LE DERNIER JOUR P'UN CONDAMNE
demandé au prêire ce qua c'était que celle tour. — Sainl-Jac-
ques-la- Boucher e, a répondu le bourreau.
J'ignore comment cela se faisait dans la brume, et malgré la pluie tiiie Pl blanche qui rayait l'air comme un réseau de fils d'araignée, rit-n de ce fi\ii se passait autour de moi ne m'a échappé. Chacun de ces détails m'apportait sa torture. Les mois u:anqueni aux émotions.
Vers le milieu de ce Pontau-Cliange, si large et si encombré que nous cheminions à grand'peine, l'horreur m'a pris violeiufleiit. J'ai craint de défaillir : dernière vanité! Alors je me suis étourdi moi-iiiêrnc pour être aveui,'le et pour élre sourd à tout, excepté an |irèue, dont j'entendais ù peineies paroles, entrecoupées de rumeurs.
J'ai pris le crucillx cl je l'ai baisé. — Avei pitié de moi, ai-je dit, ùmon Dieu ! et j'ai tâché de m'abimer dans cette pensée.
Mais chaque cahot delà dure charrette me secouait. Puis tout-à-coup je me suis s.-nti un grand froid. La pluie avait traversa mes vêlemcns, et mouilljit la peau de ma télé à Iravers mes cheveux coupés et courts. — Vous tremblez de froid, mon lils? m'a demandé !ep:élre. — Oui, ai-je répondu. Hélas! passeuleraentde froid.
Au détour du pont, des femmes m'ont plaint d'être si jeune.
Nous avons pris le fatal quai. Je commençais à ne plus voir, à ne plu; entendre. Tout- s ces voix, toutes ces têies aux fenêtres, aux portes, aux grilli s des boutiques, aux branches des lanternes, ces speciaieurs avides et cruels; cette foule où tous me connaissent et où je ne connais personne ; celle route pavée et muréede visages humains .. J'étais ivre, etupide, insensé. C'est une chose insuppo: table ^ue le poids de tant de regards appuyés sur vous.
Je vacillais donc sur le banc, ne pi étant même plus d'attention au prêtre et au crucillx.
Daiis le tulmulc qui m'enveloppai;, je ne distinguais plus les cris de pitié des cris de joie, les rires des plaintes, les voix du bruit; tout cela élait une rumeur qui résonnait dans ma tête comme dans un écho de cuivre.
SIés yeax li=aienl machinalenienl les enseignes des boutiques. ■ - ^
Une fois l'étrange curiosité me prit de tourner la tête et de regardar vers quoi j'avançais. C'était une d^Miiière bravade de l'intelligence; mais le corps ne voulut jas, ma nuque resta paralysée, et d'avance comme morte.
J'entrevis seuleuient décote, à n:j gauche, au-delà de la rivière, la tour de Kolre-Dame, qui. vue de là, cache l'autre. C'est celle où est le drapeau 11 y avait beauco.jp de monde, et qui devait bien voir.
Et la charrette allait, allait, et les boutiques passaient, et
les enseignes se succédaient, écrit«s, peintes, dorées, cl I* populace riait et trépignait dans la boue, et je me laissais aller, comme à leurs rêves ceux qui sont endormis.
Toutà coup la série des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupée à l'angle d'une place, la voix de la foule est devenue plus vaste, plus glapissante, plus joyeuse eiicx)re ; la charr'ette s'est arrêtée subitement, et j'ai failli tomber la /ace sur les planches. Le prêtre m'a soutenu. — Courage I a-i il murmuré. Alors on a apporté une échelle à l'arrière delà charreite ; il m'a donné le bras, je suis descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourné pour en faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanteriies du quai j'avais vu une chose sinistre.
Ohl c'était la réalité !
Je me suis arrêté, comme chancelant déjà d'un coup.
— J'ai une dernitre déclaration à faire ! ai-je crié faiblement.
On m'a monté ici.
J'ai demandé qu'on me laissât écrire mes dernières volontés. Ils m'ont délé les mains, mais la corde est ici, toute prêle, et le reste est en bas.
Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne saisdequell'e espèce, vient de venir. Je lui ai demandé ma grâce enjoignant l 'S deux mains et en me traînant sur les deux genoux. Il ma répondu, en souriant fatalement, si c'est là tout ce que j'avais à lui dire. .
— Ma grâ'-e! ma grâce! ai-je réjiêté, ou par pitié, cinq minutes encore!
Qui sait? elle viendra peut-être! cela est si horrible à mon âge, de mourir ainsi ! Des grâces qui arrivent au dernier moment, on l'a vu souvent. Et à qui fera-t-on grâce, monsieir, si ce n'est à moi ';"
Cet exécrable bourreau! il s'est approché du juge pour lui dire que l'exéciition devait être faite à une certaine heure, que cette heure approchait, qu'il était responsable ; que d'ailleurs il p'eut, et que cela risque de se rouiller.
—r Eh ! par pillé ! une minute pour attendre ma grâce ! ou je me défends, je mords!
Le juge et le bourreau sont sortis. JasuTs seul.'— Seul avec deux gendarmes.
Oh ! l'horrible peuple avec ses cris d'hyène 1
Qui sait si je ne lui échapperai pas 'i" si je ne serai pas sauvé? si ma grâce?... Il est impossible qu'on ne mefaase pas grâce.
Ah ! les misérables ! il me semble qu'on monte l'escalier...