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CHAPITRE III. 2S

(19 mai f643.) On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le r(^iller pour combattre. On conte la môme chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps asseï de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par luimôme, par un coup d'oeil qui voyait à la fois le danger et U ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, auui forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s'ouvrait, avec une agilité que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pou^ trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.

Le vieux comte de Fuentès, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit «^u'il voudrait ôtre mort comme lui s'il n'avait pas vaincu. » {Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles M tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point depuis cent ans gagné de bataille si célèbre; car la sanglanU Journée de Marignan, disputée plutôt que gagnée par Frac çois I" contre les Suisses, avait été l'ouvrage des bandes noirei allemandes autant que des troupes françaises. Le. journées de Pavie et de Saint-Quentin étalent encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sou. Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les États, et qui restent à jamais dam la mémoire des hommes, n avaîAnt été Uvrées en ce temps qua par Gustave-Adolphe.

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H 8IÈQLB DE LOUIS XIY.

^ Cette journée de Rocroidevint l'époque de la gloire française et.de celle de Condô.~ri sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siège de Thionville, que le cardinal de Richelieu n'avait pas osé hasarder: et aa retour de ses courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition.

Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi, trompa la vigilance du général Beck, et prit enfin Thionville (8 auguste 1643). De là il courut mettre le siège devant Syrck, et •'en rendit maître. Il fit repasser le Rhin aux Allemands; il le passa après eux; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Guébriant. 11 trouva Fribourg pris, et le général Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l'un était Grammont, et l'autre ce Turenne, fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en Piémont contre les Espagnols. II jetait alors les fondements de4a grande réputation qu'il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de Merci, retranché sur deux éminences (31 auguste 1644). Le combat recommença trois fois, à trois jours différents. On dit que le duc d'Enghien jeta son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis, et marcha pour le reprendre, l'épée à la main, à la tête du régiment de Contî. Il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques si difficiles Cette bataille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Philipsbourg et Mayence rendus furent la preuve et le fruit de la victoire.

Le duc d'Enghien retourne à Paris, reçoit les acclamations du peuple, et demande des récompenses à la cour; il laisse ■on armée au prince maréchal de Turenne. Mais ce général, tout habile qu'il est déjà, est battu à Mariendal (avril 1645). I^ prince revole à l'armée, reprend le conmiandement, et Joint à la gloire de commander encore Turenne celle de réparer sa défaite. 11 y attaque Merci dans les plaines de Nordlingen. Il gagne une bataille complète (auguste 1645); le ma^

CBAPITUB m.

réchal de Grammont y est pris; mais le général Glen, qui commandait sous Merci, est fait prisonnier, et Merci est au nombre des morts. Ce général, regardé comme un des pluf grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille; et on grava sur sa tombe : Sta, viator; heroem calcas. Arrête voyageur! tu foules un héros. Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé, et fit celle de Turenne, qui eut l'honneur d'aider puissamment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. Peut-être ne fut-il jamais si grand qu'en servant ainsi celui dont il fut depuis l'émule et le vainqueur.

Le nom du duc d'Enghien éclipsait alors tous les autres noms (7 octobre 1646). Il assiégea ensuite Dunkerque, à la vue de l'armée espagnole, et il fut le premier qui donna cette place à la France.

i Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects à la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire, et on l'envoya en Catalogne avec de mauvaises troupes mal payées; il assiégea Lérida, et fut obligé de lever le siège (1647). On l'accuse, dans quelques livres, de fanfaronnade pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était l'usage en Espagne. ;

Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rappeler Condé en Flandre. L'archiduc Léopold, frère de l'empereur Ferdinand ÏII, assiégeait Lens en Artois. Condé, rendu à ses croupes, qui avaient toujours vaincu sous lui, les mena droit à l'archiduc. C'était pour la troisième fois qu'il donnait bataille avec le désavantage du nombre. Il dit à ses soldats ces seules paroles : « Amis, souvenez-vous de Rocroi, de Fribourg et de « Nordlingen, »

(20 auguste 1648,) H dégagea lui-môme le maréchal de Grammont, qui pliait avec l'aile gauche; il prit le général Beck. L'archiduc se sauva à peine avec le comte de Fuensaliagne. Les Impériaux et les Espagnols, qui composaient cetta trmée, furent dissipés; ils perdirent plus de cent drapeaux, et trente-huit pièces de canon, ce qui était alors très-considérable. On leur fit cinq mille prisonniers, on leur tua trois mille

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hommes; le reste déserta, .et l'archiduc demeura sans armée.

Ceux qui veulent véritablement s'instruire peuvent remarquep que, depuis la fondation de la monarchie, jamais Ici Français n'avaient gagné de suite tant de batailles, et de si glorieuses par la conduite et par le courage.

(Juillet 1644.) Tandis que le prince de Condé comptait ainsi les années de sa jeunesse par des victoires, et que le duc d'Orléans, frère de Louis XHI, avait aussi soutenu la réputatioiï d'un Ois de Henri IV et celle de la France par la prise de Gravélines (novembre 1644), par celle de Courtrai et de Mardick, le vicomte de Turenne avait pris Landau; il avait chassé les Espagnols de Trêves, et rétabli l'électeur.

(Novembre 1647.) Il gagna avec les Suédois la bataille de Lavmgen, celle de Sommerhausen, et contraignit le duc de Bavière à sortir de ses États à l'âge de près de quatre-vingU ans (t645). Le comte d'Harcourt prit Balaguer, et battit les Espagnols. Ils perdirent en Italie Porto-Longone (1646). Vingt vaisseaux.et vingt galères de France, qui composaient presque toute la marine rétablie par Richelieu, battirent la flotte espagnole sur la côte d'Italie.

Ce n'était pas tout; les armes françaises avaient encore eovahi la Lorraine sur le duc Charles IV, prince guerrier, malt inconstant, imprudent et malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de son État par la France, et retenu prisonnier par lei Espagnols (mai 1644). Les alliés de la France pressaient k puissance autrichienne au midi et au nord. Le duc dAlboquerque, gémirai des Portugais, gagna contre l'Espagne la bataille de Badajoz (mars 1645). Torstenson défit les Impériaux près de Tabor, et remporta une victoire complète. La prince d'Orange, à la tête des Hollandais, pénétra jusque daiM \b Brabant.

(le roi d'Espagne, battu de tous côtés, voyait le Roussillon et la Catalogne entre les mains des Français. Naples, révoltée contre lui, venait de se donner au duc de Guise, dernier prince de cette branche d'une maison si féconde en hommet niustres et dangereux. Celui-ci, qui ne passa que pour uo aventurier audacieux, parce qu'il ne réussit pas, avait eu du moine la gloire d'aborder seul dans une barque au milieu d«

CHAPITRB IV. ^f

U flotte d'Espagne, et de défendre Naples sans autre sec'juw que son courage;

^ A voir tant de malheurs qui fondaient sur la maison d'Au-

; tnche, tant de victoires accumulées par les Français, et secon-

'■ dées des succès de leurs alliés, on croirait que Vienne et

Madrid n attendaient que le moment d'ouvrir leurs portes et

que l'empereur et le roi d'Espagne étaient presque sans Étitt.

Cependant cinq années de gloire à peine traversées par quel-

ques revers ne produisirent que très-peu d'avantages réeU.

beaucoup de sang répandu et nulle révolution. S'il y en eut

. une à craindre, ce fut pour la France; elle touchait à sa ruine

au milieu de ces prospérités apparentes.

^Il

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