‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 179 sur 285 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

qu'oD a écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans concevoir à ce nom l'idée d'un siècle éternellement mémorable. Si l'on considère ce prince dans sa vie privée, on le voit, à la vérité, trop plein de sa grandeur, mais affable ; ne donnant point à sa mère de part au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d'un fils, et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance : bon père, bon maître, toujours décenf en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec dignité.

J'ai remarqué ailleurs qu'il ne prononça jamais les paroles |u'on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la fhambre et le grand maître de la garde-robe se disputaient l'honneur de le servir : « Qu'importe lequel de mes valets me t serve? » Un discours si grossier ne pouvait partir d'un nomme aussi poli et aussi attentif qu'il l'était, et ne s'accordait guère avec ce qu'il dit un jour au duc de La Rochefoucauld au sujet de ses dettes : « Que ne parlez-vous à vos « amisT » Mot bien difft^rent, qui par lui-même valait beaucoup, et qui fut accompagné d'un bon de cinquante mille

écut.

11 n*est pas môme vrai qu'il ait écrit au duc de La Rochefoucauld : « Je vous fais mon compliment, comme votre ami, c sur la charge de grand maître de la garde-robe, que je vous « donne comme votre roi. » Les historiens lui font honneur de cette lettre: c'est ne pas sentir combien il est peu délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le raaître qu'on est son maître. Cela serait à sa place si on écrivait à un suj3t qui aurait été rebelle ; c'est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de Mayenne avant l'entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose, écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l'envoyer. C'est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont Charpentier» de l'Académie française, avait charge les tableaux de Le Brun, dans la galerie de Versailles : l'incroyable passage du Rhin, la merveilleuse prise de Valenciennes, etc. Le roi sentit que la prise de Valendennes, le passage du RAm, disaient davantage. Charpentier avait eu raison d'orner d'inscriptions en noire

langue les monuments de sa patrie; la fiatterîe seule avait nui à l'exécution.

On a recueilli quelques réponses, quelques mots dece prince, qui se réduisent à très-peu de chose. On priHend que, quand il r solut d'abolir en France le calvinisme, il dit : « Mon grand- « père aimait les huguenots, et ne les craignait pas; mon père « ne les aimait point, et les craignait; moi, je ne les aime ni

u ne les crains. »

Ayant donné, en 1668, la place de premier président du parlement de Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: « Si j'avais connu un plus homme de bien « et un plus digne sujet, je l'aurais choisi. » Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de Noailles lorsqu'il lui donna l'archevêché de Paris. Ce qui fait le mérite de ces paroles, c'est qu'elles étaient vraies, et qu'elles inspiraient la

vertu.

On prétend qu'un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles : témérité qui n'est pas permise envers un particulier, encore moins envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire : « Mon père, j'aime bien à prendre «ma part d'un sermon, mais je n aime pas qu'on me la fasse.» Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de leçon.

11 s'exprimait toujours noblement et avec précision, s'étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il lui di% pour marquer l'union qui allait désormais joir ire les deui nations : « H n'y a plus de Pyrénées. »

Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le mémoire suivant, qu'on a tout entier écrit de sa

main :

« Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre « leur inclination, et qui blessent leur bon naturel. Us doivent • aimer à faire plaisir, et il faut qu'ils châtient souvent, et « perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. « L'intérêt de l'État doit marcher le premier. On doit forcei « son inclination, et ne pas se mettre en état de se repro- « cher, dans quelque chose d'importance, qu'on pouvait faire m mieux; mais quelques intérêts particuliers m'en ont empê-

« ché, et ont déterminé les vues que je devais avoir pour la « grandeur, le bien et la puissance de l'État. Souvent il y a • des endroits qui font peine ; il y en a de délicats qu'il est « difficile de démOler: on a des idées confuses. Tant que cela « est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dés quel'oQ a se fixe l'esprit h quelque chose, et qu'on croit voir le meit « leur parli, il le faut prendra ; c*e8t ce qui m'a fait réussir « souvent dans ce que j'ai entrepris : les fautes que j'ai faites, « et qui m'ont donné des peines infinies, ont été par com- « plaisance, ot pour me laisser aller trop nonchalamment aux « avis des autres. Rien n'est si dangereux que la faiblesse, « de qui'lque nature qu'elle soit. Pour commander a*x autres, c il faut s'élever au-dessus d'eux ; et, après avoir entendu ce m qui vient de tous les endroits, on so doit déterminer par le « jugement, qu'on doit faire sans préoccupation, et pensant « toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de « soi, du caractère qu'on porte, ni de la grandeur de l'État*, a Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque cona naissance de leura affaires, soit par expérience, soit par « étude et une grande application à se rendre capables, « trouvent tant de différentes choses par lesquelles ils se « peuvent faire connaître, qu'ils doivent avoir un soin parti- < culier et une applic.ition universelle à tout, il faut se gar- « der contre soi-même, prendre garde à son inclination, et « être toujo'jrs eu g;irde contre son naturel. Le métier do ■ roi est grand, noble, flatteur, quand on se sent digne de « bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ; « mais il n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquié- « tude. L'incertitude désespère quelquefois ; et quand oa « a passé un temps raisonnable à examiner une affaire , il m faut se déterminer, et prendre le parti qu'on crc^t le « meilleur *.

« Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi ; le bien c de l'un lait la gloire de l'autre : quand le premier est heu-

I. L'abhé Castel de Saiul-Pierre, conuu p&r plusieurs ouTr«?etnng*jli«rt,diai lesquels OB trouve beaucoup de Tues philoituphiques et très-pei de praticabies, a lai&sc dei AnnaUi politiques, depuis 1658 jusqu'à 1739. U ue veut pas surtout ^u'ou rapp*Ue Louis le Grand. Si grafui sif^sitie parfait, il est kûr ^ce c« titra m

CHAPITRB XIVIII.

« r«ux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est gloï rieux . et par conséquent doit plus goûter que ses sujets, s par "apport à lui et à eux, tout ce qu'il y a de plus agréable I rlans la vie. Ouand on s'est mépris, il faut réparer sa faute X le plus tôt qu'il est possible, et que nulle considération

* n'en emp«^che, pas même la bonté.

« En H»7t, un homme mourut, qui avait la charge de a secrétaire d'État, ayant le département des étrangers: « il était homme capable , mais non pas sans défauts ; il

• ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très-inn « portant.

« Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette « charge; et, après avoir bien examiné, je trouvai qu'un « homme qui avait longtemps servi dans des ambassades « était celui qui la remplirait le mieux.

« Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de « tout le monde : ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en « possession de cette charge à son retour. Je ne le connaissais « que de réputation, et par les commissions dont je l'avais « chargé, et qu'il avait bien exécutées ; mais l'emploi que je « lui ai donné s'est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. « Je n'ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, « et tout cela par complaisance et bonté. Knfin il a fallu que

• je lui ordonne de se retirer, parce que tout ce qui passait

• par lui perdait de la grandeur et de la force qu'on doit « avoir en exécutant les ordres d'un roi de France. Si j'avais « pris le parti de l'éloigner plus tôt, j'aurais évité les incon- « vénients qui me sont arrivés, et je ne me reprocherais pa» « que ma complait^ance pour lui a pu nuire à l'État. J'ai fait « ce détail pour faire voir un exemple de ce que j'ai dit ci-

« devant. »

Ce monument si précieux, et jusqu'à préseut inconnu, dépose à la postérité en faveur de la droiture et de la magnani

lui contieat pas ; niais v*^ ««» niéujoires écrite de la main noéiûe de ce œonarqiM, U paraît qu'il avait d'aussi bon», priucipes de gouveruenient, pour le nioin», qnt l'abbé de Saiul-Pierre. Ces mémoires de l'abbé de Saint -Pierre n'ont rien de corieux que la b(mne foi giossière avec laquelle cet homme »e croit Uit pour go», ««raer. [pioU de VoiUxirt,)

Ui

mité de son âmc; On peut même dire qa'il se Juge trop tévèrement, qu'il n'avait nul reproche à se faire sur M. de Pomponne, puisque les services de ce ministre et sa répulation avaient déterminé le choix du prince, confirmé par l'approbation universelle; et s'il se condamne sur le choix de M. de Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans le? temps les plus glorieux, que ne devait-il pas se dire sur M. de Chamillart, dont le ministère fut si infortuné, et condamné si universellement T

11 avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour te rendre compte à lui-même, soit pour l'instruction du dauphin, duc de Bourgogne. Ces n^flexions vinrent après les événements. 11 eût approché davantage de la perfection où il avait le mérite d'aspirer, s'il eût pu se former une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés ; philosophie que, dans le cours de tant de siècles, on voit pratiquée par si peu de souverains, et qu'il est bien pardonnable aux rois de ne pas connaître, puisque tant d'hommes privés l'ignorent.

Voici une partie des instructions qu'il donne à son petit-fils Philippe V partant pour l'Espagne : il les écrivit à la hftte, avec une négligence qui découvre bien mieux î'Ame qu'un discours étudié : on y voit le père et le roi.

« Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos cou- « ronnes et à votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous ff flatteront le plus ; estimez ceux qui, pour le bien, hasardc- « rontde vous déplaire : ce sont là vos véritables amis.

c Faites le bonheur de vos sujets; et, dans cette vue, n'ayei « de guerre que lorsque vous y serez forcé , et que vous en « aurez bien considéré et bien pesé les raisons dans votN m conseil.

« Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à « vos flottes ; pensez au commerce : vivez dans une grande « union avec la France, rien n'étant si bon pour nos deux a puissances que cette union, à laquelle rien ne pourra ré- ■ sis ter *.

:. Ob voit qu'il m UftcitM d«u3 ct>H« eonjMtan». [yri* cU YoUmirt.)

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