SCÈNE Y m
HAMLET, seul.
Seul enfin! pauvre fou misérable et risiblel N'est-ce pas monstrueux? un acteur insensible Peut, dans un rùle appris, rêve de* passion. Dresser son cœur d'avance à cette émotion !
ÎHais si les dieux avaient jelé li s veux sur elle, Lorsqu'elle vit l'riam sau^ défense immolé, l'ar le 1er du I'.mjIius l.ieln'uienl luulilé ; S'ils avaif Dl eulciidci hes long.i eris de ^léll'cs^■e, A moins ipie les d uileurs de ce luonde mortel
Ne trouvi'hl poini île syuipjlliic au ciel, Le rifl se fiU éuiu dune sainte tristesse; La pilié iiéiiclranl dans les âmes des dieux, De pleurs aurait muuitle leurs yeux.
l'OLO.MLS.
Voyez, il a changé de couleur, il a les larmes aux yeux. — Assez, je te prie.
H \MLET.
C'est bien, tu me réciteras le reste dans un autre moment. ■^ (A l'olotiius.) Seigneur, veillez, je vous prie, ù ce que ces comédiens soient bien Iraités; vous rn'eiilenilez?que rien ne leur manque ; car ils sont la chrùnii|;ie abréjjée et vivante de l'époque; mieux vaudrait pour vous une mauvaise épilaplie aj)rés votre mort, (|ue leur blâme iiendant votre vie.
rOLOMI .s.
Monseigneur, je les traiterai selon leur mérite.-
HVMLET.
Beaucoup mieux, mon cher, beaucoup mieux ; si l'on traitait chacun selon son mérite, qu^-l est celui (|ni éehapperait aux étrivières? Traitez-les d'une manière qui réponde à votre rang et à votre dignité; moins ils auroiu de lilres à votre bienveillance, pl<is elle aura de mérite. Emmenez les.
l'OI.OVltS.
Venez, messieurs.
HVMLET.
Suivez-le, mes amis; nous donnerons demain une rejirésentalion.
Polonius sort avec le; ComcJiens, hormis un seul à qui Ilimle fait signe de rester.
HAMLET, eoutiniiant.
Dis-moi, mon vieux camarade, pourricz-vous nous jouer le Meurtre de Conzague?
PREMIER COMEDIEN
Oui, monseigneur.
Vous BOUS le jouerez demain soir. Tu pourrais au besoin apprendre par cœur douze ou seize lignes que j'intercalerais dans la jiiéce? tu le pourrais, n'est ce pas?
PREMIER COMÉDIEN
Oui, monseigneur.
HAMLET
\\ Fort bien. — Suis ce seigneur, vX fais tous les efforts pour ne |ias le moquer de lui.
. (Le Comédien sort.)
HAMLET, conlinuanl, à Uoseneranlz et à lluililenslern. Mes amis, je VOUS quitte jusqu'à ce soir; vous éles les bienvenus à Elseneur.
ROSEVCRANTZ.
Monseigneur I
HVMLET.
Sur ce, je vous salue.
(Iloscncrantz et Guildensteni sortent.)'
HAMLET, seul.
Enfin me voilà seul. Quel misérable je suis I N'est ce pas une chose monstrueuse (|ue ce comédien, dans une fiction, dans l'expression d'une donLeur simulée, ail |)n monter son finie au diapason de son lole, et l'exulter au point de pâlir,
H\MLET.
au
Contraindre aux pleurs ses yeux, à la pâleur sa joue, Frémir, briser sa voix ! puis, il dira — qu'il joue ! Et le tout, s'il vous plait, pour Ilécube... pour rien ! Que peut lui faire Hécube, ;\ ce comédien Qui sanglotle à ce uora ? Oh ! Dieu ! mais, à ma place, S'il ressentait la haine ou l'horreur qui me glace, II inonderait donc la scène de ses pleurs; II ferait tout trembler en criant ses douleurs ; II renverrait les bons tristes dans leur clémence, L«s igaorans rêveurs, les rafchaiis eu démence ! Et tous croiraient avoir, dans leur rêve oublieux, La foudre .1 leur oreille et la mort i^ leurs yeux. Mais moi, faible, hébété, je vais, ûme asservie,
OEil fixe et bras pendans, dans mon rùle et ma vie.
Et je ne trouve pas un seul cri dans mon sein
Pour ce roi détrAné par un vil assassin ! —
Ah ! c'est qu'aussi parfois m'arrête un doute sombre.
Si ce spectre chéri, ce faulume, cette ombre,
Si c'était le démon qui me voulût gagner?
m cœur mélancolique est facile à damner!
Et Satan est bien lin! — Mais, voyons : on raconte
Qu'an théâtre un coupable, en revoyant sa honte
Sous un aspect vivant et dans an jeu parfait.
Lui-même a quelqucfuis proclamé son forfait!
Eh bien ! en tribunal érigeons le spectacle.
Si Dieu me veut convaincre, il me doit un miracle !
ri\ DV DElXir.ME ACTE.
d'avoir des larmes dans les yeux, le désespoir dans tous ses traits, la voix entrecoupée, et tout son être en harmonie avec sa situation feinte? — Et tout cela pour rien ! pourllécube! Qu'est Hécube pour lui, ou qu'est-il à Hécube, pour que son souvenir lui arrache des larmes? Que ferait-il donc s'il était à ma place, s'il avait autant de motifs de douleur que j'en ai? il inonderait la scène de ses larmesj on le verrait épouvanter l'oreille des specialeurs de ses aecens terribles, frapper le coupable de vertige, effrayer l'innocent, plonger dans la stupeur les âmes simples, et porter à l'oreille et aux yeux un ébranlement général.— Et moi cependant, intelligence épaisse, âme de boue,je reste dans une stupide inaction; indifférent à ma propre cause ; et je ne trouve rien à dire, non, rien, en faveur d'uB roi qui a jierilu la couronne et la vie par le plus exécrable attentat. Ali ! je suis un lâche ! Qui veut m'appeler infâme? me frapper sur la tête?m'arracher la barbe et me la jeter à la face'i'me tirer par le nez? me dire que j'en ai menti par la gorge, et me faire avait r cet outrage? Qui le veut? Ah ! je le souffrirais ; car il faut que je sois inoffensif comme la colombe, et sans fiel pour ressentir une injure; autrement, j'aurais déjà engraissé tous les vautours du pays des entrailles de ce misérable. Sanguinaire et impudique
scélérat! Monstre de perfidie! joignant sans remords le meurtre à l'adultère! Quelle stupide créature je suis! Qu'il est beau de me voir, moi, fils d un père assassiné, moi, que le ciel et l'enfer excitent â la vengeance, exhaler mon indignation en paroles, et me répandre en folles imprécations comme pourrait faire la dernière des prostituées! Oh! quelle honte ! cherchons dans ma cervelle. (Après une pause de quelques minute?.) C'est cela, j'y suis! J'ai entendu dire que des coupables, assistant à une représentation dramati(|ue, se sont sentis tellement frappés au coeur par la scène jouée devant eux, qu'ils ont fait sur-le-cbanip, et à haute voix, l'aveu de leur crime; car le meurtre, tout muet qu'il est, se trahit miraculeusement et parle. Je veux que les comédiens représentent devant mon oncle le meurtre de mon père ; j'observerai ses traits, je le souderai dans le vif; s'il se trouble, je sais ce ((ue je dois faire. L'esprit qui m'est apparu est peut être un démon ; le démon peut revêtir la forme d'un objet chéri ; il est puis-ant sur les ànies mélancoliques ; et qui sait s'il ne veut pas lirer de ma faiblesse même et de ma douleur les moyens de me damner? Je veux acquérir une certitude plus grande : le drame en question sera le piège où je prendrai la
conscience du roi.
(Il sert.)