinet use autre Tille qu'on nomme à préaent &m Felipe,

i . Go appelle généralement du nom de Flandre lea proTineea doa Pay»-Bai qol appartiennent à la niai^on d'Autriche, comme on appelle les aept Pronncea-Li la Hollande (Ao<« ds VollMTê.)

même Flandre, et les Hollandais dominèrent dans une autre, une quatrième partie demeura à la France. Ainsi l'héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entie quatre puissances, et celle qui semblait y avoir le plus de 4roit n'y conserva pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l'empereur, lui resta pour un temps; il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu'on s'est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans la Sicile, et ne l'eut que pour soutenir contre le pape le droit singulier, maii ancien, d'être pape dans cette lie, c'est-à-dire, d'être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires ecclésiastiques.

La vanité de la politique parut encore*, plus après la paix d'Utrecht que pendant la guerre. 11 est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trône : la reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature par celle de ses ministres; et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle.

Attendrie par les discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par les représentations des prélats toris qui l'environnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J'ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret, qu'elle l'avait embr«»8sé, et que, s'il avait voulu renoncer à la religion romaine, qu'on regarde en Angleterre et chez tous les protestants comme la mère de la tyrannie, elle l'aurait fait désigner pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la veille de sa mort, elle s'écria plusieurs fois : Ahl mon frère! mon cher frire! Elle mourut d'apoplexie, à l'âge de quaranle-neut ans, le 12 auguste 1714.

Ses partisans et ses ennemis convenaient que c'était une femme fort médiocre; cependant, depuis les Edouard III et les Henri V, il n'y eut point de règne si glorieux ; jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer ; jamais plu» de ministres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d'orateurs plus éloquents.

-^sm

sso

tIÈCLB DR LOUIS IIV.

Sa mort prévînt touB se» desseins : la maison de Hanovrej qu'elle regardait comme étrangère et qu'elle n'aimait pas, lui luccéda ; ses ministres furent persécutés.

Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d'y reparaître en suppliant : le duc d'Ormônd, l'âme du parti du prétendant, choisit le môme refuge. Harlay, comte d'Oxford, eut plus de courage, c'était à lui qu'on en voulait; il resta fière* ment dans sa patrie; il y brava la prison où il fut enfermé, et la mort dont on le menaçait. C'était une âme sereine, inaccessible à l'envie, à l'amour des richesses, et à la crainte du supplice; son courage même le sauva, et ses ennemis dam le parlement Testimèrent trop pour prononcer son arrêt.

U)uis XIV touchait à sa fin. Il est difficile de croire qu'à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était ■on royaume, il osât s'exposer à une nouvelle guerre contre l'Angleterre en faveur du prétendant reconnu par lui pour roi, et qu'on appelait alors le chevalier de Saint-George; cependant le fait est très-certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans l'Ame une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, l'avait bravé. Il avait été obligé de renvoyer de France Jacques II, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles il et son frère ; ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d'Ormond et le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils le flattèrent d'un soulèvement en Angleterre, et surtout en Ecosse, contre George I" : le prétendant n'avait qu'à paraître; on ne demandait qu'un vaisseau, quelques officiers, et un peu d'argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas: l'Épine d'Anican, célèbre armateur, fournit le navire de trans port, du canon et des armes. A l'égard de l'argent, le roi n'en lYait point : on ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d'Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec te secours que le prétendant nassa gecrètement en Ecosse; il

Page 1